Reconnaître un objet comme « de la poésie » est une chose, éprouver grâce à lui une expérience poétique en est une autre.
–Mais plus. Réfléchissant à tout ceci, m’est venu à l’esprit un doute, quant à la nature même de la « poétologie » dont nous parlent C. Hanna et Ph. Boisnard : poétologie, disent-ils, mais « poétologie ad hoc » est-il précisé… « Ad hoc », dans l’usage courant, marque un caractère limité, circonstanciel et spécifié. Chacun se souvient de la kyrielle des commissions ad hoc. Existe aussi un usage plus récent, que le geek que je suis connaît bien, mais dont j’ignore s’il appartient aux significations visées par C. Hanna ou Ph. Boisnard ; « ad hoc » y désigne une connexion non dépendante d’un centre, sur le modèle des réseaux « peer to peer » ou des « dialogues » wi fi. Par prudence, je laisse cet aspect de côté. Quant au premier, classique, reste à savoir quel type de nuance introduit « ad hoc » à la « poétologie ». Ce qui n’est pas évident. On pourrait estimer que l’expression souligne seulement la nouveauté (nécessaire) de ces poétologies et qu’au fond c’est l’adéquation à l’objet qu’elle désigne; mais on peut aussi imaginer une autre version, où « ad hoc » affirmerait que le véritable objet de ces « poétologies » n‘est justement pas l’objet, que leur objet est un objectif, qu’il en va donc de « poétologies » non pas centrées sur l’oeuvre, sur ses propriétés, mais sur l’intention de « communiquer » efficacement (promotionnellement, ai je envie de dire…) à son propos ? – Cette visée « communicationnelle » n’a rien de méprisable, mais il faut appeler chat un chat, elle ne constitue pas une « poétique » ou une « poétologie ». Externe à son objet et fixée sur son objectif, on peut à la limite poser que l’objet lui même finirait par n’y être d’aucune importance, d’aucun souci : objet indifférent. Ou théoriquement considéré comme indifférencié, formellement indifférencié. On dira que j’exagère. Possible. Mais c’est ici que, dans le texte de C. Hanna, comme dans celui de Ph. Boisnard, surgit la référence à Kendall Walton. C’est Hanna qui parle :
« Prenons une Å“uvre qui ne provoque généralement que peu d’intérêt ; semble incohérente, inconsistante et pleine de clichés. Si nous nous mettons à la percevoir dans un ensemble de catégories inventées pour elle dans le seul but d’améliorer sa perception esthétique… cette Å“uvre nous paraîtra tout à fait digne d’enthousiasme, risquera même d’être tenue pour un chef d’œuvre… » – Certes, il s’agit là d’un cas limite. Ou d’école : on y voit à nouveau que les moyens concrets par lesquels la grille de lecture « réévaluatrice » se répandrait et s’imposerait sont passés sous silence. Est-ce si facile de « changer les critères » et de faire accepter que « l’inconsistance » ou la « banalité » soient inversées du point de vue des valeurs collectivement acceptées ? – Walton ne se demande guère, non plus, qui sont ces « nous » qui virent si rapidement casaque. Et ensemble. Ni n’interroge la position sociale du critique ou du poétologue, le champ dans lequel il se situe etc. etc. Dans les mêmes lignes, on remarque également que l’une des questions que je soulevais précédemment trouve réponse : oui, le discours « inventé » ad hoc ne porte pas seulement sur la nature de l’objet (« Est ce un poème »), il s’affirme apte à modifier la valeur accordée à cet objet, à provoquer « l’enthousiasme » à son propos. S’agissant d’un cas « logique » ou « philosophique », ces oublis, ces raccourcis, sont acceptables, soit. En tout cas y aura-t-il risque qu’à partir de cette situation « fictive », on vienne à des conséquences, quant à ce qui nous concerne – l’art, la poésie, les Å“uvres et les poèmes, les « vrais » – qui ne peuvent être tirées de prémisses aussi épurées.
Cependant, jouons le jeu. En y regardant de plus près, je lis dans cette « fiction » confirmation de ce que je présentais comme une simple éventualité . Le raisonnement est clair : soit une Å“uvre présentant le trait « inconsistance ». Dans le jeu des règles d’évaluation dominant, « inconsistance » implique une évaluation « négative ». Si j’inverse le jeu de règles, la même « inconsistance » devient alors marque positive. Soit, dira-t-on. L’histoire de l’art est riche en cas de ce genre. L’exactitude de la figuration, comme règle normative, par exemple peut fort bien conduire à juger négativement les formes picturales qui entendent accorder le primat à la subjectivité de l’expression ou à la relativité des points de vue. Mais comment les règles s’inversent-elles et pourquoi ? Est ce seulement sous l’effet d’un préjugé ou d’un postulat théorique que la dimension figurative ou représentationnelle dominait ? Est-ce seulement grâce à une démonstration théorique que la règle inverse va prévaloir ? – Je réponds deux fois non : le système antérieur s’articulait sur un ensemble complexe qui le rendait, depuis la Renaissance, fondé et non arbitraire ;
La question posée de la relation à l’objet d’art et de sa « réception » est fondamentale – et rejoint mes préoccupations sociogénétiques. Resterait à préciser ce que recouvre une notion aussi floue que celle de « contexte » et à examiner de près les interactions entre ce « contexte » et la trilogie esthétique sujet-objet-récepteur…
FT
Commentaire by Fabrice Thumerel — 21 décembre 2006 @ 12:07