de même, si le nouveau système s’implante, est-ce parce que la réévaluation proposée trouve une justification dans une évolution globale où le discours théorique pèse peu. On peut mesurer l’écart entre l’analytique de Walton et ce que je veux dire en remarquant d’ailleurs que, dans la fiction waltonienne le passage de la situation (A) à la situation (B) est totalement réversible. Le temps, l‘histoire, c’est à dire ce qui ne se répète pas, y sont biffés d’un trait de plume. Je dis au contraire que dans le domaine qui nous intéresse, la réversibilité est impossible même l’inconsistance après avoir été intronisée venait à être, à nouveau, règle pour une évaluation positive, il ne s’agirait plus de la même inconsistance. Après l’abstraction, des formes de réalisme intégral peuvent re-surgir : elles ne s’appelleront pas Meissonnier mais Warhol. Plus généralement, si les règles d’évaluation sont « relatives », elles ne sont pas pour autant « conventionnelles » et gratuites, et tout ceci n’a rien à voir avec un jeu d’axiomes.
En réalité les « règles » d’évaluation ont été transformées, dans l’exemple choisi – passage de la figuration à l’impressionnisme, au cubisme…- avant tout par les œuvres elles-mêmes et par la perception qui s‘est imposée, progressivement, de leur accord, de leur consonance avec l’univers externe, d’une évolution pressentie par elles, tout ceci si l’on veut, et par ironie (cf. infra) selon une sorte de sélection naturelle conforme au schéma darwinien. La question n’est pas de savoir si la perspective chère à Giotto est abstraitement préférable à son absence antérieure, la question est qu’elle est adéquate aux catégories cognitives et perceptives qui se développent alors. Et que cet accord n’a pas été d’abord « inventé », qu’il a été manifesté par les œuvres de Giotto lui-même, par la différence qu’elles incarnaient, par leur effet et leur puissance propre. Tout au contraire, dans la fiction Waltoniene, la « théorie » est pensée (par fiction certes…) comme « placage » et adjonction de « catégories inventées ». Le changement de paradigme n’y trouve aucun fondement, et l’œuvre en est aussi absente que le monde dans lequel elle apparaît, le champ structuré dans lequel elle se débat et affirme, le cas échéant, qu’elle est mieux armée, plus « adaptée ». C’est pourquoi la théorie (selon Walton) n’entend pas du tout traduire ou exprimer le mode de fonctionnement propre à l’œuvre, dont elle squeeze la réalité et la puissance, ni même celui qui correspondrait à l’intention de l’auteur ; elle a un autre « but », agir en sorte qu’une œuvre, jugée initialement « sans intérêt », soit réévaluée et promue, et, au final, elle se présente dans le même rapport qu’un discours publicitaire ou sophistique à son objet, avec une intentionnalité comparable.
Tout ceci me laisse songeur. D’abord parce que, contrairement à ce que nous disent Kendall ou Hanna, je ne vois pas ce qu’il y a de rare dans ce type de situation : en fait, c’est à peu près chaque jour que les différents médias inventent, à propos de films, de livres, d‘événements ou de « nouveaux » courants artistiques, pareils discours ad hoc : qu’on se souvienne de la trans-avangarde… Plutôt donc qu’un cas limite, j’y lis une règle triviale. L’exception, c’est plutôt le contraire : que la « poétologie », non ad hoc en ce cas !, fasse ou tente de faire fonctionner l’objet qui la précède (et dont le « théoricien » a pressenti la puissance) en s’appuyant sur ses caractéristiques et propriétés, en rende accessible le mode d’emploi, et délivre ainsi l’expérience dont il est vecteur potentiel – tout comme le fait Hanna lui-même, quelques lignes plus loin, à propos de Julien Blaine et de Pierre Reimer. Pour éviter cette conclusion, je ne vois que deux chemins : soit concevoir une œuvre « biface », où la « poétologie », du même coup change totalement de nature (elle fait partie de l’œuvre, elle « l’est »), ce qui nous ramène à la situation standard (et implique une méta-poétologie…), soit établir (ou postuler) que les caractéristiques formelles internes de l’œuvre n’ont aucune importance et qu’un coup de baguette poétologique suffit pour transformer un « navet » en œuvre de génie, ou vice-versa. Empirisme, conventionnalisme radical. La première issue, fondamentalement créative, s’est déjà présentée dans l’histoire de l’art : on peut songer à Duchamp, au dernier Picabia ; elle existe également aujourd’hui me semble-t-il , où elle pourrait correspondre aussi bien à Art & Language qu’aux tendances de l’art parodique, cher à Arnaud Labelle Rojoux ou à Stéphane Bérard. La seconde, oublié Kendall, serait-elle ce que défendent C. Hanna et Ph. Boisnard ?- Dois-je, doit-on poser que l ‘objet ou l’œuvre n’ont aucune réalité propres et pousser le conventionnalisme jusqu’à estimer que la nature de l’oeuvre n’intervienne en rien dans le procès d’évaluation ?
La question posée de la relation à l’objet d’art et de sa « réception » est fondamentale – et rejoint mes préoccupations sociogénétiques. Resterait à préciser ce que recouvre une notion aussi floue que celle de « contexte » et à examiner de près les interactions entre ce « contexte » et la trilogie esthétique sujet-objet-récepteur…
FT
Commentaire by Fabrice Thumerel — 21 décembre 2006 @ 12:07