Il peut le sembler. A certains moments de son texte, Hanna le déclare ou laisse entendre : l’analyse formelle lui parait sans importance et en tout cas subalterne. Pourquoi ? – La suite de ce que dit Ph. Boisnard permet de répondre, qui s’attache à présenter un fondement théorique bien plus élaboré et général, qu’on supposera partagé par C. Hanna, où intervient de manière tout à fait stratégique la référence au pragmatisme US, de Dewey à Danto et, surtout, encore, à K. Walton, la question (générale) posée étant : « Qu’est ce qui fait qu’une Å“uvre fonctionne quant à sa réception ? » – Question à laquelle une réponse aussi générale est apportée par Ph. Boisnard : « la théorie de Kendall Walton, qui est résolument prise dans le prolongement du tournant épistémologique post moderne, pose que la recevabilité d’une oeuvre se conçoit selon un ensemble de relations 1/d’une part contextuelle et pragmatique ; 2/intentionnelle et subjective. » Tout ceci mérite qu’on s’y arrête. En gardant bien en tête que désormais nous avons quitté le cas d’école : de quelque manière qu’on entende « réception », ce terme ne peut prendre sens qu’en relation à des Å“uvres réelles, dans un contexte déterminé.
Mais « réception », j’y ai fait allusion, est un terme trop vague. « Qu’est – ce – qui fait qu’une Å“uvre fonctionne quant à sa réception ? » , bonne question ! – Mais que signifie-t-elle exactement ? S’agit-il de demander sous quelles conditions un objet d’art trouve une utilité quelconque ? De répertorier les conditions sous lesquelles une Å“uvre parvient à provoquer une expérience de nature artistique ? S’agit-il d’un jugement de goût ? d’une évaluation critique ? De savoir si le livre a été vendu à plus de 100 000 exemplaires, si le tableau a trouvé preneur à 13 millions de $, si l’on est passé à la télé ? S’agit-il que l’appréciation vienne à correspondre à la (supposée) nature même de l’objet ? À l’intention de son auteur ?- Dire que l’on adore Darwin et qu’on le considère comme un excellent romancier cela suffit-il pour qu’on puisse parler d’un fonctionnement réceptionnel adéquat ? – Toutes ces interrogations, et bien d’autres, me viennent à l’esprit. Je les crois, hélas, nécessaires à traverser avant d’aller plus loin. Sans l’aide du texte de Philippe Boisnard, trop discret ou succinct sur ces points.
Mais au fond, c’est tant mieux. On se doute que la clarification soigneuse de ces multiples modalités de la « question de la réception » prendrait bien trop de temps, impliquant qu’on re-parcoure – en sommes nous capables ? – en son ensemble un corpus disparate et touffu, qui, de Jauss à Iser en passant par Quine, Lewis, Currie, Searle et Walton, est plus qu’embrouillé. Au-delà , c’est sans doute la notion même de « vérité » qui est impliquée, et, plus précisément la version « pragmatique » – et là il faut songer à W. James bien plus qu’aux linguistes – de cette notion : point si éloignée peut être de l’expression utilisée par Ph. Boisnard, en référence à Hanna, de « théorie ad hoc » : l’important dans une théorie, et ce qui en constitue la « vérité », c’est qu’elle « marche », propos que je pourrais bien faire mien, si je comprenais ce que veut dire « marche » dans le domaine qui nous préoccupe, qui n’est pas celui des sciences où, par contre, on peut définir les critères du « ce qui marche » ou non. « Marcher », dans l’ordre des sciences veut par exemple dire, à propos d’une théorie, qu’elle est accordée à un ensemble de faits, congruente à diverses hypothèses acceptées, efficace dans l’ordre de la prédiction etc. Mais « marcher », dans l’ordre de l’art ou de la poésie, cela veut dire quoi ? –Et cela s’applique à quoi ? Au poème ou au discours promotionnel – non poétologique- visant à en diffuser une « image » recevable ?
Ph. Boisnard emprunte, à nouveau, un exemple à Walton, celui de Darwin et de la fiction (ici un autre problème : peut-on aborder la poésie à partir de la fiction ??? – ou : Peut on extrapoler ce que dit Walton de la littérature, de la peinture ou du cinéma, à la danse ou à la musique ???) – Retour à Darwin : dans l’exemple visé, la question est de savoir pourquoi nous considérons L’Essai sur l’origine des Espèces comme un texte scientifique (valide) et pas comme une « fiction ». Soit encore : pourquoi ne lisons-nous pas (au moins statistiquement) Darwin comme un roman, ou, à rebours et positivement, pourquoi lisons-nous un roman comme une Å“uvre de fiction ? – Bref, qu’ est-ce qui conditionne, en pareils cas, le « mode d’emploi » ? – Dans l’absolu, on peut répondre à cette question, philosophiquement « standard », en insistant sur l’un ou l’autre des pôles de la communication : intention de l’auteur-émetteur, nature de l’objet, disposition du récepteur ; on peut également insérer émetteur et récepteur dans un « contexte » plus ou moins vaste, de nature
La question posée de la relation à l’objet d’art et de sa « réception » est fondamentale – et rejoint mes préoccupations sociogénétiques. Resterait à préciser ce que recouvre une notion aussi floue que celle de « contexte » et à examiner de près les interactions entre ce « contexte » et la trilogie esthétique sujet-objet-récepteur…
FT
Commentaire by Fabrice Thumerel — 21 décembre 2006 @ 12:07