socio-institutionnelle (dans ce cas c’est la collection dans laquelle l’Essai est publié, la préface ou la dernière de couverture qui joueront le rôle déterminant), on peut aussi se placer sur un plan de type sémantique, en estimant que la différence se situe au niveau de la vérité ou de la fausseté des assertions contenues dans le même Essai. On peut enfin envisager un nombre indéfini de réponses qui « combineraient » les autres à des degrés variables. Toutes ces « réponses » ont été proposées et peuvent être, sans doute, défendues ou critiquées. Le fait est cependant que pour Ph. Boisnard (cf. supra) ce sont, dans la perspective dite Waltonienne « a) l’intention ou la disposition du récepteur b) les conditions pragmatiques ou contextuelles » qui sont déterminantes. Sont donc passées sous silence, par Ph. Boisnard sinon par Walton, outre l’intention de Darwin (faire œuvre de fiction ou de science), outre également la place de Darwin dans un champ déterminé, son inscription propre, son histoire, les caractéristiques internes de l’Essai. Conclusion : il n’y a aucune différence intrinsèque entre l’Essai et un roman et l’on peut imaginer des contextes – changement de paradigme scientifique, apparition d’un nouveau modèle explicatif- ou des récepteurs, tels que la lecture de Darwin « comme un roman » ou une œuvre fictionnelle serait envisageable. Un pas de plus, et nous allons pouvoir restituer la totalité du panorama. A généraliser la thèse précédente on conclut en effet que tout peut, quant à la réception, fonctionner d’une manière ou d’une autre et, plus précisément qu’il suffit de changer les conditions de réception listées en a) et b) pour que la « nature » de l’objet soit changée, d’autant plus aisément qu’il n’en a pas, rien ne permettant de distinguer formellement l’Essai d’un ouvrage de fiction. Transfiguration du banal ou du quelconque. Danto n’est pas loin, effectivement, et surtout le ready made, sa vulgate plutôt.
Tout ceci appelle nombre de remarques critiques. J’en livre quelques unes.
S’il est, à l’évidence pour nous, possible qu’un urinoir ou une roue de bicyclette fonctionnent comme « objets d’art » (sous certaines conditions intentionnelles ou contextuelles), ceci correspond à ce que j’appellerai, à la suite de Searle, des « règles constitutives », à distinguer des « règles normatives ». En clair, une chose est de se demander si un objet est (ou peut être) de l’art, une autre de la trouver satisfaisante et de l’aimer ou de l’apprécier. Le premier type de jugement (« c’est un tableau, c’est une sculpture, c’est un poème… ») relève du domaine des classes d‘appartenance et des jugements théoriques, le second « j’aime ce tableau » etc. d’une appréciation, d’un jugement de goût qui exprime la présence d’un certain type d’expérience dont l’objet a été l’occasion. Le cas échéant, le jugement de goût peut être approfondi, motivé : je parle alors d’un jugement critique. Admis que, en certaines circonstances, d’ailleurs très différentes du cas d’école précédent (puisque le « contexte y jouerait un rôle éminent : apparition et validation d’un nouveau modèle non arbitraire pour l’évolution) l’on cesse de lire L’Essai comme un texte scientifique, reste ainsi à savoir si a) cela en ferait un roman et si b) cela en ferait un bon roman.
Je réponds deux fois par la négative, à une seule restriction près : que le dit contexte aie également changé, en sorte que les règles concernant les romans se soient modifiées, qu’il y aie donc, à ce même moment, un ensemble d’auteurs produisant des objets nommés, par eux, romans, objets que l’on pourrait formellement comparer à l’Essai. Ce cas nous ramenant, au final, aux exemples pris précédemment, apparition de la perspective, naissance de l’impressionnisme ou du cubisme, et aux boucles « rétroactives » qui naissent de là : après le surréalisme on peut accéder à Lautréamont. Faute de quoi, l’Essai, dénué de « vérité » scientifique, ne deviendrait pas pour autant « roman ». L’exemple pris par Ph. Boisnard (afin de souligner le rôle du récepteur) aboutit d’ailleurs, et malgré lui, à la même conclusion : si, aujourd’hui, un partisan de l’intelligent design lit Darwin, que se passe-t-il ? – Peut-on imaginer le cas où cette lecture achevée il déclarerait « quel roman génial !!! » – Je ne vois pas comment ; ce qu’il dirait est : quelle fiction ! – C’est-à -dire, en fait, « quel tissu de mensonges, quelles affabulations !!! » – Soit : qu’ici, l’usage du terme de fiction est pris dans une trame où – de manière très « classique » quant aux problématiques philosophiques de la « fiction », il s’agit d’abord du vrai et du faux, et pas du tout de l’imaginaire ou de l’art envisagés dans leur spécificité. On peut concevoir des circonstances variées et non gratuites où l’Essai cesserait d’être tenu pour « scientifiquement » recevable certes, mais en ce cas il serait simplement lu comme « faux » – ou comme document témoignant d’un certain état historique des sciences. On peut également envisager des cas où l’Essai
La question posée de la relation à l’objet d’art et de sa « réception » est fondamentale – et rejoint mes préoccupations sociogénétiques. Resterait à préciser ce que recouvre une notion aussi floue que celle de « contexte » et à examiner de près les interactions entre ce « contexte » et la trilogie esthétique sujet-objet-récepteur…
FT
Commentaire by Fabrice Thumerel — 21 décembre 2006 @ 12:07