serait lu comme un roman et comme un roman novateur, mais ce point ne découle pas de l’autre. Et il implique immanquablement le passage par une analyse formelle interne du texte darwinien et/ou de ceux au sein desquels il s’inscrit en réseau, tout ce « nouveau roman néo darwinien » que j’évoquais, tous ces nouveaux objets déroutants qui, dans l’univers (hypothétique) choisi, postuleraient au tire de plus apte à la survie. A moins que l’on ne pousse le relativisme subjectiviste jusqu’à affirmer que Joyce et Christine Angot, Béranger et Lautréamont c’est tout comme.
Ou mieux, et à nouveau par fiction philosophique, que le vrai travail du poète ne consiste pas à produire quelque poème que ce soit mais à proposer un ensemble de règles dont l’application permettrait au récepteur de prélever et percevoir dans le vaste tissu des signes du monde des poèmes déjà là , faisant ainsi d’un certain nombre d’objets quelconque des supports pour expérience poétique. Hypothèse séduisante qui, nous reconduisant au ready made, s’effondre immédiatement : cet « ensemble de règles » que je dis ne peut être transmis, reçu et imposé que par un poème, ou par un geste poétique. C’est en mettant son urinoir dans l’armory show que Duchamp, par un geste poétique donc, et pas par une poétologie ad hoc, change le regard – ou entame le procès par lequel il sera changé.
Tout ceci est bien compliqué, certes. Pour ne pas lasser le lecteur, je reviens au texte de Boisnard et à l’anecdote, très poétiquement racontée par C. Hanna au début de son article. À partir de cet exemple, je crois que beaucoup des remarques critiques que je viens de formuler prendront plus de sens.
Lors d’un voyage sur autoroute, voici que le conducteur met dans son lecteur de cassette une pièce de Terry Riley, ce qui déclenche une discussion entre l’un des passagers, musicien, qui avoue son irritation face à cette musique, alors que le conducteur, lui, déclare « l’aimer » parce qu’elle lui permet de ne pas s’endormir au volant entre deux camions. C. Hanna, quant à lui, en concluant, ainsi que le rappelle Ph. Boisnard, que « les questions de l’usage (« qu’en faire ») et de la finalité (« à quoi ça sert ? ») se présentaient alors comme sous-jacentes à tout jugement de goût et même à toute appréciation sensible » –
L’anecdote m’intéresse parce qu’elle témoigne précisément de la confusion entre jugement normatif et jugement d’appartenance ou, plutôt, qu’elle opère, par glissement, le passage de l’un à l’autre. Au point de départ, de quoi est il question?. Le fait de mettre cette cassette apparaît comme lié à une intention de nature strictement « utilitaire » : il ne s’agit pas du tout d’art, pas du tout de musique, il s’agit, nous dit-on, de ne pas dormir. Le nommé « L » (dans le texte), le conducteur, aurait donc tout aussi bien pu avaler 2 cafés ou 4 amphétamines, il place Riley et tout excitant dans la même classe où, rapportés à l’utilité mentionnée, ils sont substituables. La question que je pose est, ici, très claire : je ne vois rien en cela qui puisse nous permettre de préciser quoi que ce soit quant à la « réception » de l’art, si ce n’est que, bien sûr, et aujourd’hui comme hier, la rencontre d’un sujet et d’un objet s’effectue dans un espace/temps structuré, orienté, vectorialisé comme dirait Ph. Boisnard. De tout ceci, « sous-jacent » comme le fait que j’ai des oreilles, – ce qui me permet d’entendre de la musique-, rien ne suit mécaniquement. Au contraire, supposé que l’anecdote s’arrête à ce point, aurais-je tendance à en conclure qu’elle traduit un échec majeur de la réception, qu’écouter Terry Riley pour ne pas dormir c’est tout bonnement ne pas écouter Terry Riley et qu’aucune forme de l’expérience artistique n’est ici présente. Ou seulement ce qui relève subrepticement d’un jugement d’appartenance, car, si fatigué qu’il soit, le Conducteur s’avère, si l’on y réfléchit, ne pas hésiter sur le fait qu’il s’agisse bien de musique et, conviction discutable !, persuadé que la musique éloigne la torpeur…
La question posée de la relation à l’objet d’art et de sa « réception » est fondamentale – et rejoint mes préoccupations sociogénétiques. Resterait à préciser ce que recouvre une notion aussi floue que celle de « contexte » et à examiner de près les interactions entre ce « contexte » et la trilogie esthétique sujet-objet-récepteur…
FT
Commentaire by Fabrice Thumerel — 21 décembre 2006 @ 12:07