Libr-critique

21 décembre 2006

[Recherche] Darwin comme un roman, Philippe Castellin

Maintenant, voyons la suite : on y passe, très « naturellement » d’un fonctionnalisme plus que strict, utilitariste ou ustensilaire, à un aspect tout autre: lorsque le conducteur déclare « aimer cette musique ». Si l’on peut sans nul doute trouver mille utilisations pour un objet quelconque, l’apparition de cette phrase change considérablement la donne: elle marque l’intervention de la sphère esthétique ou artistique et d’une évaluation qui, outre qu’elle situe explicitement l’objet dans une classe déterminée, comme chose d’art et musique, l’affirme source spécifique d’une expérience (positive). Ce glissement n’a rien d’anodin, à moins, comme j’ai dit, que l’on postule qu’il soit régi par un rapport de cause à effet . Ce qui n’est pas : je puis parfaitement trouver un usage « contre nature » à un objet d’art, un tableau dont je me servirais pour boucher un trou dans un poulailler par exemple, un livre (L’Essai de Darwin…) que j’utiliserais pour caler une table, sans pour autant être nécessairement conduit à déclarer que « j’aime ce tableau » ou ce livre. En d’autres mots : le conducteur a, sans doute, mis la cassette (pourquoi celle-ci ? – Que savait il avant de Terry Riley ?) pour ne pas s’endormir, mais cette intention initiale a, de toutes les manières, été peu à peu supplantée par une autre, celle d’écouter cette musique et de l’aimer comme telle. Or maintenant, comment expliquer ce changement d’attitude sans faire entrer en ligne de compte les propriétés formelles internes de l’objet et sa puissance ou valeur, propres et proprement artistiques, y compris dans ce qu’elles comportent d’adéquat à la situation donnée ? – A contrario, je serais très surpris que la discussion aie pris la même tournure si,(fiction philosophique…) au lieu de Terry Riley c’est « Positive Attitude » ou la Marseillaise qui soit tombée sous la main du conducteur et, pour conclure sur ce point, ce qui me frappe, moi, dans ce road movie, est que Terry Riley aie finalement fait l’unanimité et que le silence – l’accord – se soit installé. Victoire de cette musique : comme si le contexte pragmatique initial s’était, sous l’effet de Terry Riley, transformé en un autre contexte, non pas conditionnant l’œuvre mais institué par elle. Ont-ils vu la route, vécu le voyage de la même manière après ?- j’en doute. C’est ce que j’appelle expérience artistique. Constatant d’ailleurs que, dans le texte de C.Hanna, c’est bien, au final, de cela qu’il s’agit, et des propriétés formelles de l’objet : « La nuit, dans la monotonie des camions successifs doublés un à un, l’étude (de Riley) est devenue pour tout le monde une pièce à la fois compréhensible et acceptable : elle s’est mise à prendre du relief dans cette fonction… ses propriétés formelles ont surgi ». Que l’expérience artistique se fasse toujours en situation, que dans le terme de situation il faille inclure un nombre considérable de paramètres, que le contexte de réception intervienne comme cause occasionnelle, je crois que là-dessus Ph. Boisnard, C. Hanna, moi-même et bien d’autres tombons aisément d’accord. Que les poètes puissent ou doivent prendre en compte ces paramètres, que les lieux et les medias où ils interviennent sont à réfléchir en toute responsabilité, oui, nous sommes là encore d’accord. Que les lieux standards – livres et expositions – conditionnent et contaminent, qu’ils ne sont pas neutres, aucun doute. Que l’on peut en imaginer d’autres, espaces urbains, web et que sais-je, ce sans la moindre frilosité, comment en douter et n‘est pas ce que nous faisons ou tentons de faire ?… Mais toute la question est : jusqu’où peut-on aller dans le relativisme quant à l’objet, à sa nature, à ses propriétés et à sa puissance d’effet – in fine prises en considération par Ph. Boisnard, mais, me semble-t-il, à rebours de la fiction waltonienne initiale. Et, si j’accorde à Ph. Boisnard qu’il est plus qu’urgent d’en finir avec le moyen âge, je pense aussi que les versions, même relookées, de l’utilitarisme américain ou du fonctionnalisme sous toutes ses formes sont inaptes à penser ensemble la modernité (la liquidation de l’onto-théologie et de la transcendance) et la spécificité de l’art et de son impact. Et que le travail du poète c’est d’abord le poème, sous toutes ses formes.

Un commentaire »

  1. La question posée de la relation à l’objet d’art et de sa « réception » est fondamentale – et rejoint mes préoccupations sociogénétiques. Resterait à préciser ce que recouvre une notion aussi floue que celle de « contexte » et à examiner de près les interactions entre ce « contexte » et la trilogie esthétique sujet-objet-récepteur…
    FT

    Commentaire by Fabrice Thumerel — 21 décembre 2006 @ 12:07

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