Libr-critique

24 juin 2018

[Création] Daniel Cabanis, Viol de soi avec récidive (Psychodiagnostic / 6)

Terminons dans une guérite avec ce dernier post : ça ne se guérit pas… [Lire Psychodiagnostic / 5]

Psychodiagnostic / 6

Dr Zraikman / Dépistage de l’onanisme sévère / série S, planche 6

Ça me fait penser spontanément à une guérite devant un palais présidentiel, ou une caserne. Il y a un type dans cette guérite, un pauvre bougre. Il n’a pas choisi d’être là mais il y est. Il monte la garde. On lui a dit de se tenir là, et d’ouvrir l’œil. Il n’a pas pu se défiler. Il aurait préféré aller au cinéma, au bistrot, à la piscine, ou se faire masser chez Madame Thong ; eh bien il ira une autre fois, s’il y en a une. Bon Dieu, qui commande ici ! C’est pas lui ; donc il est en faction dans cette guérite ; seul, immobile et raide comme piquet, il surveille les alentours. Il n’y a rien ni personne dans les environs, c’est un nulle part, et pourtant il surveille, il guette : on ne sait jamais. Un de ses supérieurs (supérieur, il faut le dire vite) lui a dit Tu sais quoi mec ? Ben, on sait jamais ! et lui il l’a cru ! Il a pris au pied de la lettre cet aveu bidon d’éternelle ignorance (pitoyable plaisanterie), et le voilà piégé, qui attend la suite, peur au ventre, sans savoir quoi : attentat suicide oriental, attaque de drones carabinée, raid éclair américain ou coup bas de Jarnac ? Il sait pas. Et l’attente peut durer un bail sans garantie de relève. Pauvre planton ! Pas ça, la vie. J’aimerais pas être à sa place. S’il a une fiancée le type (ce gland), va falloir qu’il arrête d’y penser avec sa main. C’est plus la peine. La belle voudra pas poireauter indéfiniment ; elle ira voir ailleurs et verra un soupirant supérieur. 

6 mars 2018

[Création] Daniel Cabanis, Viol de soi et récidive (Psychodiagnostic / 2)

La nouvelle série de Daniel Cabanis va encore plus loin dans l’humour grinçant et socialement inacceptable – dans l’incongru. [Lire Psychodiagnostic / 1]

Psychodiagnostic / 2

Dr Zraikman / Dépistage de l’onanisme sévère / série S, planche 2

Ça me fait penser de loin au manteau que portait Kristin quand je l’ai connue il y a six ans ; il était à peu près de la même couleur rose. Vieux rose. Rose incarnat, peut-être. Ou rose vénitien. Une couleur en tout cas rare pour un manteau en laine d’alpaga, et la doublure était en soie violine, les boutons en nacre mauve irisée, l’ensemble troublant et irrésistible : fatal ! Je passe sur les détails de ma rencontre avec Kristin, dans le jardin des Tuileries, un jour glacial de février. Elle était là perdue, seule et sans argent ni amis ni nulle part où aller. J’ai été le pigeon idéal, une proie facile. On est allés chez moi. Et puis, etc. Pas pu lui résister. On s’est mariés en juin. Les premiers temps, l’idylle fut sans nuages. Puis vinrent très vite les reproches. Elle trouvait que j’avais des besoins trop pressants et tenait que le coït, ça suffit une fois tous les six mois. Je n’ai pas voulu lui présenter les statistiques de l’OMS (8,7 fois par mois), c’eût été inélégant. Et contre-productif. Il n’empêche, j’étais las soir après soir que Kristin se refuse à mes pénétrations. Las est un peu faible, disons à bout de nerfs, fou de frustration. Il y a eu des disputes, une série ; des violences, cris, excès. Et elle a été conter à son avocat que je pleurais dans ses culottes et me masturbais dans la doublure de son manteau rose. Elle a obtenu le divorce pour fétichisme aggravé ; ça m’a coûté l’appartement.

17 juillet 2017

[Création] Daniel Cabanis, Enchaînement logique des alibis (3/5)

Où celui qui se rend au Salon de l’Égoïsme ne saurait avoir aucun alibi… [Lire/voir le précédent]

 

Troixio

 

J’ai assez de soucis comme ça, sinon ça m’aurait plu de m’accuser d’un meurtre.

 

Le dimanche 5 mai, réveillé en sursaut à cinq heures vingt-neuf, je n’ai pas eu la force de me lever. Pas moyen non plus de me rendormir. J’ai allumé la télé, puis zappé une centaine de fois avant de dénicher Le drame de la déforestation, un documentaire potable. Rude sexualité des Inuits ou Les derniers tigres de Sumatra m’auraient plu également mais ils n’étaient pas programmés. À huit heures, il y a eu un journal; j’ai regardé la météo puis une émission sur l’art de cuisiner cru. Enfin, la télé m’ayant assommé, je me suis rendormi. Vers midi, le téléphone a sonné, longtemps. J’ai supposé ma mère bien sûr mais j’étais vaseux et pas envie de parler à maman : je n’ai pas répondu. Il faudrait que je lui dise un de ces quatre que même le dimanche elle dérange. Quand le samedi soir on en est réduit à prendre un viagra pour se masturber, on n’éprouve pas le lendemain le besoin d’épiloguer là-dessus avec sa mère. C’est évident, je crois. Bref, j’ai fini par me lever. Café, douche, etc. Vers quatorze heures, je suis sorti. L’air était frais, avec juste un soupçon de pollution aux particules fines; j’ai marché dix minutes. Ça m’a fait du bien de respirer. Puis j’ai pris le bus 80 et suis allé porte de Versailles au 1er Salon de l’Égoïsme. Liz m’avait donné une invitation valable pour une seule personne. Vas-y, ça t’intéressera ! m’avait-elle dit. Merci, mais elle s’est trompée; ça ne m’a pas intéressé. L’égoïsme des autres est repoussant, vulgaire : tous ces stands tenus par des idiots nombrilistes, c’est presque pire que le Salon du Livre. En tout cas, pas moins sinistre. L’alvéole où, en live, des pros des deux sexes vantaient avec doigté les avantages de l’onanisme était bien sûr le clou du salon. Cohue monstre. Je n’ai pas pu m’approcher. Dans la foule j’ai croisé Nina, une amie de Liz. Hé ! me dit-elle, qu’est-ce tu fais là ? Ben rien, j’ai dit; l’égoïsme, c’est pas mon truc. Elle a ri. Tout ça est vérifiable.

11 février 2017

[Création] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (6/6)

C’est la dernière fois que nous retrouvons la terrible Mme Jabert : pour le meilleur et pour le rire… [Lire/voir la 5e livraison].

SIXIÈME JOUR

Bonjour, c’est encore Mme Jabert. Plus pour longtemps, direz-vous. Pourtant le voyage vous aura profité. Je vous trouve plus civilisés que le premier jour. Hier soir, par exemple, quand le feu a pris Chez Aligieri, vous êtes sortis sans finir les desserts, ni bousculade. Personne n’a été brûlé. La paillote est partie en fumée en cinq minutes, et vous à l’hôtel en dix. Ce sang-froid m’a étonnée. Filer sans payer l’addition, c’est ce qu’il convenait de faire. INCENDIE JUSTIFIE GRIVÈLERIE, évidemment ; et tant pis pour Aligieri. Bon. Quelles sont les suite et fin de notre petit périple ? Beaucoup de route pour le dernier jour. On peut se dispenser de l’arrêt à Boisse. Le jubé de l’ancienne église des Dominicains n’est pas si admirable qu’on le dit, je passe, et si M. Loujine ne mollit pas on peut être au Settier à midi. Le Settier, ville moyenne autrefois sinistrée, a repris des couleurs depuis l’ouverture, il y a cinq ans, de son fameux zoo. Je précise pour les ignares qu’il s’agit du premier zoo humain, ce qui explique son succès international, car soutenu autant qu’universel est l’intérêt que l’homo sapiens lambda se porte à lui-même via le filtre puissant du des disons à travers l’altérité des autres. Du charabia cette phrase, je suis fatiguée, mais vous avez compris. Le zoo s’étend sur un peu plus de mille hectares. C’est grand. Vous ne pourrez pas tout voir. Je conseille de ne pas rater les Pygmées, les Roms, les Indiens Guarani, les Cannibales et les Berbères. Il y a aussi les Suisses et les Hottentots. Il faudra faire un choix. Le vivarium contient des Grecs in naturalibus qui passent leur temps à copuler. Amusant ? Si on veut. Une méchante rumeur a couru selon laquelle toutes ces espèces humaines ne seraient que comédiens au chômage. C’est difficile à croire tant ils sont criants de vérité. Quoiqu’il en soit : cacahuètes et pourboires interdits. Merci. Ensuite nous aurons une heure et demi de route avant de gagner Giré-Montrin. Tour de ville. Vieux pont, beffroi, rocher des archers : ça sera vite expédié. Puis visite de l’orphelinat et pour finir en beauté, à vingt heures, concert avec la célèbre chorale des orphelins de Giré-Montrin. Enfin, nuit en car et retour à la maison. Je vous libère demain à l’aube.

31 décembre 2016

[Création] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (5/6)

C’est avec plaisir que nous retrouvons Mme Jabert… Avec plaisir… enfin, façon de parler ! Nul regret des vacances et des voyages organisés… Terminons l’année avec Daniel Cabanis et son humour noir… [Lire/voir le quatrième post]

CINQUIÈME JOUR

 

Bonjour, c’est moi Mme Jabert. Pour une fois que j’avais bien dormi j’ai été mal réveillée. Par un imprévu. C’est M. Coty. Eh bien, il nous a quittés. Pas dans le sens de parti d’ici non, il s’est tué. J’ignorais qu’il jouait à la roulette russe en solitaire le soir pour se divertir. Cette fois il a gagné. On l’a su tôt ce matin. Ce garçon parfaitement doux et jovial, qui aurait pensé qu’il était dépressif ? Il nous a bien enfumés. Malin, le type. C’est sa femme qui va être veuve ! On trouvera un moment dans la journée pour lui faire une minute de silence. Tout ça va nous mettre en retard. Pas trop, rien d’irrécupérable. J’ai déjà pris mes dispositions. Un chauffeur remplaçant sera là dans une heure : M. Loujine. J’espère que c’est un rapide parce que moi les mous les ramiers les somnolents : pas mon genre. Bon. Grisolles n’est pas loin. Encore faut-il y aller. J’ai prévu la visite d’une usine de bonneterie en grève because menace de délocalisation, licenciements à la clef, etc. Les luttes sociales sont-elles un exotisme ? Vous en jugerez par vous-mêmes : slips, soutiens-gorge, bas, bustiers et autres froufrous de marque à prix coûtant ! Mesdames, votre conscience politique s’y retrouvera. Et il y a la buvette solidaire pour les messieurs que le sous-vêtement intimide. Pauvre M. Coty, j’y repense, il aurait pu rapporter une culotte sexy à sa dame. Maintenant c’est cuit. Bon. Voyons la suite du programme. Si nous pouvions être à Boryons vers midi et demi, on serait dans les temps. Il se trouve que cette jolie bourgade organise aujourd’hui sa Folle Journée Annuelle du Don du Sang. C’est conçu comme une fête. Il y a des expositions, des jeux, des ateliers vampire ou d’écriture, des spectacles, et bien sûr des prises de sang à tous les coins de rue. Ça attire du monde : gogos en tous genres. Ceux qui donnent ont droit à une collation; les autres font diète, sachez-le, car par arrêté municipal tous les restaurants de la ville sont fermés ce jour-là. Pareil les épiceries. Si grosse faim, je pense qu’en insistant gentiment, on pourra se faire saigner une seconde fois. En milieu d’après-midi, nous serons à Tyr-les-Pins. Repos pour tout le monde. Le soir, dîner dans une paillote sur le port, puis feu d’artifices.



 

26 octobre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (4/6)

C’est avec plaisir que nous retrouvons Mme Jabert… Avec plaisir… enfin, façon de parler ! Avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant, nul regret des vacances et des voyages organisés… [Lire/voir le troisième post]

QUATRIÈME JOUR

Bonjour, c’est Mme Jabert. Il n’est pas nécessaire que je vous dise à quel point je suis mécontente. Furieuse même. Rarement vu un groupe aussi manche que vous. Jamais ! Des plots, des buses, des pets de loup, voilà ce que vous êtes ! Des demeurés. Une catastrophe ambulante. Si vous n’aimez pas les ballades à pied, pourquoi en faites-vous ? Quatre jambes cassées, deux tentatives de noyade, un disparu, quelques côtes fêlées et je ne compte pas les évanouissements à répétition, le bilan est lourd pour une simple promenade sur les berges de la Sévère. Lourdes, ça vous dit quelque chose ? Pensez-y la prochaine fois. Parce que moi, les invalides seuls je supporte mais en groupe je fais pas. M. Coty non plus. N’est-ce pas, Coty ? Il confirme : jamais mis ses pneus à Lourdes. Bon, les fractures sont à l’hôpital, les noyés ont refait surface : tout va bien. Si M. Blanc n’est pas là dans cinq minutes nous partons sans lui. Qu’il se fasse rapatrier avec sa carte bleue. Dans une demi-heure nous serons à Viloissier. De là, pour conclure votre étude de l’hydrographie locale, je vous conduirai aux sources de la Sévère : trois filets d’eau et une flaque. Vingt minutes à pied. Ça vaut le détour. L’eau est potable. Elle a des vertus. Je sais plus lesquelles mais des vertus. Pour le foie, je crois. Cure possible. Avis aux alcooliques ! Passons. Dans tous les cas, vous pourrez vous tremper les arpions. Ambiance bucolique. Pur style Virgile corrigé Rousseau. Présence de truites et d’écrevisses. Merci de ne laisser aucun papier, mégot, bouteille, crotte, ruine, épave, rat crevé, préservatif et autres pollutions sur le site. Notez que : nudisme interdit. Feu également. À midi nous sommes attendus chez Boully à Bézin-en Bris : un restaurant pas d’étoile surtout réputé pour ses ruptures de la chaîne du froid. Je propose de leur faire la surprise de pas y aller, on a déjà du monde à l’hôpital. Et SAUTER REPAS JAMAIS GOINFRE NE TUA. Merci à tous. Nous gagnons un temps. Cet après-midi, visite de la villa romaine de Percinoy reconstituée à l’échelle 1 d’après les fouilles puis conférence de M. Got sur la réhabilitation du lotissement Les Atriums. Architecture et urbanisme OK c’est rébarbatif, mais il faut ce qu’il faut.

11 octobre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (3/6)

Avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant, nul regret des vacances et des voyages organisés… [Lire/voir le deuxième post]

 

TROISIÈME JOUR

Bonjour c’est moi, Mme Jabert. J’espère que vous êtes remis de vos émotions. Parce que, pas que ça à faire. Cela dit, je suis comme vous, la naissance de ce veau à deux têtes m’a bouleversée. Pauvre gosse, que va-t-il devenir ? Du pâté peut-être. On verra. Il n’est pas exclu, m’a dit le véto en chef, que le monstre soit viable. Ça, sûr, on en a vu d’autres. S’il survit, je vous donnerai de ses nouvelles. Les malotrus qui ont fait des photos, merci de les réserver au cercle familial. Je veux pas voir ça dans la presse locale ou internet. MM. Daquet, Balastre, Decoinchy et Vidal, êtes-vous les pères de ce petit veau bicéphale ? Non ? Alors, un peu de tenue s’il vous plaît. Bien, voyons le programme du jour. Pois-le-Mercy est un bourg médiéval d’une assez belle banalité. La plupart des pierres sont d’époque. Il y a aussi des échoppes à l’ancienne dont les vendeurs sont costumés façon braies cottes poulaines mais les prix sont modernes, genre coup de massue. Dans les ruelles, des mendiants déguenillés chantent La digue du cul et d’autres airs gaulois. Tout ça est navrant. On peut s’en dispenser. Filons plutôt à Gizons. Gizons est très bien aussi. On y sera dans une heure et demie, si M. Coty accélère au lieu de rêvasser. La maison de Zola se visite. Attention ce n’est pas celle de l’écrivain, il s’agit d’un homonyme mais sa maison est tout de même à voir. Belles cheminées, boiseries, cellier, jardin et dépendances, le tout de plain-pied. Il y en a pour quinze minutes. Ceux à qui le nom de Zola ne dit rien ou donne de l’urticaire pourront attendre au bistrot d’en face. Ensuite il nous faut être aux Moges impérativement à treize heures. Si nécessaire on évitera de déjeuner, inutile de s’alourdir avant l’effort. La randonnée pédestre dure six heures. Elle est obligatoire. Je n’accorde pas de dispense. Le point de départ est au village même des Moges, derrière le moulin au bord de la Sévère, puis c’est fléché. Il n’y a qu’à suivre le mouvement du groupe qui précède. Pas possible de se perde. Et on arrive au cirque. Vous verrez, c’est un enchantement ! La beauté des calcaires jurassiques, la magie du réseau karstique, les trous et grottes, et les eaux glauques de la Sévère; un spectacle inoubliable !

14 septembre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (2/6)

L’été n’est pas terminé… avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant. [Lire/voir le premier post]

 

DEUXIÈME JOUR

Bonjour, c’est Mme Jabert. Je suis pas d’humeur, autant vous le dire de suite, mais alors pas du tout. Je croyais avoir à faire, pour une fois, à un groupe intelligent. Et il s’avère que non. Il y a des tarés dans le tas. Va falloir que je me méfie. Les deux ahuris, MM. Rank et Bobinot, qui se sont laissé enfermer hier soir dans le musée d’art brut, merci ! Grâce à eux, passé la nuit à pas fermer l’œil. La gendarmerie les a retrouvés à deux heures du matin. Dormaient par terre nus roulés en boule sur des cartons, pas gênés comme chez eux au milieu des sculptures en crottin de cheval séché. Me faire ça à moi ! Pour ces deux fêlés, le voyage est terminé : renvoi immédiat dans leurs foyers, au revoir messieurs. Avis à tout le groupe : j’exige un comportement irréprochable. Les rigolos et les crétins, les idiots, les hystériques, les dingues et les grands nerveux, je suis pas d’humeur à supporter ça. Bien sûr vous avez payé, le client est roi etc. mais moi je donne dans le tourisme, pas dans les colonies de vacances, merci. Et maintenant voyons la suite des festivités. Ce matin visite des abattoirs Lepaul à Istry-Giniez. Ça va être un grand moment, surtout pour les bestiaux. Ils verront du beau monde avant d’y passer. Lepaul est une entreprise modèle. Double filière bovine et porcine. Du haut de gamme, entièrement aux normes, abattage sous anesthésie, pas de souffrance animale, hygiène parfaite. Vous verrez : toutes ces bêtes qui font don de leurs personnes à la France carnivore, c’est très beau ! Au terme de la visite, M. Lepaul en personne vous fera son petit topo. Sa passion de la qualité, l’excellence de son management, l’avenir des viandes transgéniques, etc. Vous pourrez somnoler. Puis il nous offrira une dégustation de son steak haché cru maison garanti de la première fraîcheur. Il serait malvenu de refuser. Ceci d’ailleurs vous tiendra lieu de déjeuner. Végétariens, merci de vous forcer. POLITESSE OBLIGE. Et souvenez-vous que je suis pas d’humeur. Cet après-midi, nous ferons halte sur une aire de repos, vers Le Glissy : sieste jusqu’à seize heures. À dix-sept, nous serons à Tilles-Bisson et visiterons l’école vétérinaire où sauf rhume une vache devrait vêler en live à vingt heures pétantes.

3 septembre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (1/6)

L’été n’est pas terminé… avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant.

PREMIER JOUR

Bonjour, je suis Mme Jabert. Malheureusement j’ai mal dormi. Voici quand même le programme. J’essaierai d’être claire si possible, de faire court. Mal dormi, mais alors mal c’est rien de le. Bon, je répète pour les sourds : Mme Jabert, J-A-B-E-R-T. Merci. Et rappelez-vous que je suis fatiguée. Je préviens aussi pour les questions stupides : ça m’énerve et pas qu’un peu, si vous n’en avez pas, n’en posez pas. Bien, quel est le but ce cette première journée ? J’en vois au moins deux : un limiter les arrêts au strict minimum et deux finir plus tôt. M. Coty notre chauffeur est d’accord, il est fatigué lui aussi. Qui est contre ? Personne. Adopté. En principe on aurait dû s’arrêter aux Boitières pour un petit déjeuner campagnard, eh bien on s’en passera. On n’est pas là pour se gaver de croissants, d’œufs au plat et de charcuterie, on n’est pas des anglais ni des allemands. Sauf exception, n’est-ce pas M. Schmitt ? Eh oui j’ai la liste des noms, alors tenez-vous à carreau. Danke. Pour un café ou thé chocolat potage autres boissons, il y a le distributeur à l’arrière du car, merci de pas renverser vos gobelets. Les empotés et les parkinsoniens, pas de blague, sinon faudra nettoyer vous-mêmes. Je suis votre guide, pas la femme de ménage. Idem pour les toilettes. Vu ? Parce que merci, hein ! Bon, où en étions-nous ? Oui, dans une heure trente on arrive à Virsy. Virsy : bof ! Une église romane en ruine, la place du marché aux dentelles transformée en parking, le lycée agricole en ruine également, tout ça n’intéresse personne. On peut s’arrêter si vous voulez, disons dix minutes mais pour quoi faire ? Le patron du bar-tabac est un repris de justice, les petits commerçants des voleurs et le centre-ville grouille de pickpockets serbes et croates; mieux vaut filer direct à Lorselles. Je pense que M. Coty est aussi de cet avis. Et il a raison. M. Coty est un professionnel, avec lui on est tranquille. Bien. Nous serons à Lorselles dans deux heures. Je vous lâcherai au musée d’art brut. Ceux qui ont faim pourront grignoter à la cafétéria. Le musée lui-même ne vaut pas tripette. Qu’est-ce que l’art brut ? Pas de l’art. En gros, des déjections. Parfois c’est à vomir. Moi, j’aime pas. Et je n’oblige personne à y aller.

19 mars 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés [4/6]

Une pièce nouvelle à mettre dans le dossier Humour noir de Daniel Cabanis… [Lire/voir le 3e volet de la série]

 

 

Bianca Saldine, Glou-glou IV / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

J’ai connu les époux Patrassian (Alicia et Renaud) il y trois ans par l’intermédiaire d’amis d’amis, et je les ai immédiatement détestés. Ils étaient pourtant vulgaires sans plus et arrogants sans excès mais cette retenue n’étant assurément que l’hypocrite expression de leur suffisance, cela m’a semblé tout de même trop : trop. Cela dit, j’ai continué à les voir de loin en loin : quand j’étais invité à glander avec eux (et d’autres), le temps d’un week-end bestial en Normandie, par exemple. Et justement, c’est du côté de Gonneville-en-Auge, chez nos amis Blair-Hagen dont nous étions les hôtes, que j’ai revu récemment Renaud Patrassian. Il n’avait plus son air fat habituel, mais plutôt sombre et déprimé. Et, fait nouveau : il était venu seul cette fois, sans Alicia. Elle ne viendra pas, dit-il d’un ton sinistre. J’ai tout de suite pensé qu’elle l’avait largué. Alors, ça y est, elle est morte ? j’ai lancé, supposant que ce trait d’humour noir secouerait sa morosité, mais chou blanc : Alicia était vraiment morte. Et lui veuf depuis un mois déjà. Blair-Hagen, abruti des bocages ! (Ce con-là aurait pu m’avertir, non !) Pauvre Patrassian. Désolé, je lui dis. Te fatigue pas, il répond. Le malotru, comme il rejette mes condoléances ! N’empêche, il me fait peine ; enfin presque. Je lui tasse un double whisky. Alors, amigo, qu’est-ce qui s’est passé ? je demande. Mort subite de la femme enceinte, dit-il. Ah bon, elle était enceinte ! je m’étonne. De qui ? Il ne répond pas. Là doit être la partie épineuse de la question. Renaud, je dis, fais pas chier, une femme enceinte, tu t’en trouveras une autre.

24 février 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés (3/6)

Drôle de dame pour un drôle de drame… [Lire/voir la deuxième livraison]

 

Plouf n° 3

 

Bianca Saldine, Glou-glou III / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

 

Un mardi, Mme Vaness vient me voir en consultation. Elle se plaint d’avoir chaque matin sans exception (au moment du réveil) l’impression d’être vendredi ; une impression qui ne se dissipe jamais avant midi. Cette souffrance dure depuis plusieurs mois, elle me détruit, dit-elle, je n’en puis plus. J’interroge Mme Vaness : si elle a pris du poids, si elle perd ses cheveux, si elle va bien à la selle, l’ouïe, la vue, le nerf carpien, l’appétit ; et l’os iliaque ? Je ne vois pas le rapport ! dit-elle sec. Tout se tient, je réponds suave. Ça la cloue. Des tarés avec perte partielle des repères temporels, Dieu sait si j’en ai vu défiler : tous des tire-au-flanc, des poilus de la main. Mme Vaness, je demande, en quoi au juste ce ressenti récurrent d’un étant vendredi (je conçois qu’il vous trouble), en quoi donc est le mal qu’il vous fait ? Pardon ? dit-elle. Vos douleurs, c’est quoi ? je répète. Voilà, dit-elle, je suis tétanisée; je sue, j’ai le sein flap et la jambe coton ; comprenez : le vendredi étant veille de week-end, ça me scie toute envie d’aller travailler. Une feignante ! C’est pile ce que j’avais diagnostiqué. Le mercredi par exemple, quelle est votre profession ? je demande. Elle se prétend hôtesse d’accueil dans un centre de tri. Vous triez quoi ? Du vrac, elle répond. Elle commence à me taper sur les nerfs, Mme Vaness. Je la liquide : Bien, dis-je, je vous envoie au Dr Dack, une pointure qui pratique l’hypnose éricksonienne. Il va vous déprogrammer. Fini la vendredite ! Retour au centre de tri. (Et ciao !) Or Mme Vaness n’est jamais allé consulter Dack. Elle s’est pendue le jeudi suivant.

31 décembre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Voeux au corps / catégories (2/2)

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Une Bonne-Année un peu spéciale… Aux Rudes et aux Rigides… Aux Mimes et aux Muets… Aux Proies et aux Pestiférés…

 

Discours n° 4

 

Carte de vœux / Les Femmes d’Avignon IV, par Lee-Wan Rank, peintre de la bouche

 

Aux Rudes et aux Rigides

Mesdames, Messieurs, ces derniers temps, vos rudesses et rigidités ont eu de belles occasions de s’exercer. On les a vues à l’œuvre dans nos rues, là où tous ensemble grincheux et réfractaires aiment à geindre et gesticuler, et aussi dans nos campagnes quand des punaises vertes ou des ploucs ont voulu miner le paysage de nos résidences secondaires. Autrement dit, partout où il a été nécessaire de mordre et cogner pour assurer la défense de nos intérêts supérieurs, vous avez fait merveille ! Merveille est grandiloquent, dira-t-on. Et après ? Pourquoi devrais-je ici vous mégoter le compliment ? Car j’ai vu à la télé le film en boucle de vos singulières brutalités, je l’ai vu et revu au ralenti et en accéléré, c’est éblouissant ; l’approche géométrique, l’enveloppement invisible, l’étreinte qui épouvante, les frappes assassines, le sang juste comme il faut, la ruse et le doigté de l’artiste, tout y est ! Grand spectacle ! Et je sais de quoi je parle, j’ai été rigide moi aussi, autrefois (un semi-rigide, il est vrai). Donc ici là maintenant : compliments ! compliments ! C’est bonheur de classer enfin avec vous la répression parmi les beaux-arts. Merci à tous. Rigueur-Honneur-Discipline : tout est dit. Bon. Voyons à présent les promotions de la nouvelle année. Eh bien, c’est simple, il n’y en a pas. Désolé. Caisses vides. En revanche, vos attributions ont été étendues conformément aux demandes répétées de vos syndicats. Tir à balles réelles, pillage des squats, viol anal des putains bulgares et ukrainiennes, commerce équitable des drogues saisies : ces avantages, qui n’étaient, jusqu’ici, que tolérés par la hiérarchie, seront désormais autorisés de plein droit. Ceci, n’est-ce pas, vous mettra bien du beurre dans l’épinard ! Je m’en réjouis. Autre nouveauté : le libre accès dans les collèges et lycées, avec matraquage possible des futurs bacheliers.

 

 

Discours n° 5

 

Carte de vœux / Les Femmes d’Avignon V, par Lee-Wan Rank, peintre de la bouche

 

Aux Mimes et aux Muets

Mesdames, Messieurs, j’aurais pu simplement vous rendre l’hommage silencieux d’un temps mort ; un petit paquet de dix minutes sans mots, légères, sans gestes ou grimaces ajoutés, voilà ai-je pensé ce qui aurait pu faire l’affaire. Mais je me suis ravisé ; car vous n’êtes pas sourds en plus d’être muets, et me taire devant vous eût été un impair, voire une provocation, ou une insulte ; en tout cas un contresens. On me dit que vous êtes blindés côté offense, je le crois, mais je n’ai pas de raison ici d’en rajouter. C’est déjà triste de vous voir toujours dépeints par vos détracteurs comme des chèvres et chiens coiffés, des mollassons naïfs, insignifiants et dépressifs : inutile de noircir le portrait. D’ailleurs, moi, je ne vous trouve pas aussi minables qu’ils disent. J’aime vos silences (pas au point d’en faire l’éloge mais je les aime), et votre gestuelle me parle (je ne comprends pas tout, ça suffit qu’elle me parle). Ah, voyez, si vous y mettiez du vôtre, j’inclinerais presque à vous admirer ! Enfin du vôtre, disons quelques mots gentils, une chanson ou une danse, ça suffirait ; et même le pisse-froid endurci finirait par vous apprécier. Vos gueules d’empeigne ont déplu à la longue, comprenez-le ; tout comme vos vaines pantomimes. Et vos airs absents et constipés de majoritaire silencieux (on vous dirait des mouches à l’arrêt sur un papier collant) n’ont pas eu plus de succès. Maintenant, avec l’année nouvelle, il est souhaitable, je crois, que vos vies ordinaires changent. Libérez-vous ! Fini le temps mort. Fini de perdre. Souriez ! Salivez ! Reprenez langue avec la communauté des bavards et blablateurs pros. Puis visez l’élite de la salive et devenez de brillants causeurs ! Bon ; ne nous emballons pas. Trouvez d’abord le plus proche club de muets anonymes ; allez-y et dites vos douleurs, cela vous aidera. Voyez aussi un orthophoniste.

 

 

Discours n° 6

 

Carte de vœux / Les Femmes d’Avignon VI, par Lee-Wan Rank, peintre de la bouche

 

Aux Proies et aux Pestiférés

Mesdames, Messieurs, étant donné la férocité aveugle des prédateurs, l’insécurité des voies et chemins, l’absence dans ce secteur hostile de la moindre infirmerie, la violence, la haine ambiante, et les frimas ; étant donné donc les motifs réels que vous aviez de rester aux abris, j’ai un plaisir immense à vous voir ici aussi nombreux. Mais, combien serons-nous l’an prochain ? Désolé, j’entre déjà dans le vif car il y a urgence. Alors, combien ? Disons la moitié. Les malades seront morts, les proies faciles auront péri : les premiers, faute de soins ; les autres, le vice de la naïveté les aura perdus. Oui. Une hécatombe ! Voilà ce que prévoient les statisticiens (et pâles, amaigris, éclopés, fous, seront les survivants). Tout ça est crédible et vaut avertissement. Naturellement, je forme des vœux pour que la catastrophe n’ait pas lieu mais cela ne suffira pas. Il nous faut agir sans délai. Disons avant le 20 janvier. Le 21, il sera trop tard (c’est la réouverture de la chasse ; on aura nos premiers morts). Je propose donc cinq mesures de survie applicables immédiatement : Un, port obligatoire de la combinaison pare-balles intégrale, le simple gilet relevant de la coquetterie plus que de la défense ; Deux, prise massive de bêtabloquants, matin midi soir, pour éviter le stress ; Deux bis, ceux qui se traînent une mauvaise peste continuent les antibiotiques ; Trois, lecture de mon récent ouvrage La survie sans peine (un vade-mecum improbable autant que définitif, dixit la presse) où je détaille quelques recettes vitales, notamment celle, chinoise, du rat laqué sauce termites ; Quatre, acquisition d’un kit-tunnel, ensemble d’outils miniatures pour creuser tout-terrain + la couverture isotherme ; Cinq, visite du Bunker, mon site internet ; tous les articles ici recommandés, et d’autres, y sont en vente ; prix sympas, paiement sécurisé. Merci à tous. Bonne année.

17 décembre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Voeux aux corps / catégories (1/2)

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 Aux Minces et aux Modèles… Aux Gardiens et aux Guichetiers… Aux incompris et aux Illuminés… Irrésistibles ces discours grinçants qui constituent une nouvelle série de Daniel Cabanis – pour notre plus grand plaisir !

 

Discours n° 1

 

Carte de vœux / Les Femmes d’Avignon I, par Lee-Wan Rank, peintre de la bouche

 

Aux Minces et aux Modèles

 

Mesdames, Messieurs, je suis content de voir ici vos têtes penchées et ramollies, vos mines minées, corps flapis, dos affaissés, vieilles fesses et hanches dissymétriques ; d’un point de vue médical, ça ne va pas fort ; mais ce n’est pas tout (et je ne suis pas médecin), je vois aussi : pas ou peu de joie, le travail mal fait, silence, rancœur, morosité, bref un grand marasme. Pour vous l’avenir a une sale gueule, dirait-on ; et l’angoisse vous est venue de vivre bientôt des lendemains qui merdent. Cela me désole fort. Oui, fort. Car vous n’êtes que prudents sans jugeote : des enfants. Moi aussi j’entends ici et là des bavasseurs qui causent crise et annoncent des catastrophes mais c’est là rumeur, fumée spontanée, du vent. Et vous de donner dedans et de trembler et vaciller comme si ladite crise telle un acide avait déjà commencé de vous ronger l’os du pied jusqu’au tibia et menaçait le genou. J’exagère. Mais vous êtes si tristes à regarder. Si peu entreprenants. Vos prudences et inquiétudes sont injustifiées. Relevez la tête, et croyez-moi, il n’y a rien à craindre. J’ai même une bonne nouvelle : cette année encore il y aura du pain ! C’est-à-dire défilés de jour, shows, rondes de nuit, aquagym niveau 3, autres sports, ballets nautiques et/ou aériens, mêlées célestes. Du pain, donc. Vous pourrez renaître et parader en beauté. Bien sûr vous allez encore maigrir, je ne le nie pas (c’est le métier qui veut ça) ; mais ça ira. Si vous laissez au vestiaire vos chiffes molles démodées fripées et vos sales gueules à tuer chiens, je sais que ça ira. Je vous aiderai. On vous dira des divinités de retour ! On vous verra de loin ; et de près sous les coutures. Ivresse narcissique ! Grand parfum de naphtaline ! Nos amis les professionnels du style seront en extase. Photos, champagne, sexe et cocaïne ; du bonheur toute l’année ! Et le vaccin contre l’anorexie.

 

 

Discours n° 2

 

Carte de vœux / Les Femmes d’Avignon II, par Lee-Wan Rank, peintre de la bouche

 

Aux Gardiens et aux Guichetiers

 

Mesdames, Messieurs, le désœuvrement et l’ennui, qui hélas viennent aux trois et quatrième âges avec la rallonge de l’espérance de vie, ont conduit vers nos établissements d’art tout un tas de vieilles chipies et de vieux beaux malotrus qui à mon avis n’ont rien à y faire. Ces gens vont partout gratis avec la carte senior, et là est le scandale ! Bien sûr, aujourd’hui, pour ne pas heurter la belle âme des bien-pensants, on se donne l’air de les accueillir gentiment, mais demain, stop, terminé, fini : dehors les vieux ! Go home l’indolent vieillard et la veuve oisive ! Ou à l’hospice, s’ils n’ont pas de home. On les a assez vus, ces crampons. Attention, je ne dis pas qu’ils sont sales, laids, méchants, acariâtres, ou qu’ils sentent mauvais, non, ils sont très bien si l’on veut, mais ils sont de trop. Car lents, mous, miros, sourds, gâteux, avachis, parfois obèses ou incontinents, ils gênent, ils encombrent. Sans parler de ces culs-de-plomb qui viennent en fauteuil. Ce culot ! Comme si on avait la place. Bien. Vous avez compris, je suppose : notre relation aux publics âgés a été réexaminée. L’engorgement quasi permanent, ces derniers mois, de nos salles d’exposition n’était plus supportable et nous avons fait le choix d’interdire l’entrée de nos espaces aux plus de soixante-cinq ans. Choix cruel. Mais nécessaire etc. Or, dès que notre intention lui a été connue, le ministère de la Culture avec sa veulerie habituelle nous a déconseillé, officieusement, de la mettre en pratique. Un tel désaveu contient une menace ouatée de procès pour discrimination au sens de l’article 225-1 du Code pénal : on ne peut se le permettre. C’est donc à vous, les personnels sur le terrain, qu’à l’avenir incombera la charge de pousser les personnes âgées hors de nos musées. Soyez odieux, et méprisants; rudoyez-les, tuez-les. Ils finiront bien par se lasser de l’art.

 

Discours n° 3

 

Carte de vœux / Les Femmes d’Avignon III, par Lee-Wan Rank, peintre de la bouche

 

Aux Incompris et aux Illuminés

Mesdames, Messieurs, il semble que l’initiative de vous rassembler ici, à La Maison des Convergences, ait été prise en raison de la supposée complémentarité de vos singularités respectives. Ça paraît une bonne idée. Ou une foutaise. Nous verrons ce qu’il en est. En fin de compte, vous déciderez vous-mêmes. Si vous faites affaire, tant mieux ! On ne vous aura pas réunis pour rien. Si le mépris réciproque prévaut, ou un trop de timidité, l’occasion de conjuguer vos intérêts aura été gâchée. Mais voyez-vous, j’ai l’espoir. J’y crois. Ça serait désolation et temps perdu qu’âme cherchant ici à confier sa peine ne trouve pas gourou à son pied. Je m’exprime mal, je sais : c’est pour me faire comprendre, et le cœur y est comme on dit. Je suggère maintenant que tout le monde se déshabille. On y verra plus clair. S’il y a parmi vous des allumés qui bandent à l’idée d’adopter des adeptes, qu’ils émettent un signal fort, qu’ils clignotent ou autre chose (je sais pas moi), et il se trouvera, j’en suis sûr, des obscurs et des malheureux pour aller vers eux. C’est tout l’avantage d’être nu : il n’y a plus rien à tricher. Le corps parle ; ça dit clair, ça dit vrai ; pas besoin de truchement ; fini la plainte, le murmure. Et rassurez-vous : bien éclairée, misère nue paraît moins terrible (c’est connu). Obèses, variqueux, dingues, idiots, décérébrés, tous égaux (et tous punis) dans une lumière égale ! Mais je m’égare. Revenons-y. Et maintenant, commençons l’année en joie, brisez les glaces et que tous coïtent ! Prenez du temps. Fatiguez-vous les uns les autres : profitez ! Demain matin, après l’orgie, et selon les affinités qu’elle aura révélées, si elle en révèle, nous établirons des groupes de travail distincts. Vous aurez tous la même mission : il vous faudra recruter des psychopathes et des paumés. Quelques centaines. Il est question d’assurer la relève.

27 octobre 2014

[Texte] Daniel Cabanis, Un alibi

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Merci à Daniel Cabanis pour cette fiction tangente au débat d’hier soir, "L’art n’est-il qu’un objet de luxe ?"

 

 

UN ALIBI

 

 

Certes j’ai la gueule du coupable idéal mais, voyez-vous, mon corps est innocent.

 

Le samedi 16 mars, en début d’après-midi, comme j’avais des projets de bricolage (les étagères du cagibi, en attente depuis plus d’un an), je suis allé au BHV pour acheter perceuse, vis et autres bricoles. Je pense que j’ai manqué de conviction car je n’ai rien acheté. Rue de Rivoli, je suis tombé sur Adam Lorgelay (un ami, écrivain et critique d’art) venu s’assurer que son dernier essai, L’Art en sommeil, était en bonne place au rayon librairie du BHV. On est allé voir ensemble. Le livre d’Adam ne s’y trouvait pas. Il en a été contrarié, et a réclamé sur un ton sec des explications à la responsable. Ah, elle a dit, ici cher monsieur L’Art en sommeil n’intéresse personne, les gens préfèrent l’art vivant, disons réveillé. J’ai trouvé assez piquante l’insolence de cette libraire, mais je ne m’en suis pas mêlé. Adam est resté coi, incapable de répliquer. Il était furieux. Je l’ai tiré par la manche et Allons boire un coup, j’ai dit. On a traîné au bistrot pendant deux heures et une dizaine de bières. Tu comprends, le marketing et la finance ont planté l’art, m’a dit Adam ; c’est un désastre, les artistes sont à poil maintenant. Et après ? j’ai dit (car pour moi, nus ou emmitouflés, qu’ils crèvent les artistes !). Adam a développé son point de vue. Tandis qu’il déblatérait, je pensais trous chevilles étagères ; je me reprochais d’avoir abandonné mon bricolage. Finalement il m’a proposé de faire un tour dans les galeries du Marais. On y est allé. Fatigant. Vers dix-neuf heures, on a échoué galerie Plon, dans le vernissage des Pastels récents de Jeg Falotta. Un artiste bidon, petit faiseur narcissique, m’a soufflé Adam, mais il est coté. Il y avait du monde en effet. Adam connaissait des gens et m’a planté là. J’en ai profité pour filer. Je suis retourné au BHV, au rayon livres. La libraire était encore là. J’ai demandé conseil, pour un roman. Elle a éludé, puis m’a vendu Fatrasie mineure. Oui, de la poésie ! Tout ça est vérifiable.

9 octobre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Faces & Profils des postes vacants (3/3)

Tandis qu’il prépare son exposition à Ivry sur Seine ("Bêtes noires et autres", signalée dans les NEWS), Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série, "une cruauté sur le chômage ambiant". [lire/voir la deuxième livraison] [lire/voir "Écrivains chez l’habitant"]

 

Offres 9 & 10

 

Le factotum bisexuel court vite. Il est sportif, va à droite, à gauche, fait des pieds et des mains ; il a le feu. Pour l’attraper, faut lui lancer son nom propre à la figure et pan ! Jouss, Maizoudon, Bolloni, Streff sont efficaces. Le type s’arrête net. Son nom l’assomme. Il y perd. Ça tangue. Il se floute. Dès qu’il a repris ses esprits il est jugé apte au travail. Par ici, ça commence. Il y a des colis à livrer, un livre à recoller, du grain à moudre et du vrac à trier. Quand il en a fini avec ça, la liste des choses à faire se renouvelle automatiquement et le factotum bi doit encore bricoler ici et là pendant des heures. Il n’a donc jamais un temps mort à lui (pas une minute pour penser à son suicide). Sauf la nuit. Et encore ! Car la nuit, le bougre est d’astreinte érotique : si son âme s’amenuise, son corps lui est corvéable. Il l’est dans sa totalité, comme dans ses parties (qu’elles soient pleines ou creuses, lisses ou rugueuses) : son dos tordu de fatigue n’a qu’à bien se tenir, et sa molle se raidir. On le sonne, il y va. Adieu au sommeil. C’est la fête : mais pas pour lui qui épuise ses forces, s’use les nerfs, bave et dilapide son capital-foutre. Le lendemain, il fait jour.

 

La doublure de proximité est au mieux un sosie, parfois une ressemblance frappante. Sinon, un simple air de famille fait l’affaire : les gens ne sont pas si physionomistes. Ah, vous êtes Mme Toller (ou Jaki, Rouma, Popino etc.), désolé, je vous avais pas reconnue ; asseyez-vous, la réunion va commencer. Et l’ennui dure des plombes. La doublure de proximité souffre et se sacrifie, là pour ça. Elle assiste aux enterrements, premières, vernissages, réceptions, va aux repas de famille, mariages, anniversaires, barbecues, soirées et autres chienlits entre amis ; elle est de toutes les corvées. Le métier est assez ingrat, sûr : il n’y faut pas trop d’ego. Il y a quelquefois des compensations. Quand la doublure fait des rencontres (écrivains, artistes, fous, ministres) : elle peut briller, plaire. Si elle veut elle couche. Elle boit du champagne ; on lui donne des drogues. Voyons Mme Bich (ou Frin, Jotti, Vida etc.), la cocaïne se met dans le pif, pas dans l’œil. Ah, il arrive aussi qu’elle voyage. Ces à-côtés ne sont pas rien. Ce qui rend amer le métier, ce sont les autres doublures : elles pullulent ! Avec ça, va savoir si tu côtoies quelqu’un ou son faux-semblant.

 

 

Offres 11 & 12

 

La femme sans histoire est écrivain. Elle écrit peu, court et léger disent ses détracteurs. Mes besoins est un livre de 80 pages, Le sursaut va jusqu’à 100. Cette relative brièveté est-elle une élégance ? Oui. Et non : ne rien écrire du tout est de fait plus élégant. Bref, outre le mérite d’écrire peu elle a aussi la réputation de ne pas se mêler des affaires d’autrui. Ainsi, double paraît chez la femme sans histoire l’idéal de discrétion, mais ce n’est qu’une façade. En réalité, elle écrit sous divers pseudonymes (Paul Granovitch ou Sandra Dhil, entre autres) des polars, des biographies cucus de Tartempions ou Pionnes à la mode et des romans lestes assez neuneus. Ces sous-livres alimentaires lui font honte, et aussi l’accaparent : il ne lui reste que miettes pour écrire autre chose, qu’elle puisse signer de son nom propre. Or, quand le temps manque l’énergie se dégrade, les idées sèchent. Si ses Besoins et son Sursaut avaient été des succès (tirés à 100 000, traduits en 25), elle n’en serait pas là. Faut-il qu’elle essaie une troisième fois ? Non. Publier un nouvel écrit de 60 pages intitulé J’y renonce n’apporterait rien. Femme sans histoire doit rester sans.

 

Le préposé aux poses est un employé de maison (un planqué, si on veut). Il se tient toujours prêt à intervenir. S’il n’est pas sollicité, il médite (il glande, disent les petites langues) ou entretient sa forme avec des gymnastiques zen. Son nom est court, monosyllabique (Ray, Bo, Kha, Fuz ou Py, par exemple) afin que son appel semble plus impérieux et partant que soit plus prompte la réaction du préposé. Kha au travail ! Vite ! Et M. Kha de surgir et de poser immédiatement là où on le lui dit papier peint, moquette, linoléum, parquet, carrelage, lambris, rideaux, plinthes, faux plafonds, vitres, serrures etc., et si besoin des pièges dans le jardin. En matière d’ameublement, il n’y a jamais urgence mais faire comme si plaît au préposé qui aime éprouver quant à son travail un sentiment de nécessité vitale. Et si la décoration était plus souvent regardée (disons-le) comme question de vie ou de mort, il y aurait moins de faute de goût. Le week-end, le préposé vaque. Il va au café ou à la patinoire ; il drague : ses loisirs. Si on le lui demande gentiment, il accepte de poser nu pour des peintres du dimanche homosexuels ; un aimable jeu exhibitionniste.

30 septembre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Faces & Profils des postes vacants (2/3)

 Tandis qu’il prépare son exposition à Ivry sur Seine ("Bêtes noires et autres", signalée dans les NEWS), Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série, "une cruauté sur le chômage ambiant". [lire/voir la première livraison] [lire/voir "Écrivains chez l’habitant"]

 

Offres 5 & 6

 

 

 

Le conseil en ingéniosité prend son temps. Il observe. C’est un intuitif. Il ne fait pas le malin. Sa discrétion ne se remarque pas. Si on le prie de se vanter, il dit son nom (Navas, Vican, Tessonne ou Masoulin) et ajoute : six ans chez Missa & Fakenzi, huit chez Rudenko-Bass & Poor, de gros cabinets; ça pose là l’expérience. Il faut ce bagage. L’ingéniosité est une fraîcheur d’esprit. Et aussi souffle, longueur, discipline, endurance : routines que l’éclair illumine, ça va de soi. Le conseil en ingéniosité travaille en indépendant, c’est-à-dire : bureau flottant, horaires libres, pas d’obligation de résultat, tarifs à la tête du client. Il n’a pas d’enfant, ni chien : pas son genre (ni non plus de parapluie). Il peut se saouler comme diable dans l’intérêt d’une affaire en cours, whisky de préférence. Il est un homme de l’ombre. Il intrigue. Il aime à combiner. Il configure et anticipe. Dans les meilleurs cas, il résout les énigmes et dénoue les imbroglios; s’il tombe sur un os, il trouve une solution, un plan B (ou Z). Pour cuire un contradicteur, il sait taper du poing sur la table tel un karatéka qui perd son flegme, sinon il est doux. Il n’a pas d’amis. Des clients, dit-il.

 

La gestionnaire d’infortune travaille beaucoup. Chaque matin, du lundi au samedi, son bureau se remplit de larmes : elle éponge toute la journée. C’est long, le malheur des autres. Mais elle a les nerfs solides et la tête claire. Elle fait ce qu’elle à faire : nager, toujours nager. Son nom peut être Lavissen ou Boulakka, plus sûrement Spoll, Quatretiaires, de Rubinsacq. D’ailleurs, peu importe son nom tant qu’il est propre : soit tant que la gestionnaire prospère à la loyale sur les déboires et revers de ses clients. Affairistes floués, gogos, divorcés sur la paille, humiliés, dupes, licenciés, laissés pour compte, déçus divers, ruinés, maudits et malchanceux : ils sont pléthore, les noyés. Et tous pleurent du sang, et paient pour une bouée; le naufrage est remis à plus tard. Ce défilé d’âmes cassées, pesant, pas drôle, la gestionnaire d’infortune y est habituée. Si elle a un trop-plein le dos, le soir, elle fume de l’opium et/ou va au cinéma. Même un mélo larmoyant lui remonte le moral, s’il finit bien. Le dimanche, elle se trouve un amant; c’est fiction là encore. L’amour, elle n’y croit pas. Des errements dont il faut se garder, dit-elle payée pour le savoir.

 

 

Offres 7 & 8

 

 

 

La directrice des parcs et jardins n’est pas dans son bureau, elle préfère le dehors. Son nom seul est plaqué-or sur la porte : Mme Berzou-Zalla (Garon, Mozin, Danty ou Jollinot sont bien aussi mais Berzou-Zalla est bien mieux). La directrice a des bottes, un ciré, des gants verts, son sécateur. Elle connaît le terrain. Si on la cherche, elle est dans les espaliers où elle surveille le bon déploiement des palmettes; sinon elle taille les buis ou les lauriers, ratisse et pousse brouette, toujours active. Rarement, elle ne fait rien ; c’est qu’elle est occupée à sentir le vent. Ensuite elle décide : plans d’eau inclinés, fontaines pétrifiantes, folies, grottes, kiosques et cabanes pour tous ; geysers, fourches patibulaires et labyrinthes pour les pervers et les dépressifs; suppression des aires de pique-nique et des parcours sportifs ; jogging interdit. Courir et suer sont des vulgarités, dit-elle. Pour le vélo, messieurs, il y en a d’appartement. La directrice est terrible, une ambitieuse ; elle impose ses vues et desseins. Si on lui résiste, elle bipe son adjoint qui est un mercenaire ou un aventurier (le genre fanatique). Il arrive, et la contestation s’éteint. Le mort est recyclé.

 

Le médecin parallèle ne soigne pas. Ou autrement. Disons qu’il réconforte. Il a une bonne tête. Pas de barbe. S’il s’appelle Samain, Levigoureux, Roux, Cheval, il inspire confiance. Sinon son nom est Zona ou Letueur : le malade n’y survit pas. Souvent le médecin parallèle a été radié des Généralistes ; il a commis trop d’impertinences, comme de soigner la cachexie avec un cache-sexe et le rhume avec du rhum. Il est donc un homme libre à présent. Quant à l’Ordre, dit-il, eh bien, que dents lui tombent et cul lui pèle dans un parfait parallélisme ! Le médecin non conventionnel ouvre un cabinet dans une rue discrète ; il fait aussi des visites dans les beaux quartiers où, à la demande, il peut s’incruster plusieurs jours, ou semaines. Il traite en priorité le collapsus et l’égratignure, l’otite, les pathologies lourdes, mais si urgence il donne les premiers soins, accouche, vaccine, euthanasie. Il est grand donneur sang et sperme. Et encore : rebouteux jusqu’au bout des ongles, acupuncteur, yogi, thalassothérapeute. Il a lu Le livre du Chat, il peut se dire psy, vétérinaire et égyptologue. C’est le médecin complet, ses diagnostics sont très recherchés.

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