Libr-critique

5 mai 2020

[Texte] Joël Hubaut, ÉpidémiK 3

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 20:43

Nous sommes très heureux d’accueillir la série de textes que Joël Hubaut a écrits dans les années 70 – aujourd’hui introuvables. Car nous le tenons pour l’un des plus grands créateurs de sa génération. [Lire le deuxième texte]
Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

…l’épidémie-parabole est dans le miroir, signes réfléchis puants dans la réflexion, mise en abîme de la contamination, coma-coma, recouvrement des calottes-diapo, dessins en sémio-miroitement avec l’ingurgitation en écho, la peinture fouille les entrailles à la surface, peinture-clichée, elle pue et c’est son odeur qui sculpte l’espace. Toutes les tripes du rythme dans la bouche vidangée avec l’odeur qui envoûte. Ventre ouvert bourré de cercles et de flèches et de carrés et de triangles avec plein de croix pour le croisement. Poèmes épidémiks sculptés à sec. Les parfums absorbent les puanteurs pour gober en aspirant et avaler le mal avec le bien en les emmêlant comme on mâche pour distiller les mouchetures d’insectes. Peinture gazeuse. Epidémie de résistance combattant l’épidémie d’images stéréo pétrifiées dans la peinture en 3 dimensions engourdie sur place, l’épidémie ré-active attaque l’épidémie-sclérose du pouvoir des petits peintres inébranlablement infectés du sytème stagnant, on aspire la respiration en expirant les merdes, les saouleries contagieuses régénèrent, on dégueule sa palette avec les mots contaminés, on peut le ressentir à voix haute pour mieux le sentir dans les longs couloirs du CKKE (Centre Kultur Kontrôl Epidémia ), grouillement dans le grouillement grouillant…

Action épidémik artsecticide : village de Valcanville, dit  » Volcan-ville » (Joël Hubaut, 1976)

27 avril 2020

[Création] Laure Gauthier, TRANSPOEMES « RODEZ BLUES » OU CECI N’EST PAS UN VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE (2 / 2 : du dedans)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 20:12

En période de confinement, j’ai poursuivi mes enregistrements de transpoèmes. Cette fois, j’ai enregistré deux extraits d’un texte poétique que j’écris dans le cadre d’une résidence Ile-de-France : Les corps caverneux. Les captations ont été réalisées depuis ma chambre-bureau, pièce où je passe le plus clair des 23 heures sur 24 de mon confinement. Enfermée dans un petit appartement, je séjourne dans cette chambre-bureau où je travaille et essaie de dégager des zones libres pour écrire. Au quarantième-deuxième jour de confinement.

Avant cette crise, j’ai toujours trouvé nécessaire de parvenir à « faire écluse », m’extraire parfois de l’activité pour trouver un contre-rythme du monde depuis lequel écrire. Mais le confinement mis en place il y a six semaines est un état d’écluse permanente et de mouvement entravé, bien que consenti, où le monde, même la place Clichy qui est à un kilomètre de chez moi, est passé hors-champ.

Qu’est-ce que la chambre en temps de crise sanitaire, sociale et politique ? Ma chambre n’est pas un lieu idéal, de retrait, comme Xavier de Maistre a conçu la sienne dans son Voyage autour de ma chambre, tirant profit de son « assignation à résidence » qui a duré 42 jours. Il entreprend de moquer les récits de voyage et une certaine tendance à l’exotisme déjà bien ancrée dans la littérature de son temps, qui cherche au loin l’étrangeté et nous ferait perdre de vue l’étrangeté du proche. Sa chambre, c’est cette « contrée délicieuse qui renferme tous les biens et toutes les richesses du monde ». (Xavier de Maistre, Voyage autour de ma chambre, in Œuvres complètes, nouvelle édition, illustrations de G. Staal, p. 119). Si la situation que vivait de Maistre, à savoir un assignement à résidence, peut être comparée à notre confinement, la comparaison s’arrête là : ma chambre est davantage une Fenêtre sur cour où je perçois des bribes du drame qui se trame. Plus je dois rester dans ma chambre, sans interruption ou presque, plus se créent d’obligations de ne regarder que les objets qui s’y trouvent, et plus le mouvement me manque et ma claustrophobie augmente. Ma chambre est un lieu intime qui m’est cher mais trop petit, il s’agit d’une chambre possible et non d’une chambre rêvée.

Le choix de se reclure, de se mettre hors de l’activité du monde parfois, d’être à son bureau des heures ne signifie pas que nous autres, écrivains ou artistes, soyons charmés par cette « intensification » de notre solitude. Je refuse de dire que l’artiste serait un confiné de tout temps, cela serait à la fois mépriser le caractère politique et sanitaire de cette crise et mécomprendre la singularité de la création qui n’est pas un escapisme. Certes, j’ai la chance de ne pas m’exposer au virus, mais l’isolement dans un lieu très étroit et mal isolé est loin d’être favorable à la création, d’autant que je suis assignée au travail par ordinateur. Il n’y a pas de de lieu idéal pour écrire, parfois ma chambre s’y prête, le matin, seule, ou au début de la nuit, mais j’écris, comme bien d’autres, en chemin, à l’hôtel, dans les trains ou ailleurs, en bibliothèque, au café, chez des amis qui m’accueillent à la campagne, dans des locations ou des résidences. J’écris dans une forme d’exposition aux bruits des jours.

Il n’y a pas de répit des sons dans ce confinement. Ma chambre-bureau me fait penser à certaines représentations de Goldoni où le peuple de Venise se parle depuis la fenêtre. J’entends les conversations en anglais de mon voisin à sa fenêtre, dont je pense qu’il est universitaire, de nombreuses sirènes résonnent au loin, des enfants jouent au ballon dans l’impasse, des adultes se parlent, parfois se crient dessus, sans que je ne puisse savoir qui ils sont, un autre voisin joue à des jeux vidéo de guerre. Cette crise, c’est par sa modification de notre bande-son que je la perçois, l’aperçois. Qu’elle s’immisce, se déplace. Mais s’ils sont contraignants, ces sons sont ce qui reste de mouvement de vie, donc d’imprévu nécessaire : ils font taire le silence du confinement : ils sont ce qu’il nous reste de rencontre et de hasard : je perçois des hélicoptères, des sons de voitures ou de bus, plus rares, mais qui viennent de la Place Clichy, où je ne suis plus retournée depuis mi-mars. A un kilomètre de chez moi. Ces sons, ces voix transportent dans leurs grains les images d’un film de l’invisible. Des images hors de portée, un film du hors champ. Donc.

Les transpoèmes enregistrés sont des litanies. Je lis dans différentes situations deux poèmes extraits des corps caverneux où se joue une autre histoire, mais qui n’est pas sans affinité avec aujourd’hui. Il n’y est pas question de virus ni d’enfermement, mais de la folie de la société capitaliste tardive. Derrière l’allusion à nos anatomies désirantes, les « corps caverneux » désignent les cavernes en nous par analogie avec les cavernes préhistoriques : les corps caverneux sont donc ces espaces vides, ces trous ou ces failles, que nous avons tous en commun et que notre société de consommation tente de combler par tous les moyens : achats, faits divers etc. Dans chacune des séquences est évoquée une nouvelle attaque contre ces espaces intimes de respiration et de liberté, et en réaction une musique émerge, une musique de nos cavernes, qui nous permet de nous cabrer et de rester vigilants. « Rodez blues » évoque une traversée de Rodez et le tourisme de masse, la tentation du blues sous la pluie dans un dialogue avec Artaud.

Dans mes enregistrements, j’ai choisi d’adresser un sourire en coin à de Maistre, en lisant mes poèmes de mon bureau à mon armoire, de mon lit à mon bureau, de mon bureau à ma fenêtre. Je reviens toujours à la fenêtre, à ces plans fixes aperçus : ma voix s’ouvre aux bruits du dehors, tandis que dans Voyage autour de ma chambre, la fenêtre était proscrite du récit car elle ouvrait sur le lointain.

La profondeur du champ sonore que l’on perçoit construit un pont entre le texte et le contexte de crise qui apparaît par le prisme de bruits : j’écoute la radio, puis me lève, ouvre la fenêtre et écoute le dehors, reviens vers mon ordinateur où une autre émission radio a commencé ; une autre fois, je me lève de mon bureau pour percevoir au dehors les applaudissements adressés au personnel hospitalier à 20 heures, qui ponctuent la semaine. Il s’agit de sons référentiels, les seuls qui renvoient directement à un contexte plus général : quand on entend des gens applaudir, on ne pense plus à un spectacle mais aussitôt aux infirmières et aux soignants en lutte à l’hôpital.

Dans une époque qui prétend tout sa-VOIR, l’absence, le retrait, l’impossibilité de voir fait revenir le son au premier plan de la perception. Non, il ne s’agit pas d’un voyage autour de ma chambre, mais d’un voyage des sons au travers de mon poème. Une double sonorité émerge. Dans La chienne, Jean Renoir ouvre le champ filmique au travers de la fenêtre du peintre vers l’appartement de la voisine en contre-champ. Dans A bout de souffle, Godard laisse la caméra courir sur une affiche peinte par Renoir père, et quand J.-L. Belmondo ouvre la fenêtre, on perçoit, en clin d’œil à La chienne, une ouverture du champ, sonore cette fois. En élargissant la profondeur de champ sonore et complexifiant la bande-son, les transpoèmes « rodez-blues », captés depuis ma chambre, rejouent le poème, font entendre autrement le texte, et créent des tensions entre les sons indexicaux qui renvoient à la crise et ma voix lisant le poème. Ils ouvrent l’espace du poème et s’y immiscent nous faisant par la même percevoir certains espaces-temps du texte, autrement :

Tu as six parfums de carembar en poche, mais ne connais le nom des roches,
Soudain, tu as vu la clocharde du monde et elle te criait :
J’AI VU MOURIR LES MUSEES (« La Clocharde du monde »)

De même que le poème extrait de « rodez blues », écrit depuis le présent, qui évoque le monde qui brûle, est un poème de science-fiction, de même, la bande-son est, elle, un instantané, sortie de l’actualité : entre les deux un écart fructueux qui nous rend vigilants au trop plein et au trop vide.

26 avril 2020

[Texte] Joël Hubaut, ÉpidémiK (2)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 20:16

Nous sommes très heureux d’accueillir la série de textes que Joël Hubaut a écrits dans les années 70 – aujourd’hui introuvables. Car nous le tenons pour l’un des plus grands créateurs de sa génération. [Lire le premier texte]
Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

……….l’épidémie toute enroulée s’enroule sur elle-même reproduisant des épidémies à l’infini dans la reproduction intensive des mouvements de reproduction dans la pisse, toutes les épidémies se recomposant en super épidémie comme une flaque démentielle intensive qui s’étend toute mauve et reptilienne, elle gobe les organismes paraboliques, salamandres et lézards pop proliférant sous la peau, puis s’épuise en maculant les scooters pollinisés avant de ré-apparaître mutante, diversifiée, plus sauvage et terrifiante… tap – tap – tap – plus contagieuse encore sous la langue de la peinture mouillée épidémik, reproduction des infiltrations virales qui dégoulinent en UV. Chlaffff ! les copies de vulves d’investissement déchargent leurs cuticules en interférence avec les spasmes de transmission, peinture-virus aux ratures vrillantes, psycho-épidémie, croassements furieux, le cerveau vrillé, irradié, mixant les stresses avec les volts de transfert qui s’embranchent aux excroissances, disséminant les désirs ravageurs avec le grouillement des insectes, réservoirs éclatés, essaim reproduit à l’infini dans la saturation des symptômes, cris démultipliés, c’est une combinaison d’insectes mutants en forme de croix- triangles-cercles qui court-circuite les circuits, puis des nuées de corbeaux voraces s’infiltrent dans la tête inondée de lait, signes reproducteurs des signaux contaminés et à ce moment, juste à ce moment, très élastique et décollé, le dessin dégouline de mucosités bruyantes magnifiques…………………

Action épidémik. Village de Valcanville. Joël Hubaut, 1976

25 avril 2020

[Chronique] Fabrice Thumerel, Sous covid-20 (Libr-critique dans l’espace littéraire actuel)

Covid-19 : coronavirus disease 2019 (à tout ce qui est important, n’est-ce pas, on confère un nom anglo-américain). Mais pour nous, c’est covid-20 : comment vivons-nous sous covid-20 ?

Et pour ce qui nous concerne plus particulièrement, quels sont les effets du covid-20 sur le champ littéraire actuel dans toutes ses composantes ? Sans prétendre mener ici une étude approfondie, contentons-nous d’en énumérer cinq, en nous concentrant sur les mutations.

Regard panoramique sur le champ littéraire sous covid-20

1. Le coup d’arrêt porté à la publication des nouveautés de mars-avril et plus généralement à la diffusion des livres a pour corollaire une récession économique, certes, mais qui s’accompagne –paradoxalement, vu la pénurie – d’une quantité non négligeable d’offres consubstantielle à la logique consumériste : se devant de s’adapter à toutes circonstances, le Marché s’emploie à satisfaire les lecteurs-consommateurs en leur proposant livres et magazines en version numérique (beaucoup plus rarement en version papier). Bien évidemment, comme toujours le système en place favorise les poids lourds de l’édition comme de la vente en ligne. Cependant, signalons l’opération « Les livres de mars font le printemps », qui regroupe huit maisons d’édition indépendantes (Asphalte, La Baconnière, Aux Forges de Vulcain, Le Nouvel Attila, L’Œil d’or, La Peuplade, les éditions du Sonneur et les éditions du Typhon) dont l’objectif est de promouvoir auprès des libraires les livres qu’ils ont publiés en mars.

Au reste, tous les acteurs institutionnels se mobilisent pour suivre une logique de divertissement, à titre gratuit le plus souvent : c’est la foire aux podcasts, aux rétrospectives et aux offres disponibles !

Parmi les nouvelles stratégies qu’a occasionnées la pandémie, retenons la mise à disposition gratuite de certains titres (Le Seuil, La Fabrique…), les précommandes avec extraits en « teasing », etc.

2. Les préoccupations de l’espace sociopolitique liées à cette pandémie sont omniprésentes dans l’espace littéraire mais traduites de manière spécifique (effets de champ) par des clivages entre conservateurs et progressistes, tradition et innovation, pratiques orthodoxes et pratiques hétérodoxes… Si l’on voulait tracer une ligne de démarcation entre pôle (semi-)commercial et pôle autonome, on pourrait opposer la topique du confinement (que faire chez soi de « culturel » ? et si on témoignait de sa façon-propre-de-vivre-son-confinement ? bref, comment réussir-son-confinement !) à la poétique ou problématique créatrice (entre autres, la viralité, aux sens médical et informatique, comme objet formel ou réflexif).

3. Arrêtons-nous un instant sur l’émergence d’une forme pseudo-originale : le journal-de-confinement. Contrairement à ce qui a pu être avancé, ce n’est pas nouveau à proprement parler : qui a oublié le fameux Journal d’Anne Franck ? Que l’on songe également aux Carnets de la drôle de guerre, publiés après la mort de Sartre, et nettement moins connus il est vrai.

Les journaux de confinement que, désÅ“uvrées, certaines stars littéraires publient dans des médias mainstream n’ont rien à voir avec le « journal de rien » du philosophe ; ce sont journaux des riens petit-bourgeois : grisaille-famille-Paris, entrailles-hygiène-propriété…

Le propre du pôle opposé est de renouveler le genre et d’inventer des formes singulières : dans les NEWS de LIBR-CRITIQUE, nous en signalons ; et on découvrira, de Philippe BOISNARD, le « Journal de confinement en quête de réseau »

4. Nombreuses sont les prises de position des acteurs du champ les plus divers qui confinent à des discours d’emprunt tout aussi divers : virologique, épidémiologique… politique, statistique, économique, sociologique, journalistique…

5. Quant aux penseurs les plus divers, ils tombent pour nombre d’entre eux dans l’hybris intellectuel, qui oscille entre catastrophisme et prophétisme. Sans même parler des chiens de garde dont le flair opportuniste n’est plus à démontrer, passés maîtres dans l’art de se soumettre aux puissances médiatico-politiques, allant jusqu’à vêtir un président néolibéral de lien sartrien et de probité candide (Comment peut-on sainement et décemment affirmer une telle énormité : « Jamais nous n’avons été plus sartriens que sous le confinement mondial » ?)…

 

LIBR-CRITIQUE sous covid-20…

« Il devrait y avoir autant de revues qu’il y a
d’états d’esprit valables » (Antonin Artaud, Bilboquet, n° 1, 1923).

« Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque
où rien n’adhère plus à la vie » (Artaud, Le Théâtre et son double, 1935).

« ce que j’ai à dire
je le lis d’abord
sur une paroi innommable
ce qui a plusieurs sens mais ici on retiendra celui de très sale
dont l’obscénité de sang et de merde vous couvre d’ivresse »
(Dominique Fourcade, Magdaléniennement, P.O.L, mai 2020).

 

La question que pose Jean-Claude Pinson dans son dernier essai, Pastoral. De la poésie comme écologie (Champ Vallon, mars 2020), est des plus légitimes : « L’art est-il sommé de traiter à chaque fois de l’époque dont il est le contemporain ? » L’évidente dimension rhétorique de l’interrogation donne à penser. Et le parti pris de LIBR-CRITIQUE consiste à laisser place au regard rétrospectif et à favoriser une pluralité de lignes de fuite, ce qui explique la grande diversité thématique et formelle. Il n’est donc pas question, comme c’est le cas pour les médias et les réseaux sociaux, de saturer notre espace de covid-20.

Sous covid-20, contrairement à certains blogs/sites dont le titre arbore fallacieusement les coquilles vides « libre(s) » et/ou « critique(s)/critik », LIBR-CRITIQUE accentue sa lutte contre ces sept virus capitaux : éclectisme consumériste/promotionnaliste ; conservatismes politiques et institutionnels ; patrimonialisme ; cuculturalisme ; suivisme ; tiédisme ; irénisme.

Dans le prolongement de notre position que synthétise l’article intitulé « La Place de LIBR-CRITIQUE dans l’espace des revues », plus que jamais il s’agit de viser une radicalité qui, sans rapport avec un extrémisme ou un militantisme quelconque, a trait aux recherches formelles et réflexives sur les questions traitées : contre la littérature des « situations moyennes » (Sartre), contre l’imposture postcritique qui se pose comme dissensuelle pour mieux rejoindre les valeurs consensuelles du demi-monde littéraire (Christophe Honoré plutôt que Valère Novarina !), notre voie est l’irreprésentable / l’innommable et notre état d’esprit est la mise en crise de nos idées sur la vie sociale et littéraire pour adhérer un peu plus à cette nouvelle vie qu’impose une civilisation en sursis.

C’est ainsi que LIBR-CRITIQUE est, non pas dans le post-, mais dans le faire, et dans un faire impétueux qui ouvre les possibles : en plus des chroniques et des NEWS qui se réfèrent à des pratiques exigeantes, les créations à lire/voir/écouter que regroupe le work in progress « covid-20 » vous propose des perspectives diversement libr&critiques (carnavalesque, épidémiK, fakepoetry… Sans oublier les transpoèmes de Laure Gauthier, qui jouent sur la tension entre parole et silence, visuel et sonore).

© 3 photo(montage)s : Philippe Boisnard et Joël Hubaut

22 avril 2020

[Création] Journal de confinement en quête de réseau (2) – Philippe Boisnard

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 6:02

Nous présentons ici le journal de confinement en quête de réseau, tel que tous les jours il le rédige sur Facebook. Loin de s’appesantir sur des états d’âme, sa réflexion tente d’éclairer ce temps de confinement inter-humain, et les interactions qui s’y effectuent sur les réseaux sociaux. Dans cette deuxième livraison : du jour 10 à 14. [Lire la première livraison]

 

Jour 10 – 6h40 : paradoxe des chiffres
Et on compte, et on décompte, d’unités en multiples, on additionne, on multiplie, on divise et on coefficiente, on officialise, on cumule, on pèse et soupèse, on agrège chiffre après chiffre, on regarde encore, on appréhende les comptes. Au Moyen-Age, le livre de compte s’appelait le livre de raison. Et pourtant dans cet exercice actuel, il semblerait qu’il y ait une double irrationalité à l’œuvre.
Les gouvernements nous ont appris que les additions sont relatives aux ensembles considérés. Par exemple, pour le chômage, il suffit de changer la définition de certains sans emplois pour rectifier un pourcentage de chômeurs. Depuis des années, l’INSEE a vu ses règles modifiées : résultat, le chômage régresse alors que la population sans emploi réelle semble a minima stagner.
La crise du coronavirus apparaît et obéit pour le décompte à une même logique : relativité des ensembles considérés. Et si on ne comptait que les décès enregistrés à l’hôpital ? On retire alors ceux en EPAHD, ceux qui meurent ailleurs. Relativité du nombre. Amoindrissement du compte.
Cette irrationalité en entraîne une seconde .
Tant qu’il n’y a pas de doute, le relatif est perçu comme un absolu. Mais dès lors que l’on doute du nombre, s’immisce la pensée du secret, du mensonge, du complot.
On nous cache le vrai nombre. On veut nous manipuler. On veut relativiser.
L’irrationalité, somme toute naturelle à l’entendement humain, est celle de considérer qu’il y a des causalités cachées. Sont-elles réelles ? Est-ce qu’une telle irrationalité dans le décompte des morts, mais aussi des contaminés, obéit à un projet ? Je ne saurai y répondre.
Mais d’un coup de telles bévues deviennent absolument contre-productives . Car le doute contamine l’imagination et déchaîne un autre décompte, qui, lui, est fantasmatique, sans garde-fou, prêt à se nourrir de toute rumeur.
Franck Thilliez, dans Pandemia, précisait bien que ce qui pouvait devenir pire que la pandémie virale était celle de la peur, propice à détruire plus fortement et durablement tout système social et politique.

Jour 10 – 8h51 : coronoparanoïa.
Quand, lisant un roman policier, cela te semble faire un écho paranoïaque avec ce qui pourrait avoir lieu aux USA.

Jour 11 – 11h20 : docte ignorance
Tout ce que j’écris depuis 11 jours n’énonce qu’une chose : mon ignorance.
Reconnaître que l’on ne sait pas ne signifie pas se taire, mais peut signifier dire non à ce qui voudrait entraîner notre adhésion par facilité, par paresse, par habitude, par contrainte ou menace.
Mon ignorance qui écrit dit non aussi bien aux bruits de fonds médiatiques, qu’aux prises de position, qu’aux antiennes alarmistes, qu’aux imprécations politiques, qu’aux sirènes de tous horizons.
Mon ignorance n’est que question, suspension, pas en arrière pour percevoir et s’interroger.

Jour 12 – 6h49 coronaréalisme : surréalité VS durréalité
Impression de surréalité, la pensée désemparée s’essaie à la saisie de l’événement. Mais celui-ci, implacable, ne trouve d’équivalent que dans la fiction. Dire, raconter, témoigner ne semblerait trouver d’issue que dans ce qui auparavant, en une autre époque (si peu lointaine), s’appelait encore SF, ou anticipation. 
La pensée s’immobilise face à ce constat : le réel est une fiction morbide sans dénouement. Car, contrairement aux films ou fictions sur les épidémies, nous ne sommes pas extérieurs à la réalité diégétique, protégés par un quatrième mur, mais les figurants centraux passifs et impuissants d’un présent immanent. 
Il n’y a pas ici de scénario. Il n’y a pas de schéma narratif, faisant que le happy end sera respecté. Car chaque figurant, chacun d’entre nous est un centre, est l’acteur impuissant qui vit et expérimente cet état de fait. Comment penser un happy end lorsque l’on réalise les milliers de familles déjà endeuillées ? Comment penser un happy end quand l’horizon promis ressemble à une fiction de plus en plus totalitaire politiquement et économiquement ? 
Impression de durréalité et non pas de surréalité. Le caractère fictif du réel n’est finalement que le refus et le mouvement de protection d’une conscience qui ne réussit pas à comprendre l’état de fait auquel elle se confronte. La fiction n’est ni anticipation, ni compréhension, mais l’aveu de son impuissance. Et c’est pour cela que cette production fictionnelle face à ce qui lui arrive, elle en fait tant et tant un rire, des boutades, de l’humour bravache, des remarques cyniques ou comiques. 
La fiction ici ne répare rien, elle suspend la durréalité par une surréalité. La fiction détourne de la cruauté par l’invention hyperbolique de sa propre cruauté comme forme expiatoire, cathartique du réel .

Jour 13 – 7h33
Il faut comparer.
Comparer les taux de développement.
Comparer le nombre de morts entre pays.
Comparer les méthodologies de confinement.
Comparer les thérapies.
Comparer et discriminer.
Comparer les chiffres et les courbes.
Comparer et accuser.
Comparer et juger.
Comparer et donner son avis sur les comparaisons.
Alors que la crise est mondiale, et ne peut qu’ouvrir à une pensée globale, les régionalismes de comparaison fleurissent et emplissent les Time lines des news. Les comparaisons se répandent et donnent comme un droit à pointer du doigt, à ériger des tribunaux d’opinions plus ou moins éclairées.
A lire ce déversement, on se croirait dans une guerre d’entreprises et d’indices quasi financiers. Alors que cette crise nous pose la question du possible horizon en commun, par les logiques d’opposition, de comparaison, se renforcent les régionalismes, les particularismes, les différences.
Dans cet élan, on fait comme si, comme si on avait pu mieux faire. Comme si on avait pu anticiper . Comme si on savait mieux que ceux qui prétendent eux aussi savoir.

jour 13 – 10h12 : Liste de films sur le confinement, l’emprisonnement, la claustration …. (ep. 2)
VIVARIUM – Lorcan Finnegan

Après avoir parlé il y a quelques jours de Plateforme Galder Gaztelu-Urrutia, et en avoir dit tout le bien que j’en pensais, je viens de voir Vivarium.
Vivarium est un film d’enfermement. Étrange, absurde, qui ne répond pas aux schémas narratifs et intentionnels classiques. Il n’y a aucune raison à ce que l’on voit. La question du Pourquoi n’a aucun sens. Et on ne peut que repenser au No reason de Quentin Dupieu dans « Rubber ». La logique n’est pas celle de la causalité diégétique de l’action. Nous sommes dans un film fantastique sans dénouement, qui se replie sur sa propre boucle. La logique est méta-diégétique, elle est celle qui commande la possibilité de comprendre symboliquement ce que signifie cette fable du Vivarium.
Un couple, installé dans la vie, dans une société contemporaine, doit acheter une maison. Suite à la visite d’une agence immobilière, il se retrouve enfermé dans une résidence où toutes les demeures sont les mêmes. Ils ne peuvent en sortir, car étrangement la sortie a disparu. On – jamais on ne saura qui – leur donne pour mission, si l’homme et la femme veulent être libres, d’élever un fils. Celui-ci va grandir selon le rythme accéléré d’un reptile.
Cet enfermement semble métaphoriquement obéir à une logique de production qui s’auto-reproduit. Le garçon, grandissant et devenant adulte en moins d’un an, prendra la place du vendeur immobilier, lui-même vieilli et épuisé en moins d’un an. La description est celle d’une société de l’usure et de la reproduction à l’absurde. D’une société de la production dont on ne s’échappe pas, qui s’étend à l’infini (et je repense à Koltès et à ce qu’il fait dire dans Sallinger sur les banlieues qui font suite aux banlieues, ou bien à Ballard et à ce qu’il a pu développer dans ses nouvelles). Jesse Eisenberg montant sur le toit de son pavillon de banlieue, voit à l’infini les mêmes pavillons s’enchaîner de rue en rue. De même Imogen Poots, poursuivant ce pseudo-fils, va traverser des dimensions (parallèles ? des alvéoles de vivarium ? ), qui appuie la tension d’enfermement de ce monde.
La société est présentée comme un Vivarium, une fausse réalité où on fait se reproduire des individus d’une espèce : ici en l’occurrence des hommes.

jour 13 – 17h17
Freud, L’Avenir d’une illusion : 
 »Mais aucun être humain ne cède au leurre de croire que la nature est dès à présent soumise à notre contrainte, rares sont ceux qui osent espérer qu’elle sera un jour entièrement assujettie à l’homme. Il y a les éléments qui semblent se rire de toute contrainte humaine, la terre qui tremble, se déchire, ensevelit tout ce qui est humain et oeuvre de l’homme, l’eau qui en se soulevant submerge et noie les choses, la tempête qui les balaie dans son souffle, il y a les maladies que nous reconnaissons, depuis peu seulement, comme des agressions d’autres êtres vivants, enfin l’énigme douloureuse de la mort, contre laquelle jusqu’à présent aucune panacée n’a été trouvée, ni ne le sera vraisemblablement jamais. Forte de ces pouvoirs, la nature s’élève contre nous, grandiose, cruelle, inexorable, elle nous remet sous les yeux notre faiblesse et notre désaide auxquels nous pensions nous soustraire grâce au travail culturel. L’une des rares impressions réjouissantes et exaltantes que l’on puisse avoir de l’humanité, c’est lorsque, face à une catastrophe due aux éléments, elle oublie la disparité de ses cultures, toutes ses difficultés et hostilités internes, pour se souvenir de la grande tâche commune : sa conservation face à la surpuissance de la nature. »

Jour 14 – 8h45 : coronanominalité
Sur la Time Line coronacolorée de googlenews, les noms de ceux qui décèdent ou sont en réanimation commencent à se succéder. On ne les connaissait pas vraiment en tant que personne. Mais leur nom était connu, traversant de temps à autre l’espace médiatique, défrayant la chronique, clignotant journalistiquement à propos de tel ou tel événement…. 
ces noms ne sont ni ceux d’amis, ni ceux de proches, ni ceux de parents éloignés dont nous n’aurions plus eu de nouvelles depuis quelques mois ou années. 
Ces noms pourtant, pour certains, renvoient à des instants de vie, ont une autre proximité que celle de l’existence en commun. Ni objet de pensée, ni altérité réelle, ils désignent pourtant des personnes auxquelles nous nous sommes d’une certaine manière attachés parfois : chanteurs, acteurs, politiques, humanité visible au cÅ“ur du spectacle. 
Ces noms qui disparaissent par la pandémie étrangement font sentir parfois à quel point même si nous ne faisons pas l’épreuve de celle-ci personnellement, elle est bien présente et peut toucher tout le monde. Ces noms indiquent une proximité au cÅ“ur de l’expérience du lointain. Car ces noms, pour certains parfois, nous sont intimement liés.

19 avril 2020

[Création] Laure Gauthier, TRANSPOEMES « RODEZ BLUES » ou DE LA RELATIVITE DU SILENCE (1 / 2 : du dehors)

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J’appelle transpoèmes des poèmes transgenres qui mutent et migrent, des segments que je prélève de mes textes publiés ou en cours d’écriture, que j’assemble et que j’enregistre à l’aide d’un zoom audio, parfois de mon téléphone, en différentes situations et différents lieux et qui sont ensuite intégrés à d’autres œuvres, installations et œuvres collectives (musicales, scéniques) mais peuvent aussi être écoutés pour eux-mêmes ou diffusés à la radio ou sur le web.

En période de confinement, j’ai poursuivi mes enregistrements de deux extraits des corps caverneux, un texte poétique que j’écris dans le cadre d’une résidence Ile-de-France : les captations ont été réalisées lors de brèves marches dans Montmartre, de façon systématique entre 16h et 17h, une fois mon autorisation de sortie remplie : rue Caulaincourt, rue des Saules, rue des Abbesses, place du Tertre ou encore impasse Girardon.

Le poème bref repris ad libitum dans des situations différentes est extrait de la séquence « rodez-blues » qui évoque le tourisme de masse, l’exotisme, et se termine par une vision du naufrage du monde et de grande pauvreté émergente par le prisme de la « clocharde du monde », un texte qui est un hommage aux Tarahumaras d’Antonin Artaud. Il a été écrit avant que le covid-19 ne fasse son apparition en France. Il ne s’agit pas d’un texte de circonstance, même s’il est lavé et traversé par une pensée du temps et met en langue les menaces qui pèsent sur l’intime :

Il pleut à rodez
tandis que partout ailleurs c’est le feu
le monde brûle bien quand il pleut
la preuve qu’il y a pluie et pluie
des contrefaçons
Ça ne sent pas la terre
sans orage ni nuage
Ça ne sent pas la terre,
pourtant
j’aimerais la gratter comme les chiens
la gratter pour déterrer
y voir un signe de l’après,
vert

J’ai dit cet extrait des corps caverneux dans de nombreuses situations. Comme dans les autres transpoèmes, la situation jette à nouveau les dés du texte, les silences se déplacent, modifiant la ponctuation, le souffle et la voix se transforment en réaction à l’environnement, faisant résonner le sens autrement et ouvrant d’autres dimensions. Des bribes de conversation, des bruits s’immiscent dans le texte faisant référence à un hors-champ poétique.

La profondeur du champ sonore que l’on perçoit dresse un pont entre le texte et cette nouvelle crise sanitaire, sociale et politique qui apparaît par le prisme de bruits de rue, inhabituels pour un quartier d’ordinaire touristique à un point où l’on ne perçoit normalement que le premier plan des bruits de foules.

Mon projet consiste à capter la mobilité des sons en période de confinement. Les transpoèmes témoignent combien la mobilité des sons est le seul mouvement possible dans cette période recluse où nous percevons le réel via des plans fixes par nos fenêtres comme le montre bien Le Film des instants de Frank Smith. Le son est ce qui ré-apparaît puisque nous avons moins à voir.

Il va de soi que ces bruits de rue sont ceux d’un quartier socialement privilégié et touristique : Montmartre. Entendre le son du confinement au dehors, c’est alors croiser d’autres personnes qui marchent, font leurs courses, livrent des colis, se font contrôler, parlent depuis leur fenêtre ou observent le dehors. On se rend compte de cette relativité du silence. Ce silence du confinement voit émerger des bruits nouveaux, d’habitude recouverts par l’activité commerçante et touristique. Néanmoins, il laisse hors-champ la catastrophe sanitaire, le bruit de la peine et de l’angoisse, celle du travail, ou encore celle des Sans-Domiciles-Fixes qui pourtant sont très présents au regard mais le plus souvent silencieux : c’est une polyphonie partielle, tronquée. La crise sanitaire, politique et sociale, dont l’épidémie est un révélateur, n’est présente que par ces sons, souvent anodins. Néanmoins, c’est précisément ce caractère apparemment anodin des bruits, du pépiement des oiseaux et des bribes de conversations, qui fait signe vers le drame sanitaire et social : ces bruits et ces sons indexicaux racontent une autre histoire. Quelque chose d’anormal se trame là, comme dans une bande son de science-fiction, comme dans des rues trop vides, ou chantent trop les oiseaux. Or comme l’a dit justement Philippe Beck : « la poésie est une science-fiction ».

Le poème extrait de « rodez blues », écrit depuis le présent, qui évoque le monde qui brûle, est un poème de science-fiction ; la bande-son est, elle, un instantané, sortie de l’actualité : entre les deux un écart fructueux qui nous rend vigilants au trop plein et au trop vide. [Photos : © Laure Gauthier]

18 avril 2020

[CREATION VIDEO] Korona-Lanta – épisode 1

L’agence_Konflict_SysTM revient avec une nouvelle création de fakepoetry. Il s’agit d’une réflexion sur le confinement et sa mise en relation avec le système médiatique, issu de Koh_lanta.

17 avril 2020

[Texte] Joël Hubaut, ÉpidémiK (1)

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Nous sommes très heureux d’accueillir la série de textes que Joël Hubaut a écrits dans les années 70 – aujourd’hui introuvables. Car nous le tenons pour l’un des plus grands créateurs de sa génération.
Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Ã‰trangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

L’épidémie de l’épidémie s’étale, elle forme anti-corps, se rabat dans les images, s’oppose, grouille avec les peluches de ré-animation, s’étale encore et encore, toute fécale, les orifices goulus qui absorbent l’humus pathogène, là, gluant, fluo, phéromoné, l’humus de masse pousse sous les poils, palette phonétique, flétrissure des splatchs, tension, crispaille organique, jus, toute la flore chaude qui croupit dans la peinture des poèmes contaminés, poireaux volants, phonèmes pré-texte amplifiés et mêlés aux cocottes robotiques alors la peinture est repeinte pour lutter contre les infections autoritaires, reproduction des croix et des flèches positives avec les triangles aigus reproduits, les croix mutantes s’incrustant aux cavités, foie côlon, ovaire, pancréas, vésicules, trous béants et bourrés, pullulement des cloportes électrifiés qui se mêle aux dessins pissant, friture électronique T.V. , contagion des signes enfouis sous la graisse, brassage des abcès avec la viande dans la viande avec le brassage, les cercles saturant les muscles dans les croix engobées dans les cercles, cancer industriel des modèles formatés, rock and roll – fiction avec les triangles et les croix et les cercles dans les pullulements du non-rock and roll contagieux anti-business des poèmes épidémiks, l’épidémie s’engouffre dans la divergence des excitations… /Joël Hubaut, 1976/

29 mars 2020

[News] News du dimanche

Afin de résumer la situation, on peut rappeler ce constat d’Ivar Ch’Vavar, cité dans le post d’hier : nous vivons dans un « monde qui a déjà bien avancé dans son recul… Dans sa Dévastation »… Et pour ce qui est de la situation française, on n’arrête pas le progrès : de l’état exceptionnellement autoritaire on est passé à un liberticide état d’exception – qui du reste ignore désormais la sacro-sainte exception culturelle française : vu l’effondrement économique prévisible du monde de l’édition, on peut signer cette pétition « Pour un soutien massif au secteur du livre »
Ce soir, après un très sérieux (hic !) Salut de CUHEL aux confinés, pleins feux sur deux des livres reçus en mars, puis les mots-croisés insolubles de Marcel Navas.

CUHEL : Salut les confinés !

En distanciel, confinément à la législation RGPD en vigueur,
je vous souhaite une bonne survie !

© Julien Blaine

Aux rêveurs…


 UTOPIA

Se délester de l’inessentiel = détester l’inné sans ciel = Nous marchons vers l’A 16, l’autoroute-du-Bonheur…

Sans métro-boulot-agendo-claudo-dingo, sans shopping-outing-running-meeting-profitising-merchandising, etceterasing = ZEN !

L’humoins va repartir d’un bon pas sur l’humus… Virus humanum est ! Pensum humanum est !

Sur le Mont Golgotha, même le gotha revient aux Vraies-Valeurs – et même les voleurs…

 

God dam, toute BellÂme, toute GrandÉcrivaine et tout GrandÉcrivain est un homo-confinus.


Aux pragmatiques…


TO DO (or not to do, that is the question…)

 

  1. Après avoir tondu son gazon, s’occuper de sa toison (du moins, de celle dont s’occupe habituellement la coiffeuse / le coiffeur) – sinon dans deux mois, le remède sera pire que le mal : avec une invasion de moutons hirsutes et décolorés, le déconfinement sera une déconfiture !
  2. Après s’être lavé moult fois les menottes, s’attaquer à la quadrature du cercle de sa cellule, à savoir aux façons de tourner en rond dans un carré… Avec Simone, en route pour un voyage-autour-de-ma-chambre : sachant que la plus grande pièce de l’appartement mesure 5,50 m x 7,50 m, combien de tours faudra-t-il faire pour atteindre 1 KM ?
  3. Autre problème pour occuper les enfants…
    En s’appuyant sur une image satellite quelconque (car l’important, n’est-ce pas, c’est de voir le réel !), partir de la maison comme point de départ et tracer un cercle de 1 000 m de rayon : quel sera le diamètre de ce cercle ? Son périmètre ?
    Quelles sont les chances (!) d’être contrôlé par la police à l’intérieur de ce périmètre ? En dehors ?
  4. Encore un autre, soyons fous !
    Chercher les statistiques du jour : nombre de personnes testées positives, hospitalisées, en réanimation, décédées… Quelles sont vos chances de survie ?
  5. Un p’tit dernier pour la route…
    Se renseigner sur l’état-du-monde : quelles sont les chances pour que la pandémie soit suivie d’un krach boursico-économique ? pour que d’autres virus déclenchent d’autres pandémies ? pour que réapparaisse la grippe espagnole ? pour que surviennent cet été des catastrophes liées au réchauffement climatique ? pour qu’une nouvelle catastrophe nucléaire se produise dans le monde ? en fRANCE, qui n’a pas de pétrole, pas d’idées, pas de moyens, mais qui a de nombreuses centrales vétustes ? pour que l’on assiste à l’effondrement du monde numérique ? du monde tout court ?
  6. Relisez la fable de notre La Fontaine national, « Le Lion et le Moucheron »… Qu’en déduisez-vous sur la situation actuelle ?
  7. Avec Emmanuelle en huis clos, en rut vers l’Empire des Sens !

Allez, bonne semaine les confinés !


Deux livres reçus en mars 2020 /FT/

► Benoît TOQUÉ, Entartête, performances, Les Éditions extensibles, 110 pages, 12 €, ISBN : 979-10-96187-08-9.

« La tarte à la crème porte une vérité.
Cette vérité pénètre dans une tête.
La mémoire  de la tête se brouille. L’archive
vidéo est là pour parler.
Subrepticement, la vérité que porte la tarte à
la crème a pénétré le réel : et elle lui explose
à la face » (p. 31).

Quel rapport entre le titre du livre et l' »art dégénéré » ? Lorsqu’on ne parle pas allemand, dans « entartete Kunst » on lit « entartête »… Dans la lignée du dadaïsme et du surréalisme (belge), de façon têtue et pointue Benoît Toqué s’interroge sur ce « geste burlesque » d’entarter des têtes (ou tout aussi bien de les enfariner ou de les enfriter !), qui transite de l’espace artistique à l’espace social dans son intégralité : sa trajectoire le conduit de Noël Godin à l’entartauteur de Cosmopolis, Don Delillo, en passant par Laurel et Hardy ou Patrick Sébastien.

Avec brio et humour, le poète et performeur analyse les manières dont on entartête une réalité, exercices pratiques à l’appui.

Mais, bien évidemment, « l’important est de maintenir sa propre idiotie à un taux raisonnable »…

 

 

► Christophe ESNAULT, Ville ou jouir, et autres textes navrants, éditions Louise Bottu, 164 pages, 14 €, ISBN : 979-10-92723-36-6. [Commander]

Quelques topos mis à part – ressortissant au cynisme et romantisme noir de l’homme seul –, on pourra apprécier cette vision de la ville comme « dégénérescence »qui « contamine les corps de son poison », de la cité qui favorise la « confrérie des corps aléatoires ». Mais surtout on retiendra de ce recueil les brèves qui offrent d’irrésistibles saillies satiriques sur notre condition, à méditer en ce temps de confinement : « Qu’est-ce qu’il peut être merveilleux / De penser à tous ces gens / Qu’on a la chance / De ne pas connaître » (85) ; « Se reconstituer, cette urgence de se reconstituer quand on a trop côtoyé l’autre » (95)… Quant à « La Tombe éditoriale », elle est à mettre dans les mains de ceux qui se font encore des illusions sur l’actuel espace littéraire.

Marcel Navas, MOTS CROISÉS INSOLUBLES
Problème n° 2

 Horizontalement

  1. Autrefois elle faisait tapisserie, maintenant elle tricote pour les déshérités. – II. Bruits sourds que font les vieux qui retombent en enfance. Autopsie d’une langue morte. – III. Demi-frère. Jeu narcissique à gain nul. Sanction de père sévère. – IV. Se donne du mal pour avoir l’air authentiquement masochiste. – V. Peut fournir la palette et le pinceau mais pas l’encre. Pas de tout repos pour le guerrier. – VI. Institution qui soutient la famille et console les solitaires. – VII. Va-nu-pieds auquel on refuse le confort des pompes funèbres. Canapé convertible en dollars. – VIII. Vice cruciforme. Fait du tort pendant le sommeil, et parfois tue au grand jour. Période difficile à vivre. – IX. Elle n’a pas eu le temps de faire des conjectures. Sort parfois de son lit mais ne dort jamais sous les ponts. – X. On l’a battu comme plâtre et tiré par les cheveux et pourtant il a survécu. – XI. Animal qui finit mal dans les contes de fées. Panier qui peut servir de chaise quand il est percé. -XII. S’habillent d’un rien et se déshabillent de la même façon.

Verticalement

  1. Homme d’intérieur même quand il se produit à l’extérieur. – 2. Sorte de génuflexion très difficile à faire avec le coude. Font figure de loups dans les bals masqués. – 3. Portion incongrue. Dépenses destinées à faire des économies et qui finalement ruinent. – 4. Pour lui, l’heure de vérité est arrivée très en avance. Histoires d’homoncules. – 5. Tantôt il bat la mesure, tantôt la semelle, et dans les deux cas il est perdant. On suppose qu’elle a un bon fond mais sa forme est indéfinissable. Gros lot dont personne ne veut. – 6. On le copie parce qu’il n’a pas son pareil pour faire l’original. – 7. Point de non-retour dont on revient quand même. – 8. Porté à l’exagération. Moins il en fait et plus il est obscène. – 9. À bout de nerf. Pas le genre de père à boire ni à aboyer. Ils cherchent longtemps et finissent par trouver midi à quatorze heures. – 10. Race de chiens qui ont un air d’homme battu. – 11. A fait ses preuves comme soporifique. Tremblement de mer. – 12. Toujours occupé à faire dérailler le train-train quotidien. Écorchent les oreilles.

 

 

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