Libr-critique

17 juillet 2017

[Création] Daniel Cabanis, Enchaînement logique des alibis (3/5)

Où celui qui se rend au Salon de l’Égoïsme ne saurait avoir aucun alibi… [Lire/voir le précédent]

 

Troixio

 

J’ai assez de soucis comme ça, sinon ça m’aurait plu de m’accuser d’un meurtre.

 

Le dimanche 5 mai, réveillé en sursaut à cinq heures vingt-neuf, je n’ai pas eu la force de me lever. Pas moyen non plus de me rendormir. J’ai allumé la télé, puis zappé une centaine de fois avant de dénicher Le drame de la déforestation, un documentaire potable. Rude sexualité des Inuits ou Les derniers tigres de Sumatra m’auraient plu également mais ils n’étaient pas programmés. À huit heures, il y a eu un journal; j’ai regardé la météo puis une émission sur l’art de cuisiner cru. Enfin, la télé m’ayant assommé, je me suis rendormi. Vers midi, le téléphone a sonné, longtemps. J’ai supposé ma mère bien sûr mais j’étais vaseux et pas envie de parler à maman : je n’ai pas répondu. Il faudrait que je lui dise un de ces quatre que même le dimanche elle dérange. Quand le samedi soir on en est réduit à prendre un viagra pour se masturber, on n’éprouve pas le lendemain le besoin d’épiloguer là-dessus avec sa mère. C’est évident, je crois. Bref, j’ai fini par me lever. Café, douche, etc. Vers quatorze heures, je suis sorti. L’air était frais, avec juste un soupçon de pollution aux particules fines; j’ai marché dix minutes. Ça m’a fait du bien de respirer. Puis j’ai pris le bus 80 et suis allé porte de Versailles au 1er Salon de l’Égoïsme. Liz m’avait donné une invitation valable pour une seule personne. Vas-y, ça t’intéressera ! m’avait-elle dit. Merci, mais elle s’est trompée; ça ne m’a pas intéressé. L’égoïsme des autres est repoussant, vulgaire : tous ces stands tenus par des idiots nombrilistes, c’est presque pire que le Salon du Livre. En tout cas, pas moins sinistre. L’alvéole où, en live, des pros des deux sexes vantaient avec doigté les avantages de l’onanisme était bien sûr le clou du salon. Cohue monstre. Je n’ai pas pu m’approcher. Dans la foule j’ai croisé Nina, une amie de Liz. Hé ! me dit-elle, qu’est-ce tu fais là ? Ben rien, j’ai dit; l’égoïsme, c’est pas mon truc. Elle a ri. Tout ça est vérifiable.

7 juillet 2017

[Création] Daniel Cabanis, Enchaînement logique des alibis (2/5)

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Encore un non-événement tout à fait vérifiable… [Lire/voir le post précédent]

Deuxio

Réfléchissez, si j’avais commis quelque crime je serais le premier à m’en vanter.

 

Le jeudi 25 avril, j’ai dîné avec Liz au restaurant Chez Pavel (cuisine russe, zakouskis, bortsch à l’ancienne et tout le tralala). C’est elle qui invitait. J’ai pris le bœuf Stroganoff. Cinq minutes après j’ai demandé un cure-dent, et même plusieurs svp. Liz m’a flingué, comme si j’étais (a-t-elle dit) un vulgaire koulak tout droit sorti d’un récit de Tchékhov. Bon. J’ai quand même bien mangé (quoi qu’on en dise, la viande russe est comestible). Après le dîner, j’espérais que nous irions aussitôt chez elle finir gentiment la soirée mais Liz a insisté pour aller au cinéma. Je  risque de somnoler, j’ai dit, sans trop y croire (Liz non plus). Et on est allé voir Apportez-moi la tête de Raoul Duran 2, des frères Smerdiaco. Je n’ai pas vu le 1 qui est je suppose un navet ; quant au 2, c’est un bon digestif en plus d’un somnifère : l’effet est immédiat. J’ai dormi vingt bonnes minutes. Et voilà Raoul Duran, vu en gros-plan à la campagne. Il vient s’installer chez Mme Daff (Cristina), dans un petit château, du côté de Moussy-lès-Troyes. Que fait Raoul ? Sur ce point, le film n’est pas clair. Il traîne, il a l’air de s’ennuyer. Il lit beaucoup. Il devient (ou était déjà) l’amant de Cristina. Vie de château : promenades, feux dans la cheminée, grandes soirées avec des amis poètes élégiaques et/ou des comédiens, tous à secouer les mouches, bref ça ronronne ; j’ai failli me rendormir. Malheureusement, arrivé à ce point, l’action commence, ou un semblant d’action : Raoul devient l’amant de M. Lopez, l’homme à tout faire du château. Rien là d’original. Pourtant, on ne s’y attend pas. Au château, la vie va changer, enfin ! Et non. Cristina reste d’humeur égale. Tiens, elle augmente le salaire du bon M. Lopez ! Sûr, le jeu est biaisé, quelqu’un tire les ficelles. Raoul n’est qu’un jouet. Et la pauvre Mme Lopez retourne vivre chez sa mère, au Mexique. Fin. Quel film ! Liz était contente. On est allé dormir. Chez elle. Tout ça est vérifiable.

20 juin 2017

[Création] Daniel Cabanis, Enchaînement logique des alibis 1/5

Où l’on va voir si vous avez suivi le dernier feuilleton de Daniel Cabanis… (Indice : un car peut en cacher un autre…). [Dernier post : Suivi d’un car de touristes 6/6]

Primo

 

Avouer ne m’intéresse pas. Je préfère nier, c’est plus excitant pour l’imagination.

 

Le mardi 12 février, vers onze heures, je veux dire vingt-trois, j’étais couché. Je ne dis pas que je dormais, j’ai lu. D’habitude je n’aime pas beaucoup lire au lit (surtout des romans contemporains), et cependant cette nuit-là j’en ai lu un : Le Polyglotte de Lascaux de Paul Vican. Je n’en ai lu que le début (soixante pages, après ça m’a rasé) et la fin qui n’est pas mal non plus. Bon roman, dans l’ensemble. Rien ne se passe comme prévu. Un type, dans sa salle de bain, se coupe tranquillement les ongles des pieds, puis s’en va travailler. On imagine qu’il s’agit du guide polyglotte de la Grotte de Lascaux, mais ce n’est pas ça : le type est en fait un touriste lambda solitaire et dépressif qui se morfond dans le département du Lot et se dit Tiens, pendant que j’y suis je vais aller visiter le fameux Gouffre de Padirac, ça me changera les idées. Il y va. Malheureusement il glisse, fait une chute d’une dizaine de mètres et se casse les jambes et le coccyx. Brancard, ambulance, etc. À l’hôpital, il attrape un staphylocoque doré ; ça se termine de façon très enlevée par une double amputation des jambes sans qu’on sache en définitive si le cul-de-jatte est polyglotte ou non. De la Grotte de Lascaux, il n’est pas non plus question. Étrange roman, dirais-je, et douloureux, sur la perte progressive de l’intégrité physique : ongles d’abord, jambes ensuite, et après, quoi ? J’étais secoué quand j’ai eu fini de lire. Il était une heure. J’ai posé le livre. Je me suis levé. J’ai fait un peu de bruit. Liz a ouvert un œil. Elle s’est mise à se tortiller dans le lit et a eu envie de moi, que je la dorlote un peu. Ça m’a paru incongru. J’ai dit Non Liz, il est tard, je suis HS, et ton Polyglotte de Lascaux m’a bouleversé (c’est elle qui m’en avait conseillé la lecture). Elle a dit Bon soit gentil, va promener le chien. Je me suis rhabillé et je suis sorti. Il faisait froid. J’ai lâché le chien. Il s’est fait écraser par un car de touristes. Tout ça est vérifiable.

11 février 2017

[Création] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (6/6)

C’est la dernière fois que nous retrouvons la terrible Mme Jabert : pour le meilleur et pour le rire… [Lire/voir la 5e livraison].

SIXIÈME JOUR

Bonjour, c’est encore Mme Jabert. Plus pour longtemps, direz-vous. Pourtant le voyage vous aura profité. Je vous trouve plus civilisés que le premier jour. Hier soir, par exemple, quand le feu a pris Chez Aligieri, vous êtes sortis sans finir les desserts, ni bousculade. Personne n’a été brûlé. La paillote est partie en fumée en cinq minutes, et vous à l’hôtel en dix. Ce sang-froid m’a étonnée. Filer sans payer l’addition, c’est ce qu’il convenait de faire. INCENDIE JUSTIFIE GRIVÈLERIE, évidemment ; et tant pis pour Aligieri. Bon. Quelles sont les suite et fin de notre petit périple ? Beaucoup de route pour le dernier jour. On peut se dispenser de l’arrêt à Boisse. Le jubé de l’ancienne église des Dominicains n’est pas si admirable qu’on le dit, je passe, et si M. Loujine ne mollit pas on peut être au Settier à midi. Le Settier, ville moyenne autrefois sinistrée, a repris des couleurs depuis l’ouverture, il y a cinq ans, de son fameux zoo. Je précise pour les ignares qu’il s’agit du premier zoo humain, ce qui explique son succès international, car soutenu autant qu’universel est l’intérêt que l’homo sapiens lambda se porte à lui-même via le filtre puissant du des disons à travers l’altérité des autres. Du charabia cette phrase, je suis fatiguée, mais vous avez compris. Le zoo s’étend sur un peu plus de mille hectares. C’est grand. Vous ne pourrez pas tout voir. Je conseille de ne pas rater les Pygmées, les Roms, les Indiens Guarani, les Cannibales et les Berbères. Il y a aussi les Suisses et les Hottentots. Il faudra faire un choix. Le vivarium contient des Grecs in naturalibus qui passent leur temps à copuler. Amusant ? Si on veut. Une méchante rumeur a couru selon laquelle toutes ces espèces humaines ne seraient que comédiens au chômage. C’est difficile à croire tant ils sont criants de vérité. Quoiqu’il en soit : cacahuètes et pourboires interdits. Merci. Ensuite nous aurons une heure et demi de route avant de gagner Giré-Montrin. Tour de ville. Vieux pont, beffroi, rocher des archers : ça sera vite expédié. Puis visite de l’orphelinat et pour finir en beauté, à vingt heures, concert avec la célèbre chorale des orphelins de Giré-Montrin. Enfin, nuit en car et retour à la maison. Je vous libère demain à l’aube.

31 décembre 2016

[Création] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (5/6)

C’est avec plaisir que nous retrouvons Mme Jabert… Avec plaisir… enfin, façon de parler ! Nul regret des vacances et des voyages organisés… Terminons l’année avec Daniel Cabanis et son humour noir… [Lire/voir le quatrième post]

CINQUIÈME JOUR

 

Bonjour, c’est moi Mme Jabert. Pour une fois que j’avais bien dormi j’ai été mal réveillée. Par un imprévu. C’est M. Coty. Eh bien, il nous a quittés. Pas dans le sens de parti d’ici non, il s’est tué. J’ignorais qu’il jouait à la roulette russe en solitaire le soir pour se divertir. Cette fois il a gagné. On l’a su tôt ce matin. Ce garçon parfaitement doux et jovial, qui aurait pensé qu’il était dépressif ? Il nous a bien enfumés. Malin, le type. C’est sa femme qui va être veuve ! On trouvera un moment dans la journée pour lui faire une minute de silence. Tout ça va nous mettre en retard. Pas trop, rien d’irrécupérable. J’ai déjà pris mes dispositions. Un chauffeur remplaçant sera là dans une heure : M. Loujine. J’espère que c’est un rapide parce que moi les mous les ramiers les somnolents : pas mon genre. Bon. Grisolles n’est pas loin. Encore faut-il y aller. J’ai prévu la visite d’une usine de bonneterie en grève because menace de délocalisation, licenciements à la clef, etc. Les luttes sociales sont-elles un exotisme ? Vous en jugerez par vous-mêmes : slips, soutiens-gorge, bas, bustiers et autres froufrous de marque à prix coûtant ! Mesdames, votre conscience politique s’y retrouvera. Et il y a la buvette solidaire pour les messieurs que le sous-vêtement intimide. Pauvre M. Coty, j’y repense, il aurait pu rapporter une culotte sexy à sa dame. Maintenant c’est cuit. Bon. Voyons la suite du programme. Si nous pouvions être à Boryons vers midi et demi, on serait dans les temps. Il se trouve que cette jolie bourgade organise aujourd’hui sa Folle Journée Annuelle du Don du Sang. C’est conçu comme une fête. Il y a des expositions, des jeux, des ateliers vampire ou d’écriture, des spectacles, et bien sûr des prises de sang à tous les coins de rue. Ça attire du monde : gogos en tous genres. Ceux qui donnent ont droit à une collation; les autres font diète, sachez-le, car par arrêté municipal tous les restaurants de la ville sont fermés ce jour-là. Pareil les épiceries. Si grosse faim, je pense qu’en insistant gentiment, on pourra se faire saigner une seconde fois. En milieu d’après-midi, nous serons à Tyr-les-Pins. Repos pour tout le monde. Le soir, dîner dans une paillote sur le port, puis feu d’artifices.



 

26 octobre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (4/6)

C’est avec plaisir que nous retrouvons Mme Jabert… Avec plaisir… enfin, façon de parler ! Avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant, nul regret des vacances et des voyages organisés… [Lire/voir le troisième post]

QUATRIÈME JOUR

Bonjour, c’est Mme Jabert. Il n’est pas nécessaire que je vous dise à quel point je suis mécontente. Furieuse même. Rarement vu un groupe aussi manche que vous. Jamais ! Des plots, des buses, des pets de loup, voilà ce que vous êtes ! Des demeurés. Une catastrophe ambulante. Si vous n’aimez pas les ballades à pied, pourquoi en faites-vous ? Quatre jambes cassées, deux tentatives de noyade, un disparu, quelques côtes fêlées et je ne compte pas les évanouissements à répétition, le bilan est lourd pour une simple promenade sur les berges de la Sévère. Lourdes, ça vous dit quelque chose ? Pensez-y la prochaine fois. Parce que moi, les invalides seuls je supporte mais en groupe je fais pas. M. Coty non plus. N’est-ce pas, Coty ? Il confirme : jamais mis ses pneus à Lourdes. Bon, les fractures sont à l’hôpital, les noyés ont refait surface : tout va bien. Si M. Blanc n’est pas là dans cinq minutes nous partons sans lui. Qu’il se fasse rapatrier avec sa carte bleue. Dans une demi-heure nous serons à Viloissier. De là, pour conclure votre étude de l’hydrographie locale, je vous conduirai aux sources de la Sévère : trois filets d’eau et une flaque. Vingt minutes à pied. Ça vaut le détour. L’eau est potable. Elle a des vertus. Je sais plus lesquelles mais des vertus. Pour le foie, je crois. Cure possible. Avis aux alcooliques ! Passons. Dans tous les cas, vous pourrez vous tremper les arpions. Ambiance bucolique. Pur style Virgile corrigé Rousseau. Présence de truites et d’écrevisses. Merci de ne laisser aucun papier, mégot, bouteille, crotte, ruine, épave, rat crevé, préservatif et autres pollutions sur le site. Notez que : nudisme interdit. Feu également. À midi nous sommes attendus chez Boully à Bézin-en Bris : un restaurant pas d’étoile surtout réputé pour ses ruptures de la chaîne du froid. Je propose de leur faire la surprise de pas y aller, on a déjà du monde à l’hôpital. Et SAUTER REPAS JAMAIS GOINFRE NE TUA. Merci à tous. Nous gagnons un temps. Cet après-midi, visite de la villa romaine de Percinoy reconstituée à l’échelle 1 d’après les fouilles puis conférence de M. Got sur la réhabilitation du lotissement Les Atriums. Architecture et urbanisme OK c’est rébarbatif, mais il faut ce qu’il faut.

11 octobre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (3/6)

Avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant, nul regret des vacances et des voyages organisés… [Lire/voir le deuxième post]

 

TROISIÈME JOUR

Bonjour c’est moi, Mme Jabert. J’espère que vous êtes remis de vos émotions. Parce que, pas que ça à faire. Cela dit, je suis comme vous, la naissance de ce veau à deux têtes m’a bouleversée. Pauvre gosse, que va-t-il devenir ? Du pâté peut-être. On verra. Il n’est pas exclu, m’a dit le véto en chef, que le monstre soit viable. Ça, sûr, on en a vu d’autres. S’il survit, je vous donnerai de ses nouvelles. Les malotrus qui ont fait des photos, merci de les réserver au cercle familial. Je veux pas voir ça dans la presse locale ou internet. MM. Daquet, Balastre, Decoinchy et Vidal, êtes-vous les pères de ce petit veau bicéphale ? Non ? Alors, un peu de tenue s’il vous plaît. Bien, voyons le programme du jour. Pois-le-Mercy est un bourg médiéval d’une assez belle banalité. La plupart des pierres sont d’époque. Il y a aussi des échoppes à l’ancienne dont les vendeurs sont costumés façon braies cottes poulaines mais les prix sont modernes, genre coup de massue. Dans les ruelles, des mendiants déguenillés chantent La digue du cul et d’autres airs gaulois. Tout ça est navrant. On peut s’en dispenser. Filons plutôt à Gizons. Gizons est très bien aussi. On y sera dans une heure et demie, si M. Coty accélère au lieu de rêvasser. La maison de Zola se visite. Attention ce n’est pas celle de l’écrivain, il s’agit d’un homonyme mais sa maison est tout de même à voir. Belles cheminées, boiseries, cellier, jardin et dépendances, le tout de plain-pied. Il y en a pour quinze minutes. Ceux à qui le nom de Zola ne dit rien ou donne de l’urticaire pourront attendre au bistrot d’en face. Ensuite il nous faut être aux Moges impérativement à treize heures. Si nécessaire on évitera de déjeuner, inutile de s’alourdir avant l’effort. La randonnée pédestre dure six heures. Elle est obligatoire. Je n’accorde pas de dispense. Le point de départ est au village même des Moges, derrière le moulin au bord de la Sévère, puis c’est fléché. Il n’y a qu’à suivre le mouvement du groupe qui précède. Pas possible de se perde. Et on arrive au cirque. Vous verrez, c’est un enchantement ! La beauté des calcaires jurassiques, la magie du réseau karstique, les trous et grottes, et les eaux glauques de la Sévère; un spectacle inoubliable !

14 septembre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (2/6)

L’été n’est pas terminé… avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant. [Lire/voir le premier post]

 

DEUXIÈME JOUR

Bonjour, c’est Mme Jabert. Je suis pas d’humeur, autant vous le dire de suite, mais alors pas du tout. Je croyais avoir à faire, pour une fois, à un groupe intelligent. Et il s’avère que non. Il y a des tarés dans le tas. Va falloir que je me méfie. Les deux ahuris, MM. Rank et Bobinot, qui se sont laissé enfermer hier soir dans le musée d’art brut, merci ! Grâce à eux, passé la nuit à pas fermer l’œil. La gendarmerie les a retrouvés à deux heures du matin. Dormaient par terre nus roulés en boule sur des cartons, pas gênés comme chez eux au milieu des sculptures en crottin de cheval séché. Me faire ça à moi ! Pour ces deux fêlés, le voyage est terminé : renvoi immédiat dans leurs foyers, au revoir messieurs. Avis à tout le groupe : j’exige un comportement irréprochable. Les rigolos et les crétins, les idiots, les hystériques, les dingues et les grands nerveux, je suis pas d’humeur à supporter ça. Bien sûr vous avez payé, le client est roi etc. mais moi je donne dans le tourisme, pas dans les colonies de vacances, merci. Et maintenant voyons la suite des festivités. Ce matin visite des abattoirs Lepaul à Istry-Giniez. Ça va être un grand moment, surtout pour les bestiaux. Ils verront du beau monde avant d’y passer. Lepaul est une entreprise modèle. Double filière bovine et porcine. Du haut de gamme, entièrement aux normes, abattage sous anesthésie, pas de souffrance animale, hygiène parfaite. Vous verrez : toutes ces bêtes qui font don de leurs personnes à la France carnivore, c’est très beau ! Au terme de la visite, M. Lepaul en personne vous fera son petit topo. Sa passion de la qualité, l’excellence de son management, l’avenir des viandes transgéniques, etc. Vous pourrez somnoler. Puis il nous offrira une dégustation de son steak haché cru maison garanti de la première fraîcheur. Il serait malvenu de refuser. Ceci d’ailleurs vous tiendra lieu de déjeuner. Végétariens, merci de vous forcer. POLITESSE OBLIGE. Et souvenez-vous que je suis pas d’humeur. Cet après-midi, nous ferons halte sur une aire de repos, vers Le Glissy : sieste jusqu’à seize heures. À dix-sept, nous serons à Tilles-Bisson et visiterons l’école vétérinaire où sauf rhume une vache devrait vêler en live à vingt heures pétantes.

3 septembre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (1/6)

L’été n’est pas terminé… avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant.

PREMIER JOUR

Bonjour, je suis Mme Jabert. Malheureusement j’ai mal dormi. Voici quand même le programme. J’essaierai d’être claire si possible, de faire court. Mal dormi, mais alors mal c’est rien de le. Bon, je répète pour les sourds : Mme Jabert, J-A-B-E-R-T. Merci. Et rappelez-vous que je suis fatiguée. Je préviens aussi pour les questions stupides : ça m’énerve et pas qu’un peu, si vous n’en avez pas, n’en posez pas. Bien, quel est le but ce cette première journée ? J’en vois au moins deux : un limiter les arrêts au strict minimum et deux finir plus tôt. M. Coty notre chauffeur est d’accord, il est fatigué lui aussi. Qui est contre ? Personne. Adopté. En principe on aurait dû s’arrêter aux Boitières pour un petit déjeuner campagnard, eh bien on s’en passera. On n’est pas là pour se gaver de croissants, d’œufs au plat et de charcuterie, on n’est pas des anglais ni des allemands. Sauf exception, n’est-ce pas M. Schmitt ? Eh oui j’ai la liste des noms, alors tenez-vous à carreau. Danke. Pour un café ou thé chocolat potage autres boissons, il y a le distributeur à l’arrière du car, merci de pas renverser vos gobelets. Les empotés et les parkinsoniens, pas de blague, sinon faudra nettoyer vous-mêmes. Je suis votre guide, pas la femme de ménage. Idem pour les toilettes. Vu ? Parce que merci, hein ! Bon, où en étions-nous ? Oui, dans une heure trente on arrive à Virsy. Virsy : bof ! Une église romane en ruine, la place du marché aux dentelles transformée en parking, le lycée agricole en ruine également, tout ça n’intéresse personne. On peut s’arrêter si vous voulez, disons dix minutes mais pour quoi faire ? Le patron du bar-tabac est un repris de justice, les petits commerçants des voleurs et le centre-ville grouille de pickpockets serbes et croates; mieux vaut filer direct à Lorselles. Je pense que M. Coty est aussi de cet avis. Et il a raison. M. Coty est un professionnel, avec lui on est tranquille. Bien. Nous serons à Lorselles dans deux heures. Je vous lâcherai au musée d’art brut. Ceux qui ont faim pourront grignoter à la cafétéria. Le musée lui-même ne vaut pas tripette. Qu’est-ce que l’art brut ? Pas de l’art. En gros, des déjections. Parfois c’est à vomir. Moi, j’aime pas. Et je n’oblige personne à y aller.

1 juin 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés (6/6)

Déjà la dernière de cette série signée Daniel Cabanis, qui nous entraîne dans son humour-monde… [Lire/voir le 5e volet]

Bianca Saldine, Glou-glou VI / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

 

Dans le hall de la Foire d’Art Contemporain, je tombe sur Costin Davons, peintre minimaliste, autrefois coté chez les mondains et aujourd’hui complet démonétisé. Pauvre Costin ! Je savais qu’il avait pris des coups ces dernières années : procès avec sa galerie, suicide de sa fille Talia, drogues et démêlés avec la justice, enfin sa maladie de Crohn, autant d’aléas qui l’avaient éloigné de l’art, mais j’ignorais le plus récent (le plus navrant aussi) de tous ces maux  : qu’il s’était remis à peindre. Costin, t’es un dur, je lui dis; où as-tu trouvé l’énergie de recommencer ? Chapeau ! Il est flatté. Il minaude. J’insiste : Ton retour à l’art est un événement majeur. Je vais jusqu’à lui dire : Crois-moi, vieux, je t’admire. Bon. J’ai été trop loin. Costin réagit mal : il m’invite à venir visiter son nouvel atelier ! Me voilà piégé. Il me tend sa carte. C’est à dache mais je promets d’y aller. À Sotteville-lès-Rouen, le boulevard Pécuchet relie en biais la Seine à la gare de triage. Bordé de hangars des deux côtés, l’endroit n’est pas jojo. L’atelier de Costin est au 27 ; derrière le portail, au bout de la cour. Après avoir sonné en vain pendant dix minutes, je pousse la porte et entre. Costin est là, seul, debout, immobile au milieu de l’atelier vide. Ah, c’est toi ! dit-il. Comment va ? je demande. Mal, dit-il. Donc, bien, je finasse. Je vais te décevoir en grand, dit-il. Tu ne pourras jamais me décevoir assez, dis-je. Si, dit-il. Et il me raconte la dernière crue de la Seine, l’atelier sous l’eau, tout son travail détruit. Suis à poil, dit-il, j’ai plus rien. Ça va aller, je dis ; et imagine cette panade si tu t’étais noyé.

22 mai 2016

[News] News du dimanche

Avant que de poursuivre la série des Grands Entretiens avec Sylvain Courtoux et de clore celle proposée par Daniel Cabanis, mais également de rendre compte des derniers livres de Jean-Michel Espitallier, Charles Pennequin ou encore Annie Ernaux, sans oublier de vous inviter à faire moult provisions pour les vacances (Libr-retour / Libr-kaléidoscope / Libr-vacance), voici quelques RV de fin de printemps : les Eauditives, RV acousmatique de Chevigny, Publie.net au Marché de la poésie…

â–º Les 28 & 29 Mai 2016, les éditions PLAINE Page et la ZIP (zone d’intérêt poétique) présentent
Les Eauditives, un festival d’art et de poésie en Provence verte

en partenariat avec
l’École Supérieure d’Art et Design Toulon Provence Méditerranée

Pour sa 8ème édition, Le Festival Les Eauditives, organisé par les Editions Plaine Page & la ZIP (Zone d’intérêt poétique) de Barjols, nage vaillamment pour continuer à propager les voix, les sons et les textes des créations actuelles.

Les Eauditives 2016, c’est 2 jours et 2 lieux de diffusion culturelle en Provence Verte.

• Samedi 28 mai, au village de La Celle
• Dimanche 29 mai au Musée des Gueules Rouges à Tourves.

La poésie est partout, la musique aussi !

Editions, lectures, récitals, rencontres d’auteurs, performances et atelier voix, sur la place publique et le parvis, au musée, dans la mine, sur le carré ou dans le patio.

Poètes émergents et auteur(e)s au long cours viennent en Provence
Verte mêler leurs voix et leurs souffles, leurs sons et leurs textes.
De B comme Hervé Brunaux, poéticien d’haiku-tualité, à V comme Laura Vazquez, éveilleuse de ritournelles musclées, en passant par Thomas Déjeammes, improvisateur préparé sur papier déployé, Vanda Mikšić (Croatie), poète et traductrice de langue source et déliée, Maxime Hortense Pascal, homérienne ethno-connectée, Charles Pennequin, rocailleur de mots érodés et enfin Brigitte Baumié et Marie Lamothe, neigeuses du silence en langue des signes. La plupart de ces auteur(e)s sont inédit(e)s et inouï(e)s dans cette 8ème édition.

Maryvonne Colombani et Gérard Meudal, journalistes littéraires,
accompagnent les auteur(e)s et leurs livres, publiés dans le cadre du Festival, et partagent leurs impressions de lectures.

Dans cette édition, les musiques s’entremêlent aux voix des poètes.
Roula Safar (Liban) mezzo-soprano et Yassir Bousselam (Maroc) violoncelliste eauditivent pour ce festival.
Roula Safar anime, cette année, un atelier voix avec l’EIMAD du Comté de Provence (Ecole intercommunale de Musique, Arts et Danse).

Les étudiants de l’ESADTPM (Ecole Supérieure d’Art et Design de Toulon Provence Méditerranée) expérimentent en public leurs performances
avec la complicité de leur enseignant, poète et performeur, Patrick Sirot.

â–º Art Sonore & Musique Acousmatique face à la tenture de Pythagore

Vendredi 3 juin à 20h – Château de Chevigny 21140
Diffusions acousmatiques
Christian ELOY, Yuko KATORI, Guillaume LOIZILLON, Frédéric MATHEVET, Émmanuel MIEVILLE, Benjamin MINIMUM, Alexandre del TORCHIO

Vendredi 3 juin à 24h – Mont Télégraphe (départ @ CRANE lab)
Paysage nocturne en écoute
DESARTSONNANTS

Samedi 4 juin à 16h – Musée & Parc Buffon – Montbard 21500
« Canopée » parcours-installation in situ
Gilles MALATRAY & Sterenn MARCHAND PLANTEC

Samedi 4 juin à 20h – Château de Chevigny 21140
Diffusions acousmatiques
Hubert MICHEL, Isabelle de MULLENHEIM, Célio PAILLARD, Duncan PINHAS, Fabien SAILLARD, Jean VOGUET, wal°ich

â–º Du 8 au 12 juin, Marché de la poésie (Paris, place St Sulpice).

Pour la première fois, les éditions Publie.net auront un stand au Marché de la Poésie ! L’occasion de venir à la rencontre de nos auteurs, de découvrir nos textes, d’en écouter certaines lectures…
Seront présents : Julien Boutonnier, François Rannou, Jacques Ancet, Sabine Huynh, Virginie Gautier, Laurent Grisel, Michaël Glück, Guillaume Vissac, Philippe Aigrain
[…]
Planning en cours d’élaboration, d’autres auteurs seront très certainement présents !

Programme des signatures, rencontres et lectures à venir très vite !
Vous pourrez vous procurer des livres de la collection L’Inadvertance (poésie) mais également des collections Temps réel (littérature contemporaine), Machine Ronde (voyages & paysages), Horizons (photographies & textes).

L’INADVERTANCE
http://www.publie.net/le-catalogue-numerique/litterature-francaise/linadvertance/

TEMPS RÉEL
http://www.publie.net/le-catalogue-numerique/litterature-francaise/temps-reel/

LA MACHINE RONDE
http://www.publie.net/le-catalogue-numerique/monde/la-machine-ronde/

HORIZONS
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9 avril 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés (5/6)

Dans cette avant-dernière pièce de la série, Daniel Cabanis nous fait ce qui s’appelle entrer dans la cuisine poétique… [Lire/voir la 4e]

 

Bianca Saldine, Glou-glou V / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

Clara Vauzam n’est qu’un pseudonyme. Elle s’appelle en vrai Maud Lepaty. Et elle est prof de musique dans un collège, à Créteil. Les deux livres de poésie qu’elle a publiés coup sur coup chez Boli Éditeur (TOURNANT VINAIGRE et LES HUILES IMMOBILES) ont été des succès, avec pour chacun une vingtaine d’exemplaires vendus dès le premier mois. De ces livres, un blogueur en vue mal baisé a cru devoir médire : pour lui, le premier est hélas tout entier trempé dans le jus aigre de la colère, et le second réductible en somme à un tas de saindoux maussade. Ces amabilités n’ont pas nui, comme on l’a vu, à l’essor des ventes mais Clara, ou Maud, enfin, la poétesse, ça l’a quand même un peu défrisée. C’est un bœuf ! a-t-elle dit; ce type-là n’entend rien à la poésie. Il ne doit pas être le seul car dans les bonnes librairies où je suis allé flâner, j’ai rarement trouvé les ouvrages de Clara Vauzam et quand ENFIN ils y étaient, c’est au rayon CUISINE qu’on pouvait les feuilleter. J’ai montré l’erreur à un de ces libraires, il a levé les yeux au ciel. Pas insisté. Après tout, poésie est partout, dit-on, donc aussi bien au rayon cuisine. Mardi dernier, je grignote avec Maud à la cafétéria du collège. On bavarde, mais elle a l’air chose. Je la presse. Elle finit par me confier que BOLI, son éditeur, a refusé BAINS DE BOUCHE, son dernier manuscrit. Clara, euh Maud (je m’embrouille), c’est quoi ce titre à la con ? je demande. Poésie orale ! elle répond. Bon Dieu ! J’accuse le coup. Maud pleure à présent. Elle est effondrée. Il y a d’autres éditeurs, je dis. Tais-toi, dit-elle, LA PLUPART sont tous des bœufs.

19 mars 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés [4/6]

Une pièce nouvelle à mettre dans le dossier Humour noir de Daniel Cabanis… [Lire/voir le 3e volet de la série]

 

 

Bianca Saldine, Glou-glou IV / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

J’ai connu les époux Patrassian (Alicia et Renaud) il y trois ans par l’intermédiaire d’amis d’amis, et je les ai immédiatement détestés. Ils étaient pourtant vulgaires sans plus et arrogants sans excès mais cette retenue n’étant assurément que l’hypocrite expression de leur suffisance, cela m’a semblé tout de même trop : trop. Cela dit, j’ai continué à les voir de loin en loin : quand j’étais invité à glander avec eux (et d’autres), le temps d’un week-end bestial en Normandie, par exemple. Et justement, c’est du côté de Gonneville-en-Auge, chez nos amis Blair-Hagen dont nous étions les hôtes, que j’ai revu récemment Renaud Patrassian. Il n’avait plus son air fat habituel, mais plutôt sombre et déprimé. Et, fait nouveau : il était venu seul cette fois, sans Alicia. Elle ne viendra pas, dit-il d’un ton sinistre. J’ai tout de suite pensé qu’elle l’avait largué. Alors, ça y est, elle est morte ? j’ai lancé, supposant que ce trait d’humour noir secouerait sa morosité, mais chou blanc : Alicia était vraiment morte. Et lui veuf depuis un mois déjà. Blair-Hagen, abruti des bocages ! (Ce con-là aurait pu m’avertir, non !) Pauvre Patrassian. Désolé, je lui dis. Te fatigue pas, il répond. Le malotru, comme il rejette mes condoléances ! N’empêche, il me fait peine ; enfin presque. Je lui tasse un double whisky. Alors, amigo, qu’est-ce qui s’est passé ? je demande. Mort subite de la femme enceinte, dit-il. Ah bon, elle était enceinte ! je m’étonne. De qui ? Il ne répond pas. Là doit être la partie épineuse de la question. Renaud, je dis, fais pas chier, une femme enceinte, tu t’en trouveras une autre.

24 février 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés (3/6)

Drôle de dame pour un drôle de drame… [Lire/voir la deuxième livraison]

 

Plouf n° 3

 

Bianca Saldine, Glou-glou III / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

 

Un mardi, Mme Vaness vient me voir en consultation. Elle se plaint d’avoir chaque matin sans exception (au moment du réveil) l’impression d’être vendredi ; une impression qui ne se dissipe jamais avant midi. Cette souffrance dure depuis plusieurs mois, elle me détruit, dit-elle, je n’en puis plus. J’interroge Mme Vaness : si elle a pris du poids, si elle perd ses cheveux, si elle va bien à la selle, l’ouïe, la vue, le nerf carpien, l’appétit ; et l’os iliaque ? Je ne vois pas le rapport ! dit-elle sec. Tout se tient, je réponds suave. Ça la cloue. Des tarés avec perte partielle des repères temporels, Dieu sait si j’en ai vu défiler : tous des tire-au-flanc, des poilus de la main. Mme Vaness, je demande, en quoi au juste ce ressenti récurrent d’un étant vendredi (je conçois qu’il vous trouble), en quoi donc est le mal qu’il vous fait ? Pardon ? dit-elle. Vos douleurs, c’est quoi ? je répète. Voilà, dit-elle, je suis tétanisée; je sue, j’ai le sein flap et la jambe coton ; comprenez : le vendredi étant veille de week-end, ça me scie toute envie d’aller travailler. Une feignante ! C’est pile ce que j’avais diagnostiqué. Le mercredi par exemple, quelle est votre profession ? je demande. Elle se prétend hôtesse d’accueil dans un centre de tri. Vous triez quoi ? Du vrac, elle répond. Elle commence à me taper sur les nerfs, Mme Vaness. Je la liquide : Bien, dis-je, je vous envoie au Dr Dack, une pointure qui pratique l’hypnose éricksonienne. Il va vous déprogrammer. Fini la vendredite ! Retour au centre de tri. (Et ciao !) Or Mme Vaness n’est jamais allé consulter Dack. Elle s’est pendue le jeudi suivant.

12 février 2016

[Chronique] Daniel Cabanis, Onomastique élastique, par Bruno Fern

Daniel Cabanis, Onomastique élastique, préface de Dominique Quélen, éditions D-fiction, collection ArtPoText, janvier 2016, 92 pages, 7,99 €, ISBN : 978-2-36342-001-5.

 

Daniel Cabanis est un habitué de Libr-critique et de quelques autres lieux du net où, depuis une dizaine d’années, il publie des textes seuls ou des ensembles images + textes, ainsi que dans diverses revues papier (Nioques, Papier Machine). Bien que titulaire d’une carte officielle de contre-producteur, il fabrique en outre des « pense-bêtes idiots ». En 2014-2015, son texte 36 Nulles de Salon a été mis en scène et joué par Jacques Bonnaffé, en compagnie d’Olivier Saladin.

Tout d’abord, il faut avouer qu’il est difficile d’écrire quelque chose sur cet ouvrage numérique après avoir lu l’impressionnante préface de Dominique Quélen, aussi précise que savante, et qui coupe la mastication du texte sous le pied. On connaissait déjà les Dix-neuf poèmes élastiques de Cendrars, mais la langue y est plutôt tirée à la verticale tandis qu’ici ce sont des noms propres peu communs qui sont étirés à l’horizontale par Daniel Cabanis, donc de chaque côté, en lignes présentées sous la forme d’une colonne centrée dans la page et parfois évocatrice (entonnoir, drapeau flottant, sablier, poire[1], etc.). L’entreprise peut rappeler certains textes de Valère Novarina ou de Philippe Boutibonnes[2], mais le sous-titre (fictions) indique clairement qu’il s’agit, la plupart du temps[3], de 81 histoires nommées appels. Chacune d’elle est composée de 25 minuscules personnages qui, à peine apparus, sont aussitôt engloutis les uns par les autres dans un anonymat que l’exergue annonce (« Faites l’appel / vous verrez / qu’il n’y a / personne ») et ce sous l’effet implacable d’un mécanisme plaqué sur du vivant (air connu) qui tient à la fois du burlesque et du tragique, les deux brins étant étroitement tressés comme ils le sont souvent en cette existence. Allant d’une série de dédicaces portant le titre de « mielleux et ridicule » jusqu’aux « derniers messages », le lecteur rencontrera au fil du livre des groupes sociaux à la durée très variable : des élèves lors de la traditionnelle photo de classe aux membres d’un gouvernement, en passant par des patients dans une salle d’attente, les invités à un vernissage, un réseau d’espions, un arbre généalogique et les usagers d’un vestiaire filmés par la vidéosurveillance !

Cela dit, la contrainte d’écriture choisie pour dresser cette litanie de noms demeure suffisamment souple pour permettre qu’il y ait aussi du jeu dans tous les sens du terme car, d’une part, le peu qui figure autour de chaque patronyme incite à ouvrir des espaces, à imaginer une suite, et d’autre part le rire est fréquent, même s’il lui arrive d’être teinté de jaune ou de noir :

(hésitations)

et le champion c’est Grolls un type qui hésite

des années durant Thersipiani dit depuis

sa naissance et Filandeau confirme

il est né ainsi Ras-Longuy pense

quel handicap Berginiac affirme

c’est génétique Kitouré n’en sait rien

 

(mes amis devenus)

il foire tout ce qu’il entreprend c’est un raté Baroniane pense qu’il n’arrivera même pas à

se suicider dans ce sens-là il s’en sort bien Boudiliant a écrit deux ou trois romans qui

n’intéressent personne je ne les ai pas lus Sapiquet voulait en lire un mais il est mort

juste avant écrasé par un autobus quant à Ryms ça fait dix ans que je ne l’ai plus vu

 

À force de tirer ses élastiques (davantage comme délire que comme des lyres), l’auteur lui-même se retrouve finalement happé par sa machine quelque peu infernale : « on a entendu un choc violent suivi de bris de verre / et la baie vitrée que Cnissé venait de percuter avec sa tête s’est répandue en mille morceaux / sur le balcon puis Dacab s’est mis à jurer par tous les noms tel un onomaste devenu fou »… Précisons enfin que dans son emportement calculé Daniel Cabanis mêle allègrement les niveaux de langage, glisse en douce les références les plus variées, et on comprendra qu’il y a largement là de tout pour faire un monde.



[1] Qualifié ainsi en clin d’oeil à Satie : « en forme de poire ».

[2] « C’est pas rien le nom : ça vous suit, au mieux ; ça vous nuit, au pire » (Le beau monde, éditions NOUS, 2010).

[3] Certains textes relèvent plus de la « simple » liste.

11 février 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés (2/6)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 21:11

Suite de la nouvelle série proposée par l’irrésistible Daniel Cabanis… [Verres d’eau avec noyés 1/6]

Plouf n° 2

 

Bianca Saldine, Glou-glou I / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

 

Mon ami Bob Joquin est pianiste de bar depuis quinze ans. Il gagne peu (parfois plus) mais le métier lui plaît et la vie qu’il a lui convient. Il dit qu’il est lui aussi un soliste. Soit. Disons un soliste solitaire. De temps en temps, il bricole au noir pour arrondir ses gains. Il sait tout faire vite et bien : électricité, menuiserie, peinture etc. Ah, s’il s’était donné au bâtiment et non au piano, il aurait autrement prospéré ! Bref. Hier soir, Bob me téléphone. Le Bob à la ramasse des jours sombres. Ma carrière est foutue, dit-il, suis un type fini, la vie aussi. Bon, ce n’est pas la première fois (ni la der, je pense) qu’il me chante le final de La fin des haricots (version gloomy), voyons ça. Et il me fait le récit de sa journée merdique. Qu’il faisait de la plomberie chez M. Untel, qu’il avait du mal à déboulonner un vieux radiateur en fonte à remplacer, que de rage il a tapé dessus à coups de masse, et qu’à la fin le radiateur explosé a basculé et en tombant lui a proprement cisaillé l’index gauche. Bob est à l’hosto, avec son doigt dans un seau à glace. Le chirurgien d’urgence refuse de raccommoder, c’est mort d’après lui. Voilà l’histoire que Bob pleurniche, exagérée bien sûr. Je le connais, il a dû se faire une ou deux écorchures, rien de plus. Écoute, je dis, tu jouais paresseux, plat, terne, avec dix doigts, jouer avec neuf va enfin te donner du style. Ton public appréciera. Il ne répond rien. Bob, j’ajoute, si ça t’arrange, je te fais don de mon annulaire gauche pour une greffe; n’ayant aucun projet de mariage, il ne me sert pas. silence de Bob. Eh ben quoi, c’te mauviette, il se s’rait évanoui ?

 

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