Libr-critique

29 mai 2007

[Chronique] Le roman…le réel ?

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — Fabrice Thumerel @ 5:25

monderoman.jpgNon-événement
Cette semaine, du 30 mai au 3 juin exactement, se tiennent à Lyon les premières Assises internationales du roman, organisées conjointement par Le Monde des livres et la Villa Gillet (renseignements : www.villagillet.net) : sur le thème « Roman et réalité » se réunissent soixante-dix écrivains et critiques originaires de quelque vingt-cinq pays.

À considérer le programme, les amateurs d’exotisme et de nostalgisme peuvent avoir l’agréable impression de se voir conviés à un petit retour dans le paysage littéraire des années 20-50 : « Littérature et engagement : le pouvoir des mots », « Le roman : un miroir social », « Le romancier face à la réalité de ses personnages », « Le roman familial »…

Et si l’on ouvre le numéro spécial qu’à cette occasion propose Le Monde des livres, c’est avec plaisir que, dès l’éditorial, on découvre ce genre de vérités sur le roman et le réel : « La fiction romanesque ne se contente pas de représenter le monde – en devenant moderne, le roman s’est éloigné de l’idéal et rapproché du réel -, elle l’éclaire et tente de le comprendre, même accidentellement » ; « le roman est un instrument de liberté » ; « Chaque roman dit quelque chose du monde qui l’entoure et qui l’a porté » ; « d’où qu’elle vienne, la fiction peut être plus ou moins soucieuse de contraintes formelles, plus ou moins portée à l’introspection…elle parle forcément de son temps, d’une réalité donnée et des gens qui l’habitent ou la subissent » ; « L’arme principale du roman, (…) c’est sa capacité à projeter le lecteur dans un monde fictif à la fois différent du sien et semblable en un point fondamental : son humanité »…

Mais quand on aime les méthodes Assimil et l’univers de Ionesco, on ne s’arrête pas en si bon chemin. Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises…Au fil des quatorze pages que compte le supplément hebdomadaire, les « clés » généreusement offertes pour nous éclairer sur les thématiques des tables rondes, qui ne sont à vrai dire que des notices potachiques, délivrent d’autres vérités premières : « Dans le roman peut surgir ainsi une douleur physique ou psychique, personnelle ou collective, insoupçonnée jusqu’alors par la société qui le lit » ; « le romancier peut aussi s’emparer des territoires inédits ouverts par les sciences pour les investir de sa vision »…

Le roman, le réel

Le titre de cette divertissante livraison est emprunté à Philippe Forest. Le titre seulement, parce que de l’essentiel il ne sera jamais question. À la suite de Lacan et de Bataille, Philippe Forest assimile le « réel » à l' »impossible », concevant un réalisme négatif proche de celui que défend Christian Prigent depuis plus de trente ans : se mouvant « dans cet espace entre sens et non-sens qui n’appartient ni à la philosophie ni à la poésie », le roman vise « la représentation de l’irreprésentable », c’est-à-dire le « réel » comme envers des discours légitimes. Cependant, plutôt que de se réclamer de l’illisibilité et du carnavalesque, il préfère ne pas renoncer à la fonction heuristique de la littérature humaniste (pour en savoir plus).

Mais, dans ce débat international, de quel réel et de quel réalisme s’agit-il ?

On pourrait encore penser à ceux que Jacques Dubois nomme « les romanciers du réel » (Seuil, « Points », 2000), qui s’efforcent, non pas de refléter, mais de réfracter le « monde réel » : les romans du réel étant des laboratoires où s’opèrent de véritables expérimentations sociales, puisque des trajectoires individuelles se trouvent confrontées aux structures objectives contemporaines, c’est bel et bien au moyen de procédures romanesques spécifiques que ces romanciers sociologues, en dévoilant les mécanismes sociaux de la domination, la dénoncent.
Mais de cela il n’est pas ici question non plus.

Un discours de légitimation

En fait, comme toujours dans les productions du pôle semi-commercial, il s’agit non seulement de faire dans le démocratique en donnant la parole aux acteurs les plus divers, mais encore de brouiller les pistes en recyclant des concepts et/ou des thématiques, et aussi en invitant à la fois des écrivains exigeants et d’autres plus commerciaux ou « mondains ». « Les torchons sont mélangés avec les serviettes », pour reprendre une expression de François Weyergans.

En fait, nous avons affaire à une stratégie ne visant qu’à apporter une garantie symbolique à des pratiques qui soutiennent le Marché et ses valeurs. Autrement dit, la ligne du Monde des livres ces quarante dernières années a-t-elle été dictée par la conviction que « le roman joue un rôle capital dans la conscience que nous avons du monde » ou par d’autres considérations, beaucoup moins nobles ? La réponse est à chercher hors des colonnes du journal. Dans une émission d’Antoine Spire sur France-Culture, Josyane Savigneau affirmait en substance qu’un grand journal comme Le Monde ne peut s’intéresser qu’aux livres destinés à un public assez large – ce que confirmait Michel Contat lors d’un entretien recueilli dans Manières de critiquer (Artois Presses Université, 2001). Et dans le dossier « Zigzag Poésie » de la revue Autrement (n° 203, avril 2001), le critique Patrick Kéchichian confirme sans ambages que l’espace critique des grands titres de la presse nationale est proportionnel au taux d’audience, c’est-à-dire qu’il se conforme à la hiérarchie commerciale des genres.

La critique en terrain miné

C’est dans cette perspective qu’il faut lire la page intitulée « Qu’attendez-vous de la critique ? » Assurément, l’objectif est de se réclamer du droit canon, d’obtenir une caution symbolique de quatre protagonistes du jeu (une lectrice, un écrivain, une libraire et un éditeur), représentants chargés de rappeler le nomos, le credo originel : « le critique est un éclaireur qui défriche et déchiffre les textes d’aujourd’hui » (Françoise Decitre, libraire).

Mais il faut composer avec l’indépendance d’esprit de François Weyergans et de Christian Bourgois. Le premier ramène la critique journalistique à ce qu’elle est devenue, une simple musique d’ambiance : « La critique (je fus, je suis critique) est à la littérature ce que les turbulences sont au voyage en avion : ça met de l’ambiance ». Le second, qui réclame deux qualités perdues, la distance et la patience, pointe en outre la dérive spectaculaire qui affecte la presse actuelle : « il y a critique et critique. On assiste de plus en plus à une focalisation accélérée sur quelques événements médiatisés à l’extrême. Or, la plupart des livres ne sont pas des événements, du moins dans l’idée que je me fais de la littérature. Le plus souvent, on s’aperçoit de leur importance longtemps après leur publication ».

Si cette entreprise de légitimation avorte, c’est justement, entre autres raisons, à cause du regard rétrospectif que suscitent ces déclarations. Le Monde des livres n’a-t-il pas pour fonction première de participer aux grands événements médiatiques comme la Rentrée littéraire, les Foires et Salons internationaux, les anniversaires jugés mémorables, ou encore les promotions éditoriales exceptionnelles ? N’a-t-il pas contribué au tapage autour d’auteurs vedettes comme Angot, Houellebecq ou, dernièrement, Littell ? Ne brille-t-il pas dans l’art de mélanger les torchons avec les serviettes ? Le lecteur averti qui ouvre la livraison du 13 avril 2007 peut en effet constater que les récits de Christian Prigent et de Chloé Delaume avoisinent deux textes lyriques, de Bertrand Leclair et de Philippe Bonilo, regroupés sous le titre accrocheur « La Voix de la chair ». Et s’il tombe sur celle du 4 mai, il note que le romancier à succès Marc Lévy bénéficie du même espace que le philosophe Claude Lefort…

En guise de recul par rapport à l’actualité, qui n’a remarqué la disparition de la chronique de Pierre Lepape, alors que sont apparus des dossiers « grand public » sur le corps, le cinéma, James Bond, l’homosexualité etc. ? En outre, tandis que Le Monde des livres fait la part belle à la littérature étrangère et au patrimoine littéraire français réédité en collections de poche – souscrivant ainsi, de fait, à la rengaine « il-n’y-a-plus-de-grands-auteurs-français » -, ce même lecteur averti continue de s’interroger : quelle oeuvre véritable a-t-il défriché ? Les grands textes en prose de Prigent, Desportes, Volodine, Chevillard ou Fiat ont-ils été découverts par Le Monde des livres ? Hormis les romans lisibles et les valeurs du Marché, qu’y trouve-t-on ? Et en matière de déchiffrement, à quoi avons-nous affaire, si ce n’est à l’aléatoire dosage d’entretiens, de résumés, de paraphrases et de phrases creuses ?

À l’époque où les comptes rendus se font courts, se réduisant souvent à des notes informatives, où certains critiques se laissent aller à publier des synthèses préparées par leurs « amis » attachés de presse, où les éditeurs se lancent dans « la promotion par le Net » (Le Monde des livres, 11/05/07), où la critique se confond de plus en plus avec l’actualité et la publicité et où bruit le « déblogage » des blogs dits littéraires, à l’évidence la critique est en terrain miné.

16 avril 2007

[chronique] Mots d’ordre : poétique sans métaphore [1]

d_3.gif[ Cet article porte sur l’usage des slogans, des routines et autres messages d’information dans des créations poétiques récentes. Cette analyse pose la question du fonctionnement poétique de ces procédures d’écriture et ceci en les confrontant à l’absence apparente d’élaboration métaphorique dont ce fonctionnement témoigne.]

(more…)

17 février 2007

[Chronique] Vox-Hôtel

[lire la présentation générale]
Tout d’abord, il faut souligner l’extrême qualité de la réalisation tant éditorale que sonore. Ce qui justifie parfaitement le prix [25 €], qui, il est vrai, ne semble pas d’emblée très bon marché. L’ensemble est très professionnel, et les enregistrements en studio, permettent un rendu très appréciable au niveau de l’écoute.

Néant, nous donne ici tout à la fois à lire et à entendre les pièces sonores. Comme avec Heidsieck, qu’Al dante a permis pour une grande part de redécouvrir, la première exploration, tient bien à une mise en parallèle des deux supports. Si pour certains, l’écart entre les deux médiums est peu important, à savoir n’existe aucune distorsion entre ce qui est écrit et ce qui est entendu, reste que pour d’autres, tels Jean-Michel Espitallier, Jacques Sivan, Vannina Maestri, se pose bien la question du trans-port, voire selon mes termes propres de la trans-action médiumique entre la vue et le son. Leur travail, en effet, aussi bien au niveau de l’écriture que de la composition sonore, étant très exigeant formellement, ne se construit pas selon une simple transposition en lecture accompagnée de guitare comme pour C. Fiat, mais interroge aussi bien la matérialité textuelle en sa composition, que les architectures sonores possibles pour saisir ce qui a lieu au niveau de l’écriture. Et ici, il faut le souligner, avec Jacques Sivan et Jean-Michel Espitallier, non seulement, il y a une réelle découverte textuelle, qui se place dans la continuité de leur travail, mais en plus au niveau du son, il y a une élaboration complexe qui n’est pas seulement au service du texte, mais qui prend forme comme création autonome.
Une fois fait ce constat, il reste à découvrir l’univers poétique de chacun des intervenants. Chaque pièce constituée est assez longue, ce qui signife, qu’elle court pour certaines le risque de l’épuisement de l’auditeur. Et c’est là que le travail de certains des poètes trouve sa force, au sens où certaines de ces créations tiennent parfaitement les 20 minutes sans s’épuiser, entraînant l’écoute dans leur univers aussi bien linguistique que thématique. C’est ainsi que le travail de Jean-Michel Espitallier, qui il est vrai paraît formel au niveau de sa présentation graphique, se découvre comme un univers accidenté par les juxtapositions de couches aussi bien de voix, retravaillées, que de l’insertion de guitare. De même, la création de Jacques Sivan, qui désarçonne graphiquement plus d’un lecteur, trouve, un rythme très singulier, dans la composition, texte, jingle, plan et contre-plan de voix, qui donne une dynamique au texte, insoupçonnable à la lecture.
De même avec Nathalie Quintane, le travail sonore obtient — il me semble — une remarquable plasticité [aussi bien avec Un plateau vide qu’avec l’Entretien inédit avec Antonin Artaud ou Dire bonjour] qui jouant sur le ressort classique de l’insert sonore en contre-point, pourtant crée un univers ludique, qui tout à la fois séduit et met en jeu un va et vient critique enre le dit et le son. Selon une méthode radiophonique, l’organisation textuelle devient l’univers accidenté de brèches sonores qui incisent le sens de ce qui est dit par les ressorts symboliques des sons insérés.
Ces expériences montrent en ce sens certaines voies suivies au niveau de la création sonore. Soulignons aussi, la création de Stéphane Bérard qui fait exception dans l’ensemble, du fait que son texte ne soit pas présent dans le livret et que nous n’ayons que la version sonore de son texte. Sa chanson, parodique, sorte de chanson de geste, qui raconte un parcours en détournant les accents mélodiques d’une musicalité médiévale, se joue d’elle-même, en se sour-jouant dans l’ordre de la mise en voix de la banalité d’un trajet. Là aussi un travail très bien réalisé, qui amusera l’auditeur.
Donc, on l’aura compris, cet ensemble est à découvrir et se pose comme lieu où est interrogé le rapport entre dimension graphiquee et sonore. Le regret que l’on pourrait avoir cependant, c’est que s’il est très bien de retrouver ces poètes que nous apprécions beaucoup, cependant, il est dommage qu’un tel projet n’ait pas accueilli des créateurs qui travaillent spécifiquement en relation avec le son. En effet, s’il y a bien des créations originales, toutefois, au niveau de certains recherches, il y a ici une absence totale, par exemple dans celles qui travaillent dans la relation entre dimension électronique et texte. Alors que des poètes comme Emmanuel Rabu [pour ne parler que de lui] travaille textuellement depuis plus de 10 ans déjà en liaison avec la musique improvisée liée aux granulosités électroniques et selon une dimension minimaliste, il me semble que de telles réalisations devraient justement accueillir ces recherches au sens où si elles existent, elles sont encore trop peu médiatisées et défendues.

2 juillet 2006

[Livre] La reconstitution historique, Christope Fiat

Filed under: Livres reçus — Étiquettes : , , — rédaction @ 8:22

Christophe Fiat La reconstitution historique, une aventure de Louise Moore, éditions Aldante , isbn : 2-84761-132-0, 87 pages, 17 €.

4ème de couverture :
« Est-ce que vous croyez à l’enfer sur terre à cause d’une prison comme le camp X-ray ? C’est quoi l’enfer sur terre ? c’est où ? Combien de temps ça dure d’être en enfer quand on est sur la terre ? Est-ce que le temps passe plus vite quand on est au paradis sur une île comme Cuba ? Si le camp X-Ray, qui ressemble à un immense terrain de tennis avec ses grillages recouverts d’un tissu synthétique vert, est rempli de soldats en tenue de camouflage avec des armes à la main et des chiens en laisse, et de détenus en uniformes orange mais aussi de journalistes comme Louise Moore qui sont en visite, c’est justement pour montrer à tout le monde comment le paradis américain (ici tous les soldats sont Américains !) l’emporte sur l’enfer musulman (ici tous les prisonniers sont musulmans !) ».

Premières impressions :
Il n’est plus possible de lire Christophe Fiat sans entendre sa voix lire, son accent si particulier qui traîne les terminaisons de phrase, qui accentue les « e » muets, les étire. Tout au long de la lecture de ce texte, c’est cette voix qui hante. Celle-ci étant en corrélation avec la syntaxe de ses textes, son travail de réduction de la langue, comme je l’avais mentionné déjà dans ma chronique de Héroïnes. La reconstitution historique, si elle poursuit le travail sur le décryptage des Etats-Unis (après New-York 2001 ou encore Qui veut la peau de Harry ?) toutefois croise cette recherche avec le problème soulevé dans Héroïnes : la question du féminin. Qui est Louise Moore ? Qu’est-ce qu’elle recherche à travers ce reportage qu’elle doit faire sur le camp X-Ray ? Est-ce certain que le seul horizon de cette histoire, est celui du rapport au politique, est-ce que Fiat ne mettrait pas en question aussi la construction, de l’identité de son héroïne, qui semble obsédée par sa propre image, par le temps qui vieillit son corps. La force des textes de Fiat est ce croisement constant entre les strates problématiques, conceptuelles, pragmatiques, symboliques ou idéologiques. Et cette force se retrouve dans La reconstitution historique.
.PB

articles en rapport à cette entrée : [Chronique sur Héroïnes par P. Boisnard][Héroïnes de Christophe Fiat]

3 janvier 2006

[revue] JAVA n°27-28

JAVA revue n°27-28
60 pages , ISSN : 2-909951-13-6, 18€

pour commander le numéro :JAVA 116 avenue Ledru-Rollin – 75011 Paris

4ème de couverture :
« JAVA’s not DEAD » Gilles Cabut

Premières impressions :
Il semblerait que cela soit le dernier numéro de JAVA, légendaire revue qui a traversé toutes les années 90, sous la direction d’un trio de choc : Jean-Michel Espitallier, Vannina Maestri et Jacques Sivan. Ayant accompagné les dernières annnées du XXème siècle, ils auront permis à de très nombreux auteurs d’apparaître, et de se démarquer de certains hééritages convenus de la modernité. Leur travail sans aucun doute restera comme l’un des plus importants au niveau des revues pour la poésie.

Dans ce dernier numéro : trois dossiers à ne pas manquer : Julien Blaine au superlatif; Joël Hubaut le bonhomme parodie et De la poésie suédoise contemporaine. Ces dossiers entourés tant de textes créatifs (Castellin, Courtoux, Manon, Helissen, Suel, Sivan, Pagès) que de textes théoriques (notamment Christophe Hanna).

Ce numéro s’achèvera sur une énigme, en quelque sorte une private-joke pour les initiés : un texte de Michalski, qui ressemble à s’y méprendre à un texte de Christophe Fiat. Quel est le mystérieux inconnu qui se cache derrière ce nom ? Est-il réel ? est-ce un simulacre ? est-ce une variation génétique de Christophe Fiat, un clône qui aurait mal tourné ? Une invention du professeur Tournesol (K$$Ddi E. Rabu), conçue comme arme poétique de destruction masive (APDM) ? Qui le saura, l’enquête continue, n’hésitez pas à nous contacter pour nous donner vos informations.

15 octobre 2005

[Chronique] Héroïnes de Christophe Fiat

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 22:11

Avec Héroïnes, il est certain que Christohe Fiat se place dans l’horizon qui fut ouvert avec Ladies in the dark et les ritournelles constituant les vies de Louise Brooks, Lady Diana Spencer et Tracy Lord. Héroïnes, livre sombre, qui tourne autour de destins qui se sont tracés en ligne de résistance, qui trace les trajectoires de femmes, qui en chacun de leur temps ont du lutter pour être, pour tout simplement être femme dans des temps où les hommes dominent et marquent de leur emprunte la mémoire.

Comme on le voit avec Wanda, après avoir pensé que « le temps est loin pour elle où elle voulait devenir écrivain comme un homme » et qui après sa séparation de Léopold de Sacher-Masoch, « réalise son rêve d’être écrivain comme les hommes et comme Léopold et d’avoir de l’expérience comme les hommes et comme Léopold et ne plus avoir peur de la vie comme les hommes et comme Léopold » (p.169). Mais, si une tonalité ressort de ce livre, il me semble qu’il faudrait se référer au texte qu’il consacra à björk dans JAVA n°21-22. Inaugurant son texte par une déclaration de björk sous forme indirecte: « björk dit qu’elle aime l’imprévu », peu à peu il déconstruit la mythologie de la chanteuse pour montrer que cet imprévu, ce qui échappe à toute anticipation, n’est autre pourtant que ce qui appelle par essence l’existence : la mort et les structures qui en tissent la démesure pour l’existence, le temps et sa juxtaposition de circonstances. « björk dit que l’avenir est un combat imprévisible contre la mort et contre l’ennui et contre le pouvoir et contre le démon ». Au lieu d’un discours sur sa musique : un nom (1) qui déréalise — en étant plongé dans l’univers pragmatique d’une existence — les mythes qui y sont associés. « La plus grande crainte de björk c’est l’ennui qui est un ennui qui est lié à l’avenir qui est un combat imprévisible contre l’ennui ».

Cet imprévisible aurait pu être l’exergue de cette lecture de Héroïnes. Tout semble s’y condenser : la mort tout d’abord, parmi les 5 femmes suivies, le destin de Sissi s’achève le 10 septembre 1898 à 14h40, victime d’une agression. Isadorra Duncan meurt d’un accident de voiture au début des années 20, prise dans la furie d’un combat existentiel contre Sergueï Essénine. Madame Mao, dans la lutte pour sa reconnaissance de femme face à une société dévouée à Monsieur Mao, finit son existence en se suicidant. Quant aux deux autres, non pas mortes tragiquement, mais hantées par la mort, pour Courtney Love par celle de Kurt Cobain, pour Wanda de Sacher-Masoch, par celle de Leopold de Sacher-Masoch, son ex-mari, dont elle retracera une vie 11 ans après son décès : Meine Lebensbeichte. Mais aussi, les démons, le pouvoir et l’ennui.
Christophe Fiat, comme il l’a entrepris depuis quelques années, notamment l’an dernier avec Qui veut la peau de Harry ? (inventaire-invention) en vient à une écriture des plus intimes autour de l’humanité, même si celle-ci, comme je vais le montrer ne tient aucunement à une teneur psychologique ou encore à l’ « incarnation » réelle de personnage ou bien encore à de beaux sentiments. Cette écriture plus intime est celle qui, à travers ces 5 femmes, montre à quel point une existence se place dans cet abîme de l’à-venir, abîme où se rencontrent toutes les structures bâties par l’homme pour construire son ego : la politique, la starisation, la dimension économique, les luttes d’intérêt réelles ou imaginaires, etc…
Avec björk, il montrait, à travers ses ritournelles, à quel point derrière le nom et son système de diffusion, qui correspond à une valeur imaginaire sociale, se cache au
ssi un dispositif de fragilité humaine faisant l’épreuve de son ennui à partir de sa réussite économico-médiatique. Avec Héroïnes, selon une même logique, il montre comment des noms se construisent, des noms, ceux des héroïnes. Sa volonté tient ainsi à décomposer les machines événementielles qui ont construit la norminalité de ces noms, leur force de connotation, leur puissance symbolique.
Dans La ritournelle, Christophe Fiat explique qu’il écrit une poésie au galop, qui joue avec la répétition comprise au sens deleuzien. La répétition se construit au sens poétique du galop dans la langue poétique par « la forme du « et » suivant une logique du ET ». Ecrivant, ses phrases ne sont pas prédicatives ( « est ») mais cumulatives, connectives, sans jamais entrer dans la volonté de poser une identité d’être aux choses. Dans Héroïnes, non seulement le présent de narration de l’épopée ressort pleinement (2), mais en plus il est posé dans deux ritournelles qui ont pour stratégie le montage linguistique et le rythme : … « dit que« , et « on voit que« .
Travail d’écriture avant toute sorte d’incarnation de la langue : narration schématique. Mais attention ce serait se tromper de penser qu’il s’agit là d’un sacrifice de la langue. Bien au contraire, en la dépouillant et la provoquant à n’être qu’un ensemble de connecteurs propositionnels, circonstenciels, temporels, une longue suite de juxtapositions de scènes, Fiat retrouve ici la matrice première qui est celle de la composition de la narrativité.
Chaque phrase devient comme un connecteur de détermination du nom, de ce qui va l’impliquer et de ce qu’il implique. La densité d’une trajectoire d’existence se compose . Chacun des textes articule et désarticule le temps de ces femmes, le met en dispositif en réagençant les causalités qui l’ont déterminées [chaque récit de femme s’articule selon une stratégie temporelle particulière] .
Chacune des vies, à travers cette langue apparaît comme le courant d’une énergie, au sens bergsonien, qui se débat contre les nécessités, les résistances physiques qui les détournent. La nature des événements détermine les bifurcations des trajectoires. En multipliant à outrance les micro-événements (dates, lieux, circonstances, protagonistes [autres noms qui viennent rythmer les séquences juxtaposées] = liaison entre des éléments avérés, des ouïes-dire, des légendes), nous sommes pris dans le vertige de séries causales qui, en définitive, ne trouvent leur sens que dans ce qui a échappé au nom. Assez rapidement dans la première partie sur Courtney Love, il pose la limite même de cette représentation biographique qu’il donne. Certes, il met en évidence les différents événements qui la concernent, mais quand à ce que Courtney Love expérimente elle-même en elle-même, son vécu de sens, il expose l’impossibilité de la saisie. « A-t-elle fait à l’âge de quatre ans un mauvais trip ? Ou a-t-elle puisé dans quelque conscience originelle à laquelle aucun adulte ne peut aspirer ? (…) Alors peut-être que Love, à quatre ans, n’a vu que des jolies lumières et des jolies couleurs et peut-être que ça a été pour elle une belle échappée dans la confusion de sa vie quotidienne. S’en est-elle rendue compte ? Personne peut le savoir à part Courtney Love » (p.17).
Cette mise en évidence de son écriture n’est pas négative, mais déplace plutôt les enjeux de la biographie. Non pas saisir le vécu psychologique d’un personnage, romancer et personnifier ses états d’âme, ou encore les essentialiser pour en définir la morale, mais davantage montrer en quel sens une personne qui obtient un nom à partir duquel se focalise une attention, en vient à transformer son champ d’appartenance par la puissance associée à la nommination. Chacun de ces destins n’illustre que lui-même, des séries événementielles dans lesquelles se sont constituées des identités nominales pour celui qui leur est extérieur, étranger, postérieur : vous, moi, Christophe Fiat et tant d’autres encore. Ce qui est en jeu dans la bio-graphie, c’est en quel sens cette vie s’est inscrite, gravée dans la mémoire par le moyen de la représentation (La scène et la musique pour Isadora Duncan et Courtney Love, Le pouvoir politique pour Sissi et Madame Mao, la littérature pour Wanda),
C’est pour quoi, avec Sissi nous retrouvons les enjeux qu’il a posé dernièrement avec Batman dans Une épopée, où il indique en quel sens l’épopée et les tournants de l’histoire de Batman s’inscrivent dans sa représentation (3). Avec Sissi, Sissi à la fois impératrice réelle, et incarnation d’une certaine image de l’amour et de la femme grâce à Romy Schneider, Christophe Fiat explicite certains enjeux de cette écriture : mettre en question des représentations. Sissi est à la fois photogénique en photographie au XIXème siècle, et dans sa représentation incarnée par Romy Schneider, qui elle aussi aura un impact au niveau de certaines valeurs collectives (4). Donc, rien à rechercher du point de vue de ces femmes, tout à comprendre dans la relation entre espace monde et existences de ces femmes. [Poésie de l’action et de l’événement].
Car c’est bien là que se joue l’ensemble de ce texte : la narration non pas de personnes (pesanteur psychologique, variation littéraire autour des circonstances) mais d’une remise en situation de la subjectivité déposée dans le nom, dans un schème historique. Aucune emphase, donc, aucune harmonie stylistique, mais le haché de juxtapositions événementielles, souvent hyper-référentialisées [date, lieu, circonstances, situations économiques], les trajectoires à bout de souffle de ces femmes.
Et c’est là, je crois toute la force de ces 5 montages que nous offre Héroïnes, la lecture est prise par la suite de chacun des récits, dans l’excès de ce qui se passe au présent pour ces femmes ; la lecture fait face à des étapes qui se succèdent, où la tension qui se joue, se détermine non par l’illusionnisme de la représentation, mais par l’excitation cognitive que créent les phrases juxtaposées vis-à-vis du nom qui les traverse. La juxtaposition est une accumulation de présupposés circonstanciels pour saisir la nature de la résistance et de la lutte de chacune de ces femme : ce que fut pragmatiquement leur liberté .
Ainsi nous suivons la création de ces femmes, ces femmes qui, toutes, sans le savoir pour certaines, en le sachant pour d’autres, se sont construites leur nom comme des héroïnes, par jeu, pour se masquer, pour endosser un destin à la mesure des hommes. Dans l’épopée, depuis Homère, c’est par le nom du père que l’on désigne les personnages centraux. C’est par jeu, dans le jeu de la pseudonymie, que celles-ci ont recherché à s’enfanter elle-même, s’enfanter historiquement parlant. Mais c’est Wanda qui représente la figure la plus explicite de ce jeu, Wanda qui, prenant des pseudonymes pour signer ses lettres adressées à Léopold Sacher-Masoch, et ayant « pris beaucoup de pseudonymes dans ses lettres comme Emilie, Santalla, prend le nom de Hero, comme héros ou héroïne » (p.149).

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(1) Il est indéniable que la force du nom, en tant qu’il est inscrit et répétable, identifiable comme densité affective et cognitive particulier, est important chez Christophe Fiat. Celui-ci analyse depuis ses premiers textes, la force du nom propre. Ainsi dans björk, à la dernière page de son texte, juste avant de passer à la valeur d’échange liée au nom de björk, il écrit : « björk = björk© », à savoir la représentation copy-rightée du nom synthétise l’ensemble des plans qui la constituent (sensible, musical, époqual, économique, etc…). Cf. mon article dans Fusées n°7 : poésie au galop. (2)L’un des exemples marquant de ce processus de présentification et d’aplanissement temporel, apparaît au début de la partie sur Madame Mao : « L’action de cette histoire se passe dans une ville de Chine du Nord au début du XXème siècle. La ville s’appelle Zucheng dans la province du Shandong. C’est une amie qui fait la sage femme. Le père n’est pas là. Il se saoule. » (p.175) Par ce présent permanent, toute mise en tension dramatique est déchargée.Ce présent constant vient renforcer le travail qui est opéré par les ritournelles, et même peut venir s’y substituer, en assumer leur stratégie. L’idée d’une poésie excessive que se fait Christophe Fiat, tient dans « l’excès de langue poétique qui jeette la poésie dans un acte poétique qui fait jouer le montage linguistique contre la description mondaine et la manière stylistique contre les essences et la flexion/torsion des énoncés contre l’inflexion de la langue et le rythme qui fracture contre la mélodie qui harmonise » (La ritournelle, p.39). Dans Héroïnes le présent permanent indiqué par la récurrence des deux formules … dit que et on voit que, se joue ainsi dans la boucle d’une ritournelle.(3) Cf. mon article sur Une épopée, une aventure de batman.Pour l’exprimer rapidement, Christophe Fiat construit avec Batman une double dimension de constitution du personnage : 1/ plan fictif de ses aventures; 2/ plan économique de sa fabrication commerciale.(4)Se joue ici le croisement entre la stratégie liée à l’image photographique pour Sisi et de l’autre l’impact cinématographique des films où Romy Scheider lui a donné ses traits. Fiat insiste avec ce croisement sur le fait que l’image que nous nous faisons à partir d’un nom, et donc que le corps qui est supposé être sous ce nom, sont d’abord le résultat d’une représentation. En l’occurrence pour Sissi, celui de la photographie car « le cinéma n’est pas encore inventé et la photogénie irradie sa lumière partout » (p.56). Et cette représentation peut avoir de l’impact, au point que l’on puisse se demander « comment les gens tiennent du cinéma toutes leurs idées sur la vie romantique »

28 novembre 2004

[chronique] épopée, une aventure de Batman

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 11:59

De nombreux textes de poésie contemporaine, lorsqu’ils s’affrontent au monde, à l’espace de publicité des valeurs instituées au rythme de puissances qui ont l’hégémonie sur les significations et les valeurs, en appellent, certes à la compréhension, mais aussi à la démesure de la sensation du texte, le texte devant produire certains vertiges, certaines distorsions lors de sa lecture ou de son écoute. Ces expériences poétiques, dont les avant-gardes des années 70 à nos jours sont les dignes témoins et acteurs, se fondent sur le fait que le choc sensible du texte amène une rupture de la seule logique rationnelle et éduquée par la société, rupture permettant, de laisser trans-paraître, s’immiscer mais sans doute à jamais irreprésentable et incontenable, le réel masqué par le principe de réalité. Quand on lit un texte de Christophe Fiat, et ici en l’occurrence Épopée, une aventure de Batman, paru chez Al Dante, il est certain que l’on se tient à distance de cette posture de la poésie, de cette ligne de fuite ainsi définie. Tel qu’il l’énonce lui-même dans La Ritournelle (Léo Scheer), à la posture expérimentale il préfère, et même oppose, le clinique à prendre au sens de Deleuze et Guattari : Le clinique, c’est l’expérience qui choisit son objet et son plan d’immanence afin non pas d’annihiler les sens mais de les éduquer. Il rejoint ici, ce qu’avait recherché, entre autres, Heidsieck, tel que ce dernier l’exprime en 1967-1968 : Que le poème soit, ici, maintenant, moyen, non d’évasion, mais d’adaptation, d’acclimatation au monde environnant. (Notes convergentes, Al Dante, p. 88). Ainis, la généalogie où se situe Fiat ne serait pas celle d’Artaud ni de Prigent, mais davantage dans la perspective de Heidsieck ou de Burroughs, et de la philosophie deleuzienne. Mais reste à comprendre comment éduquer les sens ? Qu’est-ce qu’éduquer, sans restreindre, si ce n’est tenter de faire passer non pas des structures ou des dispositifs qui enferment, mais des structures qui fournissent des armes, et ceci via un travail qui se fait sur les sens. C’est ainsi qu’il faut accéder au texte de Christophe Fiat : non pas rechercher l’horizon de la monstruosité du langage, de son pliement/dépliement inadmissible, mais dans la tentative d’une excitation nerveuse, qui emprunte d’autres chemins : ceux de la drague : 1. produire des signes pour séduire – frivolité ; 2. attendre une réponse qui peut changer la face du monde – le fun (La Ritournelle). Certes, parler de Batman pourrait sembler "fun" au sens trivial du terme, au sens symptomatique d’une inscription dans la tautologie du spectacle. Comme auparavant il avait parlé de Tracy Lord, Fantômette, King-Kong. Mais le "fun" dont il parle n’est pas de cet ordre. Il tient à ce qu’il a conçu comme l’arme de la ritournelle en poésie et sa manière de composer, par traduction des représentations instituées, des logiques entre des éléments symboliques qui de prime abord semblent appartenir à la société du spectacle. Ainsi, Batman est ici, non pas personnage mais symbole, entité conçue selon une logique qui est interrogée quant à sa production symbolique. Certes, on suit une aventure de Batman, mais simultanément, pour saisir l’épopée, on entre dans la mise en évidence de l’aventure de la production symbolique de cette icône : à la fois industriellement et au niveau de la consistance des personnages. Et pourtant il s’agit bien d’une épopée, mais celle-ci ne se réduit pas à l’aventure narrative que décrit l’action, mais à l’assemblage époqual de la construction de l’icône Batman aux États-Unis. Le récit fantastique est celui de la constitution d’un mythe, à partir de stratégies de représentation, que Fiat relie au récit d’une aventure de Batman. L’épopée, par là même, ne vient plus définir le texte, mais est l’objet du texte, ce qui va être disséqué, analysé, mis en perspective tout au long de cette constitution de l’icône. Il ne peut y avoir d’icône que s’il y a la constitution d’une épopée, qui n’est pas celle d’abord et avant tout qui définit le personnage, mais qui est celle de la production spectaculaire du personnage comme pôle économique captant l’attention des individus. Ce sont ainsi davantage les moments historiques qui marquent la transformation de la diffusion médiatique du personnage, que le personnage qui aurait de l’importance. De ce fait si Batman adopte une posture codifiée / avec des gestes et des attitudes / d’aventurier / qui lui donne une épaisseur / qui est une série d’images / extraordinaires (p. 28) c’est que les rebondissements de son histoire, et donc la production des images extraordinaires, sont de l’ordre des dates clés qui signent les tournants aussi bien marketing que de supports de la diffusion de Batman aux États-Unis : Premier rebondissement 1939 / première histoire de Batman / dessinée par Bob Kane / sur un scénario de Bill Finger / dans le n° 27 / de Detective Comics Deuxième rebondissement – 1940 / Création de Robin / l’auxiliaire de Batman / dans le n° 38 / de Detective Comics / et premier numéro / du comic book Batman / où apparaissent deux des principaux adversaires / de Batman : catwoman et The Joker L’épopée de Batman tient ainsi non pas aux aventures orchestrées lors de chaque épisode, mais aux logiques méta-narratives, scripts et principes qui permettent son incarnation au niveau d’une intentionnalité populaire. La poésie de Christophe Fiat se tient exactement dans cette pliure, dans cet écart entre le narratif et les fondements méta-narratifs, et c’est selon cette optique de la liaison de deux dimensions qui normalement sont séparées, qu’il forme une poésie critique qui vient éduquer par le geste frivole de l’usage de l’icône, la réception possible des autres productions icôniques de la société. Poésie qui interroge la possibilité de l’intégration de l’icône aussi bien quant à ses causes, que quant à ses répercussions : Est-ce que / la chauve-souris / est un objet intégré / dans la société américaine / ou est-ce que / c’est le super-héros / comme Batman / qui sont des objets intégrés ? (p. 18). Mais quel est précisément le fond de cette épopée de la production de Batman ? Ici cela apparaît par la récurrence des boucles qui vont constituer le personnage de Bruce Wayne/ Batman. Bruce Wayne devient Batman selon deux facteurs importants pour l’esprit populaire : 1. la mort de ses parents assassinés, dont il se sent le légitime vengeur ; 2. le fait qu’il soit milliardaire, et que le pouvoir de ce super-héros ne tienne pas à la transformation de sa chair selon des qualités extra-ordinaires (comme c’est le cas pour Spiderman, les X-men… etc.) – il tient sa force de la puissance sans norme et sans limite du capital. Christophe Fiat met peu à peu en évidence à travers le schéma narratif, en quel sens cette icône du vengeur, du justicier au super-pouvoir peut s’insérer dans une société comme les États-Unis, par sa transformation, en devenir homme-chauve-souris, identité qui permet de sublimer les angoisses et de s’incarner dans la sur-dimension d’un principe qui ne peut apparaître chez l’Américain moyen, il montre que c’est l’ensemble de la société qui institue l’exorcisme de ses propres aberrations : celles de son devenir historique. Et c’est précisément ici que l’ennemi, est important, que l’ennemi apparaît comme le contrepoint nécessaire, vital pour Batman. Comme ce qui lui permet d’être. L’ennemi dans ce livre est Joey Explosion, qui lui n’appartient à aucune épopée, ce qui est caractérisé tout d’abord par le fait que sa partie est un monologue, ce qui stylistiquement est hétérogène à l’épopée, qui est le lieu où tout est dit dans un perpétuel présent de narration, où toute action est posée sur un seul plan, comme pouvait l’expliquer Auerbach dans Mimésis à propos de L’Odyssée. Et ensuite par le fait que ce monologue ne se donne pas dans une versification, mais dans un bloc-texte (pp. 63-94). L’ennemi, Joey Explosion, est la représentation du mal du siècle, siècle de l’électricité, de la technicisation de la société, de sa monétarisation à outrance, mais aussi simultanément de la déshumanisation par la technique, propre à une société post-industrielle. Dès lors, il n’est pas le résultat d’une invention imaginaire, mais il est à proprement parler, l’assomption de l’angoisse d’une société dans l’hyperbole d’une image : Je suis comme la société américaine. J’ai toujours besoin d’une incarnation audiovisuelle à chaque retournement historique de ma vie. (…) (p. 63) société qui est brutale, qui s’angoisse sur elle-même, dans l’aveuglement d’elle-même, et qui a besoin alors d’une catharsis où elle met à distance sa propre identité monstrueuse. Distance dans l’incarnation du super-méchant qui doit mourir, avant qu’il ne liquide l’histoire, à savoir la société qui se pense indemne, qui se sent étrangère à sa propre production dans le super-héros. C’est dans cette ligne que toute l’inquiétude – et, corrélativement, toute la pertinence – de Fiat apparaît. C’est une mise en lumière de l’autoproduction de la démence d’une société, que cette dernière est obligée de mettre à distance dans la création bipolaire de deux entités opposées : l’une, absolument bonne, qui porte le deuil et la vengeance, l’autre absolument démente et méchante, qui serait sa part maudite à éradiquer définitivement en tant qu’elle met en péril le devenir historique de la société elle-même. Joey Explosion : Batman n’est pas brutal. C’est la société américaine qui est brutale avec la matérialité des choses (je suis la matérialité des choses !) et la cinématographie de l’existence (je suis la cinématographie de l’existence !) et les drapeaux américains (je suis un drapeau !) qui sont des sigles plantés (je suis un sigle !) (…) (p. 77). Inquiétude de Fiat qui est apparue me semble-t-il clairement dans New York 2001, pour devenir plus pressante, plus sombre sans doute, et moins proche de la dérision, et même de la frivolité, avec Qui veut la peau de Harry (Inventaire-Invention), où à partir de la mise en place de la figure mythique incarnée par les États-Unis grâce à l’hégémonie de la diffusion de leurs images dans le reste du monde, il pose le contre-mythe d’un Harry, qui interroge cette démocratie, la production de ses valeurs, et leur diffusion dans le reste du monde. Inquiétude, face non pas seulement à la machine qui produit, l’abstrait du système, mais face à la manière dont l’individu revêt ses valeurs, vient s’assigner cette identité symbolique de la valeur aussi bien à travers son identification aux symboles concrets et pragmatiques étatiques (drapeaux, monnaie, consommation) qu’aux symboles imaginaires véhiculés par cette culture (le super-héros, l’image hollywoodienne du monde). C’est pour cela que cette Épopée, une aventure de Batman, possède une gravité rare dans l’ensemble des productions actuelles, gravité que l’on pourrait retrouver, mais tout autrement formulée chez Pennequin (Bibi, POL), Hubaut (Lissez les couleurs, Al Dante), mais qui apparaît aussi par exemple chez Arlix dans Et hop ! (Al Dante), ou dans les productions de La rédaction (Christophe Hanna). C’est pour cela que ce livre de Fiat, oui, en effet, éduque les sens, les aiguise en venant épuiser par ses ritournelles, ses boucles, ses récurrences, le systèmes de la production symbolique du mythe du bien, de cet axe qui trouve son incarnation aux États-Unis non pas seulement dans le politique en tant qu’il en serait la cause, mais dans la manière d’effacer ses angoisses pour une société à partir de la production généralisée de symboles.

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