Libr-critique

6 avril 2007

[Livre] Slogans de Maria Soudaïeva

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soudaievaMaria Soudaïeva, Slogans, ed. L’olivier, traduction et préface d’Antoine Volodine, 108 p. ISBN: 2-87929-455-X, 15 €.
[commander via la petite librairie de F. Bon]
4ème de couverture :
Maria Soudaïeva décrit un monde soumis au chaos et à la plus extrême violence. D’où viennent les voix barbares dont elle reproduit prières, slogans, appels, exhortations ? Les enjeux et les objectifs indiqués ont peu à voir avec la culture humaine; les conflits évoqués par les combattantes mettent en péril des civilisations inconnues; les techniques de combat impliquent des adversaires à la morphologie monstrueuse…

Une fois admise cette plongée dans l’indéfinissable, on est saisi par le caractère familier des sentiments et des gestes que le livre met en scène. Soudain plus rien n’est ni étrange ni étranger. Car c’est bien à nous que s’adressent ces murmures et ces cris qui parlent de peur et de solitude, de guerres et de souffrances insupportables, de mort, mais aussi de beauté et d’espoir, allant avec constance vers l’ultime slogan : « les mauvais jours finiront! »

Maria Soudaïeva est née en 1954 à Vladivostok. Elle a vécu en Corée et en Chine, mais surtout au Vietnam. Elle a composé des poèmes et un roman, et, en compagnie de son frère Ivan Soudaïev, elle a fondé après la fin de l’URSS un éphémère groupe anarchiste. Elle s’est donnée la mort en février 2003.

Premières impressions :
Découvert grâce à François Bon et sa note sur l’atelier d’écriture qu’il a organisé à partir du thème du slogan [lire ici]. Immédiatement eu envie de lire ce livre publié en 2004 aux éditions L’Olivier, un an après le suicide de Maria Soudaiëva, mais aussi celui de Hubert Lucot [Grands mots d’ordre et petites phrases], que j’espère pouvoir prochainement vous faire découvrir. SlogansRoutines est atypique, comme j’y reviens dans ma chronique en le faisant entrer en écho avec de Nicolas Tardy, que nous avions présenté [ici]. Slogans n’est pas seulement une suite d’invectives, mais comme Antoine Volodine l’explique parfaitement dans sa préface, de cette suite, de cette liste où le politique est surréalistiquement joué en liaison à la mort, et ceci dès les premières pages avec la liste des appels à son propre meurtre de Natacha Amayoq, se construit peu à peu, non seulement un monde, mais aussi une forme de devenir de ce monde, et ceci à travers de toponymes ou des patronymes, à partir d’éléments d’action, ou bien moments hallucinés, comme cette « aube crépusculaire ». En bref, avant d’écrire plus longuement sur ce livre stupéfiant, et tout à la fois très accessible, un livre à vraiment découvrir.

27 mars 2007

[News de l’édition] Déplacements au Seuil, collection dirigée par François Bon

image-39.pngVient d’être présentée lors de ce salon du livre 2007, la nouvelle collection du Seuil, Déplacements, dirigée par François Bon. D’emblée, l’horizon est donné dans la plaquette de présentation : il s’agit d’une collection ouverte à l’expérimentation littéraire, et c’est pourquoi François Bon exprime le fait que le titre de cette collection est repris à Henri Michaux.
On le comprend immédiatement, et ceci par le pluriel qui marque le titre de la collection, il ne s’agit pas de marquer un mouvement, ou encore de faire école, mais bien de donner à lire, une diversité de lignes littéraires consistantes, qui peuvent tout à la fois se recouper et être hétérogènes.

Pour renforcer cette prégnance, François Bon a demandé à chaque auteur — ce qui est absent par exemple dans la collection Fiction & cie, dirigée actuellement par Bernard Comment et qui vient d’éditer Emmanuel Rabu dont nous avons parlé — d’écrire une postface libre qui vient expliquer, indiquer ou témoigner des enjeux d’écriture que l’auteur engage dans son texte. Ceci est à souligner, au sens où, il est vrai que certains textes parfois peuvent paraître se dérober de l’appréhension immédiate, mais aussi permet de comprendre comment, des enjeux littéraires interrogent notre monde, aussi bien politique, que social, technologique ou économique. On retrouve ici le souci de François Bon, qui s’indique dans le terme de contrer présent dans la présentation. La littérature comme lieu de mise en oeuvre et en crise de l’état du monde, en-deçà de ce que le monde et ses représentations conventionnelles représentent comme leur propre état.
De plus il va renforcer la présence de ces auteurs en leur laissant une place sur son propre site, présentant dès lors des travaux encours, ou de nouvelles voies explorées [tierslivre.net]
Livres prévus :

  • enfin on fera silence, Béatrice Rilos, 3 mai 2007.
  • manière d’entrer dans un cercle et en sortir, Pascale Petit, 3 mai 2007.
  • la loi des rendements décroissants, Jérôme Mauche, octobre 2007.
  • abadôn, Michèle Dujardin, octobre 2007.
  • où que je sois encore, Arnaud Maisetti, février 2008.
  • balayer fermer partir, lise beninca, février 2008.
  • 14 février 2007

    [Chronique] Les devenirs du roman dans la crise de l’interprétation

    Depuis quelques temps [cf. Télérama du 27 janvier], et encore ces derniers jours, semble se poser la question du roman, de sa nature, de sa manière d’être, ou encore d’apparaître, de son existence ou encore même de sa survivance. Ceci posant bien évidemment la question de la littérature en cette époque, de ce qu’il en est, de ce qui travaille en elle, de ce qu’elle travaille ou machine afin d’apparaître.
    Crise du roman, ou plutôt crise de l’interprétation de ce qu’est le roman. Que l’on se reporte au livre de Jean Bessière [ici], ou bien aux questions que se posent Richard Millet [écrivain et éditeur à Gallimard] et Jean-Marc Roberts [éditeur de Stock], ou encore au fameux article de Francis Marmande, qui suite aux remarques de François Bon [ici], commence à se faire connaître, et contre-dire [par exemple sur le site lignes de fuite de Christine Génin [ici]], à chaque fois la question du roman est pensée comme ouverture d’une crise, et delà d’une certaine forme de critique de sa présentation actuelle, comme si cette manière d’être actuelle, chez un certain nombre, ne représentait pas ce que serait essentiellement le roman. C’est en ce sens que face à ces constats de crise, je vais tenter de montrer la qualité et la pertinence de certaines analyses de Devenirs roman publié par les éditions inculte/naïve.

    Symptomatologie d’une critique
    Il s’agit donc de parler de crise du roman. Crise que J. Bessière stigmatise à travers l’opposition d’un côté d’une littérature qui s’enroule sur elle-même, s’interrogeant davantage sur sa forme et sa présence que questionnant le monde, se focalisant sur le sujet qui s’exprime [auto-fiction] et non pas le monde où il existe et de l’autre d’une littérature qui non-autotélique, se porte vers le monde, semble se donner dans une certaine forme d’engagement, de déréférencialisation au simple vécu énigmatique de l’ego. Crise que Richard Millet et Jean-Marc Roberts constituent à travers le fait qu’il n’y ait plus de vrais lecteurs, à savoir de grands ou gros lecteurs, et que de plus il n’y ait plus de critères pour hiérarchiser les oeuvres au niveau qualitatif, à savoir donc plus de critiques, tout semblant relativiser, et ceci symptomatiquement en liaison avec internet et les blogs. C’est ainsi que Jean-Marc Roberts peut déclarer : « Je suis optimiste pour le roman, mais pessimiste sur notre époque qui est anti-littéraire. Le pire, ce sont les blogs : non seulement les gens ne lisent plus mais ils ne vivent plus. Interdisons les blogs ! ». Crise enfin, que Francis Marmande détermine selon la cause même d’internet, et ceci en citant d’une façon erronée Hugo, comme Christine Génin l’a parfaitement analysé sur Lignes de fuite.

    Cette crise semble se constituer de plusieurs symptômes, mais qui en fait peuvent être pensés sous le principe d’une analyse de ce que pourrait être la post-modernité historiquement. En effet J. Bessière critique le fait que la littérature se soit enfoncée dans un jeu sur elle-même : mise en question de sa forme, auto-réflexion sur soi du sujet écrivant et abandon de la confrontation au réel, etc… On reconnaît là un double trait de l’ère post-moderne : d’un côté le passage au relativisme des jeux de langage, et de l’autre une forme de narcissisme qui se serait immiscée de la dimension sociale à la dimension de la littérature. De même si on considère le premier symptôme posé par l’entretien de J.M Robert et de R. Millet, on s’aperçoit que la perte du critère de jugement, à laquelle correspond alors une forme de prétention individuelle à pouvoir se poser soi-même comme critère, est dans la lignée de la critique de la post-modernité, en tant que lieu de l’égalisation des différences, relativisation absolue des principes, hégémonie du sujet du point de vue du jugement par rapport à un critère réfléchi rationnellement, etc… On le perçoit, alors qu’ils établissent une ligne de ce que serait généalogiquement la vérité en littérature, donc le vrai roman, ils traduisent le malaise de voir que l’on ne voit plus historiquement cette ligne apparaître, de sorte qu’il semblerait que cette ligne constituant le méta-récit de la littérature, ait disparu dans la fragmentation des micro-récits, de micro-territoires littéraires. Ce qui renvoie finalement au deuxième symptôme qui est indiqué dans l’entretien : internet. Car en effet, et là on perçoit bien l’appréhension de Francis Marmande, internet serait bien le lieu d’une circulation illégitime de la littérature, pouvant mettre en péril la fragile structure éditoriale du livre, notamment qui a pignon sur rue, ou bien qui s’affiche régulièrement en tête de gondole. Internet, et c’est maintenant de plus en plus évident, est caractéristique de ce qui a pu être dénoncé sous le concept de post-modernité. Dimension d’expressions multiples, où de nouvelles hiérarchies se font/défont [lieu donc d’une archi-mémoire amnésique], où des expériences diverses se constituent, où s’assemblent des communautés aussi bien de lecteurs que d’écrivains, où la subjectivité constitue sa propre fiction d’existence, et qui paraît à F. Marmande comme le couteau saignant peu à peu la réalité du livre, la force du roman.

    17 janvier 2007

    [News de la blogosphère#4] Labyrinthe de secrets ? à propos d’un mail de François Bon

    Filed under: chroniques,News,UNE — Étiquettes : , , , — Philippe Boisnard @ 6:53

    Il y a de cela quelques jours, j’ai reçu le mail « jeu des 5 choses » de la part de François Bon. D’emblée, je me suis dit que de toute façon je ne pouvais pas répondre du fait que je n’ai pas réellement de blog personnel. Puis, recevant un second mail de sa part, évoquant une idée de retraçage des généalogies d’envoi, j’ai trouvé l’idée que proposait François Bon était assez séduisante :

    « Ce serait intéressant de tenter une cartographie de la dispersion!
    F

    Ça continue donc :
    http://www.vefblog.net/charlespennequin/
    http://blog.liminaire.fr/post/2007/01/10/Cinq-choses-peu-connues-a-mon-sujet
    http://academie23.blogspot.com/2007/01/cinq-choses-peu-connues-mon-sujet.html
    http://journaldoc.canalblog.com/archives/2007/01/07/3617566.html
    http://290364.canalblog.com/archives/2007/01/09/3645012.html
    http://ruinescirculaires.free.fr/
    http://foireatout.canalblog.com/archives/2007/01/08/3637128.html
    http://constantincopronyme.hautetfort.com/archive/2007/01/07/five-little-known-things-about-myself.html
    http://ornithorynque.hautetfort.com/

    Autre lignée :
    http://affordance.typepad.com/mon_weblog/2007/01/5_choses_que_vo.html
    http://blog.ronez.net/?p=509
    http://ecosphere.wordpress.com/2007/01/02/liste-pyramidale-viral-moi/
    http://media-tech.blogspot.com/2006/12/5-choses-que-vous-ne-savez-pas-sur-moi.html#links
    http://webnews.blogspirit.com/archive/2007/01/02/piegee-par-julien.html »

    En effet, par ces 5 petites choses que disent la plupart, se constitue une forme de labyrinthe, une forme de tumulte en quelque sorte pour reprendre le titre du dernier livre de François Bon. Car qu’est-ce qui se trame dans ces traces, comment doit-on ou peut-on passer de l’une à l’autre ? Y a-t-il un sens à penser tenir une carte de ces empreintes personnelles ou impersonnelles ….
    Cette propagation est d’abord celle de l’écriture avant d’être celles des individualités qui s’expriment. Propagation du lieu de l’écriture car en invitant l’autre à marquer ces 5 choses cachées, un peu voilées, parfois secrètes, il s’agit de l’ouvrir à une certaine forme d’écriture de soi, ou encore de le penser comme possible lieu d’écriture. La propagation est ainsi dans l’ouverture toujours possible de l’expression. Elle est dans l’instabilité de la réaction de chacun.
    Cette multiplicité pourtant quand on la considère selon cette unité de l’écriture est alors celle synthétique d’une seule humanité qui se décline, selon chaque singularité. Cela recoupe ce que peut expliquer Carvalho dans W-psyché, lorsqu’il parle de la schizophrénie : à travers les différents délires se révèle le fond caché de notre humanité en général. De même, à travers cette multiplicité d’empreintes singulières, personnelles, ou bien de circonstance ou de façade, c’est la variation d’une même humanité qui est posée face à la demande de l’écriture de soi.
    Au-delà des pratiques egotistes, d’auto-promotion, nous le savons Internet, n’est pas seulement un lieu de présentation analogiquement déterminé par les supports matériels, mais il est le lieu d’autres formes de pratiques de l’écriture et de la lecture. Lire autrement. Comprendre autrement le rapport de chacun à l’écriture et à la lecture.
    Ce qui est donné à lire alors, loin d’être réductible aux détails croustillants ou décevants qui concernent quelqu’un, mais se révèle d’un coup selon le principe synthétique d’une représentation possible de l’humanité en général. Par ces 5 petites choses, on ne croise pas des individus mais des traits qui constituent, qui potentiellement sont accordables à notre être : que cela soit dans l’acceptation de répondre ou dans le refus, la dénégation ou bien l’affirmation de soi.
    Il est bien évident que si François Bon a été intéressé par cette forme, c’est qu’elle croise toute sa logique d’écriture des fragments du réel et de la représentation qu’il en donne par l’image de la ville comme architecture qui se déplie dans l’infini pli de son intériorité, comme je l’ai énoncé dans ma première chronique.
    — Et vous alors ? N’avez-vous rien à nous dire ?
    — Vous connaissez mon caractère, je ne suis pas facile. Mais je vais quand même vous en dire des choses, j’en ai déjà dites des choses, je n’arrête pas d’en dire des choses qui ne sont pas connues de moi. Oui, qui ne sont que très peu connues de moi, car à chaque fois que je parle ou écris, je me découvre, je découvre ce qui n’était pas très connu de moi, ce qui m’était voilé…

    >> pour voir ce qu’a écrit François Bon [lire +] (attention passage du côté obscur de son site)

    Quelques autres nouvelles :
    Une nouvelle fois François Bon, qui vient de lancer sa petite librairie en ligne. L’idée est sympathique et à découvrir [voir +].
    Stéphane Rouzé, dit Lelem lance un projet participatif assez amusant en relation avec Raymond Federman : [lire le projet]. Il s’agit de la construction d’une vidéo de micro-fragments de lecture d’un texte de Raymond Federman et ceci par une diversité de lecteurs envoyant leur propre vidéo à Stéphane Rouzé.

    31 décembre 2006

    [NEWS] Emission sur Robert Walser (France Culture)

    Filed under: News,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 9:50

    walsermort.JPGComme le précisent aussi bien Pierre Assouline [ici] que François Bon [ici], s’il y a une émission à ne pas manquer ce 1er janvier, jour éminemment calme comme il se doit, c’est celle que consacre Jean Lebrun à Robert Walser dans Travaux publics de 18h30 à 19h30, et plus précisément aux lecteurs de Robert Walser.
    Sur le blog de Pierre Assouline on pourra voir, entre autre, des photographies de la mort de Robert Walser, prises par la police. Dont celle-ci,visage mort, gelé de Robert Walser.

    30 décembre 2006

    [Chronique] Tumultes de François Bon [I]

    Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , — Philippe Boisnard @ 18:10

    Temps et décombres
    Quelques réflexions sur Tumultes de François Bon [I]
    [Cette chronique s’insert dans une suite de réflexions amenées par la lecture de Tumultes. Les deux suivantes : Impossibilité du livre [II], Écrire avec la main [III].]

    En 1993, avec Temps Machines, François Bon explore la ruine des mécaniques selon le rythme de la mémoire et du fonctionnement des machines, du temps de ces machines qui peu à peu n’est plus qu’écho d’une époque révolue, qu’il caractérise d’une manière bon.jpgrécurrente comme celle de la main. Le livre s’articule à partir de la mémoire.
    Dès le premier chapitre, alternent deux formes résiduelles du temps passé : les fantômes et les témoignages. Tout deux distincts, tout deux impliquant un rapport différent. Le fantôme est ce qui revient, sans qu’on le veuille. Le fantôme, vient comme dans Hamlet, nous faire promettre de nous souvenir, il est ce qui passé, ne cesse d’insister sous une forme fragmentaire mais insistante dans sa présence. Ces fantômes chez F. Bon, sont des souvenirs liés à l’entreprise, l’industrie, aux chantiers, aux acteurs de ces théâtres du travail mécanique. Il n’y a pas un fantôme, mais c’est la pluriversalité du monde des machines qui hante, une multitude de dates, de lieux, de fragments de vie. Le témoignage, c’est ce qui est appelé par les fantômes, par cette mémoire indéfectible de ce qui a eu lieu. Car, si en effet comme il l’énonce, lors de ces années passées dans les chantiers, « Ã  la mort même nous étions aveugles quand tout déjà s’écroulait dans le grand mouvement qui tout figeait » [TM.p.100], reste alors à dire ce qui a eu lieu et dont on ne perçoit à travers le monde, que les traces désuètes, évacuées, abandonnées sans même être parfois effacées. Les témoignages liés aux fantômes ne sont pas ainsi des fictions, des inventions, mais les traces visuelles, informationnelles d’un passé qui a été balayé, mis au ban, par l’évolution historique du monde du travail. Mais comme le narrateur le dit : quelque soit le milieu salarial ou ouvrier la « loi physique d’un homme sur d’autres hommes pour un inégal profit n’a pas variété d’un poil malgré leurs cols blancs et leurs mots de caricature. » [TM.p.39]. Ce qui traverse toute l’oeuvre de F. Bon tient à cela : témoigner face aux fantômes de ce qui a été, non pas dire « où est la vraie vie », mais dire « seulement là où elle est diminuée » [T.p178], où elle n’est plus qu’à l’état de décombres, de ruines, de traces parfois infimes.
    Temps machine est ainsi l’assemblage de la question de la mémoire et des traces qui s’y fixent et s’y perdent et du rythme du monde, de sa temporalité liée aux machines et aux hommes qui y travaillent, qui obéissent à leur rythme. Ce temps machine, du cerveau machine, du cerveau qui mémorise, n’est pas celui d’une fiction, car chaque flash qui y apparaît, tient sa nature d’une trace réelle, chaque moment est relié intentionnellement, mais pas forcément réellement, au trajet existentiel de F. Bon. Le témoignage n’est ni fiction, ni objectivité, il est cet entre-deux, pli où le réel et l’imagination se rencontre : il est littérature par excellence.

    Toutefois, loin de tomber dans un simple journal, dans le flux ininterrompu d’une linéarité, donc dans un récit chrono-logique, F. Bon tisse les lignes temporelles et les horizons géographiques selon le processus même de la mémoire : de sa mécanique associative : affectes, obsessions, lieux, actions, détails, mots. Et c’est ici qu’entrent en écho le processus temporel narratif et la pensée des usines qu’il poursuit de livre en livre.
    Les usines sont le lieu même de la mémoire, lieu de la mémoire tout à la fois personnelle, lieu d’origine [« Qu’une usine est partout et aujourd’hui toujours comme d’entrer à nouveau dans une maison d’enfance » TM.p.67, car on oublie pas sa jeunesse immergée dans l’univers des garages] et mémoire des hommes. Elles donnent accès au rapport direct des hommes au travail, « Ã  leurs mains », la main étant lieu de mémoire. Mais ce qui est intéressant, c’est que toute usine implique et enveloppe, une autre usine et qu’il ne peut y avoir de mouvement et de fabrications pour une usine sans qu’une autre lui ait

    21 novembre 2006

    [livre] Tumulte de François Bon

    Filed under: Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 9:48

    Tumulte de François Bon, éditions Fayard, 543 p. ISBN : 2-213-62990-0, 22 €.
    [site de François Bon]

    4ème de couverture :
    Le 1er mai 2005, venu de nuit à ma table de travail pour francois_bon.jpgcause d’insomnie, j’imagine une sorte de livre fait tout entier d’histoires inventées et de souvenirs mêlés, ces instants de bascule dans l’expérience du jour et des villes, écriture sans préméditation et immédiatement disponible sur Internet. Même, je le voulais anonyme.
    Je découvrais progressivement qu’il s’agissait pour moi d’une étape importante, d’un renouvellement. Finaliser chaque jour un texte oblige à ce que les censures qu’on ouvre, les pays fantastiques qu’on entrevoit, on les laisse aussitôt derrière soi. Alors naissait un livre fait de chemins accumulés, un défrichement imprévu, soumis à la friction du monde et des jours. Est-ce que n’est pas aussi tout cela, le roman ?

    FB

    François Bon est né en 1953, en Vendée. Il a publié son premier livre aux Éditions de Minuit en 1982, et, récemment chez Fayard, Rolling Stones : une biographie (2002), Daewoo (2004) et Tous les mots sont adultes (2000, 2005).
    Première impression :
    Encore dans la lecture de cet impressionnant volume, même si j’arrive vers son terme, ici il ne s’agira pour l’instant que de dire tout à la fois la qualité de l’écriture qui est mise en place par François Bon et l’enjeu général de cette oeuvre. Pourquoi Tumulte ? Est-ce seulement selon la reprise du titre du site, qu’il a lui-même créé pendant cette année d’écriture ? Non, pas seulement. François Bon revient à de très nombreuses reprises sur les mouvements des mécaniques, sur les machines qui sont aussi bien à l’oeuvre que délaissées [usine victime des crises sociales]. Ces machines ne doivent pas être réduites aux seules productions réelles, mais peu à peu, par l’immersion dans la série des fragments, tout à la fois détachés les uns des autres et en écho [aussi bien par leur sous-titre que par ce qu’ils trament, la récurrence qu’ils impliquent], nous comprenons que ce tumulte est celui du crâne, des représentations qui s’y forment, des souvenirs qui s’y agglutinent et qui surgissent fracturant parfois le calme de la pensée, des rêves qui hantent la conscience à son réveil, rêves souvent associés à la mort, des architectures qui se multiplient et qui deviennent reflet de ce que pouvait penser Borgès à travers elles.
    Effort de construction/déconstruction, de remettre en marche des structures, de réassembler : « J’ai du mal à retrouver en moi les traces progressives, puisque c’était cela ma stratégie, des petites touches, je pensais, comme ces petits bricolages sur la table à dessin, dans les bâtis et les câbles ».
    La mécanique, les rouages, sont le lieu même de l’écriture.
    « J’ai toujours eu le goût des machines, et surtout s’il s’agit d’écrire : qu’importe ce qu’en pensent les autres, pour moi c’est là que commence l’affirmation essentielle, par la machine ».
    Le tumulte est l’oeuvre elle-même en tant qu’actualisation de la pensée qui se débat avec elle-même, qui témoigne d’elle-même, à savoir qui zigzague entre réalité et fiction, entre objectivité et subjectivité absolue sans attache au réel. Ce qui est étrange et impressionnant dans ce texte, c’est que tous les fragments dispersés s’enchaînent, qu’on les suit, qu’on soit dans l’impatience du prochain, de celui qui est à venir, sans que pour autant cela puisse constituer une linéarité narrative visible. Et c’est selon cette étrangeté, du fragmenté en flux, du continuum discontinu et labyrinthique, que se pose bien évidemment la question finale de la 4ème de couverture : « Est-ce que ce n’est pas aussi tout cela, le roman ? »
    Le tumulte est ainsi l’expérience qui à travers la médiation d’internet, du site, et de ses spécificités tout à la fois technique et ontologique vis-à-vis de l’écriture [écriture directe, sans autre trace que ce qui est publlié sur le web, anonymat initial, etc] tente de comprendre ce que peut être la déclosion d’un monde qui se construit non pas selon l’horizon et la ligne, mais le plan et le frayage. /PB/

    31 octobre 2006

    [chronique] News de la blogosphère#2 : itinéraire(s)

    Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , , , , , — Philippe Boisnard @ 19:03

    Xavier Leton nous donne à suivre son itinéraire sur les revues numériques [ici]. A partir de vidéopodcasts et d’audios, il nous permet d’entendre aussi bien Julien Blaine à Marseille, revenant sur la création de DOC(K)S que Philippe Bootz à Villeneuve d’Asq pour la revue Alire. Cet itinéraire est monté un peu comme une enquête/reportage, ce qui nous plonge dans l’atmosphère des lieux traversés. Ce début de parcours, qui le mènera sur les rives d’Ajaccio début décembre, permet de mieux comprendre, notamment avec Bootz, les enjeux de la création de revues numériques, ayant la nécessité de ce support pour le fonctionnement des oeuvres présentées.

    Itinéraire(s) sur la poésie, tel semblerait être le cas, avec ce qui s’ouvre comme débat à partir du dernier numéro de DOC(K)S, au sens où suite à ma tentative d’éclaircir, ou plutôt de poser explicitement le débat entre Frontier et Hanna, Pierre Lepillouër sur sitaudis, vient de rendre visible sa recension. Assez rapidement, il prend doublement position, à la fois poétiquement, reliant sa pensée immédiatement à un passage de Frontier, et quant à la pertinence des recherches qui sont ouvertes aussi bien par Hanna que par moi-même.
    Il est ainsi amusant de lire que : « le récurrent engouement des jeunes gens pour les gadgets et croyances scientistes de l’époque » conduit à des positionnements illusoires : comme le fait de réfléchir aux porosités entre sciences et poésies, etc… Amusant au sens où beaucoup d’avant-gardes du XXème siècle se sont en quelque sorte appuyées sur certaines angularités scientifiques pour se constituer et fonder théoriquement leur(s) approche(s). Ainsi, je rappelais dans mon article, que les surréalistes — et il faudrait relire Breton et son insistance théorique — se réfèrent à la théorie de l’inconscient, et conçoivent comme médiation-technique à la dimension de l’inconscient certains types d’exercice, telle l’écriture automatique. De même, il faudrait questionner la liaison entre la psychanalyse lacanienne et les avant-gardes des années 60-70. Tout simplement, c’est une forme de leurre que de croire que les théories qui constituent une époque sont excluent, séparées, déliées et n’interviennent d’aucune manière dans un geste d’écriture. Elles peuvent intervenir aussi bien par l’imprégnation technique qui y est liée, que par un écho ou un savoir théorique ou encore dans certaine forme de reprise paradigmatique [Burroughs reprenant explicitement les théories virales de son époque pour expliquer la nature du langage] ou bien thématique [la mise en représentation des conséquences techno-scientifique dans un appareil fictionnel]. Dès lors réfléchir 1/ aux liaisons épistémologiques entre théorie scientifique et connaissance de l’objet poétique; 2/ aux relations internes qui sont jouées dans la formation d’un objet poétique, semble nécessaire si on s’intéresse à la constitution de ces objets et aux faits de comprendre comment ils fonctionnent. Les théories scientifiques, et certaines limites qu’elles peuvent contenir, ne sont pas des gadgets, mais font aussi partie des prismes constitutifs de notre rapport au monde.
    Le débat reste encore à poursuivre…

    Itinéraire qui prend fin, peut-être provisoirement fin ou bien définitivement : François Bon présente sur remue.net la fin de la Revue Lignes, en citant longuement la préface de Michel Surya :
    « Cette cessation constitue-t-elle une fin définitive ou une fin provisoire ? Impossible de le dire au moment où nous mettons la dernière main à ce numéro, le cinquante-neuvième d’une série qui aurait eu vingt ans en 2007. Qui les aura, peut-être, par le jeu de qui sait quelle chance qui l’a sauvée les deux fois qu’elle a déjà failli disparaître. Qui ne les aura peut-être pas : à quoi il faudra chercher des raisons qui dépassent de beaucoup le seul sort de Lignes, et son destin intellectuel. »

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