Isabelle Baladine Howald, Hantômes, Editions Isabelle Sauvage, été 2016, 64 pages, 13 €, ISBN : 978-2-917751-64-0.
Pour Isabelle Baladine Howald, ne rien dire, ne rien montrer aiderait l’esprit à ne pas conclure tout en sauvegardant sa distinction. Mais c’est parce que dans l’inexprimable fomentent des merveilles qu’il faut tenter de le faire parler. Pour y parvenir, l’auteur passe de l’univers privé à la sphère publique afin que l’absolu de ce qu’il tente de circonscrire ne sente jamais la négligence. Pour autant l’affect seul ne s’élève jamais au rang de vérité, il nous rend au mieux suspects à l’existence, même s’il reste le seul garant du peu qu’on est. L’auteur, pour le prouver, écrit à propos de l’amant : « Je ne recevrai pas tes baisers – jamais – tu n’auras / – jamais – donné un baiser / à moi – à personne » Et à l’épreuve du temps, à mesure que « la cessation de respirer » avance, surgit ce que souligne Antoine Emaz au sujet du livre : « l’évidence brutale de la perte et l’impossibilité de l’accepter. »
Le jeu de l’écriture devient donc périlleux : il plonge dans le blanc à mesure que la « bouche s’emplit de neige » et signe un empêchement hérité autant de Mallarmé que de Beckett. Celle qui se dit « femme des glaces dépourvue d’un usage normal des cinq sens », trouve dans cette « infirmité » sensorielle de quoi ouvrir la poésie à un chant particulier. Tout se fomente dans la syncope et le spasmodique et en une sorte de surgissement tétanisé qui secoue les poches de silence de l’être, comme si le manque sensoriel ouvrait l’écriture à d’autres paradoxales perspectives, à des lieux qui débarrassent du poème le tout-venant prétentieux et ornemental.
La poétesse n’a de cesse de partir, revenir, défaire, rebâtir dans le ressac de ses phrases ou de leurs lacunes afin d’arracher à l’innommable un peu de son secret. Loin des mélancolies et des nostalgies (fidèle en cela à une de ses « figures de proue », Marina Tsvetaeva), l’auteur crée le trouble à coups d’ondes courtes comme seuls éléments érectiles devant le silence sans nom. On se retrouve dans le maintenant d’un autre temps, puisque sa poésie n’a de cesse de décaler ce qu’on peut appeler le réel ou la présence au profit d’ombres et de silhouettes, ombres et silhouettes que nous ne sommes pas : mais faire bouger ces « hantômes » nous comble.
Ce n’est plus la force de déclamation, la naïveté de l’élan, mais le manque qui sauve la poésie. Celui-ci – avec ce qui se tait – sait faire vibrer la blancheur de la page blanche jusqu’à offrir au lecteur à la fois un peu de sens à l’état pur et un peu de vérité intacte, tacite. Elle émerge comme le point de vibration le plus intense de la poésie. Au dévers du sensoriel et en prenant la vie à l’envers, elle devient une suite d’empreintes sur la neige en des lignes de fuite coupées par tacts brefs du quitté ou de l’impossible – au nom peut-être de ce qui fut trop brûlant et s’est métamorphosé en glace.
Avec l’écriture Jacquie Barral acquiert un autre langage qui la mènera jusqu’au doctorat, mais aussi à une écriture plus libre « comme une compensation, un rééquilibrage d’une activité d’écriture codée selon des principes scientifiques. »
que lors de sa chute dans le langage. » Le livre d’artiste, par son « écart », pousse plus loin le mouvement en doublant l’écriture d’autres flux, respirations, flottements. D’où la présence d’un double espace, d’une flânerie conjointe, d’une dialectique de paroles et d’images qui se déploie à l’intérieur d’une même « maison » à double locataire.
fête à mon père, pas la saint Joseph la fête des pères, la fête de mon père trente-neuf fois et lui, soixante-dix-huit moins trente-neuf égalent trente-neuf"… Reste qu’il s’agit de 39 fragments adressés à Toni Lovera. Trente-neuf concrétions sensitives, trente-neuf précipités affectifs : sensations, émotions, chansons, films, souvenirs d’enfance… Avec aussi un accès de lyrisme amoureux : "Si tu n’es pas le vent puissant, si tu n’es pas le chardon piquant, si tu n’es pas épi si tu n’es pas pluie, si tes mains ne sont pas cailloux douces, si tes yeux n’ont pas peur d’écureuil si ta bouche n’a pas hésitation de bec si ton sourire ne montre pas les crocs de chien errant, il n’y a que, sous ma jupe, solitude liberté"…
Dans ce livre de l’écart, cela passe par le « toi » du père qui laissa sa fille la solitude en bandoulière. Ce qui n’empêche pas l’amour. Bien au contraire. L’objectif est donc d’entendre cette voix paternelle avant qu’elle ne se perde – et qu’importe si le « compte » entre le père et la fille n’est pas le même, n’est pas le bon.
Son journal part du jour de son arrestation jusqu’à celui où elle quitte la Hollande pour la Pologne. L’auteur y décrit la vie au camp de Vught où seront détenus 12000 juifs. Ce sont d’abord les enfants du camp qui partent à Sobibor. Klaartje de Zwarte-Walvisch décrit – entre autres – cet événement qui fait trembler d’effroi tout le camp : « Nous ne pouvions le concevoir. S’est-il jamais passé une chose pareille dans le monde ? Qu’est-ce que cela signifiait ? ». L’auteur n’a pas d’illusion sur la réponse.
Elle retrouve pour le dire le rythme de son premier livre et celui d’un pas antérieur. Tout reste à l’écart d’un qui je suis dont la poétesse avait réincarné le prélude en un voyage dans le dédale des âges premiers. La noirceur rôde au sein d’une alchimie poétique qui ne donne pas forcément les clés du secret de l’existence intime approchée par l’auteur dans son « Petite / C’est la fête, tu voudrais mourir. »
Pour ce faire, Sojcher cultive des cérémonieux particuliers qu’il ose enfin dévoiler parodiant au besoin ses anciens états de jouvence. La glose mousseuse de ses anciens torrents reverdit, creuse encore les reins de la femme et renouvelle ses dentelles. Qu’importe si le temps coupe l’herbe sous les pieds du printemps : jusqu’à l’automne le feu sacré du désir ne fléchit d’aucune plainte. Sans exubérance le suave souffle et qu’importe si le ciel finissant s’approche. Le plaisir donne ses tremblements à la chair et les roses de jadis (mais non de personne) perpétuent une cueillaison émouvante face au saccage du temps.
Sous son aspect d’à-peu près, le texte de Charles Pennequin est l’aboutissement d’un lent travail d’approche et de révision en vue de casser le beau langage et donner cours à une voix scélérate. Il s’agit d’en dégager des constantes parmi des inconstances et de laisser des traces lisibles des « reprises ». Le corps du scripteur s’y dédouble dans une mise en abyme. L’auteur n’en est pas vraiment un et le sujet non plus. Du moins c’est ainsi qu’ils se « posent ».
ridicule. Les portraits se répondent de manière ironique dans les vibrations des mots aux divers registres dont la variété crée une suspension, un point d’équilibre. Ils traversent la page pour tenter d’approcher l’impénétrable.
Au fil des ans, l’artiste a métamorphosé son manuel de conduite en celui de l’inconduite avec mises en pratique. A la ménagère s’est substituée l’écrivaine et l’artiste. Elle transforme l’objet d’asservissement en guide du féminisme à coups de fragments incisifs. Ses recettes, démarches, méthodes, remèdes, conseils, dessins et macramés qui les scénarisent, risquent d’en cramer plus d’une.
et pénétrants, drôles et érotiques. 
Le coffret devient un miroir impressionnant. L’auteur prend la parole en lieu et place de Madame Edwarda dont la chair saturée de solitude telle que la plasticienne la scénarise dans des prises sidérantes et presque suffocantes parfois. Là où Bataille cherchait la déchirure, Prouvost et Louis-Combet inventent moins une reprise qu’une suture sous le sceau de l’emprise sans partage de l’inconnu. Le corps n’appartient plus à personne puisque aborder ses pleins pouvoirs ne contrevient plus à son extinction sous X (à savoir Eros et Thanatos). Edwarda devient celle qui préfère voir plutôt qu’être regardée. Tout cela reste pourtant un pur aléatoire puisque il n’est pas jusqu’à la vulve à refroidir en dépit du désir sur des terrasses ou des litières surchauffées. Mais l’auteur devient lui-même prêtresse qui accepte de se laver dans sa
Nous voici presque malgré nous ramenés par Lascault et Pouppeville à un espace de la déposition s’agissant du corps en tant qu’objet de perte et de résurrection. Le secret vient une fois de plus affirmer son autorité dans le lit des fées de la légende arthurienne dont il ne reste toutefois plus grand chose… Pareilles au jeune Igitur de Mallarmé descendant dans “ le caveau des siens ” les voici s’introduisant dans la couche où
Paula Modersohn-Becker voulait peindre et c’est tout. Elle était amie avec Rilke. Elle n’aimait pas tellement être mariée. Elle aimait le riz au lait, la compote de pommes, marcher dans la lande, Gauguin, Cézanne, les bains de mer, être nue au soleil, lire plutôt que gagner sa vie, et Paris. Elle voulait peut-être un enfant – sur ce point ses journaux et ses lettres sont ambigus. Elle a existé en vrai, de 1876 à 1907. Paula Modersohn-Becker est une artiste allemande de la fin du XIXème siècle, peintre, célèbre en Allemagne et dans beaucoup d’autres pays au monde, mais à peu près inconnue en France bien qu’elle y ait séjourné à plusieurs reprises et fréquenté l’avant-garde artistique et littéraire de son époque. Née en 1876 et morte en 1907 des suites d’un accouchement, elle est considérée comme l’une des représentantes les plus précoces du mouvement expressionniste allemand. La biographie que lui consacre Marie Darrieussecq (nouveau territoire pour l’auteur de "Il faut beaucoup aimer les hommes") reprend tous les éléments qui marquent la courte vie de Paula Modersohn-Becker. Mais elle les éclaire d’un jour à la fois féminin et littéraire. Elle montre, avec vivacité et empathie, la lutte de cette femme parmi les hommes et les artistes de son temps, ses amitiés (notamment avec Rainer Maria Rilke), son désir d’expression et d’indépendance sur lesquels elle insiste particulièrement.
de son temps, ce qui n’était pas une sinécure pour trouver sa place dans de telles communautés
La femme de Nadine Agostini n’a rien d’une poupée de brisée chère à Bellmer – même si la poétesse n’est pas éloignée de l’artiste, comme de Gombrowicz et surtout de Silvia Plath et de Virginia Woolf. Mais en plus ludique, enjouée et forcément postmoderne. Sous couverture de poupée passive
dans le divertissement du monde. Celui qu’il explorait était ailleurs. D’où son appel à l’aide : « Je cherche une secrétaire qui sache pour moi de quarante à cinquante façons écrire non. » Il n’en eut de fait pas besoin.
dans « L’Art romantique » lorsqu’il écrit : « tous les élégiaques sont des canailles ».
Par l’élégie Hocquard inverse le temps, le genre ne masturbe pas le passé mais le reconstruit au sein de « l’action poétique ». Il ne s’agit plus de ruminer le passé de manière bovine mais de le réengendrer dans différents topos où mots et objets sont en incessant chantier. Le début d’une des élégies en
Sous couvert de journal intime
D’un genre mineur l’auteur fait un vrai faux roman d’espionnage qu’il avait déjà exploré. Jean Echenoz se fait lui-même agent-secret et imposteur dans un florilège de détours qui néanmoins donne le rythme au roman. Quittant l’histoire immédiate ou contemporaine Echenoz revient à un roman « de forme ». Cette approche