Libr-critique

23 septembre 2016

[Chronique] Isabelle Baladine Howald, Hantômes, par Jean-Paul Gavard-Perret,

Isabelle Baladine Howald, Hantômes, Editions Isabelle Sauvage, été 2016, 64 pages, 13 €, ISBN : 978-2-917751-64-0.

Pour Isabelle Baladine Howald, ne rien dire, ne rien montrer aiderait l’esprit à ne pas conclure tout en sauvegardant sa distinction. Mais c’est parce que dans l’inexprimable fomentent des merveilles qu’il faut tenter de le faire parler. Pour y parvenir, l’auteur passe de l’univers privé à la sphère publique afin que l’absolu de ce qu’il tente de circonscrire ne sente jamais la négligence. Pour autant l’affect seul ne s’élève jamais au rang de vérité, il nous rend au mieux suspects à l’existence, même s’il reste le seul garant du peu qu’on est. L’auteur, pour le prouver, écrit à propos de l’amant : « Je ne recevrai pas tes baisers – jamais –  tu n’auras / – jamais –  donné un baiser / à moi – à personne » Et à l’épreuve du temps, à mesure que « la cessation de respirer » avance, surgit ce que souligne Antoine Emaz au sujet du livre : « l’évidence brutale de la perte et l’impossibilité de l’accepter. »

Le jeu de l’écriture devient donc périlleux : il plonge dans le blanc à mesure que la « bouche s’emplit de neige » et signe un empêchement hérité autant de Mallarmé que de Beckett. Celle qui se dit « femme des glaces dépourvue d’un usage normal des cinq sens », trouve dans cette « infirmité » sensorielle de quoi ouvrir la poésie à un chant particulier. Tout se fomente dans la syncope et le spasmodique et en une sorte de surgissement tétanisé qui secoue les poches de silence de l’être, comme si le manque sensoriel ouvrait l’écriture à d’autres paradoxales perspectives, à des lieux qui débarrassent du poème le tout-venant prétentieux et ornemental.

La poétesse n’a de cesse de partir, revenir, défaire, rebâtir dans le ressac de ses phrases ou de leurs lacunes afin d’arracher à l’innommable un peu de son secret. Loin des mélancolies et des nostalgies (fidèle en cela à une de ses « figures de proue », Marina Tsvetaeva), l’auteur crée le trouble à coups d’ondes courtes comme seuls éléments érectiles devant le silence sans nom. On se retrouve dans le maintenant d’un autre temps, puisque sa poésie n’a de cesse de décaler ce qu’on peut appeler le réel ou la présence au profit d’ombres et de silhouettes, ombres et silhouettes que nous ne sommes pas : mais faire bouger ces « hantômes » nous comble.

Ce n’est plus la force de déclamation, la naïveté de l’élan, mais le manque qui sauve la poésie. Celui-ci – avec ce qui se tait – sait faire vibrer la blancheur de la page blanche jusqu’à offrir au lecteur à la fois un peu de sens à l’état pur et un peu de vérité intacte, tacite. Elle émerge comme le point de vibration le plus intense de la poésie. Au dévers du sensoriel et en prenant la vie à l’envers, elle devient une suite d’empreintes sur la neige en des lignes de fuite coupées par tacts brefs du quitté ou de l’impossible – au nom peut-être de ce qui fut trop brûlant et s’est métamorphosé en glace.

28 août 2016

[Chronique – news] Jacquie Barral : le paysage du livre d’artiste, par Jean-Paul Gavard-Perret

Aux éditions Fata Morgana, Pointe du crayon – Punta del Llapis, traduction de M.Ll. Sabater,
« Pointe du crayon – punta dell lapis », dessins et peintures de Jacquie Barral, Maison de la Catalanité, du 26 août au 7 octobre 2016.

Jacquie Barral a vécu son enfance dans diverses maisons remplies de livres. A l’origine, dessiner lui suffit puisque – et comme Soulages l’a précisé – le dessin est l’art premier. Il préside à tous les autres et aussi à l’écriture. Pour preuve, il suffit de donner à un tout jeune enfant un crayon et du papier : il se met à dessiner.

Avec l’écriture Jacquie Barral acquiert un autre langage qui la mènera jusqu’au doctorat, mais aussi à une écriture plus libre « comme une compensation, un rééquilibrage d’une activité d’écriture codée selon des principes scientifiques. »

Son premier travail littéraire fut un livre de contes (Les Arcanes majeurs). Son « il était une fois » répond d’une souveraine commande à elle-même qui se transforme dans le plaisir de faire des mots un carnaval. La créatrice joue avec, les bouscule. Pour autant le dessin n’est pas oublié. Certes, ils ne vont pas forcément de pair avec le dessin : mais les deux langages alternent.

Mais l’auteure et artiste découvre bientôt le « livre d’artiste ». Chez Fata Morgana, elle publie Les saisons de l’humilité d’Hölderlin (traduit par Butor) qui lui permet de joindre texte et dessin. Depuis, elle dessine pour des écrivains ou écrit pour des artistes. Ce double mouvement est devenu presque indispensable à l’équilibre de Jacquie Barral.

Elle trouve là l’occasion de faire du livre « un objet à toujours réinventer ». Passant de l’invention à la méthode, elle crée dans son université de rattachement un master 2 professionnel « édition d’art-livre d’artiste ». Parallèlement, elle « théorise » le rapport du livre et de l’art, dirige des ateliers sur le livre d’artiste. Elle continue bien sûr à travailler avec artistes et écrivains : Michel Butor (Monologue de la Momie, Fata Morgana), Jean-Pierre Faye (le superbe Le Grand Danger, Passage d’encres), Bernard Noël (avec le non moins prestigieux Tapis de Cendres, Fata Morgana), ou encore Yves Peyré , Jean-Noël Blanc,  Jaccottet,  G. Badin, Dezeuze, par exemple.

Si pour la créatrice le livre « semble inventé à l’image de la pensée », il est là afin de proposer une pensée non pas figée mais en mouvement et « en quête de mots ou de graphes, d’outils pour dire, tracer, énoncer l’idée obscure émergeante qui ne prend forme et sens que lors de sa chute dans le langage. »  Le livre d’artiste, par son « écart », pousse plus loin le mouvement en doublant l’écriture d’autres flux, respirations, flottements. D’où la présence d’un double espace, d’une flânerie conjointe, d’une dialectique de paroles et d’images qui se déploie à l’intérieur d’une même « maison » à double locataire.

Le rapport textuel-visuel, paysage et mouvement, pliage et déploiement, vanités en abyme, inventaires se créent entre déconstruction et reconstruction selon divers matériaux : papiers divers (calque, couché, torchon, photographique, laser, soie, etc.), carton, bois, plexiglas, métal, Rhodoïd, plastique, objets trouvés, outils, coquillages, pierres, cailloux, branches, déchets de chantiers, etc. Porté à ce point le livre d’artiste est bien plus qu’un « jeu » : il mêle fond et forme. Il peut, il doit même se manipuler, se toucher, en devenant expérience et exploration.

Dessins au graphite ou au crayon sont souvent utilisés par l’artiste : on se souvient de Suite aux nocturnes, Anatomies du cachalot, et aussi ses Autoportraits fantaisistes et drôles. Avec Pointe de crayon, le travail se concentre sur le dessin, même si apparaissent des techniques ou matières adjacentes (collage par exemple). Sous une apparente abstraction, la figuration n’est jamais absente. Cette présence passe donc par un pas de côté. Existe une manière de prendre du recul selon une présence intense mais décalée. Elle introduit même de l’espace dans l’espace à la recherche d’un paysage inspiré qui se ressent plus qu’il ne se voit dans un tintement plastique.

Ajoutons que dans cette œuvre l’artiste se retrouve avec la Catalogne. Son rapport avec le lieu est « affectif et très profond » par ses propres racines, sa culture, sa langue et ses paysages – mot clé s’il en est pour la créatrice.

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6 juillet 2016

[Double lecture] Corinne Lovera Vitali ou l’écriture du non-peau (à propos de 78 moins 39), par Fabrice Thumerel et Jean-Paul Gavard-Perret

Corinne Lovera Vitali, 78 moins 39, Louise Bottu, mai 2016, 50 pages, 7 €, ISBN : 979-10-92723-13-7.

 

Parmi les possibles que semble annoncer le titre figure le texte à contraintes. Mais d’emblée l’énigme est résolue : "Admettons, je suis à l’école à deux ans, et admettons que ça ait commencé là, à l’école, quarante et un moins deux, trente-neuf ans que je souhaite sa fête à mon père, pas la saint Joseph la fête des pères, la fête de mon père trente-neuf fois et lui, soixante-dix-huit moins trente-neuf égalent trente-neuf"… Reste qu’il s’agit de 39 fragments adressés à Toni Lovera. Trente-neuf concrétions sensitives, trente-neuf précipités affectifs : sensations, émotions, chansons, films, souvenirs d’enfance… Avec aussi un accès de lyrisme amoureux : "Si tu n’es pas le vent puissant, si tu n’es pas le chardon piquant, si tu n’es pas épi si tu n’es pas pluie, si tes mains ne sont pas cailloux douces, si tes yeux n’ont pas peur d’écureuil si ta bouche n’a pas hésitation de bec si ton sourire ne montre pas les crocs de chien errant, il n’y a que, sous ma jupe, solitude liberté"…

Cette poésie du moi-peau fait parfois hoqueter l’écriture. Une écriture du non-peau également : "je sais, je sais que non n’est pas un nom mais c’est un nom pour moi, c’est le nom de mes frontières le nom de ma peau c’est ma deuxième peau"… Dire non, c’est se définir, c’est se faire un nom. /Fabrice Thumerel/

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Pour Corinne Lovera Vitali, il s’agit moins de réenchanter la solitude que de partager ce qui n’a pu jusque là sortir de son plein de choses pour effacer les cases de la marelle au moment où personne ne pousse le palet et quand la craie semble usée. Le livre s’écrit pour ça, dans les guillemets du non ou du mal dit.

Dans ce livre de l’écart, cela passe par le « toi » du père qui laissa sa fille la solitude en bandoulière. Ce qui n’empêche pas l’amour. Bien au contraire. L’objectif est donc d’entendre cette voix paternelle avant qu’elle ne se perde – et qu’importe si le « compte » entre le père et la fille n’est pas le même, n’est pas le bon.

Il ne s’agit pas de devenir transparent comme une vitre mais d’oser changer de génération et ne plus devoir produire un extrait de naissance. C’est pour cela que Corinne Lovera Vitali écrit. Et de compter, même si – avec le temps – « il est plus probable que l’un d’entre nous continuera de compter seul les années sans l’autre ».

Dès lors, en dépit des apparences, le temps ne compte plus. Il est en vacances comme lors de l’enfance, mais il est aussi en vacance d’enfance car, malgré tout, le temps est passé. Ce qui n’empêche pas son retour au moment où la poétesse regardait les « merveilleux nuages » chers à Baudelaire. Ils ont valeur de temps non pulsé, ils font le présent éternel – du moins provisoirement. Mais face à cette éternité la poétesse se voulut « rocher », mais en rien femme de pierre.

Certes, tout est dur en elle comme le temps qui dure. Il fait la langue non d’abstraction mais de matière. Elle, évolue, glisse… Demeurent des sensations essentielles et fortes. Parfois au goût de tartines de beurre et de poudre épaisse de Banania. Pour revenir à la gorge, à la voix. Elle transpire celle du père soudain couronné «  d’un régiment de bananes sur sa tête d’âme ». C’est de celle-ci que Lovera Vitali doit sa voix, la retrouve, comprend ce qui s’y articule. /Jean-Paul Gavard-Perret/

28 juin 2016

[Libr-retour] Klaartje de Zwarte-Walvisch, Et tout s’effondre, par Jean-Paul Gavard-Perret

Klaartje de Zwarte-Walvisch, « Et tout s’effondre » (Journal du camp de Vught), Editions Notes de nuit, Paris, juin 2016, 182 pages, 18 €, ISBN : 979-1-09-317610-9.

 

Se segmentant en séquences temporelles inhérentes au genre du journal, le livre de Klaartje de Zwarte-Walvisch souligne l’horreur du réel. Le texte fonctionne par ricochets qui interrogent le temps de la politique la plus horrible. Aucun chant n’est plus possible : reste la colère sans illusion mais non sans rêve.

Klaartje de Zwarte-Walvisch est une sorte d’Anne Franck. Comme elle, elle vécut à Amsterdam et fut condamné à mort par la barbarie nazie. D’elle, il ne reste rien ou presque. Juste quelques photographies et surtout son journal. La couturière néerlandaise qui ne s’était pas fait enregistrer en tant que juive comme la loi l’exigeait fut arrêtée avec son mari en mars 1943 : elle mourut à Sobibor en Pologne.

Son journal part du jour de son arrestation jusqu’à celui où elle quitte la Hollande pour la Pologne. L’auteur y décrit la vie au camp de Vught où seront détenus 12000 juifs. Ce sont d’abord les enfants du camp qui partent à Sobibor. Klaartje de Zwarte-Walvisch décrit – entre autres – cet événement qui fait trembler d’effroi tout le camp : « Nous ne pouvions le concevoir. S’est-il jamais passé une chose pareille dans le monde ? Qu’est-ce que cela signifiait ? ». L’auteur n’a pas d’illusion sur la réponse.

Le « pressentiment » qui dicte la forme du livre est celui de la mort. Dans le refus du formalisme il se fonde sur la précédence de l’idée de la prose, ou de son réel pressenti. La pétrification prochaine des corps tombés au fond du trou du camp de transit est en marche. Mais demeure une prose de la mémoire, une forme de prose mémorable qui rend sensible le procès de sa formation.

 L’espace d’interprétation transhistorique se déploie loin de la force d’inertie que tout genre (selon Jean-Pierre Faye) porte en lui. L’auteur – car justement elle ne se veut pas « écrivaine » – en crée le débordement latent, son involution, l’allègement de sa force d’inertie. Paradoxalement, la littérature continue  ou advient comme sa propre infinition. Avec cette tension vers plus que lui-même, le journal ne « sert » plus de catégorie de rangement. Celui de Klaartje de Zwarte-Walvisch se donne la chance d’exister autrement car s’y joue l’invention d’un sens particulier à accorder à l’histoire qui broie les sans-grades : l’auteur est couturière, « sans aucune relation » précise-t-elle.  Cela donne une « intensification de la prose », un « mouvement ».

Tout l’univers de la Shoah tient dans le journal de l’inconnue, sa perception sensorielle, sa pensée lucide puisqu’elle porte d’avance le fil conducteur, le tragique et son au-delà. Le journal en déplie successivement bien des pans. Ecrit à l’horizon d’un temps compté qui devient trou noir « Et tout s’effondre » est un livre – forcément – terrible même s’il se refuse à tout pathos. Il reste celui de l’annonce des crimes qui se fomentent parfois dans l’hypocrisie la plus totale, comme si les bourreaux avaient honte (du moins certains d’entre eux) de ce qu’ils trament. Le tombeau du rêve d’un langage futur se referme par le poids de l’histoire. Il plonge dans un sommeil que soudain la redécouverte du texte secoue : il résonne non dans un mythe de la résurrection mais d’un rappel à la vigilance.

17 juin 2016

[Chronique] Céline Walter, L’Inconnue de la Seine, par Jean-Paul Gavard-Perret

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Céline Walter, L’inconnue de la Seine, Editions Tituli, Paris, mai 2016, 79 pages, 14 €, ISBN : 978-2-37365-032-7.

S’il s’agit, pour l’être, de tenter de tenir dans la hantise de l’air et du monde, il arrive que des silhouettes errantes (de pierre, de chair ou imaginées) s’éloignent des berges pour plonger dans un fleuve afin que leur mémoire ne les garde plus en otage. Fantômes que fantômes, masses mouvantes englouties. Qui donc au fond d’elles peut se reconnaître ? Céline Walter sans doute.

Elle retrouve pour le dire le rythme de son premier livre et celui d’un pas antérieur. Tout reste à l’écart d’un qui je suis dont la poétesse avait réincarné le prélude en un voyage dans le dédale des âges premiers. La noirceur rôde au sein d’une alchimie poétique qui ne donne pas forcément les clés du secret de l’existence intime approchée par l’auteur dans son « Petite / C’est la fête, tu voudrais mourir. »

Saisissant à nouveau sa propre enfance mais la portant vers d’autres évocations à travers trois images diffractées, la poétesse tente de renoncer à l’oxymorique « joie immonde » du passé plutôt que de céder à la modulation de la nostalgie. Dans de sourdes tonalités, l’évocation résonne selon la musique marginale d’un corne de brume annonçant la dérive tandis que sur l’asphalte tombe les dernières feuilles en symbole d’une absence augurale.

Demeure toujours le souvenir d’une enfance lourde d’avoir été vécue sous le sceau de l’inexprimable. Le fleuve peu à peu devient abstrait comme s’il se perdait entre des terrains vagues. Un pigeon passe encore dans le creux de l’enfance. Hier et demain croisent leurs solitudes.

Que retenir encore de ces présages en suspens dans le blanc de la page ? Il faut juste écouter la nostalgie de l’irréel lorsque la pluie fait gicler en fièvres charnelles les battements d’un corps immémorial. Il est de nulle part ou d’ici, il reste en chute libre au fil des âges tandis que dans la Seine les inconnues boivent l’eau grise et deviennent des revenantes. Le cœur hérisson se noie bien plus que dans des flaques. Il revient du loin des larmes et des angoisses. Saga et élégie. Orgue à brouillard. Pressentiment du seul instant primitif vécu sur le ballast de l’existence jadis et maintenant.

4 juin 2016

[Chronique] Jacques Sojcher, Eros errant, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Sojcher, Eros errant, dessins de Richard Kenigsman, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, mai 2016, 64 p., 13 €, ISBN : 978-2-85194-814-4.

A sa manière Eros errant est un livre de sorcellerie amoureuse. Il est rouge sang mais reste celui de la dévotion à la femme. Quittant son « rêve de ne pas parler », Sojcher se dégage de la mort qui habite son œuvre. Le texte devient une diction aussi affolée que sage sur la face souvent cachée de l’amour. La théâtralisation des fantasmes s’y opère non sans humour et contre l’angoisse. Le frivole devient une manière de lutter contre « la mort que l’on se donne ou qui nous est donnée » (Blanchot).

Pour ce faire, Sojcher cultive des cérémonieux particuliers qu’il ose enfin dévoiler parodiant au besoin ses anciens états de jouvence. La glose mousseuse de ses anciens torrents reverdit, creuse encore les reins de la femme et renouvelle ses dentelles. Qu’importe si le temps coupe l’herbe sous les pieds du printemps : jusqu’à l’automne le feu sacré du désir ne fléchit d’aucune plainte. Sans exubérance le suave souffle et qu’importe si le ciel finissant s’approche. Le plaisir donne ses tremblements à la chair et les roses de jadis (mais non de personne) perpétuent une cueillaison émouvante face au saccage du temps.

Le sentiment érotique reste un moyen de dresser sa propre existence sur l’abîme. C’est un superbe tour de passe passe et de maîtrise. Le "volume" donné par l’auteur à l’écriture sanguine permet de révéler l’homme en le poussant dans les retranchements de l’intime affectif que l’auteur ne dévoila jusque là que par saccades. Cela revient à transformer l’auteur de rôle type en un drôle de type. Il ne cherche pas, en fidélité à ce qui il est, à dominer sa partenaire – même, ou surtout, lorsqu’il s’agit de la « femme léopard » sortie d’un tableau du Douanier Rousseau.

Jacques Sojcher matérialise poétiquement et en évitant les basiques mots stimuli, clôture et invitation sensorielles révélatrices des profondeurs de l’être. Moins sacrificateur qu’officiant de la grande œuvre amoureuse le poète inverse bien des « donnes » sous le sceau de la confidence. Il semble dire à la femme : « Prépare-toi car je suis prêtre ». L’injonction se fait, dans cette prière, la dominante. Elle ne cherche plus à argumenter mais à réanimer des cadences-frictions, linges jetés à terre, pour que les veines se rappellent à leur sang : salive aux commissures du soupir, la ponctuation suffoque.

27 mai 2016

[Chronique] Charles Pennequin, Ce fut un plaisir, par Jean-Paul Gavard-Perret

Charles Pennequin, Ce fut un plaisir, Poésie fautive, Retour sur les décombres, Voyage dans un dedans, Poèmes tapés, 44 p., Cantos Propaganda Production, 27800 Aclou, printemps 2016.

Sous son aspect d’à-peu près, le texte de Charles Pennequin est l’aboutissement d’un lent travail d’approche et de révision en vue de casser le beau langage et donner cours à une voix scélérate. Il s’agit d’en dégager des constantes parmi des inconstances et de laisser des traces lisibles des « reprises ». Le corps du scripteur s’y dédouble dans une mise en abyme. L’auteur n’en est pas vraiment un et le sujet non plus. Du moins c’est ainsi qu’ils se « posent ».

Les poèmes s’ouvrent et se referment par effets d’ombres et de lumière. Le noir d’ombre s’oppose au "blémissement" du monde dont le narrateur se veut ignorant de tout dans une théâtralité à la Beckett.

Chaque fragment expose une énigme et un abîme figuratif du garnement et de son double. Ce qui se montre se cache et se pense tout autant. Une pulsation existentielle sourd du plus profond pour l’émotion tournée en ridicule. Les portraits se répondent de manière ironique dans les vibrations des mots aux divers registres dont la variété crée une suspension, un point d’équilibre. Ils traversent la page pour tenter d’approcher l’impénétrable.

Soudain d’autres paupières se soulèvent dans la mémoire. Des ombres proches mais par essence impalpables touchent une paroi, ébranlent la hanche d’une femme, ou la joue d’un gamin. Pennequin ne cesse de multiplier naufrages et renaissances. Reste néanmoins comme constante le « si je suis » de Beckett auquel l’auteur donne une ébauche entre le moi et son autre, l’être et le non-être.

4 mai 2016

[Chronique] Coco Texedre, L’encyclopédie de la ménagère de plus de 50 ans, par Jean-Paul Gavard-Perret

Coco Texedre, L’encyclopédie de la ménagère de plus de 50 ans, préface de Laurent Grison et postface de Gilbert Lascault, Editions du livre d’artiste, 2016.


Coco Texedre, quoique adepte du macramé, n’est  pas crâneuse. Artiste accomplie, elle garde néanmoins pour ouvrage de chevet une encyclopédie apparemment (mais les apparences sont trompeuses) très utile : le « Larousse ménager illustré » de 1926. Elle le préfère aux itinéraires spirituels de Saintes qui par peur du réel construisent des apologies aussi austères que douteuses : en refusant le mâle, elles font de celui qu’elles voyaient nu sur son crucifix un dieu.


Au fil des ans, l’artiste a métamorphosé son manuel de conduite en celui de l’inconduite avec mises en pratique. A la ménagère s’est substituée l’écrivaine et l’artiste. Elle transforme l’objet d’asservissement en guide du féminisme à coups de fragments incisifs. Ses recettes, démarches, méthodes, remèdes, conseils, dessins et macramés qui les scénarisent, risquent d’en cramer plus d’une.


L’artiste feint de  laisser présents des conseils abrutissants. La ménagère « lit de la main gauche un ouvrage de Rabelais mais lit très vite les scènes lestes qui l’excitent ». Toutefois il y a « pire » : « si bien douée qu’elle soit, il ne faut pas que les tendances artistiques et littéraires de la ménagère lui fassent négliger la propreté du ménage  et l’ordre qui retiennent l’homme à la maison ». Néanmoins Coco Texedre des petits maris n’en a cure.


En belle de cas d’X elle façonne à sa main des fruits défendus et phalliques. Sous couvert de raisons plus assommantes que logiques elle  matérialise des rêves étranges et pénétrants, drôles et érotiques. Elle fait la nique à la réalité et jette du feu sur son huile. Surgissent de telles alliances des images du troisième type  (mais où le mâle est exclu).


En hussarde l’artiste n’épuise jamais les risques non sans un nécessaire cynisme. Et il arrive que, jouant les  romantiques, l’artiste inonde à l’eau de « rosse » des dunes émouvantes. Les images ressemblent à des brins de textile qui provoquent errances et dérives en filages intempestifs. Les vérités admises y deviennent inaudibles et le réel se franchit vers un dedans que nous ne trouverons jamais sur une carte – fût-elle du tendre. 

27 avril 2016

[Chronique] Elizabeth Prouvost et Claude Louis-Combet, Les Guenilles, Edwarda, par Jean-Paul Gavard-Perret

Les Guenilles, Edwarda, 50 photographies de Elizabeth Prouvost accompagnées par "Edwarda", poème de Claude Louis-Combet, et Divine obscène, improvisations sonores de Ex-pi, basse et dispositif électronique, 2016, 34 feuillets + 1 CD, ISBN : 978-2-914791-09-0. [Commander / écouter et voir]

"Tout est couleur dans le monde moderne" rappelait Michelangelo Antonioni. Mais c’est bien justement parce que le monde est en couleurs qu’Elizabeth Prouvost  choisit de  le photographier en noir et blanc. Mais pas n’importe quel monde : celui qui jaillit de Madame Edwarda de  Bataille. L’artiste présente les photographies créées avec le parti-pris du noir et blanc pour affirmer non un retour nostalgique  mais une avancée audacieuse et sidérante. Elizabeth Prouvost offre en outre le fac-simile du carnet écrit et qui préside à la préparation de ses captures. Elles donnent lieu par contre coup  à un texte lui aussi abyssal de Claude Louis-Combet, ponctué d’une œuvre minimaliste de l’électro bruitiste de « ExPi ».

 

Le coffret devient un miroir impressionnant. L’auteur prend la parole en lieu et place de Madame Edwarda dont la chair saturée de solitude telle que la plasticienne la scénarise dans des prises sidérantes et presque suffocantes parfois. Là où Bataille cherchait la déchirure, Prouvost et Louis-Combet inventent moins une reprise qu’une suture sous le sceau de l’emprise sans partage de l’inconnu. Le corps n’appartient plus à personne puisque aborder ses pleins pouvoirs ne contrevient plus à son extinction  sous X (à savoir Eros et Thanatos). Edwarda devient celle qui préfère voir plutôt qu’être regardée. Tout cela reste pourtant un pur aléatoire puisque il n’est pas jusqu’à la vulve à refroidir en dépit du désir sur des terrasses ou des litières surchauffées.  Mais l’auteur devient lui-même prêtresse qui  accepte de se laver dans sa "merde" au nom de sa beauté en psalmodiant : "J’attends encore ce qui me roulera / Dans un néant plus chaud que mon savoir".
 
L’ensemble devient une affaire de peaux limites par le « misérable miracle » de la chair « déifiée » du personnage de fiction pérennisé  en empreintes  intenses et rauques d’émotions. Fuite et fusion, approche et éloignement : en de telles scènes, l’obscur le plus profond d’un inconscient personnel et collectif voit le jour. Louis-Combet et Prouvost montrent le corps  si proche, si étrange et prouve que ce qu’on appelle le présent demeure toujours ce qui nous précède : le personnage d’Edwarda pour la photographe, son créateur pour l’auteur. L’espace inscrit une possibilité et une impossibilité sans indications de lieu ou de temps.  Sans non plus que l’on sache ce que le corps peut prendre ou donner.

 

Dans de telles scènes  plastiques ou poétiques,  la mort revient  hanter les vivants.  Comme les vivants les morts. Par « montrage » et démontage, jouent l’ombre et la clarté moins par des reflets que des éclats nocturnes qui – par delà Bataille – ramène à la « folie du voir. Folie du croire » de Beckett. D’où la valeur fondamentalement héroïque des silhouettes d’Elizabeth Prouvost. Et la force mélancoliquement "pathologique" de l’écriture d’Eros de Louis-Combet. Dans cette création surgit à la fois de l’image dépressive et la vision de l’invisible que Bataille a contribué à ouvrir. L’amour y est sans « merci ». Les créateurs suivent le mouvement de celle qui est couchée, éteinte et douloureuse dans le mauvais désir de l’homme qui se dresse comme un rayon de lune. Demeure en différents jeux de textes, d’images et de sons une symétrie entre ordre et chaos, pathétique et fête, douleur et plaisir.

18 avril 2016

[Chronique] Gilbert Lascaut et Denis Pouppeville, Les Fumeuses fatales, par Jean-Paul Gavard-Perret

Gilbert Lascault & Denis Pouppeville, Les Fumeuses fatales, Editions Fata Morgana, Frontfroide le Haut, 2016, 56 pages, 12 €, ISBN : 978-2-85194-956-1.

Nous voici presque malgré nous ramenés par Lascault et Pouppeville à un espace de la déposition s’agissant du corps en tant qu’objet de perte et de résurrection. Le secret vient une fois de plus affirmer son autorité dans le lit des fées de la légende arthurienne dont il ne reste toutefois plus grand chose… Pareilles au jeune Igitur de Mallarmé descendant dans “ le caveau des siens ” les voici s’introduisant dans la couche où  leur  “ moi pur ” veut se confondre avec celui d’un seul amant. Le trio est donc infernal. Les fées n’ont rien de Princesses au bois dormant. Celui de l’amant brûle de leurs feux.

Inspirée par les caricatures et l’univers de Pouppeville, la fable ne caresse aucune morale. Sinon celle qui consisterait à se demander si pour l’amant celui où il est venu se coucher était le bon. Avec ses bonnes (du moins en apparence) fées il est – devant leurs bijoux – ravi. Mais qui  est présent à l’heure dite ? Qui fausse les cartes ? Car dès la première vision il s’agit d’une question d’ensevelissement sinon de prise. La question de l’être reste celle du mystère, du secret, comme lorsque le phallus s’enfonce et joue dans la crypte ouverte, faisant du vide un plein et de trois amants des gisants de l’apparentement.

A partir de là le voyeur croit voir le jour. Mais les fantasmes espérés ne sont pas au rendez-vous. L’espace  est obscur en sa clarté.  Le voyeur est là où les ombres passent et disparaissent. Comme un animal il cherche une cachette au moment où les fées gémellaires ouvrent un autre tombeau que celui de leur couche pour que le « troisième homme » tombe dedans. Car – comme dans tout conte – il faut que ça saigne : après une partie de six jambons les « grincesses » se muent en charcutières.

24 mars 2016

[Livre – chronique] Marie Darrieussecq, Etre ici est une splendeur. Vie de Paula M. Becker, par Jean-Paul Gavard-Perret

Marie Darrieussecq, Etre ici est une splendeur. Vie de Paula M. Becker, P.O.L, mars 2016, 160 pages, 15 €, ISBN : 978-2-8180-3906-9.

Présentation éditoriale

Paula Modersohn-Becker voulait peindre et c’est tout. Elle était amie avec Rilke. Elle n’aimait pas tellement être mariée. Elle aimait le riz au lait, la compote de pommes, marcher dans la lande, Gauguin, Cézanne, les bains de mer, être nue au soleil, lire plutôt que gagner sa vie, et Paris. Elle voulait peut-être un enfant – sur ce point ses journaux et ses lettres sont ambigus. Elle a existé en vrai, de 1876 à 1907. Paula Modersohn-Becker est une artiste allemande de la fin du XIXème siècle, peintre, célèbre en Allemagne et dans beaucoup d’autres pays au monde, mais à peu près inconnue en France bien qu’elle y ait séjourné à plusieurs reprises et fréquenté l’avant-garde artistique et littéraire de son époque. Née en 1876 et morte en 1907 des suites d’un accouchement, elle est considérée comme l’une des représentantes les plus précoces du mouvement expressionniste allemand. La biographie que lui consacre Marie Darrieussecq (nouveau territoire pour l’auteur de "Il faut beaucoup aimer les hommes") reprend tous les éléments qui marquent la courte vie de Paula Modersohn-Becker. Mais elle les éclaire d’un jour à la fois féminin et littéraire. Elle montre, avec vivacité et empathie, la lutte de cette femme parmi les hommes et les artistes de son temps, ses amitiés (notamment avec Rainer Maria Rilke), son désir d’expression et d’indépendance sur lesquels elle insiste particulièrement. 

Chronique

Paula Modersohn-Becker a existé. Le livre de Marie Darrrieussecq le prouve. Pour autant elle fait beaucoup mieux et plus qu’une biographie de celle qui ne voulait qu’être peintre, mais qui, sous le joug de certaines obligations, perdit la vie. L’auteure a trouvé dans son modèle de multiples échos. Et après avoir écrit Clèves et Il faut beaucoup aimer les hommes, elle montre néanmoins qu’il faut d’abord s’aimer soi-même. Non que Paula Becker ne se chérissait pas, mais l’époque ne lui en laissa guère le loisir. Amie avec Rilke et – comme Virginia Woolf – elle n’aimait guère être mariée : mais sur ce plan elle fut moins gâtée que l’Anglaise. Paula aimait le riz au lait, la compote de pommes, arpenter la campagne, Gauguin, Cézanne, les bains de mer, lézarder nue au soleil, lire, Paris et la France. Qui ne lui rendit pas. Peintre – une des premières artistes de l’expressionnisme allemand – célèbre en son pays et en beaucoup d’autres, elle resta à peu près inconnue en France (où on l’expose enfin) bien qu’elle y ait séjourné à plusieurs reprises et fréquenté l’avant-garde artistique et littéraire. Voulait-elle un enfant ? Cela reste douteux mais il causa (involontairement) sa perte.

Reprenant les éléments qui existent sur la vie de l’artiste, Marie Darrieussecq les réanime de sa féminité empathique et d’une écriture dynamique. Elle illustre son indépendance et ses conflits  avec les hommes et les artistes de son temps, ce qui n’était pas une sinécure pour trouver sa place dans de telles communautés  à l’aube du XXème siècle. La romancière montre combien certains êtres (pas tous heureusement) sont porteurs des « vices », non forcément personnels et sexuels, mais sociaux que la femme doit subir. Marie Darrieussecq en tire des conséquences ultimes avec élégance. Elle ne se dispense pas pour autant d’impertinence. Dévoilant les comportements égoïstes, l’amas des petites lâchetés qui font les grandes elle montre avec prestance mais sans concession l’humanité telle qu’elle est trop souvent : mesquine, pathétique.

Toujours à la limite de la description et de l’évocation, cette fausse biographie (ce qui ne l’empêche pas de frapper juste) offre un monde désenchanté et rationalisé par les mâles. Elle l’ouvre parfois à son absolue cruauté sous un marivaudage ironique mais en rien sentimentaliste. On est donc loin de ce que Nabokov nommait « romans à fossettes »…. Par cette fiction, l’auteure invente un genre psychologique particulier : à travers son personnage, elle se dessine en ce qu’elle a de plus intime, tout en évitant l’ineptie de l’autofiction.

Le roman devient insidieusement le déclencheur libre des droits que la femme ne possédait pas encore. Celle-ci dut faire parfois l’ange avant de se muer en bête. Mais il ne s’agit pas de confondre angélisme et intelligence. Darrieussecq prouve que l’amour ou ce qu’on prend pour tel demeure quelque chose d’obscur mais qui chez la femme n’a rien à voir avec une quelconque hystérie. Mieux,  il peut devenir une "contre hystérie", d’autant que la volonté de création oblige les femmes à l’exploration de leur propre étrangeté et de leur propre altérité. Avec ce livre, la fiction est donc un mode d’intervention sur le sentiment des choses. L’auteur faire sortir le noir d’une chair exilée. Et c’est une réussite.

15 mars 2016

[Chronique] Nadine Agostini, La Doll, par Jean-Paul Gavard-Perret

Le 1er février 2016, Nadine Agostini recevait La Doll.
Le 3 février 2016, Marie-Laure Dagoit lui adressait un mail qui annonçait la fermeture des Editions Derrière la Salle de bains et " les fichiers seront détruits et les livres ne seront plus qu’un beau souvenir".
Nadine Agostini présume donc que La Doll est le dernier ouvrage publié.
Quelques exemplaires sont disponibles auprès de l’auteur (6,00 € + 1,60 € de port).
Contact : nadine.ladoll@laposte.net

Nadine Agostini, La Doll, éditions Derrière la salle de bains, 2016.

 

Marie-Laure Dagoit ferme sa "salle de bains". Derrière la porte il reste bien des pépites de l’art et de la poésie underground pré- ou -post War. En témoigne, en guise de preuve ultime, La Doll : ce livre jusque dans son titre évoque ce que la maison d’édition n’a cessé de mettre en exergue.

La femme de Nadine Agostini n’a rien d’une poupée de brisée chère à Bellmer – même si la poétesse n’est pas éloignée de l’artiste, comme de Gombrowicz et surtout de Silvia Plath et de Virginia Woolf. Mais en plus ludique, enjouée et forcément postmoderne. Sous couverture de poupée passive  la femme reste imprévisible et perverse tout comme le désir. Elle est moins de celluloïd que de chair riche d’infini au delà de la connaissance du mâle qui prétend la mesurer.

La Doll demeure aussi l’histoire de l’inconnue, puisque surgit en elle  le non prévisible seul porteur d’une relation dynamique. Ange démoniaque de l’histoire qui voudrait la déborder, l’héroïne mène de fait la danse. Un tel texte offre la subversion des images et des idées. Nadine Agostini impose par ce biais la nécessaire jouissance qui se joue dans l’extériorité du monde au sein même d’un lieu clos. Est ouverte à l’attention intellectuelle l’ascension du corps ici même ici bas, mais de manière biaisée et hors de l’idéalisme et l’idolâtrie qu’on lui accorde.

Si l’amour demeure, il n’est plus décliné sous le registre du romantisme. Le livre lui échappe à jamais, puisqu’il n’est pas dans le repli mais l’ouverture absolue par l’entreprise de cette poupée qui semble dire « oui ». Nadine Agostini montre à ses lectrices  d’où repartir enfin : de là où les souffleurs de mort revendiquent pour la femme l’oubli afin de dissimuler leur passé et préparer leur futur.  Dès lors, là où mes mâles n’en finissent pas de descendre les volets sur la mémoire, La Doll impose le sillage de son corps non sans humour.

S’instruit un étrange dialogue « amoureux » longtemps mutique dans lequel la distance joue son rôle et arrache la poésie au barbouillage psychologique au profit du décryptage. Il monte du poème non seulement vers un apprentissage particulier, mais une déconstruction de ce qu’on nomme histoire d’amour ou de dépendance. Preuve que la poétesse écrit pour les vivantes de demain, son écriture ne s’imprime pas aujourd’hui ; aujourd’hui, c’est déjà trop tard. C’est pourtant dans ce résidu du temps que feint de se couler La Doll. Fiction monde, science fiction du corps  le texte est résolument sexuel, mais sans la moindre condescendance au gore ou à la pornographie.

5 mars 2016

[Livre] Henri Michaux, Le voyage dans le Non, par Jean-Paul Gavard-Perret

Henri Michaux, Donc c’est non, édition de Jean-Luc Outers, Gallimard, mars 2016, 208 pages, 19,50 €, ISBN : 978-2-07014-976-6.

 

Michaux n’eut cesse de se débattre avec les importuns même lorsqu’ils proposaient des projets pas forcément douteux. Y compris son sacre dans le « must » et le lustre de la Bibliothèque de la Pléiade… Mais l’auteur de « Plume » se méfiait de ceux qui venaient – écrit-il – « gâcher [s]on existence »… Il voulait « simplement » ne pas se tromper et tomber dans le divertissement du monde. Celui qu’il explorait était ailleurs. D’où son appel à l’aide : « Je cherche une secrétaire qui sache pour moi de quarante à cinquante façons écrire non. » Il n’en eut de fait pas besoin.

Les lettres réunis par Jean-Luc Outers le prouvent. A Claude Lorent il envoie un laconique : « Dois-je vous rappeler que je suis contre tout passé, contre tout lien que je renie et qu’en partie je nie ». Et il est encore plus radical avec Bruno Roy : « Au sujet d’une autorisation de reproduction d’un de mes textes (…) refus catégorique et une fois pour toutes. » L’œuvre ne réclame donc pas d’autres scènes que l’écriture elle-même. Elle doit  rester la manifestation, dans le recueillement, d’un creux du silence qu’il s’agit de faire parler. Un tel travail ne peut se grever des remugles de vanités d’usage. Les lettres signifient donc de sublimes fins de non recevoir. Et le « non » devient le seul nom qui permet à l’œuvre de se poursuivre. Il s’agit de reculer pour mieux sauter en quelque sorte. L’auteur a donc appris à lutter contre sa timidité afin de ne pas finir, comme il l’écrit à l’un de ses récipiendaires, « gavé de [s]on propre nom ».

25 février 2016

[Chronique] « Tous les élégiaques sont des canailles » (Baudelaire). Sur la réédition des Élégies d’Emmanuel Hocquard, par Jean-Paul Gavard-Perret

Emmanuel Hocquard, Élégies, P.O.L, 1990 ; rééd. Gallimard, coll. "Poésie", n° 513, février 2016, 128 pages, 9,90 €, ISBN : 978-2-07046-864-5.

 

Emmanuel Hocquard demeure un poète phare de la poésie du temps. Plus particulièrement par le renversement effectué dans la démarche élégiaque et son lyrisme « classique ». Plutôt que de ruminer le passé inhérent au genre, Hocquard fait écho à Baudelaire dans « L’Art romantique » lorsqu’il écrit : « tous les élégiaques sont des canailles ».

Avec lui, l’objet du poème n’est plus situé en dehors du poème et comme convié par lui. Il ne s’agit plus d’un référent constitué : nostalgie d’un moment ou d’une personne et dont  « Les regrets » de Du Bellay resterait le modèle. L’horizon est autre : il n’a de référent que le poème lui-même.

Face à une élégie contemporaine qui croupissait dans la déploration, Hocquard ouvre la voie à un lyrisme hors de ses gonds. L’élégie lui permet de poser les questions de la langue, de la forme, du temps et de la représentation. Abordant volontairement ce genre latin de manière « négative » il oppose à la tradition une inversion. Par fragments  et comme il l’écrit, « l’élégiaque inverse fuit les représentations ». Du moins celle du lointain intérieur.

Par l’élégie Hocquard inverse le temps, le genre ne masturbe pas le passé mais le reconstruit au sein de « l’action poétique ». Il ne s’agit plus de ruminer le passé de manière bovine mais de le réengendrer  dans différents topos où mots et objets sont en incessant chantier. Le début d’une des élégies en  donne le parfait exemple : « A l’époque / Où il fit commencer les travaux /l’île était accessible / par de petits ponts mobiles / bordés de docks et d’entrepôts ».

Comme ce texte l’illustre, il ne s’agit plus de faire appel à une quelconque affection mais à une affectation de dispositifs d’une construction matérielle. L’élégie s’objective sans soucis de métaphore ou de lamento. Elle ne met plus en exergue l’humain et son intériorité mais ses actes : de carrier, d’électro-électricien ; de chimiste, etc.

A la géométrie des gouffres intérieurs se substitue une architecture en marche où les constructions du futur (centrales électriques) jouxtent celles qui ont pour but d’entretenir le passé (bibliothèque). La langue caresse une extase matérielle – comme chez Ponge, mais selon une prise plus large.

L’écriture, dans sa performance, met en œuvres les choses. Elle ne se dilue non dans une sensibilité individuelle mais dans un « moi » plus large. Hocquard reste à ce titre le poète postmoderne par excellence. Celui qui met l’accent sur une dévitalisation de la persona. Ce qui n’empêche pas chaque élégie de s’adresser à quelqu’un en particulier. Toutefois les « envois » sont plus intellectuels que du seul registre du sentimentalisme.

Au lyrisme subjectif font place des interrogations objectives. La première personne n’implique plus la dimension autobiographique présente dans l’élégie classique. Chez Hocquard, comme il l’écrit, elle devient  « une affaire d’organisation logique de la pensée ». La trajectoire de ce nouveau lyrisme froid n’a donc plus rien de romantique. Au vocabulaire affectif font place le concept et la concrétude. Manière pour Hocquard de sortir d’une poétique de la torpeur en vue d’une nécessaire déstabilisation du lecteur. La possibilité de toute expression poétique n’a donc plus pour but d’échapper au logos. Ou du moins pas en totalité.

29 janvier 2016

[Chronique] Sanda Voïca, Le chat, son cul, mon oeuvre (à propos de Epopopoèmémés), par Jean-Paul Gavard-Perret

Sanda Voïca, Epopopoèmémés, éditions Impeccables, 2015, 136 pages, 22 €.

 

Par ce qu’elle nomme une longue onomatopée Sanda Voïca présente un « cycle de 37 poèmes ». Ils se veulent une épopée. S’y croisent  (entre autres) Adonis, Sollers, Michaux, Sekiguchi, Beckett, T.S. Eliot, Bob Dylan, Mona Ozouf, Alfred Döblin, Céline Minard, Chris Marker, Kurosawa, A. Jouffroy et bien sûr Samuel Dudouit. Ces présences  nourrissent la poétesse. A travers elles, elle feint d’être passive puisque, dit-elle, elle fait travailler les autres dans son livre.

 

Sous couvert de journal intime Sanda Voïca présente des moments de vie aux titres modestes ou drôle : : « Jactance », « Mes Equilibres singuliers »,  « Je m’encrucifie énormément ». Jésus est en effet présent, ce qui n’empêche en rien les calembredaines et une certaine hystérésis. Le livre devient le melting-pot qui renvoie à celui de l’auteur. Les références culturelles conjuguent les affres du quotidien en  ce qui tient d’un langage intérieur, d’un soliloque avec soi-même, selon une approche qui n’aurait pu que séduire Artaud.

 

L’auteure en effet n’hésite pas à rapprocher la condition humaine des trous de l’être, voire de sa merde. C’est là le meilleur moyen de mixer physique et métaphysique, le jour et la nuit. Surgit comme chez « le Momo » une idée que la vie est parfois un enfer. Mais pour autant, dans leur parole de lucidité et de folie, les « épopopoèmémés » sont un moyen de tenir au fil du temps et des douleurs qu’il fait subir. Pour autant Sanda Voïca évite le pathos. Dès qu’il pourrait poindre, elle bifurque, tourne à 90 degrés, choque le bien pensé et l’écriture permanentée, toujours épaulée par ses deux Sam (Dudouit, l’aimant aimé) et Beckett .

21 janvier 2016

[Chronique] Jean Echenoz, Envoyée spéciale, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean Echenoz, Envoyée spéciale, éditions de Minuit, janvier 2016, 320 pages, 18,50 €, ISBN : 978-2-7073-2922-6.

 

Le roman d’espionnage et policier n’est plus ce qu’il était. D’ailleurs le fut-il un jour aux Editions de Minuit et ce depuis Robbe Grillet ou Butor (lorsqu’il était romancier). Jean Echenoz a habitué à ces détournements des genres cultivés pour les « déforêster » avec précision et humour, pour viser plus haut que leurs codes. L’auteur leur donne une visée transversale à travers une héroïne dont le qualificatif est spécieux (puisqu’elle n’y est pour rien)  et quelque peu érotique.

Depuis Le Méridien de Greenwich, l’auteur reste dans les miasmes de l’humour et du « moi » détourné de son socle. Tout tenait déjà dans le rythme, la scansion qui  au fil de temps s’est dans l’œuvre à la fois enrichie et « réformée ».

D’un genre mineur l’auteur fait un vrai faux roman d’espionnage qu’il avait déjà exploré. Jean Echenoz se fait lui-même agent-secret et imposteur dans un florilège de détours qui néanmoins donne le rythme au roman. Quittant l’histoire immédiate ou contemporaine Echenoz revient à un roman « de forme ». Cette approche  crée une distance entre le genre et l’époque. Il n’empêche que la distance et le biais font le jeu de la vérité, même si le narrateur rappelle sans cesse qu’il s’agit là d’un mensonge.

Néanmoins, le narrateur est lui aussi un personnage romanesque, l’auteur s’amuse avec lui comme avec son héroïne Constance dans un « Grand Jeu » à la Daumal – dont Echenoz donne une dimension qui lui est venue de Dickens. Mais ici l’envoyée spéciale passe du fin fond de Paris et de la province française jusqu’à la Corée : les endroits deviennent non seulement des décors romanesques mais la matière du roman et son aspect cinématographique – où la crédulité est mise en suspension.

Le mystère est toujours là mais de manière drôle ; l’imaginaire joue des « rubans de la justice » coréennes, qui est une information fausse et absurde que l’auteur tord à son tour. Sans réputation d’être un auteur comique, l’auteur cultive un humour particulier aménagé avec subtilité : il s’agit plus de sourire que de rire. Le roman reste avant tout un objet de plaisir qui n’a de nécessité que celui-ci. La digression reste malgré tout contrôlée et génère bien des surprises dans la (dés)organisation  romanesque programmée en une sorte d’a-logisme à l’état liquide ou gazeux qui est hommage et parodie (ou hommage)  du genre de l’espionnage.

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