Libr-critique

2 avril 2007

[Chronique] Un accident de la matière et du langage (à propos d’E. Rabu)

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , , , , — Philippe Boisnard @ 18:31

rabu_1.jpg
[lire la présentation générale du livre]
Dans Ev-Zone, publié en 2002 aux éditions Derrière la salle de bain, Emmanuel Rabu, construisait le flux poétique, non pas selon la logique intentionnelle de la continuité, ou bien selon une logique phénoménale du réel [mimésis de la brisure et du fragment], mais selon un leïtmotiv obsédant : « un accident de la matière et du langage ». Cette Ev-Zone se présentait comme accidentalité du rapport matière/langage, non pas représentation de l’accident, mais présence même du texte en tant qu’accident issu de la mécanique liée à la corporéité humaine. Un texte n’est texte que selon l’accidentalité organique qui apparaît corporellement par les traces du langage.
Avec Tryphon Tournesol et Isidore Isou, selon un certain prolongement de cette logique, il montre en quel sens dans le jeu de miroir entre ces deux figures, l’une fictionnelle et l’autre réelle, de même un « sujet expérimental échappe au contrôle », et dès lors crée une forme d’interférence, de perturbation, qui par contamination généralisée du plan où il apparaît, remet en jeu l’ensemble de celui-ci, impliquant une réarticulation générale des liaisons qui le constituent.

Un sujet expérimental exige une focale expérimentale
Lorsque l’on lit certaines critiques qui viennent d’être écrites à propos du livre d’E. Rabu, ce qui revient c’est le caractère « limité » de son approche [chronic’art n°34], ou bien encore selon Guillaume Fayard, sur sitaudis, un résultat déceptif, manquant en quelque sorte d’ampleur. Certes, il serait inconséquent de dire que ce livre se donne comme exhaustif, comme une étude pouvant donner matière à articuler l’ensemble des problématiques touchant aussi bien Tryphon Tournesol qu’Isidore Isou (je reviendrai en conclusion sur ce dernier). Toutefois, est-ce que cette angularité, impliquant la déception, est pertinente. Pour reprendre, un geste épistémologique classique depuis Freud, analysant son angle d’attaque de la psyché, il ne faut pas juger ou préjuger de la qualité et de la pertinence d’une oeuvre selon des conditions d’approche qui lui sont extérieures, mais selon la spécificité de l’objet recherché. Or, ce que je pense, c’est qu’aucune de ces critiques, qui peuvent être par ailleurs de qualité, ne réussit à penser ce qui est véritablement en jeu dans ce livre. L’enjeu de ce texte ne s’est pas construit d’abord à partir de ces deux protagonistes [TT & II], mais ces deux protagonistes font apparaître pour E. Rabu, une question qu’il pose auparavant, que j’ai commencé à faire apparaître en introduction : celle de l’accidentalité dans le temps, de la perturbation d’une structure organique par l’apparition d’une forme d’hétérogénéité. Cette mise en perspective est cela même qui permet, je crois, de comprendre le terme de post-poésie, non pas seulement dépassement des cadres strictes des genres, ce qui est exploré par les écritures questionnant le cadre post-moderne de cette époque, mais écriture qui s’engage comme examen quasi clinique de fonctionnements organiques divers, en tant que condition de possibilité de l’émergence de la création.

L’aventure Tintin est un corps organique comme les autres
Si l’on veut saisir certains enjeux du livre d’E Rabu, il faut tout d’abord comprendre que l’ensemble de son travail met en lumière les aventures de Tintin comme un organisme déterminé, qui a son propre fonctionnement, sa logique de constitution. Certes, on pourra l’analyser par d’autres voies : morale, sexuelle, psychanalytique. Mais ici ce ne sera pas le cas, il s’agira de voir bien plus une présence cancérigène, qui s’introduisant sous les traits d’un pré-personnage (Aristide Filoselle), va devenir un élément reconfigurateur de l’ensemble de ce corps. De même, Isidore Isou, se doit-il d’être analysé, comme une forme hétérogène dans l’ensemble de la littérature contemporaine.
Le travail de précision d’E. Rabu est donc celui descriptif et clinique de la notation de cette apparition dans l’organisme/corpus des aventures de Tintin.
C’est sans doute là la grande originalité du texte d’E. Rabu : considérer une oeuvre comme un corps organique qui dans son développement obéit à des mutations accidentelles, qui sont produites par des productions cellulaires internes. Quand on observe sa manière de décrire la présence de Tryphon, ce trait est remarquable. il compte les vignettes [p.22 par exemple], il montre des typologies des fonctionnements narratifs au niveau des annotations temporelles [pp.53-54], il décrit précisément les topologies de chaque aventure engendrée par Tryphon Tournesol [p.30-32].

Tournesol est une causalité dont l’effet affecte totalement le corpus Tintin
Ce que démontre alors dans son étude clinique E. Rabu, ce sont les différents effets impliqués par le motif Tournesol. Tournesol, en tant que création d’Hergé, affecte le corpus Tintin car il affecte Hergé. Hergé est sous l’effet de Tournesol, au point qu’au niveau de l’organisme Tintin, non seulement « un sujet expérimental échappe au contrôle » mais en plus que cette échappée est d’abord vécue par Hergé lui-même, ne pouvant maîtriser l’emprise accidentelle de Tournesol sur l’ensemble. C’est ce qui ressort des analyses : il déplace les aventures, qu’il soit présent ou pas. Il est le motif qui les déclenche. Il est un « agent modificateur ». S’il y a aventure, donc ouverture, c’est parce que Tournesol est là : il est l’élément nécessaire pour que Tintin existe, pour qu’il y ait cette existence.
Mais plus que cela, cette causalité Tournesol, si elle touche Hergé, elle va contaminer non pas seulement l’existence narrative des protagonistes de ce corpus, mais la représentation même de ce monde, sa matérialité : il est la cause d’une accidentalité de la matière et du langage, qui à son contact, vont se diffracter, s’altérer, au point que c’est le style même d’Hergé qui se modifie : « sa radicalité est concrète » [p.30] -> « Tournesol destabilise pour la première et unique fois la ligne claire inventée et utilisée jusqu’alors pour retranscrire leurs Aventures » [p.45].
Ce qu’affecte Tournesol, en tant que motif esthético-cognitif pour Hergé, dépasse le cadre de la narration, c’est sa représentation même de la bande-dessinée, c’est la consistance même de sa marque, c’est la régularité de la présence de son trait. Il implique un accident de sa signature.
Un sujet expérimental échappe au contrôle = Hergé est débordé par ce qui est né là avec ce personnage; le motif Tournesol implique chez lui toujours plus, déborde jusqu’à la logique de la narrativité, au point de vouloir pour l’affaire Tournesol, modifier la logique de la couverture, en demandant à Casterman le 11 janvier 1957 que lcelle-ci « soi composée d’une découpe de plastique superposée au dessin » [p.58].

En ce sens ce livre d’E. Rabu demande à être découvert. Car, il précise, selon l’économie poétique qui est la sienne, une problématique qui dépasse largement les frontières des aventures de Tintin et donc de la présence de Tournesol. Mais c’est sans doute là qu’apparaît une légère déception : comment lire le titre de son livre, comment interpréter Isidore Isou dans le titre, au vue de son absence ? S’agirait-il seulement d’un indice ? D’une possibilité de lecture à accomplir suite aux enjeux perçus avec Tryphon Tournesol ?

14 février 2007

[Chronique] Les devenirs du roman dans la crise de l’interprétation

Depuis quelques temps [cf. Télérama du 27 janvier], et encore ces derniers jours, semble se poser la question du roman, de sa nature, de sa manière d’être, ou encore d’apparaître, de son existence ou encore même de sa survivance. Ceci posant bien évidemment la question de la littérature en cette époque, de ce qu’il en est, de ce qui travaille en elle, de ce qu’elle travaille ou machine afin d’apparaître.
Crise du roman, ou plutôt crise de l’interprétation de ce qu’est le roman. Que l’on se reporte au livre de Jean Bessière [ici], ou bien aux questions que se posent Richard Millet [écrivain et éditeur à Gallimard] et Jean-Marc Roberts [éditeur de Stock], ou encore au fameux article de Francis Marmande, qui suite aux remarques de François Bon [ici], commence à se faire connaître, et contre-dire [par exemple sur le site lignes de fuite de Christine Génin [ici]], à chaque fois la question du roman est pensée comme ouverture d’une crise, et delà d’une certaine forme de critique de sa présentation actuelle, comme si cette manière d’être actuelle, chez un certain nombre, ne représentait pas ce que serait essentiellement le roman. C’est en ce sens que face à ces constats de crise, je vais tenter de montrer la qualité et la pertinence de certaines analyses de Devenirs roman publié par les éditions inculte/naïve.

Symptomatologie d’une critique
Il s’agit donc de parler de crise du roman. Crise que J. Bessière stigmatise à travers l’opposition d’un côté d’une littérature qui s’enroule sur elle-même, s’interrogeant davantage sur sa forme et sa présence que questionnant le monde, se focalisant sur le sujet qui s’exprime [auto-fiction] et non pas le monde où il existe et de l’autre d’une littérature qui non-autotélique, se porte vers le monde, semble se donner dans une certaine forme d’engagement, de déréférencialisation au simple vécu énigmatique de l’ego. Crise que Richard Millet et Jean-Marc Roberts constituent à travers le fait qu’il n’y ait plus de vrais lecteurs, à savoir de grands ou gros lecteurs, et que de plus il n’y ait plus de critères pour hiérarchiser les oeuvres au niveau qualitatif, à savoir donc plus de critiques, tout semblant relativiser, et ceci symptomatiquement en liaison avec internet et les blogs. C’est ainsi que Jean-Marc Roberts peut déclarer : « Je suis optimiste pour le roman, mais pessimiste sur notre époque qui est anti-littéraire. Le pire, ce sont les blogs : non seulement les gens ne lisent plus mais ils ne vivent plus. Interdisons les blogs ! ». Crise enfin, que Francis Marmande détermine selon la cause même d’internet, et ceci en citant d’une façon erronée Hugo, comme Christine Génin l’a parfaitement analysé sur Lignes de fuite.

Cette crise semble se constituer de plusieurs symptômes, mais qui en fait peuvent être pensés sous le principe d’une analyse de ce que pourrait être la post-modernité historiquement. En effet J. Bessière critique le fait que la littérature se soit enfoncée dans un jeu sur elle-même : mise en question de sa forme, auto-réflexion sur soi du sujet écrivant et abandon de la confrontation au réel, etc… On reconnaît là un double trait de l’ère post-moderne : d’un côté le passage au relativisme des jeux de langage, et de l’autre une forme de narcissisme qui se serait immiscée de la dimension sociale à la dimension de la littérature. De même si on considère le premier symptôme posé par l’entretien de J.M Robert et de R. Millet, on s’aperçoit que la perte du critère de jugement, à laquelle correspond alors une forme de prétention individuelle à pouvoir se poser soi-même comme critère, est dans la lignée de la critique de la post-modernité, en tant que lieu de l’égalisation des différences, relativisation absolue des principes, hégémonie du sujet du point de vue du jugement par rapport à un critère réfléchi rationnellement, etc… On le perçoit, alors qu’ils établissent une ligne de ce que serait généalogiquement la vérité en littérature, donc le vrai roman, ils traduisent le malaise de voir que l’on ne voit plus historiquement cette ligne apparaître, de sorte qu’il semblerait que cette ligne constituant le méta-récit de la littérature, ait disparu dans la fragmentation des micro-récits, de micro-territoires littéraires. Ce qui renvoie finalement au deuxième symptôme qui est indiqué dans l’entretien : internet. Car en effet, et là on perçoit bien l’appréhension de Francis Marmande, internet serait bien le lieu d’une circulation illégitime de la littérature, pouvant mettre en péril la fragile structure éditoriale du livre, notamment qui a pignon sur rue, ou bien qui s’affiche régulièrement en tête de gondole. Internet, et c’est maintenant de plus en plus évident, est caractéristique de ce qui a pu être dénoncé sous le concept de post-modernité. Dimension d’expressions multiples, où de nouvelles hiérarchies se font/défont [lieu donc d’une archi-mémoire amnésique], où des expériences diverses se constituent, où s’assemblent des communautés aussi bien de lecteurs que d’écrivains, où la subjectivité constitue sa propre fiction d’existence, et qui paraît à F. Marmande comme le couteau saignant peu à peu la réalité du livre, la force du roman.

[Chronique] Philippe Forest, Le Roman, le Réel et autres essais

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , — Fabrice Thumerel @ 14:17

Pour une nouvelle écriture du Je
Cette autre contribution à la réflexion actuelle sur le roman s’inscrit à l’encontre de celle menée par Jean Bessière, qui, sous l’enseigne de l' »autofiction », disqualifie toute écriture de soi pour son manque d’universalisme : d’après lui, ces récits à la première personne ne recyclent l’autotélisme textualiste des dernières avant-gardes historiques que pour justifier le repli égoscriptocentrique. Et pourtant le constat initial de Philippe Forest semble aller dans le même sens : reprenant à son compte la définition péjorative du postmoderne comme avènement de la post-histoire et de l’individualisme, il dénonce l »ego-littérature » comme « exhibitionnisme psychologique » (115), « régression vers le naturalisme de l’intime, le narcissisme inquestionné d’une protestation personnelle » (195).

Cependant, de cette « ego-littérature » à laquelle a fini par se réduire l' »autofiction » en vogue (et il conteste l’annexion dans l’autofiction d’une écriture de soi aussi originale que celle d’Annie Ernaux), l’écrivain et essayiste distingue le « roman du Je », dont il décline la généalogie non exhaustive : de Breton, Aragon et Céline à Cixous, Jouffroy ou Quignard, en passant par les nouveaux romanciers (Robbe-Grillet, Simon, Duras), les oulipiens (Perec avant tout), les avant-gardes des années 60-70 (Barthes, Sollers, D.Roche,Henric) et d’éminentes figures contemporaines des littératures étrangères (Philip Roth, Peter Handke, Kenzaburô Ôé, Gao Xingjian). Contrairement à ce qui se passe dans l' »ego-littérature » à la mode (ou dans l’autofiction désormais), il ne s’agit pas de donner de sa vie une représentation mensongère et de confondre vraisemblable et réalité sous le vocable de « vécu », de souscrire à l’illusionnisme naturaliste pour se (ré)conforter dans une prétendue expression de soi (solipsisme narcissique), mais de se laisser emporter par le mouvement de dépersonnalisation qui fait se confronter au sein du texte « le support nécessaire d’une expérience dont s’absente le sujet » et « l’impossible réel » (138).

Pour un réalisme négatif

A la suite de Lacan et de Bataille, Philippe Forest assimile en effet le « réel » à l' »impossible », ce qui n’est pas sans conséquence sur sa vision du roman, puisqu’il conçoit un réalisme négatif proche de celui que défend Christian Prigent depuis plus de trente ans : se mouvant « dans cet espace entre sens et non-sens qui n’appartient ni à la philosophie ni à la poésie », le roman vise « la représentation de l’irreprésentable » (45), c’est-à-dire le « réel » comme envers des discours légitimes. Mais s’il évoque l' »obscénité » et l' »idiotie » de ce « réel », il ne va pas jusqu’à se rattacher à la littérature carnavalesque.

Au reste, se situant entre un neo-naturalisme hégémonique et un neo-formalisme qui se caractérise par le virtuel et le ludisme, le critique-écrivain revendique l’héritage des dernières avant-gardes historiques, mais sans renoncer à la fonction heuristique de la littérature humaniste et sans adhérer à une quelconque illisibilité. (De ce point de vue, il est plus proche d’Ernaux que de Prigent).

On notera enfin que la démarche critique de Philippe Forest, bien que se présentant comme moins ambitieuse que celle de Jean Bessière, est cependant plus rigoureuse et plus efficace. Car l’avantage de l’approche immanente est de ne pas chercher à masquer la part subjective derrière un objectivisme théoriciste : « Loin de prétendre à l’objectivité ou (moins encore) à la scientificité, la parole critique relève évidemment d’une fiction qui vise à fonder après coup la conviction personnelle dont elle procède et à laquelle elle prétend pourtant aboutir » (14-15).

7 février 2007

[Chronique] Jean Bessière, Qu’est-il arrivé aux écrivains français ?

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , — Fabrice Thumerel @ 9:38

Paradoxes
Théoricien de la littérature et professeur à la Sorbonne, Jean Bessière soulève une série de paradoxes dans un court essai au titre symptomatiquement provocateur : la littérature contemporaine, soutenue par la critique journalistique, se revendique à la fois comme actuelle et moderne, autonome et historique; fidèle aux dernières avant-gardes (autotélisme textualiste et déconstructionnisme), elle privilégie cependant une conception substantialiste de la littérature qui ne donne du monde qu’une représentation délimitée par un contexte et un sujet particuliers, n’ayant de cesse que d’asseoir sa lisibilité sur la refondation d’un « sujet » et d’un « réel » posés comme allant de soi, et de préserver l’autorité du sujet écrivant, mais sans remettre en question la représentation même; quant à la critique savante, elle cherche à concilier le positivisme de l’histoire littéraire et le formalisme textualiste…

Fustigeant le conservatisme de la littérature et de la critique contemporaines, il montre comment, en quête de légitimation, les écrivains et les critiques se réapproprient des normes datées : la réduction du « contemporain » au « moderne » explique le culte voué aux « grands écrivains » des deux derniers siècles et le triomphe de la « reprise » – titre du dernier roman de Robbe-Grillet dans lequel il voit un texte fondateur de ce nouveau siècle. Il s’attache ensuite à mettre en évidence l’imposture de la « littérature puissance », c’est-à-dire d’une littérature hypostasiée chargée de pallier la perte de la référentialité et la désymbolisation d’un art jadis majeur.

Qu’est-il arrivé aux universitaires français ?

Pour intéressante qu’elle soit, la réflexion de Jean Bessière pose problème. Tout d’abord, on ne peut qu’être surpris par la démarche : là où l’on se serait attendu à une certaine objectivation théorique et historique, en fait nous n’avons affaire qu’à une critique normative, qui a certes le mérite d’exposer clairement, voire compulsivement, ses présupposés avant de se répandre en blâmes et éloges. Alors qu’il prend pour cibles essentielles le minimalisme et l’autofiction, sa préférence va à toute écriture de la déréférentialisation, qu’il s’agisse du nouveau réalisme de Volodine ou de Houellebecq, du littéralisme néo-avant-gardiste (Novarina, Chevillard), ou des littératures policière (Manchette, Jonquet, Dantec…), de science-fiction (Dunyach, Andrevon, …), de la Shoah et de la (dé)colonisation (Semprun, Glissant, Chamoiseau, Confiant, Cixous, N’Diaye…).
En outre, on pourrait retourner à l’encontre du théoricien les reproches qu’il adresse aux écrivains et critiques d’aujourd’hui : le nominalisme et la méconnaissance du contemporain. Car on trouvera pour le moins étonnant que bon nombre de développements illustratifs se réduisent à des listes de noms et que prédominent des oeuvres réputées dans le champ commercial ou semi-commercial. D’où les erreurs de jugement et de perspective : faut-il englober sous la bannière de l’autofiction toutes les écritures de soi ? Peut-on sérieusement affirmer que les poètes d’aujourd’hui réinvestissent l’écriture manifestaire ? Peut-on mettre sur le même plan Volodine, Houellebecq et Littell ? Est-il légitime de consacrer six pages à Jonathan Littell alors que rien n’est dit sur Valère Novarina ou Eric Chevillard ? Est-il légitime que la critique savante entérine les valeurs commerciales ? Est-il légitime que la critique savante méconnaisse à ce point des oeuvres contemporaines aussi importantes, du point de vue de leurs apports formels et thématiques, que celles de Beurard-Valdoye, Blaine, Cadiot, Desportes, Fiat, Hubaut, Luca ou Prigent, pour ne citer que quelques noms ?
Et quand on sait que, depuis une dizaine d’années, de plus en plus d’universitaires empruntent la même voie, on peut aussi retourner à l’auteur sa propre question : « Qu’est-il arrivé aux universitaires français ? »

24 janvier 2007

[Chronique] Perspective sur une opération poétique [à propos de JP. Michel]

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , , , , — Philippe Boisnard @ 16:08

[présentation du livre d’entretiens de JP. Michel]
jpmichel.jpg S’intéresser ici à Jean-Paul Michel, et à ce livre d’entretiens, c’est non pas revenir sur toute l’oeuvre de cet auteur, connu tout d’abord par son pseudonyme Jean-Michel Michelana, mais c’est bien plutôt mettre en évidence l’opération d’écriture qu’il définit et qui loin de se réduire à ses propres contrées littéraires, en liaison avec le surréalisme initié par sa rencontre très jeune avec Breton, pose des questions très pertinentes sur la question de la construction du poème, notamment et surtout pour le Dépeçage. Le travail de Jean-Paul Michel, tel qu’il le présente dans les entretiens faits avec Michaël Sebban, porte sur la question de l’expérience littéraire : non pas seulement expérience du nouveau, mais expérience de la littérature en tant qu’expérience de soi, endurance de son propre temps comme celui de la bio-graphie des marques de l’existence.
En ce sens plutôt que d’envisager la littérature de JeanPaul Michel, littérature qui se veut salvatrice, qui par son lyrisme, notamment dans Beau front pour une vilaine âme, se noue autour d’une réconciliation post-hölderlinienne au divin, il s’agira plutôt de saisir l’opération poétique que pose JP. Michel lorsqu’il publie Le dépeçage comme l’un des beaux arts. Car si JP. Michel n’appartient pas apriori aux dimensions poétiques que nous explorons habituellement, cependant ce qu’il explique dans ces entretiens n’est pas sans faire écho avec Ecrit au couteau, de Christian Prigent. Ainsi, cet article tentera davantage de voire formellement un certain type d’opération poétique, que de mettre l’accent sur la teneur des poèmes de JP. Michel.

Question de signatures
Jean-Paul Michel, s’il est parfois peu reconnu sous ce nom, ou si l’on pense davantage aux éditions William & CO qu’à son propre travail, c’est qu’il a écrit ses premiers livres, comme il l’explique lui-même, sous le pseudonyme, “Michelena”; l’utilisation du pseudonyme permettant selon lui “une distance expérimentale”.
Se référant à Kierkeggard, qui signa de plusieurs noms ses livres, JP. Michel explique en effet que chaque livre pourrait être signé par un nom différent, au sens où chaque livre est une sorte de fragment condensé d’un état en présence et non pas une unité synchronique rassemblant sous ses termes la diversité possible des êtres de soi constitués. “La permanence d’un nom unique comme “signature” a déjà quelque chose de trompeur, eu égard à la discontinuité réelle qui sépare les ouvrages, les états du sujet, les moments d’une vie”.
Chaque texte est ainsi l’ouverture d’une personnalité, d’une façon de s’ouvrir au monde. Par le texte JP. Michel sait que c’est la totalité du sujet qui se remet en cause, qu’il n’est pas unité transcendante, démiurge voyant la totalité de l’oeuvre dès son amorce, mais bien le réel immanent de l’écriture. L’écriture est le réel de la subjectivité qui se donne à elle-même dans l’acte d’écriture [On retrouve ici ce qu’avançait Breton quant à l’écriture comme espace de déforclosion de soi et d’un ordre plus réel que l’apparence d’ordonnancement donné par la rationalité]. Ainsi la signature en haut du livre, qui signe le texte, ne devrait pas être l‘unité décontextualisée et légale de la propriété, mais toute signature devrait être cet éphémère condensé immanent qui a été en jeu dans l’acte même d’écrire cela et non pas autre chose. “Mon mouvement me porterait très aisément à utiliser un nom nouveau à chaque livre. Cela n’irait pas dans le sens de la continuité de l’affirmation d’un personnage mais plutôt dans la remise en jeu, à chaque fois, de cette fiction d’une permanence”.
Écriture d’emblée envisagée comme empreinte de soi, comme cet espace où l’on peut se saisir, se comprendre, penser un ordre des choses, autrement que les choses nous sont présentées.
En posant cette hétérogénéité de soi en soi, il marque là un trait spécifique de son propre travail d’écriture : la reprise de soi. En effet, et c’est bien là ce qui se signe dans Le dépeçage, l’hétérogénéité de soi est propice à l’affrontement de soi, à sa propre déconstruction critique. La particularité du Dépeçage, comme nous allons le comprendre, tient au fait que ce serait en quelque sorte une étape de solve, de dissolution, où doit se faire la plus grande acuité possible du regard sur soi.

28 octobre 2006

[chronique] Mar/cel Duchamp 2 temps 1 mouvement de Jacques Sivan

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , , , — Philippe Boisnard @ 15:10

>> Introduction à une politique du ready made, à propos du Mar/cel Duchamp de Jacques Sivan.
sivan_duchamp117.jpgPour comprendre pour quelle raison, Michel Giroud a eu tout à fait raison d’éditer ce petit livre de Jacques Sivan sur Duchamp — même s’il n’échappe pas à certaines critiques —, et avant d’en venir à celui qui a signé le ready made dans l’histoire de l’art du XXème siècle, il est nécessaire de faire un détour, car tout est bien dit dans le titre de ce texte : deux temps un mouvement.

Jacques Sivan s’intéresse depuis longtemps à Duchamp, cela apparaissait déjà en fin de sa Machine manifeste , dans le dernier chapitre, appelé Duchamp premier poète plasticien ou l’identité optique de MAR/CEL [repris et approfondi en première partie de Mar/cel Duchamp]. Au-delà de la reprise de cette graphie dans son dernier livre aux presses du réel, ce qu’il est important de situer, c’est que ce rapport à Duchamp s’inscrit dans la question de l’optique que poursuit maintenant depuis 20 ans Jacques Sivan, et ceci en liaison avec une interrogation sur l’identité. C’est en ce sens que nous pouvons rappeler ici quelques uns de ses livres : Album photos (éditions Atelier de l’Agneau) ou bien Grio, village double (ed. Al Dante), ces deux textes articulant la question de la photographie avec celle de l’altérité/identité.
Dans Grio, village double, [et il n’est pas anodin de parler de ce texte, au sens où la partie centrale du livre publié aux Presses du réel, est une création qui renvoie et poursuit d’une certaine manière à Grio…] on suit la question du dédoublement de Jacques devenant JAKE à travers la question de la vision, de la vision comme prisme qui se réfléchit dans un tourbillon : « pui premièr AKSION / monde é JACQUES ki / prinsipunivèr / (…) / pui mintiintournoiman sur luimèm an / vizionkréater ». Jacques Sivan, et ceci il en témoignait déjà dans son texte paru chez JAVA sur Roche, travaille à la compréhension non pas de la saisie du réel [d’où sa différence affichée par rapport aux théories modernes défendues entre autres par Christian Prigent], mais au fait de savoir en quel sens l’univers en tant qu’identité absolue, n’est et ne peut être que selon la relativité des points de vue qui en accomplissent la présence à partir de la confrontation au langage, au point que d’absolu de l’univers et donc du réel, il n’y a pas autrement que dans le texte se dépliant, s’ouvrant comme l’infini différence du même qu’il est lui-même. Jacques n’est Jacques que parce qu’en effet il y a cette différenciation (JAKE) qui en formule tout à la fois la mêmeté et la différence : « sou forme du double / DOUBLE réplike ègzakte / pour pèrmètr a JAKGERMJACQ ».

sivan_roussel122.jpgLes questions de l’optique et de l’identité (donc du rapport de désignation aux/des choses) sont donc centrales dans l’approche de Jacques Sivan, et sont donc les médiations qu’il choisit pour comprendre Marcel Duchamp : 1/ dans son premier texte il s’interroge sur la formation des machines optiques chez Duchamp, et en quel sens elles impliquent une réflexion sur le rapport entre « l’identité imperceptible » (p.9) de ce que pourrait être par exemple les couleurs de La mariée… et leur désignation. 2/ dans son second texte, se focalisant davantage sur la création du ready-made, il en analyse spécifiquement la réalité et ceci en rapport avec l’écriture ready-made de Raymond Roussel, qu’il connaît bien, ayant permis la réédition chez Al dante des Nouvelles impressions d’Afrique.

Ainsi, l’angularité que choisit Sivan est celle de cette mise en tension du rapport entre d’un côté ce que l’on appelle communément le réel et de l’autre la réalité dans laquelle nous sommes phénoménalement immergée, et ceci en suivant une lecture de Duchamp. Il montre ainsi que pour Duchamp, le rapport entre ces deux dimensions n’est pas celui d’un rapport de rupture, autrement dit en terme plutôt lacanien, n’est pas celui du rapport d’une brisure du langage sur l’indicible du réel. Dans son premier texte, il explique parfaitement que pour Duchamp, si « la vraie couleur, elle, ne recouvre pas la surface. Elle est matière énergétique, donc éclairante, de l’élément qu’elle constitue et anime » (p.29), alors « il y a une certaine inopticité » (Duchamp) de celle-ci, amenant que le rapport pur à elle, se fait avec ce qui est la couleur pure pour nous : le mot « la couleur ». « Paradoxe suprême donc, la vraie couleur, la couleur de toutes les couleurs, la couleur naturelle est celle de la langue » (p.31).

Ce qui relie les deux, c’est l’infra mince, qui est le passage de l’un à l’autre, non pas suivant le régime déterminé de la rationalité [ce qui n’est qu’une des polarisations possible dans le possible co-existentiel des deux dimensions], mais en tant que pur lieu des possibilités relationnelles. « Le possible est infra mince » (Duchamp).

La seconde partie théorique approfondit et poursuit ce qui a été ouvert en première partie, en interrogeant la logique de constitution du ready-made et en réfléchissant ce que pourraient être des mots ready-madés. En montrant d’emblée la différence avec la définition de 1934 de Breton (« Objets manufacturés promus à la dignité d’objet d’art par le choix de l’artiste »), Sivan met en évidence de quelle manière le ready-made est une machine optique ontologiquement établie chez Duchamp; même si certaines polarisations sociales ou politiques [tels les identités signifiés des célibataires de La mariée…] viennent exemplifier certaines dimensions intentionnelles liées au monde déterminé. Le ready-made est, par l’inintérêt de l’objet [ou encore l’indifférence intentionnelle qu’implique l’objectalité]. « Le choix de ces ready-mades ne me fut jamais dicté par quelque délectation esthétique. Ce choix était fondé sur une réaction d’indifférence visuelle, assortie au même moment à une absence totale de bon ou de mauvais goût… en fait une anesthétise totale » (Duchamp). Inintérêt qui ouvre au jeu de miroitement indéfinie du langage avec lui-même. Ceci, Sivan l’établit dans la mise en rapport de Brisset, qui avec Roussel étaient les deux écrivains les plus admirés par Duchamp, au sens où ontologiquement les mots ne sont que l’indéfini différenciation du mot en lui-même et par lui-même.
Cette analyse peut nous permettre de comprendre — si on l’approfondit et en tire des implications pragmatiques — l’écart entre les ready-mades actuels ou qui ont succédé à à l’ouverture duchampiennel et l’idée du ready-made de Duchamp. Dans beaucoup de ready-made, ce qui a été oublié c’est la modalité « d’anesthésie » dont fait mention Duchamp, à savoir le choix d’un objet avec lequel nous sommes en relation d’indifférence. Les nombreux ready-made actuels que nous pouvons voir, sont établis selon des modalités et des intensités impactuelles définies et qui correspondent à des situations affectuelles aussi bien politiques, que sociales ou économiques [ils sont donc des exemplifications de déterminations existentielles et symboliques précises]. Alors que Duchamp, en choisissant un objet indifférent, ouvre à la possibilité de sa variation infinie par sa mise en situation, les ready-mades polarisés sur des objets à forte signification, referment le champ des possibles, et établissent des connectivités définies. C’est en ce sens que s’établit des ready-mades qui interrogent des jeux virtuels de sens [ready-mades polarisés], ce qui va déterminer très spécifiquement les choix d’objet; de l’autre le ready-made duchampien est seulement lieu de l’infra mince, de la possibilité de variation infinie des intentionnalités à l’oeuvre dans la rencontre du ready-made. La modalité actuelle des ready-mades est critique, et leur impactualités est réfléchie en tant que devant créer des court-circuits au niveau des relations établies entre les significations sociales, économiques, etc… La modalité ouverte par Duchamp n’est pas critique, mais productrice, constructrice de discours. Et ceci tient à l’ironie du jeu dans lequel il nous entraîne : le choix d’un objet propre au non-choix, ouvrant le langage en lui-même, celui-ci devant enduré le non-choix dans l’indétermination propre au mot qui désigne la chose. Si chez Duchamp, le choix est ouvert infiniment à la discussion entre les prétendants (celle des célibataires face au nu de la femme), au sens où il serait établi sur une esthétique de l’indécidable pour reprendre ici la réflexion de Marc Décimo (Le Duchamp facile, Presses du réel); la perspective de la polarisation est la mise en dispositif seulement d’un ensemble possible de discours, à commencer par celui qui est démonté, mis en critique. Dès lors on peut comprendre que dans la référence généralogique parfois revendiquée à Duchamp, il y aurait sans doute des écarts à définir, des ruptures, voire même je le pense certaines formes d’incompréhension du projet de Duchamp.
Ce qui fait la force de cet essai, tient au fait de l’angularité personnelle choisie par Jacques Sivan, et de là du rapport d’affinité qui anime sa recherche. C’est ce qui apparaît explicitement avec la partie qui sépare les deux analyses, qui est une création revenant sur la question de l’écart entre Jacques et JAKE, au sens où le travail mo(t)léculaire de Jacques Sivan est relié à ce qui a été ouvert par Duhamp ou Roussel : les mots ready-made. Mais cette angularité personnelle on la perçoit aussi par les choix théoriques, les références, et en cela une certaine forme de polarisation sur Duchamp qui n’enveloppe pas, d’autres formes de questionnés. En ce sens, c’est là sans doute sa limite, Jacques Sivan n’en vient pas à une réflexion par exemple politique, comme j’ai essayé de l’initier ici.lyotard_duchamp.jpg Restant au niveau de la seule ontologie du ready-made duchampien, il n’ouvre pas à la question précise de son implication dans le champ concret des institutions symboliques aussi bien artistiques, que politiques ou sociales, ce qui aurait pu être pertinent au regard par exemple de la réflexion ouverte en son temps par Jean-François Lyotard dans Les Transformateurs Duchamp.

9 octobre 2006

[Chronique] L’Angélique et l’obscène de Hervé Castanet par Philippe Boisnard

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 7:10

[+ présentation du livre de Hervé Castanet]

witkin1.jpgJoël-Peter Witkin nous pose face à une incongruence. L’enfant abeille de 1981, nous y confronte. Incongruence de la symétrie, incongruence du sujet dont il est question là : enfant-adulte, au sexe visible, masqué, tronc dépourvu de bras, aux seuls membres constitués de cercles concentriques, asymétriques. Et si les photographies de Joël-Peter Witkin travaillaient en cette fêlure de la symétrie, dans l’écart entre ces deux circularités? Et si les oeuvres de Witkin avant d’être interrogées au niveau de la visée de leur auteur étaient à penser d’abord et avant tout à partir de l’effet qu’elles accomplissent sur notre regard? Non plus à partir de leur fondement mais selon l’incongruence entre celui qui voit et ce qui est vu, l’incongruence peut-être en définitive posée dans la photographie, provoquant dès lors une forme de pensée incongrue, voire scandaleuse dans celui qui regarde ?
Hervé Castanet écrivant sur Witkin, commence d’emblée par poser les conditions épistémologiques et psychanalitiques du rapport que l’on peut avoir à son oeuvre. Non pas psychanalyse appliquée à l’oeuvre, devant tirer les fondements inconscients de l’auteur à travers l’oeuvre, mais davantage psychanalyse impliquée, qui « oblige à une rigoureuse politique des conséquences — soit que les artifices des semblants et les constructions de simulacres ne peuvent faire l’économie d’un réel à l’oeuvre » (p.8). De quoi s’agit-il donc ? Au lieu de focaliser sur l’artiste, il s’agit de saisir en quoi elles font effet, dès lors de saisir dans le regard même de celui qui regarde ce qui s’y passe, et en ce sens pour un psychanalyste non pas d’appliquer le speculum sur la photographie, mais de l’impliquer dans l’effet que la photographie accomplit pour celui qui la regarde. Non plus extériorité, mais conjugaison et relation. Hervé Castanet développe cette approche à partir de celle que Freud eut, lorsqu’il décrit sa relation au Moïse de Michel-Ange : « je voulais les appréhender à ma manière, c’est-à-dire me rendre compte de ce par quoi elles font effet » (p.11).

Il s’agit donc de saisir un effet et non pas une cause inconsciente. Donc de se détourner de ce qui est revendiqué en tant que démarche propre, explicitée par le photographe, ou de ce qui est projeté en tant qu’étant sa démarche. Ange ou démon, en ce sens peu importe, car il ne s’agit pas de saisir cela. Mais tout au contraire, comme le précise par la suite Hervé Castanet, de comprendre la photographie en tant qu’écriture, qui si elle a sa littéralité, cependant dans ses marges visibles, implique une densité littorale pour reprendre ici le vocable de Lacan : n’est pas seulement pensé l’automaton de l’oeuvre, sa présence articulée, mais est pris en vue ce qui la borde mais qui reste invisible, ce qui la borde : ratures, cassures, silences. En bref en un sens lacanien, le réel sur lequel se brise le langage, le réel qui ne saurait être repris (dialectique) dans la positivité de la représentation. « Est litttoral ce qui dessine les traces silencieuses de cette cassure… au bord du trou » (p.15).

C’est pourquoi, voulant inscrire dans son essai cette littoralité qui en lisière d’oeuvre sous-tend la littéralité des photographies de Witkin, Hervé Castanet travaille à des approches très précises de deux oeuvres surtout : 1/ Le prince impérial, et 2/ Homme au chien.

Ce qu’analyse Castanet, c’est en quel sens, Witkin, voulant dépasser la construction de la représentation sociale du corps, qui véhicule en elle des normes et cela selon le pouvoir propre de ses instituants symboliques, au lieu de tendre vers le désoeuvrement d’un réel violent qui romprait avec toute logique de construction (immanentisme corporel des avant-gardes) justement sur-détermine par sa photographie ce qui était de l’ordre social dans des mises en scène ultra-sophistiquées, qui exigent pour lui de plus le geste d’une réécriture à même la photographie. « La dénonciation des semblants passe par d’autres semblants théâtralisés » (p.27) [et selon une telle perspective on pourrait compreendre l’intérêt problématique qui lie Castanet à l’oeuvre de Prigent, qui scripturalement me paraît tenir du même ressort que celle de Witkin] . Le fait de montrer qu’il y a une négativité à l’oeuvre dans la représentation sociale, ne tient pas au dévoilement de cette négativité, mais au fait de laisser se produire non pas seulement une nouvelle construction, mais aussi tous les effets littoraux de cette négativité. Et ceci en direction de quoi ? En direction d’une esthétisation de la création de Dieu — ce que revendique Witkin lui-même — en tant qu’elle nous impose une pensée incongruente : la monstruosité dévoilée en sa beauté, car ce n’est pas tant la construction humaine qu’il s’agit de voir [ce qu’il déconstruit dans ses tableaux, reprenant certaines oeuvres et les transgressant par la déconstruction de leurs logique signifiante], et donc ses limites posées comme lois de représentation, mais « que la réalité de la chair vivante ou morte est une création de Dieu » (Witkin). Ce qui signifie que la photographie présentant une hyper-esthétisation déplace l’enjeu de toute reprise du corps : non pas le neutraliser dans les stratégies représentationnelles, mais permettre par ses stratégies de re-trouver ce qui est perdu dans toute représentation. Et c’est en ce sens que la photographie de Witkin tente la conquête d’une fondamentale incongruence pour le regardeur : un déplacement des acquis de la représentation. Mais c’est aussi en ce sens, tel que le montre in fine Hervé Castanet, que Witkin ne peut s’affranchir du jeu de l’obscène dans l’avènement d’une identité qui en viendrait nier la réalité incongruente, tel qu’il l’explique à partir des photographies du trans-sexuel opéré Maria Harrow. Si le modèle de l’Homme au chien est pré-opératoire, et impose au regard cette instabilité de ce qui est vu, Maria Harrow justement transcende par le sexe qui creuse l’ancienne place du pénis l’oscillation de son genre en réalisant la nouvelle identité de son être, venant ainsi rompre une certaine forme d’inquiétude de ce qui là est vu.

Ainsi Witkin pour Castanet ouvre à une théologie de Dieu dont la création loin de renvoyer au cosmos, à la perfection éternelle, est celle du mal. « Il montre à Dieu ce que ses propres créatures peuvent faire d’ans l’horreur, l’abject (…) Il offre à Dieu les formes (=le mal) de sa création ».

22 mars 2006

[Chronique] Ce qui fait tenir de Christian Prigent

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 4:48

En 1996, dans Rien qui porte un nom, Christian Prigent expliquait que ce qui amène à faire de l’art tenait, primo, au fait qu’on « ne se satisfait pas des représentations qui nous informent du monde« , au sens où « l’expérience que l’on fait du monde y reste innommée« ; deuxio, au fait de l’incadrage, ou du décadrage qui enserre les choses en permanence dans son instabilité et l’insensé du présent; tertio, au fait que la langue de l’art soit cet insensé lui-même, cette déstabilisation. Fin 2005, publiant Ce qui fait tenir, Prigent réinterroge la question de l’art et de la peinture notamment, exprimant d’emblée le fait qu’un « tableau est un piège à prendre l’impossible, un miroir non pas du réel configuré, mais du réel comme impossible à prendre au miroir« , c’est pourquoi il soulignait dès 1996, que « les couleurs sont débarrassées de tout rôle mimétique et de toute valeur symbolique« .
Ce qui fait tenir se présente donc comme un texte qui poursuit l’analyse de la modernité pour Prigent, modernité qu’il pose de plus en plus ontologiquement, et qui s’articulerait selon le fait que l’homme pris dans sa finitude se trouverait dans l’impossibilité à pouvoir prononcer certaines choses, certains phénomènes, autrement qu’en se posant dans l’accidentalité, l’insensé de certaines formes d’articulations : leur aporie. Prigent dès le début de son livre accentue la définition de la modernité : elle ne provient pas d’un innommable, d’un imprononçable, mais de la finitude ontologique de l’articulation humaine. En ce sens il se pose bien en rapport avec la modernité inaugurée avec le XVIIème siècle, puis avec la fin de la chose en soi, et la position critique de la philosophie kantienne, tout en se déplaçannt de toute suprématie de la raison, en faveur d’une certaine sublimité qui apparaîtrait par l’art et la littérature/poésie.
Ce qui fait tenir est ainsi un livre qui ne quitte pas l’horizon des textes précédents, meme si comme nous allons le voir, il inaugure une forme qui n’était pas conventionnelle chez lui : la jonction, juxtaposition, conjonction de principes d’écriture qu’il ne mêlait pas habituellement.

L’essence de la modernité
Tout d’abord, pour en revenir à la modernité de Prigent : il est indéniable qu’il y a génétiquement chez lui, un déplacement qui s’effectue et qui le conduit peu à peu même, à certains dépassements des thèses qu’il posait auparavant : quand on considère, Une erreur de la nature, ou bien Ceux qui merdrent, il est évident que la critique dans laquelle il se situait tenait davantage au fait que le langage conventionnel et sa duplication par une mimésis sociale, comme la représentation institutionnalisée, empêche de toucher la chose qui se tient dans l’expérience. L’insistance tient au fait du voilement et la critique implique dès lors la possibilité d’autres formes d’expression en tant que non voilement. Cette critique était corrélative pour une part de son ancien engagement en tant que révolutionnaire mao. Le déplacement qui se produit et qui est patent dans ce dernier livre tient au passage à une constitution ontologique de la puissance de représentation de la part de l’homme. L’analyse qu’il conduit immédiatement est celle d’un tableau décrit par Proust.
C’est en ce sens que Prigent en arrive depuis quelques années à poser les fondements de la modernité et des avant-gardes : non plus faire face à la négativité du sans nom, mais par une réflexivité, rencontrer la négativité qui nous anime, négativité qui n’est rien d’autre que la finitude de notre appréhension possible du monde, et des moyens que nous avons pour témoigner de cette appréhension. Toutefois, cette mise en évidence reste encore difficile en son articulation du fait que lui-même n’a de cesse d’osciller entre cette énonciation et de l’autre la thèse lacanienne classique (qu’il énonce et répète depuis les années 70) : le réel c’est « le donné sensible en tant qu’il s’échappe de nos langues et que nos langues devant son défi refluent, sèchent et se fondennt dans l’habitude insignifiante des parols atones et des images apathiques »).
Pour mettre en perspective cette impossibilité du dire et de la représentation, dans Ce qui fait tenir il analyse successivement et selon des modalités différentes plusieurs auteurs, créateurs témoins de cet inter-dit au dire : Dezeuze, Scarron, Rimbaud hantant par son nom l’ensemble, Verlaine et sa difficulté justement a assumer les défis imposés par ce rapport au monde. Moderne, résolument moderne, Prigent en revient donc à saluer les anciens, en tant qu’ils seraient aussi, par leurs oeuvres, ce qui le fait tenir, ce qui permet de résister, de se densifier dans son propre travail d’écriture.
Derrière l’apport indéniable de Prigent quant à la question de la modernité, reste que certaines questions se posent : s’il est évident que l’homme est tenu dans la finitude (ce qui est déterminé comme je l’ai déjà dit par le criticisme transcendantal kantien jusque dans les apports de l’épistémologie moderne telle celle de Popper), alors ne s’agirait-il pas aussi d’interroger les langues conventionnelles, non pas selon un jugement seulement négatif, critique, mais comme la condition aussi d’un tenir, d’une tension ontologique qui seule permet aux hommes de se tenir dans l’ouverture de leur être à l’être. On retrouve chez Prigent ici l’ensemble des attaques de la modernité (des Dada aux avant-gardes des années 70) et delà une position aristocratique vis-à-vis de la langue mondaine (d’où écrire se tient souvent pour lui dans l’invention idiolectale). Or, et c’est bien là l’apport de la post-modernité, notamment de Lyotard, et d’autres encore, de penser le rapport à la langue non plus selon la vérité de l’être ou l’essence de notre être (position éminemment heideggerienne, d’où cette insistance depuis 15 ans à penser dans un horizon heideggerien de la part de Prigent) mais selon la relativité de notre ouverture. Cet aristocratisme, s’il permet à certains de se situer, cependant, ne permet aucunement par ailleurs de comprendre certaines déterminations ou conditions intentionnelles de l’homme plongé dans le monde ambiant. C’est parce que Prigent élabore une vérité de l’homme à partir de sa finitude, vérité qui se détermmine selon la limite même du langage et l’interrogation de cette limite dans des pratiques, qu’il dévalue, rejette tout autre forme ou qu’il la met en critique. Moderne, oui résolument moderne Prigent.

Question de forme
Derrière cette position récurrente de la modernité se présente avec Ce qui fait tenir un livre des plus singuliers dans l’oeuvre de Prigent. Non pas un livre critique, non pas un livre poétique, mais un livre qui allie les deux pans, ce qu’il n’avait à proprement parlé jamais fait. On le sait la question de l’hybridation est à la mode, mais chez lui ce n’est aucunement la cause de cette forme. Il se défie des modes, et il a raison. Tout d’abord définissons l’entrecroisement formel qui se joue et les stratégies représentationnelles qu’il suit : juxtaposition de textes critiques assez libres et de poésie, mis ensembles selon le recours à des titres qui renvoient soit au théatre, soit à la video.
Du théatre il est habitué, écrivant ces fictions souvent selon des unités de temps et de lieu. De la vidéo, on ne le savait pas précisément proche. La stratégie est celle d’un montage, comme s’il s’agissait de réunir au titre du livre, des rushs différents. Or, les monteurs le savent, la difficulté avec les rushs, tient à la possibilité de les faire tenir ensembles. Et c’est ici que je suis le plus critique, pratiquant moi-même depuis de très nombreuses années le montage des genres au niveau aussi bien de la textualité que de la vidéo. Le montage de Prigent apparaît un peu artificiel, et laisser ininterrogé la question même des pratiques qu’il nomme. Ainsi, lorsqu’il écrit la partie sur le lieu, chaque sous-partie du texte est composée selon un principe de tournage (panoramique, zoom, arrêt sur image). Le texte reproduisant selon une certaine mimésis les actions vidéos ainsi déterminées. Néanmoins, nous faisons face à du texte, et la matérialité n’est aucunement intterrogée à partir de ces indications, c’est bien au contraire le signifié qui est en adéquation/reproduction avec les indications. Et c’est précisément là qu’apparait l’artifice. La référence à la vidéo, comme au théatre dans le découpage général, n’est qu’une reprise, me semble-t-il, de termes sans qu’il n’y ait de réflexion sur les implications de ce qui est repris. Collage qui n’approfondit rien, n’ouvre pas aux différents plans, mais qui juxtapose. Là, il serait intéressant de voir tout à l’inverse d’autres pratiques, plus contemporaines, qui justement interrogent les rapports entre différents sites d’expression (je pense à Hanna ou à l’Agence_Konflict_SysTM). Analogiquement, il me semble que Prigent se tient dans le même porte-à-faux que ce qui actuellement touche une partie de la poésie contemporaine dans l’emploi de la vidéo : non pas une composition, mais une juxtaposition de deux ou plusieurs modalités sans qu’il y ait de relation réelle ou nécessaire entre les médiums. Ces types de travaux sont formels, et manquent la plupart du temps ce que peuvent être les questions de videopoetry, de travail d’écriture au coeur de l’inter-relation de deux médiums.
La forme que choisit Prigent ainsi me parait maladroite. Et c’est peut-être en ce sens que la relation entre les différents textes me parait artificielle, en tout cas ne pas fonctionner, comme si le principe formel avait été pensé pour coller des éléments résolument hétérogènes.

En définitive, choisissant de publier ce livre, qui croise poésie et critique, Prigent se pose davantage à mon sens dans un geste non pas de réélaboration de sa pensée, mais de positionnement de la modernité, de réaffirmation d’un horizon généalogique. Ce livre s’il permet de découvrir Dezeuze, Scarron, n’a pas la force des précédents, restant davantage dans la répétition des anciennes thèses à partir de la différence des auteurs choisis, que dans la poursuite d’une élaboration critique.

14 mars 2006

[Chronique] Caisse à outils de Jean-Michel Espitallier

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , — Philippe Boisnard @ 7:04

Jean-Michel Espitallier publiant Caisse à outils aux éditions Pocket, prenait un risque certain : témoigner de la création de la poésie française contemporaine, dans une édition grand publique, à savoir accessible à tous, alors que les enjeux de cette poésie semblent demander une certaine connaissance de l’histoire de la poésie du XXème siècle et des questions qui s’y sont tissées. Risque, dont lui-même n’était pas dupe, tel qu’il en témoigne dans sa première partie Ouvre-boîte : « Le pari n’était pas facile étant donné la grande diversité des gestes artistiques, la complexité des questions, la multiplicité des formes et des pratiques (…) Si j’emprunte parfois la casquette de l’historien, c’est qu’il me paraît difficile de prendre la mesure des formes contemporaines sans les replacer dans la continuité et les ruptures qui les ont produites, les légitiment, en expliquent les mécanismes et les apports« .
Lire cet essai, car il s’agit davantage d’un essai que d’un panorama, nécessite alors de tenir compte de ce grand écart, de ne pas voiler cette tension sous les prétextes, soit de spécialistes, soit de chapelles, qui discréditeraient par avance son effort de clarté voire de clarification de certaines questions.
Alors quel est l’enjeu précis de cette caisse ? Tient-il seulement à rendre visible les compartiments de la poésie contemporaine, les différents outils mis à disposition par les pratiques et les créations ? Cela pourrait être le cas, si nous nous référions seulement à la table des matières, si nous prenions cet essai seulement comme une taxinomie des différentes expériences contemporaines.
Mais ce serait aussi se détourner certainement de ce qui le creuse, venant indiquer non plus la simple description neutre de poésies, mais témoigner de lignes qui se construisent, s’affrontent, viennent se contredire, selon un rapport au temps, à l’histoire, à la société. C’est de cela que je voudrai parler ici.
Alors que le champ poétique au niveau des essais est dominé sans nul doute possible, depuis plus de quinze ans, par les thèses de Christian Prigent, ce qu’accomplit ici Jean-Michel Espitallier, sans le dire explicitement, c’est une réévaluation critique de la modernité prigentienne, et l’ouverture à de nouveaux horizons, dont témoigne fort peu Christian Prigent.
Que cela soit dans son dernier essai Ce qui fait tenir, ou encore dans ses articles tel celui publié dans Fusées n°8 sous le nom Encore un effort, Prigent n’a de cesse : 1/ de défendre la pensée d’une modernité poétique qui se structure sur la négativité des grandes irrégularités du langage, sur l’illisibilité (cf. ce qu’il écrit encore à propos de Scarron dans son dernier livre : « Ã‰crire, c’est alors faire injure aux écrits droits (…) inoculer là-dedans épouventable peste gangrenne » (p.52), 2/ de mettre en critique les pensées post-modernes, qui ne s’affrontent plus à cette logique, 3/ ceci en tentant de rabattre certains des auteurs de ce tournant post-moderne dans le champ de la modernité (cf. Fusées °8 : « Tout cela est bien intéressant [il parle de Fiat et Hanna]. Un peu tartarin, sans doute, dans le genre ultra-avant-gardiste. Derrière insistent lourdement, l’ombre de Burroughs, le spectre de Gertrude Stein (…) Côté théorie cela fait beaucoup de scolarité« ).
Jean-Michel Espitallier pose la possibilité de sortir de cette logique, il la met en critique en se positionnant en rapport à un tournant post-moderne, que l’on retrouve aussi bien chez Christophe Hanna que dans ce que je tente de même de mettre en place au niveau réflexion [cf. Hackt° theory(Z) dans Doc(K)S]. Mais en quel sens établit-il cette réévaluation post-moderne ?
Il accomplit son analyse dans la partie centrale de son essai : « Chronomètre, horloge, agenda » à partir de la mise en évidence de ce que c’est qu’être contemporain : « C’est parce que je suis contemporain que je vis mon temps et non le contraire » (p.137) Les questions de la poésie se polarisent sur l’époque où elle apparaît à partir dès lors, ni de la recherche d’une langue propre (idiolectale), ni de la volonté de faire surgir une propriété extra-époquale (le corps, le singulier, la pulsion, le ça, la négativité) qui serait voilée par l’époque. Bien au contraire, être contemporain selon Jean-Michel Espitallier, c’est saisir un certain nombre de questions « qui se posent mais ne me sont pas posés » (rupture de l’obnubilation du sujet), c’est intensifier des rapports logiques, politiques, sociaux, non pas en vue de trouver une part maudite, une sorte d’ipséité que la modernité rationnelle aurait voilée, mais selon le projet de les décrypter, de les mettre à jour du point de vue de leurs stratégies de domination, de diffusion, d’imprégnation. C’est pourquoi cette contemporanéité se définit en tant que tournant post-moderne. La post-modernité, comme j’y reviendrai par ailleurs, ne définit pas d’abord et avant tout une réalité époquale (même si cela peut être le cas), mais surtout la réévaluation critique des héritages qui ont défini l’histoire, selon une logique de mise à distance des méta-vérités qui l’ont structurée. Alors que la modernité poétique a opposé à la téléologie de la raison issue du XIXème siècle (Hegel, puis Husserl) une téléologie du sujet compris comme singularité et tout à la fois vérité d’une possible communauté politique (d’où la récurrence du thème de la révolution), la post-modernité ne revendique plus aucune forme de vérité/communauté, mais situe son travail comme déchiffrement des mécanismes politiques, économiques ou communicationnels qui définissent chacune des micro-segmentarités de vérité relative qui constitue la réalité parcellisée du monde occidental. Contre la performation moderne, le post-moderne tendrait à un travail critique. Contre l’idiolectal lié à l’assomption du singulier, la post-modernité poserait des langages conventionnels, issus des pôles hégémoniques de la représentation, mais cela à partir de la remédiation de leurs logiques ou de leurs contenus, selon des déplacements circonstanciels ou événementiels, selon des stratégies de déterritorialisation, sans réelle reterritorialisation dans une dimension de vérité. C’est ainsi que Jean-Michel Espitallier peut écrire : « Faisant le deuil du clivage historique entre passé et présent, le post-moderne s’inscrit en faux contre tout messianismee. L’écrivain post-moderne retourne contre eux les phantasmes d’une inspiration créatrice, raille l’esprit de sérieux et les supposés vertus politico-thérapeutiques de son travail. » (p.126)
Il était nécessaire qu’une telle entreprise puisse enfin voir le jour. Non pas qu’il faille en finir avec la modernité, mais au sens où elle permet enfin d’avoir accès à des pratiques qui hétérogènes à l’intention moderne ne pouvaient apparaître au vue de la focalisation moderne qui caractérise encore les pratiques expérimentales. Ainsi, même si Espitallier a tendance à tomber dans le name-dropping, et par moment à citer des noms qui sont peu pertinents par rapport à ce qu’il développe, il réussit à rendre visible, si ce n’est lisible, les nouvelles intentionalités poétiques qui s’élaborent. Il ne reste plus qu’à attendre maintenant des essais qui réfléchissent et approfondissent ces nouveaux horizons, qui ne seront plus de l’ordre de la caisse à outils, mais plus certainement tiendront du mécano.

20 décembre 2005

[Chronique] Wpsyché Carvalho et Morgaine, par Philippe Boisnard

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 9:22

Métaphorique de la mélancolie

Dé-position de lecture — Dans ses Ecrits, Lacan, insistait — et ceci posant l’aporie de la construction scientifique de la psychanalyse, qu’il allait de plus en plus explorer, après avoir voulu concevoir avec la psychanalyse une science exacte — sur le fait qu’il « est difficile de ne pas voir, dès avant la psychanalyse, introduite une dimension qu’on pourrait dire symptôme, qui s’articule de ce qu’elle représente le retour de la vérité comme tel dans la faille d’un savoir ». Phrase complexe, qui exprime, que la parole de cet Autre, de l’inconscient, ne se donne pas dans la mesure ordonnée d’un savoir qui se détermine objectivement selon des règles qui en permettent la pure intelligibilité et la réappropriation, mais se pose dans la présentification d’une faille qui vient creuser le savoir qui se donne en une représentation. La représentation, en tant que saisie de ce qui se présente, ainsi serait l’indice fracturé de ce qui se présentant ne peut se donner autrement que comme cette accidentalité de ce qui parle. C’est pourquoi il peut insister sur le fait aussi bien dans ses Ecrits que dans son Séminaire, que « nous trouvons aussi dans le texte même du délire une vérité qui n’est pas là cachée comme c’est le cas dans les névroses mais bel et bien explicitée, et presque théorisée. Le délire la fournit, on ne peut même pas dire à partir du moment où on en a la clé, mais dès qu’on le prend pour ce qu’il est, un double parfaitement lisible, de ce qu’aborde l’investissement théorique ». Le délire contrairement à la névrose qui se forme selon la théorie freudienne sous-jacente, par un transfert de contenu, posant tout à la fois la porosité et la séparation entre le dire révélé et le dire latent, n’est autre que le dire lui-même, mais dire qui se dit à la première personne du singulier (« Je ») posant la forclusion de sa donation pour le « moi » (conscience réflexive). Le délirant s’il dit, s’il dit bien évidemment la vérité, au sens où c’est bien l’Autre qui parle par sa bouche, ne peut revenir, se représenter cette présentation de l’inconscient pour lui-même. Et c’est bien ici la difficulté existentielle à laquelle se confronte le délirant, difficulté qui clignote, au sens où il ne l’aperçoit que par soubresaut. Étant dans la présence du dire de l’inconscient, dire qui est vérité même de ce qu’il vit, il ne peut se réapproprier ce dire (représentation) étant absolument affecté par le dire lui-même, et ne pouvant tenir sous la forme de l’objectivité un méta-discours de celui-ci.
C’est pour cela que la médiation du psychiatre ou du psychanalyste est nécessaire, comme cette présence qui permet par sa distance (l’introduction d’une intersubjectivité qui fait passer le dire du « Je » au « il » et qui dialectiquement ramène le patient au « moi ») de faire retour sur soi.


Situation — Avec Wpsyché, de William Carvalho et Manuela Morgaine, avant toute autre chose, nous faisons face à ce dispositif. Manuela Morgaine dans sa courte préface exprime ce fait. Ce qui l’intéresse dans ce travail, c’est bien cette relation entre le patient, qui se tient dans son pâtir, et de l’autre le psychiatre qui note et annote, qui retranscrit le dire qui se dit dans le pâtir du patient et qui vient en fracturer l’unité dite par un méta-discours qui en circonscrit, en creuse, en défait la forclusion, pour mettre en relation ce dire avec lui-même avec ses propres causalités :
« Pendant la consultation, William de Carvalho note, en même temps, et souvent au cours d’une même phrase, ce que dit le patient et son propre commentaire. Cela passe donc du Je au Il presque tout au long. Il note le moment où la parole est énoncée : on lui dit quelque chose et parfois, en suivant, il en dit quelque chose d’autre »
Wpsyché est donc tout d’abord un document, document de cette mise en scène de deux « dire », qui doivent in fine en provoquer un troisième par le dépassement de la forclusion du patient. Mise en scène d’un dire qui est celui du délire mélancolique qui se dit en tant que vérité lors de la séance et d’un autre dire qui est son altérité, sa re-présentation désaffectée par le passage de la première personne du singulier à la troisième. C’est parce que le psychiatre justement n’est pas affecté par le dire de l’inconscient (quoi que…) qu’il peut tenir cet autre dire. Le 3ème dire devant alors se constituer dans le retour sur soi du « Je –patient » à un « moi-patient », et donc se décider dans la reprise du dire de l’Autre qu’il est sans distance, au dire de soi d’une conscience qui a fait la différence entre cet Autre de soi et soi.
Mais Wpsyché n’est pas seulement cela, et il est nécessaire immédiatement de le souligner. Certes, on aurait pu désirer que cela ne soit que cela, à savoir la donation non intermédiée (filtrée) de cette relation entre les patients et William de Carvalho (cela aurait une aventure éditoriale immense : 1500 dossiers sur 15 ans). Mais justement un autre choix a été fait, qui amène que nous ne faisons pas face véritablement à un document, du fait qu’il y a eu la survenue d’un autre filtre, qui n’est plus celui propre à l’unité documentaire, mais qui en est hétérogène au niveau de l’intentionnalité : celui de Manuela Morgaine, qui est écrivain et artiste, et qui s’est proposée comme fin de : « tailler dans la masse des pages (…) » de « chercher l’or dans la mine de plomb » de « souligner la métaphore de part et d’autre, pour sentir l’essence de cette langue secrète qui se parle en vase clos ».
Donc ce livre est bien une mise en scène du document, en tant que sa finalité ne tient pas à la documentation (aucun principe objectif et scientifique dans le choix des notes, mais bien plutôt un parti pris poétique), mais à questionner la formation d’un langage intersubjectif (croisé) entre le patient et le psychiatre. Avant d’analyser un peu plus la teneur de cette mise en scène, il est à regretter, que Manuela Morgaine ne semble pas connaître assez la psychanalyse, au sens, où justement, comme je le soulignais d’emblée dans cet article, et comme Lacan l’a parfaitement analysé, il est nécessaire de distinguer les déplacements propres au névrose (où alors en effet des jeux métaphoriques pourraient être observés) et de l’autre la parole du délire qui justement n’est pas métaphorique. Elle se pose dans la conception, qui n’est que peu avérée par les notes de Carvalho, que la parole du patient serait un discours de second degré (symptomatique) pour un discours de premier degré qui serait à retrouver, sans saisir (ce qui fait que le lecteur peut par moment en vouloir beaucoup plus que ce qui a été filtré) que justement le symptôme n’est pas dans cette dichotomie, mais dans l’impossibilité pour le patient à se ressaisir en tant que soi dans son discours, celui-ci étant la vérité même dite. La forclusion du discours tenant ainsi non pas à la liaison entre deux discours mais à cette impossibilité pour le patient de passer dela présentification du discours à sa représentation, tant le discours l’absorbe par l’affect qui le détermine. Justement comme l’explique Carvalho dans sa postface, la métaphore n’est pas la présentation première du patient, mais est la conséquence du passage du « Je » au « moi », à savoir elle se constitue dans la reprise de soi intermédiée par le psychiatre : « Certains patients accèdent dans cette descente aux enfers, à une lecture du monde et d’eux-mêmes qui transcende ce que nous pouvons habituellement tenter d’écrire ou de dire. (…) Je demande souvent des précisions, je ne me fie pas jamais aux mots, j’en demande l’explication et c’est souvent là que surgissent les métaphores qui nous ont intéressés ».
Ainsi, ce qui nous est proposé, c’est d’apercevoir une poétique du pâtir. Pâtir de soi du patient dans sa propre réflexivité ouverte par la médiation de la présence du psychiatre. Ce qui est ici éminemment pertinent, en-dehors des restrictions que j’ai pu énoncées, c’est qu’Al dante publiant un tel livre confronte cette réalité textuelle du dire à un ensemble d’écrivains qui ont pu publié chez lui, et qui se constituent dans un rapport à la folie et l’idiotie. A commencer par Pennequin ou Tarkos. Confrontation, qui loin de discréditer le travail de ces poètes, peut amener un nouveau regard sur leur texte, en tant qu’est aussi à saisir cette souffrance tragique qui est en eux, notamment pour Pennequin, qui depuis Dedans, nous donne à lire le détail d’un dire qui endure ontologiquement l’une des plus effroyables schizophrénie du sujet, un rapport à soi de reprise et d’abîme, où le sujet conscient certes tient bien, mais n’a de cesse de vaciller, d’osciller entre anéantissement dans la pure présentation du dire de cet Autre et restabilisation de soi. Publiant ainsi Wpsyché, Laurent Cauwet, ne peut qu’inviter à cette mise en rapport, et dès lors aussi à changer le rapport que nous pouvons avoir aussi bien à Ma langue de Tarkos que Dedans de Pennequin : ces textes ne sont pas que des livres, mais ce sont aussi les documents réels d’un vécu de sens existentiel, qui pour se réapproprier en passe par l’écriture, et certaines formes de saturations linguistiques.


Tissage des dits — Dans Wpsyché, nous n’avons certes pas la parole vivante du patient, à savoir ce que serait son flux, mais sa remédiation par le psychiatre. Et d’ailleurs, si on quantifie les paroles à la première personne du singulier (patient) et les paroles à la troisième personne (notes, méta-discours de Carvalho), on s’aperçoit très rapidement, qu’il y a davantage de ces dernières adresses que de celles des patients. Voire, certains fragments ne retranscrivent que le métadiscours du psychiatre.
« 74 — les yeux mouillés. Vit seule avec une sorte de caillou dans la chaussure. Pleeure beaucoup. État de néant. Pas là. »
« 139— Lâche le morceau. Ne sait pas le motif de sa démarche »
« 209 — Baisse rapide d’elle-même. Tentative d’arrêt. Rien apprécier.
Mais à quatre mille mètres d’altitude. Est allée à l’intérieur de son corps où il y avait un manège
»
Ce trait caractéristique ne montre pas tant un effacement du patient que justement la constitution d’une intersubjectivié entre le psychiatre et celui-ci. Tel que l’explique Carvalho, dans sa postface, s’il est bien médiation, il est dès lors réceptacle de ce dire du patient, « il en résulte une forme particulière du dire qui n’est pas l’émanation mot à mot du patient, mais une fusion de ce qui s’échappe de lui et de ce que je construis déjà dans mon inconscient ». Carvalho, s’il n’est pas dans le pâtir de ce qui travaille au cœur du patient, ici dans ce texte la psychose mélancolique, toutefois, lui aussi il est en prise avec lui-même, lui aussi se révèle, se découvre par ce dire qui l’atteint et qu’il doit remédier afin que le patient puisse dépasser la forclusion qui l’empêche de se réapproprier sa présence en tant que sujet.
Ce que vise, Carvalho et Morgaine, à partir de cette recension, de ce filtrage, c’est de donner un portrait à la mélancolie en tant que psychose. De montrer comment la mélancolie trouve accès au langage et à ses articulations. Ce qui est frappant dans toutes ces notes, c’est à quel point le regard du patient apparaît pour Carvalho. À de très nombreuses reprises, il le décrit, il en esquisse les traits caractéristiques :
« 7— yeux clairs »
« 17— yeux bleus »
« 38 — yeux bleus un peu fixe »
« 98 — yeux en couché de soleil »
« 150 — yeux clairs. Cernés »
« 20 — yeux fixes. Ne parlait plus »
En ce sens, si on a bien le langage, par les remarques de Carvalho, on a aussi la représentation corporelle de la mélancolie par le regard.
Dans ce jeu des notes, peu à peu s’énonce cette condition « tragique » des patients, astreints à la suspension de leur existence par la psychose mélancolique. On découvre que la mélancolie est la source d’un enfermement du patient dans une parole qu’il ne peut se réapproprier et qui le plonge dans un univers intérieur, qu’il décrit, quand on l’amène à la réflexivité (rupture de la forclusion entre « Je » et « Moi »), selon des devenirs métaphoriques de lui-même :
« je suis une souche. Naufrage. Bombardé, pulvérisé, écrasé, dévoré, désintégré, atomisé, du matin au soir. J’ai une vie de néant. (…) Je suis momifié ».
Plus on avance dans le livre, plus on ressent pour soi-même cette astreinte à résidence des patients, plus en soi, on ressent cette difficulté d’être. La mélancolie se découvrant par cette succession, comme un effondrement du temps du patient, de la possibilité du jettement dans une temporalité à venir, étant aspiré par la lourdeur d’un présent sans désir ou encore étant empêtré dans les ramifications d’un passé empêchant toute projection de soi dans le temps. On fait l’expérience d’une forme de soumission des patients à leur propre dire, soumission que seule la médiation du psychiatre peut briser, alors qu’il en a été le déclencheur.


Wpsyché, nous entraîne donc dans les noirceurs de la mélancolie, nous en fait faire par la médiation du filtre une expérience. Certes, du fait du choix poursuivi par les deux auteurs nous n’avons pas accès à une réelle connaissance (il ne s’agit donc pas épistémologiquement d’un livre de psychiatrie), mais par l’affect des images et des notes, nous pâtissons de cette difficulté existentielle, et nous nous installons dans la position d’une écoute, où nous devenons transpassible à la réalité de ce mal

« Newer Posts

Powered by WordPress