Libr-critique

5 janvier 2020

[Chronique] Je est bien un autre (à propos de Mathieu Lindon, Moi, qui que je sois), par Jean-Paul Gavard-Perret

Mathieu Lindon, Moi, qui que je sois, P. O. L, en librairie depuis le 3 janvier 2020, 400 pages, 21,90 €, ISBN : 978-2-8180-4922-8.

Mathieu Lindon reste fidèle à sa veine « romanesque ». Et ce, même s’il ne cesse ici de changer de « moi » dans une stratégie littéraire où il cultive ses fondamentaux. Le déplacement de ce moi s’enracine dès le début du livre, là où l’écriture n’est ni une autofiction ni une histoire à proprement parler. Mais une sorte de malentendu : « Il était une fois moi, croyez en moi, s’il vous plaît, qui que je sois. » Se ressent non seulement combien l’auteur a envie d’être vu de manière différente, mais nous avec. Preuve que je est bien  un autre.

Certains peuvent n’y rien comprendre, mais c’est une conquête et une traversée. Lindon ne s’était jusque là qu’entrevu et le monde idem. Mais l’amour, le travail, la vie en société, créent des (r)évolutions pendant la nuit sans pour autant dire que Lindon change du tout au tout. Il ne comprend pas pourquoi il ne comprend plus ce qu’il comprenait sans problème, sans blessure. Tout à coup, mû par une force il semble n’y comprendre plus rien. Mais à partir de là tout est possible, la forme se débonde sous divers régimes.

Dans la première partie, « Contes de fées et autres romans d’amour », le lecteur est soumis à une série de situations et de questions pour en estimer ce qu’elles produisent : une odeur nauséabonde, l’annonce de la mort de quelqu’un, l’inutilité récurrente de son sexe. Dans le texte suivant, un prédicateur spécieux nous engage à « Faire de son cul une Å“uvre d’art ». Et il s’agit une nouvelle fois d’en estimer les conséquences. Enfin « L’enquête » crée une mise en pièce d’une enquête policière.

On comprend que, pour se dire, Mathieu Lindon joue de nos attentes, fantasmes, envies, etc. pour renverser l’ordre des choses afin de donner un sens et une logique à ce que, qui ou quoi nous sommes à travers ce que nous imaginons, extrapolons et parfois vivons. Nous sommes donc loin, en dépit du titre, de l’autofiction. Si elle existe c’est en lignes de fuite plutôt envoûtantes entre farce, mélo, rêve ou cauchemar.

L’auteur interroge le sens de nos images, leurs errances, leurs pièges. Il se moque de nos souverains poncifs et les remplace par d’autres figurations du désir. Le ludique n’est jamais oublié au cÅ“ur même de la gravité. Il y a là l’objectivation du factice, la théâtralité d’une société intime « du spectacle » propre à ravir Debord s’il était encore là.

21 décembre 2019

[Chronique] Aurélien Bellanger, Le Continent de la douceur, par Jean-Paul Gavard-Perret

Aurélien Bellanger, Le Continent de la douceur, Gallimard, automne 2019, 496 pages, 22 €, ISBN : 978-2-07-277179-8.

Aurélien Bellanger est un écrivain à la mode. Et la critique a présenté son livre comme une merveille littéraire. C’est pour le moins exagéré sauf aux laudateurs des amphigourismes.

Existe là une défense du libéralisme pro européen contre les complotistes. Le livre se prétend une satire. Mais, et pour rester parmi les écrivains qui, comme on dit, « ont la carte », nous sommes bien éloignés d’un Houellebecq.

Celui qui est paraît-il doué pour les fulgurances se perd dans un brouet qui limite l’intelligence littéraire à une mélopée à l’encaustique plus mélancolique que caustique.

L’épique – revendiqué par l’auteur – manque de piquant. Pour ce long voire interminable retour vers le futur de l’Europe, Bellanger opte pour un jeu (à clés évidentes) bourré de références, symboles voire de mathématiques.

Le conte se voudrait acide et plaisant, mais le narcissique écrivain fait trop étalage de son érudition. Et cela nuit à ce qu’il voudrait une performance où il feint de vouloir être l’alter ego de Tintin et du sceptre d’Otokar.

N’est pas Hergé qui veut. Ni Voltaire. Pas même Umberto Eco. L’Europe leur appartient plus qu’à Bellanger. Le bel ange de France Culture et de la littérature de cour manque ici d’étincelles au moment même où il se voudrait flambeur et initiateur d’un flambant neuf romanesque. Nous en sommes loin.

14 décembre 2019

[Chronique] Jean-Luc Parant, Nous sommes tous des migrants (2/2), par Carole Darricarère

L’une des lignes de force de Libr-critique est d’offrir parfois plusieurs lectures d’un même texte : après Jean-Paul Gavard-Perret, voici Carole Darricarère qui a eu envie d’écrire sur ce livre ouvert. [Lire la première chronique, par Jean-Paul Gavard-Perret]

Jean-Luc Parant, Nous sommes tous des migrants, accompagné de dessins de Mark Brusse et d’une lecture de Marielle Macé, L’Atelier Contemporain, Strasbourg, septembre 2019, 96 pages, 20 €, ISBN : 979-10-92444-98-8.

 

Usant d’un raccourci, l’assertion, formule frontale abrupte et racoleuse, emprunte au hashtag pour emporter la convictionau prix d’un effet de ressassement faisant loi d’une tragique actualité à prendre avec des pincettes ou à cueillir à la gaffe sans se détourner ni tourner de l’œil.

D’aucuns d’entrée tiquant, seront tentés de se soustraire à la lecture, point de pathos ici pourtant nonobstant l’appât, privés de nectar seront, tombés dans le piège, cependant que décorporant le propos, l’auteur s’empare contre toute attentedu sujet en cosmonaute du sens de l’existence pour mieux s’en écarter, élargissant le motif à l’univers.

Ou comment s’extraire du pas qui confond les moyens et les finalités après Jean-Luc Parant, jaillissant verticalement sur l’horizon par la plante de nos yeux, ceux-ci étant « les signes de nos pas », « le cadran d’un kilométrage infini », la vue elle-même « l’insigne des plus grands voyageurs », la migration des corps annonçant celle des âmes, repartir de l’œil pour mieux s’expanser dans le retournement.

Qu’on se le dise, « tout est sans mesure », il suffirait de « changer de dimension », « on nous a menti, on nous a fait croire que nous vivons dans le monde avec le tout petit soleil qui nous éclaire alors que nous vivons aussi dans l’univers avec l’énorme soleil en feu », « il y aurait donc deux yeux et deux soleils, un œil et un soleil pour le jour, et un autre œil et un autre soleil pour la nuit (…) l’un pour voir le jour et l’autre pour ne plus voir la nuit », autant dire l’œil du bien et celui du mal, charge au lecteur de se situer.

Partant de là, du roulis au tournis, du corps de poussière au corps de nuage, du corps calleux à la connexion spirale et à l’étincelle chamanique, c’est par incartades et déplacements liquides de myriades de trajectoires off sky ; par la grande roue du proche et du lointain, par l’œil des perspectives, par le roulement à billes de tangentes parallèles ; que marchands de rêves et marcheurs de réalité confondus s’affranchissent des contingences du réel au passage de l’avers à l’amont : « plus originaires du ciel où tournent toutes les planètes que d’un pays ou d’un autre (…) nous avons tous migré sur la terre (…) » ; ainsi un référent qui nous aurait volontiers pris en otages, fait-il allégeance au grand huit métaphysique de l’univers, les amalgames faisant feu des récurrences, c’est « tout entier(s) voyant, tout entier(s) pensant », « là où notre corps ne va pas », tous au tout confondus, que l’adhérence s’acharne à faire acte de poésie dès lors que l’Origine est mise au service de la liberté dès à présent à partir de l’œil et que s’estompe le sort de chacun dans la perspective d’un catéchisme cosmogonique.

Difficile de faire moins réel que cette odyssée stellaire si l’on entend par réel ce qui ne dépasse pas le cadre strict des activités humaines sur le terrain. Péchant par abus, le Ciel n’étant jamais à court d’espoir, l’auteur martèle le propos à l’Infini, chacun de nous, à égalité de traitement face au mystère, n’étant que l’infime débris d’un totum cosmique, c’est à la faveur d’un lent coma que Jean-Luc Parant, dont le troisième Å“il protubérant supplante ici l’organe de chair, en aurait eu l’élégiaque vision, la migration des âmes sublimant la table de multiplication du pas à hauteur d’une algèbre spectrale, ressuscite les corps de lumière de rêves décimés – en témoignent les dessins à la détrempe de Mark Brusse.

Au pied pris à son propre piège, piètre figure du plein de l’épreuve, répond l’œil au balcon, ballon dirigeable des spéculations, son écume et sa voile transmutent de salutaires lignes de fuite au bénéfice du Vide, réduisant à néant les cuisantes vicissitudes. Perchée à bonne hauteur de cycles, la scène respire, les astuces de l’œil délivrant l’homme allégé de ses peines, pulvérisent les frontières au point que l’on en oublierait le titre et ses contenus, si ce n’était qu’ayant recours à un retour de manivelle, un effet de ritournelle ne crécelle vaille que vaille en rappel sa fidélité au propos. Ce qui sert ici l’homme ne relève en rien de la meule animale mais d’un point oméga, ce haut remède du bref de la meute amère étant le devenir de l’aller et du venir.

Du regard qui ne laisse pas de trace à la main qui noircit tout ce qu’elle touche, les phrases s’imbriquant les unes aux autres jusqu’au tournis, « nous avons tous migré sur la terre et autour du soleil parce que nous cherchons la lumière totale », ô conscience vitale vomissant par nos yeux « gavés d’un visible immangeable » les nourritures indigestes, « visible qui nous envahit comme pour une dernière fois (…) comme si tout allait s’éteindre » tandis que « les hommes ne s’arrêtent plus d’ouvrir la bouche pour dire n’importe quoi, pour chanter et crier n’importe quoi »,  apocalypse ici-bas d’une décadence.

À n’en pas douter c’est une longue exhortation à l’éveil et un message d’amour autant que d’espoir que l’œil du poète dédie en cet ouvrage à ses frères d’âme, sans pour autant emporter la conviction qui voudrait qu’après avoir tous été si désespérément Charlie nous soyons aujourd’hui portés ou préparés à devenir de vénérables migrants – le serions-nous potentiellement, héros malgré nous, par ces curieux revers dont l’Histoire s’est fait une spécialité -, étant posé qu’un migrant sans titre n’a pas exactement vocation à être un voyageur attitré, et que les dieux eux-mêmes sans solutions ne s’accordent pas forcément sur le sujet, rien n’est moins sûr même si « dans un monde illimité un obstacle peut devenir une ouverture ».

5 décembre 2019

[Chronique] D’un entretien forcément infini (à propos de S. Sangral, Préface à ce livre), par Jean-Paul Gavard-Perret

Stéphane Sangral, Préface à ce livre, éditions Galilée, en librairie depuis le 21 novembre, 256 pages, 17 €, ISBN : 978-2-7186-0992-8.

 

Sangral est à sa manière un auteur voire un poète post-situationniste. Il crée, avec ses propres mots et ses propres phrases une dialectique d’une négativité bien comprise. Pour preuve la quadrature de sa fausse « Préface » qui est vrai livre et qu’il résume dans sa quatrième de converture (considérée par l’auteur comme une partie intégrante de son opus) : « Penser et écrire l’impossibilité de véritablement penser et écrire l’impossibilité de véritablement penser et écrire »).

il ne s’agit plus de muséifier le langage et la philosophie mais de rappeler que la seconde avance en prenant corps dans une langue qui opère de la même façon. Mais – et c’est bien là le problème – Sangral sait ce que les mots et leur syntaxe font : leur comment dire cache toujours un comment ne pas dire. De la langue il ne reste que « lalanque » chère à Lacan dont le « Ã§a' » parle n’est jamais le « bon ».

Néanmoins, évacuant toute démonstration, cette « Préface » devient un geste d’affirmation, un acte allègre et qui échappe à tout effet de logos admis ou de références livresques pesantes (elles ne sont que des commodités de la conversation des pédants un rien fainéants).

Surgissant par diverses entrées parfois inattendues de marches nocturnes, ce livre réactive la machinerie toujours partiellement inopérante de l’exercice de la pensée et de la langue. Tout créateur « bidouille », sinon dans l’inutile du moins dans des suites d’approximations. Si bien qu’à lire une telle « Préface » tous les corpus littéraires devraient être revus, corrigés, voire jetés…

La précision divagatoire et inquiète du texte hybride présente une remise en perspective des états de santé de la pensée et de la langue. Ce travail reste essentiel. L’alacrité est là afin de résister à la pensée et ses mots qui offrent, toujours, une approche a minima de toute vérité.

Le savoir de tout auteur reste en conséquence relatif et ne mérite ni le respect ni la révérence qui lui sont accordés. Existe là un exercice de défiance et de salubrité intellectuelle. Le statut de tout texte reste forcément déceptif, il permet néanmoins à tout discours de se construire afin d’avancer par ce qui ne peut être qu’une suite d’approximations.

Ce texte livre est donc la préface non d’un seul livre que Sangral serait sur le point d’écrire mais de tout contrat scriptural et philosophique. L’attente est toujours présente et légitime, mais il convient de faire – en ce qu’elle propose – la part du feu.

Certes, chaque « vrai » livre dévoile une dimension cachée de l’expérience littéraire ou de la conscience spéculative. Il se veut vecteur d’une vérité cachée, d’une richesse ignorée ou masquée par le flux ordinaire des logos. Bref, il offre au lecteur la possibilité d’une révélation. Mais elle demeure de l’ordre de la « rumeur » qui passe par les humeurs et la culture de l’écrivant.

Il s’agit d’éviter au lecteur de ne plus vivre aux dépens de ce qu’il découvre et croit croire. Certes, dans le meilleur des cas – comme dans ce livre – un pas au-delà est franchi : mais au dessus du vide. Chaque texte tente de le remplir. Toutefois, en relative pure perte. Si bien que la dernière page tournée d’un livre réclame à son horizon la première page d’un livre à venir. Sangral le signifie jusque dans le graphisme de ses « pièces » finales.

Une telle Préface et ses morceaux de bravoure quasiment poétiques remettent à nu l’usage de la langue et le contrat que toute lecture engage. Si bien que, comme Robert Montgomerry l’a écrit, « tous les palaces ne sont que temporaires et provisoires ». Sangral met donc en évidence la paréidolie de toute écriture et pensée : une forme d’illusion d’optique qui associe un stimulus ambigu à un élément qui se veut clair et identifiable en vue de transformations radicales.

Néanmoins, tout ensemble imaginé ne cessera pas d’être irréel, même si tout acte de création est de tenter une saisie d’un réel. Mais l’office des signes ne peut qu’offrir une vision approximative tant l’inconscient, cet éternel traître, crée des avancées relatives et qui doivent être réévaluées. Dès lors, ce livre comme tous les autres, appelle non une fin mais une suite. Bref, son entretien est infini. Blanchot et Jabès l’avaient senti, Sangral le précise dans cet efficient bain de jouvence propre à ragaillardir un bond en avant et une plongée dans les abîmes du sens où les grands auteurs et penseurs conduisent.

20 novembre 2019

[Chronique] Thomas Schlesser, Faire rêver – De l’art des Lumières au cauchemar publicitaire, par Jean-Paul Gavard-Perret

Thomas Schlesser, Faire rêver – De l’art des Lumières au cauchemar publicitaire, Gallimard, coll. « Arts et Artistes », octobre 2019, 336 pages, 28 €, ISBN : 978-2-07-279944-0.

Le parti pris du livre est de créer l’histoire du XVIIIème siècle à nos jours de ce qui et de ceux qui font rêver, et ce par divers moyens, bref les « architectes des Lumières, partisans de la suggestion tels que Turner ou Mallarmé, visionnaires surréalistes, cinéastes du fantastique ».

L’éventail est donc large… D’autant que l’auteur écrit afin de dégager des « invariants » ou des portes magiques, bref de « trouver les meilleures formules pour stimuler l’imaginaire et inventer un monde enchanté, ce que les saint-simoniens désignent comme un «paradis terrestre», grâce à l’influence de la création sur la psyché ».

Le propos est donc autant politique qu’esthétique. Car chaque « rêve » possède un objectif. Parfois intempestif et subversif, mais parfois – et à l’inverse – dans le but de bétonner la société et ses citoyens avec des ambitions totalitaires. Elles prennent des couleurs aussi marxistes que capitalistes suivant les cas, si bien que le fantasme esthétique se trouve réduit au service de diverses volontés de puissance.

Sous le rêve se cache donc bien des cauchemars, et selon des problématiques qui dépassent la seule culture de l’image. Son culte asservit aussi bien lorsque le propos est apparement d’offrir des ouvertures de l’intimité que de proposer des angoisses post ou anti-humanistes.

Bien des réseaux de caméleons servent la soupe à diverses idéologies. Il arrive même que le réactionnisme le plus affirmé se retrouve derrière ceux qui semblent les plus intrépides révolutionnaires. Leurs avancées ne jouent que sur un effet retard de fantasmagories préétablies. Bref, il s’agit moins de détruire les pouvoirs que d’attendre d’eux des libéralités notoires.

Les fomenteurs de rêves renvoient souvent à des tentations totalitaires. Le rêve se décline soudain en « produits » divers. Leur Soleil placé en abyme n’est que mascarade et les propriétaires des clés se soucient comme d’une guigne de décrypter – entre l’hypostase de la figure paternelle et l’instance d’une analité crasse – quelque chose des ambivalences qui travaillent le monde.

Les (im)pertinences restent à ce titre et trop souvent gâteuse et pâteuses. Jamais en retard d’une mode, les artistes ne font que courir après. Qui d’entre eux amène une beauté qui n’existe pas encore ? Ne demeure que de l’idéologie sans idée dans des codes de prétendues horreurs ou voluptés.

7 novembre 2019

[Chronique] Le noir pour tout montrer – Samuel Beckett, par Jean-Paul Gavard-Perret

Samuel Beckett, Film, accompagné d’un film-essai (Not Film) de Ross Lipman, Editions Carlotta, DVD, octobre 2019. Texte de Film, Editions de Minuit, 1972.

Pour son seul film – dit expérimental mais qui est tout simplement un film génial et hors norme – , Beckett avait choisi Buster Keaton pour incarner le personnage central « O ». Cela dépasse le simple hommage que le créateur veut rendre à un acteur qu’il appréciait particulièrement. Il voit en lui comme en Chaplin d’ailleurs, deux clowns – et l’on sait la valeur que ce mot pour l’auteur – suprêmes et qu’il admire. Toutefois cette admiration ne semble pas partagée par Buster Keaton. Les relations entre le réalisateur et l’acteur restèrent de pure convenance et ce dernier estima que le script, non seulement n’était pas clair mais qu’il n’était pas drôle.

Néanmoins Keaton demeure, en dépit de ses incompréhensions, l’acteur de la situation. Il est choisi pour son silence, pour son corps acrobatique et increvable, pour son incroyable endurance et sa capacité à détruire les choses. De plus, ce corps « codé » par son passé cinématographique, exclut toutes références psychologiques. Elles sont éliminées au profit d’une « mécanique plaquée sur du vivant » (Bergson) qui va être utilisée par Beckett afin de visualiser l’effacement de la présence, l’impossibilité de la présence.

Stan Douglas souligne d’ailleurs, avec justesse que la lettre « O », qui désigne le personnage incarné par Keaton, est la première lettre du mot « objet ». « O », plus qu’un personnage, au sens classique du terme, n’est, en effet, rien d’autre qu’un objet, parmi les autres, si ce n’est qu’il demeure, avant la scène finale, actif, face à la caméra. Celle-ci devient, elle-même, non seulement l’élément d’enregistrement, mais un objet à part entière. Quoiqu’invisible, elle demeure dans le jeu, elle devient même l’élément essentiel susceptible de piéger « O », avant de l’abandonner dans le noir.

Le choix de la distribution, l’appel à Keaton pour un rôle à la fois « en emploi » mais aussi à contre-emploi n’a pas pour simple objet de faire simplement et arbitrairement entrer « Film » dans un genre, dans le registre du cinéma comique et muet traditionnel. Le choix du muet revient à réinventer, à inventer en quelque sorte ce genre. Beckett n’hésite pas d’ailleurs à faire une entorse au principe du cinéma muet en incluant, de manière ironique, un seul mot qui renvoie au silence : « le « chut » de la première partie.

Non seulement, par ce clin d’oeil ironique, Beckett crée une fêlure dans le genre tel qu’il était conçu pour des raisons techniques, mais il rappelle que le personnage n’est pas un muet au sens clinique du terme. Il échappe à un statut cher au cinéma qui l’utilise souvent pour incarner, à travers sa « mutilation », un pouvoir hypertrophié. Comme l’écrit Michel Chion :« au cinéma, le muet est supposé tout savoir : il est présumé savoir le dernier mot dont on poursuit la quête mais qu’il ne peut, ou veut nous livrer ». Avec Beckett, au contraire, le « faux » muet, ne sait rien, il n’est que le propre témoin de son ignorance, prisonnier d’une peur dérisoire et tragique, comique et terrible qu’il transmet au spectateur.

19 octobre 2019

[Chronique] Et Macé remet Sade le politique en jeu, par Jean-Paul Gavard-Perret

Gérard Macé, Et je vous offre le néant, Gallimard, coll. « Blanche », octobre 2019, 144 pages, 19 €, ISBN : 978-2-07-285447-7.

Il faut toujours revenir à Sade pour comprendre ce que la littérature engage. Gérard Macé le sait et le fait. Il montre que sous le Divin Marquis fascinant, révoltant, se cache le fomenteur d’une oeuvre opaque, inépuisable. L’auteur a répandu des flots de vérités pas bonnes à dire envers et contre tout et tous.  Mais de Sade n’est retenu que le névrotique, le fornicateur, le condamné. S’est perdu en route le révolté, l’athée, le moralisateur (et oui !) qui laisse derrière lui (ou devant) une Å“uvre énorme.

Trop souvent nous avons oublié ou perdu le discours politique, voire ethnographique sans mesure de cette hydre de mots. Macé le rappelle. Comme il signale que le marquis a encore beaucoup à dire. A mesure qu’elle se détache de son époque, l’oeuvre s’autonomise et permet de prendre tout son sens. Car derrière le pouvoir que certains de ses héros font peser sur d’autres, l’Å“uvre elle-même est la plus fantastique machine désirante contre les pouvoirs : ceux de son temps, ceux de toujours..

Si l’écriture sadienne a donné lieu à de nombreuses études (on notera parmi les plus connues celles de Norbert Sclippa, Annie Lebrun, Michel Delon, Philippe Sollers ou encore Roland Barthes bien sûr), il reste beaucoup de zone d’ombres que Macé contribue à éclaircir. Dans Sade, Fourier, Loyola Barthes avait d’ailleurs soulevé un lièvre capital que l’essayiste reprend. Il souligne la théâtralisation que le Marquis a opéré dans l’écriture afin d’illimiter le langage. Macé reprend la balle au bond et montre comment chez Sade « Ã§a » parle comme nulle part ailleurs.

D’autant que c’est au moment même de la période révolutionnaire – aboutissement d’un siècle de démythificationn et de démystification – que le Marquis écrit dans cet esprit qui animait la société mais qui chez lui dépasse la critique habituelle des écrivains « classiques » des Lumières. Le roman considéré jusque là comme frivole et secondaire prend, dans sa version theâtralisée, une manière de désobéir à une organisation rigide et étroite.

Et si la liberté d’écriture de l’auteur ne provient pas directement d’une volonté de renier les codes littéraires, elle constitue un choix délibéré pour transmettre des idées subversives. En optant pour une écriture laissant la part belle au théâtral, Sade cherche non pas une marge mais à donner une compréhension plus profonde des rapports qui « unissent » et régentent les êtres entre eux face aux abîmes des maîtres et le néant qui se cache derrière. Il nous l’a remis sous le nez. A nous d’en faire bon usage.

20 septembre 2019

[Chronique] Jean-Luc Parant, Nous sommes tous des migrants, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Luc Parant, Nous sommes tous des migrants, dessins de Mark Brusse, L’Atelier Contemporain, Strasbourg, en librairie ce 20 septembre 2019, 96 pages, 20 €, ISBN : 979-10-92444-98-8.

Selon un travail propre à son imaginaire, Jean-Luc Parant, à partir d’un nombre réduit d’éléments qui néanmoins recouvre la nature humaine ( le soleil, la terre, le jour, la nuit, le corps, les yeux, le temps, l’espace), crée, de paragraphe en pararagraphe, une cosmogonie plus qu’un propos politique que semblerait indiquer le titre.

La vision de l’auteur est plus large. Elle propose une vision mythique de l’homme au sein de mouvements perpétuels entre l’ombre et la lumière, le proche et le lointain, là où le poème en prose devient le désenclavement de tous les processus qui nous lie à notre condition, notre biologie et notre histoire.

En découvrant que la migration est dans la nature même de l’homme, Parant rappelle qu’au delà des problèmes actuels leurs problématiques sont de tout temps et ne peuvent se contenter de réponses tronquées. Pour le juger, la vision planétaire est insuffisante, il faut passer à d’autres échelles.

Terrestre et tellurique, l’auteur a toujours compris ceux qui croient à la métempsycose ou à la voyance. Dès lors, entre deux pôles et en pragmatique de l’esprit, il poursuit son voyage sur le fleuve des idées. Elles ont toujours chez lui une âme et une lumière.

Certes, le temps fuit et file, boule du rêve… il avait pour l’auteur quasi disparu mais il est revenu pour se transformer en boule de mystérieuse et intime liberté. Et à ses côtés, Kristell Loquet, debout sous la lumière blanche de la lune, devient pour le guider la Vénus sortie de l’onde de la nuit « derrière le soleil comme de derrière le visage les pensées ».

La cosmogonie la plus large suit son cours au delà des planètes « Ã  l’intéreir de tout l’espace que nous emplirons et qui nous emplira ». C’est une belle leçon de redevenir poète face aux rossignols de l’Apocalypse.

28 août 2019

[Chronique] Chienne de vie (à propos de Lamarche-Vadel, État stationnaire), par Jean-Paul Gavard-Perret

Bernard Lamarche-Vadel, État stationnaire, édition du Faisan, 1985 ; rééd. Editions Unes, Nice, août 2019, 48 pages, 12 €, ISBN : 978-2-87704-206-2.

Dans la famille de Larmarche-Vadel (1949-2000), on était vétérinaires de pères en fils selon une « décision implacable voulue par tous et décidée par personne ». Et l’auteur d’ajouter : « D’informations dans les collèges et les lycées, sur les métiers, il n’y en a pas, et d’orientation professionnelle, pas plus ; et chacun selon le hasard de sa condition de naissance ou ses goûts superficiels est doucement mené à embrasser une carrière pour laquelle il n’a pas de goût, et peu de capacité ». Bref, l’auteur n’a pas eu le moindre choix.

Et c’est le point de départ d’État stationnaire, bref récit de 1985 repris en partie en 1994 en ouverture de son premier roman, Vétérinaires, suite de tableaux hallucinatoires où se mélangent drame et farce. Ce texte est apparemment plus calme. Néanmoins, entre la violence et la douleur, le rythme du livre épouse le fil d’un temps qui s’éternise en bord de Marne. Entre deux visites à des animaux malades, l’auteur tente de s’accrocher aux arbres du bord du fleuve. Un plus habile que lui pourrait jouer la sociabilisation dans « la politesse comme l’altitude la plus efficace protection de soi-même ».

Mais rien n’y fait. Ne reste qu’un soliloque avec soi-même. Preuve que l’auteur est déjà tout dans ce livre. Il « tient » tant et comme il peut dans un monde où les mots des autres mitraillent et où le meilleur moyen de se sauver est de les regarder filer. En réponse, il s’agit de parler peu et de bouger le moins possible pour préserver un « Ã©tat stationnaire ».

La littérature et la pulsion de mort sont – et si l’on peut dire – déjà en accord  et comme dans le premier recueil de l’auteur  Du chien les bonbonnes (1976, chez Bourgois). Un temps, il trouvera dans l’art un divertissement pascalien en créant la revue Artistes et en défendant Arman, Beuys, Giacometti, Pincemin, Villeglé, etc.. Suivront aussi trois romans, avant qu’il ne se donne la mort en 2000 dans son château de la Rongère en Mayenne.

Ce texte révèle une manière passive et indifférente de vivre dans un croire-entrevoir sans que ceux que rencontrent le narrateur ne soient – pour et comme lui – que des fantômes à la destinée indéchiffrable. L’aphasique scripteur les affronte du regard et les interroge en silence. Il ne subsiste plus de point de fuite. Aucun indice ne permet de sortir du forclos.

19 juillet 2019

[Chronique] Pour qui sonne le glas ? (à propos du Crépuscule des cantatrices), par Jean-Paul Gavard-Perret

Dominique Pagnier, Le crépuscule des cantatrices, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, juin 2019, 88 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37792-048-8.

Le Crépuscule des cantatrices pose – à travers ses quatre nouvelles – les questions majeures de l’écriture de fiction. Qu’ouvre-t-elle quand un écrivain tel que Dominique Pagnier s’en empare, c’est-à-dire l’agrandit, la renverse ? Quelle sidération est proposée ?

Dominique Pagnier opte non pour un dégagement sinon par touches mais un plongeon dans le mystère des temps qui offre un champ bien plus fort que celui dans lequel on les réduit. Et les cantatrices en disparition (entre autres femmes) ressemblent en fait à celles de Botticelli qui sortent de l’eau. Mais ici le flot est plus froid. C’est celui des fleuves qui ne se nomment pas forcément Amour.

Sous feintes d’ »aberrations » historiques, la fiction avance en se refusant autant au déceptif qu’à la faconde. Chassant d’une certaine manière le naturel pour récrire « de » la pensée humaine, l’auteur y revient. Ses nouvelles deviennent des poèmes en prose et qu’importe si son Vienne n’est plus ici.

L’extinction se bloque par moments, ce qui n’exclut pas – au contraire – parfois une sorte de frénétisme, mais toujours sera tu le grand secret des cantatrices. On ne saura rien de ce qui monte de la musique. Elle éclate comme des bulles qui crèvent à la surface. D’où l’apparente disparition des lucioles sonores.

Et c’est comme si toute la musique ne disait qu’un discord – mais dans l’harmonie que Pagnier propose. Il bat la mesure vers laquelle courent les lignes brisées là où il y eut galop.

28 juin 2019

[Chronique] Anne-Marie Albiach : exercice de cruauté, par Jean-Paul Gavard-Perret

Anne-Marie Albiach, La Mezzanine. Le dernier récit de Catarina Quia, Seuil, coll. « La Librairie du XXème siècle », mai 2019, 274 pages, 22 €, ISBN : 978-2-02-141493-6

Au moment où les possibles s’épuisaient, Anne-Marie Albiach leur donna un maximum d’extension dans une sorte de rêve (ou cauchemar) de réalité. Et ce au sein d’un texte qui aurait donc lieu dans une nuit sans sommeil. C’est un rêve de l’esprit troublé et errant entre réalité et imaginaire.

La poétesse le retira de ses oeuvres complètes. Mais son compagnon (Claude Royet-Journoud) a décidé de le publer. Il doit devenir « réel » afin de laisser apparaître le mouvement autonome d’un esprit et d’un corps saisi de fulgurance au moment où la « folie » s’empare de la créatrice dans ce texte où les moyens artificiels de la fiction sont peu à peu éliminés.

La poétesse refuse la narration d’anecdotes. Le texte devient un mouvement loin de toute exhibition purement psychologique. Elle déplace un dehors d’un espace cartésien et d’une géométrie euclidienne. La créatrice maintient ensemble le monde physique et le mental, le corporel et le spirituel, un réel et son impossibilité.

Il y a là l’espace mais aussi une voix et une sorte de musique. Elles permettent de sortir la poésie de la représentation pour la mettre en une autre dépendance plus essentielle : celle de la vie et de son sens dans la potentialité de ce qui appartient à un possible pas forcément perçu comme tel.

L’auteure fait donc partie des créatrices et des créateurs qui proposent un dehors au langage à l’intérieur même du langage. Libéré de chaînes de combinaisons classiques, il ouvre à l’inépuisable et à une série de questions dont les majeures sont : « Pourquoi chercher la fiction ? Comment appréhender le réel ? ».

29 mai 2019

[Chronique] Eric Rondepierre : Lux in tenebris Lucet, par Jean-Paul Gavard-Perret

Eric Rondepierre, Double feinte. Territoire des fictions secondes, éditions Tinbad, coll. « Tinbad Essai », en librairie depuis hier 28 mai 2019, 190 pages, 22 €, ISBN : 979-10-96415-21-2.

Inspiré par des oeuvres cinématographiques, photographiques, littéraires parfois célèbres (Blow up d’Antonioni, Le Dingue du palace de Jerry Lewis) ou plus méconnues mais importantes (entre autres celle du Surréaliste belge Paul Nougé), l’essai d’Eric Rondepierre permet la découverte de la fiction qui se cache parfois au sein de son propre corpus.

La scène finale de Blow up avec sa partie de tennis mimée en est l’exemple parfait. Mais le film lui-même dans son ensemble ne repose-t-il pas en grande métaphore de ce principe ? Rondepierre le déniche, en explore les tenants et les aboutissants là où dans le leurre du leurre s’inscrit ce que Lacan avait bien compris et que les exemples choisis illustrent : non la présence du désir mais sa traversée en ce qui est remisé et caché. Ce qui laisse au lecteur ou regardeur un point impossible où la latence du réel crée une réalité confondante d’un monde non perdu (ce qu’il semble de facto) mais retrouvé.

Analysant la « fiction seconde » que cachent de telles oeuvres, Rondepierre montre comme tout s’approfondit en ce qui tient moins d’une mise en abîme qu’une descente mallarméenne au « tombeau des siens » pour retrouver le miracle d’une réalité non captée mais qui n’en est que plus captivante.

30 avril 2019

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, La Vénus animalière et agissante

Tristan Félix, Ovaine La Saga, préface de Maurice Mourier, éditions Tinbad, Paris, printemps 2019, 228 pages, 23 euros, ISBN : 979-10-96415-20-5.

Tristan Félix publie son livre somme où une philosophie de la chair s’incarne en plusieurs modalités non seulement du corps humain mais de l’existence.

« Ovaine » devient un portait sublimé de la créatrice et une sorte de chant distillé à coups d' »historiettes ». Elles font un tout épars, une théorie des exceptions en une forme qui est autant un rapprochement au plus près de l’expérience sensible du corps sentant qu’un tropisme phénoménologique et animalier qui manifeste une singularité étrange.

La femme n’existe pas seulement en tant que projection fantasmée d’une volonté de puissance qui ne dirait pas son nom : elle se détache tout comme elle se rapproche du réel dans une constellation désirante d’une féminité plurielle et unique.

La résurrection charnelle fait de la vie de l’héroïne un roman hors de ses gonds dans un panthéisme athée. Il porte vers toute une palette de possibles. Ceux d’un paradis retrouvé, d’une passion fixe et d’un gai savoir : le monde appartient à la femme et à tous ses animaux.

Tristan Félix n’y va pas de main morte, elle concentre une vision hallucinée contre tous les malentendus, les falsifications, des rancoeurs que le réel voudrait imposer. Existe un monde de l’affranchissement, une ode à la gloire d’une incarnation particulière avec la promesse d’un éternel recommencement.

Loin des évocations mollassonnes, la créatrice évite toute réduction chronologique même si la forme d’un journal intime semblerait le signifier. Refusant tout asservissement aux règles, Tristan Félix ignore les crucifixions, les fixations univoques : tout se convulse dans la force des segments démultipliés jusque dans leur sein.

Existent l’affirmation érotique particulière et la neutralisation de l’angoisse de l’univoque dans des enlacements particuliers et contre tout blocage. La fiction comme le langage tourne en profondeur et dans une alacrité originale. Elle met fin au fantasme de l’existence unique au profit d’une multiplicité de possibilités. C’est impressionnant de bout en bout.

18 avril 2019

[Chronique] Paul Fournel, Faire Guignol, par Jean-Paul Gavard-Perret

Paul Fournel, Faire Guignol, P.O.L, Paris, février 2019, 272 pages, 19,50 €, ISBN : 978-2-8180-2082-1.

 

Dans sa saga du « Père Mourguet » – inventeur du théâtre populaire lyonnais de Guignol – Fournel fait preuve de l’acidité et de la puissance de la vis comica d’une prose poétique. Elle illuste, en un discours amoureux, une entreprise populaire par excellence et créée à l’origine pour effrayer le bourgeois en donnant la parole aux sans classes. Elle se « dit » dans la voix, le souffle et la gouaille des Canuts.

Fournel invente une écriture qui malaxe, engorge, gêne la fluidité facile et déréalisée du « bon goût » pour redonner vie à un créateur dont l’histoire n’a retenu que bien peu de choses. L’auteur en comble les vides en faisant preuve d’imagination. Il lutte dans son texte contre l’asphyxie de la langue et du spectacle que l’usage officiel pollue.

En parfait oulipien il ne sombre jamais dans un corpus mélancolique. Il fait vivre la sensation des langues « dangereuses » du populo – celles qui échappent aux formes répertoriées. Touché par son personnage, Fournel montre combien – ouvert à perte-pied sur la rumeur des « petits » pulvérisés par la culture officielle – Mourguet échappa aux règles du puritanisme lyonnais en offrant son gai savoir.

La fiction engage ici une course de vitesse contre l’oubli d’un genre qui survit encore ça et là. Existe dans ce livre avant tout de la voix. Elle rapproche du monde des faubourgs et des foires où Mourguet inventa un souffle impur, désaccordé, déformé. Il rendit compte d’un monde informulé où comme écrivait Lacan « Ã§a parle, ça jouit, et ça sait rien ». Mais où s’apprit néanmoins une irrévérence notoire.

30 mars 2019

[Chronique] Sylvie Aflalo-Haberberg, Ce que tu me vois, par Guillaume Basquin

Sylvie Aflalo-Haberberg, Ce que tu me vois, avec 139 photographies en noir-et-blanc et des textes de Jean-Paul Gavard-Perret, mars 2019, 180 pages, 29 €, ISBN : 979-10-699-3249-4. [Le livre est en vente à la librairie Tschann, Paris 6e].

Le titre de ce livre, « Ce que tu me vois », est un oxymore du plus bel effet, puisque son auteure, la photographe Sylvie Aflalo-Haberberg, fait tout, dans chacune de ses prises de vue, pour empêcher la vision directe du nu (exclusivement) féminin : la couverture annonce « le programme » : un voile, très « Le Bernin » dans ses plis, empêche la vision directe d’une « moderne Olympia ». Le très grand cinéaste Robert Bresson nous avait enseigné ceci : « Ne vas pas montrer tous les côtés des choses » (in Notes sur le cinématographe, Gallimard, « blanche ») ; Sylvie Aflaloen a retenu la leçon. Sinon, c’est la voie ouverte à la pornographie ou à un hyperréalisme qui ôte tout érotisme aux choses montrées, représentées, mais pas présentées. D’où l’analyse de Jean-Paul Gavard-Perret : « Pour Sylvie Aflalo-Haberberg, le corps n’est jamais quelque chose de donné. Il est une construction. » Le noir-et-blanc crée une distance aux choses, le fameux Verfremdungseffekt que recherchait Bertolt Brecht pour son théâtre : « effet de rendre étrange » ; il présente « la femme, pas toute » (dédicace de l’auteure à moi adressée) ; c’est une offrande : « Ceci est mon corps ; prenez-en [c’est-à-dire, mangez-en] tous » (fig. 1). « Tu me vois » ? Mange-moi ! De l’équivalence entre l’appétit sexuel et l’appétit tout court : « Qu’est-ce qu’un coït ? L’un des deux entre dans l’autre ; l’appétit qui les maintient l’un l’autre dans cette agression. » (L’origine très freudienne de cette citation a été par moi oubliée…). C’est aussi un éloge du secret.

Alain Fleischer pense que la pornographie est « une idée fixe de la photographie » (sous-titre d’un de ses livres publié par La Musardine en 2000) : « L’Origine du monde (selon Courbet) est aussi l’origine des images photographiques en même temps que leur visée ultime. » Telle est certainement l’origine masculine de la photographie (voir ces béances — s’exciter dessus ?) ; avec Sylvie Aflalo, nous avons une déclinaison féminine de cette « idée fixe » : dans chaque photographie, un voile (ou un livre, un masque [fig. 2], un dos tourné, une chevelure, un morceau de tissu, un cadrage, voire un parapluie [fig. 3]) empêche la vue directe du pubis, de la vulve, ou du visage. Dans une revisitation du célèbre cadrage de Courbet évoqué plus haut, la photographe entrave l’accès aux nymphes par un fouet (un serpent ?) malicieux (fig. 4). (Puis ce seront des billets de banque, autre objet de délit prostitutionnel, qui les cacheront, dans une photographie non reproduite ici.) En anthropologie, le fétiche est un objet partiel, symbolique, sur lequel on a reporté l’affectivité d’un sujet réel ; on lui attribue généralement une efficacité d’influence supérieure sur la réalité. En psychologie, le fétiche est une dérivation du désir sexuel sur une partie du tout (un pied, un sein, le creux d’une hanche, une épaule dénudée) ; en un mot c’est une métonymie : « Le découpage métonymique du corps, loin de l’altérer, permet de l’imaginer » (Sylvie Aflalo, « Entretien avec Gavard-Perret »). On regarde les photographies de l’artiste ; on imagine les corps, les visages. « La photographe refuse le piège “descriptif” », confirme Gavard-Perret. On désire, dans ce manque. Le désir ne peut provenir que d’une envie de dévoilement ; c’est une flèche (comme nous l’enseignait d’ailleurs le mythe de Cupidon). De nombreux effets de brouillage, dans l’œuvre, empêchent cette flèche d’atteindre trop vite ses cibles. Ils ouvrent des hiatus. De ce « retard », naît l’érotisme. N’oublions pas qu’une des étymologies de fétiche semble être le terme portugais « feitiço » : charme, sortilège ; le « feiticero » est le sorcier. Ainsi, Sylvie Aflalo : « sorcière », elle ré-enchante l’érotique féminine. C’est une fée. Elle « se venge des miroirs » réalistes trop réalistes (Gavard-Perret).

Concluons sur cette citation du long texte de Gavard-Perret qui accompagne ce livre (et saluons par la même occasion le critique le plus prolixe et généreux de notre temps) : « La vie est dans les plis qu’orchestre la photographe. Elle donne une autre assiette à l’éros et une gravité cérémonielle : la présence devient un renversement du point de vue qui est porté sur la femme lorsque les photographes mâles s’en emparent » (c’est moi qui souligne) : notre dire est complètement vérifié par le premier commentateur de l’artiste ; c’est « gagné » !

27 mars 2019

[Chronique] Le roi ni vraiment nu, ni totalement rhabillé (à propos de Marc Pierret, Mademoiselle Lévy), par Jean-Paul Gavard-Perret

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Marc Pierret (1929-2017), Mademoiselle Lévy, editions Tinbad, coll. « Tinbad roman », mars 2019, 168 pages, 18 €, ISBN : 979-10-96415-19-9.

 

Le narrateur est contraint par le sujet même de son livre à la nécessité de changer sinon le corps de son héros du moins d’identité. Mais quand on cherche on trouve.

Certes, il émet des doutes sur la validité de sa quête : « Vous avez tout à fait raison de douter de l’intérêt des pages qui vont suivre, puisque, chemin faisant, c’est le mystère de cette rupture radicale entre Moret et Mauret que je vais tenter d’éclaircir ». D’autant que cela ne se fait pas sans mal pour le héros comme pour le narrateur. « C’est à n’y rien comprendre. J’avoue que je me sens moi-même un peu perdu ».

Heureusement, dans les salles lilloises de cinéma une apparition – Mademoiselle Lévy – va sinon mettre de l’ordre du moins orienter le récit du héros dont l’histoire remonte dans le brassage de l’Histoire et les connaissances intellectuelles de celui qui mène la danse : à savoir l’auteur.

Habile, il cautère les deux identités si bien qu’il finit par croire à cette transformation écrite au moment où Mauret est devenu un auteur à succès et se retrouve bien placé sur la pyramide sinon sociale du moins de l’intelligentsia, et ce à un âge où les errements seraient devenus dangereux.

Est-ce à dire que tout est parfait ? Sans doute pas puisque dans le monde il faut jurer de rien – même des demoiselles qui se laissent draguer dans les salles obscures. Mais tel un errant, l’auteur n’a pas trop de temps pour démêler le faux du vrai et retrouver le droit chemin. Néanmoins il ne se prive pas de détails apparemment significatifs.

Acceptant le dilemne des deux identités et des époques passées il n’impose à personne de vivre à genoux. Au nom de celui qui a gagné (semble-t-il) la queue du Mickey dans le jeu de la vie, il en chante les « louanges ». Mais de fait il se chante lui-même – à défaut d’autrui – et en parlant des défauts du héros il dresse ironiquement ses propres louanges.

Il fait donc bon dans l’harmonie intérieur d’un personnnage troublé qui avait juste besoin d’un chef d’orchestre littéraire pour mettre de l’ordre dans « ses » vies. A chasser deux lièvres même s’il n’en font qu’un, il en crée une troisième qui court derrière eux. Ou les devance. Et le livre fait mouche et qu’importe si Moret/Mauret s’est peut-être trompé de cible.

Preuve que si certains romanciers s’accrochent souvent à ce qui ne vaut pas tripette, Pierret réussit une pirouette grâce à sa Demoiselle. Refusant d’envisager son héros de manière négative et sans forcément tirer la couverture à lui il le fait « briller » en dépit même de ses mauvaises manières.

Son roi n’est pas totalement nu, mais il n’est pas pour autant complètement rhabillé. Si bien que dans cette narration ne se voit pas forcément où penche la balance d’une justice immanente et de quels côtés doivent se porter les frémissements qu’une telle fiction – dans sa rudesse, son savoir et son ironie – suggère.

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