Libr-critique

8 novembre 2007

[Recherche] La présence (tr)Ou(vr)hante de la femme chez Christian Prigent

  [Ce texte entre dans le dossier Christian Prigent que nous constituons peu à peu sur Libr-critique. Il est aussi l’un des chapitres de l’essai [mécano] sans mode d’emploi, essai qui concerne la littérature contemporaine. Ce texte est inédit. En Janvier, dans un livre collectif portant sur Bernard Desportes (éditions Presse Universitaire d’Artois) un article complètera cette première approche, confrontant Bataille, Desportes, Prigent autour de l’abîme du trou de la mère.]

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3 novembre 2007

[Manières de critiquer] Claudine Nédelec, Etre moderne, être à l’avant-garde : le champ de bataille des belles lettres au XVIIe

[Nous poursuivons la publication du Colloque sur les avant-gardes qui a été organisé fin 2005 à l’Université d’Artois. Après, Anne Tomiche, Serge Martin, et Francis Marcoin, nous publions l’allocution de Claudine Nédelec : Être moderne, être à l’avant-garde : le champ de bataille des belles lettres au XVIIe siècle. Résumé : Le concept de l’avant-garde est-il réductible à la période contemporaine ? Claudine Nédelec me    en lumière comment l’affrontement dans le champ des belles lettres du XVIIème siècle s’est construit autour de la récurrence des motifs d’arrière-garde et d’avant-garde.]

Claudine Nédelec [ Université d’Artois] :
Être moderne, être à l’avant-garde : le champ de bataille des belles lettres au XVIIe siècle.[1]Cet article issu d’une communication faite au colloque Avant-gardes, critique et théorie (17-18 Mars 2005, Université d’Artois) met en perspective les notions d’ « avant-garde » et de « modernité », tout en nous replongeant dans la première Querelle mémorable entre Anciens et Modernes. Il a d’abord été publié dans la revue Dix-septième siècle (PUF, n° 228, juillet 2005, pp. 453-464) –que nous remercions pour son autorisation de mise en ligne [Note de l’un des organisateurs, FT].

On lie aujourd’hui volontiers avant-garde et modernité. Ainsi, selon l’introducteur anonyme de l’ouvrage Littérature moderne, I. Avant-garde et modernité, Baudelaire, tout en se méfiant de l’avant-garde, « fonde la modernité »[2]Littérature moderne, I. Avant-garde et modernité, Paris/Genève, Champion/Slatkine, 1988, p. IX-X.. Pourtant, un autre poète, un certain Théophile de Viau, écrivait vers 1620 que ses « nouveaux escrits » « ne suiv[aient] point la trace accoustumée », et qu’« Il faudrait inventer quelque nouveau langage, / Prendre un esprit nouveau […] », bref : « écrire à la moderne »[3]Élégie à une Dame [1621], dans Après m‘avoir tant fait mourir. Œuvres choisies, Paris, Gallimard, « nrf. Poésie », 2002, p. 72-77, p. 73-74 et 76-77 ; Première journée (connue sous le titre de Fragments d’une histoire comique depuis sa publication posthume en 1632) [1623], dans Libertins du XVIIe siècle, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1998, t. 1, éd. par Jacques Prévot, p. 7-26, p. 7.. Et, qu’on veuille le reconnaître ou non, Théophile de Viau fut entendu, puisqu’on n’a peut-être jamais tant parlé de « modernité »… qu’au XVIIe siècle. Ainsi que le dit Jérôme Game,

la modernité n’est pas datable à une origine ou un fondement l’inaugurant benoîtement, telle une ligne de métro ou de chemin de fer. […] Inventer en reprenant, en abandonnant : c’est ainsi ce sur-place perpétuellement chaloupé, ce mouvement immobile qui définit la modernité comme acte plutôt que comme période ou catalogue (d’œuvres ou d’auteurs).[4]« Actualité du moderne », Magazine littéraire, n° 396, « La Nouvelle Poésie française », mars 2001, p. 20-21.

 

Mais, au XVIIe siècle, cet acte est-il réformiste, ou révolutionnaire ? armé, guerrier, militaire, ou pacifiste ? Les « modernes » du XVIIe siècle (ou leurs adversaires) ont-ils théorisé leur action comme celle d’une avant-garde, groupe d’action minoritaire s’affrontant de manière polémique à la culture établie pour préparer des temps nouveaux ? Commençons par le commencement, l’enquête philologique. Dans son Dictionnaire universel, contenant généralement tous les mots français tant vieux que modernes [voir](1690), Furetière note :

Avant-garde : terme de guerre. C’est la premiere ligne de l’armée rangée en bataille, la premiere division d’une armée, celle qui marche à la teste. Tout corps d’armée est composé d’avant-garde, d’arriere-garde, & de corps de bataille.

Cette définition est encore, à peu de choses près, celle du Littré, vers 1880. Le Robert, dans son édition originale des années 1960, est le premier de ceux que j’ai consultés à mentionner un « sens figuré » : « se dit d’un groupe, d’un mouvement qui joue ou prétend jouer un rôle de précurseur, de promoteur », bref qui se donne comme une force de progrès et d’innovation plus que comme une puissance militaire, ou qui du moins mène une guerre juste, se battant pour « un avenir meilleur ». De plus – est-ce aussi parce que les tactiques militaires ont changé, et qu’on est passé des guerres de position aux guerres de mouvement ? – l’avant-garde, ce n’est plus la première ligne de bataille, située immédiatement devant le gros des troupes, et destinée à essuyer le premier feu, mais une sorte de commando, engagé dans des opérations de reconnaissance avancée du terrain à conquérir, ou encore quelque chose comme l’avant-garde du prolétariat. Pour emprunter à une autre source, Ionesco évoque, dans son Discours sur l’avant-garde, en juin 1959, son recours au Larousse (lequel ?) qui lui donne pour définition d’avant-garde « les éléments précédant une force armée, de terre, de mer ou de l’air, pour préparer son entrée en action ». Il en retire, en ce qui concerne le théâtre, l’image d’un « petit groupe d’auteurs de choc […] suivis, à quelque distance, par le gros de la troupe des acteurs, auteurs, animateurs », d’un « phénomène artistique et culturel précurseur » ; mais cette représentation ne le satisfaisant pas, il dit préférer « définir l’avant-garde en termes d’opposition et de rupture. Tandis que la plupart des écrivains, artistes, penseurs s’imaginent être de leur temps, l’auteur rebelle a conscience d’être contre son temps »[5]Discours sur l’avant-garde », Notes et contre-notes, Paris, Gallimard, « Folio essais », 2000, p. 76-77. C’est cette notion de rupture que retient le Dictionnaire du littéraire, paru en 2002. Après avoir rappelé l’origine militaire de l’expression, l’auteur de l’article affirme :

Par métaphore, le mot a désigné, en politique (aux lendemains de la Révolution française), puis [vers 1830 selon lui] dans le vocabulaire artistique, des idées et des formes d’expression en rupture avec l’idéologie et l’esthétique dominantes, généralement défendues dans un manifeste par un groupe plus ou moins structuré.[6]Paul Aron, Denis Saint-Jacques, Alain Viala (dir.), Dictionnaire du littéraire, Paris, PUF, 2002, s. v. avant-garde. L’article est signé de Jean-Pierre Bertrand.

Tout en reconnaissant que l’on peut désigner comme « avant-garde » des manifestations esthétiques et culturelles qui en ont présenté les caractéristiques, alors même qu’elles n’ont pas brandi le mot, l’auteur de l’article ne remonte pas au-delà du XIXe siècle, selon une posture idéologique ainsi formulée : « l’idée d’avant-garde est liée à l’époque où l’innovation a été perçue comme une valeur majeure du littéraire ; aussi elle ne s’applique pleinement comme telle que pour le XIXe et le XXe siècles ». Peu après allusion est tout de même faite à la querelle des « Modernes contre les Anciens » : si ce retournement de la formulation conventionnelle a un sens, il s’agirait de pointer le fait que les Modernes sont à l’initiative de la querelle, ce qui historiquement n’est pas si évident que cela. Malgré quelques traces çà et là du souvenir de l’origine militaire du terme (je cite : « polémique », « stratégie », « visée révolutionnaire »), l’ensemble de l’article tend à l’affadir au profit de celle d’innovation, voire de progrès.

De là, les quelques lignes critiques que j’entends suivre. Quelles sont les formes de la représentation, qu’induit la métaphore, de la littérature comme champ de bataille au XVIIe siècle, ce que je reformulerais sous les termes de « champ littéraire » comme champ de bataille (jeu de mots facile !), voire (mais ce n’est pas sûr) comme « champ clos », ce qui implique à la fois des « champions », c’est-à-dire, au-delà du pittoresque médiéval, des groupes constitués animés par des leaders, et une clôture du champ. Qu’en est-il, si tant est qu’avant-garde signifie groupe de lutte pour la modernité, l’innovation, le « progrès » (autant le dire tout de suite : la notion de progrès, comme celle de décadence d’ailleurs, me paraissent, en art, nulles et non avenues), de la façon dont, au XVIIe siècle, les Modernes vivent leur rapport aux Anciens ? S’il est indiscutable qu’il y eut combat, l’idée que les Modernes se soient représentés comme à « l’avant-garde » reste problématique.

 

Sous le signe de la violence

Au XVIIe siècle, le champ littéraire est bel et bien perçu comme un champ, et un champ placé sous le signe de la violence, de la dissension, de la querelle, de la guerre civile. Après avoir fait représenter pour la première fois à Paris, le 26 décembre 1662, L’École des femmes, Molière est très vite la cible d’une « fronde », selon le mot du journaliste Loret, dans sa Muse historique du 13 janvier 1663[7]Cité par Jean Serroy (éd.), L’École des femmes. L’École des maris. La Critique de L’École des femmes. L’Impromptu de Versailles, Paris, Gallimard, « Folio classique », 1985, « Notices », p. 299.. Entendez d’une véritable polémique, au sens premier du mot. Ces violentes attaques venaient d’un peu partout, mais notamment de ses honorables confrères tant auteurs que comédiens, qui mettaient en cause les données esthétiques et éthiques de L’École des femmes, et leur auteur même. Dans cette réponse sous forme théâtrale que constitue La Critique, il fait alors dire à Dorante, personnage d’honnête homme que l’on peut considérer comme son porte-parole :

Si l’on joue quelques marquis, je trouve qu’il y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que ce serait une chose plaisante à mettre sur le théâtre que leurs grimaces savantes et leurs raffinements ridicules, leur vicieuse coutume d’assassiner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges, leurs ménagements de pensées, leur trafic de réputation, et leurs ligues offensives et défensives, aussi bien que leurs guerres d’esprit, et leurs combats de prose et de vers.[8]Ibidem, p. 227 (s. 6).Le conditionnel ici (« ce serait une chose plaisante à mettre sur le théâtre… ») à la fois atténue et dénie. C’est une façon de ne pas dire que c’est précisément ce que fait Molière lui-même, dans cette pièce où le raisonnable Dorante est confronté à un écrivain ridicule, Lysidas, dont la coterie, explicitement présentée comme telle (Lysidas arrive en annonçant sa nouvelle pièce, et en invitant ses amis à venir l’applaudir, pour faire pièce à une éventuelle « cabale » adverse[9]Ibidem, p. 220-221, s. 6 (« Tous ceux qui étaient là [à la lecture privée de sa pièce chez « Madame la marquise »] doivent venir à sa première représentation, et m’ont promis de faire leur devoir comme il faut. »).) est constituée de confrères jaloux comme lui, de marquis snobs et de précieuses. Mais il est vrai également que Molière, récusant les méthodes « vicieuses » de ses adversaires, a choisi pour cadre de sa « critique » un salon mondain, où le débat littéraire, pour être vif, reste dans les bornes des civilités de la conversation honnête et permise, de l’urbanité qui se constitue alors en valeur de la relation sociale, et marqué « au coin du bon goût » et du bon sens : façon de montrer, donc, qu’il ne tombe pas lui-même dans les travers de ses ennemis, et qu’il se refuse à participer sur le même pied à cette « guerre comique » qu’ils ont engagée contre lui. Mais, sous l’avertissement – moi aussi, messieurs, je pourrais, si je voulais, vous déclarer la guerre – se glissent également deux autres implicites : d’une part l’allusion à des guerres antérieures, fort connues du public, permettant de postuler qu’il serait de la charge d’un poète comique, voué à représenter les mœurs de ses contemporains pour les corriger (castigat ridendo mores), de peindre avec le « fouet de la satire » l’état de guerre permanente où se trouvent les « auteurs » ; d’autre part une certaine inquiétude devant cette violence sans cesse renouvelée, qui fait du champ littéraire un champ qui semble échapper à la régulation des rapports sociaux et des échanges linguistiques qu’appelle de ses vœux une société qui a mesuré à leur juste prix, dans les guerres civiles, les effets délétères de la polémique sans frontières ni contrôles, alors même que ce champ devrait être celui de la formalisation et de la valorisation de cette « politesse » qui pourrait servir d’antidote et de contre-feu à la violence sociale, à la violence verbale. Plane alors l’impression diffuse que la littérature, loin d’adoucir les mœurs, loin d’être le lieu irénique de la conversation lettrée et de l’amitié savante, est un champ privilégié de la polémique : Furetière, lui-même engagé dans de sévères conflits avec ses chers collègues, revient sans cesse dans son Dictionnaire sur les relations tendues à l’intérieur du champ littéraire. Citons pour exemple cette sentence : « il n’appartient qu’aux Barbares, aux Sauvages & aux Auteurs d’avoir des haines immortelles. »[10]Cf Hélène Merlin, « Le public et ses envers, ou l’archaïsme de Furetière », Littératures classiques, n° 47, hiver 2003, p. 345-380, p. 378.

 

C’est pourquoi l’on trouve deux types de représentations fictionnalisées des débats théoriques en cours (je ne parlerai pas ici des pamphlets qui s’engagent sans médiation littéraire dans les diverses querelles), fictionnalisation par ailleurs « pragmatique » dans la mesure où à la fois elle compense la relative absence de « lieux propres » pour la théorie littéraire, et où elle permet aux écrivains de rendre accessible l’effort théorique à un public élargi, notamment mondain, en le parant des « grâces » de la fiction.

D’un côté, le dialogue lettré entre gens de bonne compagnie, ce que Jean-Pierre Camus appelle la « conférence académique », titre d’un dialogue qu’il écrivit à l’occasion de la querelle des Lettres de Guez de Balzac : « en ces entretiens & devis studieux qui se font entre amis sur des sujets agreables & pour l’ordinaire indifferens, quand autant de testes auroient autant d’opinions diverses cela importe peu »[11]Le Sieur de Musac [Jean-Pierre Camus], La Conférence académique sur le différend des Belles Lettres de Narcisse et de Phyllarque, Paris, J. Cottereau, 1630, p. 314.. L’enjeu – qui ne serait « que » littéraire, c’est-à-dire dénué de sérieux véritable (voir sur ce point Hélène Merlin, L’Excentricité académique[12]Paris, Les Belles Lettres, 2001.) – mérite donc l’intérêt, mais non pas la guerre, même si les livres des deux « champions » en question sont « comme en une lice ou en un champ de bataille »[13]La Conférence académique […], op. cit., p. 28.. Le raisonnable de service reproche même à un de ses amis d’avoir lancé le débat en comparant la querelle littéraire aux combats de la récente campagne militaire. Cela n’empêche pas parfois la polémique d’y être violente, mais elle y avance masquée : c’est le choix que fait Charles Perrault dans ses Parallèles[14]Charles Perrault, Parallèle des anciens et des modernes en ce qui regarde les arts et les sciences. Dialogues avec le poème du siècle de Louis le Grand et une épître en vers sur le génie [2ème éd. en 4 t., 1692-1697], Genève, Slatkine, 1979..

De l’autre, des récits allégoriques à modèle épique/héroïque, décrivant de véritables « guerres », c’est-à-dire où la métaphore militaire de l’avant-garde pourrait avoir sa place, dans le contexte d’un débat entre partisans de l’ancien et partisans du nouveau. Ils sont essentiellement au nombre de trois : la Nouvelle allégorique ou Histoire des derniers troubles arrivés au Royaume d’Éloquence de Furetière (1658)[15]Antoine Furetière, Nouvelle allégorique ou Histoire des derniers troubles arrivés au Royaume d’Éloquence [1658], Toulouse, Société de Littératures classiques, 2004, éd. par Mathilde Bombart et Nicolas Schapira.., La Guerre des auteurs anciens et modernes de Gabriel Guéret (1671)[16]Gabriel Guéret, La Guerre des auteurs anciens et modernes, La Haye, A. Leers, 1671., et l’Histoire poétique de la guerre nouvellement déclarée entre les Anciens et les Modernes de François de Callières (1688)[17]François de Callières, Histoire poétique de la guerre nouvellement déclarée entre les Anciens et les Modernes [1688], Genève, Slatkine, 1971..

 

La guerre des Anciens et des Modernes

Tâchons de dégager les constantes de la représentation du conflit dans ces trois narrations allégoriques, par rapport au sujet qui nous occupe. Un champ de bataille La guerre des lettres a bien lieu dans un espace propre, un espace qui lui est assigné, doté d’autonomie. S’il peut y avoir guerre, c’est que les Belles Lettres sont constituées en « États et Empires », sur le mode tant géographique que politique. Chez Guéret, le récit s’ouvre sur l’évocation d’une « sédition » qui prouve au narrateur que « l’emportement des beaux esprits est mille fois plus dangereux que celuy d’une populace émeuë » (p. 2). Apollon, en chef d’État responsable, bannit alors les plus séditieux (p. 4), qui se vengent en jetant leurs livres dans la fontaine Hippocrène, pour l’empoisonner (p. 8-9). Chez Callières, la lecture, sur Terre, du Siècle de Louis le Grand (le manifeste moderne de Charles Perrault, qui fit grand bruit lors de sa lecture au cours d’une séance extraordinaire de l’Académie française, en 1687) provoque une guerre civile :

La fureur & la division s’étant introduites dans les esprits des Anciens & des Modernes, ils se separerent en deux Corps, & chacun de ces corps s’empara de l’une des hauteurs du Parnasse […]. (p. 32) Aprés que tous les chefs furent élus, les deux Generaux des armées Grecque & Latine, suivant le plein-pouvoir qui leur fut donné, firent contre les Poëtes Modernes un traité de confederation & de ligue offensive & défensive […]. (p. 41) Homere, Virgile & tous les autres Chefs des Poëtes ayant reconnu par une longue experience que le mont Parnasse estoit un lieu fort sterile, resolurent de l’abandonner & de marcher vers le mont Helicon pour s’y rendre maistres de la fontaine d’Hypocrene, & faire camper leurs armées le long du Pernesse : ils sçavoient de quelle consequence il étoit d’ôter aux Modernes l’usage de ces eaux, & qu’étant privez de ce secours & de celuy du Sel Attique, ils seroient bientôt reduits aux dernieres extremitez. (p. 79)

Décidément, dans un contexte de guerre de siège, la maîtrise de l’eau est gage de réussite ! Chez Furetière, qui – c’est en soi un signe, mais la position de Furetière est extrêmement ambiguë – utilise, non une métaphorisation « à l’antique », mais une métaphorisation « à la moderne », l’empire de la reine Rhétorique, à la suite de la révolte et du « passage à l’ennemi » de certaines de ses troupes, humiliées d’avoir été « réformées » par son ministre, « Bon sens », et condamnées par ses « quarante Barons » (les Académiciens), se voit assailli par les troupes du roi voisin, « le Capitaine Galimatias, homme obscur, et né de la lie du peuple », qui s’est rendu illégitimement maître du pays de Pédanterie, jadis florissant, mais en pleine décadence[18]Op. cit., p. 6. – autrement dit, qui rassemble autour de lui les pires des Anciens, opposés à toute réforme. Ainsi les « pays de la Fable » sont-ils bien décrits comme des pays autonomes, institués en États, avec leurs juridictions propres : ici le « roi » (le pouvoir), c’est Apollon ou « la Sérénissime Princesse RHETORIQUE »[19]Ibidem, p. 5.. Représentation plus rêvée qu’effective, voire paradoxale, dans la France du XVIIe siècle, où peut-être la littérature n’a jamais été autant sous contrôle du politique[20]Voir Christian Jouhaud, Les Pouvoirs de la littérature. Histoire d’un paradoxe, Paris, Gallimard, « NRF essais », 2000., mais qui est déjà un signe d’une pensée moderne : supposer que la littérature puisse être à l’avant-garde, en avance sur son temps, suppose qu’elle dispose d’une histoire et d’institutions qui lui soient propres.

L’état des forces en présence

Les troupes bellicistes, déclarant la guerre, sont représentées effectivement comme instaurant une rupture par rapport à un passé (tout à fait mythique !) d’équilibre et d’harmonie. Mais si cette déclaration de guerre cause l’émoi, c’est que les troupes sont, de part et d’autre, puissantes, bien armées, nombreuses, et que l’issue de la guerre n’est pas donnée d’avance : bref, qu’il s’agit, non de l’incursion de quelques commandos agissant par coups de main, de minorités agissantes préparant les voies à une victoire future, quitte à risquer de se perdre en chemin (Ionesco souligne avec humour qu’on ne parle que des avant-gardes qui ont réussi…), mais de batailles rangées, à forces à peu près égales, de troupes solidement composées comme telles, avec leurs leaders et leur piétaille. C’est ce qu’illustre la carte allégorique de la Nouvelle allégorique de Furetière, ainsi que celle de l’Histoire poétique de la guerre […] de Callières : elles représentent face à face les bataillons, infanterie et cavalerie, en ordre de bataille, représentation figurée que double le texte, en une « revue des troupes » conforme au topos incontournable de tout récit épique. Lisons la composition des troupes du prince Galimatias, cumulant ridicules divers et antiquité mal comprise :

L’armée était disposée de cette sorte, on voyoit d’abord marcher l’avant-garde, où les Equivoques avoient la pointe et formoyent un gros bataillon hérissé à la façon de la Phalange Macedonienne ; car ils ne presentoient que des traits aigus de quelque costé qu’on les voulût prendre, ce furent ceux qui commencerent à former la premiere ligne. […] Sur la seconde ligne […] se trouvérent deux gros bataillons : celuy de la droite étoit composé d’Authoritez presque innombrables; car elles faisoient la plus grande force de l’armée. Elles étoient sous la charge de deux Lieutenans Generaux: dont l’un se nommoit Index, qui au contraire des autres Chefs marchoit toûjours à la queuë afin de rallier ses Troupes, fort sujettes à se débander. L’autre appelé Polyanthéa, marchoit à la teste. C’étoit un homme laborieux qui les avoit réünies ensemble, n’en ayant fait qu’un corps divisé en vingt trois Regimens : et pour éviter la confusion dans la marche, il les faisoit filer par ordre Alphabétique, comme les rentiers de l’Hostel de ville. Elles étoient composées de toutes sortes de Nations, il y avoit des Arabes et des Rabini, qui faisoient peur aux Peuples, à cause qu’on n’entendoit point leur langue, gens de pere en fils, et de toute ancienneté attachez au service de ces Etats. Il y avoit aussi des Grecs et des Romains qui faisoient grand bruit et qui marchoient avec beaucoup d’équipage, quoy que ce ne fût pourtant que de la populace; car tout ce qu’il y avoit de noble, de propre, et de poli, s’étoit mis dans le parti de LA RHÉTORIQUE.

On observera d’une part qu’il y a une « avant-garde » de part et d’autre de la ligne de bataille, et qu’il y a, chez les Anciens eux-mêmes, à distinguer entre la piétaille, engagée au service du (mauvais) prince Galimatias, et les Grands, passés du côté de Rhétorique et de Bon sens. Ici se fait jour en effet une répartition « aristocratique », qui invite à lire la querelle comme la révolte (vouée à être matée) du « peuple », voire de la « populace », des mauvais auteurs et du mauvais style, contre une aristocratie de l’esprit et des textes, Modernes et Anciens se répartissant finalement à peu près également de part et d’autre.
Chez Callières, selon le sommaire du Livre troisième,

Les Modernes élisent leurs Generaux ; dispute entre les Poëtes Epiques François ; avis donnez aux Poëtes François par Brebeuf au nom de Lucain ; ils élisent Corneille pour leur General ; plainte de Ronsard ; élection des autres Chefs des differentes especes de Poësie Françoise […] ; les Poëtes Italiens, élisent le Tasse, il est reconnu par les Poëtes Espagnols ; l’Arioste se retire mécontent […]. »[21]Op. cit., Table des Sommaires (non paginée).

Ainsi, comme chez Furetière, l’harmonie ne règne pas précisément entre les chefs, et la victoire est conditionnée par des compromis entre les diverses forces modernes, dont la désunion, voire les trahisons, font le jeu de l’adversaire – si bien que les « camps » sont beaucoup moins stables qu’on ne pourrait le penser, et les transfuges nombreux.

Les péripéties de la guerre
Guéret annonce « une sedition, non pas à la verité aussi sanglante, mais pour le moins aussi tumultueuse que celle du troisième livre de Thucidide […] »[22]Op. cit., p. 2. . La description des combats se heurte en effet à une sorte d’aporie : les combats littéraires restent des combats à coup de discours beaucoup plus qu’à coup d’armes contondantes ou tranchantes. De ce fait, ils se transforment très généralement en disputes oratoires. Parfois, tout de même, les « bouquins » (le terme existe, au sens de vieux livre[23]Selon Furetière, ce serait une déformation de l’allemand Buch, les plus anciens livres imprimés venant d’Allemagne. ) deviennent armes contondantes, comme chez Guéret, qui s’inspire probablement du Voyage au Parnasse de Cervantès[24]Viaje del Parnaso [1614]. On trouve une bataille de livres aussi dans Le Lutrin de Boileau (1674, chant V, v. 123-216), lequel s’était peut-être inspiré d’une lettre inédite de son frère Gilles (voir Nicolas Boileau, Œuvres complètes. Epîtres, Art Poétique, Lutrin, Paris, Les Belles Lettres, 1967, éd. par C.-H. Boudhors [1932], p. 308-309). :

Dans ce grand tumulte tous ensemble se jettoient leurs Livres à la teste, & se faisoient des armes de leurs Ouvrages. Vous jugez bien que les auteurs de petite taille, comme vous pourriez dire les In-douze, n’eurent pas l’avantage dans ce démêlé ; certains géans qu’on apelle les Infolio les battirent à plate couture, et c’étoit une pitié de voir comme on en accabloit d’autres, qui n’avoient que des feüilles volantes pour leur défense.[25]Op. cit., p. 3-4.

 

Rapport des forces révélateur, car les in-douze sont bien sûr les ouvrages de consommation courante, tandis que les in-folio sont emblématiques de la lecture savante et bibliothécaire.
Cependant, il ne faut pas simplifier la représentation du rapport de forces : ce sont ici les mauvais Modernes qui sont fauteurs du trouble, et qui ont décidé d’empoisonner la fontaine Hippocrène de leurs méchants livres ; chez Callières, Modernes et Anciens décident en même temps de la guerre, mais les uns (les Modernes) veulent conquérir des positions que les autres (les Anciens) ont occupées avant eux, tandis que chez Furetière ce sont les Anciens déjà plus ou moins « vaincus » qui se rebiffent.

Les diverses batailles font d’ailleurs successivement pencher le sort de la guerre d’un côté ou de l’autre. Lisons par exemple le sommaire du livre sixième de Callières :

Bataille d’Helicon ; Corneille attaque les Poëtes tragiques Grecs ; ses premieres pieces sont deffaites par Sophocles, & ses dernieres mises en desordre par Euripides ; ses pieces du milieu repoussent les Grecs & gaignent la moitié de la fontaine d’Hippocrene ; defaite de la Pharsale de Brebeuf par l’Odissée ; defaite de Malherbe par Pindare ; Moliere parle à Menandre & à Aristophanes ; combat du Marquis de Racan avec Theocrite ; combat entre Sapho & la Comtesse de la Suse ; defaite du Tasse par Virgile, defaite de Stace par le Cavalier Marin ; combat de Lopé de Vega, & de Seneque le Tragique ; combat de Petrarque & du Guarini avec Ovide & Tibulle ; Voiture & Sarrasin vont au secours des Italiens, ils deffont Martial ; declaration du Tassoni en faveur d’Horace ; entreveuë de Moliere avec Terence & Plaute, leur conversation ; defaite de Balsac [Guez de Balzac] par Desmosthenes, defaite des Avocats François par Ciceron ; Platon maltraité par Boccalin, bagage des Orateurs Modernes pris & pillé par Lucien & par Quintilien.[26]Op. cit., Table des Sommaires (non paginée).

Ainsi la bataille est-elle manifestement âprement contestée, et les pertes et profits équivalents de part et d’autre. Chez Furetière, la princesse Rhétorique, après une première déroute de Galimatias, manque même de perdre définitivement la guerre, à cause encore une fois de la division de ses généraux, qui l’oblige à se retrancher dans ses places fortes : bref, il y eut « quantité de sorties et de rudes combats : où parfois les gens de la Reine chassoient les Ennemis de la Tranchée et mettoient le feu à la pluspart de leurs ouvrages ; par fois ils avoient du pire, et étoient recognez dans leurs murailles »[27]Op. cit., p. 40..

Les traités de paix
Malgré tout, une trahison interne fomentée par Aristote (qui passe du parti des Anciens à celui des Modernes – ce qui montre toute l’ambiguïté de Furetière) conduit Galimatias à accepter de parlementer, et la guerre se termine par un traité de paix, comme chez Callières, sorte de compromis diplomatique entre Anciens et Modernes, qui est en fait un véritable programme, pour ne pas risquer le terme de manifeste : il s’agit bien là de fonder un nouvel ordre des choses en Pays de littérature.
Chez Furetière, Galimatias et ses « Supots » obtiennent des espaces qui relèveront de leur souveraineté propre. Résumons (en simplifiant) : aux partisans de Galimatias, le Collège et l’Université, la Justice et l’éloquence sacrée ; aux Modernes fidèles de Rhétorique, « la province de la Cour et des Alcoves », l’Académie, la Poésie. Mais Galimatias obtient une déclaration solennelle : « qu’il y auroit desormais par tout liberté de conscience pour le langage »[28]Op. cit., p. 44-45..
Chez Callières, le premier article du traité intime aux auteurs l’ordre « de retablir entr’eux une parfaite union, amitié & correspondance » (p. 277). Corneille et Racine sont égalés à Sophocle et à Euripide, tout comme Boileau à Horace, et Molière aux comiques anciens (XIII, p. 284-285). Si les poètes se doivent donc de connaître le latin et le grec, les pédants qui abandonnent leur langue au profit des langues anciennes sont mis « au plus bas étage du Parnasse » (XIX, p. 287). Enfin, selon l’article II, Apollon « veut que les Modernes lisent souvent les Anciens […], il leur permet d’ajoûter à leurs inventions & de les perfectionner quand il en seront capables […] », mais il leur refuse le droit d’édicter des règles nouvelles « sur peine d’estre traitez comme des novateurs & des corrupteurs de la pureté des Loix de son Empire » (p. 277-278). Les Modernes sont-ils une avant-garde ?
Les textes allégoriques que nous venons de parcourir, s’ils représentent bien le champ littéraire comme un champ de bataille entre Anciens et Modernes, et valident ainsi la métaphore militaire, excluent cependant à peu près la notion d’avant-garde, même s’ils représentent satiriquement les partisans des Anciens comme de « vieilles troupes », même s’ils intègrent plus ou moins explicitement la notion de progrès, même si, somme toute, ils font bien des artistes des agitateurs et des entrepreneurs[29]Je fais allusion à l’article de Pascal Ory, Télérama, n° 2788, 21-27 juin 2003, « Les Allumés de la culture », p. 49..
D’une part, ils envisagent toujours une sorte de face à face entre bataillons de nombre et de forces égales, ce qui fait des Modernes non une poignée d’éclaireurs, mais un groupe déjà constitué en armée ; notons que cette fiction contribue à le constituer comme tel en même temps qu’elle fait comme si elle en constatait l’existence.
Si ces troupes sont déjà puissantes, c’est que les Modernes sont, comme l’étaient d’ailleurs les Anciens eux-mêmes, les véritables représentants de leur temps, ceux qui se vouent à lui donner la littérature qui lui convient, qui lui est accordée – auraient-ils, en ce sens, inspiré Stendhal, et sa théorie du « romanticisme » ? Si l’acte créateur est bien voulu comme rupture, il ne l’est pas avec son temps et sa société, mais au contraire, pour assurer et réaffirmer le lien de la littérature et de la société qui lui est contemporaine. Or, ces temps modernes étant des temps de progrès dans tous les domaines (personne alors ne songe vraiment à séparer les belles lettres des lettres, et Perrault parle tout autant d’architecture et de sciences que de littérature), la littérature qui leur convient ne peut être que l’expression de ces progrès – sans pour autant renoncer à être, aussi, inactuelle – c’est-à-dire classique, selon Ionesco, « au-delà du nouveau, à travers le nouveau dont [l’art] doit être imprégné »[30]Notes et contre-notes, op. cit., p. 96..
Leur représentation de la modernité ne relève pas d’une esthétique révolutionnaire : « du passé faisons table rase » n’est pas leur mot d’ordre. Tout en revendiquant que l’on reconnaisse comme pleinement « littéraires » ces lieux (genres, styles, registres) où les Modernes ont fait œuvre d’innovation (pour Perrault par exemple, la poésie galante, le burlesque et la poésie lyrique, sous la forme de l’opéra), ils n’excluent pas que l’on puisse, dans certains genres, continuer à tenir les Anciens pour des modèles, à condition d’admettre que les Modernes sont capables de faire mieux, donc que l’imitation soit un dépassement : si tant est que les Anciens aient été des géants, nous sommes juchés sur leurs épaules, donc nous voyons plus loin et plus haut qu’eux. La valorisation de l’innovation des Modernes n’est pas non plus chant en faveur d’une « nouveauté inouïe » en ce qu’elle s’appuie, selon un processus de recherche de fondation historique où Ionesco voit d’ailleurs une des composantes habituelles des mouvements d’avant-garde[31]« Il y a des “avant-gardes” fructueuses qui […] sont permises ou facilitées par un retour à des sources, à des œuvres anciennes et oubliées. » (op. cit., p. 94)., sur un « autre » passé que celui que valorisent institutions et auteurs en place, le passé récent de la modernité italienne, voire le passé des « antiquités nationales » (car modernité et défense et illustration de la France sont intimement liées), qui fait de La Fontaine un imitateur du « badinage marotique » tout autant que de la fable antique.

C’est probablement cette position de compromis qui a fait la victoire des « classiques », considérés comme ayant engagé une « ère nouvelle », un nouvel élan de la langue et de la littérature « françaises », définitivement victorieuses des langues et littérature anciennes, sans pour autant renier les modèles antiques : selon Boileau lui-même, que les prises de position modernes de Perrault mirent pourtant fort en colère, Racine a fait mieux que Sophocle et qu’Euripide, comme Molière a fait mieux que Plaute et Térence. Était-il possible d’ailleurs, dans un champ encore en voie de constitution – on ne proclame si haut son autonomie que parce qu’elle n’est en réalité pas acquise…et que les guerres littéraires ont beaucoup à voir avec le politique[32]Voir ce qu’en dit Alain Viala dans « La guerre des institutions et la modernité », XVIIe siècle, « Desmarets de Saint-Sorlin », n° 193, oct.-déc. 1996, p. 875-890, p. 883. – de jouer la stratégie de l’exclusion, et de la lutte à outrance ? Plus sages que la représentation qu’en donna le XIXe siècle, les écrivains et critiques de l’âge classique ont pensé que, puisque guerre il y avait, mieux valait tâcher, pour en sortir, d’assigner à chacun une place (fût-elle marginale) et de constituer des hiérarchies que de prononcer des anathèmes – et cesser de se faire la guerre.

8 octobre 2007

[Manières de critiquer] Philippe Forest, Le retour au réel : un lieu commun critique, ses limites, ses usages

band-forest.jpg Nous reprenons la publication des actes du colloque sur Les avant-gardes, organisé par L’Université d’Artois. On peut retrouver l’ensemble de ces recherches sur la page de Manières de critiquer. Pour cette première publication de la rentrée, nous vous proposons la conférence de Philippe Forest [Université de Nantes] sur la question de l’appel au retour au réel chez les avant-gardes.

1. Avec bien d’autres, après bien d’autres, mais tout en lui assignant une place tout à fait particulière dans son propos, Alain Robbe-Grillet, en conclusion de son essai Pour un nouveau roman, insiste sur l’unanime ambition réaliste qui caractérise la création littéraire: « Tous les écrivains pensent être réalistes. Aucun jamais ne se prétend abstrait, illusionniste, chimérique, fantaisiste, faussaire… Le réalisme n’est pas une théorie, définie sans ambiguïté, qui permettrait d’opposer certains romanciers aux autres; c’est au contraire un drapeau sous lequel se rangent l’immense majorité – sinon l’ensemble – des romanciers d’aujourd’hui (…). Mais s’ils se rassemblent sous ce drapeau, ce n’est pas du tout pour y mener un combat commun; c’est pour se déchirer entre eux. Le réalisme est l’idéologie que chacun brandit contre son voisin, la qualité que chacun estime posséder pour soi seul. » A sa manière, c’est donc bien sous le signe d’un réalisme nouveau qu’Alain Robbe-Grillet place l’entreprise qu’il initie à l’époque du nouveau roman. Dirigé contre les représentations falsificatrices de l’homme et du monde qu’impose la reconduction des modèles dérivés du roman balzacien, se voulant non plus reproduction, transcription d’une réalité préexistante mais au contraire création, recherche, invention d’une réalité que le texte construit en son sein et qui ne s’autorise que d’elle-même, la démarche de l’auteur du Voyeur et de La Jalousie se laisse, selon certaines de ses formulations tout au moins, verser au compte d’un « retour au réel » dont l’histoire littéraire constituerait la mise en scène sans cesse répétée. De fait, et ainsi que le souligne Robbe-Grillet lui-même, le « mot d’ordre » réaliste est au principe de toutes les révolutions littéraires: « C’est par souci de réalisme que chaque nouvelle école littéraire voulait abattre celle qui la précédait; c’était le mot d’ordre des romantiques contre les classiques, puis celui des naturalistes contre les romantiques; et les surréalistes eux-mêmes affirmaient à leur tour ne s’occuper que du monde réel. »

2. Un mot d’ordre unanime: ainsi apparaît donc bien la volonté de s’en retourner vers le réel qu’exprime périodiquement l’histoire littéraire. Aussi commune qu’elle soit, la formule a pourtant valeur à la fois de tautologie – ou peut-être plutôt de pléonasme – et d’aporie, tour à tour évidence et énigme, ce qui contribue à la priver deux fois de signification. Insatisfaisante, la formule l’est en effet une première fois dans la mesure même où l’idée de « retour au réel » est indissociable d’une conception du « reel “ comme constituant précisément et par excellence ce « quelque chose » vers quoi l’on s’en revient nécessairement, qui obligatoirement fait retour: comme si du réel, on s’écartait insensiblement jusqu’au moment où la distance doucement creusée paraissait tout à coup si importante et si inacceptable qu’elle appelait en réaction le mouvement par lequel on ouvre en sa direction le chemin d’un revenir. De telle sorte que la seule définition satisfaisante du réel – à laquelle on trouverait de nombreux échos dans l’enseignement de Jacques Lacan – est celle qui le pose très exactement comme « ce qui revient ». Et on voit bien en quoi une telle définition fonde (en lui donnant une possible substance) et sape (en la réduisant à une tautologie) la formule de « retour au réel » qui en dérive. Mais l’évidence ainsi énoncée n’enlève rien à la nature d’énigme du propos engagé. Et c’est en cela que la formule concernée avoue une deuxième fois son absence de signification stable. Car, de ce qui fait ainsi retour, on échoue toujours à donner une définition qui rende compte de tous les usages auxquels le terme se prête. Tantôt le réel est envisagé comme un certain état objectif du monde que l’œuvre littéraire devrait réfléchir en en produisant une représentation fidèle: et le retour au réel est alors pensé comme un réajustement des moyens de la mimesis romanesque, poétique ou dramatique en vue de la fabrication d’une reproduction adéquate. Tantôt, au contraire, le réel est approché comme relevant d’un hors langage irréductible à la représentation et ouvrant donc dans toute représentation un défaut où l’œuvre se fonde et s’abîme à la fois: cette fois, le retour au réel suppose donc la confrontation avec un en-dehors radical auquel l’œuvre ne peut être fidèle qu’à la condition d’aménager en son cœur un espace où elle s’annule en tant que représentation. On peut bien sûr entreprendre d’introduire un peu de clarté dans le débat en distinguant deux usages du mot « réel », en désignant le premier comme « réalité » et en réservant au second le terme – ainsi réinvesti d’une signification particulière – de « réel ». Du coup s’opposent deux régimes de l’œuvre littéraire: d’une part, le « réalisme » – au sens du XIXe siècle romanesque – supposant une possible vérité de la représentation reposant elle-même sur une correspondance entre les univers considérés comme homogènes du monde et du texte; d’autre part, le « réelisme » – tel que l’exprime une tradition alternative de la littérature moderne, le plus souvent poétique – et impliquant cette fois un rapport du texte à l’hétérogénéité sans appel d’un impossible qui mine toute prétention à la vérité mais se conçoit dans un face-à-face avec ce quelque chose que Julia Kristeva a baptisé du subtil néologisme de « vréel ». Mais une telle clarification du lexique critique, pour louable qu’elle soit, laisse accroire que ces deux régimes du « réel » seraient susceptibles d’être distingués, opposés quand c’est précisément leur possible communication, les conversions réciproques s‘opérant de l‘un à l‘autre, qui intéressent l’ambivalence fondamentale du texte littéraire: tourné vers l’irreprésentable, procédant de lui, reconduisant à lui mais le faisant au sein d’une indispensable représentation du monde que l’œuvre doit sans doute ruiner mais à laquelle elle ne peut jamais tout à fait renoncer.

3. En vérité, l’ambiguïté doit demeurer. Elle seule permet de rendre compte du caractère formidablement opératoire de cette formule-sésame que constitue l’expression « retour au réel »- formule ayant joué dès lors un rôle constant et contradictoire dans les stratégies d’engagement et de dégagement qui ont fait l’histoire des avant-gardes successives du siècle passé. On peut en effet risquer l’hypothèse que c’est toujours au nom d’un tel impératif que se sont constituées puis dissoutes les grandes avant-gardes historiques et, plus encore, que c’est l’ambiguïté même de cet impératif qui a décidé du mouvement pendulaire précipitant dans des directions opposées leur devenir. A défaut de la longue démonstration qui s’imposerait, on peut proposer ici une sorte de minuscule modèle théorique et tenter de rendre compte à partir de lui des principales étapes de cette histoire. Les définitions de l’avant-garde abondent. Comme celle de Jean Weisberger, elles posent qu’on peut entendre par « avant-gardes une série de mouvements, c’est-à-dire d’actions souvent collectives (parfois individuelles), groupant un nombre limité d’écrivains et d’artistes, s’exprimant notamment par manifestes, programmes et revues, et se signalant par un antagonisme radical vis-à-vis de l’ordre établi dans le domaine litttéraire (formes, thèmes, langage, etc.) comme -très généralement – sur le plan politique et social. Dans la plupart des cas, il s’agit d’une double révolte (souvent même d’une révolte globale, visant aussi les mœurs et l’éthique), d’une rupture liée à la conscience de devancer l’époque, soit qu’elle se borne à une entreprise de pure destruction (nihilisme), soit qu’elle poursuive un idéal de reconstruction (recherches formelles, action politique, utopisme, etc. ). Et parmi tous ces mouvements, la nécessité de distinguer, de discriminer conduit encore la plupart des analystes à mettre en évidence une polarité essentielle en opposant deux « versions » du phénomène comme le fait très récemment François Noudelmann, séparant une « avant-garde interventionniste » (pour laquelle prime la volonté d’inscrire l’art dans la réalité) d’une « avant-garde puriste » (pour laquelle prime la volonté inverse d’émanciper l’art de cette même réalité). Pour ma part, la formulation que je proposerais s’énonce ainsi: elle consiste à repérer dans le phénomène des avant-gardes une volonté constante de procéder à une révolution qui soit à la fois poétique, théorique et politique: c’est-à-dire qui, touchant à la forme même de l’œuvre littéraire, induise une transformation radicale concernant la pensée (la philosophie) et l’action (la politique). D’un tel nœud – variable selon les relations qu’il implique entre chacune des trois dimensions concernées, des rapports de subordination ou des marges d’autonomie qui s’établissent de l’un à l’autre des trois projets développés – se déduit dans une large mesure l’ensemble des débats à l’occasion desquels se sont faites et défaites les grandes avant-gardes du siècle passé. Mais le modèle demande encore à être précisé pour repérer comment la révolution poétique – dont tout procède et dépend-, s’élevant contre une conception trop simple de la mimesis, se trouve à son tour partagée en raison des deux appels contradictoires et simultanés qui toujours s’adressent à l’œuvre: d’une part, l’appel du « texte », commandé par le rêve d’une poétique pure où l’œuvre s’affirme autonome et indifférente à l’égard du monde; d’autre part, l’appel du « réel » envisagé à la façon d’un « impossible » auquel l’œuvre se doit de rester fidèle en faisant signe en direction d’un « irreprésentable » dont l’insistance même questionne la langue et la confronte à sa limite. Ainsi, dans l’histoire des avant-gardes, se trouveraient en posture de contestation constante une esthétique « textualiste » – se rattachant à une quête d’autonomie et de pureté qu’initie sans doute dans la littérature française le projet mallarméen – et une esthétique « réeliste » – qui tourne l’œuvre vers une extériorité réfractaire au langage où elle découvre le lieu d’une aporie avec laquelle se confondre extatiquement et dont la quête d’impossible peut se reconnaître cette fois du côté du projet rimbaldien. Les deux mouvements, sans doute, ne s’opposent qu’en apparence tant chacun débouche logiquement sur l’autre. Telle que la met à jour l’esthétique textualiste, l’écriture du texte, se réfléchissant exclusivement lui-même, renvoie pourtant ultimement à l’écriture du monde (en tant que le monde n’existe lui-même qu’à la façon d’un réseau d’écritures). Inversement, telle que la désigne l’esthétique réeliste, l’expérience du réel, tout en échappant au langage, ne peut cependant faire sens qu’à l’intérieur (ou du moins: à la limite) du langage (en tant que le langage lui-même est en dernière instance le lieu obligé de notre disponibilité à l’appel de l’impossible). Ou encore: se retournant sur sa propre intériorité, l‘oeuvre, tout en se disant elle-même, dit encore le monde dans la mesure où celui-ci se manifeste comme texte enveloppant tous les autres; se renversant vers le réel, éprouvant face au monde son impossibilité à dire, elle se découvre cependant comme texte dans la mesure où c’est seulement le jeu du sens au sein duquel apparaît le silence, le non-sens de ce qui lui résiste et échappe.

Aussi schématique soit-il, le modèle ainsi présenté permet de faire apparaître comment ces deux postulations opposées, ces deux tropismes contraires commandent par leur aimantation la logique propre des avant-gardes et la façon dont celles-ci communiquent avec l’histoire d’ensemble de la littérature moderne. En amont, l’appel du texte procède visiblement d’un certain esthétisme idéalisant inséparable des premières formes de la modernité et congédiant tout souci du monde à la faveur d’une sacralisation sans réserve de l’art posé comme seule valeur, comme unique horizon et une telle tentation reste inscrite dans le projet des grandes avant-gardes du XXe siècle. En aval, ce même appel du texte commande les principales formes du dépassement post-moderne qui visent à placer l’œuvre dans l’espace strictement virtuel de la « simulation » où le jeu vide des formes la dispense de toute espèce de référentialité. En amont, l’appel du réel, par un effet de symétrie, se retrouve dans le souci inverse, propre également aux premières formes de la modernité, de soumettre l’art à la vie, voire de sacrifier l’art à la vie en un geste de protestation qui ne cessera également de commander aux grandes avant-gardes du XXe siècle. En aval, ce même appel du réel conduit visiblement à certaines des tentatives de restauration pré-moderne qui mènent à réintégrer l’œuvre dans l’espace classique de la représentation au nom d’un nécessaire retour de la littérature à la réalité.

4. Si une telle logique est bien à l’œuvre dans l’histoire des avant-gardes, la formule du « retour au réel » sert significativement à assurer la transition de l’une à l’autre des phases du mouvement concerné, garantissant tantôt le passage d’une esthétique du texte à une esthétique du réel, tantôt l’entrée tantôt la sortie au sein de l’un des cycles successifs dont cette histoire constitue la série. Pour rendre compte du mouvement de la modernité, je hasarderais l’image suivante: celle d’une vague. On sait qu’aussi forte qu’elle soit, aucune vague nouvelle déferlant sur le rivage ne pousse significativement plus loin que les précédentes – et en ce sens, l’idée d’un progrès linéaire s’accomplissant de lui-même tombe aussitôt. Mais, inversement, il n’est aucune de ces vagues successives qui ne bouleverse le rivage sur lequel elle passe, effaçant toutes les traces antérieures pour y laisser provisoirement les siennes. Une image en valant une autre et à la condition qu’elle prétende simplement à une représentation parmi d’autres d’une réalité infiniment complexe, avec ses flux et ses reflux, son va-et-vient perpétuel, l’histoire même de la modernité littéraire peut se laisser appréhender à la façon d’une seule vague, avec ses creux et avec ses crêtes, dont seules les secondes – le surréalisme de 1929 , la nouvelle littérature de 1960, le structuralisme de 1968- nous concernent ici.

Le processus se joue en trois temps qui demandent à être identifiés au sein de chacun des cycles constituant l‘histoire des avant-gardes. Le premier moment dépend toujours de la protestation se faisant entendre d’un réalisme nouveau ou supérieur prétendant à une représentation plus exacte de la réalité: c’est le cas du premier surréalisme des années 20, du néo-réalisme de la fin des années 50 puis du structuralisme de la décennie suivante. Mais, afin de se dégager des représentations fossilisées du monde qu’il entend destituer, le propre de ce nouveau réalisme réside dans ceci qu’il se constitue aussitôt en un anti-réalisme qui oppose bientôt à l’esthétique surannée de la mimesis une protestation qui tourne l’œuvre artistique vers l’un ou l’autre des tropismes concurrents du texte ou du réel. Et c’est lorsqu’une telle protestation conduit l’œuvre trop loin du monde auquel elle tient, que se manifeste en retour l’impulsion qui reconduit l’art vers ce que Rimbaud lui-même nommait la « réalité rugueuse à étreindre » et auquel notre temps donne des noms plus convenus. L’impératif réaliste ou réeliste doit donc ne pas être envisagé à la façon d’un principe moteur poussant la recherche littéraire toujours plus avant en direction d’un hypothétique « réel » – quel qu’en soit le contenu- qu’il appartiendrait ultimement – et en raison d’une vision téléologique de l’art- d’approcher voire de toucher. Cet impératif fonctionne davantage à la manière d’un principe régulateur qui, grâce à son ambivalence, rappelle toujours -et de façon sans cesse contradictoire- l’œuvre à la nécessité d’un rapport avec cet en-dehors d’elle-même qui, malgré tout, se nomme le monde et qui relève pour elle à la fois du représentable et de l’irreprésentable. Envisager cet impératif comme solidaire d’une régulation perpétuellement appelée à être répétée permet également de se déprendre d’une vision de l’histoire des avant-gardes en termes téléologiques- de progrès voire de décadence- et de l’envisager comme le lieu d’une reprise où c’est justement avec le réel que l’œuvre continuellement se reprend, se projette en avant, en un geste qui ne conduit nulle part sinon à l’affirmation avec lequel elle s’énonce et se confond.

Quant à la valeur de cet impératif, elle ne peut donc être appréciée qu’en relation avec le contexte où celui-ci prend place et en fonction des effets qu’il produit. L’exigence d’un « retour au réel » est positive lorsqu’au début des années 30, elle assure la rupture avec un surréalisme courant le risque de s’enfermer dans une pratique idéalisante et solipsiste de la poésie à laquelle vont s’opposer aussi bien le bas matérialisme de Georges Bataille que le réalisme socialiste de Louis Aragon et dont l’évolution même d’André Breton porterait aussi témoignage. Positive encore cette exigence, lorsque que se constitue à la fin des années 50 un « nouveau réalisme » dans le champ de la littérature romanesque (le « nouveau roman »), du cinéma (du néo-réalisme italien à la nouvelle vague française) ou des arts plastiques (d’Yves Klein à Raymond Hains) qui tend à se dégager de l’académisme et du néo-naturalisme restauré au lendemain de la seconde guerre mondiale. Positive encore, cette exigence lorsqu’elle conduit dans les années 70 à rompre avec le formalisme structuraliste, avec une conception du « texte » vouant celui-ci à la pure exploration de sa seule dimension poétique et le coupant de toute relation avec un en- dehors qui soit celui du désir et de l’histoire. Mais que cette protestation puisse s’avérer, dans d’autres contextes, pour d’autres œuvres, moins productive et se limite à couvrir la pure réintroduction d’une vision non problématisée de la mimesis, pour le dire clairement: la stricte régression néo- naturaliste, je ne le contesterai bien sûr pas.

5. La formule de "retour au réel" n’a donc guère plus de valeur qu’un lieu commun, ou plutôt qu’un slogan susceptible de servir toutes les causes et qui doit donc être apprécié non pas en raison de son introuvable signification théorique mais bien en raison de sa valeur opératoire. Faire aujourd’hui usage de ce slogan -en en rappelant la nécessaire ambiguïté- n’est pas dépourvu de justification. Il en va d’un enjeu essentiel dont dépend en vérité la poursuite du projet même de la modernité : rompre avec une esthétique du virtuel, du simulacre qui voue la littérature à l’abstrait et la coupe de toute la part de négatif, d’impossible qui seule justifie l’exercice de la création sans pour autant consentir à une régression réaliste où cette même expérience de l’impossible se perd une seconde fois dans la restauration d’une représentation pleine et assurée du monde.

6 septembre 2007

[Dossier] Annie Ernaux : une oeuvre de l’entre-deux (2)

ernauxentr.gif Seconde partie du dossier Annie Ernaux. Succédant à l’extrait de son journal, un entretien exclusif avec Fabrice Thumerel. Ce dossier fait suite à la réédition du livre Annie Ernaux : une oeuvre de l’entre-deux [bon de commande]
☛ ÉTATS CRITIQUES / ÉCRITS CRITIQUES. ENTRETIEN AVEC ANNIE ERNAUX.
(Propos recueillis par Fabrice THUMEREL)

ae.jpgSuite à la réédition de ce premier colloque international, intitulé Annie Ernaux : une oeuvre de l’entre-deux (Artois Presses Université, 2004), j’ai d’abord envie de revenir sur ton rapport à la critique. D’une part, si je mets en regard certaines phrases de Se perdre (2001), de L’Écriture comme un couteau. Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet (2003) et de la préface à ce volume, il apparaît que tu n’accordes de pouvoir heuristique qu’à l’écriture de l’écrivain, les travaux critiques n’ayant de plus aucune prise sur ta pratique autosociobiographique ; d’autre part, toi qui as toujours manifesté un vif intérêt pour les publications critiques, qu’elles portent ou non sur ton oeuvre, tu déclares avoir beaucoup appris lors de ce colloque, certaines interprétations ayant même touché « la vérité de l’écriture ».
En somme, est-ce à dire que la réception de ton oeuvre n’affecte en rien le projet en cours ? que la critique te porte plus qu’elle ne te transporte ? Parce qu’intransitive, l’écriture critique n’est-elle porteuse d’aucune vérité sur le monde au travers et au delà du monde même de l’écrivain ?
Plus précisément ici, en quoi ce volume a-t-il changé ton propre rapport à l’oeuvre ? Selon toi, a-t-il modifié la réception critique de l’oeuvre ?

– Cela ne m’apparaît pas contradictoire de dire que j’ai beaucoup appris lors du colloque, mais que les travaux critiques, même ceux qui touchent profondément à la « vérité » de mon écriture – peut-être ceux-là plus que d’autres d’ailleurs -, n’ont aucune prise sur ma façon d’écrire. Tout ce qui est mis au jour sur mes textes, sur le processus d’écriture, les interprétations, au fur et à mesure que je l’entends, le découvre, je le vois tantôt comme un agrandissement de mon travail tantôt comme une effraction (heureuse). Mais comment écrire en ayant à l’esprit la somme des interprétations et des regards sur mes textes, ma démarche ? C’est une vision insensée, horrible même. Je suis amnésique de tout ce qui a été découvert sur mes thèmes, la visée de mon écriture, etc., quand je suis dans le livre à faire. Peut-être suis-je effectivement en train d’accomplir des intuitions critiques, de donner raison une nouvelle fois à une interprétation qui a été faite sur ma démarche, mais je n’en suis pas consciente et il ne me servirait à rien de l’être : il y a comme une impossibilité d’ajuster l’idée, le désir que j’ai d’un texte à faire, d’une forme, à des connaissances « antérieures ». Je ressens toujours avec force la phrase de Flaubert, chaque oeuvre porte en elle sa poétique qu’il faut trouver, et je ne peux pas plus la trouver dans mes livres derrière moi que dans les éclairages sur eux.

Cela dit, la critique – je parle évidemment de celle qui est pratiquée par toi et les intervenants du colloque – a un rôle important dans la perception que j’ai de mon travail, de ses dimensions, de sa situation, et lorsque j’ai à en parler, il m’arrive de reprendre, d’utiliser, ce que la critique m’a appris. Ainsi, j’explique ce que j’ai voulu faire dans La Honte, L’Événement ou Passion simple par exemple, en ajoutant certaines des significations que la critique a découvertes. L’enrichissement de mes textes par la critique, au travers du dialogue que j’entretiens avec elle, est quelque chose que j’éprouve de plus en plus. Qui me donne plus de force et de liberté.

Il m’est difficile de définir mon rapport à ce que j’écris, que je vois comme des livres séparés les uns des autres par les années, par les choses de ma vie. Les deux jours du colloque, ce volume qui rassemble ce qui y a été dit, « solidifie » en une totalité, en « oeuvre », l’ensemble disjoint de mes textes. Une totalité traversée de lignes, de sens multiples. Je pense que la réception critique de mon travail sera modifiée justement dans la mesure où celui-ci apparaît comme tel, à la fois un et complexe, et non plus réductible, par exemple, à la littérature de confession ou à l’autofiction.

Je voudrais revenir sur un point important : en ne reconnaissant pas à la critique le pouvoir d’agir sur ma pratique d’écriture, je ne lui dénie pas, loin de là, un rôle dans l’évolution de la littérature, non plus qu’un pouvoir heuristique. Non seulement elle est créatrice de sens, mais aussi de formes – ce serait un long sujet à développer, je citerai seulement l’exemple désormais célèbre de Doubrovsky relevant un défi de Philippe Lejeune -, et, au-delà, elle participe, toutefois différemment de l’oeuvre première, d’une transformation du monde par son langage et ses outils d’analyse. Si je me retourne sur mon parcours d’écriture, je constate une action globale, diffuse, de la critique, mais je dirais que celle-ci agit d’autant plus sur moi que je n’en suis pas l’objet…

– Depuis cet ouvrage collectif, quels sont les essais ou articles qui t’ont marquée ?

tjae.jpg– Je n’ai pas connaissance de tout ce qui a été publié depuis ce volume-ci. Dans ce que j’ai lu, j’ai tendance à me souvenir de ce qui m’a donné une émotion, un remuement de choses affectives. En font partie, par exemple, ce qu’a écrit Pierre-Louis Fort dans Ma mère, la morte (Imago, 2007) et Dominique Barbéris dans la revue Tra-jectoires (n° 3, juin 2006) sur la parataxe dans La Place.

5 septembre 2007

[Dossier] Annie Ernaux : une oeuvre de l’entre-deux (1)

ernauxtexte.gif À l’occasion de la réédition de Annie Ernaux : une oeuvre de l’entre-deux, ouvrage collectif paru en décembre 2004 – suite au premier colloque international sur cette oeuvre -, on trouvera ici, avant même la présentation de ce volume, les compléments bibliographiques et un article d’Isabelle Roussel sur L’Usage de la photo (troisième partie du Dossier), un extrait inédit du Journal d’Annie Ernaux (première partie), suivi d’un entretien avec l’auteure, « Ã‰tats critiques/écrits critiques » (seconde partie).

☛ ANNIE ERNAUX, JOURNAL 2005 (extraits)

Vendredi 6 Mai
Retrouvé cette phrase écrite je ne sais quand (2000, apparemment) : « ma soeur est morte, elle était plus vivante que moi ». La part de l’exagération rhétorique. À côté une phrase de ma mère, récurrente, « Tout ce qui vit est beau ». Marquée par ce vitalisme, bien sûr. Et là, j’ai peur de mourir dans l’opération à venir, faire une thrombose, une hémorragie cérébrale à cause de ma chute sur la tête de l’an dernier, du traitement à l’EPO.
Hier soir, j’ai constaté avec stupeur que j’avais des centaines et des centaines, quelques milliers sans doute, de pages de notes, de paragraphes, de débuts, accumulés depuis 31 ans, sans m’en rendre compte. Il s’agit toujours d’accorder une forme à quelque chose de ma (la) vie.

Samedi 14 Mai
Un homme révolté c’est un homme qui dit « non ». Il veut dire que les choses ont trop duré, qu’il n’ira pas au delà. C’est le début du livre de Camus, L’Homme révolté. C’est ça le non au referendum. Non au mépris des populations, non à l’insolente richesse des patrons, à la faconde politique, médiatique, à ce monde qui se croit si invulnérable, si malin, qui n’imagine pas qu’on voit, depuis les quais bondés du métro et du RER, depuis les agences de l’ANPE, des caisses de supermarché qu’il se fout de la gueule des gens, les fait pleurer au tsunami et verser des dons, aujourd’hui inutilisés. Mais incertitude sur la capacité de dire non des gens, que la campagne éhontée en faveur du oui a pu ébranler. Voix chevrotante de l’abbé Pierre pour inciter à voter oui, pensé à celle de Pétain en 40 et aux commentaires plus tard des parents, « ils » sont allés chercher ce vieux maréchal gâteux !

Mercredi 25
18 heures 30. Conférence au Théâtre 95, alors que j’ai sommeil, le moral est au plus bas, que mes idées sont floues (antibios à hautes doses contre l’infection dentaire). Deux heures horribles à traverser. Comment les gens peuvent-ils aller à des conférences ? Moi ça m’ennuie tellement ! Savoir, savoir, évidemment. Je tombe sur une émission de Télérama, « Sept jours à vivre ». Peut-être n’ai-je aussi que 7 jours à vivre. Je n’arrive pas à échapper à cette impression que cette opération n’est pas utile et même que je peux, sinon y passer sur le champ, du moins en sortir plus mal qu’avant.

Lundi 30 Mai
Le non l’a emporté. Hier matin je n’y croyais pas en allant voter à Cergy, devant l’attitude triomphante de certains électeurs. D’ailleurs Cergy n’a pas eu une majorité de non. Cinquante-cinq pour cent de non : le « c’est assez, vous cesserez de nous raconter des histoires ». L’Europe c’était une belle idée, ainsi parle une étudiante dans Le Monde. Mais l’idée est impuissante devant les contraintes du réel, de « la vie qu’on vit ».
Extrêmement agaçant de constater qu’après ce vote sans ambiguïté les politiques et surtout les médias continuent de culpabiliser les gens, de les prendre pour des irresponsables, des masochistes. Toujours la même hauteur, la même condescendance. On reproche aux individus d’avoir conscience de leur situation.

Mardi 31 Mai
17 heures 40. Cochin, ter. Chambre 235. Cette fois la fenêtre donne sur la cour, côté entrée. Je vois l’horloge. Une femme – je crois – clopine dans le couloir. Demain, vivante ou morte. Où ces choses-là sont-elles « Ã©crites » ? Ou non écrites, plus sûrement.
Marc m’a accompagnée. D’un hôpital l’autre, janvier 2003 – mai 2005. Belle histoire.
J’ai sommeil, pas encore peur. Pourquoi les infirmières crient-elles comme des sourdes ?

Samedi 4 juin
10 heures 20. Le corps a été passé à la torsion, la scie, le ruissellement de sang et me voici quatre jours après, bandée, alitée, à devoir faire pour la troisième fois le parcours de la marche à réapprendre. La chambre est calme, donne sur la partie ancienne de Cochin et un immeuble des années 50, utilisé tard le soir. Au fond, Saint-Jacques-du-haut-Pas. Hier, je regarde l’émission, « Mères-Filles, ça fait toujours des histoires », j’ai un choc en me voyant aussi ridée, filmée de près, très maquillée, lourdement. Je suis découragée d’être aussi marquée. C’était en octobre, ensuite, je serais plus jeune, mieux coiffée, dans les émissions sur L’Usage de la photo.
Je viens de faire quelques pas avec la kiné, ma jambe n’est pas trop lourde, ni trop longue (pas assez ?). Retournée au fauteuil, tout tourne, j’ai mal au coeur.
M. rentré à Trouville. Il me dit que, le jour de mon opération – quatre heures + quatre de réveil – il a eu le sentiment qu’il allait perdre la dernière personne qu’il ait au monde.

Lundi 6 juin
14 heures 15. Je viens de voyager dans les souterrains de l’hôpital pour aller passer une écho-Doppler, du pavillon Ollier au pavillon Achard. Je songeais à Metropolis : circulent par ici les gens de l’ombre, femmes de ménage, hommes d’entretien (un fenwick arrêté bouchait le passage, empêchant de passer mon chariot), soignants. Mais sans doute pas les médecins. Tags plein les murs, sous les tuyaux parcourant les allées, graffiti obscènes, « tobe dure », sexes masculins à profusion, un bizarre « forza Italia », des revendications pour le travail, l’augmentation de personnel. Dans l’ascenseur, une femme de ménage forte en gueule dit qu’ils feront bientôt des clones d’eux, le personnel d’en bas. Mon sentiment se ravive d’être à la veille d’une révolution ou du fascisme (ou la première plus le second, avec Sarko). Je ne suis pas sûre que la révolution soit bonne pour la condition des femmes.
Au doppler je manque m’évanouir de chaleur et de soif. Une aide-soignante noire, volumineuse, propulse mon chariot en parlant toute seule : « je compte mes jours, je compte mes jours », de vacances ou de RTT vraisemblablement.

Mardi 5 Juillet – La Châtaigneraie
Avoir le nez sur les choses les plus infimes, les détails de la vie pour vivre, je retrouve cela de mon enfance, pendant les vacances d’été, où je n’avais rien mais rien à faire, et pas assez de livres. Se laver, ranger méthodiquement les affaires, lavoter des pulls, slips, ranger les lettres, les journaux, les livres lus, dans le sac pour le week-end. J’imagine que la vieillesse (ou le handicap) rejoint l’enfance dans un présent infini. Cinq semaines que je suis en situation « hospitalière ».

Jeudi 7 Juillet
Attentats à Londres, dont un à Edgware-Road, aussi à Russell’s Square, là où nous étions chez Lyn, en juin 2003. Balaient les ridicules commentaires, bouffis de triomphalisme chauvin, sur la défaite de la France qui a vu passer sous son nez les JO de 2012. Pas la France, seulement les Chirac, Delanoé, les journalistes en meute comme d’habitude.
Je suis assommée, répugnée, par tout ce que j’entends de xénophobie, plus ou moins d’antisémitisme, ici, à table, hier dans le VSL (un chauffeur Black et un Tunisien, très charmants au demeurant). Les temps sont mûrs en France pour un régime facho, mais pas forcément. Grande confusion actuellement, situation « pré-« , mais pré- quoi ?

Lundi 5 Septembre
Image troublante : jeudi dernier, à Trouville, une jeune femme musulmane (voile) tenant par la main un homme (son mari évidemment) s’avançait doucement dans la mer, toute habillée. Sa jupe peu à peu effacée, puis la veste, il n’y a plus eu que sa tête voilée au-dessus des vagues, près de son compagnon – qui portait seulement un pantalon retroussé à mi-jambes. C’est une image que je n’avais jamais vue réellement. À la fois beau, tellement biblique, et effrayant. Imaginer ici, cet endroit, dans 100 ans – ou 50 – toutes les femmes d’aujourd’hui en deux pièces, seins nus pour un quart, se baignant en robes longues et voiles, comme la normalité. La même normalité qui me fait bronzer jambes exposées, dos nu, soutif dégrafé. Cette impossibilité de me la représenter.
Déferlante Houellebecq. Je ne l’achèterai pas. J’ai besoin d’un regard qui veuille comprendre le monde, non l’insulter.

Dimanche 6 Novembre
10 ème nuit d’événements en banlieue parisienne, des grandes villes, Evreux, etc. 1200 voitures brûlées cette nuit. Cela aurait dû arriver plus tôt, la « racaille » selon Sarkozy se comporte comme ce qu’on croit qu’ils sont, eux, les enfants des « quartiers » précédemment « cités », sans avenir ou presque. Les barbares. Crainte de la réaction, la France de la peur, toujours, Flaubert vomissant la Commune, mais c’est G. Sand et Hugo qui ont raison sur la durée. Je me réjouis formidablement de ce qui est arrivé, ceux qu’on a humiliés, rendus sauvages, renvoient la violence qu’on leur a faite. Ni Arlette ni Besancenot ne causent, déjà dans les élections sans doute.

Mercredi 9 Novembre
Couvre-feu, état d’urgence, comme en avril 55 pendant les « Ã©vénements », en Algérie, non en France. On ne saurait mieux indiquer que « ces gens-là » ne sont pas de vrais Français, ces petits-enfants de ceux dont les Français ne voulaient pas l’indépendance. Il est évident, de toute façon, que pour la majorité des Français ce sont des inférieurs, sinon des sauvages – 73 % approuvent l’état d’urgence. D. idem, tourne vraiment à la réac, s’en prend à la gauche, plutôt réservée ici en l’occurrence. Quand va-t-elle dire, avouer, clairement qu’elle soutient la politique de droite, sans doute lorsque Sarkozy sera au pouvoir. Sous le prétexte, presque avoué, plutôt Sarko que Le Pen, plus « moderne » et présentable, moins viscéral, non antisémite en effet. Aussi dangereux. Chirac est un zombie depuis les élections de fin mai.

Lundi 14 Novembre
Plus de calme en banlieue. Jusqu’à la prochaine fois. Semaine à venir sans travail jusqu’à samedi, M. ici. Vieille histoire. S’il n’était pas dans ma vie, je souffrirais comme une chienne. Il y est et la perspective de ne pas écrire durant cinq jours me désespère.

Mercredi 30
TGV Chambéry-Paris.
Retour d’Annecy où j’ai passé la journée. Gris, neige sur les trottoirs, le lac. Si loin du monde, à nouveau, comme il y a 40 ans, en arrivant avec Philippe, Eric, 10 mois. Etait-ce moi ? Ou bien est-ce maintenant que c’est moi ? Ce retour, et je sentais toute la vie dans son quotidien me reprendre, les courses au Carrefour-Parmelan, le CES, ma mère, la Roseraie, et plus loin, Saveco, les vieux quartiers tristes et noirs, j’étais si loin des facs – la boucherie en face de l’appart. Annecy, je ressens – re-sens – ce mot comme il était en octobre 65, le bout du monde : « s’enterrer à Annecy ». Je suis bouleversée ce soir de me ressouvenir, à cause du temps d’hiver, sans touristes, des années-là. Comme si mon corps, ma conscience, happés, repris par la ville, fonctionnaient exactement comme il y a quarante ans, que je ré-intégrais une forme perdue, conservée là. C’est seule que je voudrais reparcourir les rues d’Annecy, comme dans une réincarnation de moi-même.

29 décembre 2006

[recherche] Hugues Marchal, Le coup du canon : Christian Prigent lecteur des anciens

Le coup du canon :
Christian Prigent lecteur des anciens

Hugues Marchal
( Université de Paris III – Sorbonne nouvelle / CNRS )

Début
Si l’avant-garde se pense de manière polémique, voire polémologique, conformément à l’origine militaire du terme, c’est bien qu’elle juge et déjuge une pratique littéraire antérieure. Venue périmer, elle attaque des cibles existantes et produit des lectures contre des textes que ses acteurs, selon l’un des premiers éditoriaux de la revue TXT, « se donnent pour propos de viser et d’abattre ». Aussi Christian Prigent parle-t-il avec raison des « exigences métapoétiques de la position avant-gardiste » : elle discrimine, et par là avance une critique. Cependant, tout commentaire est postface : le métatexte arrive, comme les cavaliers d’Offenbach, après la bataille – en l’occurrence après une parole première. Et, dans un élan forcément rétrograde, il reconduit l’œuvre commentée vers notre présent, en la répétant par des citations ou des allusions. Le geste n’est donc pas aussi aisément conciliable qu’il ne paraît avec la double visée disruptive et prospective associée, à tort ou à raison, à l’avant-garde – cet avant-regard qui volontiers va prophétisant. Dans nos représentations les plus courantes, les avant-gardes résolvent cette tension en utilisant la visée rétrospective du commentaire précisément pour rompre avec le texte commenté, en affirmant son caractère inactuel et périmé.

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8 novembre 2006

[recherche] « Manifestes » et « avant-gardes » au XXème siècle, Anne Tomiche

« Manifestes » et « avant-gardes » au XXème siècle
de Anne Tomiche [Université Paris 13]
Début :

Dans le cadre d’une réflexion sur les relations que les « avant-gardes » entretiennent avec la « théorie » (ou le théorique) et la « critique », il semble naturel de s’intéresser à une forme d’écriture qui, si elle est loin d’être l’apanage des avant-gardes, leur est néanmoins fortement liée, et qui a une dimension éminemment théorique : le manifeste. Certains le considèrent même comme le genre incontournable lié aux « avant-gardes » : dans Avant-gardes et modernité, ouvrage publié chez Hachette supérieur et destiné à un large public d’étudiants, François Noudelmann présente le manifeste comme « quasi obligatoire pour fonder un mouvement d’avant-garde ». Et il est loin d’être le seul à souligner ce lien. De fait, la plupart des mouvements qui, au début du XX° siècle, ont revendiqué le statut d’ « avant-garde » ou se le sont vu attribuer, ont utilisé la forme du manifeste pour légitimer leur fondation, et ont produit des textes explicitement intitulés « manifestes » : manifestes du futurisme, du vorticisme, du dadaïsme, du surréalisme, manifestes lettristes, ou encore « Manifeste pour une poésie nouvelle, visuelle et phonique » de Pierre Garnier. S’il faut assurément faire attention à ne pas amalgamer les avant-gardes, il est une stratégie discursive qu’elles semblent partager : celle du manifeste. D’ailleurs, si les « avant-gardes » historiques du XX° siècle ont eu recours aux « manifestes » pour légitimer leur fondation, inversement, les affirmations, réitérées depuis la fin des années 1970, de la « fin des avant-gardes » vont de pair avec celles de la fin des manifestes littéraires : « l’époque des manifestes est close » affirme, par exemple, Jean-Marie Gleize ; et il insiste : « la posture manifestaire est devenue anachronique ».

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16 août 2006

Présentation

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Lire la présentation du dossier « Avant-garde, critique et théorie », écrite par Francis Marcoin, avec qui nous collaborons pour la réalisation de ce partenariat.

[lire la présentation par Francis Marcoin]

[recherches] Francis Marcoin : Le complexe d’Attila

Filed under: manières de critiquer — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 12:57

Francis Marcoin [Université d’Artois]
Le complexe d’Attila
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13 août 2006

Serge Martin, Situations critiques et théoriques de « l’avant-garde »

Filed under: manières de critiquer — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 12:38

Serge Martin [IUFM de Caen]
Des identifications aux inventions, des formes aux rythmes, des termes aux relations Vive les poètes libres ! Situations critiques et théoriques de « l’avant-garde »
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