Libr-critique

25 février 2020

[Chronique] Joachim Séné, L’Homme heureux, par Ahmed Slama

Joachim Séné, L’Homme heureux. Détruire internet, Publie.net, coll. « Temps réel », 2020, 216 pages, 18 €, ISBN : 978-2-37177-592-3 ; 5,99 € en format numérique : télécharger.

Il est des œuvres dont on rend compte plus difficilement que d’autres, L’Homme heureux est de celles-là, tant elle déroute par son foisonnement et sa manière, agencée par des flux entremêlés qui composent cette matière tout à fait englobante : tout y est pris, tout y est brassé, nos lubies et nos désirs, nos divertissements et nos errements, c’est le quotidien qui s’y esquisse, celui de nos vies contrôlées et disciplinées.

Quel fil tirer, ou plutôt quel câble ? Parce que de câbles – sous-terrains et sous-marins – il en sera question tout au long des 200 pages qui composent ce texte singulier, ces câbles qui font internet, par l’intermédiaire desquels vous lisez ces lignes. Et C’est là l’une des particularités de ce texte, rendre compte du monde en s’attardant sur la manière dont le média numérique en façonne notre représentation – nous l’évoquions avec Pierre Ménard –, tout en prolongeant le questionnement du côté des infrastructures qui font et font tourner le média numérique.

Le pouvoir est dans l’infrastructure

Nous sommes passés des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle, il faut avant tout contrôler et non pas simplement réprimer. Et pour exercer ce contrôle, il faut des infrastructures, car « le pouvoir réside désormais dans les infrastructures de ce monde » (Le Comité invisible, À nos amis, La Fabrique, 2014, p.83). Et c’est ce que démontre admirablement L’homme heureux, on les voit, on les lit ces mots d’ordre qui partout essaiment, dans le monde de l’entreprise comme dans celui des transports –  « Vous êtes à bord du tramway 1, en route pour une belle journée de travail, avec la ratp et votre employeur » –, les corps, donc les êtres et leurs manières, domestiqués –  « tout le monde est debout, les sièges ont été enlevés des transports en commun pour des questions d’optimisation (…) tout se joue debout désormais ». Mots d’ordre qui se répercutent et que lentement on intériorise, cette Karine végétarienne et qui se met à manger de la viande parce qu’ « être carniste permet de mieux s’intégrer (…)  elle a développé d’autres compétences relevant de la virilité me dit-elle, une autorité agressive quand il faut, les blagues aussi, sous forme d’une misogynie tendre qu’elle s’applique avant les autres.» Elle se rassure, Karine, « c’est un rôle qui lui sert ». Mais à y regarder de plus près, à y regarder du côté de l’étymologie, le rôle, l’adoption d’un rôle, c’est déjà la victoire du contrôle.

Et c’est là la force de ce texte, c’est de s’attarder sur la représentation, ce monde de la représentation – « tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation » (Guy Debord, La société du spectacle, Folio Gallimard, 1992 [1967], p.15) –, mais en pointant la manière, la matière physique dont se construit le spectacle de la représentation ou la représentation du spectacle. Ces câbles, ces câbles qui charrient la masculinité. Et la finesse de Séné, en excellent connaisseur du numérique, ce n’est pas de faire du web un mal en soi[1]. Pour internet comme pour toute chose, il n’y pas de mal, mais du mauvais, ce mauvais venu par la centralisation, le bon étant le code, ce code qui nous permet de faire d’internet ce que nous voulons et désirons. « Le code ne pourra pas faire loi sur les réseaux sociaux, comme il fait loi sur le transport neutre de données malgré les tentatives des états de casser ça. »

Ainsi s’agira-t-il de « Détruire internet » tel qu’il s’est construit, tel qu’il se fait prolongement du contrôle. Sortir internet, et nos vies avec, de la marchandise, du travail marchand, de la production qui n’a d’autre but que de produire et se reproduire.

« … cette étanchéité entre les deux, total schizo mais ça marche et se maintient et ça ne bouge pas, c’est une condition de fonctionnement de l’ensemble et on tremble de penser que, sous d’autres conditions, dans les murs d’une entreprise on pourrait vivre comme dehors en lisant, en créant, en prononçant des mots vains sans rapport direct avec demain et la production, en organisant des événements, en imprimant des journaux. »

Un tramway simonien

À lire les lignes ci-dessus, on pourrait croire que nous avons affaire à un essai ou à quelque roman à thèse, il n’en est pourtant rien. L’une des plus grandes forces de L’Homme heureux est que le propos s’insère dans l’écriture, et cette même écriture sert le propos. Joachim Séné fait partie de ces quelques écrivains et écrivaines  ayant lu avec l’attention qui lui est due Claude Simon, et qui prolongent à  leur manière l’écriture simonienne – il y a peu, je vous parlais de Ryad Girod. À lire L’Homme heureux, à voir tout au long de ses pages ce tramway cheminer, impossible de ne pas faire le parallèle avec l’auteur du Tramway et ce n’est pas tant à ce roman que je pense, mais au Palace – 1962, Minuit – trop injustement méconnu, se déroulant à Barcelone au cœur de la révolution de 1936, et dont la troisième partie met en scène, selon une composition tout à fait singulière, le cheminement de tramways portant des enseignes publicitaires disséminant ces « réclames » dans toute la ville, répétant l’apparition de ces réclames par leurs allers et retours incessants, avec les arrêts de ces tramways, leurs cahots. Et c’est à un tel jeu que se prête Joachim Séné avec ce tramway qui va et qui vient, ce tramway qui traverse le roman et qui, à mon sens, est l’allégorie de la révolution. Tramway et révolution, quel lien ? Pour le comprendre, il faut en revenir à l’épigraphe du roman de Claude Simon susmentionné :

« Révolution : Mouvement d’un mobile qui, parcourant une courbe fermée, repasse successivement par les mêmes points » (Larousse).

Ce tramway donc qui sillonne le roman de Séné et qui fait écho à la contre-révolution advenue, ce passage, que nous évoquions, de sociétés disciplinaires à des sociétés de contrôle. Et voici, comment nous bouclons notre propre boucle.

 

[1] Spinoza et tant d’autres nous ont appris à nous affranchir des conceptions du Bien et du Mal, leur préférer la relativité du bon et du mauvais. Une chose étant bonne ou mauvaise selon son contexte et sa situation. « Par exemple, la Musique est bonne pour le mélancolique, mauvaise pour l’affligé ; et pour le sourd, ni bonne, ni mauvaise » (Préface du Livre 4 de L’Éthique, trad. Bernard Pautrat, Le Seuil, 2014).

25 janvier 2020

[Libr-relecture] Amid Lartane, L’Envol du faucon vert, par Ahmed Slama

Amid Lartane, L’Envol du faucon vert, Métailié, 2007 ; rééd. octobre 2019, 212 pages, 9,50 €, ISBN : 979-10-226-0966-1.

 

Lors de sa sortie initiale, L’Envol du faucon vert a plus intéressé les reporters ou pour être plus précis les reportrices que les chroniqueurs culturels ; l’exception fut Delphine Péras, chroniqueuse littéraire à L’Express. Sa récente publication en poche, datant d’octobre dernier, a suscité peu voire aucune réaction, hormis un article de François Gèze inestimable éditeur et grand connaisseur de l’Algérie.

Place de l’auteur, place du pseudonyme

Comme il est de mise, commençons par l’auteur, Amid Lartane, pas la peine de taper le nom sur les internets, nous nous trouvons en présence d’un nom de plume, assez malicieux comme nous le verrons. Je rassure de suite les lecteurs et lectrices, ce n’est pas celui qui « écrit faux comme une casserole »[1] que l’on appelle plus communément Yasmina Khadra. L’auteur de ce livre est un ancien haut fonctionnaire qui travaille désormais dans une organisation internationale, loin de l’Algérie, et qui, caché sous un malicieux pseudonyme, nous offre ce polar finement ficelé.

J’ai dit malicieux ? Analysons-le, ce pseudo ; Amid, je devrais l’écrire en arabe : عميد, que l’on peut traduire par général d’armée. Quant à Lartane, le nom renvoie à l’artane, un médicament destiné à soigner la maladie de Parkinson et qui, durant la guerre civile a été utilisé par l’armée algérienne (entre autres) comme psychotrope, nous avons à ce sujet plusieurs témoignages dont celui de Habib Souaïdia, un ancien militaire réfugié en France, au travers de son livre : La Sale Guerre[2].

Amid Lartane donc, général de cette armée shootée aux psychotropes. Voilà dès la couverture, nous sommes en plein dans le sujet. Quant au titre, L’Envol du faucon vert, c’est référence à l’affaire Khalifa qui avait fait pas mal de remous en France et en Algérie, pour celles et ceux qui ne s’en rappelleraient pas ; c’était ce type, Rafik Khalifa, que Le Figaro ou encore Le Parisien décrivait comme une sorte de génial entrepreneur parti d’une pharmacie et devenu propriétaire d’un grand groupe industriel qui comptait une banque, une compagnie aérienne et une chaîne de télévision française créée avec la complicité d’Hervé Bourge et du CSA. La compagnie aérienne avait pour emblème un condor en plein envol ressemblant à s’y méprendre à l’aigle figuré sur la couverture. Le groupe sera mis en liquidation judiciaire, quant à Khalifa il finira en prison. Comme pour nombre de ces affaires, elles ne représentent que la partie visible d’un système dont les auteurs sont… certains généraux que l’auteur signale par ce pseudonyme Amid Lartane. Étrange jeu, où l’auteur du livre se confond avec les responsables du système.

Nous voici donc en présence d’une véritable dissection du système politique, économique algérien des années 90 et qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Enquête littéraire qui se rapprocherait de l’enquête sociologique mise en Å“uvre par l’usage des codes d’un genre littéraire qui se prête excellemment à ce type d’exercice ; le polar ou pour être plus précis : le néo-polar.

Polar et politique ou l’avènement du néo-polar

Comparer le polar à l’enquête sociologique pourrait de prime abord sembler spécieux ; le rapprochement a pourtant été fait de manière assez fructueuse par Luc Boltanski. S’appuyant sur la distinction qu’il a établie entre le monde d’un côté : tout ce qui arrive ou serait susceptible d’arriver, flux mouvant de la vie et des expériences ; totalité impossible à maîtriser et connaître dans son ensemble. La réalité de l’autre : partie stabilisée du monde au travers de constructions sociales conformes aux formats institutionnels – ordre social institué, doxa, idées reçues…etc. Boltanski définit l’énigme, convention du genre policier, comme « une irruption du monde au sein de la réalité » ou pour le dire autrement, l’énigme c’est l’émergence d’une incertitude, d’une remise en question de la réalité. Au sein du roman policier, l’enquêteur pour trouver le coupable d’un crime va partir d’un soupçon généralisé, même les personnages les plus respectables seront suspects et pas simplement les catégories sociales habituellement discriminées – pauvres ou immigrés. Et cette mise en doute de la réalité, la possibilité de mise en question de la réalité de la réalité, c’est le travail auquel se consacrent les sociologues, du moins une partie, la sociologie recouvrant plusieurs champs et approches.

Pour autant, il ne faut pas voir dans le roman policier canonique un caractère progressiste ou émancipateur, bien au contraire, car si l’on analyse de près les figures de ces personnages de détectives on se rendra vite compte que ces derniers ne bornent à rechercher les auteurs d’un méfait ou d’un crime, voués qu’ils sont à servir la loi qu’ils vont parfois contourner pour mieux l’appliquer, légitimant par là une politique sécuritaire. Et tout cela sans remettre en cause la réalité ou les institutions. Le roman d’espionnage obéit à une autre logique, mais tout aussi contestable, celle de la théorie du complot, qui niant la complexité du jeu social résout les énigmes en les imputant à un groupe, un individu ou un groupe, rétablissant par là l’unité de la réalité institutionnelle.

Il faut attendre le XXème siècle d’abord aux États-Unis (au travers du roman noir) puis en France (avec le néo-polar) pour voir le genre policier questionner de manière tout à fait radicale la réalité des institutions. Jean-Patrick Manchette fut l’un des premiers à déplacer la question récurrente du polar canonique du « qui a tué ?» au pourquoi et au comment, opérant ainsi une véritable rénovation du genre. Et ça justement ça nous ramène à la couverture de L’Envol du faucon vert où l’on pointe le véritable auteur de l’escroquerie de l’affaire Khalifa, non pas simplement la personne Rafik Khalifa, mais le système des généraux au pouvoir.

Néo-polar algérien

On aurait pourtant tort de ne voir dans ce livre qu’une simple chronique de l’affaire Khalifa, il s’agit d’abord et avant tout de l’analyse d’une classe archidominante – l’auteur écrira cercle – et la manière dont cette classe se maintient au pouvoir, défendant ses privilèges contre un peuple qu’elle méprise. Ce ne sont pas tant les personnages – avatars de figures réelles ou d’archétypes – qui importent, mais plutôt les liens qui les unissent, les liens qu’ils établissent avec d’autres soit par la cooptation, la corruption, le chantage, la torture voire le meurtre. La composition du polar en une série de chapitres courts et denses (ne dépassant pas la dizaine de pages) permet de s’affranchir de la linéarité et ainsi de se mouvoir dans le feuilleté des classes sociales et des différents agents (conscients ou non) du pouvoir.

Pour coopter ou corrompre, il faut des lieux où l’on se rencontre où se forment et façonnent ces relations. Et c’est bien l’un de ces espaces qui nous est présenté dès les premières pages, sorte de raout où s’opère ce joyeux mélange de généraux influents, d’oligarques, et d’hommes d’État, sorte de réunion informelle où l’on assiste à « cet équilibre exquis entre conversations mondaines et discussions sérieuses ». On parle de ses enfants, de sa famille et l’on passe, l’air de rien à la critique de la gestion des banques publiques, à la rengaine – bien connue en France – de l’incompétence des fonctionnaires. Conversations où se déploie cette langue néolibérale pratiquée partout dans le monde depuis maintenant les années 80.

Voici qu’une figure de cette classe dominante s’exclame : « toutes nos grandes initiatives stratégiques sont bloquées par l’absence de managers convaincus, des hommes d’action, d’authentiques entrepreneurs modernes »

L’assertion me semble tout à fait fascinante, non par son contenu somme toute banal et que l’on peut entendre dans n’importe quelle chaîne d’information en continu, mais plutôt par l’adjectif « convaincus ». Pour que ce type de systèmes puissent fonctionner et se reproduire, il faut des agents convaincus de leurs actions.

Parmi les habitués de ce cercle va se trouver un nouveau membre : Farouk Smendou – vice-président d’une grande banque publique – qui justement par cette invitation sera en quelque sorte coopté. La manière dont on nous montre et on nous raconte le changement qui s’opère chez ce Farouk est remarquable. Une fois entré dans ce cercle, une fois qu’il y est « socialisé », on voit ce devenir dominant qui point chez lui. Domination qui s’exercera d’abord dans son cercle privé, puis sur celles et ceux qui le côtoient au quotidien dans le cadre de son emploi.

Ce Farouk, maintenant reconnu et accepté, par la cooptation, au sein de cette classe dominante, la moindre des choses qu’il pourra faire ça sera de défendre les intérêts de cette dernière. Mais bien évidemment les choses ne se passent pas toujours de manière aussi douce, car l’une des modalités avec lesquelles le pouvoir maintient sa mainmise est la torture. Contrairement à nombre d’idées reçues, la torture n’a pas pour but de tirer des renseignements, elle permet avant tout de soumettre les corps et les esprits ; de fabriquer des sujets soumis. Et ça sera le parcours d’un personnage Moh Ch’hili.

D’abord hooligan notoire, il suivra le parcours de certains Algériens issus des classes populaires, qui, au début des années 90 avec l’apparition du FIS – Front Islamique du Salut – créé avec la bienveillance du gouvernement algérien, rejoindra les rangs de ceux qui ont choisi cette impasse sanglante pour lutter contre le pouvoir. Il deviendra bien vite un responsable au sein de l’organisation lorsqu’elle celle-ci se militarisera, il sera chargé de désigner les cibles à abattre par les terroristes islamistes. Et c’est à ce moment qu’il sera capturé lors d’une descente policière, torturé puis relâché – pratique courante lors de la guerre civile algérienne – et deviendra dès lors une sorte d’agent qui opérera de l’intérieur de l’organisation terroriste pour les services de renseignements algériens.

Se révèle alors toute la complexité de cette histoire, ou plutôt de l’Histoire algérienne durant la guerre civile où les terroristes islamistes tuaient par idéologie, ils étaient responsables de leurs crimes, mais nombre de cibles étaient désignées par les services de renseignements. Les premiers devenant les idiots utiles des seconds. Voici donc que la réalité qui nous est présentée ici ou là – je vous renvoie à la description que fait Le Figaro de la guerre civile algérienne –, que cette réalité donc est bien plus complexe. Amid Lartane, par la fiction – pas si fictionnelle que ça –, par les moyens du roman, nous permet d’entrevoir une parcelle de ce que fut cette guerre civile, permettant de rendre la réalité inacceptable ! De s’insurger contre cette réalité et c’est ce que font, depuis maintenant un an, les Algériens et les Algériennes scandant ce slogan : مكانش انتخابات مع العصابات [pas d’élections avec la mafia].

[1] Un grand regret que de ne pouvoir m’attribuer cette saillie dont l’auteur est Eric Chevillard : https://www.lemonde.fr/livres/article/2016/09/01/le-feuilleton-la-rumba-du-tracteur_4990812_3260.html

[2] À voir également ce fascinant reportage de Gri-Gri international : https://algeria-watch.org/?p=23409

29 décembre 2019

[Chronique] Ryad Girod, Les Yeux de Mansour, par Ahmed Slama

Ryad Girod, Les Yeux de Mansour, P.O.L, printemps 2019, 224 pages, 18,50 €, ISBN : 978-2-8180-4744-6. [Prix Assia Djebar 2019 ; Prix Révélation 2019 de la Société des Gens de Lettres (SDGL)]

Lire un texte est toujours une expérience singulière. Les résonances que peuvent induire une lecture ou les interprétations auxquelles elles conduisent ne sont pas seulement inhérentes à la matière ou manière même du texte, elles renvoient à nos dispositions, sensibilités, nos connaissances ou encore nos intérêts, du moins les intérêts du moment. Toute lecture se révèle être d’abord et avant tout dévoilement et esquisse des lunettes dont on dispose et par lesquelles nous avons traversé le texte. Il est des Å“uvres plus que d’autres qui permettent d’opérer ce type de « révélation », Les Yeux de Mansour de Ryad Girod en fait partie, et ce bien évidemment par la manière dont ce roman est écrit, composé, les problématiques qui le traversent et qui font écho à ce que je nommerais rapidement les contextes d’émission et de réception. Commençons par ces derniers ; dans le cas qui nous occupe, ils sont doubles, l’Algérie par l’entremise de Barzakh, maison capable du pire (Kamel Daoud) comme du mieux (Mustapha Benfodil ou Ryad Girod) ; l’autre est (vous l’aurez déduit) la France au travers de P.O.L.

Les lunettes de la réception

Si je me permets d’évoquer ce pire qui est arrivé notamment par Barzakh (et Acte Sud), ce n’est pas tant pour le plaisir de ce que l’on nomme aujourd’hui le clash – la polémique, on le sait, n’est plus. Plutôt pour se prémunir de certains détournements[1] hasardeux dont pourrait souffrir ce roman. Comme s’y essaye Le Figaro qui, au travers d’un articulet, tente d’articuler une sorte de « mouvement littéraire » algérien appelé « génération 88 », défini de la manière qui suit :

« Remarquée en France grâce à Kamel Daoud, cette génération littéraire englobe une volée d’écrivains arrivés à l’âge adulte au moment des manifestations d’octobre 1988 qui ont débouché sur l’adoption d’une nouvelle constitution, la victoire des candidats du Front Islamique du Salut (FIS) au premier tour des législatives de 1991, l’annulation du scrutin et une guerre civile de dix ans. »[2]

Notons d’abord le résumé des plus sommaires au sujet des troubles qui ont secoué l’Algérie et que l’on nomme aujourd’hui la décennie noire, résumé qui omet tout de l’implication de l’armée algérienne et du DRS dans cette « sale guerre ». Manière également d’inclure le roman dont il est question dans les discours qu’a porté et que porte encore Kamel Daoud, discours racistes s’il en est[3], fait d’essentialisme envers un peuple qui lui démontre aujourd’hui la fausseté de ses analyses.

La manÅ“uvre du Figaro est d’autant plus efficace pour un roman qui dépeint une décapitation pour blasphème prenant place en Arabie Saoudite. Voici comment l’un des thèmes qui traversent le roman vient résonner avec les préoccupations et les valeurs actuelles du Figaro.

 Autre média, autres lunettes, celles de L’Humanité ; « le roman de Ryad Girod dresse le bilan de l’obscurantisme religieux et de l’hypocrisie coupable de la belle âme vendeuse d’armes. » Étrange que Le Figaro n’évoque aucunement ce pan du roman. La vente d’armes de la France à l’Arabie Saoudite, nous supposons que Le Figaro reste tout de même très discret au sujet du méfait de son propriétaire qui fait partie des fournisseurs de cet état si peu enclin aux droits de l’homme[4].

Montage à travers l’Histoire

Et nous quelles lunettes révélera notre lecture des Yeux de Mansour ?

Loin d’être simple dénonciation de l’islam wahhabite tel qu’il est appliqué en Arabie Saoudite, Les Yeux de Mansour est d’abord et avant tout une Å“uvre littéraire singulière, et c’est bien par les moyens de la mise en scène des personnages, de l’écriture et de la composition littéraire que cette Å“uvre agit et nous agite.

Mansour, un Syrien réfugié en Arabie Saoudite, est condamné à mort pour blasphème, il se trouve être le descendant de l’émir Abdelkader – figure historique de la révolution algérienne. Cette histoire nous est rapportée d’une manière qui relègue de fait l’intrigue au second plan. Elle amorce une véritable réflexion. Et pour en saisir l’ampleur, il faut nous arrêter sur cet art du montage dont use Ryad Girod avec brio – montage qui n’est pas sans nous rappeler celui que pratiquait en son temps Claude Simon – et qui permet, par l’écriture même, de plier l’espace et le temps, établissant un lien dans et par l’écriture entre Mansour son glorieux aïeul luttant contre la colonisation française.

« Peut-être qu’Abdelkader, pile au milieu du XIXe siècle, avait eu le même regard [que Mansour] lorsqu’on lui demanda de prendre la pose, pour la photo » ou encore :

« Toute prière, tout recueillement, devant rester lettre morte parmi le sable stérile et sec de l’Arabie, de l’Orient…

Tout comme un siècle et demi plus tôt, les dignitaires français avaient accueilli les complaintes de l’émir avec le même mépris et, peut-être pire que du mépris, de l’indifférence… »

Manière de lier les espaces, les histoires et l’Histoire. Tissage des plus rigoureux qui croît tout au long des deux cents pages du roman et annihile par sa manière toute lecture manichéenne que l’on pourrait commettre de l’Histoire, rendant de fait sa complexité au monde. La toponymie saoudienne est essentiellement faite d’anglicismes (Kingdom Tower, Mekkah Raod, Kingdom Hospital, Al Safah Sqaure), les descriptions s’éloignent d’un certain orientalisme éculé, tel qu’on peut les subir en des productions traitant de contrées dites exotiques.

Le fil d’une Histoire perdue

Cette toponymie résonne comme l’effacement de l’Histoire à laquelle il ne reste que ces procédés d’un autre temps pour s’inscrire dans un prolongement. Le fanatisme religieux n’est pas accolé à de l’essentialisme. Toute manière d’être s’inscrivant dans le fil d’une Histoire avec ses figures et que l’on remonte depuis le IXème siècle par l’entremise de l’art du montage.

« Effarés de constater que le seul mécanisme pérenne depuis la grande époque de Bagdad ou de Damas était celui de souks et des étals… transformés aujourd’hui en buildings étincelants et enseignes de luxe, avec tout autour, un fourmillement de petites mains pour maintenir l’éclat artificiel de la ville (…) des riches et des millions de pauvres qui ne vivent que pour devenir riches, avec, transversalement, des milliers de pauvres convaincus qu’ils ne seront jamais riches et qui veulent tout faire sauter et centaines de riches qui subventionnent cette entreprise désespérée au cas où celle-ci deviendrait rentable. »

Pas d’essentialisme comme on peut le trouver dans certaines proses commises ici ou là. C’est bien d’une histoire qu’il s’agit avec (et c’est là que se révèlent mes lunettes) les ravages du néolibéralisme et de la mondialisation qui affectent le monde dans son ensemble. La seule fin devenant l’enrichissement personnel au mépris du savoir ou de quoi que ce soit d’autre.

« Ibn Sina (Avicenne, pour les non-arabophones), lui-même, s’il lui était permis de revenir d’entre les morts, retournerait immédiatement auprès des morts ou fabriquerait habilement de l’argent pour le dépenser frénétiquement chez Zara ou Zwarovski. »

[1] Voir l’article de Thierry Discepolo (fondateur des éditions Agone) dans Le Monde diplomatique, sur la manière dont une pensée néoconservatrice a récupéré l’oeuvre de Georges Orwell : https://www.monde-diplomatique.fr/2019/07/DISCEPOLO/60049

[2] https://www.lefigaro.fr/livres/les-yeux-de-mansour-de-ryad-girod-une-etrange-defaite-20190321

[3] https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/11/les-fantasmes-de-kamel-daoud_4863096_3232.html

[4] https://www.bastamag.net/Ventes-d-armes-a-l-Arabie-saoudite-les-services-de-renseignement-multiplient

19 décembre 2019

[Chronique] Mémoire vive de Pierre Ménard, par Ahmed Slama

Pierre Ménard, Mémoire vive, éditions Abrüpt, automne 2019, 112 pages, 9 €, ISBN : 978-3-0361-0072-2.

Celles et ceux qui portent l’attention qui lui est due à la littérature qui s’écrit dans et par le web, Pierre Ménard est une figure familière ; son site – liminaire.fr – est un passage obligé dans le champ de ce que, dans un essai stimulant paru en 2017 chez Hermann, Gilles Bonnet nomme la poétique numérique (ou e-poétique). Et lorsqu’un tel écrivain, aussi imprégné de culture numérique nous gratifie d’un ouvrage au titre évocateur Mémoire vive, servi dans l’écrin d’une maison aussi singulière qu’Abrüpt, on ne peut que s’y pencher avec attention.

En parlant de poétique numérique, j’évoquais récemment dans les pages de Libr-critique le dernier roman de Philippe Toussaint, La Clé USB. Mémoire vive pousse dans le même sens, la manière est pourtant toute autre, plus radicale. Les effets du numérique ne sont pas simplement disséminés ou suggérés, fondus dans une intrigue et une écriture somme toute réalistes, non, le média numérique, du moins son influence sur nos manières de penser, sentir se donnent à voir dans et par la langue, le langage et la composition même de l’œuvre. Car, si La Clé usb parle de numérique, Mémoire vive parle numérique.

Des chemins denses et fragmentaires

L’ouvrage se présente comme une succession de fragments agencés dans une écriture dense et serrée ; on s’abandonne à leur flux. Chaque fragment trace son chemin, ouvre une voie tout en faisant écho aux précédentes. Fragments plus ou moins courts, ne dépassant que rarement les 10 lignes. Soit souvenir, soit pensée fugace, soit réflexions des plus stimulantes sur un monde en perpétuelle mouvance.

«

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Ce principe de liste qui juxtapose des affirmations hétérogènes dans un ordre aléatoire. S’interroger sur la difficulté à s’énoncer, à s’articuler avec les autres, avec le monde. Apprendre à revenir à la ligne, mais quoi pour nous y contraindre ? »

//

L’ensemble de ces fragments sont recoupés autour de trois parties dénombrées à l’aide de trois codes binaires 01, 10 et 11. Les fragments composants chacune des parties sont séparés à l’aide de doubles barres obliques qui, dans le langage informatique, servent à spécifier un chemin. Par l’ensemble de ce paratexte, c’est bien un chemin qui semble se tracer :

« Je peux tirer quelques phrases heureuses, quelques trouvailles, les recueillir. Tout se tient à tel point que c’en est inextricable. Non pas suites sans principes de construction, mais entrelacements complexes. »

Composition et écriture audacieuses que vient compléter la couverture représentant un disque dur, balisant le sens de la lecture ; une mémoire numérique qui s’écrit.

Au travers des media

Nous n’en sommes plus aux simples agencements involontaires tels qu’on les a (d)écrits du côté de chez Marcel Proust, mais plutôt dans le cadre mémoire que je nommerais rapidement médiarchique ; mémoire liée aux Media [1]. À la manière dont ces Media influencent nos manières de penser et d’interagir avec le monde, nous pourrions citer à titre d’exemple La Dernière Bande de Samuel Beckett qui me semble creuser en ce sens ; pièce de théâtre où le vieux Kraps écoute et réécoute cette bande qui recèle l’enregistrement de quelques épisodes majeurs de sa vie. On pourrait également citer dans ce registre Claude Simon ou Annie Ernaux et la manière dont lui puis elle usent des photographies comme supports d’une certaine mémoire. Ainsi ce sont bien des « media » (la bande sonore, les photographies) dont usent les narrateurs pour se souvenir – les exemples en son sens pourraient abonder chez Proust même. Mais ici, c’est à une Mémoire vive que nous avons affaire, jonction ou basculement marqué dès la première phrase de l’ouvrage « Rien n’est plus pareil ». Phrase inaugurale contrebalancée une page plus loin par ce « rien ne se perd, je sais » ça se transforme bien sûr.

C’est que l’influence du médium numérique se ressent dans la manière dont Pierre Ménard transcrit ou retranscrit le monde qui l’entoure.

« Toute appréhension du dehors disparaît. On y voit plus clair au lever du jour. Je prends, je garde, je conserve et je préserve. L’écriture est un fragment infime de l’errance. Écouter sa propre respiration qui n’est pas vraiment à soi à la fin. Ce qu’on appelle réalité, c’est ce qu’on codifie. »

Le code, codifier, bien évidemment cette affirmation n’est pas simplement vraie pour le médium numérique, il en a toujours été ainsi. Mais c’est bien la recherche d’un langage qui s’agence au fil des pages ; « Vivre est une chose, découvrir le langage afin d’exprimer la vie en est une autre ».

Une opposition de mémoires

Qu’il me soit permis en guise de conclusion d’évoquer la signification concrète de la mémoire vive et l’implication de cette signification sur l’œuvre qui nous occupe. La mémoire vive, en informatique, permet de stocker momentanément les informations dont l’ordinateur a besoin rapidement et dont il se sert souvent. Et c’est ainsi que surgissent une série de paradoxes, le premier est que Mémoire vive donc une mémoire volatile et temporaire se présente sur le support du papier imprimé ; ineffaçable. Le second paradoxe recouperait la couverture représentant un disque dur appelé mémoire statique et qui s’oppose à ce que l’on nomme la mémoire vive.

Et c’est là qu’intervient la singularité de la maison d’édition : Abrüpt, car bien évidemment un éditeur ou une éditrice participe de l’œuvre. Ainsi par la mise en place d’un antilivre dynamique se présentant sous la forme d’un site, disponible ici, on recoupe plus strictement le sens de la mémoire vive ; car à chaque fois que l’on parcourt un site se déposent quelques données dans la mémoire de votre navigateur (appelée cache) et qui s’effaceront au moment où vous le viderez annihilant ainsi les traces qui se sont déposées au fil de voter navigation.

[1] « Des MEDIA (sans accent ni -s final) et par l’adjectif MÉDIAL, concerne tout ce qui sert à enregistrer, à transmettre et / ou à traiter de l’information, des discours, des images, des sons » (Yves Citton, Médiarchie, Le Seuil, coll. La couleur des idées, Paris, 2017, p. 28).

23 octobre 2019

[Chronique] Jean-Philippe Toussaint, La Clé USB, par Ahmed Slama

Jean-Philippe Toussaint, La Clé USB, éditions de Minuit, septembre 2019, 192 pages, 17 €, ISBN : 978-2-7073-4559-2.

L’écriture de Jean-Philippe Toussaint, on la connaît sobre et sans effets de manche ; dans La Clé USB, on y perçoit un véritable effet Manchette, Jean-Patrick Manchette. Jouer et se jouer des codes du polar, pousser plus loin la mécanique du polar pour mieux la subvertir ; véritable tradition du côté des éditions de Minuit et qui se perpétue donc avec La Clé USB. Puisqu’il s’agit d’un polar, il me faudrait gloser au sujet de l’intrigue, vous en faire à vous lecteurs le récit, sans en divulguer la clé (USB ?).

Le réel numérique

Ce qui m’a frappé pourtant, ce ne sont pas tant les rebondissements et les énigmes – rondement ficelés –, mais cette singulière métaphore filée qui traverse l’ensemble du roman et qui mêle le pan numérique ou digital de nos existences à celui que je nommerais physique ou palpable. Entremêlement qui survient dès la première page par ce truisme :

« N’est-on pas censé tout connaître de notre propre vie ? Ne doit-on pas être tout le temps joignable, par téléphone, par mail, par Messenger ? N’est-on pas tenu maintenant d’être localisable en permanence ? »

Truisme qui ne cessera d’être affiné, développé, dans l’écriture de Toussaint et par la langue du narrateur, Jean Detrez, employé à la commission européenne qui, approché par quelque éminence grise représentant un lobby obscur, va se trouver « en quelque sorte (…) hameçonné ».

Arrêtons-nous sur ce « hameçonné » qui, nous le savons, au figuré désigne « une apparence trompeuse [un] artifice destiné à attirer et à séduire quelqu’un ». Aujourd’hui, le verbe dans l’usage (et selon les générations, certes) désigne cette technique utilisée dans le domaine informatique ayant pour but d’obtenir des renseignements personnels en vue de perpétrer une usurpation d’identité. Le contexte dans lequel a été utilisé ce terme recouvre, à quelques nuances près, l’acception informatique de « hameçonner ».

Nous voici donc en présence d’une métaphore des plus stimulantes, manière de reporter le sens d’un terme spécifique à l’informatique et de l’appliquer, dans son sens le plus strict, à la langue usuelle. Confondant en acte et par la langue ce que l’on nommait, il y a encore peu, monde réel et monde virtuel.

Loin d’être une occurrence isolée, cette métaphore se prolonge, et permet de réfléchir au sujet d’une langue spécifique, de ces mots qui progressivement investissent la langue courante.

«… je réfléchissais au sens du mot « backdoor », qui voulait dire littéralement « porte de derrière », mais qu’on traduisait parfois en français (quand on n’utilisait pas tout simplement, en français, le mot backdoor) par « porte dérobée ». J’aimais beaucoup cette métaphore d’une porte dérobée, qui évoquait une scène galante (…) Mais, alors que l’expression « porte dérobée » pouvait avoir des connotations poétiques et gracieuses, la réalité qu’elle recouvrait aujourd’hui, en sécurité informatique, était beaucoup plus vénéneuse, qui définissait la backdoor comme un moyen d’accès non autorisé. »

Mot, backdoor, qui donnera à l’une des scènes les plus fascinantes du roman lors de laquelle backdoor, le mot agira dans le réel. Reflet, véritable réflexion du champ numérique sur le champ palpable. La simple formulation du mot permettant de déclencher un élément majeur de l’histoire.

Le numérique politique

Cette métaphore filée qui donc traverse les pages va jusqu’à englober l’ensemble de l’histoire. Ainsi, et c’est là peut-être une interprétation audacieuse, il s’agirait d’une réflexion politique qui se dessinerait dans et par la réflexion d’une langue spécifique informatique sur la langue usuelle. Et pour creuser cela, il nous faut dire quelques mots au sujet du narrateur, spécialisé dans la prospective stratégique, et qui définit son travail de la manière qui suit :

« Nous ne cherchons pas à prédire l’avenir, simplement à le préparer, ce qui nous amène à considérer le futur non pas comme un territoire à explorer, mais comme un territoire à construire. »

Avenir qui dans l’habitus du narrateur est inextricablement lié à la question numérique et ses usages. La clé de cet avenir étant une réappropriation de ce numérique dans et par nos usages face aux pouvoirs en place, qu’il s’agisse de ceux de la Chine, des États-Unis ou encore de l’Europe dont le modèle supposé humaniste se délite.

6 octobre 2019

[Chronique] Mustapha Benfodil, Alger, journal intense, par Ahmed Slama

Mustapha Benfodil, Alger, journal intense [Version française ; édition originale : Body writing, Barzakh, Alger, avril 2019], éditions Macula, septembre 2019, 256 pages, 22 €, ISBN : 978-2-86589-119-1.

Il y a des instants ainsi où l’on retrouve une écriture connue et goûtée. La redécouvrant, cette écriture, dont on a abandonné le cours, quelques années plus tard, renouant le fil rompu, constatant son évolution, le chemin parcouru. J’y reviens donc, à Mustpaha Benfodil, après combien ? un peu plus de dix ans, je crois, et Archéologie du chaos amoureux ; j’y reviens par l’entremise de cet Alger, journal intense. Remarquable objet, publié aux éditions Macula, que ce livre à la conception soignée, à même de porter la singularité de cette curiosité littéraire. Assumant de manière effective son titre ; d’abord par l’intensité de l’histoire d’une ville, l’intensité d’un journal, celui de Karim Fatimi.

Une vie, un journal

Au fil des pages tournées et des pages exhumées, nous assisterons à la reconstitution du journal de Karim Fatimi, tragiquement disparu lors d’un accident de voiture. Ainsi découvrirons-nous l’histoire, la sienne, par son journal et par le filtre de la subjectivité de celle qui partageait sa vie, Mounia. Dans l’alternance des fragments de ce journal et la mise en scène de sa femme le recherchant, se déploie ce que l’on pourrait nommer l’archéologie du chaos de l’amour propre à cette femme Mounia. Loin de toute linéarité ou de toute convention romanesque, se reconstitue fragment par fragment la figure de ce Karim Fatimi et par capillarité c’est bien l’histoire de toute une ville, Alger. Son quotidien bien sûr, ces phrases lâchées dans les cafés :

« L ’amour provoque des hémorroïdes – لغرام إيجيب لبواس »

Les troubles qui l’ont traversée, depuis trente ans. Défilent, par le fil de ce journal, octobre 1988 bien sûr, et la décennie noire qui a suivi.

À ras l’histoire

Histoire que raconte le journal sur le moment et à ras des évènements. « … les infos défilent avec frénésie, pas toujours sûres, mélange de faits, de fantasmes, d’exagérations, de projections, de souvenirs imprécis, de rumeurs illuminées et de manip’ à outrance. Les récits se complètent ou se contredisent au gré des locuteurs. » Mais ce qui reste sûr, c’est bien l’horreur, celle de cette population prise dans l’étau des militaires et de ceux qui ont pris les armes pour le FIS (Front Islamiste du Salut). Deux figures qui se retrouvent dans leur haine de toute intellectualité, et plus particulièrement de la catégorie des étudiants : « Tout le monde nous prend pour des glandeurs de luxe auxquels l’état alloue une bourse pour lire des revues pornos, batifoler et aller conter fleurettes à des tchamoutate dîplomées de Dar Ennakhla (1)». Et comment et pourquoi écrire dans ce contexte ? Comment continuer à écrire dans le désabusement ?

Réponse : « Plus de roman. Juste ce journal, cette chronique éclatée en mille morceaux comme l’arbre fou de la vie. (…) Je l’ai fait, sans doute, fort maladroitement, d’une façon décousue superficielle et fragmentaire. (…) Collecte et collage des mots que je ramasse sur le trottoir ; poésie concrète ; poésie positive abrasive ; littérature brute [de décoffrage], débarrassée des sophistications des communicants et des finasseries flaubertiennes (2) des orfèvres du style. »

L’inconscient algérien

Parti pris qui se cristallise donc par cette langue expansive, et qui ne vise pas l’efficience ou l’efficacité du verbe, mais plutôt l’enveloppement de ces figures et des événements qu’ils et elles traversent dans leur totalité ; pari périlleux certes, mais qui permet au travers du journal de Karim Fatimi et du monologue intérieur de son épouse le surgissement d’une sorte d’inconscient social algérien, tout empreint de superstitions diverses et de fatalité quant à un avenir qui va et qui ira forcément mal.

Reproduction dans et par le travail de l’écriture, de la recomposition de cet inconscient algérien que des décennies de malheurs, l’établissement de ce système sécuritaire ont persuadé de son impuissance. De son inefficience sur sa destinée, tous et toutes en quête partout de signes, et qui se matérialisent par l’entremise d’un fatum, et de l’ensemble de ces superstitions (rêves, signes avant-coureurs). Inconscient algérien qui comme son histoire traverse et affecte l’ensemble du corps social, sans distinction de classe ou de genre. Inconscient qui pourrait être condensé par cette phrase du journal : « Un Algérien, c’est quelqu’un qui est arrivé jusqu’à  la lune et l’a trouvée fermée. »

 

(1) Nom d’une célèbre maison close.

(2) Le grand admirateur de Flaubert que je suis récuse la manière dont Karim Fatimi désigne l’écriture de Gustave. Manière qui entretient le mythe ou la mythologie du travail de l’écriture considéré simplement comme ornement.

18 septembre 2019

[Chronique] Leslie Kaplan, Désordre, par Ahmed Slama

Leslie Kaplan, Désordre, P.O.L, mai 2019, 64 pages, 7 €, ISBN : 978-2-8180-4831-3.

Un format, compact, quelques pages et un bandeau cocasse, et qui tranche avec les habituels et inconsistants bandeaux étalant ostentatoirement les prix décernés. Bandeau portant la mention « ça suffit la connerie !», cri qui intervient dans l’œuvre, mais nous n’en dirons rien, ménageant par là, non pas quelque suspens, mais pour préserver l’effet comique ravageur à l’œuvre dans ce « Désordre ». Ouvrons-le donc ce délice singé, Leslie Kaplan, autrice prolifique.

Crimes de classe

Récit, ou fable politique ? qu’importe les catégorisations, car c’est une Å“uvre bien singulière que nous livre ici Leslie Kaplan, et qui se dévore en un seul mouvement, mue par l’épure d’une écriture ; sorte de phrase qui ne cesse de croître par l’entremise de ces juxtapositions à l’œuvre dans et par la succession de virgules. Et ce mouvement continu, on le suit, nous rapporte une série de meurtres commis sur l’ensemble du territoire français. Pas de revendications, pas de liens entre ces meurtres ; simples faits divers « denrée élémentaire, rudimentaire, de l’information qui est très importante parce qu’elle intéresse tout le monde sans tirer à conséquence et qu’elle prend du temps, du temps qui pourrait être employé pour dire autre chose » (Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Raison d’agir, 1996).

Pourtant, au fil des pages tournées, ce qui nous était présenté d’abord et avant tout, par le fil du récit, simplement comme une succession de meurtres, inexplicable et inexpliquée, se révèle tout autre chose. Série que l’on suit par une narration qui s’attache principalement à rapporter les faits, et les histoires de ces meurtres. Par exemple : « une jeune vendeuse (…) qui travaillait au rayon maquillage du Monoprix Saint-Michel. (…) Elle habitait à Garges-lès-Gonesse avec sa mère et sa grand-mère, et prenait pour venir le bus et le RER. Son chef, le responsable du secteur « Femmes » du magasin, l’aimait bien et l’appelait « Ma petite puce ». Il fut assommé par un tabouret, un objet bas et lourd avec des pieds en métal. » Ou encore cet « instituteur proche de la retraite, aimé de ses élèves et estimé de son directeur, qui eut la mauvaise idée d’entamer une discussion avec l’inspecteur de l’Éducation nationale venu à l’improviste dans sa classe. La discussion portait sur un point de grammaire, la question du pluriel en x, elle s’envenima rapidement, grammaire, pédagogie, le s ou le x, l’inspecteur fut étouffé avec une éponge. » Tous ces meurtres – astucieusement nommés « crimes de classe » – répondent à un mobile identique, celui de la domination, les meurtres étant commis invariablement (à une exception près que je ne dévoilerai pas) par des subordonnés à l’encontre de leur supérieur ou plus précisément du dominé ou de la dominée à l’encontre de celui ou celle qui le ou la domine.

Fait divers sans diversion

C’est dans une langue qui imite celle de la PQR (Presse Quotidienne Régionale) et la presse de manière générale que nous sont donc rapportés ces meurtres ; s’opère alors, en filigrane, une véritable réflexion au sujet des médias, habitués à évoquer les faits divers pour l’audience qu’ils suscitent, mais également par le consensus qu’ils créent. Et s’immisce, dans la question des médias, la question du médium : la langue. Ce qu’Éric Hazan nomme la LQR (Lingaue quintae Respublicae) – la langue de la cinquième république que l’on a progressivement dépouillée de tous les signifiants politiques, la langue des publicitaires, apolitique. Par ce crime de classe, les médias se trouvent pris à leur propre piège, le politique, la violence sociale se mêlant à leur course à l’audimat, mais surtout se pose la question pour eux de la manière dont ils doivent ou peuvent évoquer ces crimes alors que « les mots classe, domination, subordination, etc., étaient devenus désuets, difficiles à manier ».

10 septembre 2019

[Chronique] Karine Parrot, Carte blanche, l’état contre les étrangers, par Ahmed Slama

Karine Parrot, Carte blanche, l’état contre les étrangers, La Fabrique, printemps 2019, 304 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-35872-179-0.

Les ouvrages traitant des immigrés ou plus précisément de la condition des immigrés en France sont assez rares, voire inexistants en dehors du champ universitaire. Voilà pourquoi « Carte blanche », publié aux éditions de la Fabrique, est un ouvrage unique, permettant de saisir d’une manière assez concrète le système qui régit, actuellement, le contrôle des étrangers en France. L’ouvrage que nous livre Karine Parrot est fascinant à bien des égards ; la composition d’abord, fluide et claire composée de quatre parties se focalisant, chacune, sur une question afférente à la condition des étrangers en France ; la nationalité, la frontière, le contrôle de l’immigration légale et enfin le contrôle de l’immigration illégale. Nous procéderons donc à une exploration succincte de ces quatre parties en gardant à l’esprit qu’il est impossible de rendre minutieusement compte d’une telle somme, tant abondent les exemples – tirés de cas concrets, Karine Parrot étant membre du GISTI (Groupe d’information et de soutien des immigré.es) –, les discours d’hommes et de femmes politiques ou encore les textes de lois.

Distinguer pour mieux contrôler

Commençons donc par la question de la nationalité, concept qui ne va pas de soi, et qui dispose d’une histoire bien à lui.  S’intéresser à cette « pure construction juridique », c’est s’attaquer au fondement de cet « outil façonné par l’état pour scinder en deux la population présente sur son territoire » (p. 11). Et c’est en explorant l’historicité de la notion de nationalité que Karine Parrot parvient à dégager la manière dont l’état instrumentalise la « nationalité » dans sa gestion des populations. Ainsi les quatre constitutions élaborées entre 1791 et 1799 disposent chacune d’une définition du « citoyen français », mais aucune n’isole la qualité de français de celle de citoyen ; « le fait de s’établir en France est bien l’élément déterminant de la citoyenneté » (p. 13). Mais c’est avec Napoléon Bonaparte et le Code civil de 1804 que se forgeront les prémisses de la nationalité telle que nous la connaissons aujourd’hui ; « est français l’enfant né d’un père français » portant « un premier coup – déjà presque fatal – à ce lien politique entre l’individu et l’état » (p. 14) et qui ne va cesser de s’aggraver au fil des décennies, restreignant de plus en plus les conditions d’accès à la nationalité française.

À partir de 1921, et l’instauration de la carte d’identité, les réformes successives vont illustrer des usages nouveaux de la population étrangère : « repeupler, coloniser, déporter, tandis que la distinction avec l’étranger est elle-même utilisée pour alimenter un discours autour de la race ou de l’identité française ». Validant ainsi les deux acceptions de « distinction » ; distinguer dans le sens de différencier, mais également distinguer en valorisant l’un au profit de l’autre. Un mouvement qui ne va cesser de prendre de l’ampleur jusqu’aux proportions que l’on connaît aujourd’hui.

Affermir les barrières

 Tout comme la nationalité, le contrôle des frontières nationales est une pratique assez récente. Elle remonte à la Première guerre mondiale qui « marque une première étape vers la gestion des frontières : pour la première fois, l’appareil d’état entreprend d’organiser l’immigration. » L’objectif étant de remplacer la main d’œuvre françaisepartie au front en organisant « le transport, le recrutement puis le retour de près de 220 000 travailleurs importés des colonies françaises et de Chine » (p. 50). Avec la Grande guerre, les frontières vont faire l’objet d’une surveillance accrue. La frontière étant l’élément principal d’entrée des étrangers sur le territoire, s’y opérera le tri des individus susceptibles de faire (ou non) leur entrée sur le territoire selon les besoins de l’état en main d’œuvre, assignant les étrangers aux besoins du marché du travail. L’état cherche systématiquement à éviter que les étrangers ne s’émancipent de leur condition, en mettant en place « la carte d’identité et de circulation » qui va permettre d’exercer un contrôle continu sur les étrangers, notamment en matière d’emploi. Il sera impossible à un étranger ayant obtenu une carte de « travailleur agricole » d’être dans tout autre domaine ; l’étranger est cantonné, de fait, aux emplois les plus pénibles et les plus précaires. La libération et l’après-Guerre mondiale sont le témoin du développement d’une mythologie encore à l’œuvre aujourd’hui, celle de l’assimilation, qui distingue, dans la population étrangère même, l’étranger désirable (les émigrés italiens par exemple) de l’étranger indésirable (essentiellement nord-africain), ce dernier étant considéré comme « inassimilable ». Mais c’est surtout avec 1962 et l’indépendance de l’Algérie que l’appareil répressif étatique va être mis en branle (et ce jusqu’à aujourd’hui) avec une violence exponentielle, et qui fait bien souvent fi du droit élémentaire des individus. Violence accrue par la construction européenne qui verra les pays de l’union se doter de moyens militaro-policiers pour empêcher toute entrée illicite sur un territoire devenu difficile, voire impossible d’accès[1].

Immigration légale et illégale, trier, contrôler, précariser, discipliner 

Les frontières verrouillées, il sera d’autant plus simple à l’état de trier et de choisir les éléments les plus utiles parmi les millions d’hommes et de femmes désirant quitter ou fuir leur pays. Ainsi s’opère un tri minutieux des étrangers susceptibles d’entrer sur le territoire français ou plus généralement européen. Ce tri a pour premier critère l’argent, « les personnes riches de nationalité étrangère n’éprouvent le plus souvent aucune difficulté à franchir les frontières, obtenir le droit de vivre en France, faire venir leur famille, exercer le métier de leur choix. » Quant au reste de la population étrangère, si celle-ci a pu obtenir le précieux sésame lui ouvrant le droit au séjour en France, le chemin sera ardu, l’état veillant à précariser de plus en plus la vie des étrangers en France – et cela passe d’abord par l’effacement de la carte de séjour pluriannuelle, en la remplaçant dès que cela est possible pour l’état par des cartes de séjour disposant de durée de validité courte, un an, quand ce n’est pas quelques mois pour les employés. En automatisant de plus en plus les préfectures, transformant ce qui ne devrait être qu’une formalité, à savoir renouveler sa carte de séjour, en véritable chemin de croix, quand le renouvellement n’est pas refusé arbitrairement selon des critères qui échappent à l’étranger ou l’étrangère qui se voit refuser le séjour (légal) en France. L’état agit de deux manières : « il durcit sans cesse les conditions à remplir pour être admis au séjour et, dans le même temps, il précarise à l’infini les personnes admises à vivre en France » (p. 123).

Nous pourrions continuer longtemps ainsi au sujet de cette carte blanche donnée à l’état pour le contrôle et la domination des étrangers et étrangères. Ceci n’étant qu’un bout de la lorgnette de l’abjection à l’œuvre et dont Karine Parrot rend compte de manière chirurgicale, une lecture à la fois difficile, mais ô combien libératrice pour celui qui écrit ces lignes et qui s’est confronté (se confronte encore) à cette machinerie ; car c’est en comprenant et saisissant les déterminismes qui nous agissent que nous obtenons la capacité d’infléchir le cours de choses.

[1]Lire au sujet de la question des visas l’excellente fable politique d’Arno Bertina, Des lions comme des danseuses, La Contre Allée, 2015.

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