Libr-critique

20 février 2019

[Chronique] Ilse et Pierre Garnier – deux poètes face au monde, par Jean-Paul Gavard-Perret

Christine Dupouy dir., Ilse et Pierre Garnier – Deux poètes face au monde, coll. « Perspectives littéraires », Presses Universitaires François Rabelais, Dijon, 2019, 300 pages, 22 €, ISBN : 978-2-86906-687-8. [Anthologie Al dante]

Pierre et Ilse Garnier resteront comme deux voix ou deux signes de la poésie spatialiste et lettriste. Pierre reviendra à plus de lisibilité mais leurs deux noms resteront au firmament de la poésie expérimentale et « lisuelle ».

 

Le couple a cherché l’inconditionné tout en ne trouvant un temps que « des choses », des bagues d’évêque, avant d’inventer leur spatialisme en d’étranges calligrammes. Ils renvoient les apolliniens au magasin des antiquités. Ils ont inventé d’étranges visions minimalistes entre « poésure et poétrie » dans une sorte de vide spatial où les lettres claquent dans le « s i l nce »…

Souvenons-nous par exemple de leur « Jeanne d’Arc et Othon III » et leurs flux dynamiques qui continuent de hanter la poésie contemporaine d’une sorte d’iconologie puisque plus que les mots ce sont leur agglomérat plastique qui fait sens.

Chaque corps-texte de tels livres-poèmes faussement historiographique renvoie à son propre pouvoir de reconfigurer la hantise en forçant le cortex. Moins délirante qu’il n’y paraît, la poésie est convulsive. Les mots possèdent un impact inédit. Il ne s’agit plus de lire en longeant le talus des lignes d’un langage-doigt. Il s’agit d’en remodeler l’argile.

 

Avec « Jeanne », la langue devient un feu sacré tissé en torsades et échos épars où se laissent capturer les linéaments de la plastique de la Sainte. Il en sort non un goût de mère mais de mer immense dont la surface fait peau neuve par effet de plis et de vagues des vocables.

 

Le tout, dans des reprogrammations agrammatiques des mots et les olarités habituelles des linéarités mises en charpie ou en miettes jusque dans des expérimentations cosmiques (« Apollo XI ») où les Tintin ont envahi les vieilles lunes pour remonter aux origines du langage.

Il est en fission et en friction au sein d’une sorte de dystopie d’avant la « lettre » au sein d’une recherche qu’il va falloir enfin prendre au sérieux et analyser pour sortir des logos admis là où se recrée la langue loin de ses horreurs sémantiques.

7 février 2019

[Chronique] Durable effet mère (à propos de Patrice Delbourg, Fils de Chamaille), par Jean-Paul Gavard-Perret

Patrice Delbourg, Fils de Chamaille, éditions Le Castor Astral, Le Pré Saint-Gervais, en librairie ce 7 février 2019, 304 pages, 18 €, ISBN : ISBN 979-10-278-0202-9.

Patrick Delbourg est en littérature comme le héros de son livre : un vieux de la vieille. Celle de ce dernier était du genre évaporée. Elle mérita bien son nom de « La Chamaille ». Pour harceler son monde elle n’eut jamais sa langue dans sa poche. Celle qui a tout fait pour avoir son enfant (Aimé Ratichaud) et surtout le nécessaire lui a donné en héritage une telle langue de tamanoir. Si bien que l’enfant de semence est devenu celui des « semonces ».

L’auteur a trouvé dans son héros un double idéal qui couvait en lui depuis longtemps. Ratichaud devient l’histrion et le bouffon des rois du si petit monde de la littérature incarné par Gaetan Malinois, jeune pousse de l’édition et parfait « sparring-partner » du mal Aimé.

Son vis-à-vis aura peut-être le dernier mot mais Ratichaud l’aura néanmoins mis K.O. Grâce « aux souvenirs mordants de sa parentèle », il réduit le « jeune benêt » à de la mortadelle. Et si le fils se veut le maudit de sa tribu il fait siennes des imprécations à sa mère chienne et vénérée. Ses mots dits succèdent aux siens et achèvent sa Saint Barthélémy littéraire.

Celui qui ferraille encore pour publier et faute de temps pour la bagatelle n’a plus fait l’amour depuis « quelques olympiades ». Ce qui ne l’empêche pas de jouer les bravaches avec de vieilles femmes fans de ses premiers opus et qui sont surpris de le revoir. Il faut les comprendre : elles le croyaient mort depuis la première guerre du Golfe… Néanmoins, le temps ne fait rien à l’affaire et le monstre s’affaire à son entreprise de démolition du théâtre dérisoire et pathétique de l’édition « officielle ».

Face à ses règles d’adhésion, d’euphorie du liant, de l’illusion d’un avenir en amélioration, le geste romanesque de l »‘hygiéniste » d’un nouveau genre propose sa non-menclature, sa désillusion cruelle face aux démagogues volubiles auxquels il coupe la parole mais aussi le kiki.

La vindicte comique fait un sort aux assujettissements radicaux des prétendus éditeurs qui propagent des produits lamentables. Ratichaud propose son désordre dans la machine savamment huilée. Et c’est peu dire que le semblable, le frère de Delbourg, entame un sacré coup de torchon.

Par son humour, le romancier n’a cessé d’offrir la fraîcheur et la liberté du délié, du désaccordé ouvert à la jouissance – même s’il existe un peu d’effroi devant la puissance de perte que cela suppose.

Néanmoins, ce désaccord majeur fait vivre, rire et grincer la littérature. Courant le risque de ne pas retenir la vindicte (voire pire…), Ratichaud possède le souffle expressif qui permet de respirer enfin face au « freluquet » Malinois dont la fin était inéluctable. Le fils de la Chamaille en son « In Memoriam » aura donc bien fait le travail. Le résultat est un régal.

19 janvier 2019

[Chronique] La langue qui se tire, la bouche qui se pend, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean Streff, Les enquêtes sexuelles de Benoît Lange, éditions La Musardine, coll. de poche « Lectures amoureuses », automne 2018, 480 pages, 10,95 €, ISBN : 978-2-36490-575-7.

Il arrive que la langue pourrisse parce que ses mots agonisent : leur sens se dévalorise. Il dérive, se perd parce que la langue s’ulcère. Des écrivains comme Prigent et Novarina l’ont prouvé en optant pour un retour à la « cochonnerie » du langage de l’animal humain. Jean Streff choisi une autre stratégie.

Il s’inscrit plus dans la perversion des récits que du langage. Assistant de Pialat et de Bénazéraf (deux sulfureux chacun dans leur genre), réalisateur de courts métrages et du livre « Le Masochisme au cinéma » il a fait partie à côté de Bouyxou et de Vaneigem de l’aventure des « Editions du Bébé Noir » puis des éditions et addictions anarco-érotiques « La Brigandine ». Il a écrit aussi des scenarii pour la télévision et des ouvrages sur le fétichisme et le sadomasochisme dont le « Traité du fétichisme à l’usage des jeunes générations » (Denoël).

Ici, à travers trois nouvelles (« La peau lisse des nurses », «Les sept merveilles du monstre », « Tout feu, tout femme ») il met en scène des enquêtes « policées » (enfin presque). Ce qui pourrait être pris comme une pathologie littéraire à l’usage des décadents, fait surgir – par la présence de « monstres caractéristiques » – des curiosités esthétiques propres moins à l’agonie (sinon de la petite mort) qu’à une renaissance à travers divers filatures.

L’auteur cultive l’art de plaire en caressant certaines aberrances plus ou moins étranges. Il soulève les jupes des histoires mais ne s’arrête pas en si bon chemin. La sexualité se décline en une infinité de fétichismes et s’oriente vers sa partie la plus noire. Mais le terrible devint plus tard l’adorable. C’est l’anti-loi du genre policier. Chaque texte fait glisser du rejet à l’adoration. Et une nouvelle « nouvelle » vient écraser et renouveler la précédente.

31 octobre 2018

[Chronique] Jacques Cauda : ce que l’image montre, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Cauda, Peindre, Editions Tarmac, Nancy, 2018, 72 pages, 15 €.

Pour Cauda – artiste et poète prolixe et d’exception – l’homme, le mâle, devient un bois flotté plus qu’une épave pour peu que « peindre » le sauve. Seul l’artiste a le don de transformer les agonies en petites morts de joie avant que l’oiseau ne batte de l’aile et bleuisse.

Tout est donc fait chez le peintre – et dans cette suite de textes qui constitue son corpus « théorique » pour l’essor et afin que la peinture dans sa fièvre organique soit à la fois sanguinaire et solaire. Il faut à ce titre imaginer Cauda heureux au milieu d’égéries aguichantes et dépravées dont les cris du coeur vont de paire avec de potentiels orgasmes. Mais les plus forts sont provoqués par la peinture qui ouvre le corps plus que le phallus triomphant.

Jacques Cauda apprend ici au jeune artiste (mais pas seulement) à faire lever du fantasme tout en le décalant par la feinte de l’humour et en « fractales de fragmentation / d’entière nue pro-création ». Un tel monde peut sembler irréel mais c’est très bien comme ça. On n’en demande pas plus tant l’art manque trop souvent de morsures de joie. Et Cauda ne s’en prive pas. Même s’il appelle à d’autres blessures afin que le corps de la femme travaille le regard et l’émotion sensorielle de l’homme.

Existent là des appels au meurtre (métaphorique bien sûr). La peinture est là pour ouvrir d’innombrables portes afin de franchir les frontières de l’incommunicabilité par effet de transgression. Il n’est plus d’autre miroir que celui de l’artiste comme l’illustre ses propos. Joue dans le cadre de chaque tableau la jubilation des hasards et d’éphémères (mais nécessaires) brasiers.

Face à l’homme bandé comme une arbalète les femmes apparemment mal menées sont fières à juste titre de leurs deux mangues de Satan qu’elles négligent de cacher et que souligne de noir les peintures de Cauda.

Ni elles, ni lui ont quelque intérêt à la fidélité. Soudain, seule l’érection de la peinture en son épandage fertilise l’âme androgyne qui règle la naissance des éclairs que l’art « éternise ». Restent des seins tendres mais si fermes qu’ils en paraissent durs. Le lit est remplacé par la toile tendue : à la façon d’une mer, elle monte vers le regard. Les murs de la chambre sont remplacés par ceux de l’atelier. Chaque portrait devient le lieu d’où l’on retourne comme d’avant naître.

Voilà pourquoi il faut aimer la peinture nous dit le pirate. Il allie l’ascèse du tigre à l’exubérance de l’escargot pour entamer des prières (athées) de mains décroisées. Elles peignent les corps là où la sensualité prend des formes paradoxales. L’artiste transforme la chute en suspens au-dessus du vide afin de procurer des crampes d’utopies.

La peinture devient l’apprentissage d’un vertige et la nécessité de sauver ce qu’il y a de plus fugitif. S’y embrasse la fragilité de l’incertitude, les gravitations intempestives, des violences enjouées, des tourbillons de déséquilibres. Existent d’étranges extases par la grâce des images. Et le regard saisit l’aujourd’hui lorsque Cauda écarte les cuisses de ses modèles pour voir dedans ce qu’il nomme « l’ordre intime ».

Le rêve ou le cauchemar devient éveillé par celui qui décapite le sommeil. Non seulement il le montre : il le dit pour rappeler la « déferlante » qu’engage l’art et son ardore : « pleine d’embûches / La stratégie qui s’y déploie/ L’a fait surnommer le Peintre ».

6 octobre 2018

[Chronique] Ici est ailleurs (à propos de Mathieu Riboulet, Nous campons sur les rives), par Jean-Paul Gavard-Perret

Mathieu Riboulet, Nous campons sur les rives. Lagrasse, 7-11 août 2017, Verdier, 48 pages, 3 €, mai 2018.

Pour Mathieu Riboulet le lieu n’est pas le lieu, l’ici peut donc être en là-bas. D’où ce tableau implicite qui fait le jeu de la rumeur et de la vérité, de la fiction et de la réalité.
Loin des formes traditionnelles l’écriture est toute en intensité fondée sur des fractures spatio-temporelles où l’économie générale du texte devient polyphonique et l’espace ouvert.

Paysages, personnages et la voix elle-même semblent naviguer sans boussole dans un espace en dérive. L’œuvre demeure énigmatique là où l’écriture se veut une reconstitution verbale d’une force de déchirure.

Se crée une sorte de distance que la négation initie. Le lieu n’est refermé ni par des portes ni des impasses. L’écriture multiplie les points de fuite et d’achoppement. La langue devient panique et folie et où le lieu est un mot qui n’est plus vraiment un mot.

Toute l’écriture passe ainsi de l’énergie à l’épuisement, de l’illusion au désenchantement dans l’éclatement des repères. Ceux-ci deviennent d’un genre inopérant.

Dans ce but Riboulet écrit avec des mots qui bougent comme les lieux. Il crée à la manière d’une araignée qui perdrait le fil qu’elle tire et qui ne peut établir une toile.

Le texte est un corps d’encre qui fourmille de mille « pâtes ». Et pour cela quelques mots suffisent. Ils se veulent formateurs non d’un lieu de couplage mais d’un tandem inattendu, imprévisible.

20 septembre 2018

[Chronique] Paris Algérie et retour (à propos de Guyotat, Idiotie), par Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Guyotat, Idiotie, Grasset, septembre 2018, 256 pages, 19 €, ISBN : 978-2-246-86287-1.

L’idiotie… Celle dont on est frappé devant l’horreur ; celle qu’il faut conquérir par et dans l’écriture.

De retour d’Algérie après la guerre, que reste-t-il d’autre à faire que de vivre par-devers la ruine dans l’attente de la joie que donne le livre ? Celui-ci accompagne l’auteur sur la pente de l’arrivée à Paris puis après la guerre d’Algérie dans la même cité. En jaillit une vraie poésie sans oublier les grillons tapageurs qui sauront gré à l’auteur de cette force laissée au hasard.

Plutôt que de vivre recroquevillé, Guyotat vit alors pour garder quelque chose d’une minute fraternelle par delà les doutes et la contradiction. Son texte dans sa traverse du temps devient l’espace d’un pur instant mais où la « saleté » du monde n’est en rien ignorée.

Un demi-siècle après Tombeau pour cinq cent mille soldats (1967), le corps imprime une fois de plus le livre de celui qui est hanté par la guerre. Son écoulement de 1959 à 1962 charrie la saleté, la misère, le sang de cet anachorète qui se nourrit d’huile et de pain. Il y a là le bruit et la fureur dans l’ivresse et la sidération d’un flux radical et poétique à la force extrême. La littérature atteint une sorte de « pureté » (au sens ou Artaud l’entendait) par le sens de la scission au sein même du voyeurisme.

A partir des phrases inscrites avec ténacité, l’auteur conduit avec puissance une langue qui n’en a jamais fini de ressasser les mêmes questions avec les mêmes mots. Mais ici les filaments noirs sortent des idées confuses comme de la peur hagarde. Ils espèrent pouvoir dire ce que l’auteur n’espérait pas – ou plus. Ce qui persiste tient tête à la vie.

Un extrait

« Je n’ose les regarder, de peur que, penchant la tête, mon crâne, mes cheveux, ne prennent un rai de lune ; le fusil bringuebalant à l’épaule, les mains noircies – du sang sous les ongles, du sang entre les doigts ? – s’appliquent aux deux seins, découverts, la tête du jeune homme frotte celle de la femme, sa bouche prend la sienne, bruit de baiser, de salives mêlées, aspirées… […] qu’il me voie, me tuerait-il, comme il tue des « Arabes », de jour, de nuit : au moins me mettrait-il en joue pour m’éprouver, se prouver que le contingent de métropolitains n’a pas défendu ses semblables, Français d’Algérie ? […] L’enfant, dont la salive de la mère mélangée de la semence du père… où naîtra-t-il, s’il naît ? de ce côté de la mer ou de l’autre ? » (p. 108-109).

7 septembre 2018

[Chronique] James Sacré : prolégomènes à une consistante défaite, par Jean-Paul Gavard-Perret

James Sacré, Une main seconde, dessins de Jacques Clauzel, Fario éditions, été 2018, 36 pages, 13,50 €, ISBN : 979-10-91902-45-8.

Grâce aux « gribouillis » de Jacques Clauzel, James Sacré comprend non seulement l’archéologie et l’art mais la généalogie de sa propre écriture. Chaque brouillon devient une poulette près du mur de l’œuvre à construire. Père dur, mère oubliée elle picore des graines comme sterne pique. Et il y a de quoi soudain ou peu à peu envisager autant la question de la sexualité primordiale que l’agencement du poème où Déesse et Dieu sont parfois dans un même lit comme pécheresse et coquin.

Les dessins de Clauzel servent donc au poème de beaux draps à sa propre propédeutique. Et Sacré cultive le mérite de la proposer non en début (où l’on ne sait rien ou si peu) qu’en fin de parcours. Cela permet d’éviter d’enculer des mouches poétiques et même de se passer des trous à joie que les tailleurs de pierre se plaisaient à enfiler, après les avoir farcis de suif de bÅ“uf tiède au XIIème siècle et comme il en existe encore dans l’église monolithique d’Aubeterre – la bien nommée. Avec James, le poète n’est plus un pauvre bougre devant une telle guérite, mais un monstre tel de Clauzel pour sa part a appris à dessiner et scénariser.

A priori le poète n’a pas choisi d’être là. Il aurait préféré aller au cinéma ou se faire masser chez une bougresse. Il y aura été parfois comme les premiers héros de l’artiste. C’est pour le poète comme pour de tels personnages une manière de faire abstraction de l’œil du Dieu qu’on dit bon. C’est aussi la preuve qu’en art comme en poésie que ce qui commande n’est pas l’être suprême. Par leurs « brouillons » les créateurs construisent leur propre autel ou hôtel de passe.
Les Å“uvres préparatoires, pour peu qu’elles ne soient pas raides comme des piquets, traquent les alentours de nulle part – et de traiter ce qui sort des entrailles de l’inconscient. « L’âme à tiers » chère à Lacan devient dessin ou texte qui permet non d’attendre la suite mais d’aller voir ailleurs et de se fiancer avec l’impossible, l’invisible, le non dit.

Platon sort ainsi de sa caverne. L’artiste pense avec sa main, le poète avec son cœur pour entrer dans les parenthèses et les greniers du silence. Souffle et esprits délavés, « sac à moi » troué, plus besoin d’ascenseur pour s’envoyer en l’air. Tout est affaire de travail afin que, les consistantes apprises défaites et leurs dentelles relevées, le créateur entre dans un autre monde que l’abstinence. Sa tête dans le ciel tourne comme une bétonnière et son moteur.

Bref, par les gribouillis premiers, le monde est ramassé, déplacé, inventé, retourné (au besoin), égaré loin de toute frugalité, pour peu que l’artiste ou le poète soit un garnement qui possède de l’habileté lorsqu’il agite sa crécelle et qu’il sache de quoi le plaisir comme la douleur est fait. Peu à peu l’œuvre picturale ou poétique ne ménage rien : elle s’approprie le monde pour un feu d’artifices aux multiples spirales. Lacets défaits, l’art et la poésie permettent de connaître l’animal jusque là étranger. Ce n’est pas mal pour une première approche que les brouillons induisent, mais peu à peu avec reprises, repentirs et ouvertures du passé empiété naît ce que ni Sacré ni Clauzel avait imaginé ainsi.

28 août 2018

[Chronique] Esther Tellermann, Première version du monde, par Jean-Paul Gavard-Perret

Esther Tellermann, Première version du monde, Editions Unes, Nice, en librairie depuis le 21 août 2018, 139 pages, 20 €, ISBN : 978-2-87704-193-5.

Esther Tellermann mêle dans un imaginaire qui plonge ses racines au cœur d’un inconscient traversé de lumière et d’ombres les éléments de sa psyché personnelle à divers symboles en un long poème qui n’a plus rien à voir avec un brouet dispendieux qui ramènerait le texte à une autofiction.

Se pénètre un monde labyrinthique fait d’un langage abrupt et sans concession. Ce long poème réunit le chant et ses fractions au sein d’une voix intérieure qui semble toujours sur le point de se casser. La poétesse évite tous les effets là où l’ésotérisme se transforme en fulgurance afin de donner à l’intimité une face nouvelle. Celle qui pourrait – vues ses connaissances – faire preuve de faconde évite toute volubilité stipendiaire ou savante.

Esther Tellermann aux réponses admises préfère des interrogations là où elle feint de n’offrir que des états de constatation. Voulant tordre l’image du monde où l’Histoire ne joue que sous les effets de répétitions dans, la poétesse creuse ce qu’il en est des mirages de l’oubli, du sexe – mais pas seulement. Pour beaucoup, achever le roman de l’histoire c’est pour « se pardonner sinon quoi ? ». Mais Esther Tellermann refuse un tel état et prouve qu’avec les vieilles images des livres il est encore possible de réinventer une dernière histoire où ce qui fut si mal raconté trouve un nouveau sens là où beaucoup ont achoppé sur le silence.

23 juillet 2018

[Livre] Philippe Sollers et la sagesse, par Jean-Paul Gavard-Perret

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Philippe Sollers, Centre, éditions Gallimard, mars 2018, 128 pages, 12,50 €, ISBN : 978-2-07274-521-8.

Philippe Sollers appelle toujours à une « nouvelle » raison qui est aussi un nouvel amour qu’appelait Rimbaud afin qu’il envahisse l’espace et le temps de ses vœux. Et le Girondin Sollers ramène par ce biais à la « crête de la lucidité » qu’incarne pour lui Sade le divin marquis et son « principe de délicatesse ». L’auteur rappelle combien le « monstre » s’éleva contre la guillotine (entre autres) en écrivant des « abominations » dont Sollers est fier de les avoir fait publier sur le papier « bible » de La Pléiade.

L’auteur nous apprend combien l’impossibilité de formuler le mal est un mal. Et c’est là un « pas » essentiel. Sade n’entraîne pas au mal bien au contraire. Il le révèle. Comme « Les fleurs du mal » le révèle aussi. Et, ce n’est pas un hasard, furent censuré au nom « d’une catastrophe de la résignation ». Si bien que « les prospérités du vice » restent toujours la plus mystérieuse des révélations. C’est la vertu du vice. L’inverse est vrai aussi. Et Sollers ramène aussi à un immense rire et son souffle face à la folie des hommes qu’on nomme raisonnables.

20 juin 2018

[Livre] L’usage des mots (à propos de F. Andoka et L. Dorfner, American Love Story), par Jean-Paul Gavard-Perret

Florence Andoka et Léo Dorfner, American Love Story, Littérature mineure, Rouen, 2018. Deux feuilles de papier cream 150 gr pliées l’une sur l’autre, l’une dans l’autre. Impression noire et pliage à la main. Dimensions : 15,2 x 19 cm environ.

Rien ne fait que le réel s’épuise dans le mot, il n’est qu’une question ouvrant à l’ignorance. C’est pourquoi tant d’  « auteurs » y renoncent préférant la nostalgie à l’hors de portée où le mot est  toujours débordé par ce qu’il dit. Croyant atteindre son but il le repousse un peu plus loin dans une misérable grandeur de l’écriture, sa tension, son effet de claque (à tous les sens du terme).

A l’inverse – et en s’appuyant sur une planche d’aquarelles « mémorielles » d’une star décédée de Léo Dorfner – Florence Andoka propose un « cinéma du cinéma », un processus d’évocation d’un corps iconique d’où il ne reste bientôt qu’une bouche sans lèvres, des lèvres sans bouche là où soudain les mots ne sont plus dedans mais devant.

La poésie ne signifie plus la maison de dieu ni celle du réel mais celui d’un imaginaire qui « réimage » une star qui rendait le réel dépassable, mais qui fut rattrapée par lui. D’où l’aspect « fragment amoureux » d’un tel livre qui ne cerne pas ce qu’il pensait capter mais dit mieux là où le dessin montre – et volontairement – « mal ».

Le texte devient un mouvement et une attente enfermant leur contraire. Il fait et défait avec une beauté qui entraîne la reprise de la circulation du désir dans  l’errance des images. L’écriture reste proche de la disparition  Il y a en elle ce qui n’est pas. Il n’y aura jamais de même, même par le mot « même » car le texte incise une image sensiblement inexistante. 

Mais c’est porter atteinte au vide après l’avoir rempli pour qu’un autre abîme naisse. Le livre engage donc toujours le mouvement vers le plus juste que l’image en quelque sorte « rate ». Cherchant l’apparition il crée la distance nouvelle en se jetant dans le trou dont l’image est abîme. Et si le verbe n’est pas chair il n’en est pas le contraire la sensualité qu’une telle écriture émet superbement.

16 mai 2018

[Chronique] Gilles Weinzaepflen, Soleil Grigri, par Jean-Paul Gavard-Perret

Gilles Weinzaepflen, Soleil Grigri, éditions Lanskine, février 2018, 112 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-49-6.

Gilles Weinzaepflen n’est pas de ceux qui laissent la poésie  à l’état de prolégomènes et d’expériences d’écriture sans que l’on sache encore où cela peut bien mener. Il  permet à l’inverse de comprendre divers types d’animaux machines – communément nommés être humains. Tous montrent une certaine ivresse pour des flacons interdits.


Cela n’empêche pas – bien au contraire –  de transformer les chauds lapins en  lupins de garenne sans que l’articulation entre les deux soit forcément visible là où telle poésie tire souvent sa force d’éléments biographiques. La représentation du monde y explose en quatre temps et quatre voyages entre cécité et voyance, tourisme et sexualité, cinéma et métaphysique. Mais l’humour reste toujours présent.


Redevenant vernaculaire la poésie ne se contente pas de constater que qui embrasse trop, mal éteint. La lumière vient d’ailleurs. De l’attrait d’une écriture radicale à l’intersection de diverses influences géographiques (Yémen) qu’humaine (Klaus Kinski ou père de l’auteur). Se mélange, dans un travail dynamique et halluciné, une foule de figurations hétéroclites et souvent drôles.


S’éloignant de la représentation purement réaliste, l’artiste mixte Pasolini, La Reine de Saba et divers motocyclistes au sein de fragments qui deviennent des meringues flottantes. Elles interrogent la perception du réel. Métamorphoses, distorsions, anamorphoses trompent les habitudes de lecture là où l’auteur se fait le magicien d’os de ses propres illusions d’optique comme de celles des autres (Rimbaud compris). 


Elles offrent en outre l’occasion de poser les problèmes fondamentaux de la représentation humaine en formats déformants au sein d’une réflexion sur le « devant-être » des choses et de ceux qui les agitent (motos comprises). Sont donc mis à jour le pour et le contre, le tout et le rien là où la finalité n’est que peu de chose par rapport à ce va-et-vient entre deux états opposés. Parfois, en effectuant quelques pas, ou parfois par le reflet d’un miroir, une tête se renverse pour regarder les choses se défaire et se reconstruire. Cela revient à vivre des moments d’indécision qui en définitive font le peu que nous sommes tout en laissant parler autrement le quotidien. Le tout par ce qui devient dans ce livre non seulement des passages obligés mais des aventures.

18 avril 2018

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, La volupté du rien (à propos de Henri Thomas, Silence et soleil dans la chambre)

Henri Thomas, Silence et soleil dans la chambre, édition et postface de Luc Autret, dessins de Paul de Pignol, Fata Morgana éditions, Fontfroide le Haut, avril 2018, 72 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37792-016-7.

 

Poète romancier, diariste (cf. ses carnets) et traducteur (entre autres Pouchkine, Shakespeare, Melville, Stifter, Goethe) Henri Thomas n’a dû sa reconnaissance qu’à quelques amis. Mais plus de vingt ans après sa mort, l’œuvre suit son cours avec toujours  son mélange de fatalité et de sérénité. Là où tout demeure trouble, allusif, diffracté comme dans ce texte à la fois narratif mais où l’homme flotte à l’épreuve du temps au sein d’une zone limite, aux frontières du souvenir et de la fable.

 

La Seine semble regarder le poète, il regarde le fleuve et les vieux piliers d’un de ses vieux ponts où entre deux pierres une plante sauvage ne cesse de repousser au milieu de passants dont un vieux couple : l’auteur vit à travers lui une vie par procuration. Car au fil des ans il est devenu solitaire mais reste solaire. En piéton de Paris il arpente la ville comme la campagne avec sa canne, prêt à s’étonner de tout et ne rien déranger. Car « tout ce qui est séparé de nous par la vitre invisible, toujours pareille, toujours accrue du temps est plongé dans la même magie, doué de la même perfection. ». Et il ne parle plus ici du  « corps des filles disparues » qui l’accueillirent dans leurs lits mais de plaisir sans doute moins voluptueux mais prégnants.

 

Henri Thomas n’enlace plus l’érotisme. « Le bébé de feu » est devenu vieillard. Il garde néanmoins la force d’étonnement pour des faits et gestes qui semblent beaucoup plus de son âge… Mais le poète de la rêverie demeure même lorsqu’il est seul et dépossédé. Car le parjure ne sera pas de son fait quelque soit la perte. Et ce au nom d’une injonction suprême  « J’ai horreur des gens qui sèment le désespoir, je trouve qu’ils feraient mieux de la fermer ! »

31 mars 2018

[Chronique] Jacques Roubaud, Peut-être ou La Nuit de dimanche, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Roubaud, Peut-être ou La Nuit de dimanche (Brouillon de prose). Autobiographie romanesque, Seuil, coll. "La Librairie du XXIe siècle", 2018, 192 pages, 20 €, ISBN : 978-2-02-138823-7. [Sur Libr-critique, lire : Nous les moins-que-rien, fils aînés de personne]

Les portions d’autobiographies et de prose de Jacques Roubaud s’ouvre sur un quatrain de Galaup de Chasteuil :  « Je suis je ne suis plus je changerai mon estre/ Cependant je seray sans qu’à jamais je soys / Ce que je fus icy mais non ce que j’estoys/Semblable me pouvant dissemblable cognoistre ». C’est dire tout ce qu’une telle entreprise peut générer de malentendus.

Il existe donc et peut-être deux Roubaud : celui qui ne sait pas (ou trop bien) ce qu’il en est de sa vie et de la littérature, et l’écrivain qui donne sens à bien des doutes à leur sujet. L’auteur y guillotine le temps comme il coupe la tête du présent par le passé de manière gnomique. Est-ce le temps qui mutile la mémoire, est-ce l’écrivain qui trompe sa partenaire ? La réponse n’est pas donnée par l’auteur. D’autant qu’il connaît bien les dangers de la prétention autobiographique. L’ayant tenté jadis, il ne put qu’en signifier l’autopsie dans Le grand incendie de Londres.

Il se peut néanmoins que le fameux pacte autobiographique apparaît au moment où un auteur en  perd le contrôle et refuse un langage qui serait  l’affirmation de ce contrôle. C’est pourquoi chez Roubaud le discours de soi se désagrège sans pourtant s’immoler. Néanmoins, celui qui s’y risque est dépossédé de son être. C’est pourquoi son autofiction se crée sous forme de vrac.

Manière de ne pas aliéner l’écriture par l’existence – et vice versa. Et par la forme choisie une liberté d’interprétation domine. Parler la vie revient à affirmer que ce vœu (comme celui de l’amour ?) reste impossible.  Ajoutons toutefois qu’à celui qui poserait la question Qu’est-ce que le “ sujet ” dans l’oeuvre de  Roubaud ? sera répondu que le sujet est l’écriture elle-même, car c’est par elle que tout passe (infuse) et ne passe pas (barre). C’est elle qui pénètre le sujet plus que le sujet ne la pénètre. Preuve que la dichotomie fond/forme n’est pas aussi fallacieuse qu’on le prétend.

L’  « excès » de proses prouve qu’il n’existe pas une vie mais des interprétations. Et que cette mise en forme devient la mise en place d’un auto-commentaire. C’est pourquoi il est toujours intéressant de revenir à  un texte dévoré, dévorant, troué, multiple mais néanmoins « un » qui s’approche de quelque chose d’essentiel en déliant les purs effets de réel de la pensée, de la spiritualité, de la sensualité.

Avec Roubaud la réalité perd de sa solidité, le dehors et le dedans deviennent des notions qui ne fonctionnent plus tant il y a des altérations de surface. Mais réalité et pensée ne tombent pas dans le néant. Si la réalité perd sa substance, sa solidité, sa constante, la littérature y gagne au moment où pourtant ses déterminations et sa validité oscillent, où elle perd en richesse d’apparat et n’est qu’incertitude.

Par les perturbations, l’effet de trouble n’est pas celui du non-sens au contraire. Roubaud opte pour la création de la creux-ation de ce qui de la vie n’est que  déliquescence mais d’un ordre de la vérité. Néanmoins, à travers cette approche elle s’ouvre à un paradoxe : elle n’est pas de mots démonstratifs. Elle n’est pas une simple image. Rien ne peut garder l’existant mais tout peut le retourner par des fragments séries qui ne sont pas des séries de fantasmes. Chaque coupe devient aprésence de l’absence – présence « in absentia » –  à travers ce qui devient une musique d’après toute chose.

10 mars 2018

[Chronique] De la nuit à la lumière (à propos de Laurence Skivée, L’Air est différent), par Jean-Paul Gavard Perret

Laurence Skivée, L’Air est différent, éditions La Lettre volée, Bruxelles, 2018, 104 pages, 17 €, ISBN : 978-2-87317-507-8.

Forte et fragile, attentive et poreuse à tout, de manière discrète Laurence Skivée crée un livre rare. Un  principe de survie  jaillit loin de tout concept de résilience : « Nous apprîmes le vide et le manque / Du miel coulait dans l’atelier / C’était quelque chose ». Preuve que si parfois nous pouvons nous dire que nous ne savions pas avant certaines morts, passée leur limite nous savons qu’après nous comprenons que nous allons avoir vu.

Existe en conséquence une torsion particulière. Elle ne transgresse pas la mort mais l’emporte avec elle. Et soudain le passé prend une autre forme. Il revient, réanimé, il  « change d’air » mais ne manque pas de la force qui fut trouvée pour l’auteure dans les livres premiers qui l’accompagnaient.

Laurence Skivée va, à partir de ce point de capiton, à l’essentiel, cultive l’intensité. Le passé simple prend un rôle essentiel  et en rien affecté : entre autres dans deux pages presque finales où l’émotion se crée de manière originale.

La mort est là, puissante, lancinante mais elle rend elle-même l’âme au moment où  la poétesse redécouvre ce qu’elle souligna dans un livre de la bibliothèque d’enfance: « Mon corps est un visage d’enfant ».

Par ses fragments elle noue des entrelacs. La lumière n’efface pas toute ombre :  le passé empiète sur le présent. Néanmoins la vie devient  presque un conte : « D’un geste lent / Je tapissais ta gorge en  feuilles lumineuses // La journée finie / je t’enlaçais dans mon sommeil / Sans un mot dire / Je t’aimais ». Mais pour un tel conte (où le réel fait loi) nul besoin de recours à l’imaginaire : les mots les plus simples font tout.

Ils relient le présent au passé pour forcer le futur. C’est – tout simplement – beau et impressionnant. Les fragments dans leur goutte à goutte  instillent le ferment contre la mort. Laurence Skivée l’affronte car elle n’est pas de celle  qui pousse la poussière sous le tapis. Mais par delà son livre crée une lumière rasante (du crépuscule ou de l’aube) difficile à oublier.

25 février 2018

[Chronique] Dévisagement du monde et de l’identité (à propos de William Cliff), par Jean-Paul Gavard-Perret

William Cliff, Au Nord de Mogador, éditions Le Dilettante, février 2018, 128 pages, 15 €, ISBN : 978-2-842639-31-0 ; Matières fermées, La Table Ronde, coll. "Vermillon", parution en librairie le jeudi 1er mars 2018, 256 pages, 16 €, ISBN : 978-2-710384-52-6.

Il existe, au sein du voyage géographique et existentiel que retrace le poète William Cliff, diverses logiques capables de donner à voir une vérité qui n’est pas d’apparence mais d’incorporation derrière un exotisme réel et jubilatoire. Nul besoin d’aller très loin : il suffit à l’auteur de déambuler dans Padoue au milieu des curés et nonettes pour saisir toute la saveur d’une quête où la vie parfois doit subir les miasmes du peu qu’elle est. Elle se retrouve, dans un hôpital où un quidam voisin de lit "chiait et pissait partout" tandis que, à main droite, un anglais rempli de vanité est accompagné de sa fille dont la beauté ferait "mourir d’amour le monde entier".

 

L’auteur, fidèle à son esprit et à sa lettre, saisit son temps qui passe et en biffe la fausse évidence du style carte postale. William Cliff est ici tout en pudeur et retenue : cela rend son long poème découpé en fragments passionnants. Il s’incruste dans la chair et rebondit sur la peau des êtres et des villes que l’auteur traverse hier comme aujourd’hui. Le texte devient le théâtre portatif de la beauté et de l’abjection, du sordide et du lumineux. S’y décuplent par l’éclat diffracté du découpage, les extases quotidiennes et les petits malheurs des jours.

 

La poésie se déchausse de ses guêtres mais juste pour faire respirer des morceaux d’existence de vie telle qu’elle est. Cliff, de sa Belgique natale jusqu’aux ailleurs, trouve de quoi sourire des destinées sans grâce et pleines d’ennui. Il sait en retirer un suc par la magie verbale. Preuve qu’au moment où "la poésie se meurt à Barcelone comme ailleurs", elle garde dans sa musique et sa rapidité de quoi ravir l’esprit et nourrir l’émotion.

 

L’auteur demeure ainsi autant un activiste qu’un irrégulier de la langue par le gonflement incessant de vibrations ou parfois l’amorce de leur extinction. S’y mêlent le tragique, l’obscène et le merveilleux d’une multitude fractionnée, là où le poète ne cherche en rien la culture du moi, ce vers quoi il pêchait parfois.

 

Un tel texte remet en cause la question du portrait et de l’identité par un  travail de fond à travers le retour vers l’enfance, des obsessions discrètes et des avancées. Amasseur de visages et de lieux, Cliff a le don de souligner les gouffres sous la présence et de faire surgir des abîmes en lieu et place des féeries glacées. 

 

Il faut donc prendre le livre comme un appel intense à une retraversée afin de dégager un profil particulier au temps, un temps pulsé qui se dégage du temps non pulsé proche de ce que Proust appelait "un peu de temps à l’état pur".

 

Le livre ne constitue donc pas une recollection de souvenirs mais la spécification de l’auteur comme de ses semblables et frères – même si parfois il faut se forcer pour apprécier leur pusillanimité. A chaque instant le  livre "abîme" l’apparence afin de l’approfondir et de révéler  des schèmes élémentaires en des cérémonies ironiques plus esquissées qu’assénées. C’est là un plaisir rare de lecture qui peut réconcilier la poésie et ses réfractaires.

15 février 2018

[Chronique] Claude Louis-Combet, Elizabeth Prouvost : chorégraphie originaire, par Jean-paul gavard-perret

Claude Louis-Combet, Né du limon, photos de Elizabeth Prouvost, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2018, 41 pages, 12 €, ISBN : 978-2-37792-009-9..

« La Terre est grosse d’une forme qui ne diffère pas d’elle-même » (Cl. L-C).

En des « emportements » de formes corporelles, Elizabeth Prouvost cherche une vérité à transmettre en vibrations et rapports, afin qu’entre chaos et sérénité jaillisse un espace aussi premier que neuf, aussi sexuel que « sacré ». Chaque image devient le « vitrail d’une chapelle imaginaire. » Elle est un pur objet de sensation mais aussi de méditation sur l’indicible qui habituellement échappe.

Les photographies créent ici une valse. Celle d’avant le verbe, où le premier spectacle s’offre dans « le resserrement et l’exiguïté » des trois strates de l’existence que précise Louis-Combet : l’état confusionnel,  l’état androgynique et l’état anthropologique au sein des « aspirations contradictoires de la lumière et des ténèbres ».

La photographe les montre dans leur dialectique créatrice au moment où tout se scinde avant de se réunir : « C’est la naissance du sexe. C’est le commencement de l’histoire », écrit le poète. Et les deux œuvres au moment où tout semblerait accès à la clarté ramènent aux ténèbres d’un « limon » toujours plus profond et plus dense. D’où cette danse au cœur du viscéral et sa végétation. S’abandonnant à leurs vagues se distingue volontairement mal la valse nuptial de deux corps qui ne se lâchent plus le temps sinon de la passion du moins du coït et l’assouvissement imprescriptible.

Les corps d’Elizabeth Prouvost s’écartèlent alors et se distendent. Par ce qui remue se cherche une forme, « une terre plus vivante que la Terre, une face radieuse, des membres rayonnants », écrit Louis-Combet. Et la photographe montre le soufflet des deux corps ; le chant des entrailles et la danse des scalps, aube de l’aube, aube de « la nuit sexuelle » dont parle Quignard et que nul ne connaîtra jamais.

Rarement le mariage texte/image n’a été aussi fort et ruisselant de sens dans la blancheur de la page et le limon de l’infusion d’un acte sans limite et dont le lieu n’a pas de fin. Tout homme n’a cesse d’y revenir, toute femme de l’y accueillir. Preuve que Michaux avait raison : « au commencement la répétition »…

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