Libr-critique

26 août 2006

[Chronique] SIEGES de Christian Zorka

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , — Philippe Boisnard @ 11:07

zonka.jpgSIEGES est une narration poétique. Entre monde du conte, et monde contemporain, Christian Zorka décrit, selon une logique de déplacement poétique, tout à la fois le contexte de la prise d’otage de l’Opéra de Moscou, une Russie en doute sur elle-même en voie de capitalisme triomphant de façade. La première partie décrit le contexte intra-muros, dans l’urbs :
« les portes sont lourdes et les repas sont simples :
pissenlits, mauvaises herbes, toc toc.
(…)
Les derniers-nés ont des mentons fuyants
et des pouces sans victoires.
(…)
La stérilité est un mode de vie. »
Ce contexte apparaît comme dans un conte. C’est ce glissement qu’opère Christian Zorka : le référentiel est présenté dans une sorte de conte, cependant sombre, qui décrit une ville dominée par un Roi, qui trône dans le château.
C’est avec le deuxième exergue de la seconde partie que se révèle explicitement la référence : Nous buterons les terroristes jusque dans les chiottes, Vladimir Poutine.
La seconde partie (Le cirque) relate la prise d’otage, celle d’un opéra, et de sa résolution par l’intervention des agents spéciaux :
« les bronches se rétrécissent,
les bonhommes roulent par terre,
et les sauveurs n’ont pas peur,
ils peuvent entrer en trombe et buter les cadavres »

Ce texte de Christian Zorka, et sa recontextualisation poético-narrative de cette prise d’otage sont vraiment réussies, au sens où il fonctionne par une lente progression de la mise en lumière de la relation entre la narration et l’événement. Chaque phrase apparaît comme le dévoilement d’un nouvel élément permettant de lire cette relation. Du conte, on passe peu à peu au fait historique.
De plus, loin de tomber dans une sorte de manichéisme politique, il l’écrit in fine, à l’ouest rien de nouveau :
 » De l’ouest se lèvent les gloussements
des « peuples épris de liberté » :
Voici la liberté :
« Personne ne nous mettra à genoux,
nous remplirons les paniers d’osier,
nous sommes prêts à vivre des siècles de peur ».

10 août 2006

[chronique] DHead de Xki Zone, par Philippe Boisnard

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , — rédaction @ 7:24

Répétition et modernité
Une nouvelle fois, un livre très bien réalisé par Le Quartanier, qui s’attache à poursuivre l’exploration de nouvelles voix de la modernité. En effet ce texte, très graphique, en composition électroencéphalographique, se présente bien comme un portrait du cerveau pris et désintensifié dans le monde technologique, portrait alors du cerveau en lutte pour son propre être, en lutte contre la déperdition zombie qui touche les cerveaux du monde.

Cette déperdition est développée dès le début du livre : tout à la fois thématiquement et linguistiquement. Xki Zone énonçant l’annihilation du « je » et sa ligne de fuite salvatrice en soi, exprime le constat que la perte de soi est liée à l’ensemble des informations qui conduisent le moitête à n’être que The radio Head, une sorte de Cortex Mix. Et c’est par le jeu du langage qu’est témoigné de ce phénomène, jeu qui croise toutes les expériences modernes du détournement phonique, du glissement sémiotique qui travaillent la littérature depuis les années 60-70. On peut penser par moment à certaines associations créées par Verheggen ou encore à des rythmes prigentiens, même si ce travail linguistique de Xki reste inventif et personnel. Ce qui est critiqué tient ainsi à la zombification des individus dans ce monde saturé de messages/slogans et de technologies au point qu’il ne reste au moitête qu’un « micro monde avarié« . Le zombie = symptôme de l’époque, ce qui correspond à l’analyse classique de la société post-moderne, comme le rappelait d’une manière critique, il y a déjà longtemps (1983), Lipovetsky dans L’ère du vide disant que la dénonciation de l’époque tend à faire penser que l’individu ne serait plus qu’un « nouveau zombie traversé de messages« . C’est en ce sens que Xki Zone, rappelle la description classique du zombie :
« Le zombie ne dit rien, ne tait rien non plus
le zombie cultive le non-dit le non-tu
le zombie dit tout c’est sa manière de se taire
le zombie s’entête à dire
tout et son contraire
 » (p.15)

DHead est ainsi un texte critique, qui pose comme négativité le cerveau par rapport au monde. Ce que l’on retrouve dans la liste définitionnelle du moitête (p.19), qui croise les références à l’art de la folie ou bien à Artaud :
« le moitête est mystère dont le dépositaire est inconnu
Le moitête est nécessaire à la construction d’une identité psychotique
Le moitête ne se traite pas comme un appendice
Le moitête est inapte à la communication autre que glossolalique »

Ainsi derrière une réelle attention à la forme et à la dynamique de progression qui mène vers la possibilité masticatoire d’expression de ce moitête (référence à une poésie orale), ce qui est exprimé reste très convenu, emprunt des thématiques traditionnelles de la modernité et du ressassement critique qui la définit. La vision défendue de la modernité est en ce sens assez manichéenne et monolithe.

7 juillet 2006

[chronique] Couples etc de Vincent THolomé par Hortense Gauthier

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , — Hortense Gauthier @ 15:26

Au Marché de la Poésie, nous avons découvert, in vivo concreto, les éditions Le Clou dans le fer, dont nous avions déjà chroniqué le petit feuillet de Christophe Manon, Grandes beuveries des poètes au ciel. Ces éditions basées à Reims ont une très jolie collection poésie constituée de petits livres, à la ligne classique, mais très raffinés, et qui regroupe, de façon très cohérente, des textes simples, bruts et râpeux. Chaque ouvrage est accompagné d’une postface ou préface de Michael Battalla (qui dirige la collection).
Le livre de Vincent Tholomé, COUPLESetc (BOUTS D’AMOURS), qui fait donc partie de cette collection, est une petit recueil de bribes de pensées, et de débris de mot du quotidien amoureux. Il se découpe en 5 parties dans lesquelles en grappes et répétition s’écoulent et se coagulent les mots de l‘amour (à la mère, à la femme..), et de la nourriture. V.t., comme l’auteur s’appelle, se débats entre ses goûts/son amour pour le chocolat, les biscuits, sa compagne, il s’énerve sur du papier à œufs… Restes de nourriture, de matrice, de mère, et d’amour se mêlent et emmêlent la langue, car c’est bien une écriture constituée de ce qui tombe, qui pend au bout de la langue, de ce qui sort, par à-coups, plutôt mâché et ruminé.
On retrouve ici en effet un travail facial, en surface, au rabot sur les choses qui se voient, et se disent, avec ce bégaiement de la pensée et de la langue qui produit copeaux et autres restes, et qui achoppe à pouvoir saisir ce qui se produit dans le langage et dans la relation à l’autre et à soi. Difficulté à s’adresser, à savoir ce qu’est une adresse à l’autre, enfermement dans la répétition d’un soi qui ne parvient pas à sortir de lui-même, Tholomé poursuit là le travail qu’il avait commencé dans Facial, et TTC, dans la lignée de Pennequin et Tarkos. Toutefois, on peut se demander si cette rhétorique autistique de soi, du soi se cherchant par ruminations de micro-motifs singuliers ne produit pas un peu toujours la même chose. Et on attendrait que cette écriture, qui ne cesse de se reprendre et de se ressasser de façon parfois un peu trop __ voir même faussement ?__ pathologique (ressassement aussi, mais sur le mode de l’ échec, par de nouveaux auteurs, car Tarkos, Pennequin et Tholomé ont crée une mode semble-il), produise aussi des échappées, pour pouvoir sortir d’elle-même, et ne pas être que dans l’aporie, on attendrait qu’elle essaye de se déjouer elle-même, pour ne pas tomber trop dans son propre jeu, qui la piège dans son propre autotélisme. En effet, en cela, cette langue de l’auto-rumination de soi, qui expose l’échec de l’adresse à l’autre, et du dire en tant que possibilité d’échange, ne risque-t-elle pas d’être aussi la manifestation même de l’échec d’une certaine poésie ?

28 juin 2006

[Chronique] Sombre Les détails de Guillaume Fayard, par H. Gauthier et P. Boisnard

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , — rédaction @ 14:26

Sombre Les détails est sorti à l’automne 2005.
Guillaume Fayard dans ses pages essaie de traduire l’expérience de la concordance des mots avec le vécu phénoménal de la conscience. Ainsi il s’attache à exposer le problème traditionnel d’une des recherches poétiques, qui tiendrait à la possibilité pour la langue de traduire la variation infinie des détails de la phénoménalité :

Quel degré d’arrachements des ombres
Quel plissage Loin Méduse dans l’oeil, fuite sous les

[…]
Détail, à Précision d’enveloppe En fuite Les yeux
[…]
Attaque l’oeil en Brûlure de Blanc
[…]
L’un l’autre, et l’élasticité – l’attention portée aux détails L’oubli des

En effet, depuis la mise en question de la langue en rapport au réel au XIXème siècle (de Rimbaud à Nietzsche), la poésie ne cesse, et ceci surtout dans les écritures blanches, de réactiver la différence fondamentale entre langue et être. Ce qui conduit Fayard à une écriture qui déborde dans cesse la linéarité de son apparition. Les mots n’ont pas le temps de tracer une perspective de sens, immédiatement, ils sont interrompus par l’impact poétique d’une autre angularité phénoménale. Langue qui en quelque sorte tressaute, bégaie le réel, prise dans l’amorce permanente d’un voir qui s’échappe par sa rapidité du dire.

Mais Fayard, à trop vouloir présenter le fourmillement des détails perçus par angularité subjective sans épaisseur temporelle, en arrive peu à peu à une forme poétique homogène, sorte de réalité magmatique d’où plus rien ne perce. Finalement l ‘extrême différence, par les interruptions perpétuelles du texte, s’homogénéise, disparaît, pour ne laisser place qu’à une surface de variations linguistiques. On reprochera, sans doute à tord comme nous allons le voir, le manque de ruptures, de lézardes qui viendraient vraiment bousculer parfois cette étendue monotone dans sa diversité. Illusion de fourmillements dans le parcours du quotidien.
À tort, disions nous, car Fayard l’expose lui-même :

Surface vernie d’une Homogène, la
Croyant homogène, là Prenant l’attention la conduisant liquide
Accrochant une Accroche, qualités, et Touchant Ce qui
retient dans une
Texture La peau Un angle

Cependant, mettant en critique ici la croyance en l’homogénéité du réel, et prônant la rencontre des angularités et de leur richesse — ce que cette expérience poétique propose —, la conscience en arrive elle-même, dans son expression, à reproduire ce à quoi elle a voulu échapper.

Il semble alors, que l’on ait à faire ici à une forme déconstruite de lyrisme qui malgré sa matérialité laisse quand même apercevoir un certain esprit mélancolique quant à la saisie du réel et du caractère éphémère de la rencontre de la conscience avec le monde. Ainsi, Fayard se positionnerait dans la ligne d’une modernité négative, qui passe aussi par la poésie blanche. Or, comme René Girard le souligne parlant de la négativité qui traverse la langue poétique, et des silences, des ruptures qui l’instabilisent : « L’esthétique du silence est un dernier mythe romantique. […] Dix ans ne passeront pas avant qu’on reconnaisse dans l’écriture blanche et son degré zéro des avatars de plus en plus abstraits, de plus en plus éphémères et chétifs des nobles oiseaux romantiques. Ils ne veulent pas la solitude, mais qu’on les regarde en proie à la solitude. Ils ne choisissent le silence que comme marque d’honorabilité littéraire, l’insignifiance n’est chez eux qu’une ruse de l’impuissance, qui l’utilise comme apparence d’un sens mystérieux« .

Si pour une part la modernité est travaillée par la critique violente des systèmes de représentation hégémonique du réel, ici avec Fayard, une tout autre voie dans la modernité est tracée. Avec ce genre de poésie est proposé au lecteur le retrait individuel d’une conscience qui cherche à travers une certaine illisibilité sa propre intimité.

21 juin 2006

Mobiles de Vannina Maestri, par H. Gauthier

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , — Hortense Gauthier @ 17:57

Après Débris d’endroits (éd. l’Atelier de l’Agneau, coll. Architextes, 1999) et Avez-vous rencontré quelqu’un en descendant l’escalier (éd. Derrière la Salle de Bains), Vie et aventures de Norton ou Ce qui est visible à l’œil nu (éd. Al Dante, 2003), Vannina Maestri continue avec Mobiles a recréer et reconfigurer le langage de façon encore plus radicale et merveilleuse.
Le livre est constitué de 10 mobiles, 10 « dispositifs » en « série ». Chaque mobile, mais aussi chaque page constitue une entité à part entière que l’on peut lire séparément, mais qui forment ensemble une architecture du monde tout en effondrement dans sa stabilité, en continu dans le discontinu.
[lire l’article d’Hortense Gauthier]

6 février 2006

[chronique] L'instant T

Filed under: Livres reçus — Étiquettes : , — rédaction @ 17:56
instantT_pennequin002

Cela fait déjà quelques années que nous recevons l’instant T, publié par le Triangle. Que cela soit les affiches slogans de Pennequin et de Suel, ou encore l’instant T consacré à Nicolas Tardy. Nous le présentons aujourd’hui, alors qu’est publié dans le n°16 — cahier poster au plis multiples — des textes et dessins de Charles Pennequin, où il est question de politique salariale, de cut’up, de poésies sociales, qui mixent société du spectacle et société du travail/chômage.
« LICENCIEMENT OBLIGATOIRE EXCLUSIF
SANS OBLIGATION DE VIVRE
TOUT A RIEN
EXPLOITATION ILLIMITÉE
MOURREZ À PRIX COÛTANTS
SATISFAIT OU DELOCALISÉ »
La violence critique qui apparaît dans ses détournements est accentuée par le collage qui recouvre tout l’intérieur, collage/affiche. Pennequin mélange avec des titres de presse, des photo de journaux, des logos de produits alimentaires, des visages qu’il a dessiné. Le résultat se donne en un chaos qui est articulé par ses figures, qui entrent en écho avec les éléments cutés.
Cette diffusion est gratuite, elle est tirée à 2500 exemplaires.
Le Triangle/BP 90160 / BD de Yougoslavie / 35201 Rennes Cedex 2
« 

20 novembre 2005

[Chronique] La Poinçonneuse de Bernard Heidsieck, par Gaëlle Théval

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , — Gaelle Theval @ 22:10

« Poésie et re-communication »

Depuis quelques années les éditions Al Dante entreprennent de réediter une grande partie de l’œuvre de Bernard Heidsieck devenue quasiment introuvable, favorisant ainsi la diffusion de l’œuvre d’une figure majeure de la poésie contemporaine, et même de la poésie tout court. Après Respirations et brèves rencontres, Canal Street et Le Carrefour de la Chaussée d’Antin, voici donc La Poinçonneuse, (Passe-partout n°2) composé en 1970, suivi ces derniers jours de Derviche/Le Robert.
Bernard Heidsieck est en 1955, avec Henri Chopin et Brion Gysin ( bien que tous trois ne se soient rencontré que plus tard), le co-inventeur de la “ poésie sonore ”. Loin de réduire son travail à une simple oralisation de poèmes écrits, le poète sonore conçoit le texte écrit comme une partition ou un “ tremplin ” sur lequel s’appuie le poème avant d’être projeté dans l’espace par la lecture-performance, et, bientôt, il travaille directement à partir du magnétophone, instrument qui pour Heidsieck a littéralement révolutionné le travail d’ “ écriture ” poétique : montage-cut, variations de vitesse, mais aussi prélèvements directs de sons sur le quotidien sont désormais permis, et, dès lors, le “ texte ” ne se réduit plus à la parole, même si celle-ci reste prépondérante dans les enregistrements de Heidsieck (contrairement à ce qui se passe dans les audio-poèmes de Chopin par exemple) et il accueille nombre d’éléments non verbaux, prélevés directement, “ biopsies ”, sur le réel à la manière des papiers collés cubistes. Ces bruits du quotidien sont effectivement très présents dans La Poinçonneuse : arrivées et départs de métros, grincements de portillons automatiques font partie intégrante du texte et de sa signification, loin de faire office de simple fond sonore, ils acquièrent une réelle valeur sémantique voire critique. A l’écoute de ce poème on décèle ainsi la superposition de quatre niveaux sonores : les bruits du métro donc, à des intensités diverses selon les moments, la voix d’un “ je ”, protagoniste principal et “ narrateur ” de ce petit drame, la voix de la poinçonneuse s’adressant à ce monsieur, enfin la voix de cette même femme lisant la lettre que la poinçonneuse destine au poète. Or à ces quatre niveaux sonores correspondent précisément quatre modes de communication distincts, qui in fine vont devenir les véritables protagonistes du drame qui se joue :le métro apparaît ainsi comme premier moyen de communication, au sens matériel du terme, puis c’est la communication orale qui entre en scène, avec la voix de la poinçonneuse, puis c’est la lettre, communication écrite, et enfin, englobant tout cela, l’acte de communication que constitue non seulement, à un premier niveau, la voix enregistrée du poète-narrateur, mais aussi dans un second temps, celui de la lecture-performance dans laquelle se joue, comme souvent chez Heidsieck, une grande partie de la signification du poème. Et dans ce poème très narratif, une fois n’est pas coutume (un matin comme tous les autres une employée de la RATP laisse tomber un papier qui se révèle être une déclaration d’amour adressée à un usager quotidien du réseau), c’est bien en quelque sorte un drame de la communication qui se joue : la poinçonneuse demande au poète un signe, un regard par lequel il prendrait acte de cette déclaration et conférerait ainsi une forme de légitimité à cet acte transgressif. C’est bien de désir, de “ désir de communication ” comme l’explique J.P Bobillot (Bernard Heidsieck, poésie action, J.M Place éditeur, 1996) qu’il s’agit ici, un désir qui se voit assassiné précisément par le dispositif sonore, dans la mesure où le grincement agressif de ces bruits de métro qui viennent finalement étouffer la voix de la femme désigne par métonymie la communication ordinaire, “ l’aliénation au perpétuel retour du même qu’inflige la raison communicatoire _ en vérité comminatoire ”. Deux ordres se font ici concurrence, fondant le caractère critique de cette poésie, celui de la communication collective et celui de la communication personnelle, et même de la parole personnelle étouffée par la “ techno-structure qui aliène l’individu ” (Bobillot).
Mais pour autant la critique ne porte pas sur la techno-structure en tant que “ techno ” : la technique est au contraire sollicitée en ce qu’elle propose de plus moderne à l’époque en termes de moyen de communication : le magnétophone. De plus, le texte _ manuscrit, notons-le_ de l’employée RATP est tout à fait obsolète dans son expression, digne de la religieuse portugaise pour paraphraser Bobillot comme, peut-être, la figure d’une parole subjective, voir d’un lyrisme sentimental que Heidsieck qualifie souvent de nombriliste, devenu impossible dans la société moderne et technologique, voire indécent, d’où aussi peut-être la “ stupeur ”, le “ cauchemar ” du protagoniste principal, réaction négative qui ne manque pas de jetter une lueur de ridicule sur le geste de la poinçonneuse.
Au final, ce n’est que dans la conception même de la poésie comme action défendue par Heidsieck que cette aporie peut trouver une résolution, et dans la notion de “ re-communication ” que le poète convoque pour décrire le but de son travail. Bobillot souligne avec justesse ce paradoxe et parle de “ poésie commotive ; conative ” dans la mesure où ce rétablissement de la communication ne peut s’opérer pleinement que dans le cadre d’immédiateté et de corporéité que confère la performance au poème, mais aussi dans l’immédiateté de l’écoute. Dans ses Notes Convergentes, Bernard Heidsieck écrit ainsi : “ Le poème fait ainsi sa rentrée dans le monde. Ou dans la foule. Avec le souci et le but de susciter une communication immédiate, physique et charnelle. ”, et, plus loin il explique que la poésie doit pénétrer la société “ par le biais de moyens charnels, à savoir directs, immédiats et instantanés. Le poème, dès lors, recouvre d’emblée sa possibilité de circulation ”. Ainsi en utilisant les moyens de circulation mis à disposition par les techniques modernes, et par la performance, le poème recrée une situation acceptable et donne une issue satisfaisante au drame mis en scène par le dispositif même.
Ou alors on peut voir cet objet comme un joli petit livre format CD, à la couverture violette et à la mise en page colorée qui réussi assez bien le pari de représenter les simultanéités et échos que l’oreille perçoit à l’écoute, qui renferme un poème proposant une anecdote réelle mais non dénuée d’humour un divertissement de qualité de 13minutes dont l’écoute vous permettra de briller en société. Au choix, en tout cas c’est indispensable.

21 octobre 2005

[chronique] Pan-Europa de Fabrice Bothereau

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , , — Philippe Boisnard @ 8:16

“Lorsque nous voulons saisir l’être, c’est toujours comme si nous refermions la main sur le vide”
Heidegger, Introduction à la métaphysique


Nos mains se referment sur le vide, happent le rien de l’être. En vain, à poursuivre sa présence, l’homme se confronte à son absence, son indéracinable retrait de toute présentification en tant que telle. C’est pour cela que la main humaine, celle qui manoeuvre, qui manie, s’est alors résolue, au lieu de la quête de l’être, à l’industrie, à une industrieuse manipulation du monde, qui plonge l’homme et le monde dans le désert, dans sa désolation aux horizons plus sombres sans doute que toute destruction.


« Nous sommes en plein désert
Quelle est la matière même du désert ? C’est le sable
Et quelle est la couleur du sable ? C’est le noir
» (p. 49)


Nietzsche donc. Oui, dans ce nihil de l’absent, de l’abcès de cette disparition de tout signe de l’être, le désert croît, de l’au-décès, au-delà de la mort du temps (1), « de l’atome de car / bone / aux clones morts di-Lum » (p.95).
Tout semblerait partir dans ce dernier livre de Fabrice Bothereau, de la nuit faustienne qui a recouvert le monde.
« L’irrésistible nuit établit son empire.
Noire, humide de frissons,
Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage

(…) au bord du marécage » (p.38)
Cette nuit faustienne, nous le savons est celle d’un abandon du sens. De sa forclusion dans l’enfermement de l’homme dans son propre monde. Et encore là, rappelons-le, comme gage de cette endurance qui dure depuis déjà plus de deux siècles, Hölderlin et sa prise en vue, la première, signe avant coureur de ce que percevra Nietzsche, du tragique :
« Je poursuis en vain un Dieu qui se retire » (Botherau) .
Tragique moderne de l’existence humaine, dans l’horizon de la mort de Dieu. Non pas mort heureuse, mais mort qui signe l’errance de l’homme dans l’univers copernicien, à savoir à la seule mesure d’être un corps parmi les corps. L’homme seulement épris du calcul, de l’épargne, de la conformité des choses et des êtres à lui-même.
« Ici l’Empire au centre du monde. La terre
ouverte au labeur des vivants, le conti
nent milieu des Quatre mers. La vie
enclose, propice au juste, au bonheur, à
la conformité
» (p.120)


Mais serait-ce là tout… non… Car autrement nous n’aurions là, que la énième plainte qui s’apitoie sur le tragique de ce monde, guère nouveau et pourtant tellement à la mode….
Pour Bothereau, dans l’horizon moderne où il se situe, il s’agit de réveiller « le nerf ». Non pas le nerf d’un corps libidinal, comme un certain nombre d’entreprises tente de s’y évertuer, en vain. Artaud déjà, déjà depuis longtemps, a marqué l’échec d’un tel élan, ayant montré avec rigueur le jeu des apories qui encadre toute littérature s’engageant en entier dans la question de la présence du corps.
Non ! réveiller le nerf, ce n’est pas le corps qui est visé, mais la question de la fiction. Réveiller le nerf de la fiction de l’être et ceci dans une référence, qui est à la fois étrange et pertinente à Husserl (2).
Car s’il y a un nihil qui est à l’oeuvre dans l’époque, il n’est pas celui des valeurs, qui ne sont que corrélatives de la représentation, mais c’est celui de la représentation elle-même, de sa force de se tenir face au retrait de l’être. Au lieu d’habiter ce retrait, comme on pourrait le dire de montrer qu’il y a dorénavant de l’a-montrable (cf. La modernité telle qu’elle est définie par Lyotard entre autres), la représentation s’est empressée de combler le vide qui la creuse, d’effacer son impuissance. En bref, de faire comme s’il n’y avait rien eu. De toute façon y-a-t-il eu quelque chose ? vraiment ?
Au début du XXème siècle, nous dit Bothereau, « La représentation canonique du réel n’appartenait plus aux arts, mais aux appareils intimes du pouvoir en ses moyens de reproduction dans la rationalisation de la phantasmatique et de la catharsis » (p.76).
Face à cette capture, délibérément moderne avec des accents parfois brissetistes, Fabrice Bothereau se tient dans le jeu serré mais aussi distendu, de la langue qui se rattache à une ontopoïétique du sens de l’homme à travers la langue qui s’étire vers le retrait de l’être.
Pan-Europa : ouverture à l’origine, non pas seulement de la langue mais de l’existence humaine déposée dans l’écriture. Car, dans son oubli de l’origine et du sens, l’homme a effacé son lieu de survenue, qui n’est autre que l’écriture :
« L’ordre anthropique et cosmique n’est qu’une longue séquence d’écriture » (p.13)
Pan-Europa (re)joue donc la naissance et le trait de cette écriture, en un temps où Zeus a déposé son sceptre, où l’homme a perdu sans doute la langue qui lui permettrait de tenir le jeu (de langue) de son existence, de ses mots.
Déployant ainsi cette scène d’écriture, il ne s’agit pas pour Fabrice Bothereau, d’énoncer la vérité ontologique de notre être ou de l’être en général, mais de comprendre comment notre être n’est que le jeu d’écriture de lui-même. Tautologie affirmative d’un sens qui trouve sa réalité dans la fiction qu’il (s’)élabore.
« Nous écrivons
De cette écriture dont nous sommes
» (p.24)
Outrageuse vérité, par rapport à la prétention de domination sans limite et sans pensée de l’homme sur l’être, par l’amplification constante des mots, Bothereau brise toute croyance en la vérité de l’être pour et par l’homme, et le replace dès son origine dans la solitude de la fiction de son dire, de son dire de l’être comme fiction de soi. Limites indépassables de la circularité anthropologique de la signification.
Mais c’est en assumant cette circularité de la signification, sa limite, que justement l’homme retrouve sa vocation : avouer que son dire n’est que fiction de l’être, qu’il est ondulation du M-onde, de ce qui M-onde le monde dans la danse du dire.

(1) Cf . Planète Mars, CIPM/Spectres Familiers, p.32, Bothereau, déjà en 1999, pointait cette érosion de l’occident dans le nihil d’un temps perdu, d’une dimension métaphysique de l’être s’étant absenté : « le temps n’existe plus. / Il n’y a plus de Temps. / Le temps est tombé./ (…) Le temps universel (métaphysique) / est tombé. Le Temps référent / du temps n’est plus ». Dans Planète Mars cependant, il y avait une quête des origines, qui malgré l’opacité de la présence vécue et de son éloignement de la source agissait comme possibilité de retour de la langue. Là, dans Pan-Europa, la dimension tragique du nihil ne laisse plus rien d’autre en présence que l’endurance d’une fiction de l’être, qui en mal de langage s’élabore dans la vigilance de ce qui peut-être pourrait survenir en tant que signes.

(2) Oui, étrange, car ce livre de Bothereau contrairement à un certains nombres de textes que j’ai pu chroniquer, apparaît comme de la poésie, versification, travail de l’idiome. Certes poésie moderne, absolument non lyrique, mais poésie quand même. Or l’une des rares références, qui est convoquée, n’est autre qu’Husserl, le rationaliste de la phénoménologie. Il est certain qu’ici Bothereau a ressenti un ordre de connection des plus intéressants quant à la question de la présentification du monde et de l’être. Pour Husserl, comme il a pu l’étudier dans Ideen, il est impossible de tenir un discours ontologique réel. Ce qui le distingue des enjeux de Heidegger qui a tenté de 1925 à la conférence Temps et être de créer une ontologie fondamentale, et non pas seulement régionale (à savoir de cet être-là, Dasein). Husserl annotant Sein und Zeit, marque en marge à plusieurs reprises : « anthropologie », car cette vérité transcendante de l’être (au sens de vérité transcendantale pour Heidegger) est prise d’abord pour lui dans l’immanence de la constitution du cogito transcendantal. Ainsi Bothereau met en évidence que tout effort de constituer cet horizon de l’être en vérité, n’est autre que la vérité de la fiction de l’être qui se constitue dans l’immanence du dire de l’homme.

19 octobre 2005

[chronique] Les cahiers de la 5ème feuille de Julien Blaine

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Traces de langage
Brisset est l’un de ceux qui a poussé la recherche de l’origine humaine dans le langage vers ses plus profonds paroxysmes linguistiques. Ainsi, lorsque l’on considère Les origines humaines, immédiatement, il nous prend à parti, dans le parti pris de la langue, indiquant que son horizon n’est autre que de donner une science permettant de sonder l’émergence de l’homme-animal ou de l’homme esprit. C’est par la recherche des archi-traces dans le langage qu’il sonde la composition des mots, qu’il les détache de ce que l’on croit connaître et que l’on découvre une autre histoire que celle de notre origine : « Les cris de la grenouille sont l’origine du langage humain. Lorsqu’elles chantent en réunion, c’est de loin un brouhaha de foule humaine. Leur langage actuel ne peut d’ailleurs que donner une idée imparfaite de ce qu’il était, alors que l’esprit qui anime toute l’humanité se mouvait sur la surface des eaux et était concentré sur ces animaux » (Jean-Pierre Brisset, Les origines humaines, p.123). Certes, comme le note à juste titre Christian Prigent dans sa préface, c’est dans l’arbitraire des signes et des analogies, dans le recours hyperbolique au calembour « qui est une méthode, une ressource savante, l’outil philologique par excellence, (…) la divine puissance génético-linguistique » , que Brisset accomplit ce retour. Toutefois, s’installant dans l’ordre généalogique, il exprime là la manière dont le jeu des mots, le jeu des associations se construit, parce qu’un vide s’est installé dans la connaissance, celui de l’énigme de l’architrace. Et c’est sans doute ici l’un des secrets de la poïésie du langage, que les agencements se nouent autour d’un trou, du creux de son origine toujours absente et désirée, imprésentable et tout à la fois entêtante, comme vérité ontologique de l’homme. L’origine du langage, certes, est l’œuvre même d’une illusion transcendantale, toutefois, elle n’en est pas moins prégnante au niveau intentionnel, du fait de l’impossibilité d’en effacer la force questionnante. Cette absence de l’origine, consubstantielle au langage lui-même, à sa mise en question (du Cratyle platonicien à la Différence heideggerienne), non seulement s’est constituée comme thème poétique (la question de l’inspiration, des origines des mots), mais a poussé à une scientificité poétique.
Dans ses différentes compositions verbivisuelles, Julien Blaine semble n’avoir de cesse de poursuivre, selon une scientificité poétique, cette question de la trace. Trace de quoi ? Trace de monde, des choses, de leur inscription dans le tissu du monde, trace de la formulation des mots, formant strates, renvois, jonctions, échos, parfois distorsions. Trace d’une origine de la langue mais pas en dehors d’un texte, ou d’un livre, mais dans le livre du monde, dans sa chair matérielle. La trace pour Julien Blaine n’est pas ainsi d’abord et avant tout dans l’ordre linguistique mais, au sens aristotélicien, dans la poïésis fondamentale de la nature et de l’inscription humaine au cœur de celle-ci.
Il n’est pas alors étonnant que peu à peu ses déambulations, tout au long du monde et des langages humains, l’aient placé dans l’horizon d’une origine de la langue, de la recherche d’une archi-trace de sa survenue : « ces cahiers sont le reflet, les textes et les images, les signes, les =E9tudes, les recherches d’un travail que j’ai commenc=E9 il y a longtemps sur l’=E9criture originelle ». Les cahiers de la 5ème feuille, ainsi prennent leur consistance dans la perspective d’une mise à nue de la langue et de son inscription originaire (1). Mise à nu pour qu’à même les agglomérats de signes, vienne se signer sa proto-empreinte, sa source, qui fut d’abord pour Blaine inscrite dans des moulages aurignaciens de vulve (2).
C’est à partir de la forme de la feuille : œil, plume, surface, que s’établit Les cahiers de la 5ème feuille : trouver à même les choses, le punctum caelum autour duquel la langue s’est faite. La feuille se présentant comme ce point aveugle, ce à partir de quoi et pour quoi les mots se marquent.
Toutefois, alors que Ponge par exemple rejette toutes les choses dans une dichotomie totale des mots et des choses comme il l’indique dans La rage de l’expression, là pas du tout : empiètement, tissage, composition, entrelacs matériel. Blaine se pose au lieu de porosité entre les signes du langage et les signes du monde. Et cela comme un seul et unique lieu. Pour Ponge, « Les choses et les poèmes sont inconciliables » , toute chose ne pouvant être exposée que dans l’enchevêtrement même du logos, car face au monde, le poète doit les refaire « dans le logos à partir des matériaux du logos, c’est-à-dire de la parole » (p.10). Au contraire pour Blaine, il semblerait que le logos ne soit qu’une strate particulière de signes, strate parmi d’autres strates. C’est pourquoi rencontrant la feuille, ce n’est pas un mot qu’il tente de cerner, ce n’est pas selon une scientificité de son épuisement définitionnel logologique ou seulement phonologique (ce qui serait le cas si on réduisait ce poète à n’être qu’un poète sonore, malentendu trop courant malheureusement), mais il suit, poursuit, traque et expose son motif, son empreinte à partir d’un autre tissu, celui des œuvres humaines et des œuvres naturelles entremêlées.
Les cahiers de la 5ème feuille n°3, se présentent ainsi comme les traces d’une enquête. Ils rassemblent non des preuves mais des témoignages. Comme pour Brisset, ou Ponge, la scientificité poïétique est celle de la généalogie, de la structuration singulière d’une descendance à la mesure d’une interprétation, et non pas l’élaboration objective et neutralisante d’une volonté de vérité. La scientificité poétique, comme chez ces deux-là, n’est pas établie en parallèle ou à côté de la pratique poétique, mais en son cœur, la théorie ou le métapoétique ne pouvant être détaché du travail poétique en acte (3). Toutefois, alors que chez Brisset comme chez Ponge le souci théorique qui se tisse dans le travail poétique porte notamment et surtout sur la langue, chez Blaine, ce souci oscille de la langue à son propre parcours de chercheur. Le métapoétique tient à l’ensemble des indications qui constitue son enquête à travers le monde et les choses. Corps à corps entre langues et choses, sa poéticité tisse un réseau de signifiances entre des signes appartenant à des dimensions hétérogènes, et non a priori linguistiques. Sa poésie ne s’échappe pas de l’impureté du monde, mais elle s’en emplit, elle en compile les échos, suivant le regard du poète, elle se donne relative, littéralement chose parmi les choses, ou signe parmi les signes : chaque texte, chaque recueil est toujours relatif aux éléments qui sont rencontrés, aux événements qui se dressent tout au long de la déambulation physique de Blaine tout autour du monde (que cela soit des œuvres, des événements historiques, des pistes généalogiques, etc…) (4).
Tout commence à Medelin, dans ce cahier de la 5ème feuille, par un trajet-témoignage et se boucle autour d’autres témoignages : lettres d’amis qui lui sont écrites et qui expriment cette origine ou obsession de la feuille/vulve.
Mais si la feuille est bien le signe qui fait un clin d’œil, qui est bouche horizontale (lèvre/œil) et bouche verticale (vulve), c’est qu’elle n’est pas que surface, mais qu’elle est fondamentalement aussi profondeur, appel, lieu retiré de l’inscription. Car écrire exige que le lieu qui s’ouvre à l’écriture (la feuille) soit aussi retrait, afin qu’il permette l’inscription. Or, la feuille, allongée, est corrélativement aussi pour l’homme, non pas seulement œil, mais vulve gonflée, à la fente qui vient découper en deux les deux lobes de chair (les paupières closes, l’œil est dans l’obscurité de la vulve). Courbet ne s’y serait pas trompé. Lacan non plus recouvrant cette Origine du monde d’un paysage peint par Masson. Vulve mystérieuse, origine du monde, la vulve a la forme de la feuille, elle en est l’incarnation, l’incantation, elle est la trace concrète de sa profondeur. Et pour cela appelle l’œil. Et pour cela appelle le stylet de l’écriture, l’amorce phallique de la pénétration de ses profondeurs, comme on peut le voir avec les photographies pp.56-60. Ces cahiers de la 5ème feuille déterminent le lieu où langages et choses se donnent en tant qu’étant de même nature. Il y a donc des niveaux ontologiques à voir et à agencer. Certes, il y a la scène de notre langage (et de ses déclinaisons), mais cette scène est originellement issue d’une scène moins perceptible, qui d’aucune manière n’est en-deçà, ou au-delà, mais bien plus à côté de ce que nous avons coutume d’observer. Cette scène qui est toujours déjà là, qui s’efface pour que les signes se dispensent, est celle du monde. C’est pour cette raison, que selon Blaine, s’il y a bien l’écriture de la main (signes et pictogramme qu’il utilise souvent depuis quelques années, aussi bien dans ses textes ou préface) il y a aussi les signes d’autres écritures. Celles des branches, des coquillages, des photographies, des arbres, pour exemple : « Ecriture et ecfruiture » (5).
Or pour témoigner de cela, il est évident, que Blaine poursuit l’horizon ouvert aussi bien par les premières expériences de spatialisation des futuristes que les approches concrètes de la langue chose des concrétistes. Même s’il en poursuit et en rompt certains paradigmes. En effet l’écriture verbale ou mathématique, au lieu justement de postuler un topos autonome, se laisse investir, à foison, par les autres signes (photographie, empreintes, photocopies, etc…). Il ne s’agit aucunement là d’une illustration, mais d’une polymatérialité de l’écriture. Faire surgir l’archi-trace pour Blaine, c’est alors en revenir à un archaïsmes des signes.
« A propos
De la viande
Des muqueuses
Des fossiles et par conséquent
De la photographie
Ou de la photogravure » (6)

Néanmoins, loin de convier à un retour aux origines, qui appellerait à rompre avec notre époque et ses potentialités techniques, comme certains poètes peuvent l’énoncer, Blaine se lie d’autant plus à la technologie. Nous retrouvons là l’une des composantes majeures des recherches littéraires au XXème siècle. Loin de rejeter l’apport de la prothèse technique, comme illégitime, altération, falsification du travail de scripturalité, tout à l’inverse la technique peut ouvrir certaines des possibilités de l’écriture. « A chaque impression correspond une forme. 1/ la lettre gravée 2/ tracée 3/écrite 4/ imprimée. (…) Pour l’offset et le papier humide ce serait par le calligramme et la poésie dite visuelle ou visive (la poésie concrète appartient encore à la typographie). Hui pour les programmes informatiques, j’avance avec ça ». « Nous avons enfin avec ces nouvelles machines, trouvé les résidus qui mêlent sans distinction l’image et le texte. Ce résidu n’est ni vers ni icône il est verssicône » . Recherchez l’écriture originaire n’implique pas alors de renoncer aux techniques. Ces dernières étant aussi inscrites dans la ligne généalogique de cette origine, en tant qu’elles sont les sites possibles de son actualisation en tant que trace en retrait dans les traces qui nous sont présentées. L’origine n’est pas ailleurs que dans la trace qui se forme, elle en est l’épicentre en creux, le recto nécessaire à toute donation de signes. La technique est alors un des lieux de l’ouverture à cette origine. Déjà, les 13427 poèmes métaphysiques exprimaient cela. La métaphysique n’est pas un au-delà, arrière monde d’écriture, mais c’est l’ouverture à une autre logique que celle de la physique de la science. Un autre cosmos, avec d’autres lignes de cohérence. Méta, comme en deçà de la séparation dont témoigne Foucault, dans Les mots et les choses, entre le langage et le site du monde. Mais cet en deçà n’est pas ailleurs, il est toujours déjà présent. A l’œuvre, mais voilé par la surdétermination du regard. Comme étaient voilés pour celui qui ne savait pas voir les réseaux de renvoi entre les choses et les mots (7).
Ainsi, Blaine ne parle pas du monde, il ne vient pas le représenter, mais il se laisse en être la présentification, il recueille dans le livre ses signes, ses traces, celles insignes de cette écriture originelle dérobée.
C’est pour cela qu’il y a toujours de l’effacement dans l’écriture. L’effacement commence par celui de la feuille. Et dès lors écrire demande de faire ressurgir l’effacé de toute écriture, le livre en tant que lieu même de l’événement du signe, son impression, constitutif de l’effacement de l’archi-trace. Le livre qui nous fait face — celui de Blaine — n’est plus ainsi neutralisé par le sens, mais il est volume où doivent se sédimenter les traces qui surgissent sur un autre livre, celui du monde. Tout à la fois, il démêle les niveaux d’inscription de l’écriture et les réagence, leur redonne l’ordre de leu enchevêtrement ontologique. Celui qui écrit n’est plus sujet, mais il est membrane qui est impactée, modifiée, modelée par le monde, par ses déplacements en ses flux et courants. « Tandis que je bouge ma pensée se modifie, se démode, se modèle L’autre qui bouge me fait remuer et mon jugement s’adapte ». L’écriture se découvre être les traces singulières de leur impact sur un être. Sur sa peau. « la peau c’est le parchemin » et comme il l’écrit : « je livre le livre c’est ma peau » .
Cette inscription est celle singulière, d’une trajectoire à la fois dans l’espace et dans le temps. La poésie de Blaine se dresse dans l’immanence d’une existence et de ses déambulations. Elle est déambulatoire, sans cesse relancée par ce qu’elle rencontre en tant que signes. Et c’est là toute la difficulté pour le lecteur d’appréhender ce geste, de comprendre ce qu’il met en jeu, ce qu’il immisce en nous, pouvant très vite — comme bon nombre — être classé comme poésie-bibelot, comme creuset de tout et de n’importe quoi. Or c’est là que l’on passe à côté non seulement de la force de construction du livre, mais en plus à côté justement de cette volonté de poésie totale en horizon de l’archi-trace du langage du monde. Nous-mêmes devons, à l’inverse, rencontrer ce livre comme signe du monde que nous nous réapproprions. Julien Blaine non seulement sait comment sa peau, par la transmission, va être transformée, mais en plus il invite à cette transformation. Il invite à ce que nous-mêmes nous découvrions notre être-livre, « Livrez-vous / Ce livre est vous » : « Que votre maison n’affiche sur ses murs que des pages de livre agrandies : les pages de votre choix celles qui vous ont marqué. Ainsi le texte imprimé (marqué) sur la page du livre vous a marqué (imprimé), vous aussi, et vous êtes devenu, vous aussi, livre, ce livre, l’un de vos livres, ces livres, ce fragment de livre, ces fragments de livre » (p.48)

(1) Cette recherche dénote le fait que Blaine éprouve une résistance quant à cette saisie de la langue originaire. Toutefois cette résistance, n’est pas de l’ordre du retrait et du trou pensé par Prigent. Chez Blaine, schématiquement, il faut distinguer : l’origine originante qui s’origine dans chaque moment de notre humanité et de l’autre côté la donation originaire (chez les aurignaciens) de cette origine, la première origination qui passe par la représentation de la vulve, et la question du voir

(2) Cahier de la 5ème feuille n°1 : « ce travail des années que j’en rêvais / je rêvais de m’y mettre, depuis que j’avais vu dans les vitrines du musée de Périgueux les moulages (Ô ! le mot adéquat) de quelques vulves aurignaciennes de l’abri Blanchard » (p .14)

(3) C’est là, comme Jean-Marie Gleize l’a parfaitement indiqué, une des constantes des poésies modernes. Nous retrouvons cette imbrication nécessaire chez plusieurs autres auteurs : de ceux qui sont impliqués dans la modernité à ceux qui sont sur le seuil de la postmodernité. Prétexte, Hors-série, n°9, 1998 :« la poésie dit ce qu’elle dit en le disant, ne dit riend ‘autre, le dit littéralement : non paraphrasable, voire, c’est encore pire, non interprétable (…) la poésie dit ce qu’elle dit en se disant (fait ce qu’elle dit et dit ce qu’elle fait)). Réflexivité et littéralité ont quelque chose à voir. Littéralement, c’est-à-dire explicitement ».

(4) C’est ce que dit Blaine dès les première pages du Sorcier de V.a : « continue mon travail,le récit de ce travail… accaparé par lui, c’est ce que je croise dans mes voyages, ce qui survient (qui n’arrête pas de venir…) qui continue, qui pour-suit (du verbe suivre et du verbe être) ce récit et fabrique ce travail » p.19. mis en insert dans le Cahier de la 5ème feuile n°1.

(5) Ici cela entre en écho avec ses recherches sur la magie et les sorciers, notamment ce qu’il peut énoncer à partir de la Pythie du temple de Delphes, dans Du sorcier de V.a : « Les signes sont toujours / là. / Tous. / Tu verras ceux dont tu as besoin, si tu es attentif / en fonction de ce que tu es » (p.98). Ces signes sont ceux déposés dans la nature et qui sont langage. C’est pourquoi quelques pages plus loin, définissant son écriture, il peut dire : « Que ma langue soit agile et docile / comme l’écureuil familier / comme la fouine de Vendée / comme l’outre femelle / comme le poulpe de Bestouans », ici ces deux qualités relient divers régimes de signes : celui de la langue de Blaine, mais aussi celui de chacun des animaux. Leur existence est signe, articulation de sens : « Rien de surnaturel dans tout ça / bien au contraire / de la nature à l’état brut / de la nature enfin dévoilée » (p.100)

(6) Cahier de la 5ème feuille n°3, pp.54-sq. De ce fait, il est possible de dire que les signes/le langage donné par les hommes est la manière naturelle pour l’homme de laisser des traces. Nul privilège ontologique du langage par rapport aux autres signes..

(7) Julien Blaine pose avec ses poèmes métaphysiques les bases de la poésie élémentaire : « Simplement pour dire / qu’en ouvrant l’œil / Simplement pour dire / qu’en ouvrant l’œil / Vous verrez des Poèmes Métaphysiques / – au quotidien _ partout : / dans les trains, les aéroports, dans les hôpitaux, dans les forêts, sur les routes… dans les notices, les modes d’emploi, les posologies, les plans, les lexiques, les cartes, les guides… » Apparaît de toute évidence, que cette énumération ouverte, brise toutes les dichotomies entre les mots et les choses, les choses comme les mots, les lieux comme les textes devenant source de poèmes métaphysiques. Les lettres elles-mêmes. « Tout fait poésie car tout fait langue » (Frontier).

18 octobre 2005

[chronique] Tokyo de Eric Sadin

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , , — Philippe Boisnard @ 16:05

La société japonaise est l’un des laboratoires les plus développé de la mutation sociale liée aux technologies. Laboratoire grandeur nature, où après l’intégration du télévisuel via les publicités, le jeu et l’information en temps réel et taille surréelle, c’est depuis quelques années la dimension numérique et les connections wire-less qui se sont répandues, de l’i-mode développé par DOCOMO qui a généré une toute nouvelle approche de l’espace et de la liaison à autrui, jusqu’aux dernières avancées qui concernent la construction d’un espace totalement cybernétique grâce aux u-tags (étiquette électronique), à savoir la construction intégrée à la géographie matérielle, d’une deuxième dimension entièrement numérique, dans laquelle on navigue avec son téléphone portable, son palm, sa balise GPS, que cela soit à travers internet ou des bulles privées, dédiées à des localisations et impacts spécifiques.
Mais cette transformation rencontre la mémoire indélébile de la catastrophe de Hiroshima, mémoire obsédante non seulement dans la culture conventionnelle mais aussi dans les cultures émergentes, tels le manga ou bien encore le cinéma cyberpunk, et elle implique une transformation non seulement de cette mémoire mais aussi de ce sur quoi elle se focalisait. Tokyo, le dernier livre d’Eric Sadin, qui depuis quelques années observe le Japon, tente, à travers un ensemble de strates qui retranscrivent des dimensions de cette nouvelle réalité, de donner à voir cette mutation non seulement de l’espace et des comportements mais aussi peut-être des paradigmes qui déterminent la possibilité de comprendre une telle transformation.

Hiroshima, catastrophe atomique, a marqué le Japon, non seulement par la destruction qu’elle a entraîné, mais aussi par ses retombées dans le temps, à savoir les séquelles du nucléaire, la mutation organique des corps que l’anniversaire d’Hiroshima nous a rappelé : les hibakushas, discriminés, comme une trace que l’on voudrait effacer. C’est en ce sens que la littérature et le cinéma se sont attachés à penser la question de cette mutation. Tel Abe Kobo, dans son dernier livre, le Cahier kangourou (Gallimard, 1993), où un homme voit sur sa cheville pousser de l’alfalfa (kaiwaredaikon en japonais), sorte de salade. Dégénérescence incontrôlable, produisant non seulement, une mutation des rapports humains, mais aussi l’événement de la monstruosité du corps en tant que trace incicatrisable de ce qui a eu lieu. Depuis 20 ans, ce qui a pris le plus en charge cette obsession de la dégénérescence cancéreuse liée à la mutation du corps n’est autre que le cinéma et l’animation. De Akira de Oshii, où l’on voit Tetsuo, le personnage central, peu à peu se transfigurer en masse organique sans forme, à la série inoubliable de Tsukamoto : Tetsuo. Premier vrai film cyberpunk, où le corps se développe comme machine de guerre qui se métastase en composant biotechnologique, qui vient au final, du deuxième volet (body armor), pulvériser Tokyo, ne pouvant faire autre chose que de ravager, de décharger une violence incontrôlable. Le symptôme qui apparaît dans bon nombre de ces Å“uvres, plus que d’être celui de la viralité qui imprègne nombre d’auteurs occidentaux d’avant-garde, est celui du cancer, de la perturbation cellulaire et du déploiement des métastases. Toutefois, ces Å“uvres mettant en avant la mutation organique du corps, et donc ontologiquement la dimension matérielle, n’ont pensé la mutation qu’à partir de la monstruosité singulière, et d’autre part selon une logique matérielle de la prolifération : à savoir toute dégénérescence cellulaire est une perturbation du reste de la dimension matérielle, une catastrophe qui transforme l’espace, le détruit. Or, les dernières évolutions technologiques de la société japonaise, et simultanément de l’espace urbain, se posent en grande partie à l’extérieur du champ problématique posé par les Å“uvres liées à la dégénérescence cellulaire. En effet, les proliférations ne sont plus matérielles mais immatérielles, liées aux dimensions virtuelles déployées grâce aux numériques et aux réseaux. L’espace qui se multiplie n’est plus expérimentable matériellement d’abord, mais selon les implications numériques de réseaux, de signalétiques, qui n’apparaissent que par les médiations technologiques qui nous permettent de nous y relier. Eric Sadin s’est intéressé à ce tournant depuis la fin des années 90, notamment à travers ses recherches théoriques publiées dans Ec/art_S, mais aussi dans son livre 72(Les impresions nouvelles, 2002). Ce dernier livre décrit dans sa structure et ses expériences linguistiques ce qui se produit à l’angle de la 7ème avenue et de la 49ème rue à New-York. Suivant un fil narratif du point de vue logique, Sadin invitait à traverser une juxtaposition de strates de sens, déterminées par des logiques de captation intermêlées (signalétique urbaine, webcam, …). Dans Tokyo, Sadin, à travers une suite de strates descriptives, qui vont du bloc texte à la réappropriation du haiku (1), à travers une métamorphose de la dimension naturelle d’appartenance de l’homme, met en évidence comment s’est déplacé le lieu ontologique de l’existence humaine. Celle-ci, en totale rupture avec les ontologies traditionnelles, notamment avec l’une des dernières de ce siècle, celle de Heidegger et de son rapport à la Terre, pose que l’homme en son événement technologique, ne serait plus en rapport avec le champ ontique traditionnel, mais que son existence se déterminerait de plus en plus au croisement du matériel et de l’immatériel, voire même dans la seule dimension immatérielle permise par l’ère numérique. Dans Tokyo, peu à peu, le réel est absorbé par la dimension des écrans, le réel est en surimpression sur la dimension de l’écran qui devient la dimension originaire de la perception :
« Derrière la vitre du guichet
On surprend soir et matin
Les passagers se mouvoir sur
Fond de caisson lumineux
Publicitaire ou sans cesse
Le recomposer par les tracés
Des corps en mouvement » (p.71)
La réalité géographique dans laquelle s’inscrit l’homme n’est plus alors privilégiée, mais c’est cette seconde réalité, virtuelle, qui devient première, espace sans épaisseur où l’on s’oriente, où l’on crée son existence, où l’on projette ses aspirations, où « on voix de synthèse du navigateur GPS vous souhaite la bienvenue », où « on voix de synthèse du navigateur GPS annonce l’entrée de l’autoroute à mille cinq cent mètres » (pp.40-41).
Car si comme l’expliquait Castoriadis, rien dans le monde humain ne se détermine sans être signification, signification inter-reliée à un magma de significations imaginaires sociales, alors il est évident que l’espace géographique de Tokyo, ne vaut plus que par son double qui efface toute saisie immédiate du premier espace, car « muni de ses lunettes écran nano-résolution on comprend mieux Tokyo » (p.31).
De même les relations à l’autre se font par le double, par sa duplication numérique, sa constitution en tant qu’avatars avec lequel on partage aussi bien sa banque de Pokemon numérique, que des repas permis seulement par ce type de liaison : « dans la salle de cours ou la cour de récré de mobile à mobile on s’envoie Pokémon Massko Sharpedo ou Johto » (p.111) « au téléphone on s’invite à dîner / On expédie aussitôt par fax le plan d’accès à la maison (…) On sonne on se réjouit de vous apercevoir sur l’écran témoin de la porte » (p.147). Alors que Kafka, dans l’une de ses Lettres à Milena insistait sur la tragédie de la disparition de l’aura du corps en faveur du fantôme de celui-ci par la communication à distance (2), Sadin montre que tout dans cette société s’est dématérialisé, a glissé du côté de cette dimension immatérielle du numérique.
Tokyo, s’il décrit cette réalité qui imprègne et digère la dimension première de l’expérience, c’est pour mieux souligner la mutation comportementale de l’homme à son environnement. Ce qu’on appelle un espace cybernétique, ce n’est pas d’abord un espace lié aux technologies, c’est un espace, au sens propre de kubernèsis, de guidage, où l’agent est dirigé par un certain nombre de routines, qui lui imposent tout à la fois son sens, sa direction, et son comportement, à savoir qui lui impose une vectorialité. L’espace Tokyo décrit par Sadin, est un espace cybernétique, où de part en part, la masse humaine est inscrite dans des parcours qui sont prédéterminés selon des exigences commerciales, de consommation. Car ce qui ressort pleinement de ce texte, c’est la prégnance des marques, des logos, la sur-exposition commerciale à laquelle l’espace géographique est déterminée. « Au réveil on pilote sa douche automatique Mitsubishi » (p.19) « au-delà e la vitre on remarque une enseigne Kentuky Fried Chiecken » (p.15) « on hésite devant la télé-achat sur l’écran de sa Sony » (p.31) « on flâne à Shinjuku on tombe sur l’égalisation du Cameroun sur un écran géant Hitachi » (p.55) « on sort du collège on court o’ Printy_Club » (p.69) …
Logosphère de la ville, très bien rendu par la stratégie d’écriture, devenue espace déambulatoire contrôlé et structuré autour de la consommation et de sa réalité numérique. En conséquence, le comportement des hommes va se définir par rapport à ce tissu saturé des significations qui constituent l’espace cybernétique. Au lieu de la succession des actions, les actions s’empiètent, sont simultanées, et ne se font plus selon des gestes déterminés et ne relevant que de types de contextes (3), mais se réduisent à un clicking incessant, clicking de la connexion. Forme de stéréotypie comportementale face à toute contextualisation de l’action. Ceci Sadin l’analysait parfaitement dans le numéro 2 d’éc/art_S : « la dissémination technologique impose de tout autres structures, que je nomme le clicking, qui correspond au passage du régime de la successivité à celui de la prolifération ininterrompue de pulsations événementielles qui font circuler des flux d’éclosions et d’entropies selon une quasi-simultanéité, qui ébranle d’un point de vue symbolique et comportemental, les pouvoirs historiques de l’identification, de la nomination, de la classification ».

Par cette exploration sémiotique et comportementale, nous pouvons concevoir une transformation du paradigme du cancer. Comme je l’ai indiqué au commencement de cet article, le cancer est traditionnellement pensé en tant que phénomène matériel organique, qui au niveau de la dimension sociale implique certaine production matérielle et diffusion qui se situe dans l’espace physique. Ce qui est troublant quand on considère Tokyo, ces longues listes de marques, de repères, dans lesquels « on » agit, « on » se déplace, « on » interagit, « on » achète, c’est que la prolifération n’est plus de l’ordre matérielle, mais elle se situe dans un espace immatériel, comme une seconde géographie qui viendrait hanter, par ses champs d’onde, la première. Ce qui apparaît physiquement n’est qu’une infime part de cette réalité, tout est là virtuellement présent dans des réseaux, tout est indiqué, répété, martelé, du point de vue numérique, par l’espace virtuel qui s’incarne grâce aux interfaces. Cette prolifération sociale, cellulaire, organique, ne peut être comprise que selon le paradigme d’une cancérisation virtuelle (4). Cette cancérisation ne produit aucune catastrophe géographique car elle ne peut saturer que virtuellement (conflit de réseaux) et non pas matériellement. Dès lors, face à cette prolifération des dispositifs virtuels, l’individu à tout instant est traversé par ces métastases, totalement happé dans ces réseaux. Le livre d’Eric Sadin traduit bien cette inquiétude, au sens où il est perceptible que derrière cette description se déroule une forme de drame, de non-rencontre, de rupture peut-être, qui est en relation étroite avec une forme de déshumanisation.
En effet, Tokyo, n’est pas seulement un portrait de la ville, mais il est aussi le lieu où l’individu est désincarné en tant que sujet singulier et englouti dans l’unité synthétique d’un « on » qui se duplique, se multiplie, sans qu’il y ait parfois la possibilité de discerner quelle est la source de la parole. Or, c’est bien ce sur quoi Sadin revient à la fin de son livre : cet indiscernement dans lequel cette société s’est enfoncée au point que les hommes ne soient plus distinguables, mais aussi que plus rien ne puisse être discerné véritablement : « on claque nos pas seuls ou plus ou moins comme un seul homme remarque-t-on la panne de l’horloge s’imagine-t-on seulement visible ai-je bien répondu aperçoit-on quelques foulards rouges ou jaunes » (p.171) De même, alors que traditionnellement, c’est la monstruosité sur laquelle il y a focalisation, monstruosité qui est source de destruction, Tokyo nous livre un corps tramé, imprégné de cette dimension virtuelle, corps non pas conçu selon le singulier, mais selon la masse. Ce « on » qui revient sans cesse, qui est tout à la fois selon les passages : particulier ou général. Variation de ce que recouvre le sujet, non pas selon une logique paradoxale, mais selon une intention axiale, car que cela soit l’un ou le multiple, tous sont pris dans l’émergence et la prolifération de cette dimension numérique de l’espace.

Tokyo, apparaît alors comme un livre inquiet, certes objectif de part en part, mais inquiet de cette transformation pour et de l’homme. S’il évite la critique alarmiste, que l’on peut voir par exemple chez Virilio, toutefois, il est indéniable que dans ce nouvel écrit, par rapport à ses textes théoriques précédents ou bien encore 72, il y a un recul qui s’est créé, un recul qui demande peut-être une vigilance. Car certes, Tokyo est un laboratoire en temps réel et taille réelle de l’urbanité à venir, toutefois, Sadin nous le rappelle, cette mutation de l’espace et de l’orientation de l’existence peut coïncider avec des effets de désubjectivation et de conditionnement accomplissant pleinement le nihilisme, tel qu’il a été thématisé en occident.

(1) Dans Tokyo, Eric Sadin se réapproprie la forme courte du haiku : 3 vers (5 / 7 / 5), à part qu’au lieu de donner à lire des images liées à la nature, comme cela s’est déterminé à partir du XVIIème siècle à la suite du renga avec entre autres Baho Matsuo, l’ensemble des images sont issues de l’univers technologique de la technopole Tokyo. Alors que le haiku était lié à une forme raisonnée de morale, ou de réflexion sur la destinée humaine, les haikus de Sadin ne sont que circonstanciels et descriptifs : « Halls daéroport / Pas ininterrompus on / Tarmac enneigé » (p.103).

(2) Lettres à Milena, Kafka, Imaginaire-Gallimard, pp.266-267.

(3) Cf. Les Gestes, Vilem Flusser, Hors-Commerce, 1999, où Vilem Flusser décrit le rapport entre gestualité et monde, selon deux hyppothèses : « Primo, l’être dans le monde (l’existence) se manifeste par des gestes, et secundo, on peut observer aujourd’hui des gestes jamais observés jusqu’ici » (p.185). Or, force est de constater que les gestes, par l’immersion dans des espaces-écrans, dans des sites, se réduisent de plus en plus au clicking. De même que le mouvement de corps-physique se réduit à l’immobilité face à l’écran, alors que l’avatar du corps pour sa part est en mouvement de plus en plus rapide (cf. les paradigmes descriptifs du web : autoroutes de l’information, tube, etc…). Dès lors, alors que pour Flusser l’observation des gestes implique « une série de mouvements significatifs, c’est-à-dire dont le but est déchiffrable pour ceux qui en connaissent le code » (pp.187-188), apparaît que par le clicking, la gestualité n’indique plus rien : que fait devant son écran (celui plasma de son laptop, celui de son téléphone i-mode ou u-mode) la personne ? Quelle est son activité ?

(4) Sur la critique du paradigme de la viralité du point de vue de la littérature contemporaine, on peut se reporter à mon article paru dans DOC(K)S numéro sur l’Action.

11 octobre 2005

Derviche/Le Robert de Bernard Heidsieck, par Gaëlle Theval

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , — Gaelle Theval @ 22:06

Difficile de présenter le dernier ouvrage de Bernard Heidsieck publié par Al Dante (faisant suite à La Poinçonneuse dans le programme de réédition des Å“uvres du poète), Derviche/Le Robert. Première difficulté : quel rapport peut-il diable y avoir entre un derviche et le Grand Robert de la langue française ? Cet “ abécédaire malgré lui ” est présenté par Heidsieck dans les précieuses “ notes à posteriori ” qui retracent la genèse des poèmes comme résultant de deux souhaits : “ Le premier consistait à tenter de réaliser une suite de poèmes sonores qui, enregistrés, eussent dû donner l’impression de tourner sur eux-mêmes, dans l’espace. D’osciller entre un nombrilisme circulaire et une lévitation extatique : de là cette référence aux derviches tourneurs dans le titre. ” Et le second souhait consistait à “ réaliser un abécédaire à partir des dix premiers mots de chacune des lettres de l’alphabet de Grand Dictionnaire Le Robert, et dont le sens m’était totalement inconnu. ME DEVAIT L’ETRE. ” Mais, deuxième difficulté, on se rend vite compte que cet abécédaire ne contient pas, à de rares exceptions près, de définition de ces mots : ni “ glossaire j’y serre mes gloses ” à la Leiris, ni hommage à l’esprit de système du dictionnaire (Michèle Métail, à laquelle le poète fait d’ailleurs référence pour montrer que son travail se situe précisément à l’opposé du sien), c’est justement là que se situe toute la singularité de la démarche heidsieckienne. Il s’agit de faire Å“uvre à partir de ces “ trous noirs ” que deviennent les mots inconnus, de tourner autour de ces trous pour rendre son ignorance créatrice : dénués de toute signification, ces mots sont de l’ordre de l’abstraction pure, ils ne renvoient qu’à leur propre occurrence. Cependant il n’y a pas pour autant d’abandon aux prestiges du Verbe ou de jeu sur l’impression sensible, sonore de ces mots (comme chez Leiris ou dans les jeux de mots de Rrose Selavy), comme on aurait pu s’y attendre de la part d’un poète sonore (ce qui montre cela dit en passant qu’en aucun cas la poésie sonore ne saurait être assimilée à un culte de l’oralité fondé sur la “ musique des mots ”..). En fait, comme l’explique J.P Bobillot (Bernard Heidsieck, poésie action, ed. J.M Place, 1995), ce qui intéresse le poète ici, c’est non tant la relation du signifiant au signifié, d’ordre sémantique, “ que celle, qu’il faut bien qualifier de sémiotique et de pragmatique à la fois, du sujet parlant aux termes qu’il utilise. ”. C’est bien le sujet qui est en jeu ici : “ Personnellement questionné par ces mots inconnus – inconnus de moi, et, à la limite, de moi seul, peut-être – apostrophé par eux – et ce fut le jeu même de mon travail – , s’imposaient des réponses personnalisées, subjectives donc. ”. Un “ précipice de subjectivité ” s’ouvre ici, contrairement à ce qui se passait dans les “ biopsies ” et “ passe-partout ” par exemple, dans la mesure où ces mots inconnus sont “ spécifiques aux voies suivant lesquelles je me suis approprié cette langue, je m’y suis constitué comme sujet parlant. ”(Bobillot).
Le “ je ” se voit donc mis au premier plan, mais aussi mis en danger par l’aveu même de son ignorance. En effet, dans les “ notes à posteriori ” et dans un certain nombre de poèmes on retrouve tout un lexique du danger, de l’accusation, de l’aveu qui va jusqu’à être mis en scène dans des “ mini-psychodrames ” (lettre S). Le sujet est provoqué, “ fatalement impliqué, malgré lui, dans le cadre de dialogues et empoignades sur chacun de ces rings de combat ”. Et effectivement le poème prend souvent l’allure d’un ring, le “ je ” se voyant alors poussé dans ses derniers retranchements par une instance autoritaire, une voix inquisitrice (qui n’est autre que celle du poète pourtant, comme si cette autorité était interne), comme c’est par exemple le cas dans la lettre “ C ” : “ CABUS…vous connaissez ?/ OOOHHhhh ! vous insistez !…vous insistez !…C’est odieux ! (…) JE-NE-LE-SAIS-PAS ! NON !… ”, ou encore dans la lettre “ S ” qui met en scène de dix façons différentes une situation d’aveu. Ou bien le sujet se voit littéralement, physiquement agressé par ces mots inconnus, dans la lettre “ E ” il est proprement menacé d’étouffement, enrubanné par les mots qui lui tournent autour, et dans “ N ” les mots-bourdons tournent autour de sa tête (on retrouve nettement, ici comme dans le reste de l’œuvre, le motif initial de la giration). Dans le même ordre d’idées, les mots inconnus sont souvent présentés, personnifiés, comme “ hautains, snobs ” ils “ toisent ” le poète de toute leur splendeur au point que dans “ L ” le locuteur en vient à “ tourner, tourner autour des mots dressés pour rendre hommage à leur mystère ”. Totems, ces mots deviennent figures de pouvoir et dans une certaine mesure c’est bien la question du pouvoir de la langue qui est posée de façon sous-jacente, ou plutôt de la maîtrise de la langue comme source théorique de pouvoir, ce que souligne entre autres la présence, à la lettre “ K ”, de Joseph K, figure par excellence de l’individu persécuté par un pouvoir arbitraire. Le poète ne va pas jusqu’à s’identifier à Joseph K, loin de là, mais sa présence fonctionne malgré tout comme un signe qui oriente vers cette question de l’autorité. Et, finalement, le fantasme de maîtrise totale de la langue est critiqué et mis à mal, Bobillot parle de “ deuil de la maîtrise ”, deuil qui passe avant tout par l’humour, très présent dans ces poèmes et souvent désopilant, ainsi que par la référence constante au quotidien, qui constitue un axe majeur dans la lecture/audition de ces poèmes.
Ces mots abstraits apparaissent en effet comme autant de trous dans le quotidien qui est omniprésent, comme matériau sonore, verbal, ou comme situation de dialogue. Ce quotidien apparaît en effet d’abord comme un matériau sonore, non pas simple “ ambiance ”, mais élément a part entière du poème : on retrouve les bruits de métro de La Poinçonneuse dans la lettre “ B ”, mais on entend aussi les cliquetis des machines à écrire et des ordinateurs de la banque (“ U ”), le bruit d’un marteau-piqueur, d’une soufflerie etc.…C’est aussi un matériau verbal, notamment à travers l’emploi du lexique bancaire (qui faisait partie du quotidien de Heidsieck, celui-ci étant banquier) et de nombreux clichés, (par exemple dans “ Q ”, composé entièrement à partir de dix clichés auxquels s’opposent les mots inconnus : “ Veuillez alors croire, cher Monsieur, à l’expression de mes sentiments très distingués – Quibus ”). Enfin, c’est une situation de dialogue (le quidam qui entre dans une banque de la lettre “ U ”, la consultation bancaire lettre “ I ” etc.). Ainsi, comme le dit Heidsieck, “ bien qu’abstraits, ces mots inconnus ont fini par devenir les crampons concrets d’une descente dans le banal et le quotidien ”. Comme si au fond il y avait exorcisme réciproque, comme si le quotidien dans lequel faisaient irruption ces mots agressifs de par leur étrangeté en permettaient l’exorcisme (“ B ” : “ Et tout cela…alors même (…) que ces dix mots (…) me ramèneraient bien plutôt…et cela sans coquetterie ! bien plutôt…à mon trajet quotidien “ Pont-Marie ”/ “ Chaussée d’Antin ” (Aller/Retour), accompli… ”), et vice-versa. La lettre “ I ” est très significative à cet égard : cette séquence met en scène un banquier en train de prodiguer des conseils à un client, mais des mots inconnus surgissent dans la bouche du banquier en train de manier la langue de bois et tout le “ prêchi-prêcha ” habituel…l’inconnu, le non maîtrisable surgit au sein même du langage policé du pouvoir, et en cela ce poème fonctionne un peu à la manière d’un autre poème de Heidsieck “ B2/B3 ”, dans lequel un énoncé de type purement bancaire, tout ce qu’il y a de plus aride, se voyait contrebalancé puis parasité par des cris de plus en plus fort sur la piste de droite, cris inarticulés, langage non policé du corps qui venait perturber le discours premier pour finalement l’exorciser. “ B2/B3 ” est d’ailleurs diffusé en sourdine dans “ M ”, poème dans lequel le verbe “ se contredire ” est conjugué à toutes les personnes et à tous les temps…car il y a ici une contradiction réelle, les mots inconnus revêtant tour à tour le visage de l’autorité, de la maîtrise du langage, et le visage opposé de l’inconnu comme moyen d’exorcisme. Et la contradiction est une figure majeure, structurante de la poésie de Heidsieck : être poète et banquier, telle est la difficulté principale que l’on retrouve dans son Å“uvre et plus particulièrement ici comme moteur. Ainsi le poète désignait-il “ B2/B3 ” comme “ une tentative de résolution de trajectoires inversées, d’un exorcisme réciproque d’activités apparemment contradictoires ”, ce qui peut s’appliquer non seulement à “ I ” et “ M ”, mais aussi à l’ensemble de Derviche/Le Robert.
“ SWIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIITCH ” , voilà selon Heidsieck le bruit que fait cette transition quotidienne, difficile entre la banque et la poésie, “ switch mental ”, bond d’un monde à l’autre qui est relaté dans “ D ”, où se côtoient, sur la piste de gauche le langage quotidien de la banque, sur la piste de droite des extraits d’autres poèmes-partitions (“ Vaduz ”, “ Tu viens chéri(e) ”, “ Canal street ”, “ D2 ” etc…), mais qui infuse l’ensemble, tant les références à la banque et les citations d’autres poèmes s’y croisent. L’œuvre acquiert plus que jamais une dimension métapoétique, peut-être celle d’un bilan, d’un bouclage, tant la circularité y est importante, la giration du derviche permet in fine de boucler la boucle, l’exorcisme réciproque opère, et comme toujours nous y trouvons notre compte.

7 octobre 2005

Lissez les couleurs de Joël Hubaut, par Philippe Boisnard [2]

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 22:03

Trouée Sonore

Christian Prigent, dans Ceux qui merdRent disséquant la question de la « crise de la poésie », exprime le fait que loin de penser à une crise selon le sens consensuel des crises qui touchent et mettent en péril des institutions, la crise est l’état positif de la langue poétique, c’est-à-dire qu’elle n’est qu’autant qu’elle crisse, se creuse, croît et se brise dans l’abîme d’une langue qui s’ébruite en creux au-delà du trou de la bouche. « L’enjeu est toujours de faire résonner dans la langue quelque chose de vivant, quelque chose où l’époque et les sujets qui la vivent s’expriment hors des codes appris et fondent avec cela, à chaque coup renouvelé, la poésie », « c’est comme s’il fallait à chaque fois déblayer le terrain et mettre la poésie en crise, pour que ressurgisse, nue et crue dans le trou ouvert, la question de la poésie ».
Crise de la poésie alors qui serait consubstantielle de sa survenue, phénoménalement inscrite dans ses mots, chaque mot devenant l’abcès crevé de sa langue, la crevasse créée de la langue tenue, moulée selon le plan communicationnel moyen de la mondanéité. Mettant ainsi en évidence l’expérience linguale de la poésie, Prigent, bien évidemment, s’il insiste pour une part sur le travail opéré par les avant-gardes qui ont fait TXT, cependant indiquait déjà une généalogie de langues se filant de Rabelais à Rimbaud, de Artaud à Pennequin. Car de fait, et jamais de droit, la poésie ne pouvant se figer dans une loi et un cadre, ce qu’il énonce touche ou encore provient de chaque expérience singulière faite de la langue, de chaque expérience qui ne s’arrête pas seulement au sens, mais prend avec soi la totalité matérielle de la phonè.
C’est dans cette ligne généalogique que s’inscrit Lissez les couleurs ! à ras l’fanion de Joël Hubaut.
De Joël Hubaut, on sait depuis maintenant belle lurette — 10 ans ? 20 ans ? 30 ? — qu’il est grossiste en art, grossiste boucher, celui qui coupe dans la réalité, dans les collections-étiquetées du monde ossifié, pour construire ses architextures épidémiK, cancérales. Le travail de Hubaut, comme le soulignait encore Michel Giroud (Joël Hubaut, l’excentrique, 2001), « organise la désorganisation du pseudo-ordre ossifié-gelé pour inventer un organique de la surprise, de l’imprévisible dynamique de la coïncidence non-calculable. (…) Espaces où s’affrontent les diverses cultures, Hubaut construit un espace à plusieurs dimensions non réductibles à des éléments simples ; ça devient toujours de plus en plus obscur, de plus en plus imbriqué, de plus en plus tissé, de plus en plus dense, de plus en plus vivant, de plus en plus fictif, de plus en plus foisonnant ». De Hubaut, on connaît les rassemblements hétéroclites d’objets du quotidien taxinomiés à foison par rite ou rythme de couleurs (le rose, le jaune, etc…), on connaît les amoncellements décharges qui sculptent un réel précédemment aboli par la réalité sociale du consumérisme. Mais on connaît moins sa langue tortueuse, torturée, sa langue qui elle-même du trou comblé par la novlangue sociale surgit et s’invente labyrinthe vivant d’une épidémiK démangeaison du souffle, du corps. Tel que le demande alors Giroud : « et si le père Hubaut », bubutant de sa boucle le blablattement de la langue, « était un nouveau romancier d’une espèce encore inconnue nous déroulant les rhapsodies idiotes de son récit sans queue ni tête, notre épopée terrestre si terriblement stupide » ? Oui, et si ? Si, en effet, oui, tel semblerait être le cas, avec ce Lissez les couleurs, sorte de longue mono-rhapsodie en faveur d’une langue qui à l’instar de ce que disait Prigent brise le carcan réducteur des syntaxes conventionnelles.
Dans ce texte, Hubaut, s’il manifeste une autre origine linguale de l’articulation, cependant reprend à son compte cette crise, ce creux qui démolit la langue figée de la grammaire de Dieu ou des Nations. Et c’est bien cela, tout d’abord qu’il faut remarquer. Texte qui n’est pas la trace d’une présence idiolectale d’une extériorité, mais qui prend à sa charge la critique de la fossilisation/réduction de la phénoménalité de la langue par la société et ses repères castrateurs.
Le fanion, ce fanion, qui apparaît au titre du livre, est celui aussi bien de la nationalité linguistique que celui de la religion, que celui du territoire drapé sous le drapeau bandé. Ce drapeau se découvre ainsi linceul de toute enfance idiolectale : il vient recouvrir la prolifération épidémique de l’expression organique du dire, il vient l’étouffer comme la saucisse vient dans la gorge s’enfoncer et réduire le cri ou le rire à n’être plus que gargouillis dépouillé de sa sonation. « La langue de l’origine de la morale contagieuse est comme une saucisse molle dans le trou de la masse infectée par Dieu avec le drapeau pour la pureté de la pensée unique et la langue est comme une saucisse molle qui colle le drapeau dans les poils de la pensée unique » . La langue cadenassée, la langue moulée des territoires gelés, gainés, est mise en évidence par Hubaut selon un principe viral ou cancéreux, une propagation elle-même épidémique qui est venue s’inculquer et s’incuber dans les bouches ouvertes de ceux qui veulent parler.
Ici, il faut souligner l’ontologie de la novlangue, de la langue communicationnelle. Elle met en évidence que la morale de la langue n’est pas naturelle, mais est maladive, est cancéreuse, sorte de dégénérescence cellulaire du dire qui s’invagine des syntaxes purifiées et putréfiées des interdits aussi bien politiques que religieux (pouvons-nous éviter de penser à Nietzsche ?). Ainsi l’homme ne serait pas par essence ce « zoon logon echon » dont nous parlait originellement Aristote, pouvant ainsi le réduire à être un vivant politique (bios politikos), mais en écho à Nietzsche et à sa Généalogie de la morale, il indique que la langue sociale, la langue contrôlée politiquement est établie par une maladie du corps, une déficience de sa possibilité à être puissante, provenant de son impossibilité à incarner sa volonté. Geste de guerre, contre le clonage des mots dans la bouche, le texte selon cette première lecture est un pointage, une mise en lumière de la réduction des articulations. « Chaque langue est la copie de la langue du moule de la masse de la série du trou moulé dans la bouche et chaque homme appartient au moule commun du moulage de l’homme et nous sommes tous des hommes bouchés dans la masse du moule d’uniformisation et nous sommes tous des hommes mous dans ce moulage » .
Le trou de la bouche selon ce moulage est ainsi réduit à être bouché, empêtré, dans « la loi du moule », qu’elle soit politique ou religieuse. Car c’est bien là l’angle d’attaque et d’approche que suit depuis des années Hubaut, cette question du cloisonnement de l’homme dans l’idéologie, cloisonnement dont il témoigne par les couleurs tel qu’il l’explique à Thierry Heynen en 2001 pour la Galerie Marcel Duchamp – Yvetôt. « Les couleurs me semblent déterminantes dans les relations de territoires, qu’on soit conquérant ou seulement possesseur. Toute forme de propriété implique une protection qui peut virer à l’étanchéité et au blindage totalement belliqueux ! (…) Je pense à toutes les formes réactionnaires d’ultra-ethnisme, d’ultra-nationalisme, d’esprit sectaire et buté avec ce choix catégorique d’une couleur qu’on brandit comme un drapeau ». Du trou de la bouche, bouchée, langue moulée à la louche de ce qui la bouche, ne reste plus que les mots uniformisés, inculqués, et capitalisés sous l’égide des grands principes signifiants. Car parler la mass-langue bouchée ce n’est que puiser dans le fatras mono-tone de la banque centrale de la langue anémiée, du nomos des mot mis aux pas.
Face à cela, pour Hubaut : la possibilité de la ligne rhizomique, se référant indirectement à Deleuze et Guattari. Face à cela une ligne de fuite de l’idiolecte, d’un idiome non-contaminé par les couleurs des drapeaux, non capitalisés par l’industrie anale, ahanante du ventre des syntaxes officielles qui créent les étrons étouffants des langues-morts. C’est ainsi que Lissez les couleurs peu à peu glisse dans l’hubris d’une langue qui devient prolifique, épidémiK par sa décomposition en boucle de la logique des séquences phonétiques. La ligne de fuite n’est pas par une abstraction ou un retranchement des mots, mais par leur foisonnement, leur multiplication par un étouffement de contre-investissement. La langue prolifique se compose/décompose à l’image de la fractale, séquence qui se démultiplie, et entre alors en résonance avec les travaux CLOMIX (CLOM signifiant : Contre L’Ordre Moral) , fractale épidémiK, à partir de même unité phonique, démultiplier les profondeurs, les espaces soniques, les aléas perturbés des syntagmes. Langue qui se fait miroir des travaux des monochromes, où le but n’est pas de seulement montrer le système concentrationnaire, même si c’est l’un de ses enjeux, mais de montrer que la multiplication conduit à la perturbation, aux dysfonctionnements, aux aléatoires d’une densité matérielle qui brise justement le système concentrationnaire. « La couleur, c’est juste un outil, une machinerie pour déclencher une dérive d’expériences parce que j’aime la vie. Je parle de la couleur discriminante bien sûr, mais ça doit dépasser largement cette problématique. Tout est fuyant, la cohérence interne n’est qu’apparence, évidemment, je travaille cette histoire de territoire de la pensée unique mais en même temps je me débine ailleurs et je ne sais trop où !!! » (entretien avec Thierry Heynen).
Glissement, enlisement, empâtement des mots dans la bouche qui, peu à peu, lentement perdent leur moule, perdent les syntaxes conciliantes, se délient de la grammaire et de la phonation intelligible, pour se réaliser dans une autre langue, non moulée, mais démoulée, non collée au drapeau et à leurs couleurs. Ceci apparaît aux alentours des pages 60-61. Langue qui s’exvagine du creuset où elle est digérée et empêtrée, ou encore s’expérimente en marge de l’intelligibilité : « on beurre le tule de l’yau à frond dans sa bouche et toute la rale gouline les mouches et toute la rale gougou du rfana et toute la rale tiquele l’dra dans la drouette » « é gloupe lé glo du releu o brou la vliche o kolo o brou la briche é jecgue la rouche routs dénédu » . Langue de la déchéance dirait le parlant-régulier, arrêté à la communication maîtrisée, langue d’aliéné voire de dégénéré. Mais non, et c’est là de ce trou, trou de la bouche qui se risque à cracher les étrons qui lui ont été enfoncés, que sort une autre phonè, celle-là idiolectale, qui alors articule autrement les mots.
Dans l’horizon d’Artaud, Hubaut pose la possibilité de se reconstruire un corps neuf, un corps nouveau qui de sa bouche parle une langue qui n’est pas étouffée. Cette langue-corps est neuve non pas en tant qu’elle invente, non pas parce que ses mots lui seraient propres, mais parce qu’elle se construit autrement à partir des mots qui lui ont été enfoncés. L’idiolectal n’est pas une langue de l’origine, c’est la régénération des articulations du langage-étron fiché dans la gorge : « Tu peux arriver à modifier chaque mot-saucisse avec la colle de la charcuterie et plus tu colles ta langue et plus tu te décolles de ta bouche collée à la bouche bourrée de saucisses » .
L’ idiolectal ainsi n’est pas pureté, car la pureté tient toujours à la morale, à l’épuration voulue au nom de Dieu et de la nation. La pureté, c’est ce qui refuse l’obscurité, les zones d’ombre du trou de la bouche et qui veut emplir ce trou des mots-saucisses de la mass-langue. Non, tout au contraire, l’idiolectal est l’impur, « nouvelle langue impure, (…) une vraie langue impure qui jaillit hors du moule de la purification de la merde » . Déboucher le trou, c’est alors accueillir une digestion épidémiK qui ne vient plus d’un totalitarisme linguistique, mais des accidentalités possibles de cette démultiplication de la langue dans un corps singulier.
Car « ta langue est une nouvelle parole d’amour pour l’impureté de la vie dans l’énergie du monde et ta parole est une énergie pour l’amour du monde ».

3 octobre 2005

Fenêtre, porte et façade de Jérôme Mauche, par Philippe Boisnard

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 22:00

Cadrages/décadrages
Tout a lieu dans Fenêtre, porte et façade, longue prosodie, selon la question du regard, d’un regard qui établit le livre comme une vision synthétique de lui-même, comme ce qu’il aurait vu et dont il devrait se séparer pour poursuivre sa propre vue. Ainsi, ce livre, de Jérôme Mauche apparaît immédiatement comme une sorte d’accumulation de détails du visible, redonnés d’un point de vue général parcellisé : « le panorama compile, vus de si loin, des faits et des gestes regardables » , nous explique-t-il. En effet, par les portes, les fenêtres, ou caché par les façades, dans les tiroirs ou les placards, ce qu’il donne à voir n’est pas tant le remarquable, que le regardable, ce qui peut s’inscrire dans la vue et qui parfois s’échappe d’elle si elle recherche trop le remarquable, à savoir ce qui sort de l’ordinaire, car « la porte est perforée de toute part pour ouverture et renfermement facile » .
Ce livre, serait donc un recueil du regardable regardé, le recel des remarques sur le vu de la vue, qui accueilli pourtant s’échappe du simple constat pour s’exprimer à hauteur de langue.
En effet, Jérôme Mauche nous prévient d’emblée, sans en avoir l’air, au cours d’un premier texte qui est une lettre qu’il adresse à son livre. Une lettre, où il explique qu’il y aura bien eu jeu de la langue, jeu de cette langue qui s’est joué de ce qui a été vu au cours d’un voyage en Allemagne, créant par sa matérialité des « pièces montées contentieuses et des joint-ventures préparées à la va-vite ». Ainsi le regardable ne sera pas seulement un regardé passif, mais l’acte d’appropriation linguistique d’une nouvelle prise en garde de ce qui n’est pas le remarquable. Le livre se déploie comme un ensemble de notes, disjointes et distantes, qui renvoient à un anodin transfiguré par la langue, rejointé, déjointé, voire déjanté parfois dans les tours et détours de celle-ci.
Donc : fenêtre, porte et façade, se présente comme le lieu de torsions et de pivot entre la perception visuelle et le perçu articulé, entre le sensible dans sa donation et le sensible redonné dans le témoignage de celui qui le reçut.
L’ensemble du texte se constitue alors comme un flux dense de notes, qui se succèdent sans logique, comme si l’œil avait été pris d’un clignotement intempestif face au regardable, sautant de plan en plan, les recomposant sans chercher à les enchaîner, à les lier, à les constituer comme un tissu homogène. Ce qui est recherché, semble-t-il, c’est la conservation de séquences éphémères qui se dissolvent dans le magma immanent du monde, et que seul la perception et sa remise en jeu dans la langue peut conserver. Car si le remarquable, c’est ce qui tient, survit, marque la mémoire au point qu’elle ne puisse s’en jouer, mais n’en être que la surface passive de réception bien souvent, ce n’est pas du tout le cas face aux « séquences hilarantes positivement dotées d’une espérance de survie moindre » qui constituent l’inapparent du réel, car elles pourraient disparaître dans l’anonymat du flux qui amnésique paraît tout renvoyer dans l’imperceptible du bain amniotique urbain. C’est pour cela que ce qui a lieu là, comme forme de témoignage littéraire, est bien plus qu’un flux sans ordre, aux formulations parfois, voire souvent absconds : « un soupçon de vérité frôle le témoignage qui croqua le morceau » .
Dès lors, le titre semble prendre toute sa mesure : il n’y aurait qu’à compter dans le livre le nombre d’occurrences de chacun des termes qui le constitue, mais aussi de percevoir leur porosité avec les autres points de vue possible : le balcon, le tiroir, le seuil, la boîte, le panier, la toiture, etc… Ainsi, si « une définition un peu stricte de la fenêtre ne permet de s’y accouder que d’un seul côté » , le regardable permet d’en dépasser cet aspect et de la faire devenir lieu de croisements entre intériorité et extériorité, le regardable se croisant dans la réversibilité de la vue possible : regard de l’extérieur vers l’intérieur, regard de l’intérieur vers l’extérieur. De même pour chaque cadre de vue, n’impliquant aucune unilatéralité du sens, mais toujours ouvert dans le double sens de la perception. Ces pivots de la vue sont les lieux de la distorsion de la langue, ses spectres au sens photographique, lieu où le regardé se déplie et se recompose selon l’œuvre de la langue, qui ne se veut aucunement administratrice de cela qu’elle reçoit, mais seulement le lieu d’un dépôt sensible du vu par sa transfiguration imagée, car « l’administration est accusée de décerner des actes frauduleusement vieillis avant l’heure » .
Par ce travail de prose poétique ce qui ressort du livre de Jérôme Mauche tient alors à la mise en évidence du sujet littéraire comme lieu de reprise du sensible par sa transformation, déflagration linguistique. En quelque sorte, il rejoint ce que pouvait exprimer Christian Prigent dans La langue et ses monstres lorsqu’il parlait de la « littérature moderne » : une volonté de retarder toute éclosion du visuel par le jeu de la langue, « espacer l’apparition des associations visuelles, c’est-à-dire les enchaînements de figures, d’images, de blocs de significations, de représentations fantasmatiques, de scènes, dont l’exploitation esthétique caractérise les formes artistiques plus ou moins liées à la tradition surréaliste » ou post-surréaliste. Le jeu linguistique ne se découvre pas comme association ou reformulation de significations sensibles devant créer un onirisme du monde, mais comme des mélanges de qualités (pragmatiques, sensibles, conceptuelles, sociologiques, cliniques ou thérapeutiques), mélanges qui repoussent justement le visuel au profit de la matérialité linguistique donnant le regardable dans la nécessité de la dialectique de cette autre vue de la pensée, comme pouvait l’expliquer Lyotard dans Discours, Figures.
Par conséquent, le regardable-source n’est plus de la même nature que le regardable donné par le livre, plus de la même qualité, au sens où justement, ce qui tient du regardable vu par l’auteur est issu de ce tissage entre ce donné perceptible qu’il a vu et ces données intellectives dont sa pensée est striée.
« Le renversement qualitatif de la proposition profita du clair de lune pour résoudre son vrai-faux problème entêtant »

28 décembre 2004

[Chronique] Intime de Pierre Alferi

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La littérature de voyage est bien évidemment connue, déjà jouée, et même possède en France certains portes drapeaux tel Nicolas Bouvier et son Usage du monde. Et pourtant, la poésie, ne s’arrête pas à ce qui est déjà joué, mais par son travail de langue, elle se place en toute nécessité dans un rapport de mouvement et de témoignage du mouvement de celui qui parle, témoignage qui n’est aucunement seulement l’indexation des choses vues, comme on le fait avec les photographies de vacances, mais la lente diction parfois de cette intimité du déplacement.

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28 novembre 2004

[chronique] épopée, une aventure de Batman

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 11:59

De nombreux textes de poésie contemporaine, lorsqu’ils s’affrontent au monde, à l’espace de publicité des valeurs instituées au rythme de puissances qui ont l’hégémonie sur les significations et les valeurs, en appellent, certes à la compréhension, mais aussi à la démesure de la sensation du texte, le texte devant produire certains vertiges, certaines distorsions lors de sa lecture ou de son écoute. Ces expériences poétiques, dont les avant-gardes des années 70 à nos jours sont les dignes témoins et acteurs, se fondent sur le fait que le choc sensible du texte amène une rupture de la seule logique rationnelle et éduquée par la société, rupture permettant, de laisser trans-paraître, s’immiscer mais sans doute à jamais irreprésentable et incontenable, le réel masqué par le principe de réalité. Quand on lit un texte de Christophe Fiat, et ici en l’occurrence Épopée, une aventure de Batman, paru chez Al Dante, il est certain que l’on se tient à distance de cette posture de la poésie, de cette ligne de fuite ainsi définie. Tel qu’il l’énonce lui-même dans La Ritournelle (Léo Scheer), à la posture expérimentale il préfère, et même oppose, le clinique à prendre au sens de Deleuze et Guattari : Le clinique, c’est l’expérience qui choisit son objet et son plan d’immanence afin non pas d’annihiler les sens mais de les éduquer. Il rejoint ici, ce qu’avait recherché, entre autres, Heidsieck, tel que ce dernier l’exprime en 1967-1968 : Que le poème soit, ici, maintenant, moyen, non d’évasion, mais d’adaptation, d’acclimatation au monde environnant. (Notes convergentes, Al Dante, p. 88). Ainis, la généalogie où se situe Fiat ne serait pas celle d’Artaud ni de Prigent, mais davantage dans la perspective de Heidsieck ou de Burroughs, et de la philosophie deleuzienne. Mais reste à comprendre comment éduquer les sens ? Qu’est-ce qu’éduquer, sans restreindre, si ce n’est tenter de faire passer non pas des structures ou des dispositifs qui enferment, mais des structures qui fournissent des armes, et ceci via un travail qui se fait sur les sens. C’est ainsi qu’il faut accéder au texte de Christophe Fiat : non pas rechercher l’horizon de la monstruosité du langage, de son pliement/dépliement inadmissible, mais dans la tentative d’une excitation nerveuse, qui emprunte d’autres chemins : ceux de la drague : 1. produire des signes pour séduire – frivolité ; 2. attendre une réponse qui peut changer la face du monde – le fun (La Ritournelle). Certes, parler de Batman pourrait sembler "fun" au sens trivial du terme, au sens symptomatique d’une inscription dans la tautologie du spectacle. Comme auparavant il avait parlé de Tracy Lord, Fantômette, King-Kong. Mais le "fun" dont il parle n’est pas de cet ordre. Il tient à ce qu’il a conçu comme l’arme de la ritournelle en poésie et sa manière de composer, par traduction des représentations instituées, des logiques entre des éléments symboliques qui de prime abord semblent appartenir à la société du spectacle. Ainsi, Batman est ici, non pas personnage mais symbole, entité conçue selon une logique qui est interrogée quant à sa production symbolique. Certes, on suit une aventure de Batman, mais simultanément, pour saisir l’épopée, on entre dans la mise en évidence de l’aventure de la production symbolique de cette icône : à la fois industriellement et au niveau de la consistance des personnages. Et pourtant il s’agit bien d’une épopée, mais celle-ci ne se réduit pas à l’aventure narrative que décrit l’action, mais à l’assemblage époqual de la construction de l’icône Batman aux États-Unis. Le récit fantastique est celui de la constitution d’un mythe, à partir de stratégies de représentation, que Fiat relie au récit d’une aventure de Batman. L’épopée, par là même, ne vient plus définir le texte, mais est l’objet du texte, ce qui va être disséqué, analysé, mis en perspective tout au long de cette constitution de l’icône. Il ne peut y avoir d’icône que s’il y a la constitution d’une épopée, qui n’est pas celle d’abord et avant tout qui définit le personnage, mais qui est celle de la production spectaculaire du personnage comme pôle économique captant l’attention des individus. Ce sont ainsi davantage les moments historiques qui marquent la transformation de la diffusion médiatique du personnage, que le personnage qui aurait de l’importance. De ce fait si Batman adopte une posture codifiée / avec des gestes et des attitudes / d’aventurier / qui lui donne une épaisseur / qui est une série d’images / extraordinaires (p. 28) c’est que les rebondissements de son histoire, et donc la production des images extraordinaires, sont de l’ordre des dates clés qui signent les tournants aussi bien marketing que de supports de la diffusion de Batman aux États-Unis : Premier rebondissement 1939 / première histoire de Batman / dessinée par Bob Kane / sur un scénario de Bill Finger / dans le n° 27 / de Detective Comics Deuxième rebondissement – 1940 / Création de Robin / l’auxiliaire de Batman / dans le n° 38 / de Detective Comics / et premier numéro / du comic book Batman / où apparaissent deux des principaux adversaires / de Batman : catwoman et The Joker L’épopée de Batman tient ainsi non pas aux aventures orchestrées lors de chaque épisode, mais aux logiques méta-narratives, scripts et principes qui permettent son incarnation au niveau d’une intentionnalité populaire. La poésie de Christophe Fiat se tient exactement dans cette pliure, dans cet écart entre le narratif et les fondements méta-narratifs, et c’est selon cette optique de la liaison de deux dimensions qui normalement sont séparées, qu’il forme une poésie critique qui vient éduquer par le geste frivole de l’usage de l’icône, la réception possible des autres productions icôniques de la société. Poésie qui interroge la possibilité de l’intégration de l’icône aussi bien quant à ses causes, que quant à ses répercussions : Est-ce que / la chauve-souris / est un objet intégré / dans la société américaine / ou est-ce que / c’est le super-héros / comme Batman / qui sont des objets intégrés ? (p. 18). Mais quel est précisément le fond de cette épopée de la production de Batman ? Ici cela apparaît par la récurrence des boucles qui vont constituer le personnage de Bruce Wayne/ Batman. Bruce Wayne devient Batman selon deux facteurs importants pour l’esprit populaire : 1. la mort de ses parents assassinés, dont il se sent le légitime vengeur ; 2. le fait qu’il soit milliardaire, et que le pouvoir de ce super-héros ne tienne pas à la transformation de sa chair selon des qualités extra-ordinaires (comme c’est le cas pour Spiderman, les X-men… etc.) – il tient sa force de la puissance sans norme et sans limite du capital. Christophe Fiat met peu à peu en évidence à travers le schéma narratif, en quel sens cette icône du vengeur, du justicier au super-pouvoir peut s’insérer dans une société comme les États-Unis, par sa transformation, en devenir homme-chauve-souris, identité qui permet de sublimer les angoisses et de s’incarner dans la sur-dimension d’un principe qui ne peut apparaître chez l’Américain moyen, il montre que c’est l’ensemble de la société qui institue l’exorcisme de ses propres aberrations : celles de son devenir historique. Et c’est précisément ici que l’ennemi, est important, que l’ennemi apparaît comme le contrepoint nécessaire, vital pour Batman. Comme ce qui lui permet d’être. L’ennemi dans ce livre est Joey Explosion, qui lui n’appartient à aucune épopée, ce qui est caractérisé tout d’abord par le fait que sa partie est un monologue, ce qui stylistiquement est hétérogène à l’épopée, qui est le lieu où tout est dit dans un perpétuel présent de narration, où toute action est posée sur un seul plan, comme pouvait l’expliquer Auerbach dans Mimésis à propos de L’Odyssée. Et ensuite par le fait que ce monologue ne se donne pas dans une versification, mais dans un bloc-texte (pp. 63-94). L’ennemi, Joey Explosion, est la représentation du mal du siècle, siècle de l’électricité, de la technicisation de la société, de sa monétarisation à outrance, mais aussi simultanément de la déshumanisation par la technique, propre à une société post-industrielle. Dès lors, il n’est pas le résultat d’une invention imaginaire, mais il est à proprement parler, l’assomption de l’angoisse d’une société dans l’hyperbole d’une image : Je suis comme la société américaine. J’ai toujours besoin d’une incarnation audiovisuelle à chaque retournement historique de ma vie. (…) (p. 63) société qui est brutale, qui s’angoisse sur elle-même, dans l’aveuglement d’elle-même, et qui a besoin alors d’une catharsis où elle met à distance sa propre identité monstrueuse. Distance dans l’incarnation du super-méchant qui doit mourir, avant qu’il ne liquide l’histoire, à savoir la société qui se pense indemne, qui se sent étrangère à sa propre production dans le super-héros. C’est dans cette ligne que toute l’inquiétude – et, corrélativement, toute la pertinence – de Fiat apparaît. C’est une mise en lumière de l’autoproduction de la démence d’une société, que cette dernière est obligée de mettre à distance dans la création bipolaire de deux entités opposées : l’une, absolument bonne, qui porte le deuil et la vengeance, l’autre absolument démente et méchante, qui serait sa part maudite à éradiquer définitivement en tant qu’elle met en péril le devenir historique de la société elle-même. Joey Explosion : Batman n’est pas brutal. C’est la société américaine qui est brutale avec la matérialité des choses (je suis la matérialité des choses !) et la cinématographie de l’existence (je suis la cinématographie de l’existence !) et les drapeaux américains (je suis un drapeau !) qui sont des sigles plantés (je suis un sigle !) (…) (p. 77). Inquiétude de Fiat qui est apparue me semble-t-il clairement dans New York 2001, pour devenir plus pressante, plus sombre sans doute, et moins proche de la dérision, et même de la frivolité, avec Qui veut la peau de Harry (Inventaire-Invention), où à partir de la mise en place de la figure mythique incarnée par les États-Unis grâce à l’hégémonie de la diffusion de leurs images dans le reste du monde, il pose le contre-mythe d’un Harry, qui interroge cette démocratie, la production de ses valeurs, et leur diffusion dans le reste du monde. Inquiétude, face non pas seulement à la machine qui produit, l’abstrait du système, mais face à la manière dont l’individu revêt ses valeurs, vient s’assigner cette identité symbolique de la valeur aussi bien à travers son identification aux symboles concrets et pragmatiques étatiques (drapeaux, monnaie, consommation) qu’aux symboles imaginaires véhiculés par cette culture (le super-héros, l’image hollywoodienne du monde). C’est pour cela que cette Épopée, une aventure de Batman, possède une gravité rare dans l’ensemble des productions actuelles, gravité que l’on pourrait retrouver, mais tout autrement formulée chez Pennequin (Bibi, POL), Hubaut (Lissez les couleurs, Al Dante), mais qui apparaît aussi par exemple chez Arlix dans Et hop ! (Al Dante), ou dans les productions de La rédaction (Christophe Hanna). C’est pour cela que ce livre de Fiat, oui, en effet, éduque les sens, les aiguise en venant épuiser par ses ritournelles, ses boucles, ses récurrences, le systèmes de la production symbolique du mythe du bien, de cet axe qui trouve son incarnation aux États-Unis non pas seulement dans le politique en tant qu’il en serait la cause, mais dans la manière d’effacer ses angoisses pour une société à partir de la production généralisée de symboles.

24 août 2004

[chronique] Mon binôme de Charles Pennequin par Philippe Boisnard

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Mon binôme, de Charles Pennequin, s’il poursuit l’exploration d’un désoeuvrement profond de soi en soi à partir de la critique du sujet humain occidental pétri par des structures qui le phagocytent, c’est que d’abord et avant tout, il développe dans une radicalité qu’il n’avait pas encore atteint, la question de la constitution de soi à partir d’une schizophrénie fondamentale, au sens où – comme je vais le montrer – elle serait établie ontologiquement comme condition même de notre surgissement de conscience de soi au sein du monde.

Brèves précisions sur un cas de schizophrénie

La philosophie traditionnellement, disons, pour faire court, de Platon à Heidegger, si on y prête attention, semble faire une « hantologie » de la conscience. A savoir, elle paraît énoncer la vérité de la question de la conscience souvent sous la forme du fantôme de ce qui vient hanter, de ce qui appelle, interpelle, interdit, nous remet en cause, nous intime du dedans à changer de cap. En effet, dès Platon, tout apparaît déterminé, le chemin d’une vérité de soi, ne naît pas de soi-même, de notre conscience immédiate, mais surgit comme Platon l’a développé à partir du personnage conceptuel de Socrate, selon l’effraction au-dedans de soi de ce qu’il nomme le signe démonique, ou encore le démon familier. Cette interpellation sera analysée jusqu’à Heidegger, dans son analytique existentiale du Dasein, où il montrera reprenant la question de la conscience morale, en quel sens la partie inauthentique du Dasein, de cet être-là qu’est l’homme, est hantée et appelée par le sein authentique. Etrange tournure qu’a prise la philosophie, et que l’on pourrait véritablement pointer comme crise schizophrénique de la vérité de soi. Car derrière cela, derrière toutes les figures philosophiques qui reprennent cette typologie (Augustin, Thomas d’Aquin, Descartes, Kant, etc…) ce qui apparaît fondamentalement, ce n’est pas tant la certitude de notre être authentique que le fait de devoir assumer en nous-mêmes une schiz, une schiz qui n’est pas ici pathologique, autrement dit déterminée seulement selon des conditions empiriques et individuelles opérant sur notre structure psychique, mais une schiz ontologique, le fait que l’homme est homme, en tant qu’il a la capacité schizophrénique de se mettre à distance de lui-même en lui-même et, dès lors, de se tutoyer afin de pouvoir se définir. L’analyse kantienne du devoir et de son interpellation impérative par la forme du tutoiement est ici une de figures paradigmatiques de ce rapport à soi. Toutefois, si la philosophie, a bien posé cette obsession de l’autre-soi en soi, reste qu’elle n’interroge que très peu cette figure, l’ayant laissé interprétée durablement au XXème siècle par la psychanalyse, notamment freudienne, qui pose qu’il y a en nous une autre instance, ça, instance de la lettre (Lacan) qui articule, audiblement ou d’une manière inouïe, une autre pensée que celle qui paraît issue de notre propre effort de réflexion. Et pourtant, c’est bien cette question qu’il faudrait poursuivre, de savoir, comment se détermine en nous cette schiz ontologique, quelle en est la matérialité intentionnelle ou bien encore linguistique ?

De la disjonction en soi de soi chez les écrivains contemporains

L’une des premières voies à interroger véritablement cette schiz ontologique et à la mettre en question quant à ses formulations n’est autre que celle ouverte par Nietzsche, qui sait qu’il faut « traverser de sa main les fantômes qui viennent nous hanter » (Ainsi parlait Zarathoustra). Autre voi(e/x) au sens où s’il ne rompt pas avec cette schiz, et même en expérimente les abîmes et les circonvolutions psychopathologiques (cf. la schizophrénie qui s’amplifie dans ses derniers textes), il la déplace, il montre : 1) que celle-ci ne renvoie pas spécifiquement à la morale, mais bien plus que ce qui s’exprime en nous et qui trouve accès à certaines formes d’articulation est d’abord et avant tout la vie se donnant dans le flux intensif de la volonté de puissance, 2) que l’intentionnalité de ce flux loin, de ne renvoyer qu’à la moralité et à une authenticité purement intelligible – ce qui n’est qu’un des cas possibles de la vie -, peut se déterminer selon d’autres formes intentionnelles, ce qui avait été pressenti auparavant par l’un des premiers penseurs de la part maudite : Sade. Cette question de l’autre en soi, si elle est ainsi peu approfondie en tant que telle, aussi bien par la philosophie – trop obsédée par une vérité essentielle – que par la psychanalyse, qui établit sans doute trop la schiz sur des caractères empirico-psycho-pathologiques issus du seul sujet particulier, est pourtant explorée par une voie qui n’est plus celle de la théorie, mais celle de la littérature, de la littérature d’avant-garde, notamment avec la modernité poétique. On pourrait partir de Rimbaud (« je est un autre ») ou d’Artaud pour comprendre certaines pistes d’approfondissement de cette schiz , mais le cas qui nous intéresse ici, c’est celui développé dans la perspective de Mon binôme de Charles Pennequin, en tant qu’il peut dire que « l’action humaine c’est son écriture, sa seule réalité, on est confronté à elle, elle nous travaille ».

La schiz ontologique chez Pennequin : le flux

Mon binôme de Pennequin semble en effet approfondir et dévoiler la schiz ontologique du sujet humain dans l’écriture, celle-ci devenant l’echo-somato-graphie de ce qui est appelée par la philosophie conscience de soi. Cette radicalisation du dédoublement se constitue tout d’abord selon l’intensité du texte, son flux, ininterrompu. Alors que dans Bibi (POL), ou dans Dedans (Al Dante), ce qui constitue son langage, ce sont des micro-phrases qui soit se juxtaposent sans liaison logique ou grammaticale, soit selon des enchaînements logico-linguistiques hypertrophiés (ce qui renvoie certainement au travaille de tisserand de Beckett ou de Stein), dans Mon binôme, la phrase est totale, elle est d’une seule traite, sans interruption, elle se poursuit du commencement jusqu’à la fin, sans débuter par une majuscule ni s’arrêter à un point. Fragment d’un flux qui avait toujours déjà commencé, et qui par là-même se poursuit au-delà de l’horizon fixé par le livre, comme si la virgule finale ne faisait que signer une ouverture. Insister sur cette question du flux, à partir de la question posée, est nécessaire, au sens, où le dédoublement de soi en soi, justement n’obéit pas à un partage strict en soi de deux instances. Une telle hypothèse, du dédoublement strict et délimité, hypothèse propre à la psychanalyse, a immédiatement le tort de poser la conscience face à une instance qui serait étrangère, ou bien hétérogène à la conscience réflexive, délimitée en tant que destinateur de sens. Ce qui pouvait encore être le cas dans les textes précédents de Pennequin, où la variation des sujets se trouvait indiquée selon le rythme de l’enchaînement des phrases. Or ici, n’accomplissant plus aucune démarcation grammaticale des instances qui s’expriment, Pennequin rend flou, poreux, les rapports entre ces différentes origines de la parole. Pris dans le sens du flux, par les passages rapides entre les différents Je qui s’adressent les uns aux autres, sont-ils même véritablement 2 ?, 3 ?, 4 ?, nous ne pouvons plus discerner par moment quel serait celui qui représenterait la conscience de soi immanente au sujet et par un autre moment l’instance d’interpellation. La question du flux est ici essentielle, car elle est celle du temps et de la composition de l’être dans celui-ci. Pennequin, dans ce texte, explicite un peu plus qu’auparavant ce qui a lieu avec le temps, temps qui n’est d’aucune manière objectif ou temps du monde, mais temps de soi, qui se situe à l’intérieur de nos propres êtres. C’est ainsi, que si la mort reste à l’oeuvre dans ce nouveau livre, comme cette absence qui ronge du dedans notre être, cette mort est issue du travail de putrefaction inhérent au temps : « , qu’est-ce qui travaille à l’intérieur, qu’est-ce qui peut autant me travailler, peut autant me donner du travail, qu’est-ce qui vient pourrir à l’intérieur, c’est l’intérieur du temps, » Le flux est celui du temps, et le temps est un travail de composition de la décomposition. Autrement dit au niveau du langage, toute forme d’articulation est la formulation de la dé-formation, de la dis-jonction en soi. Parler n’est pas assembler mais montrer du désassemblé, du fragmenté, et seul le flux dans la radicalité de ses écartements, de ses phases hétérogènes parvient à formuler cette déstructuration de soi par la pensée et le langage. La force de ce flux apparaît ainsi comme la possibilité de mêler en un seul agrégat la provenance des ph(r)ases de pensée. Lorsque l’auteur utilisait des points, par le marqueur syntaxique, pouvaient être posées en écart les différentes séquences linguistiques, et localiser leur provenance (énoncé d’une série télévisée, adage populaire, paroles propres,… etc.). A partir du moment où Pennequin s’évertue à ne plus abstraire syntaxiquement les séries de phrases les unes des autres, nous ne pouvons être pris que dans une sorte de porosité généralisée de tous les énoncés, qui les amènent à n’appartenir plus qu’à une seule source, à être le résultat intensif d’un seul flux de pensée, mais divisé en instances en lui-même. La présence d’éléments importés n’est pas ainsi moins prégnante dans Mon binôme, mais elle est davantage située dans l’immanence de la pensée monologuée. En ce sens, ce qu’affirme d’autant plus ici Pennequin, c’est à quel point notre hétérogénéité intérieure ne provient pas seulement de la projection/imposition de pensées qui seraient extérieures et identifiables en tant que telles, mais d’une assimilation effaçante de ces bribes, au point que nous nous déterminions par nous-mêmes selon ces matériaux. Grâce au flux, Pennequin constitue davantage ainsi le fait que le propre ne soit que de l’impropre, ne soit constitué que par cet impropre que nous croyons notre propre. Mais reste à comprendre pourquoi, ces divisions du sujet en lui-même ne renvoient pas à la psychanalyse, mais essentiellement à la schiz fondamentale de l’homme, en tant qu’il est homme ? En effet, comme cela a pu être remarqué, il me semble un peu trop caricaturalement par certains critiques, on retrouve ici une nouvelle fois les thèmes du père qui hante au-dedans la conscience, mais aussi la constante d’une interrogation sur le désir, l’amour et son rapport à la sexualité, « la bite ». Mai c’est se tenir en porte-à-faux que de réduire la prosodie de Pennequin dans les limites de questions psychanalytiques.

L’interpellation de la schiz ontologique : variation des motifs

Que cela soit la philosophie ou bien la psychanalyse, à chaque fois, leur analyse tend à se polariser sur des déterminations précises. La philosophie focalise la schiz en rapport avec la morale et son appel, voire la voix de Dieu comme chez Augustin. La psychanalyse, comme la justifiait Freud, par exemple dans Une difficulté de psychanalyse, polarise la schiz en rapport avec la pulsion sexuelle (ça, l’inconscient profond, la libido, etc…). La force du flux que nous propose Pennequin, c’est qu’il ne développe pas un discours privilégié en tant que tel. Bien au contraire, non seulement comme je l’ai dit, il efface peu à peu la délimitation et la position précise des voix, mais en plus, il va faire varier les motifs d’adresse, les contenus de discours. Et c’est à travers cette variation des motifs de distance en soi de soi, que peut être précisée la radicalité de la schiz ontologique. En effet, en balayant un large champ de division en soi (l’autre, on, toi, je, la télévision, le lieutenant, elle, papa, etc…), ce n’est pas tant à des cas précis qu’il renvoie, mais à un ensemble d’opérations de réflexivité schizoïde qui font partie intégrante de notre appareil psychique. C’est pourquoi, comme je vais tenter de l’expliquer, ce n’est pas seulement un cas psychopathologique que nous observons, ce n’est pas une petite histoire à la mode subjectivo-occidentale genre Christine Angot ou un dernier avatar genre les petites névroses sentimentales à la Justine Lévy. Si on ne considère que certaines possibilités d’adresse réflexive à soi, alors on détermine seulement certaines déterminations de cette schizophrénie. On étudie certaines de ses polarisations. La voix de la raison, comme le mentionna Nietzsche n’est qu’une petite part de notre grande raison (la vie/corps). De même que la voix de la pulsion au sens de Freud n’est qu’une petite part, ou encore celle du surmoi en tant qu’elle est aussi une instance déterminante en nous. Pennequin, pour sa part, multiplie les différents types d’adresse. Tour à tour réprobatrice, interrogative, constative/descriptive, pénitente, performative, rectificatrice, etc, et ceci en les reliant à une multiplicité d’instances énonciatrices. Il les multiplie sans jamais donner à une seule adresse une priorité, ou bien en discriminer certaines par rapport à d’autres. Non, tout au contraire, nous sommes pris selon le flux, dans une variation sans hiérarchie des possibilités de reprise de soi par soi, dans une sorte de dialogue sans interlocuteurs précisés, qui surgissent selon aucune logique déterminée du surgissement. Ceci lui permet de poser que c’est au cÅ“ur de ces échanges intérieurs multiples que se pose la question même de savoir ce que l’on est, qui l’on est. Pennequin l’énonce, le « je » est ce rien qui accueille les paroles extérieures dans sa bouche comme les siennes propres : « c’est moi mon lieu, mon centre, le lieu et au bout rien, au bout du lieu du centre, le centre de moi, c’est moi au lieu de rien, c’est le centre même, oui c’est moi qu’il y a dans ce rien-là ». Ce rien, à savoir cette place vacante et lisse où se gravent, se condensent et se fixent une multiplicité de paroles, dont on est plus ou moins conscient de la fixation/éclosion. Certes celle de la société, ou bien encore de la télévision, comme il l’avait déjà pleinement développé dans ses textes antérieurs, notamment Ecrans (VOIXéditions) : « je ne suis pas le même qui parle, je parle dans ma bouche mais je ne suis pas le même, on est jamais le même quand on est la télé », mais aussi celle qui contredit ces énoncés, et encore celle du père, de l’amante, de la mère, de l’ami, etc… Apparaît que la scène de la conscience intime et immanente est grouillante de sujets plus ou moins perceptibles et distincts qui, par contradiction et articulation, se fondent dans un seul élan. Et c’est là que s’éclaire par ce grossissement par le prisme littéraire, le caractère décousu ontologiquement de la conscience. Nous ne sommes conscience réflexive que dans le mouvement de ses boucles qui entrent en friction. Dès lors, si Alain a raison de dire, que la pensée authentique c’est celle qui se dit non, qui se contredit, parfois même sans savoir pourquoi, pour rien, il reste à comprendre que le non n’a pas pour origine seulement une conscience pleine et transparente à elle-même, qui serait résolue dans la vérité qui la détermine, mais que tout au contraire ce non, qui détermine la possibilité de la démarcation du sujet, est le jeu des différentes instances qui se créent en nous et qui par opposition, association, répulsion ou bien attirance, créent la synthèse d’un sens, d’une direction d’existence.

Ainsi, pour conclure, il est évident que Pennequin, par mon Binôme approfondit encore la voie d’une introspection ontologique du sujet humain. Retirant tout artifice de la représentation fictionnelle, condensant son écriture dans le seul flux immanent de la réflexivité de la conscience, il montre sans fard, sans recours au théorique, comment notre propre être est le cousu d’une multiplicité décousue et contradictoire, et en quel sens cette schiz fondamentale est ce qui anime originellement notre propre inquiétude d’être.

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