Libr-critique

3 février 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés (1/6)

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 C’est avec plaisir que nous vous présentons la nouvelle série de l’irrésistible Daniel Cabanis, dont on rendra bientôt compte de la dernière publication.

 

Plouf n° 1

 

Bianca Saldine, Glou-glou I / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

 

Au terme de neuf années de travail, Paul a enfin rendu sa thèse HISTOIRE DU MUTISME, DES PREMIERS STYLITES A AUJOURD’HUI (un bon sujet, mais rasoir à mon avis), puis l’a soutenue avec succès. Or, maintenant qu’il est docteur, il n’est pas plus avancé. Il n’a pas trouvé à se faire employer par l’Université, ce qui l’a cruellement déçu. Dans l’édition aussi, on lui a claqué la porte au nez. Et quand il a proposé à diverses institutions et/ou associations savantes de donner des conférences sur le mutisme (choix de vie, vœu, discipline, profit, etc.), il s’est fait vertement éconduire. En clair, terrible ironie, partout où il pouvait espérer faire valoir sa science, on l’a prié de fermer sa gueule. Paul a très mal vécu cette longue série de rebuffades. Ça a été une humiliation, je crois. Il n’a pas compris qu’avec les stylites, il avait mis à côté de la plaque. En effet : tous ces dégénérés à moitié aphones perchés des vies entières aux sommets de colonnes branlantes dans des conditions d’hygiène épouvantables, ce n’est pas sérieux : du folklore. Non-sens complet aujourd’hui. Paul a fini par se résoudre à chercher du travail hors du champ de ses compétences académiques. Il s’est rendu à l’Agence pour l’emploi. Il a exposé son cas, dit ses désillusions et ses attentes. Le responsable s’est engagé à lui dégoter une offre en rapport avec son profil. Et Paul a repris espoir. Quinze jours après, le type rappelle. Il est question d’un stage payé de six mois pour s’initier, dans un bled paumé de Dordogne, aux rudiments et joies du métier de tailleur de pierre. C’est non ! dit Paul. Dommage, à mon avis.

22 novembre 2015

[Chronique] Écrire après…, par Pierre Le Pillouër et Fabrice Thumerel

Face à des innocents lâchement assassinés par d’infâmes fanatiques, la poésie peut peu, pour le dire à la façon de Christian Prigent. Ça, le moderne ? Quoi, la modernité ? Cois, les Modernes… Face à l’innommable, seul le silence fait le poids ; comme à chaque hic de la contemporaine mécanique hystérique, ironie de l’histoire, l’écrivain devient de facto celui qui n’a rien à dire. Réduit au silence, anéanti par son impuissance, son illégitimité. Son être-là devient illico être-avec les victimes et leurs familles. Nous tous qui écrivons ne pouvons ainsi qu’être révoltés par l’injustifiable et nous joindre humblement à tous ceux qui condamnent les attentats du 13 novembre. Et tous de nous poser beaucoup de questions.

Surtout à l’écoute des discours extrémistes, qu’ils soient bellicistes, sécuritaires, islamophobes ou antisémites sous des apparences antisionistes.  C’est ici que ceux dont l’activité – et non pas la vocation – est de mettre en crise la langue comme la pensée, de passer les préjugés et les idéologies au crible de la raison critique, se ressaisissent : le peu poétique ne vaut-il pas d’être entendu autant que le popolitique ? Plutôt que de subir le bruit médiatico-politique, le spectacle pseudo-démocratique, les mises en scène scandaculaires – si l’on peut dire -, ne faut-il pas approfondir la brèche qu’a ouverte dans le Réel cet innommable, ne faut-il pas appréhender dans le symbolique cette atteinte à l’entendement, ce chaos qui nous laisse KO ? Allons-nous nous en laisser conter, en rester aux réactions immédiates, aux faux-semblants ?

Une seule chose est sûre, nous continuerons tous à faire ce que nous croyons devoir faire. Sans cesser de nous poser des questions. [Ci-dessous, "pense-bête idiot" signé Daniel Cabanis]

 

Ce communiqué, signé de Pierre Le Pillouër et Fabrice Thumerel, est publié simultanément sur les sites

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Littérature de partout

Sitaudis

 

 

3 novembre 2015

[Création] Daniel Cabanis, Opportunités, accointances (2/2)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 21:39

Drôlement irrésistible la nouvelle série de Daniel Cabanis, créée à partir des lavis érotiques de Paul Vican.

 

Précipité n° 4

Pervers, qui voit de l’érotisme là où il n’y en a pas : chez Paul Vican par exemple.

 

Pas exactement professionnel

Mme Chopin (sans rapport avec Henri) me téléphone Allo-bonjour-ne-raccrochez-pas-merci et me propose ses services à domicile. Quels ? je demande. Secrétariat, comptabilité, cuisine, ménage, repassage, danse, dessin, poésie. Ça ne m’intéresse pas, j’ai ce qu’il faut. Elle insiste. Et en cas de maladie je peux également soigner, dit-elle. Ah. Manque pas d’air Mme Chopin. Suis curieux de voir de quoi elle. Bien, retrouvons-nous quelque part pour un premier contact. Oui mais où ? Elle propose les toilettes du Musée d’art moderne dimanche à midi. Pourquoi pas. Il y aura du monde, vous me reconnaîtrez à mon air absent, dit-elle. Euh, je suis pas physionomiste, ça va être compliqué, dis-je. Vous inquiétez pas, dit-elle. Bon. J’aurais préféré ailleurs un endroit plus discret, mais va pour l’art moderne. Le dimanche suivant au sous-sol du musée côté toilettes femmes, c’est l’affluence en effet. Ça va et vient, ça presse au portillon ; que des mordues de Cubisme, Fauves, Abstraction etc., mais pas de Mme Chopin. J’ai beau demander si et où, personne ne sait rien d’elle. Et quelques dames se paient ma tête. Ah, maudit soit l’art, idem les sanitaires ! Nous voilà treize heures, je vais pour m’en aller. Subito arrive Mme Chopin. Je la reconnais à, difficile de dire quoi, mais c’est bien elle. On avait dit midi, j’attaque. J’étais chez les hommes ! elle répond. Elle m’attendait. Ça se tient son histoire. Elle a dû en baver, je pense, chez les messieurs. Assez perdu de temps, dis-je : allons-y chez moi. On y va au lit. Et Mme Chopin sait y faire. Elle a de l’expérience.

 

 

Précipité n° 5

Paul Vican répugne aux lavis à l’eau de rose, lui c’est plutôt poix goudron plumes.

 

Pas exactement équitable

Mme Genette (aucun rapport avec Gérard) me contacte en vue de. Elle aimerait que je lui accorde un entretien. Elle a lu mon dernier essai, La vocation des sources à se tarir (lu en diagonale dit-elle), et maintenant elle voudrait en savoir plus. Relisez-le, dis-je ; et pas de temps pour un entretien, trop de travail, et mon roman Bel anus à finir. Elle tousse au téléphone, et puis relance. À la fin de La vocation des sources, dit-elle, vous tirez des conclusions en forme de sonnette d’alarme ; ça fait peur, non ? Ah, l’infâme charabia de journaliste ! Que dire à Mme Genette ? Je ne dis rien. J’ai envie de la raccrocher. Mais elle relance encore une fois. Et ce roman, de quoi ça parle, hein (elle rit), et si on s’en causait ? Ah. Charabia et familiarité à présent. Qu’est-ce qu’elle imagine ? Elle subodore un scoop. Scabreux, je suppose. Eh bien non, Bel anus est un polar, chère Madame, situé dans le milieu maffieux de la collecte et du retraitement des déchets ; à l’origine, ce roman s’appelait Le traitement des ordures coûte cher mais peu à peu j’ai craint la confusion possible avec un essai écologique et j’ai changé de titre ; Bel anus est plus clair, je crois, plus romanesque aussi ; qu’en dites-vous ? Elle approuve. Elle a maintenant très très envie de lire Bel anus. L’environnement, la crise énergétique, la fin de l’eau potable, tout ça ne l’intéresse plus. Elle me demande l’exclusivité pour son hebdo des bonnes feuilles de Bel anus. Je refuse. Elle insiste. Elle veut me voir. Écoutez, dit-elle, je vais vous faire une offre que vous ne pourrez pas refuser. Et en effet, je lui cède. 

 

Précipité n° 6

L’érotisme chez Paul Vican est elliptique, essentiellement elliptique ; presque rien.

 

Pas exactement imprévisible

Mme Herzog (sans rapport avec Werner) loue depuis un an le local du rez-de-chaussée de l’immeuble. Elle y a ouvert un cabinet d’astrologie & voyance. Évidemment, sa présence dans nos murs déplait beaucoup aux rationalistes jaloux et une rude cabale s’est formée pour chasser la sorcière. Mme Herzog a deviné (ou a vu) les agissements fébriles de la copropriété et y a répondu par le mépris. Son affaire marche bien. Elle ne reçoit que du beau monde : notables, hommes politiques, crétins du showbiz, sportifs et footballeurs. J’imagine que cher doit être le thème astral et ruineuse la prédiction mais, curieux, je décide de m’offrir une consultation chez elle. Rendez-vous est pris. Un mardi. Je me présente à l’heure dite et Mme Herzog (Ah, c’est vous ! dit-elle) me fait entrer. On s’est croisés souvent sous le porche, elle sait qui je suis (personne). Alors, on vient m’espionner un peu ! Elle rit. Euh, je dis ; non, bien sûr que non, évidemment non, vous savez moi hein etc. Je sais, dit-elle. Et elle demande si projets, soucis, peines de cœur, problèmes de santé ou d’argent ? Rien, je dis. Sur le plan sexuel par exemple, comment ça va vos érections, toujours aussi, oui, ou non ? Rien remarqué, je dis ; vous êtes médecin ? Déshabillez-vous, que je vous examine. Ah. J’avais pas prévu ma mise à nu. J’ai peur. Je me tremble dessus. Allons-y, dit-elle ; pour vous la consultation sera gratuite. Eh bien ! Si on m’avait dit que. Qui ça on ? Dorénavant, je lirai mon horoscope. Mme Herzog est une artiste ; c’est une chance qu’elle se soit installée dans notre immeuble.

26 octobre 2015

[Création] Daniel Cabanis, Opportunités, accointances (1/2)

Drôlement irrésistible la nouvelle série de Daniel Cabanis, créée à partir des lavis érotiques de Paul Vican.

Précipité n° 1

Les lavis érotiques de Paul Vican sont très peu érotiques, et seulement de loin.

 

Pas exactement galant

Mme Badiou (sans rapport avec Alain) me dit de venir la voir : Venez à l’heure des promiscuités, cher ami. Ah. Et après j’ose pas dire Quoi, quand exactement ? De peur de passer pour niais je ne dis rien j’opine. Elle me cligne d’œil. On dirait du verre. Elle s’éloigne traînant le pied, grinçant des dents, le brouhaha qui l’entoure avec elle. Je reste un peu seul. J’ai chaud, cherchant un filet d’air frais, là sous la clim. Quel âge a Mme Badiou ? Voyons. Cent ? Cent-vingt ? C’est beaucoup. Disons soixante-dix. Des langues disent qu’elle a été restaurée plusieurs fois : si vrai, beau travail, faut reconnaître. Je donne soixante, elle ne les fait pas, donc cinquante : en somme une jeunesse, j’irai à son rendez-vous. Le jeudi suivant je me présente chez elle vers minuit. M. Badiou est là. Il demande À quel sujet ? Promiscuité ! je réponds. Ça ne signifie rien, promiscuité, c’est même ambigu, mais le vieux Badiou ne moufte pas. Allez-y, dit il, Anne est dans sa chambre; à l’étage, deuxième à droite. J’y arrive. Elle est déjà au lit. Je vous attendais, dit-elle. Je suis un peu venu, je dis. Que pourriez-vous faire pour m’être agréable ? Je vous ai apporté des rahat loukoums. Oh ! elle dit, quelle marque ? Haci Bekir, je précise. Je lui tends la boîte. Elle saisit un cube entre index et pouce et commence à sucer. Lentement. Pâte et sucre fondent et lui tapissent à la fin la muqueuse. Un régal ! dit-elle. Le repos du gosier, je dis. On rit. On est maintenant sur la même longueur : allons-y ! J’allonge. Elle suit. Se donne. Ah, ça me rajeunit ! dit-elle. De combien ? je demande.

 

 

Précipité n° 2

Il y a plus d’esbroufe que de maîtrise dans les lavis de Paul Vican : c’est du flan.

 

Pas exactement thérapeutique

Mme Vandevelde (aucun rapport avec Bram) a envie d’aller à la plage faire du cerf-volant, nager, bronzer, des châteaux. Elle demande que je l’accompagne. Moi ? Oui, vous êtes réputé bon maître-nageur, dit-elle. Je proteste que je suis seulement infirmier-chef de l’hôpital. C’est bien aussi, dit-elle; on prendra votre ambulance, on aura priorité, la mer est quand même à trente kilomètres, ça ira plus vite. Madame il y a erreur, je ne suis pas l’ambulancier. Ah. Elle est un instant désarçonnée, mais vite se ressaisit, puis relance. Samedi, ça irait ? dit-elle. Ai-je vocation à contrarier indéfiniment Mme Vandevelde ? Non. J’irai donc à la mer avec elle bien que je déteste le sable fin, l’eau salée tiède, les méduses et les gros nudistes. Je propose mardi, qui est mon jour de repos. C’est bien aussi, dit-elle, le vent aura calé. Le mardi suivant, en effet, pas un souffle d’air, mais Mme Vandevelde, l’envie de mer lui a passé, elle a changé d’avis. La plage, c’est pour les gogos, dit-elle, et cet étalage de carnes qui cuisent au soleil dans leur huile, ça me donne le racabomi. Bon. Ce revirement m’arrange. Je n’insiste pas. Maintenant, elle veut que je l’emmène chez moi en vacances. En vacances ? J’ai pris un jour de congé, dit-elle, pour venir voir vos collections de cerfs-volants; une visite privée me ferait plaisir. J’ai bien des lépidoptères épinglés dans des boîtes, mais pas de cerf-volant. C’est bien aussi ! dit-elle; allons-y. Nous voilà rendus. Elle visite. Et l’idée lui vient de prendre un bain. Je le lui coule. Chaud. Et Déshabillez-moi ! dit-elle, que je vous savonne.

 

 

Précipité n° 3

Difficile de trouver rafraîchissants les lavis de Paul Vican, mais ils sont potables.

 

Pas exactement charitable

Mme Poutine (aucun rapport avec Vladimir) m’a vu dans Coulisses de la voirie, le dernier film des sœurs Joliotti, où je joue le rôle d’un SDF sourd-muet qui a perdu son chien. Mme Poutine veut me revoir. Elle a écrit à la production qui m’a transmis sa lettre. Elle demande la faveur de secourir Sotcho (le SDF du film) ; il m’a émue, dit-elle, je suis prête à tout pour le rendre heureux. Mme Poutine est folle, je pense, ou alors catholique. Je lui propose une rencontre dans un café. Elle y vient avec un grand type dont la triste figure à bouffer du bio immédiatement me défrise, son mari. Ah. Erreur de casting. J’affiche ma déconvenue, mes nerfs, le temps qui m’est compté, je me lève, je pars, mais Borislav est d’accord ! s’écrie-t-elle. Bon. D’accord sur quoi ? Dans le doute, j’ai la faiblesse de me rasseoir. Puis Borislav s’en va. Enfin seuls chéri, dit Mme Poutine; donc elle est folle. Elle veut qu’on aille sous un pont (le Alexandre III de préférence) et se donner à moi (malheureux Sotcho, il a tant besoin d’amour); ceci dans les courants d’air, à la va-vite, sur un tas de chiffons et cartons souillés, parmi les ivrognes indifférents et les dégénérés, tous au régime bière et/ou vodka discounts. Mme Poutine a des idées. Scénario, décor, figurants, elle a pensé à tout. Sauf au chien. Voilà peut-être une porte de sortie. Je tente le coup. Sotcho, pas besoin d’affection, je dis ; Sotcho cherche son ami chien. Je réalise trop tard la bêtise de mon propos. Allons-y ! dit Mme Poutine. Et on arrive pont Alexandre III. Borislav est là, nu, à quatre pattes, un os dans la gueule.

31 décembre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Voeux au corps / catégories (2/2)

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Une Bonne-Année un peu spéciale… Aux Rudes et aux Rigides… Aux Mimes et aux Muets… Aux Proies et aux Pestiférés…

 

Discours n° 4

 

Carte de vœux / Les Femmes d’Avignon IV, par Lee-Wan Rank, peintre de la bouche

 

Aux Rudes et aux Rigides

Mesdames, Messieurs, ces derniers temps, vos rudesses et rigidités ont eu de belles occasions de s’exercer. On les a vues à l’œuvre dans nos rues, là où tous ensemble grincheux et réfractaires aiment à geindre et gesticuler, et aussi dans nos campagnes quand des punaises vertes ou des ploucs ont voulu miner le paysage de nos résidences secondaires. Autrement dit, partout où il a été nécessaire de mordre et cogner pour assurer la défense de nos intérêts supérieurs, vous avez fait merveille ! Merveille est grandiloquent, dira-t-on. Et après ? Pourquoi devrais-je ici vous mégoter le compliment ? Car j’ai vu à la télé le film en boucle de vos singulières brutalités, je l’ai vu et revu au ralenti et en accéléré, c’est éblouissant ; l’approche géométrique, l’enveloppement invisible, l’étreinte qui épouvante, les frappes assassines, le sang juste comme il faut, la ruse et le doigté de l’artiste, tout y est ! Grand spectacle ! Et je sais de quoi je parle, j’ai été rigide moi aussi, autrefois (un semi-rigide, il est vrai). Donc ici là maintenant : compliments ! compliments ! C’est bonheur de classer enfin avec vous la répression parmi les beaux-arts. Merci à tous. Rigueur-Honneur-Discipline : tout est dit. Bon. Voyons à présent les promotions de la nouvelle année. Eh bien, c’est simple, il n’y en a pas. Désolé. Caisses vides. En revanche, vos attributions ont été étendues conformément aux demandes répétées de vos syndicats. Tir à balles réelles, pillage des squats, viol anal des putains bulgares et ukrainiennes, commerce équitable des drogues saisies : ces avantages, qui n’étaient, jusqu’ici, que tolérés par la hiérarchie, seront désormais autorisés de plein droit. Ceci, n’est-ce pas, vous mettra bien du beurre dans l’épinard ! Je m’en réjouis. Autre nouveauté : le libre accès dans les collèges et lycées, avec matraquage possible des futurs bacheliers.

 

 

Discours n° 5

 

Carte de vœux / Les Femmes d’Avignon V, par Lee-Wan Rank, peintre de la bouche

 

Aux Mimes et aux Muets

Mesdames, Messieurs, j’aurais pu simplement vous rendre l’hommage silencieux d’un temps mort ; un petit paquet de dix minutes sans mots, légères, sans gestes ou grimaces ajoutés, voilà ai-je pensé ce qui aurait pu faire l’affaire. Mais je me suis ravisé ; car vous n’êtes pas sourds en plus d’être muets, et me taire devant vous eût été un impair, voire une provocation, ou une insulte ; en tout cas un contresens. On me dit que vous êtes blindés côté offense, je le crois, mais je n’ai pas de raison ici d’en rajouter. C’est déjà triste de vous voir toujours dépeints par vos détracteurs comme des chèvres et chiens coiffés, des mollassons naïfs, insignifiants et dépressifs : inutile de noircir le portrait. D’ailleurs, moi, je ne vous trouve pas aussi minables qu’ils disent. J’aime vos silences (pas au point d’en faire l’éloge mais je les aime), et votre gestuelle me parle (je ne comprends pas tout, ça suffit qu’elle me parle). Ah, voyez, si vous y mettiez du vôtre, j’inclinerais presque à vous admirer ! Enfin du vôtre, disons quelques mots gentils, une chanson ou une danse, ça suffirait ; et même le pisse-froid endurci finirait par vous apprécier. Vos gueules d’empeigne ont déplu à la longue, comprenez-le ; tout comme vos vaines pantomimes. Et vos airs absents et constipés de majoritaire silencieux (on vous dirait des mouches à l’arrêt sur un papier collant) n’ont pas eu plus de succès. Maintenant, avec l’année nouvelle, il est souhaitable, je crois, que vos vies ordinaires changent. Libérez-vous ! Fini le temps mort. Fini de perdre. Souriez ! Salivez ! Reprenez langue avec la communauté des bavards et blablateurs pros. Puis visez l’élite de la salive et devenez de brillants causeurs ! Bon ; ne nous emballons pas. Trouvez d’abord le plus proche club de muets anonymes ; allez-y et dites vos douleurs, cela vous aidera. Voyez aussi un orthophoniste.

 

 

Discours n° 6

 

Carte de vœux / Les Femmes d’Avignon VI, par Lee-Wan Rank, peintre de la bouche

 

Aux Proies et aux Pestiférés

Mesdames, Messieurs, étant donné la férocité aveugle des prédateurs, l’insécurité des voies et chemins, l’absence dans ce secteur hostile de la moindre infirmerie, la violence, la haine ambiante, et les frimas ; étant donné donc les motifs réels que vous aviez de rester aux abris, j’ai un plaisir immense à vous voir ici aussi nombreux. Mais, combien serons-nous l’an prochain ? Désolé, j’entre déjà dans le vif car il y a urgence. Alors, combien ? Disons la moitié. Les malades seront morts, les proies faciles auront péri : les premiers, faute de soins ; les autres, le vice de la naïveté les aura perdus. Oui. Une hécatombe ! Voilà ce que prévoient les statisticiens (et pâles, amaigris, éclopés, fous, seront les survivants). Tout ça est crédible et vaut avertissement. Naturellement, je forme des vœux pour que la catastrophe n’ait pas lieu mais cela ne suffira pas. Il nous faut agir sans délai. Disons avant le 20 janvier. Le 21, il sera trop tard (c’est la réouverture de la chasse ; on aura nos premiers morts). Je propose donc cinq mesures de survie applicables immédiatement : Un, port obligatoire de la combinaison pare-balles intégrale, le simple gilet relevant de la coquetterie plus que de la défense ; Deux, prise massive de bêtabloquants, matin midi soir, pour éviter le stress ; Deux bis, ceux qui se traînent une mauvaise peste continuent les antibiotiques ; Trois, lecture de mon récent ouvrage La survie sans peine (un vade-mecum improbable autant que définitif, dixit la presse) où je détaille quelques recettes vitales, notamment celle, chinoise, du rat laqué sauce termites ; Quatre, acquisition d’un kit-tunnel, ensemble d’outils miniatures pour creuser tout-terrain + la couverture isotherme ; Cinq, visite du Bunker, mon site internet ; tous les articles ici recommandés, et d’autres, y sont en vente ; prix sympas, paiement sécurisé. Merci à tous. Bonne année.

17 décembre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Voeux aux corps / catégories (1/2)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 20:55

 Aux Minces et aux Modèles… Aux Gardiens et aux Guichetiers… Aux incompris et aux Illuminés… Irrésistibles ces discours grinçants qui constituent une nouvelle série de Daniel Cabanis – pour notre plus grand plaisir !

 

Discours n° 1

 

Carte de vœux / Les Femmes d’Avignon I, par Lee-Wan Rank, peintre de la bouche

 

Aux Minces et aux Modèles

 

Mesdames, Messieurs, je suis content de voir ici vos têtes penchées et ramollies, vos mines minées, corps flapis, dos affaissés, vieilles fesses et hanches dissymétriques ; d’un point de vue médical, ça ne va pas fort ; mais ce n’est pas tout (et je ne suis pas médecin), je vois aussi : pas ou peu de joie, le travail mal fait, silence, rancœur, morosité, bref un grand marasme. Pour vous l’avenir a une sale gueule, dirait-on ; et l’angoisse vous est venue de vivre bientôt des lendemains qui merdent. Cela me désole fort. Oui, fort. Car vous n’êtes que prudents sans jugeote : des enfants. Moi aussi j’entends ici et là des bavasseurs qui causent crise et annoncent des catastrophes mais c’est là rumeur, fumée spontanée, du vent. Et vous de donner dedans et de trembler et vaciller comme si ladite crise telle un acide avait déjà commencé de vous ronger l’os du pied jusqu’au tibia et menaçait le genou. J’exagère. Mais vous êtes si tristes à regarder. Si peu entreprenants. Vos prudences et inquiétudes sont injustifiées. Relevez la tête, et croyez-moi, il n’y a rien à craindre. J’ai même une bonne nouvelle : cette année encore il y aura du pain ! C’est-à-dire défilés de jour, shows, rondes de nuit, aquagym niveau 3, autres sports, ballets nautiques et/ou aériens, mêlées célestes. Du pain, donc. Vous pourrez renaître et parader en beauté. Bien sûr vous allez encore maigrir, je ne le nie pas (c’est le métier qui veut ça) ; mais ça ira. Si vous laissez au vestiaire vos chiffes molles démodées fripées et vos sales gueules à tuer chiens, je sais que ça ira. Je vous aiderai. On vous dira des divinités de retour ! On vous verra de loin ; et de près sous les coutures. Ivresse narcissique ! Grand parfum de naphtaline ! Nos amis les professionnels du style seront en extase. Photos, champagne, sexe et cocaïne ; du bonheur toute l’année ! Et le vaccin contre l’anorexie.

 

 

Discours n° 2

 

Carte de vœux / Les Femmes d’Avignon II, par Lee-Wan Rank, peintre de la bouche

 

Aux Gardiens et aux Guichetiers

 

Mesdames, Messieurs, le désœuvrement et l’ennui, qui hélas viennent aux trois et quatrième âges avec la rallonge de l’espérance de vie, ont conduit vers nos établissements d’art tout un tas de vieilles chipies et de vieux beaux malotrus qui à mon avis n’ont rien à y faire. Ces gens vont partout gratis avec la carte senior, et là est le scandale ! Bien sûr, aujourd’hui, pour ne pas heurter la belle âme des bien-pensants, on se donne l’air de les accueillir gentiment, mais demain, stop, terminé, fini : dehors les vieux ! Go home l’indolent vieillard et la veuve oisive ! Ou à l’hospice, s’ils n’ont pas de home. On les a assez vus, ces crampons. Attention, je ne dis pas qu’ils sont sales, laids, méchants, acariâtres, ou qu’ils sentent mauvais, non, ils sont très bien si l’on veut, mais ils sont de trop. Car lents, mous, miros, sourds, gâteux, avachis, parfois obèses ou incontinents, ils gênent, ils encombrent. Sans parler de ces culs-de-plomb qui viennent en fauteuil. Ce culot ! Comme si on avait la place. Bien. Vous avez compris, je suppose : notre relation aux publics âgés a été réexaminée. L’engorgement quasi permanent, ces derniers mois, de nos salles d’exposition n’était plus supportable et nous avons fait le choix d’interdire l’entrée de nos espaces aux plus de soixante-cinq ans. Choix cruel. Mais nécessaire etc. Or, dès que notre intention lui a été connue, le ministère de la Culture avec sa veulerie habituelle nous a déconseillé, officieusement, de la mettre en pratique. Un tel désaveu contient une menace ouatée de procès pour discrimination au sens de l’article 225-1 du Code pénal : on ne peut se le permettre. C’est donc à vous, les personnels sur le terrain, qu’à l’avenir incombera la charge de pousser les personnes âgées hors de nos musées. Soyez odieux, et méprisants; rudoyez-les, tuez-les. Ils finiront bien par se lasser de l’art.

 

Discours n° 3

 

Carte de vœux / Les Femmes d’Avignon III, par Lee-Wan Rank, peintre de la bouche

 

Aux Incompris et aux Illuminés

Mesdames, Messieurs, il semble que l’initiative de vous rassembler ici, à La Maison des Convergences, ait été prise en raison de la supposée complémentarité de vos singularités respectives. Ça paraît une bonne idée. Ou une foutaise. Nous verrons ce qu’il en est. En fin de compte, vous déciderez vous-mêmes. Si vous faites affaire, tant mieux ! On ne vous aura pas réunis pour rien. Si le mépris réciproque prévaut, ou un trop de timidité, l’occasion de conjuguer vos intérêts aura été gâchée. Mais voyez-vous, j’ai l’espoir. J’y crois. Ça serait désolation et temps perdu qu’âme cherchant ici à confier sa peine ne trouve pas gourou à son pied. Je m’exprime mal, je sais : c’est pour me faire comprendre, et le cœur y est comme on dit. Je suggère maintenant que tout le monde se déshabille. On y verra plus clair. S’il y a parmi vous des allumés qui bandent à l’idée d’adopter des adeptes, qu’ils émettent un signal fort, qu’ils clignotent ou autre chose (je sais pas moi), et il se trouvera, j’en suis sûr, des obscurs et des malheureux pour aller vers eux. C’est tout l’avantage d’être nu : il n’y a plus rien à tricher. Le corps parle ; ça dit clair, ça dit vrai ; pas besoin de truchement ; fini la plainte, le murmure. Et rassurez-vous : bien éclairée, misère nue paraît moins terrible (c’est connu). Obèses, variqueux, dingues, idiots, décérébrés, tous égaux (et tous punis) dans une lumière égale ! Mais je m’égare. Revenons-y. Et maintenant, commençons l’année en joie, brisez les glaces et que tous coïtent ! Prenez du temps. Fatiguez-vous les uns les autres : profitez ! Demain matin, après l’orgie, et selon les affinités qu’elle aura révélées, si elle en révèle, nous établirons des groupes de travail distincts. Vous aurez tous la même mission : il vous faudra recruter des psychopathes et des paumés. Quelques centaines. Il est question d’assurer la relève.

27 octobre 2014

[Texte] Daniel Cabanis, Un alibi

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Merci à Daniel Cabanis pour cette fiction tangente au débat d’hier soir, "L’art n’est-il qu’un objet de luxe ?"

 

 

UN ALIBI

 

 

Certes j’ai la gueule du coupable idéal mais, voyez-vous, mon corps est innocent.

 

Le samedi 16 mars, en début d’après-midi, comme j’avais des projets de bricolage (les étagères du cagibi, en attente depuis plus d’un an), je suis allé au BHV pour acheter perceuse, vis et autres bricoles. Je pense que j’ai manqué de conviction car je n’ai rien acheté. Rue de Rivoli, je suis tombé sur Adam Lorgelay (un ami, écrivain et critique d’art) venu s’assurer que son dernier essai, L’Art en sommeil, était en bonne place au rayon librairie du BHV. On est allé voir ensemble. Le livre d’Adam ne s’y trouvait pas. Il en a été contrarié, et a réclamé sur un ton sec des explications à la responsable. Ah, elle a dit, ici cher monsieur L’Art en sommeil n’intéresse personne, les gens préfèrent l’art vivant, disons réveillé. J’ai trouvé assez piquante l’insolence de cette libraire, mais je ne m’en suis pas mêlé. Adam est resté coi, incapable de répliquer. Il était furieux. Je l’ai tiré par la manche et Allons boire un coup, j’ai dit. On a traîné au bistrot pendant deux heures et une dizaine de bières. Tu comprends, le marketing et la finance ont planté l’art, m’a dit Adam ; c’est un désastre, les artistes sont à poil maintenant. Et après ? j’ai dit (car pour moi, nus ou emmitouflés, qu’ils crèvent les artistes !). Adam a développé son point de vue. Tandis qu’il déblatérait, je pensais trous chevilles étagères ; je me reprochais d’avoir abandonné mon bricolage. Finalement il m’a proposé de faire un tour dans les galeries du Marais. On y est allé. Fatigant. Vers dix-neuf heures, on a échoué galerie Plon, dans le vernissage des Pastels récents de Jeg Falotta. Un artiste bidon, petit faiseur narcissique, m’a soufflé Adam, mais il est coté. Il y avait du monde en effet. Adam connaissait des gens et m’a planté là. J’en ai profité pour filer. Je suis retourné au BHV, au rayon livres. La libraire était encore là. J’ai demandé conseil, pour un roman. Elle a éludé, puis m’a vendu Fatrasie mineure. Oui, de la poésie ! Tout ça est vérifiable.

9 octobre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Faces & Profils des postes vacants (3/3)

Tandis qu’il prépare son exposition à Ivry sur Seine ("Bêtes noires et autres", signalée dans les NEWS), Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série, "une cruauté sur le chômage ambiant". [lire/voir la deuxième livraison] [lire/voir "Écrivains chez l’habitant"]

 

Offres 9 & 10

 

Le factotum bisexuel court vite. Il est sportif, va à droite, à gauche, fait des pieds et des mains ; il a le feu. Pour l’attraper, faut lui lancer son nom propre à la figure et pan ! Jouss, Maizoudon, Bolloni, Streff sont efficaces. Le type s’arrête net. Son nom l’assomme. Il y perd. Ça tangue. Il se floute. Dès qu’il a repris ses esprits il est jugé apte au travail. Par ici, ça commence. Il y a des colis à livrer, un livre à recoller, du grain à moudre et du vrac à trier. Quand il en a fini avec ça, la liste des choses à faire se renouvelle automatiquement et le factotum bi doit encore bricoler ici et là pendant des heures. Il n’a donc jamais un temps mort à lui (pas une minute pour penser à son suicide). Sauf la nuit. Et encore ! Car la nuit, le bougre est d’astreinte érotique : si son âme s’amenuise, son corps lui est corvéable. Il l’est dans sa totalité, comme dans ses parties (qu’elles soient pleines ou creuses, lisses ou rugueuses) : son dos tordu de fatigue n’a qu’à bien se tenir, et sa molle se raidir. On le sonne, il y va. Adieu au sommeil. C’est la fête : mais pas pour lui qui épuise ses forces, s’use les nerfs, bave et dilapide son capital-foutre. Le lendemain, il fait jour.

 

La doublure de proximité est au mieux un sosie, parfois une ressemblance frappante. Sinon, un simple air de famille fait l’affaire : les gens ne sont pas si physionomistes. Ah, vous êtes Mme Toller (ou Jaki, Rouma, Popino etc.), désolé, je vous avais pas reconnue ; asseyez-vous, la réunion va commencer. Et l’ennui dure des plombes. La doublure de proximité souffre et se sacrifie, là pour ça. Elle assiste aux enterrements, premières, vernissages, réceptions, va aux repas de famille, mariages, anniversaires, barbecues, soirées et autres chienlits entre amis ; elle est de toutes les corvées. Le métier est assez ingrat, sûr : il n’y faut pas trop d’ego. Il y a quelquefois des compensations. Quand la doublure fait des rencontres (écrivains, artistes, fous, ministres) : elle peut briller, plaire. Si elle veut elle couche. Elle boit du champagne ; on lui donne des drogues. Voyons Mme Bich (ou Frin, Jotti, Vida etc.), la cocaïne se met dans le pif, pas dans l’œil. Ah, il arrive aussi qu’elle voyage. Ces à-côtés ne sont pas rien. Ce qui rend amer le métier, ce sont les autres doublures : elles pullulent ! Avec ça, va savoir si tu côtoies quelqu’un ou son faux-semblant.

 

 

Offres 11 & 12

 

La femme sans histoire est écrivain. Elle écrit peu, court et léger disent ses détracteurs. Mes besoins est un livre de 80 pages, Le sursaut va jusqu’à 100. Cette relative brièveté est-elle une élégance ? Oui. Et non : ne rien écrire du tout est de fait plus élégant. Bref, outre le mérite d’écrire peu elle a aussi la réputation de ne pas se mêler des affaires d’autrui. Ainsi, double paraît chez la femme sans histoire l’idéal de discrétion, mais ce n’est qu’une façade. En réalité, elle écrit sous divers pseudonymes (Paul Granovitch ou Sandra Dhil, entre autres) des polars, des biographies cucus de Tartempions ou Pionnes à la mode et des romans lestes assez neuneus. Ces sous-livres alimentaires lui font honte, et aussi l’accaparent : il ne lui reste que miettes pour écrire autre chose, qu’elle puisse signer de son nom propre. Or, quand le temps manque l’énergie se dégrade, les idées sèchent. Si ses Besoins et son Sursaut avaient été des succès (tirés à 100 000, traduits en 25), elle n’en serait pas là. Faut-il qu’elle essaie une troisième fois ? Non. Publier un nouvel écrit de 60 pages intitulé J’y renonce n’apporterait rien. Femme sans histoire doit rester sans.

 

Le préposé aux poses est un employé de maison (un planqué, si on veut). Il se tient toujours prêt à intervenir. S’il n’est pas sollicité, il médite (il glande, disent les petites langues) ou entretient sa forme avec des gymnastiques zen. Son nom est court, monosyllabique (Ray, Bo, Kha, Fuz ou Py, par exemple) afin que son appel semble plus impérieux et partant que soit plus prompte la réaction du préposé. Kha au travail ! Vite ! Et M. Kha de surgir et de poser immédiatement là où on le lui dit papier peint, moquette, linoléum, parquet, carrelage, lambris, rideaux, plinthes, faux plafonds, vitres, serrures etc., et si besoin des pièges dans le jardin. En matière d’ameublement, il n’y a jamais urgence mais faire comme si plaît au préposé qui aime éprouver quant à son travail un sentiment de nécessité vitale. Et si la décoration était plus souvent regardée (disons-le) comme question de vie ou de mort, il y aurait moins de faute de goût. Le week-end, le préposé vaque. Il va au café ou à la patinoire ; il drague : ses loisirs. Si on le lui demande gentiment, il accepte de poser nu pour des peintres du dimanche homosexuels ; un aimable jeu exhibitionniste.

30 septembre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Faces & Profils des postes vacants (2/3)

 Tandis qu’il prépare son exposition à Ivry sur Seine ("Bêtes noires et autres", signalée dans les NEWS), Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série, "une cruauté sur le chômage ambiant". [lire/voir la première livraison] [lire/voir "Écrivains chez l’habitant"]

 

Offres 5 & 6

 

 

 

Le conseil en ingéniosité prend son temps. Il observe. C’est un intuitif. Il ne fait pas le malin. Sa discrétion ne se remarque pas. Si on le prie de se vanter, il dit son nom (Navas, Vican, Tessonne ou Masoulin) et ajoute : six ans chez Missa & Fakenzi, huit chez Rudenko-Bass & Poor, de gros cabinets; ça pose là l’expérience. Il faut ce bagage. L’ingéniosité est une fraîcheur d’esprit. Et aussi souffle, longueur, discipline, endurance : routines que l’éclair illumine, ça va de soi. Le conseil en ingéniosité travaille en indépendant, c’est-à-dire : bureau flottant, horaires libres, pas d’obligation de résultat, tarifs à la tête du client. Il n’a pas d’enfant, ni chien : pas son genre (ni non plus de parapluie). Il peut se saouler comme diable dans l’intérêt d’une affaire en cours, whisky de préférence. Il est un homme de l’ombre. Il intrigue. Il aime à combiner. Il configure et anticipe. Dans les meilleurs cas, il résout les énigmes et dénoue les imbroglios; s’il tombe sur un os, il trouve une solution, un plan B (ou Z). Pour cuire un contradicteur, il sait taper du poing sur la table tel un karatéka qui perd son flegme, sinon il est doux. Il n’a pas d’amis. Des clients, dit-il.

 

La gestionnaire d’infortune travaille beaucoup. Chaque matin, du lundi au samedi, son bureau se remplit de larmes : elle éponge toute la journée. C’est long, le malheur des autres. Mais elle a les nerfs solides et la tête claire. Elle fait ce qu’elle à faire : nager, toujours nager. Son nom peut être Lavissen ou Boulakka, plus sûrement Spoll, Quatretiaires, de Rubinsacq. D’ailleurs, peu importe son nom tant qu’il est propre : soit tant que la gestionnaire prospère à la loyale sur les déboires et revers de ses clients. Affairistes floués, gogos, divorcés sur la paille, humiliés, dupes, licenciés, laissés pour compte, déçus divers, ruinés, maudits et malchanceux : ils sont pléthore, les noyés. Et tous pleurent du sang, et paient pour une bouée; le naufrage est remis à plus tard. Ce défilé d’âmes cassées, pesant, pas drôle, la gestionnaire d’infortune y est habituée. Si elle a un trop-plein le dos, le soir, elle fume de l’opium et/ou va au cinéma. Même un mélo larmoyant lui remonte le moral, s’il finit bien. Le dimanche, elle se trouve un amant; c’est fiction là encore. L’amour, elle n’y croit pas. Des errements dont il faut se garder, dit-elle payée pour le savoir.

 

 

Offres 7 & 8

 

 

 

La directrice des parcs et jardins n’est pas dans son bureau, elle préfère le dehors. Son nom seul est plaqué-or sur la porte : Mme Berzou-Zalla (Garon, Mozin, Danty ou Jollinot sont bien aussi mais Berzou-Zalla est bien mieux). La directrice a des bottes, un ciré, des gants verts, son sécateur. Elle connaît le terrain. Si on la cherche, elle est dans les espaliers où elle surveille le bon déploiement des palmettes; sinon elle taille les buis ou les lauriers, ratisse et pousse brouette, toujours active. Rarement, elle ne fait rien ; c’est qu’elle est occupée à sentir le vent. Ensuite elle décide : plans d’eau inclinés, fontaines pétrifiantes, folies, grottes, kiosques et cabanes pour tous ; geysers, fourches patibulaires et labyrinthes pour les pervers et les dépressifs; suppression des aires de pique-nique et des parcours sportifs ; jogging interdit. Courir et suer sont des vulgarités, dit-elle. Pour le vélo, messieurs, il y en a d’appartement. La directrice est terrible, une ambitieuse ; elle impose ses vues et desseins. Si on lui résiste, elle bipe son adjoint qui est un mercenaire ou un aventurier (le genre fanatique). Il arrive, et la contestation s’éteint. Le mort est recyclé.

 

Le médecin parallèle ne soigne pas. Ou autrement. Disons qu’il réconforte. Il a une bonne tête. Pas de barbe. S’il s’appelle Samain, Levigoureux, Roux, Cheval, il inspire confiance. Sinon son nom est Zona ou Letueur : le malade n’y survit pas. Souvent le médecin parallèle a été radié des Généralistes ; il a commis trop d’impertinences, comme de soigner la cachexie avec un cache-sexe et le rhume avec du rhum. Il est donc un homme libre à présent. Quant à l’Ordre, dit-il, eh bien, que dents lui tombent et cul lui pèle dans un parfait parallélisme ! Le médecin non conventionnel ouvre un cabinet dans une rue discrète ; il fait aussi des visites dans les beaux quartiers où, à la demande, il peut s’incruster plusieurs jours, ou semaines. Il traite en priorité le collapsus et l’égratignure, l’otite, les pathologies lourdes, mais si urgence il donne les premiers soins, accouche, vaccine, euthanasie. Il est grand donneur sang et sperme. Et encore : rebouteux jusqu’au bout des ongles, acupuncteur, yogi, thalassothérapeute. Il a lu Le livre du Chat, il peut se dire psy, vétérinaire et égyptologue. C’est le médecin complet, ses diagnostics sont très recherchés.

25 septembre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Faces & profils des postes vacants (1/3)

Tandis qu’il prépare son exposition à Ivry sur Seine ("Bêtes noires et autres", signalée dans les NEWS de dimanche dernier), Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série, "une cruauté sur le chômage ambiant". [lire/voir "Écrivains chez l’habitant"]

 

FACES & PROFILS DES POSTES VACANTS

Offres 1 & 2

 

 

 

L’homme de chambre ne sort pas. Il a à faire. Souvent il s’appelle Bullers. Ou Debullers. Parfois Blers, Bouilly, Broux, Bozzi, Deberecks. Il change de nom selon les perspectives, l’humeur. C’est un subtil et un obstiné. Il sait ce qu’il veut, et jusqu’où il peut jouer sa tête sur son nom. Classique est son art de l’insolence : si on l’appelle il ne répond pas. Simple. Il garde la chambre. Il économise ses forces. Il n’aboie jamais. À son âge on est au-delà de ça ; le temps de la colère est passé. Maintenant l’heure est là, de rester seul dans la chambre, il y a tant de travail. Ranger, réparer, coudre, lessiver l’accaparent. Il doit aussi chauffer, tenir les comptes et répondre au courrier. Mmes Jafar, Zouten, Loupy, Drogo et Barinski lui adressent tous les vendredis des offres d’amour spéciales qu’il ne peut laisser sans réponse, quand bien même il les rejette; l’homme de chambre est célibataire, il doit soigner seul ses rigidités. De même s’il est malade plus sérieusement, il s’automédicamente. Sans ces lettres qu’il doit écrire, l’homme de chambre aurait un peu de temps libre. Il n’en ferait rien, mais il l’aurait. Il pourrait rire ou fumer. Des futilités, dit-il.

 

La femme d’extérieur couche dehors. Schlutchnapfell-Dossery (son nom à rallonge) n’y est pour rien car dans l’usage il s’abrège en Schlut et même en Chlou voire en Loute, Louze, Louloute, Loutie, Loutinette ou Lou-Doss. On reproche à ces diminutifs d’être plus bouffes que le nom qu’ils abrègent. En principe, le complet est exigible. Mais la femme d’extérieur voyage presque tous les jours, souvent sous un faux nom, Daffen, Got ou Bockerspil, et cela simplifie les complications ; les hôtels sont moins regardants. Ah, Mme Got, comment va etc. ? Parfois il y a une chambre libre, et la dispense de coucher dehors. On peut travailler, établir la connexion, téléphoner, faxer. La femme d’extérieur donne de ses nouvelles; elle est libre de circuler mais doit rendre des comptes. Ses rapports sont attendus et lus avec avidité. Elle agit comme agent. Elle renseigne, elle éclaire; elle connaît l’ombre et les non-dits de nos ennemis. On a confiance. Elle sait qui est qui : noms, surnoms et sobriquets. En cas d’attaque, elle rend les coups, donne du bec et de l’ongle, du sabre et du fouet; elle ironise ! Elle s’en sort toujours. Elle a un mental de sentinelle.

 

 Offres 3 & 4

 

 

La danseuse intermittente crée des solos d’appartement. Elle bouge vite et bien, sur des durées variables. Le format Flash est bon (deux minutes maxi), il secoue ; les autres, longs et interminables, sont des danses d’ameublement. Dans tous les cas, il faut plaire sans émouvoir, ni lasser bien sûr. L’artiste se produit ici et là (chambre, salon), tôt ou tard ; donc à pas d’heure. Autrement dit, elle danse quand ça lui chante. Ce privilège s’acquiert au prix de parfois consentir à des duos en coulisses avec des non-danseurs, homme ou femme. Pendant ses intermittences, la danseuse maigrit et perd en flexibilité ; bientôt elle fait une dépression, ou sa crise d’épilepsie. Elle se bave, l’œil lui tourne en rond, la jambe est roide, le dos arqué dangereusement. Ce spectacle n’est pas plaisant. Qu’on la pique au Dépakine ! disent les connaisseurs. Oui, une intraveineuse bien tassée. Et un prompt rétablissement. Car la danseuse est là pour donner corps à l’art, non à la médecine; on aime ses solos, moins ses convulsions. Si elle apporte des joies et fantaisies, elle peut être adoptée par sa famille d’accueil. La voilà casée. Elle n’a plus besoin d’un nom de scène.

 

Le clown en civil n’est pas drôle : ni gai ni triste. Il peut donner le change à l’occasion, et qu’on en vienne à rire de lui, mais au naturel il est neutre. Son nom passe-partout est fréquemment Dubois, Duc ou Durand ; Dugenou n’est pas neutre, Doc est rare. Soyons sérieux. Et soyons clair : Knoche et Krakcy sont des rigolos eux, en costume rayé savates chapeau mou : lui n’est même pas un nain. Il ne jongle pas non plus. Et il ne boit pas. Le clown en civil est un pédagogue ombrageux qui rase les murs et n’élève jamais la voix. Il a les sciences infuses (modèle Pic de la Mirandole) et peut parler quinze langues propres et figurées sans faire de grimace et sans dénaturer les idiotismes. Le nombre de ses élèves enseignés à demeure est peu élevé, une dizaine ; quatre ou cinq externes complètent l’effectif. C’est la belle vie, obscure et sans joie mais belle, malgré le bas salaire (et les élèves agités du bocal). Le clown en civil n’a jamais de vacances ; il doit fournir sans relâche équations, études et analyses. Le soir, pour se distraire, il fréquente des écuyères autodidactes et des dompteurs sadiques. Ça joue au scrabble ou ça fricote ; la nuit est courte.

21 septembre 2014

[News] News du dimanche

Après avoir appris par cœur la chanson circonstanciée de Mathias Richard et pris note de "LC mode d’emploi", vos Libr-événements présentés dans le détail : RV à la Bibliothèque Marguerite Audoux (Paris) avec les revues La Tête et les Cornes et larevue* ; Vincent Tholomé à Bruxelles ; Hors lits 14 à Marseille ; à Paris, Doubrovsky et Quélen/Waldman ; Daniel Cabanis à Ivry sur Seine.

 

UNE : chanson de Mathias Richard à entonner au boulot, dans la rue, dans les administrations, les médias, à l’Élysée…

L’État veut faire des économies,
L’Unédic veut faire des économies
EDF veut faire des économies
Les entreprises veulent faire des économies
Pôle Emploi veut faire des économies
JE VEUX FAIRE DES ECONOMIES
JE VEUX FAIRE DES ECONOMIES

Agence immo veut faire des économies
Ministère veut faire des économies
Quick Assurance veut faire des économies
Optic Center veut faire des économies
GDF, Auchan et la Mairie veulent faire des économies
JE VEUX FAIRE DES ECONOMIES
JE VEUX FAIRE DES ECONOMIES
JE VEUX FAIRE DES ECONOMIES
JE VEUX FAIRE DES ECONOMIES

 

LIBR-CRITIQUE mode d’emploi

â–º Libr-critique.com est un site qui se concentre sur les rapports entre littérature et sciences humaines, sur les écritures expérimentales actuelles ; plusieurs fois par semaine, vous sont proposées par des auteurs exigeants des chroniques et réflexions diverses, des créations et infos. Il n’a donc pas vocation à être éclectique, ni même à être exhaustif. [Notes autoréflexives sur la situation de LC]

â–º Parmi les works in progress en cours : Libr-@ction ; dossier sur la subversion ; "Manières de critiquer : le roman contemporain"…

â–º Chiffres : près de 1700 posts en 9 ans environ ; plus de 20 000 visiteurs uniques/mois ; le nombre de vues affiché par post remonte à septembre 2013, date de la refonte du site par Philippe Boisnard.

â–º Ne pas oublier d’utiliser la barre du haut (rubriques), en plus du moteur de recherche interne (en haut à droite).

 Libr-événements

â–º Jeudi 25 septembre à 19H, Bibliothèque Marguerite Audoux (10, rue Portefoin 75 003 Paris) : lancement de la revue La Tête et les Cornes.

"La parole doit traverser. Pour simplement s’envoler ou advenir. C’est pour cela qu’on la cherche jusqu’au bégaiement" (C. Sagot Duvauroux).

Dans ce numéro, entre autres : un extrait de Marc Perrin, "Spinoza in China", un entretien de poétique avec Caroline Sagot Duvauroux (l’étranger, acédie et lyrisme, etc.), une anthologie de poésie contemporaine coréenne…

La Tête et les Cornes, z : éditions, été 2014, 72 pages, 12 €, ISBN : 978-2-37128-008-3.

 

â–º C’est la 67ème saison des Midis de la Poésie (Bruxelles) : reprise, mardi 30 septembre, de 12h40 à 13h30, aux Musées royaux des Beaux-Arts, petit auditorium, rue de la régence n°3.

En compagnie du poète et performeur Vincent Tholomé, dans le rôle de conférencier, et Laurence Vielle, dans le rôle de lectrice pour illustrer ses propos.

Cette année, William S. Burroughs aurait eu 100 ans. Occasion rêvée de revenir sur un auteur qui, avec le temps, est devenu culte. Mais qui le lit encore ? Qui ouvre encore, de nos jours, un livre de Burroughs et le lit entièrement ? Il est possible de trouver sur le net un nombre invraisemblable d’anecdotes sur sa vie. Il est possible également d’y consulter de nombreuses vidéos où l’on voit, par exemple, l’auteur dégainer sa célèbre canne-épée, l’auteur fumer comme un pompier, l’auteur manipuler ses armes à feu. Des photos circulent également où on voit l’auteur entouré de personnalités célèbres, ses amis de la Beat Generation, musiciens et chanteurs rock, d’Iggy Pop à Patty Smith, en passant par Tom Waits. On pourrait discourir longtemps sur l’influence de Burroughs. Retracer comment, au fil du temps, il est devenu « quelqu’un qui compte ». Un « people », comme on dit de nos jours. On pourrait, a contrario, s’interroger tout aussi longuement sur le fait de savoir si, oui ou non, Burroughs est un auteur surfait, est un auteur important. Cela n’aurait que peu d’intérêt. Raterait l’essentiel. Ce serait oublier qu’au-delà des anecdotes et des chromos, Burroughs est avant tout un écrivain. C’est-à-dire quelqu’un qui écrit. Cette année, il aurait eu 100 ans. Occasion rêvée d’ouvrir quelques pistes, de replonger dans son écriture. De revenir sur ses enjeux. Sur la logique narrative singulière que ses textes instaurent. Sur la disponibilité d’esprit qu’ils requièrent et les raisons pour lesquelles, un jour, un homme, un écrivain, a décidé d’écrire des textes réputés illisibles plutôt que de se conformer au modèle narratif dominant. Deux ou trois réflexions, donc, pour tracer quelques pistes, pointer quelques balises possibles pour qui veut, aujourd’hui, rentrer dans l’une des oeuvres les plus singulière du XXième siècle.

 

â–º Mercredi 1er et jeudi 2 octobre 2014 : HORS LITS 14 MARSEILLE
"…nous exerçons nos désirs là où nous sommes…"



Depuis 2005, les soirées du réseau "Hors Lits" s’inscrivent dans une démarche sensible de réécrire l’intime en ouvrant des espaces alternatifs entre artistes, habitants et spectateurs. Ces événements, proposés en appartements se développent et s’exportent dans plusieurs villes (Montpellier, Bordeaux, Toulouse, Marseille, Rennes, Vevey, Barcelone, Beziers, Aix en Provence, Nantes, Nîmes, Paris, Bruxelles..) sous formes de "rhizomes d’artistes" rassemblés autour d’un concept commun : un parcours citadin guidé durant lequel les participants visitent 4 lieux de vies habités chacun par un acte artistique de 20 minutes.

Les 1 & 2 octobre, dans les huit salles, les petits groupes de spectateurs découvriront selon un double parcours proposé : Mathias Richard, Muerto Coco, Lauren Rodz, Vincent Lajus, Leonardo Montecchia, Lolita Morales, Trio Haïku, Elsa Decaudin, Élodie Rougeot, Lisa Reboulleau, Aliette Cosset…

Réservation indispensable et urgente (nombre de places réduit) : horslits.marseille@gmail.com

 

â–º Paris, jeudi 2 octobre à 19H30 : Quélen et Waldman.

â–º Vendredi 3 octobre à 19H30, Bibliothèque Marguerite Audoux (10, rue Portefoin 75003 Paris) : rencontre autour de larevue * 2014.

Dans ce numéro annuel, entre autres : textes de Dominique Quélen, Philippe Boutibonnes ; dessins drolatiques de Petr Herel ; "cases tête" de Typhaine Garnier… Ne manquez pas les curieux télescopages isotopiques de Jean-Patrice Courtois, provoqués par des échanges de propriétés : "Bientôt une population de composés chimiques habitera les glaces non éternelles en résidence principale […]"… "Seuls les atomes peuvent relever d’une politique de l’immortalité"… Pour notre plus grand plaisir, le catastrophisme surmoderne n’empêche pas l’humour d’affleurer : "Longtemps la chimie s’est couchée de bonne heure"… /FT/

larevue*, revue dirigée par Mathieu Nuss et Bruno Fern, été 2014, Julien Nègre éditeur, 140 pages, 15 €, ISSN : 2268-6320.

â–º Samedi 4 octobre à 19H, Maison de la Poésie Paris (Passage Molière : 157, rue Saint-Martin 75003 Paris) : à l’occasion de la parution très attendue du Monstre (Grasset, fin septembre 2014), causerie entre Serge Doubrovsky et Isabelle Grell autour de l’écriture du Je et de l’autre.

Présentation éditoriale. Ce "roman" est , par son contenu, son volume et sa forme, un ouvrage si extravagant, si unique en on genre, qu’il convient d’en rappeler brièvement la généalogie.
 Au début des années 1970,  Serge Doubrovsky commença la rédaction d’un ouvrage monumental qui, selon son auteur, devait jeter les bases théoriques de ce qui sera plus tard défini comme « autofiction ». Une fois achevé, ce manuscrit comptait près de 3000 pages et aucun éditeur ne consentit à le publier en l’état. Une partie, réaménagée, réduite à 450 pages, de ce livre parut néanmoins en 1977, sous le titre de Fils, après quoi son auteur dispersa aux quatre coins du monde le manuscrit non publié.
Isabelle Grell, chercheuse et spécialiste de l’œuvre de Serge Doubrovsky, entreprit de rassembler pieusement ces pages, de recomposer le tapuscrit originel qui, augmenté d’une double préface, est publié ici. L’aspect torrentueux de ce "texte retrouvé" rendait délicate une publication classique: Grasset a donc choisi de reproduire ce manuscrit, tel quel, et ce parti-pris éditorial a semblé d’autant plus légitime qu’il est en affinité avec le projet littéraire de Serge Doubrovsky.
 Voici donc, à l’état brut, un texte craché, originel, véhément –  rigoureusement fidèle aux stratégies de l’autofiction.

â–º Ivry sur Seine, les 4 et 5 octobre : expo Daniel Cabanis.

23 janvier 2014

[Création] Daniel Cabanis, Écrivains chez l’habitant (3/3)

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Où l’enjoué Daniel Cabanis déjoue le topos "Maisons d’écrivains"… avec ici le même irrésistible humour ! [voir la précédente livraison]

 

Bénéficiaire n° 5

 

Une année chez Mlle Varoux, 13 rue des Espagnols à Gonnes-sur-l’Odon

 

Bertrand Marlich, bilan

En débarquant chez Mlle Varoux, j’ai su tout de suite que Gonnes-sur-l’Odon ne serait pas une fête. Quel bled ! L’Odon est un égout. La rue des Espagnols n’a rien d’espagnol. Tromperie, saleté partout. Et même, Mlle Varoux, celle qui m’avait ouvert la porte, n’était pas la véritable Mlle Varoux mais sa belle-sœur, c’est-à-dire Mme Varoux, la femme du frère de la vraie demoiselle Varoux. (On m’a dit que ce frère faisait son militaire en Afghanistan, j’ai pensé Ça fait loin.) Mlle Varoux, à l’instant où j’ai toqué chez elle, était à l’entresol occupée avec des appareils à se faire sa dialyse à domicile, ce qui la pauvre l’avait empêchée de m’accueillir en personne. Ça doit être l’écrivain ! a gueulé sa belle-sœur en m’ouvrant, armée de son chien ; un de ces chiens agressifs à tête de cul dont la simple vue m’a fait froid au même endroit. Courage. J’ai reculé avant d’entrer. Telle fut mon arrivée chez l’habitant à Gonnes-sur-l’Odon, pas glorieuse ; et ça sentait le frit dans le couloir. La suite, pas mieux. Bref, les conditions n’y étant pas, Les Putains surgissantes, le gros roman salé-suave que j’étais venu écrire ici, je n’ai pas pu ; rien à faire. J’ai dû me rabattre sur Don Saladier de la Vega, projet de moindre envergure, un pastiche de Zorro sur fond de scandales dans le milieu de la restauration industrielle (oui, une pitrerie indigne de moi, je sais). J’en ai écrit une centaine de chapitres sur les cent soixante prévus. Je les lisais au fur et à mesure à Mlle Varoux, pendant ses heures de séances, pour lui faire passer sa dialyse. Ça l’amusait, moi un peu moins mais la sensation d’être utile (rare pour un écrivain) compensait. Il y a eu entre nous comme une complicité. Elle m’a fait ses confidences, que sa belle-sœur était une salope, le clébard une horreur. J’ai dit Y a qu’à les empoisonner ! Elle a ri. Le lendemain, on a reçu la nouvelle de la mort du frère, tué en Afghanistan. La belle-sœur, elle n’en a pas fait une maladie. Peu après, j’ai empoisonné le chien. Ainsi va la vie à Gonnes.

 

 

 Bénéficiaire n° 6

Une année chez M. et Mme Perrucci, 80 rue de la Halle-Duissert à Lupignac-le-Château

 

Julia Boumester, bilan

Je suis arrivée en octobre chez les Perrucci, à Lupignac-le-Château. Je voulais écrire Les Maîtres de l’Échelle, un roman compliqué auquel j’avais beaucoup réfléchi et dont j’espérais me libérer à la faveur de cette retraite à la campagne. Mais à peine ai-je été installée que Mme Perrucci est venue m’annoncer qu’ils partaient en voyage. Elle m’a dit Julia, le tour du monde ! On vous trouve très sympathique, on vous laisse la maison. Ils m’ont donné leurs instructions pour le courrier, les chats, les plantes, etc., et ils sont partis. Des malins, ces Perrucci ! Je ne leur en ai pas voulu. Il n’empêche que très vite la solitude a commencé à me tourmenter; j’ai senti venir la déprime et s’enliser Les Maîtres de l’Échelle. Début novembre, pour me distraire, je suis allée visiter le château de Lupignac; très joli, beaux meubles, quelques tableaux intéressants, jardin à la française, et j’ai eu l’occasion de faire la connaissance du propriétaire, M. Gauin des Hons, Charles. De la classe, physique physique, idées impertinentes, humour anglais. On a sympathisé jusqu’à tard dans la nuit. Le lendemain, il m’a offert de rester au château. J’aurais bien dit oui. J’ai dit non. Mais je suis restée. Je me sentais liée par mon contrat ÉCRIVAIN CHEZ L’HABITANT et l’enjeu du texte à écrire, Charles a fait le nécessaire pour lever cet obstacle ; un dispositif double, je dois dire irrésistible. D’abord, il a recruté un gardien qu’il a posté chez les Perrucci, ensuite un nègre (parisien !) pour rédiger Les Maîtres de l’Échelle à ma place. Et voilà. J’ai pensé Quitte à passer un an à Lupignac, autant vivre au château. Les premières semaines, l’oisiveté en valait la peine. C’est ce qu’il m’a semblé. Charles, mordu, amouraché, me faisait passer le temps avec ses nombreux jeux et jouets érotiques (ses cages, son donjon). Je n’ai jamais eu autant de plaisir à m’ennuyer qu’avec lui. En février l’envie de travailler est revenue, et j’ai écrit Le Chartreux de Lupignac en six mois. Charles l’a lu fin août : il a assez aimé.

2 janvier 2014

[Création] Daniel Cabanis, Écrivains chez l’habitant (2/3)

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Où l’enjoué Daniel Cabanis déjoue le topos "Maisons d’écrivains"… avec ici un irrésistible humour ! [voir la précédente livraison]

Bénéficiaire n° 3

Une année chez Mme Bassi, 55 rue de l’Arbre-aux-Pendus à Saint-Cyran-le-Bégaude

 

Matthieu Barnaut, bilan

Je suis venu à Saint-Cyran-le-Bégaude avec un projet de roman intitulé tantôt Dégoûté supérieur tantôt Le Gel de mes relations avec les tièdes, deux titres provisoires aussi tartes l’un que l’autre en attendant de trouver le bon ; j’avais pensé aussi à Le jus de souffrance ou La gousse de douleur qui n’étaient pas mieux, Mémoires d’un arriviste en retard me plaisait assez mais se trouvait en nette contradiction avec le réel (Saint-Réel), et donc était caduc, car mon train est entré à l’heure en gare de Saint-Cyran où l’exacte Mme Bassi m’attendait. Ensuite elle m’a fait visiter les environs. C’était un dimanche, la campagne, les rivières et cascades, l’air pur, l’ombre des arbres, tout était trop beau pour moi ; ça faisait vacances alors que j’étais là pour un travail, ça m’a troublé, j’ai dit Si on rentrait que je m’installe, elle a dit D’accord mais je veux pas avoir d’ennui avec les voisins, on dira qu’il est mon mari. Je n’ai pas cherché à savoir et n’ai rien su de l’existence ou pas d’un légitime, un an durant, moi j’ai été M. Bassi. Cette situation avait ceci de jouissif que madame était, la nuit, une épouse très portée sur ses devoirs, mais aussi de lourd que le reste du temps j’étais astreint à jouer le mari présent dans les circonstances de la vie de tous les jours où elle avait cru bon de s’impliquer et elles étaient nombreuses : sportives, culturelles, écologiques, citoyennes, éducatives et charitables. Je ne dis pas que le rôle de ce M. Bassi surgi du néant et imposé à tous n’était pas amusant parfois mais il m’accaparait et je voyais mourir au fil des jours le roman pour lequel j’étais ici venu écrire chez elle. Je me suis plaint, j’ai déploré cette petite mort en moi de l’écrivain (sic). Elle a ri. Elle a ri avec une telle force, une telle santé, que je me suis senti hors sujet avec mon affaire de roman et mes scrupules. J’ai su que je n’écrirais rien et j’ai continué à faire le mari jusqu’à la fin de mon séjour. Sous un titre tel La folle de Saint-Cyran, ça pourrait donner une histoire, peut-être.

 

 

 Bénéficiaire n° 4

Une année chez M. Dudestet, 16 rue des Cassonniers à Dochelles-en-Baronnie

 

Nathalie Bressan, bilan

Mon projet d’écrire Vivarium Hôtel, un roman de format long, tranquillement, loin de tous soucis, projet pour lequel j’avais accumulé des tonnes de notes et préparé plan, programme, cahier des charges et feuille de route : il a capoté dès le début de ma résidence chez M. Dudestet. Ce type m’a dissuadée. Je ne sais pas comment il a fait, si son intention était bien celle-là, mais il m’a convaincue de renoncer à Vivarium Hôtel, un roman stupide a-t-il dit après que je lui en ai décrit la visée et lu plusieurs fragments ébauchés, un roman qui ne méritait pas qu’on l’écrive. D’habitude je ne me laisse pas impressionner et pourtant je l’ai été. M. Dudestet était calme, posé. Ce qu’il disait était précis et articulé. Il était de toute évidence connaisseur de la chose littéraire. J’ai été sciée quand il m’a fait voir qu’il existait déjà deux gros romans traitant du même sujet, Blattes de William Trandy et Le grand Sordo d’Aline Roy, et qu’un troisième serait vain. Je reconnais que la description entomologique des occupants d’un petit hôtel de quartier, leurs têtes molles et corps gluants, leurs vies minuscules, c’est sans intérêt. J’aurais pu m’en apercevoir plus tôt, je n’avais rien aperçu. Il m’a fallu ce dépaysement ici, à Dochelles-en-B., pour comprendre que le roman hôtelier n’est que sociologie du pauvre, idiotie, ou cynisme, quels qu’en soient l’angle et l’approche, et que sur ce sujet si le documentaire convient tout romanesque est ridicule. Étrangement, la ruine, ou l’avortement, de mon Vivarium Hôtel ne m’a pas affectée. J’ai pensé Affaire classée. M. Dudestet m’a demandé ce que je comptais faire, si j’avais un plan de rechange. J’ai dit Rien, pas de plan; et je vais quand même pas écrire des poèmes. Il m’a dit qu’il serait malsain de rester une année à Dochelles sans rien faire, que le risque était de devenir alcoolique et/ou prostituée. J’ai dit OK je vais réfléchir à un autre projet. J’ai réfléchi à un Les Bras ballants, puis à un Art de végéter, mais en définitive je n’ai rien écrit.

14 décembre 2013

[Création] Daniel Cabanis, Écrivains chez l’habitant (1/3)

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Où l’enjoué Daniel Cabanis déjoue le topos "Maisons d’écrivains"…

Bénéficiaire n° 1

Une année chez M et Mme Maulet-Kenzi, 28 rue des Flettes à Bar-sur-Moussy

 

Jean-Bernard Caume, bilan

J’aurais pu écrire Ma veuve abusera, un roman policier que j’avais gambergé, si les choses, ah les choses, les choses, les choses. Elles se sont mal présentées. Bar-sur-Moussy, c’est mort. Une bourgade, comment dire, ce qui étonne c’est son taux de suicide anormalement bas. Les Maulet-Kenzi, mes logeurs, étaient anormaux eux aussi, et bas, je le dis clair, je l’affirme, qu’on en juge, et difficile dans ces conditions d’écrire quoique ce soit, même Ma veuve abusera dont le canevas était pourtant fin prêt (un peintre maquille son suicide en sorte que sa femme, accusée d’assassinat, écope de dix ans de taule; quand elle sort la cote du peintre a bondi, la voilà riche, comme prévu elle devient sa veuve abusive); ce roman donc (est-ce vraiment un polar ? on dirait un roman d’amour), bref je n’ai pas eu la tête à l’écrire. Les Maulet-Kenzi étaient un couple d’affreux qui ne se parlaient qu’en aboyant, se castagnaient à la dure quand les aboiements ne suffisaient pas et se sont jetés sur moi les crocs en avant la seule fois où j’ai essayé de m’interposer. Ils se haïssaient, gentiment. Quand j’ai débarqué chez eux ils m’ont fait fête, j’ai bientôt compris pourquoi. Un auteur de polars, ils se sont dit, une aubaine; et chacun à son tour ils sont venus me demander de leur fournir un scénario de crime parfait visant l’autre. Sous le sceau du secret bien sûr. J’ai dit non. Ils ont insisté. En professionnel consciencieux j’ai fini par me piquer au jeu. Lui étant gardien de nuit chez SMOLI Matériaux, elle vacataire l’après-midi à l’Hospice St-Goubert, j’ai pu organiser au mieux mon travail. La nuit j’étudiais avec elle la faisabilité de la mort du type, et l’après-midi avec lui celle de sa femme. Je le dis en vrai, ce cas m’a passionné. Trouver une solution élégante à ce problème de double crime parfait a été un défi extraordinaire. Ça m’a occupé au point que Ma veuve abusera est sorti mort de ma tête; je n’y ai plus pensé. Si tout se passe bien L’Énigme des Maulet-Kenzi aura lieu en mai.

 

  Bénéficiaire n° 2

Une année chez M. Loubertin, 142 rue de l’Aspirant-Gault à Tramons-les-Mines

 

Lyse de Mégalières, bilan

La veille, l’avant-veille de mon départ pour Tramons-les-Mines, j’ai appris que je venais d’obtenir le Prix Veuve Cheury-Bouyers pour La Fonction de muse, mon quatrième roman, récompense imprévisible, et qui a été la cause, semble-t-il, de l’accueil glacial que m’a réservé M. Loubertin, mon logeur, quand je suis arrivée chez lui. Il était fâché, long de la gueule, avec des regards petits. Il m’a dit Ici on n’aime pas les bêcheuses. J’ai dit Je n’en suis pas. Il a dit C’est quoi ce prix. J’ai dit Quoi quel prix. Il a dit Faites pas l’idiote. J’ai dit Aah le Veuve Cheury, je vais en recevoir, on m’a dit cent bouteilles, on les boira ensemble. Il s’est radouci. Pas un mauvais type finalement ; un brin de sottise, beaucoup de préjugés. Il a eu quelques jours encore des réticences, puis il m’a adoptée. J’ai eu la paix. J’ai pu commencer à rédiger Vieux Werther, mon cinquième roman. C’est l’histoire d’un homme de soixante ans tombé amoureux d’une caissière de supermarché, en province, laquelle caissière est la fiancée du chef du rayon Liquides-Vins-Spiritueux. Je passe les détails. Il y en a d’assez piquants. Ça se finit mal pour le vieux Werther ; il boit, saoule, fait coma éthylique et meurt. Un suicide évidemment (tout le monde avait compris). Je suis arrivée mi-décembre chez M. Loubertin, en mars mon roman avait bien avancé, plus de cent pages ; la suite s’annonçait sans problème. Un soir, j’ai offert à M. Loubertin de boire une coupe de Veuve Cheury-Bouyers avec moi (j’en avais reçu vingt cartons qu’on avait stockés à la cave). Il m’a dit Euh. J’ai dit Quoi. En fait, il n’y avait plus de champagne, M. Loubertin avait tout bu seul, seul dans sa maison, sans joie, sans fête. J’ai demandé des explications. Je les ai eues. La vérité était que M. Loubertin vivait au jour le jour une passion semblable jusqu’aux moindres détails à celle du vieux Werther de mon roman. Tout y était vrai. M. Loubertin était mon personnage. Il allait mourir s’il ne se passait rien. J’ai arrêté d’écrire.

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