Libr-critique

6 novembre 2008

[Revue] TINA n°1

  TINA, There is no alternative —  Littératures, n°1, ed. è®e, 190 pages. ISBN : 978-2-915453-58-5. 10 € [blog TINA].

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5 novembre 2007

[Livre + chronique] La nuit je suis Buffy Summers de Chloé Delaume

  Chloé Delaume, La nuit je suis Buffy Summers, éditions è®e, 121 p.
ISBN : 978-2-915453-39-3 // Prix : 13 €.
[site des éditions è®e]

[4ème de couverture]
L’hôpital psychiatrique dans lequel vous séjournez est en proie à l’agitation. Vos voisins de cellule sont fébriles, le personnel soignant tendu; les rumeurs se répandent, les incidents se multiplient. Vous ne voyez pas le rapport entre le trafic d’organes orchestré par l’infirmière et la dénommée Buffy Summers aka la Tueuse, héroïne de série télévisée. Pourtant vous allez devoir enquêter, survivre, et peut-être même sauver le monde. Enfin si vous êtes prêt à jouer.
Après Corpus Simsi et Certainement pas, Chloé Delaume poursuit son exploration du jeu en littérature. S’inspirant des traditionnels livres dont vous êtes le héros, La nuit je suis Buffy Summers est un roman interactif où humour, fantastique et détournements littéraires proposent au lecteur de singulières pérégrinations en terre d’amnésie.
Chloé Delaume est née en 1973. La nuit je suis Buffy Summers, est son 13ème livre.

[Notes de lectures]
Tel que l’énonce la 4ème de couverture, Chloé Delaume par ce nouveau livre, poursuit une mise en question du jeu en litérature. Mais cette mise en question, comme je vais le montrer ne tient pas seulement à la simple référence aux principes ludiques, ou à l’implémentation de certaines formes, mais est le lieu de mise en relation de la littérature et de certains enjeux politiques et sociaux contemporains et ceci à travers de la multiplication d’horizons référentiels. La nuit je suis Buffy Summers est ainsi non pas seulement une reprise du livre dont on est le héros, mais un ensemble stratifié de mises en jeu qui ouvre des niveaux d’analyses distincts.

Implémentation de formes et stratégies d’impact :
Les livres dont on est le héros ont un fonctionnement particulier que l’on retrouve, aussi entre autre dans les jeux vidéos, mais qui d’une certaine façon était déjà présent dans la littérature policière à suspens qui est aparue avec la fin du XIXème siècle, même si le lecteur est simplement passif face à une linéarité vis-à-vis de laquelle il ne peut inter-agir. Ce fonctionnement est celui d’un schéma narratif classique, mais qui va être incarné par le lecteur : 1/ tout commence par un commencement problématique (mise en en situation, contextualisation), 2/ ensuite le récit se compose en moments qui sont les étapes de résolution du problème initial (ces étapes elles-mêmes peuvent être réfléchies en des séquences spécifiques qui permettent des rebondissements, tel que l’analyse dans son schéma narratif Jean-Michel Adam), 3/ Il y a une résolution qui vient achever le récit. Mais dans le cas de schémas non-liénaires, la résolution peut être multiple, peut aussi intervenir à des moments du schéma général différent. Par exemple ici avec le livre de Chloé Delaume, on peut mourir d’emblée.
Cette logique d’enchaînement narratif, par séquences, par situations, dont il faut résoudre les énigmes ou bien les difficultés implique une forme d’attention exacerbée de la part du joueur. Ce qui fait la force des jeux par étapes, c’est que chaque étape se donne comme une situation d’enjeu pour la conscience. Celle-ci est prise par la circonstance, car elle cherche à passer à l’étape suivante. Le livre de Chloé Delaume joue de ce ressort.
Toutefois, ce jeu elle l’interroge : comment se construit le sujet qui joue à travers cette mise en jeu par étape ? Dans le didacticiel, elle donne des pistes de lecture : nous ne sommes pas dans une auto-fiction, mais une forme "d’auto-fiction collective". Ce qui se joue, plus que d’être dans un hopital psychiatrique, c’est bien une forme d’inter-action avec le magma collectif du monde qui nous entoure, de la réalité dans laquelle nous sommes en tant que sujet se prêtant à un jeu. C’est pour cela qu’elle explicite le fait que ce jeu, ce n’est pas tant avec sérieux qu’il faut y jouer que dans une forme consciente de ce qu’il est possible de voir dans le jeu : "l’image du jeu est sans doute la moins mauvaise pour évoquer les choses sociales".

Un décor psychique : le labyrinthe référentiel :
Dans le didacticiel, Chloé Delaume explique que nous faisons face à une forme labyrinthique. Cela pourrait paraître surprenant, tant l’aventure est mince, peu densifiée, par rapport à nombre de livres dont on est le héros. En quoi alors s’agirait-il d’un labyrinthe ? Celui-ci n’est pas constitué de l’aventure, en tant que narration des actions que le narrateur a accaomplir, mais ce labyrinthe est construit sur les références. En effet, la véritable aventure du narrateur, n’est pas dans cet hôpital, mais dans les multiples références qui ponctuent, emplissent. Quel est le sens de ces références ? 
On pourrait les classer en trois types : celles qui renvoient à des oeuvres de fictions, celles qui renvoient à la réalité, notamment politiques et celles liées à des théories philosophiques ou psychiatrique. Trois types de liaisons référentielles donc. [1] Les premières concernent les fictions : la série des nombres qui sont la clé de Lost, la femme à la bûche de Eraserhead Brazilt de David Lynch (part. 15), Soleil vert de Richard Fleisher (part. 29), Buffy Summers elle-même, dont on peut retrouver une lettre cachée dans un plancher part. 13) ce qui renvoie à la série Heroes, mais aussi en définitive, de Terry Gillian (part.59). [2] Au niveau des références à la réalité : ce qui domine est une critique de la société de la spectacularisation, au sens où la réalité politique est elle-même pensée dans cette fiction, sur le même plan que la fiction. Les références choisies ne le sont pas au hasard : que cela soit l’élection de Schwarzenegger en tant que gouverneur de la Californie, ou bien que cela soit le discours de Sarkozy sur la délinquance sexuelle liée à un problème génétiquen"J’inclineras pour ma part à penser que l’on naît pédophile et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie […] Les circonstances ne font pas tout, la part de l’inné est immense" ou encore ce qu’elle avait déjà mis en perspective dans J’habite la télévision : la déclaration de Patrick Le lay sur la part de cerveau disponibleOn retrouve cette mention à plusieurs reprises dans l’aventure, notamment dans un épique combat, plein d’humour (part.45) où nous devons parer les trois combos des Néantisseurs
Combo 1 : BHL – sa femme – sa revue.
Combo 2 : le point de regard d’un candidat de la Star Académy – le temps de cerveau disponible d’un électeur de la star académy – l’avènement du groupe endemol à l’échelle planétaire.
combo 3 : le ressenti d’un corps féminin exposé à un écran publicitaire de six minutes trente secondes en période pré-estivale, attendu que ce dernier s’achève sur un spot consacré à des protèges-slips fraîcheur
. La troisième dimension, permet de ressaisir dans une sorte de dialectique les deux premières en les posant dans une dimension problématique. Cette dimension référentielle est textuelle. Le stratagème de Chloé Delaume est d’amener le personnage à faire des recherches dans une bibliothèque.Mais ce qui domine, comme figure tutélaire philosophique n’est autre que Nietzsche, notamment à travers le rappel de sa crise de folie (part. 37).
L’aventure qui redouble celle du personage est alors celle de notre conscience face aux références. Chloé Delaume ici encore fait preuve d’intelligences dans l’entrelacs des pistes qu’elle sème tout au long des pages. Si certaine sréférences sont immédiatement visibles, d’autres se cachent, son seulement esquissées. La demeure psychique de ce livre dont st le héros n’est plus alors cet hôpital psychiatrique, mais notre culture et des différents niveaux de réalité.

Enjeu ultime : la défictionnalisation de la conscience
Ce n’est sans doute pas pour rien qu’Éric Arlix, le directeur des éditions è®e a publié ce titre : l’axe de recherche de ce travail de Chloé Delaume croise, en un certain sens, ce qu’il avait tenté notamment avec Et Hop ! publié aux éditions al dante. S’il y a bien une logique post-situationniste comme préalable, cependant le jeu que nous amène à expérimenter Chloé Delaume, est celui de la déspectacularisation de la réalité. Ainsi, venir incarner un personnage doit conduire à percevoir, en quel sens notre réalité est peuplée de personnages de fictions, et que c’est bien ce peuplement qui cause la difficulté de perception des hommes face à ce qu’ils rencontrent : "À trop faire de passerelles entre le monde réel et son autre côté, ça a créé des failles dans le dispositif". C’est pourquoi, peut-être que ce que tente d’exprimer Chloé Delaume, c’est que nous ne pouvons nous construire qu’à partir de nous-même, nous somme seul pour affronter notre "béance intérieure",  et que si nous souhaitons nous-même nous incarner comme personnage de fiction, sorte de fantôme de série, nous serons alors les otages de la représentation tenue par autrui, parce que "personnage de fiction, c’est la mémoire des hommes qui nous maintient en vie au-delà de nos aventures".

Ce nouveau livre des éditions è®e est à découvrir tant par l’originalité de sa forme qu epar rapport aux multiples niveaux de jeux qui opèrent dans le texte. Seule critique : le style, parfois ampoulé, un peu maniéré de Chloé Delaume pourra paraître un peu rebutant au début, mais dès que l’on entre dans l’aventure, on oublie ces multiples maladresses pour se laisser entraîner dans le sens même du texte.

[FAQ de La nuit je suis Buffy Summers]
[Article de Dominiq Jenvrey sur remue.net]

25 juin 2007

[Chronique] Chloé Delaume ou l’alteregographie

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , — Fabrice Thumerel @ 9:10

L’Espace Delaume chloe delaume par adrian smith En une dizaine d’années, avec pour rampe de lancement la revue EvidenZ, qu’elle a fondée en 1999 avec Adrian Smith et Mehdi Belhaj Kacem (son mari jusqu’en 2002), à 34 ans et treize livres publiés, Chloé Delaume s’est déjà fait une position, notamment après le succès du Cri du sablier (Farrago/Léo Scheer), qui a obtenu le prix Décembre 2001. Elle s’est donc fait un nom par une activité littéraire qu’elle a choisi de placer sous les meilleurs auspices : Nathalie Dalain a en effet emprunté son prénom à l’héroïne de L’Écume des jours et son patronyme à L’Arve et l’Aume d’Antonin Artaud – sans doute pour se recréer par et dans l’écriture après le drame familial : à dix ans, elle assiste à la terrible mort de ses parents, le père tuant la mère avant de se suicider. Et dans l’état actuel du champ, toute place est corrélative d’un espace médiatique – plus ou moins important, plus ou moins visible. De ce point de vue, Chloé Delaume fait partie des privilégiés : reconnue par la critique journalistique, collaborant avec diverses maisons d’édition et avec France Culture (pièces radiophoniques), elle gère en outre le blog de l’émission Arrêt sur image (France 5, Daniel Schneidermann) et son propre site, très prisé, www.chloedelaume.net. Faut-il pour autant, comme le font certains, la rejeter d’emblée dans le pôle commercial ? Ce qui est certain, c’est que, dès son premier succès, celle qui avoue ne pas être incommodée par le dévoilement partiel de son intimité se révèle sans concession pour les productions semi-commerciales, estimant que "la littérature n’est pas faite pour être divertissante" et que l’autofiction à la mode ne relève pas de la littérature, mais "du quotidien version trash mis en forme de façon très cavalière sous prétexte que seul le sujet compte" : "on s’est retrouvé avec un phénomène, créé de toutes pièces par cette "troisième colonne", de livres très bien faits question marketing…D’abord, ils touchent le grand public parce que ce n’est pas difficile à lire, que c’est du "je fais-ci, je fais-ça", qu’il s’agit d’autofiction, de types qui vont dans des boîtes ou des restaurants branchés et citent parfois nommément des personnes qu’on voit à la télé ou qu’on entend à la radio. Ils touchent bien sûr leur propre milieu, et ils touchent l’intelligentsia parce qu’ils expliquent que c’est un nouveau courant littéraire et que c’est là que ça se passe aujourd’hui, avec les médias pour soutenir leurs dires" (www.zone-litteraire.com, 2001). La Passion Delaume delaume2.jpgAvec La Dernière Fille avant la guerre [voir la présentation ici], dont le titre reprend celui d’une chanson d’Indochine(cf. p. 113), le problème est directement lié au sujet : l’addiction au groupe de rock français que subit l’écrivaine et performeuse depuis l’âge de dix ans…D’où quelques effets notoires: "Je ne fonctionnais plus que par analogies […]. J’avais de soudaines pulsions, des tics incontrôlables, un besoin viscéral de citer Indochine à longueur de journée" (81). "J’écoute Indochine pratiquement tous les jours, et cela depuis vingt-trois ans. Il me faut une nuit au casque toutes les trois semaines, sinon je deviens agressive et je me mets à chanter toute seule […]" (84). "[…] nous sommes écho rituel, chouettes hulottes sous hypnose dès qu’il [Nicola Sirkis] prend le micro. Nous scandons également Indochine clap clap clap et cela ad libitum à l’aurore du rideau , puis quand viennent les rappels" (100). "[…] je n’habitais pas mon corps mais la télévision toute l’année 2005" (108). Tels sont les symptômes de celle qui, "suite à un incident biographique majeur" (94), est assignée à demeure dans un territoire particulier, qui comprend des lieux, des chansons et des concerts cultes, mais aussi des fans, parmi lesquels la Communauté de l’Est, créée en 1986 par des inconditionnels, "dissidents du fan-club, dont ils dénonçaient le manque de ferveur" (49). Puisque "la viandasse est conditionnée", toute la difficulté est de se désintoxiquer, de se déterritorialiser quand son propre territoire est un no man’s land: "comment s’amputer la mémoire, […] y compris collective" ? "Il ne s’agit pas de faire un deuil, il s’agit de se dégorger. D’une partie de soi, mais pire encore. De son propre Never Never Land" (105). La narratrice craint d’autant moins d’avouer cette Passion qu’elle emboîte le pas à de prestigieux aînés : Guyotat, par exemple, qui "avoue Balavoine", sans en être "perturbé" (91). On songe également à Annie Ernaux, qui, de Passion simple (1992) à Se perdre (2001), n’hésite pas à évoquer son côté midinette ; attaquée par une partie de la critique, elle réplique en dévoilant le présupposé de leur discours : "il est impossible – ou inadmissible – que je lise l’horoscope et me conduise comme une midinette. "Je" fait honte au lecteur" (Journal du dehors, Gallimard, 1993, p. 19). Au reste, le ton cru et le prénom Anne (le Moi ancien de Chloé) rappellent les premiers textes de l’auteure consacrée. Le motif de la honte également (cf. pp. 75, 89, 101 et 111), et ce genre de remarque, peut-être, sur la différence sexuelle : "Si les femmes éprouvent quatre fois plus souvent le besoin de diminuer de 40 % la sensation de tristesse ou de colère que les hommes, ce n’est pas parce qu’elles représentent 91,2 % des corps violés en France, que l’écart des salaires est de 37 %, ni que les instances marketing du biopouvoir les invitent à utiliser d’urgence des Tampax à la fleur tellement elles daubent les pauvres, mais à cause d’une hormone, la prolactine, qu’elles produisent davantage de que les couillidés" (74). Les pactes Delaume delaume3.jpgCela dit, le trauma qui constitue la tache aveugle de son écriture n’est pas de la même nature : la tragédie familiale – dont la date, 1983, sert de point de départ au corps du texte – n’est ici liée, comme chez l’auteure de La Honte, ni à la disparition d’une soeur aînée qu’il a fallu remplacer, ni à la tentative de meurtre du père sur la mère. Il en va de même pour sa posture autobiographique : il s’agit, non pas de rendre compte du vécu social et familial selon une éthique et une esthétique du neutre seules considérées comme authentiques, une démarche heuristique baptisée "autosociobiographie", mais, au moyen d’une écriture polyphonique et polymodale, d’un état de dépendance psychosomatique (syndrome de la groupie), d’une monomanie individuelle et collective. Pour singulière qu’elle soit, cette auto-analyse n’en a pas moins une fonction thérapeutique : après "le syndrome de déréalisation" et l’échec de la collaboration avec Nicola Sirkis en 2005, la valeur vicariante du chanteur n’a pu en effet que se déplacer dans l’écriture, avec pour mots d’ordre "dérougir mes hontes", "réconcilier les moi qui s’écharpent au-dedans", "donner un sens, une cohérence" aux "volumes de vie" (109). Plus précisément, afin de restaurer son intégrité identitaire, la jeune orpheline contracte un "pacte d’écoute" (99) avec un premier alter ego, le chanteur vedette d’Indochine, puis un contrat autofictif avec un second, interne celui-là, dont la mission est de venger sa vie par la fiction. Ce dernier cas offre un intéressant avatar de la fameuse distinction entre moi social et moi littéraire. Ainsi avons-nous affaire à une double métamorphose : Miss Aphasie devient Miss Paramount, puis Chloé Delaume. La majeure partie de La Dernière Fille avant la guerre repose sur ce dialogue conflictuel entre un "ancien moi du dedans" (13) et un écrivain qui, exproprié pour avoir failli à sa mission, réussit néanmoins à renverser les rôles pour critiquer cette nouvelle parole auctoriale. Ce dédoublement n’est pas nouveau dans l’oeuvre de Chloé Delaume, qui, persuadée qu’"aucun soliloque ne permet d’avancer, d’accoucher de soi" (entretien déjà cité), a donné au Cri du sablier la forme d’un échange entre deux voix, le Moi et son "autopsy". Et bien évidemment ne peut manquer de venir à l’esprit le dispositif mis en place par Nathalie Sarraute dans Enfance (1983). Cependant, comme dans Entre la vie et la mort (1968) et Tu ne t’aimes pas (1989), où il s’agit d’éviter le discours complaisant de ceux qui s’aiment trop, l’alter ego a ici un rôle de témoin, de juge, ou, pour reprendre les catégories de Philippe Lejeune, de contrôle plus que d’écoute et de collaboration. Phénomène remarquable ici, c’est chaque moitié du Moi qui devient tour à tour "lecteur idéal et critique" (propos de Sarraute recueilli dans Roman 20-50, n° 4, décembre 1987, p. 118). C’est ainsi que, d’une part, Anne reproche à Chloé de l’avoir trahie par ses "déjections égotiques" (19) et une "emphase des asticots" (14) qui l’a conduite à lui "ampouler la langue" (33) ; d’autre part, dans de courtes incises en petits caractères, l’écrivaine tourne en dérision, non seulement la naïveté de celle qui, dans ses chansons, tombe dans la "subversion Haribo" (60) et "mylènefarmerise parfois trop" (67), mais encore, lorsqu’elle se fait narratrice, sa tendance au trucage et au mensonge, son abus des métaphores, son pathos et son "lyrisme charcutaille" (39). Ce balancement entre je scriptural et je ancien, prénom d’emprunt et pseudonyme, qui propose au lecteur une double distanciation, est révélateur des tensions inhérentes à toute véritable écriture de soi, que l’on peut condenser en une série d’antinomies : bios / graphein, réalité / fiction, spontanéité / artifice, authenticité / facticité…Ce récit critique met par ailleurs en scène l’antithèse entre ego-littérature et roman du Je, telle que l’entend Philippe Forest dans un essai dont j’ai rendu compte le 14 février dernier pour être exact, Le Roman, le Réel et autres essais : contrairement à ce qui se passe dans une autofiction à la mode devenue tout entière "ego-littérature", il ne s’agit pas de confondre réel et vraisemblable sous le vocable de "vécu", de souscrire à l’illusionnisme naturaliste pour se (ré)conforter dans une prétendue expression de soi (solipsisme narcissique), mais de viser un "impossible réel", celui de tout type de réalisme négatif. Pour qualifier une telle entreprise, le terme le plus adéquat est assurément celui d’alteregographie. L’impact Delaume On peut parler de réalisme négatif pour La Dernière Fille avant la guerre, dans la mesure où ce roman du Je n’a de cesse que de nous perdre dans un jeu de miroirs entre voix et tonalités dissonantes, répétitions et variations, modes et modèles narratifs. Ce récit discontinu est en effet un patchwork où se mêlent double bande textuelle, paroles de chanson, définitions de dictionnaire, lettre et rapport ; registre familier et registre soutenu, hypo- et hypermodalisation, écriture métaphorique et style télégraphique ; lyrisme, pathétique, tragique ("Il était une fois une histoire, celle d’une foutue malédiction"), humour… Cet humour tient parfois du dérapage sémantique : "Indochine est un groupe apparu en 1981 lors de la nouvelle vague française. La nouvelle vague française est apparue après la nouvelle vague anglaise, en raison des courants marins qui dans la Manche peuvent atteindre six noeuds" (84). On aura remarqué ici la syllepse de sens qui nous fait passer de courants musicaux à des courants marins. Arrêtons-nous, pour terminer, sur un chapitre particulièrement détonnant (détonant !), celui intitulé "More…", qui suffirait à caractériser ce que l’on pourrait nommer l’effet Delaume – sa puissance d’impact. Avec le courrier ayant pour destinataire Chloé Delaume et pour destinateur le "Bureau de Gestion de l’incarnation" ("Ministère de l’Extérieur / Somnanbulie Cedex Rien"), suivi d’un rapport transmis par flux mental sur "le Canal 83 des synapses", nous accédons à un sommet loufoque : ce fragment multéiforme, qui pastiche et/ou parodie les discours administratif, juridique, scientifique et médiatique, nous apprend que le personnage de fiction Chloé Delaume ayant atteint le "niveau 8 sur l’échelle de dissipation" et "enfreint les articles 532, 533 et 537 du Code spectral", il est impossible d’intervenir "auprès du Tribunal de Grande Béance", tout en proposant un point de vue externe sur Anne et en raillant l’idôlatrie des fans.

29 mai 2007

[Chronique] Le roman…le réel ?

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — Fabrice Thumerel @ 5:25

monderoman.jpgNon-événement
Cette semaine, du 30 mai au 3 juin exactement, se tiennent à Lyon les premières Assises internationales du roman, organisées conjointement par Le Monde des livres et la Villa Gillet (renseignements : www.villagillet.net) : sur le thème « Roman et réalité » se réunissent soixante-dix écrivains et critiques originaires de quelque vingt-cinq pays.

À considérer le programme, les amateurs d’exotisme et de nostalgisme peuvent avoir l’agréable impression de se voir conviés à un petit retour dans le paysage littéraire des années 20-50 : « Littérature et engagement : le pouvoir des mots », « Le roman : un miroir social », « Le romancier face à la réalité de ses personnages », « Le roman familial »…

Et si l’on ouvre le numéro spécial qu’à cette occasion propose Le Monde des livres, c’est avec plaisir que, dès l’éditorial, on découvre ce genre de vérités sur le roman et le réel : « La fiction romanesque ne se contente pas de représenter le monde – en devenant moderne, le roman s’est éloigné de l’idéal et rapproché du réel -, elle l’éclaire et tente de le comprendre, même accidentellement » ; « le roman est un instrument de liberté » ; « Chaque roman dit quelque chose du monde qui l’entoure et qui l’a porté » ; « d’où qu’elle vienne, la fiction peut être plus ou moins soucieuse de contraintes formelles, plus ou moins portée à l’introspection…elle parle forcément de son temps, d’une réalité donnée et des gens qui l’habitent ou la subissent » ; « L’arme principale du roman, (…) c’est sa capacité à projeter le lecteur dans un monde fictif à la fois différent du sien et semblable en un point fondamental : son humanité »…

Mais quand on aime les méthodes Assimil et l’univers de Ionesco, on ne s’arrête pas en si bon chemin. Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises…Au fil des quatorze pages que compte le supplément hebdomadaire, les « clés » généreusement offertes pour nous éclairer sur les thématiques des tables rondes, qui ne sont à vrai dire que des notices potachiques, délivrent d’autres vérités premières : « Dans le roman peut surgir ainsi une douleur physique ou psychique, personnelle ou collective, insoupçonnée jusqu’alors par la société qui le lit » ; « le romancier peut aussi s’emparer des territoires inédits ouverts par les sciences pour les investir de sa vision »…

Le roman, le réel

Le titre de cette divertissante livraison est emprunté à Philippe Forest. Le titre seulement, parce que de l’essentiel il ne sera jamais question. À la suite de Lacan et de Bataille, Philippe Forest assimile le « réel » à l' »impossible », concevant un réalisme négatif proche de celui que défend Christian Prigent depuis plus de trente ans : se mouvant « dans cet espace entre sens et non-sens qui n’appartient ni à la philosophie ni à la poésie », le roman vise « la représentation de l’irreprésentable », c’est-à-dire le « réel » comme envers des discours légitimes. Cependant, plutôt que de se réclamer de l’illisibilité et du carnavalesque, il préfère ne pas renoncer à la fonction heuristique de la littérature humaniste (pour en savoir plus).

Mais, dans ce débat international, de quel réel et de quel réalisme s’agit-il ?

On pourrait encore penser à ceux que Jacques Dubois nomme « les romanciers du réel » (Seuil, « Points », 2000), qui s’efforcent, non pas de refléter, mais de réfracter le « monde réel » : les romans du réel étant des laboratoires où s’opèrent de véritables expérimentations sociales, puisque des trajectoires individuelles se trouvent confrontées aux structures objectives contemporaines, c’est bel et bien au moyen de procédures romanesques spécifiques que ces romanciers sociologues, en dévoilant les mécanismes sociaux de la domination, la dénoncent.
Mais de cela il n’est pas ici question non plus.

Un discours de légitimation

En fait, comme toujours dans les productions du pôle semi-commercial, il s’agit non seulement de faire dans le démocratique en donnant la parole aux acteurs les plus divers, mais encore de brouiller les pistes en recyclant des concepts et/ou des thématiques, et aussi en invitant à la fois des écrivains exigeants et d’autres plus commerciaux ou « mondains ». « Les torchons sont mélangés avec les serviettes », pour reprendre une expression de François Weyergans.

En fait, nous avons affaire à une stratégie ne visant qu’à apporter une garantie symbolique à des pratiques qui soutiennent le Marché et ses valeurs. Autrement dit, la ligne du Monde des livres ces quarante dernières années a-t-elle été dictée par la conviction que « le roman joue un rôle capital dans la conscience que nous avons du monde » ou par d’autres considérations, beaucoup moins nobles ? La réponse est à chercher hors des colonnes du journal. Dans une émission d’Antoine Spire sur France-Culture, Josyane Savigneau affirmait en substance qu’un grand journal comme Le Monde ne peut s’intéresser qu’aux livres destinés à un public assez large – ce que confirmait Michel Contat lors d’un entretien recueilli dans Manières de critiquer (Artois Presses Université, 2001). Et dans le dossier « Zigzag Poésie » de la revue Autrement (n° 203, avril 2001), le critique Patrick Kéchichian confirme sans ambages que l’espace critique des grands titres de la presse nationale est proportionnel au taux d’audience, c’est-à-dire qu’il se conforme à la hiérarchie commerciale des genres.

La critique en terrain miné

C’est dans cette perspective qu’il faut lire la page intitulée « Qu’attendez-vous de la critique ? » Assurément, l’objectif est de se réclamer du droit canon, d’obtenir une caution symbolique de quatre protagonistes du jeu (une lectrice, un écrivain, une libraire et un éditeur), représentants chargés de rappeler le nomos, le credo originel : « le critique est un éclaireur qui défriche et déchiffre les textes d’aujourd’hui » (Françoise Decitre, libraire).

Mais il faut composer avec l’indépendance d’esprit de François Weyergans et de Christian Bourgois. Le premier ramène la critique journalistique à ce qu’elle est devenue, une simple musique d’ambiance : « La critique (je fus, je suis critique) est à la littérature ce que les turbulences sont au voyage en avion : ça met de l’ambiance ». Le second, qui réclame deux qualités perdues, la distance et la patience, pointe en outre la dérive spectaculaire qui affecte la presse actuelle : « il y a critique et critique. On assiste de plus en plus à une focalisation accélérée sur quelques événements médiatisés à l’extrême. Or, la plupart des livres ne sont pas des événements, du moins dans l’idée que je me fais de la littérature. Le plus souvent, on s’aperçoit de leur importance longtemps après leur publication ».

Si cette entreprise de légitimation avorte, c’est justement, entre autres raisons, à cause du regard rétrospectif que suscitent ces déclarations. Le Monde des livres n’a-t-il pas pour fonction première de participer aux grands événements médiatiques comme la Rentrée littéraire, les Foires et Salons internationaux, les anniversaires jugés mémorables, ou encore les promotions éditoriales exceptionnelles ? N’a-t-il pas contribué au tapage autour d’auteurs vedettes comme Angot, Houellebecq ou, dernièrement, Littell ? Ne brille-t-il pas dans l’art de mélanger les torchons avec les serviettes ? Le lecteur averti qui ouvre la livraison du 13 avril 2007 peut en effet constater que les récits de Christian Prigent et de Chloé Delaume avoisinent deux textes lyriques, de Bertrand Leclair et de Philippe Bonilo, regroupés sous le titre accrocheur « La Voix de la chair ». Et s’il tombe sur celle du 4 mai, il note que le romancier à succès Marc Lévy bénéficie du même espace que le philosophe Claude Lefort…

En guise de recul par rapport à l’actualité, qui n’a remarqué la disparition de la chronique de Pierre Lepape, alors que sont apparus des dossiers « grand public » sur le corps, le cinéma, James Bond, l’homosexualité etc. ? En outre, tandis que Le Monde des livres fait la part belle à la littérature étrangère et au patrimoine littéraire français réédité en collections de poche – souscrivant ainsi, de fait, à la rengaine « il-n’y-a-plus-de-grands-auteurs-français » -, ce même lecteur averti continue de s’interroger : quelle oeuvre véritable a-t-il défriché ? Les grands textes en prose de Prigent, Desportes, Volodine, Chevillard ou Fiat ont-ils été découverts par Le Monde des livres ? Hormis les romans lisibles et les valeurs du Marché, qu’y trouve-t-on ? Et en matière de déchiffrement, à quoi avons-nous affaire, si ce n’est à l’aléatoire dosage d’entretiens, de résumés, de paraphrases et de phrases creuses ?

À l’époque où les comptes rendus se font courts, se réduisant souvent à des notes informatives, où certains critiques se laissent aller à publier des synthèses préparées par leurs « amis » attachés de presse, où les éditeurs se lancent dans « la promotion par le Net » (Le Monde des livres, 11/05/07), où la critique se confond de plus en plus avec l’actualité et la publicité et où bruit le « déblogage » des blogs dits littéraires, à l’évidence la critique est en terrain miné.

6 avril 2007

[Livre] Chloé Delaume, La Dernière Fille avant la guerre

Filed under: Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 12:17

delaume2.jpgChloé Delaume, La Dernière Fille avant la guerre, éditions naïve, coll. « sessions », 2007, 117 pages, 12 € ISBN : 978-2-35021-099-5
Quatrième de couverture
Août 1983 j’entends, je me lève et je marche. C’est l’appel de l’Aventurier. Je suis si désolée, Chloé. Vraiment si désolée que ce soit la vérité. Mon corps avant ma tête, le corps avant la tête, pour moi ça c’est passé comme ça, le réveil. J’ai compris que j’étais vivante puisque j’éprouvais du désir. Moi aussi j’aurais préféré que ce soit la faute à Wagner, manque de pot, c’est tombé sur Nicola Sirkis.

Chloé Delaume redonne vie à Anne, l’ancien moi du dedans, celui d’avant la destruction du dossier Indochine (1995), celui qui fut fan du groupe dans les années 80 et même après, quand il passa au purgatoire. Oscillant entre je et elle, barbotant dans le jus de mémoire, Chloé Delaume restitue cette folie obsessionnelle qui lui a fait traverser l’adolescence un casque vissé sur les oreilles.
Sans se départir de la puissance poétique qui caractérise son écriture, poursuivant ses interrogations sur le personnage de fiction, elle raconte avec humour ce que c’est qu’être une fan revendiquée, puis cachée (forcément) d’Indochine.

Premières impressions

Depuis la toute fin du siècle dernier, dans ses récits comme sur son site www.chloedelaume.net, Chloé Delaume (née en 1973) ne cesse de faire d’elle-même la matière de son écriture. « Déjections égotiques » ? Certainement pas ici. Plutôt une écriture du dédoublement, qui oscille entre « je », « tu » et « elle », pour explorer le syndrome du fan. Une écriture ludique et métaphorique, toujours inventive, qui ne peut manquer de séduire, voire de fasciner le lecteur. /FT/

30 janvier 2007

[News] WAH! le journal du monde qui va bien

Filed under: News,UNE — Étiquettes : , , , , , , , , — Hortense Gauthier @ 21:33

Les éditions ère et mycroft ont lancé depuis hier une aventure éditoriale trés intéressante en lançant WAH!, un journal « quotidien, souple, et gratuit », sous forme de feuille A3 recto verso distribué tous les soirs du 29 janvier au 2 février au commerçants parisiens, à la sortie du métro Parmentier, Oberkampf et en téléchargements en pdf sur le blog WAH !

WAH! le journal du monde qui va bien publie « les bonnes nouvelles du jour », dénichées « du flux de futilités artefactualisantes du quotidien informationnel », par des « Ã©crivants » comme Chloé Delaume, Baron, Patricia Duez, Bernard Joisten, Jérôme Mullot, Florent Ruppert, Frédéric Dumond, Emily King, Hugues Jallon, Dominiq Jenvrey, Jean-Charles Massera, Jean Perrier, Philippe Vasset, Eric Arlix & Mycroft. Ces rédacteurs font une relecture de l’actualité bien réelle sous un angle à la fois critique, humoristique et créatif. Entre détournement et questionnement des événements de ces derniers jours, leur vision se veut positive et enthousiaste, optimisme qui cependant ne cache pas une déconstruction ironique plutôt hilarante de l’information, en témoigne les articles trés fins et drôles de Chloé Delaume sur le renouveau du culte de Zeus à Athènes, celui de Dominiq Jenvrey sur la possibilité de créer des chimères, ou encore celui plus coléreux de Fréféric Dumond sur la fermeture d’une usine dans le Nord …
Mais ce n’est pas seulement dans le contenu que réside la pertinence de cette « expérience anti-presse », mais dans l’adéquation entre contenu et support, d’où son mode de parution et de diffusion, presque similaire à celui des journaux gratuits qui inondent désormais quotidiennement les rues et les métros des grandes villes de France. Tiré à mille exemplaires, et diffusé dans la rue, action littéraire concrète à saluer, en ces temps où beaucoup de monde parle de performativité de la littérature et du discours en général, il constitue un geste politique qui, on l’espère, produira quelques petits effets … on imagine ce que ce serait si ère avait plus de moyens et que WAH! était tiré à 50 000 mille exemplaires comme 20min ou Métro …

Initiative à suivre donc cette semaine, pour les Parisiens, et les internautes … et merci à l’équipe de Eric Arlix pour toutes ces bonnes nouvelles !

14 décembre 2006

[News] L’hécatombe se poursuit !

Le Tiers-Livre de François Bon et Poezibao de Florence Trocmé l’annoncent, les éditions Farrago, ex-Fourbis, dirigées par Jean-Pierre Boyer et sa femme, viennent de déposer le bilan.

Tel que l’énonce François Bon, après Al Dante, la fin de Lignes, l’arrêt des diffusions Leo Scheer et donc la mise en danger aussi bien de maison d’édition comme Comp’act ou des revues comme Fusées, c’est encore une nouvelle triste qui touche le milieu des littératures contemporaines et engagées.
Mon souvenir de Farrago restera attaché, c’est évident à la découverte de Chloé Delaume, que certes je connaissais avant sa première publication, mais qui m’aura marqué notamment et surtout avec Le cri du sablier. Mais il y aura eu aussi, avant cela, la découverte de Michel Surya et de Olivet, découvert d’abord sur scène monté par Christophe Bident puis dans le texte lui-même.
Farrago explorait les langues, de Maïakovski et son Universel reportage à Josée Lapeyrère et sa Grammaire en Forêt, et savait éditorialement nous faire partager cette exploration avec des essais de très grande qualité.
Ce soir je suis un peu las face à ce tournant dans l’édition, tournant au sens où ce sont bien des maisons d’éditions indépendantes qui chutent ainsi, ou qui sont en difficulté, quelle que soit ensuite les promesses faites par des grands éditeurs [et si je peux me réjouir de la nouvelle collection poésie du Seuil à paraître en mars, car des amis sont concernés, reste que la cuisine dont on m’a parlé ce week-end et l’auto-promotion voilée de certains auteurs montrent la nécessité de maisons totalement indépendantes et dirigées surtout par des lecteurs et non des écrivains comme c’était le cas avec Al dante ou bien avec Farrago].
Certes heureusement de nouvelles éditions se montent, telle celle du dernier Télégramme dont je parlais ce matin dans ma chronique sur Lucien Suel, ou bien les éditions Ragage dont je parlais avant hier à partir de Virgile Novarina, ou bien encore Le quartanier à Montréal. Et d’autres se poursuivent comme les éditions è®e, ou bien les éditions Hermaphrodite qui m’éditent fin février 2007 Pan Cake.
Mais cela ne saurait me faire oublier à chaque fois la fin de celles qui disparaissent et qui m’ont donné tant de plaisirs en tant que lecteur.

12 mars 2006

[chronique] Les juins ont tous la même peau de Chloé Delaume, par Philippe Boisnard

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , — Philippe Boisnard @ 6:29

Lundi 6 mars, 19h30, sortie du travail, traversée de ville, pluie, nord de France battu par le climat qui ajourne le temps plus propice des jours qui défilent, un café comme sans doute tant d’autres dans cette ville. Je l’ignore, car plutôt autiste, je ne sors que très rarement. Mais là, à Arras, ce soir, Chloé Delaume vient lire certains de ses textes à l’invitation des Escales des Lettres. Envie de la revoir, car cela fait longtemps, en quelque sorte aller à la rencontre du passé. D’un double passé. Elle et lui. Delaume et Vian. De nouveau le rencontrer par l’entremise d’elle, aller la voir aussi à cause de lui. Car de lui, je garde, sans doute comme beaucoup, le souvenir indemne de lectures de jeunesse comme on dit communément. Et pourtant, jamais je ne l’ai réduit à cette part congrue de mon existence, toujours j’ai su que là, en moi, au-delà de la beauté de son profile qui signe certaines des couvertures de ses livres, il se tenait aussi généalogiquement comme l’une des sources de mon plaisir enragé de lire, d’approfondir la langue, de briser le carcan de représentations trop ternes pour attiser l’existence. Aller à la rencontre de ce mort, à travers la vie qu’elle offre dans le livre qu’elle lui a consacré.
Par ce livre, il est évident que Chloé, ne donne à pas lire une biographie. Ni une analyse bibliographique. Car de son prénom, mêlé à l’oeuvre du mort, elle cherche davantage la ligne secrète de son propre secret : « je suis la maladie d’un mort à qui je voudrais dire merci. Je ne dois plus rien à personne à part le prénom que j’habite. J’aimerais tant le lui dire mais c’est très difficile et surtout compliqué« . « Boris Vian est une langue, une forme, un secret bien gardé« . De Boris Vian, on ne saura rien, du point de vue de l’attente académique, mais tout à la fois on saura peut-être découvrir aussi en nous, pour quelles raisons, Chloé Delaume a pu se nommer ainsi, a pu revêtir, pour la présence de son corps, ce prénom qui a appartenu à la morte au nénuphar. Pour quelles raisons, la métaphore de la mort, de la maladie viscérale qui l’a tuée, n’est pas seulement de l’ordre d’une tristesse pour le lecteur, mais la possibilité d’un déchirement définitif dans la chair de celui qui lit, se plie à la fiction écrite par Boris Vian.
Car c’est de cela que nous parle Chloé Delaume, en quel sens « la fiction survit à la réalité« , non pas qu’elle en soit un supplément, mais en tant que l’art de Vian aura été par ses métaphores si nombreuses d’intensifier l’existence du lecteur en lui faisant comprendre que tout n’est que de l’ordre de cette intensification par le prisme de l’imagination. Tel qu’elle le rappelle, Vian disait à propos de L’écume des jours, en préface : « L’histoire est entièrement vraie, puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre« . La littérature ne saurait être seulement une histoire, elle est aussi le lieu d’un enjeu : le mensonge fait existence, le mensonge en tant que vérité de l’existence.
C’est pour cela que Chloé Delaume est un personnage de fiction, comme elle le répète.
C’est pour cela que Boris Vian a tenu ses Chroniques du menteur, qui assurément si elles transforment la vérité, n’en énoncent pas moins la complexité d’un réel sous la forme légère d’une cruauté qui passe à la moulinette les sujets qu’il s’était donné. Mais c’était trop pour le sérieux pesant des Temps modernes.
Tel que pouvait l’écrire Noël Arnaud à la fin de sa préface de ces chroniques : « Après tout, le mensonge — celui qui, au-delà du jeu sur les mots, s’approprie les noms, fertilise les patronymes (suprême nominalisme) et les revêt de nouvelles apparences — est parfois une autre vérité qu’on appelle aussi, aux meilleurs jours, la poésie« 

10 mars 2006

[Livre] Les juins ont tous la même peau, Chloé Delaume

Filed under: Livres reçus — Étiquettes : , , , — rédaction @ 7:12

Les juins ont tous la même peau, Chloé Delaume, éditions La chasse au Snark, isbn : 2-914015-36-4, 10 €.

4ème de couverture :
« Je ne sais pas parler aux morts. Enfin, aux morts que je ne connais pas, que je n’ai jamais connu, que je ne pourrais jamais connaître. Parler aux anciens morts tous proches minaudant déjà loin, je sais. Autant qu’aux déjà presque morts. Mais aux corps étrangers, à ces osso-buco filandreux génétiques, à ceux qui ne m’ont jamais parlé, jamais parlé à moi, au moins une fois à moi toute seule. Là, c’est une autre histoire. Je ne sais plus rien du tout. Comment on parle à ces morts-là. Quel ton on se doit d’employer. Sur les cordes vocales amorcer si mineur aigues charmilles, ou plutôt fa profond, le dièse de la distance fourbu de violacé. Je ne sais rien du tout. Adopter quoi, le vouvoiement le tutoiement. Lino marbré troisième personne du singulier majuscule à pompons, ou le i creusé, au contraire. Personne ne sait. Comment on parle à ces morts-là. Personne n’ose forcer la serrure, en tout cas officiellement.
Alors un mort comme celui-là, comme mon mort, mon mort principal, je dois m’y prendre comment avec. Comment avec un mort qui ne m’a jamais parlé et qui pourtant m’a dit. Il ne m’a jamais fait que cela, rien d’autre de visible à l’oeil nu. Comment parler à ce mort-là, c’est une question, je me demande. Peut-être que. Je ferais mieux de la fermer, ça réglerait des problèmes. »

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