Libr-critique

28 décembre 2019

[Chronique] Philippe Jaffeux, Mots, par Guillaume Basquin (Dossier 2/2)

Philippe Jaffeux, Mots, Lanskine, mai 2019, 176 pages, 20 €, ISBN : 979-10-90491-99-1. [Pour découvrir le travail de Philippe Jaffeux, lire cet entretien fondamental]

Comme tous les livres de Philippe Jaffeux (sauf Deux, aux éditions Tinbad ?), le sommaire (ou la forme, dans d’autres volumes) de Mots tourne autour du chiffre 26 (comme les 26 lettres de l’alphabet). Ce sont 26 mots qui donnent autant de titres à 26 chapitres. Citons les plus significatifs dans la « philosophie » (sagesse ?) de l’auteur : Hasart (avec un « t »), Nombres, Alphabet, Silence, Corps, Expérimental, Musique, Chaos, Jeu, Vide, etc. Le poète expérimentateur s’assagit ici sur la forme de son ouvrage, pour en donner autant d’explications que de chapitres (un peu comme le bien-nommé Explications de Pierre Guyotat, si vous voulez) ; et il se pourrait bien qu’il ait fourni là la meilleure exégèse de son œuvre déjà publiée. Cela a mauvaise presse, mais les écrivains sont souvent les mieux placés pour parler de leur œuvre (ainsi, certains admirateurs de Céline pensent que la meilleure critique du Voyage au bout de la nuit reste la fameuse lettre d’introduction qu’il envoya à Gaston Gallimard le 14 avril 1932) ; comment et pourquoi parler de ce livre, après ça ? Words are words are words are words… Essayons tout de même, et après Christophe Stolowicki ici même.

Tout le livre tourne autour de deux axes, il me semble : le jeu des permutations (tel qu’en le Yi King, ou Livre des permutations, grande référence chinoise du poète), et l’alphabet (titre de son grand chef-d’œuvre aux éditions Passage d’encres, rappelons-le ici). Jaffeux joue, et jouant il perturbe nos plus vieilles habitudes : « Les propositions des situationnistes s’actualisent-elles lorsque l’alphabet détourne l’écriture à l’aide d’un jeu irréductible à une culture du spectacle ? » (Est-ce pour cette raison même que les « grands » journaux n’ont jamais parlé de son œuvre ? Les bonnes vieilles habitudes du spectacle médiatique seraient-elle par trop bousculées ici ? On sait qu’un journal comme Libération n’a admis Guy Debord qu’après sa mort…). On apprend ici à mieux connaître les goûts de Jaffeux : le jazz (« L’écriture aléatoire met le sérieux de notre langue en jeu ; elle me permet, pour le mieux, de jouer avec les mots comme un jazzman joue, dans le temps présent, de son instrument »), le cinéma (« Les films procurent un plaisir visuel plutôt qu’intellectuel ; ils mobilisent l’esprit et la forme stupéfiante de l’enfance »). Le poète avoue ici passer plus de temps à regarder des films qu’à lire, et même, pour d’évidentes raisons pour ceux qui le connaissent, qu’à regarder le monde extérieur et « réel » ; cet intérêt pour « l’enfance de l’art » n’est pas sans faire écho à son désir, écrivant, d’être comme privé de savoir : enfant, du latin infans, « non fans », « celui qui ne sait pas encore parler ». Jaffeux donne d’ailleurs ce mot à son premier chapitre (et ce n’est certainement pas un hasart !…) : « L’acte d’écrire accompagne, dans le meilleur des cas, l’état d’un enfant qui s’abandonne et s’ouvre au temps présent » (incipit du livre). On sait que le cinéaste expérimental Stan Brakhage, dont Jaffeux pourrait être un équivalent acceptable en poésie littérature, voulait filmer ce qu’un enfant verrait pour la première fois avec un œil non éduqué ; tel est bien l’état rêvé de notre poète : « Comment écrire en vue de percevoir les vibrations de l’enfance ? »

On sait que la structure mathématique du Yi King impressionna Leibniz qui y aurait vu la première formulation de l’arithmétique binaire ; cela n’a pas échappé à Jaffeux : « Le Yi King s’apparente aussi à un manuel d’écriture abstraite ; toutes les combinaisons de trigrammes sont des signes graphiques qui vident notre alphabet grâce à un appel inespéré des nombres. » Cette creative method faisant largement appel au hasard (ou hasart) est un réservoir infini de potentialités poétiques : « L’alphabet s’articule avec le hasart pour ouvrir un texte sur tous les possibles » ; ainsi Courants blancs, Autres courants, Alphabet, Entre, Deux et Glissements…

On ne sera pas surpris d’apprendre, dans le chapitre « Cinéma », que Jaffeux, projetant ses tapuscrits (qu’il dicte, pour des raisons physiologiques) sur grand écran chez lui, soit tenté par une écriture plastique (voir Entre et Glissements, surtout) : « Chaque page se transforme en une image projetée sur un écran ; celui-ci agite des mots qui sont sous l’emprise de la fantaisie et d’un risque. » Elle est retrouvée ! quoi ? la grande abstraction ! c’est l’image allée avec le texte : « Des lettres ou des phrases, comprises comme des idéogrammes, indépendants des sons, se rapprochent des nombres ; elles peuvent aussi se confondre avec le dessin ou avec des taches. »

Pour finir, je suis d’accord avec Stolowicki : Mots est bien un grand cru de plus de Philippe Jaffeux !

27 décembre 2019

[Chronique] Silvia Marzocchi, Scènes d’intérieur, par Christophe Stolowicki

Silvia Marzocchi, Scènes d’intérieur, Lanskine, novembre 2019, 48 pages, 13 €, ISBN : 979-10-90491-95-3.

 

Binaires comme on pèse nerfs, à deux temps mais toute une architecture intérieure de mouvements divers, divergents comme les rayons d’un disque stellaire vers des planètes inconnues – ces scènes d’intérieur, d’extérieur nuit pour un tournage à tâtons lestés, étagent, alternent serré, étirent deux formats de caractères, un corps puce et le corpus d’une vie. Silvia Marzocchi, dont celui-ci est le premier livre, composé en français, est une traductrice connue d’auteurs gallicans dans sa langue ultramontaine. Pourquoi n’écris-tu pas en italien ? – Je ne peux pas. Seul le français lève l’interdit.

Il y a aussi des capitales, de doublure lumière plutôt que de la douleur, des vers en anglais, « it was a very clear full night / I had a terrible dream », des apartés dans un corps intermédiaire, à fonction d’italiques peut-être, à mi-chemin de l’intériorité, pour d’un soupçon de rythme ternaire développer, lever l’inter-dit, qui ne vaut rien s’il ne swingue, ainsi que l’illustrent Duke Ellington, Thelonious Monk. Ou le Modern Jazz Quartet, je me passe Pyramid, à deux solistes dont un discret, que ponctuent aux moments décisifs (de Sisyphe) des soubresauts de batterie. Ceux d’un amour qui en bribes, tessons se démantèle, se réajuste au gré d’une rythmique rédemptrice,  quand « un frisson choyant me déchagrine à fleur de peau ».

« Scènes d’intérieur 1 » à « 15 », moteur, on tourne, intitulent les séquences sans les coiffer, l’intertitre en corps ordinaire, sans rien d’italique ni de gras. Filmiques comme on aime la vie que seule la démêle la poésie.

Mais « où donc // près d’un lac rubis // la couleur femme / effusive / débordante /// où donc / la tornade / a vrillé / sur elle / plumes couleur de la nuit ». Sa poésie plus abrupte, plus verticale encore d’être horizontale hachée, la dispense que poigne autre interrogation que celle de « la couleur femme ».

Silvia, « à contre-jour habitée ». Son roman de jeune épouse (« un jour de janvier / comme on passe un tricot / pour se réchauffer // il / les épaules larges / cherchait tête à son creux // elle / en rêvait / se la poser douce ») tourne à vinaigre, surmonte les obstacles. En façade une vie de couple – diptyque arboré cachant la forêt, l’immense forêt de la langue natale à deux mains (et une arborescence de moignons) tenue en réserve, en lisière. D’un couple les scènes de ménage, infidélités et réconciliations (« après l’orage / ils s’étaient / pardonné /// l’étreinte nomade qu’elle s’était octroyée » – par revanche), le savoir-faire et le savoir aimer (« futur, je te reste fidèle). La ménagerie du grand fauve bichonné comme « l’enfant douillet / dans sa chambre / endormi de rêveries ». La complaisance  conjugale. Les détails de sensualité que seul le corps puce – et le retrait dans ses limbes de la langue première – autorisent.

Quelques minuscules énormes fautives approximations d’accord ou d’orthographe les seuls clins d’accent.

Scènes de famille où père & mère, et frère & sœurs. Une réversibilité syntaxique (je vous aime belle marquise), métaphore du temps retrouvé, « tandis qu’elle coupe ces pommes à cuire », remonte en corps menu un calligramme encadrant aux parois d’un gouffre « l’écorce de citron cet effluve de maman en soi la lacune / cet effluve //// cette écorce/ de maman //// de maman / en soi //// en soi /  la lacune cet effluve de maman à l’écorce de citron ». La rythmique d’import secret éclaircit le passé.

30 novembre 2019

[Chronique] Aldo Qureshi, La Nuit de la graisse, par Christophe Stolowicki

Aldo Qureshi, La nuit de la graisse, Atelier de l’agneau, illustration de couverture de Veuve Alvilda, novembre 2019, 104 pages, 17 €, ISBN : 978-2-37428-032-5.

 

D’entrée de jeu (« l’immeuble s’est effondré il y a un an mais nous / préférons continuer à passer l’aspirateur dans les / gravats »), « la graisse au sens large » adresse au lecteur un message d’humour extrême qui le presse de demeurer en reste, jamais ne l’agresse.

En deux ans, trois livres, Aldo Qureshi a fait irruption sur la scène de la poésie contemporaine où comédien poète il assène, scénarise de sketch en sketch les ressources d’un imaginaire trempé dans l’écho t’y tiens, dans l’ego dit tien. Dans l’entre-deux poèmes, immobile il garde de longs silences vibrants qui tiennent le public en douce transe d’hilarité.

Passée en trombe triomphale l’épreuve de l’oral, l’écrit soulève la route, l’asphalte à cru. Je n’ai pas boudé mon plaisir au spectacle, peux piler empiler dessus à présent quelques noms, communs de préférence, triviaux dont le sordide tutoie la résilience, le savoir-faire aux petits fers et l’affairement savoir. Des mille & une nuits du narrateur dont l’organe alerte, sous peine d’être morcelé en mille morts sauves, fait et défait « les nœuds rouges que les langues forment au fond des gorges, on les voit se défaire et bouger doucement comme des vers de terre dérangés dans leur sommeil » – les thèmes peu oniriques, chassie, microbes, caissière de supermarché, vaisselle, « barquettes de viande hachée », empruntent au rêve sa vélocité labile, ses impasses d’absurde liminaire où aucun psy ne vient fourrer son groin ni son chagrin, une voie royale de vomissures et de déjections où « les intestins sont la prolongation des couloirs » d’immeuble.

Les procédés sont ceux du théâtre comique, ceux de Molière, de Francis Blanche, le public entretient une lourde connivence avec l’auteur aux dépens du personnage principal, ici le narrateur lui-même, à passes magiques intériorisées. L’humour dans ses outrances, tout sauf de l’humour, porte « Des gants hantés – comme des chaussons rouges – […] des têtes de chien à la place des mains » dans l’intention affichée, lacérée et recollée à lambeaux d’un art affichiste des années cinquante – de faire pièce à l’angoisse. Quelques apologues dont un délit de « faciès » apposent leur marque politiquement pis ou mieux que correcte.

Je craque pour « interflora », le poème du « pervers olfactif [qui] touille du nez dans les pétales […] un brochet dans le pantalon ». Un jeu vidéo flatte l’agression des plus écrasés par l’ordre social qui peuvent « dégomme[r] les passants » tant et plus et cernés par la police, « sauter du haut de l’immeuble en vidant le chargeur dans les nuages » ; pour préserver l’intériorité construire « une cabane sous-cutanée ». Acheté un slip intelligent tout en algorithmes, « On en finirait presque par oublier la petite viande qui gît dans la pochette. » L’insoutenable infime évacué, l’insoutenable ordinaire, les fruits du « grand pourrissier » retournent dans le slip (toujours) ou à dégouliner dans un fond de cour. L’inspiration à étiage de poésie, le poème ménage ses effets, tout prose entre son début sans majuscule et sa chute sans point final, entretemps ponctué comme vous et moi.

Le corps a la parole et ses humeurs tumeurs tuent, meurent et retournent la phrase en ses linéaments ; la période lave son linge périodique à fleurs de mots ; de « corps entassés […] passés de la surpopulation à l’hyperpopulation et de l’hyperpopulation à l’occlusion générale de l’espace habitable », la phrase étouffe et relancée déploie ses anamorphoses, sa fosse à morve, ses fausses dents.

Le débotté provocateur de quelques titres (« la mascotte du régiment », « le carburateur de la Citroën C4 et son utilisation dans la mécanique alternative », « vend poule mouillée en parfait état », « gitanes maïs ») sans rapport avec le texte qu’ils infibulent ; l’introduction d’enseignes (« optique 2000 », « century 21 », « jardiland ») en poésie ; de frustration, l’émasculation collective d’un étalon ; une culpabilité qui se tortille et s’exfiltre dans des oripeaux sexuels où l’inceste et la prostitution font bon ménage verbal ; de défunts à la cave de l’immeuble composé « un club-sandwich de macchabées XXL » ; le poème pas de porte, le poème passeport : de son tragique en aporie le grimaud grimace sur grimace l’écrasante menace héritée qui ne le lâche pas – en gage se déchire à belles dents et en sanie.

À flanc abrupt d’un nu de Walkyrie à tranche vermiculaire, des mains pianotent sur des touches tandis que de piteux petits porcs célestes (sans hashtag) font grise mine. Rendu en couverture tout le déchiqueté en coqs à lames d’Aldo Qureshi.

14 novembre 2019

[Chronique] Vanda Miksic et Jean de Breyne, Des transports, par Christophe Stolowicki

Vanda Mikšić et Jean de Breyne, Des transports, Lanskine, été 2019, 88 pages, 14 €, ISBN : 978-2-35963-018-3.

À deux fois deux mains qui ne font jamais quatre, une exquise politesse transfrontalière : celle de Vanda Mikšić qui a pris la peine d’écrire dans la langue de l’autre ; celle de Jean, découverte dans Rien n’est jamais éteint de feux allumés (2017), de laisser un temps à l’interlocuteur avant de répondre pour le cas où il aimerait rajouter un brin, redécouverte peu après dans Les Cosaques de Tolstoï chez un rude guerrier tatar – ici réclamant à Vanda un second poème avant de reprendre la main ; celle de l’éditeur qui (im)perceptiblement distingue les deux auteurs, d’un trait à peine plus gras la poète croate, contrairement à l’usage confusionnel en vigueur.

Contrainte, une seule, écrire lors d’un voyage, en train, avion, autobus, auto mobile ou à l’arrêt ; l’envoi le plus souvent électronique, décollant dans le subliminal ; sur deux ans (2014-2016).

Dès le premier échange, au jeu à la chute de Vanda sur le passage (« vous rentrez ? / ou avez-vous simplement obligé d’autres passagers / à faire des détours / à prendre des raccourcis ? ») répond de Jean la faute d’orthographe magistrale : « Sur la voix ralentissent le train / Pas des hommes – des animaux […] / Pas des terroristes ce matin ». À ses rejets de scansion serrée, verticale, répondent, amplifiés encore d’une syntaxe poétique lacunaire, les enjambements de Jean – à l’approche de la chute ponctués de tirets. Chute : « Subvertir le feutré ». Chutes : envois, à princes de mots.

Du transport collectif où les congénères abondent sans qu’on ne rencontre jamais personne – le (dé)creusement de l’intériorité, plus visionneuse que voyeuriste, miniaturise, épand le transport verbal. Ce qui saute à l’entendement dans ces poèmes amébées qui avec les mois gagneront en correspondance est le grand écart initial : à Vanda le concret, le cocasse, l’anecdotique : « cons signes de sécurité […] vos / papiers s.v.p. je n’en ai pas mais j’ai / pris des livres et des fromages enlevez / vos chaussures aujourd’hui elles / sonnent […] l’officier gravement con fut » ; à Jean les interrogations consubstantielles sur le voyage : « Retour // Qu’est-ce un retour ? // (Pourquoi retour ? Pourquoi pas aller ? / Qu’est-ce qui fait retour ?) ». À Jean – qui prend beaucoup l’avion –  les jeux abstraits (« Traverser l’aire dans l’air » ; à Vanda un peu d’abstrait aussi mais abrupt (« perfect match / de l’intérieur et de l’extérieur »). Elle voyage sans recul à fleur de paysage, quoique traductrice n’appartenant pas comme lui à la catégorie des « humains en / train / nés » (l’entraînement cité est de lui). Jean : « Qu’il n’y ait que trajet ! », se détachant de tout territoire ; « Je traverse une grande part / de mon histoire », voyageur de l’espace-temps dont la tautologie (« Là où on va on y sera / C’est dit avec mélancolie ») est un marqueur d’éternel retour.

Bientôt révélée la différence d’âge quand la jeune mère évoque le carnet de poèmes où son fils « presque à chaque page [a griffonné] un demi-chien / un ours à cinq pattes / un être faufilé entre les lignes », nous devient sensible sa joyeuse déférence. En deux ans c’est elle (« comment lui dire / on ne parle pas la même langue / la sienne est l’horizon / qui ouvre des possibilités // le monde de toute façon /n’est qu’une pomme », 2014) qui fait vers lui le chemin – d’abstraction : « peut-on en conclure / que tout arrive / au bon moment ? // un jeu / une décision / un voyage / une mise à nu / un oubli / un renoncement […] Kairos [en grec ancien le moment favorable] n’est qu’une machine / à questions », 2016.

De Jean (« J’avance le dos à la marche / Cependant à Grande Vitesse / Sans accident sans trébucher » ou « Lieux-dits comme petits cailloux / Et moi le Petit Poucet / J’en ai semé tant / Tu verras Toi aussi », Jean à qui les noms de lieu dans leur « accumulation » ne sont pas des toponymes anonymes, Jean à saute-flocons sur une marelle dont des cases ont été supprimées, est passée à Vanda une épaisseur profondeur de champ, Vanda condensant l’anaphore en reprise cloutée, Vanda jaillie du « tunnel rayé de lumière / accélérateur de particules / interrogatives ».

Sur une route enneigée en descente de sapinière, aux phares yeux répondent, l’une barrant la page, deux distinctes traînées de brouillard. Pour qui le connaît la photographie de couverture n’a pas besoin d’être signée Jean de Breyne.

30 octobre 2019

[Chronique] Sarrazine, numéro 19 : « N’importe quoi », par Christophe Stolowicki

Sarrazine, A.I.C.L.A., n° 19 : « N’importe quoi », automne 2019, 144 pages, 16 €.

Paul de Brancion

Cap au nord, nord-est – et, « monothème très ouvert », (n’)importe quoi retourné comme onguent de fumées propices dans le chaos. Oui, la poésie importe et dresse ses valeurs en contrefeu, écrit dans l’éditorial Paul de Brancion.

Dès l’abord se détache la révélation (en France, en Pologne il est déjà emblématique) de Tomasz Bąk, né en 1991. Une nouvelle génération de poètes polonais (tels Marcin Świetlicki, au cynisme appuyé, Justyna Bargielska, entrouvrant le gouffre de l’insoutenable au pays très chrétien) concasse dans une centrifugeuse le lyrisme séculaire que raillait Gombrowicz. De crudité neuve Tomasz Bąk improvise son jazz dans les gravats : « big band dans une parapharmacie. Devant le croisement on passe au chill, / – une petite impro sur un trottoir en travaux […] // Je suis nu, jazz botté large […] je plais pas au public, je me casse / la queue entre les jambes ».

Chaos, celui que décline le très décliniste (« chaque fois que quelqu’un exprime son espoir pour l’existant / je me sens mal physiquement ») Theis Ørntoft, danois né en 1984, épelant avec un humour à vif toute la gamme de ses panoplies métaphysiques et triviales, de ses traumatismes (« merci à l’avocat qui a violé ma grand-mère / pour qu’il y ait un peu de droit dans mon ADN »), jusqu’à la chute « dans le revers d’une couleur ».

Chaos très maîtrisé, plus troué qu’ajouré (« des statues de géomètres / partout cachées / dans le paysage »), celui de Dominique Quélen, de poésie efficace plutôt qu’efficiente (« parle micro plié parle / un son très mou te sorte / ni mou ni aucun », sachant distraire (« neige où je boite / boîte où je neige / tube où tu butes »), mallarméen en gageure (« loin et aucun / écart que tenir fait / mien ou à toi / son reflet ») en un précis de grand écart sinon dégagement.

Lente mesure de son amour démenée jusqu’au chaos (« completely sucked out / and the question of my future becomes insistent »), celui d’Elke de Rijcke, chaos, amour nourris de grands blancs jusqu’à ce que le français, sa langue d’écrivain, ne suffise plus, « une fois que [s]on cœur aura encaissé la vérité », et que seuls les bas de pages blanches recueillent ce qui réchappe au désastre.

Au moins « forte houle de soi estampe d’un cœur charcuté / Soigneusement » celle de Paco Friez, né à Paris en 1989 – vivant de maraîchage et d’apiculture. En vers centrés l’ordinateur chahute (« Id : à remplir si l’argument du refus est géographique / transport ») ses amours défuntes « Bérénice Nina […] / de loin en proche Alice Suzanne », lui roulant vers d’autres nébuleuses. Comme un contrepoint d’Elcke de Rijcke.

Retour nord toute avec, insoutenable d’humanité, le récit de rêve d’Ingrid Storholmen, norvégienne, dix ans quand est passé le nuage de Tchernobyl, jouant au jardin avec ses deux sÅ“urs qui ont dû subir une ablation de la tyroïde. Écrit en 2001 et 2002, avant et après son voyage en Ukraine et en Biélorussie, au plus près de la centrale nucléaire encore en décomposition irradiante. « Je ne peux pas voir mes pieds […] ne distingue qu’un gros, un énorme ventre en forme d’ellipse, fougueux, l’enfant pourrait arriver bientôt. Cela fait des jours que je sens ses poings boxer contre ma peau. Ils boxent et boxent, furieux, ou alors l’enfant essaie de me dire quelque chose […] Dans le rêve […] je regarde le plafond de la grotte, les stalactites, ça goutte sur moi à intervalles irréguliers […] un visage surgit entre deux épaules, tourné vers moi […] un regard que je n’ai vu que chez des gens extrêmement âgés […] Peut-on aimer un tel mutant ? […] il respire, ses mains boxent, et c’est là que je vois, entre les épaules, à hauteur du cÅ“ur, un troisième bras, avec des doigts […] Les deux mains normales continuent à frapper, la troisième se tend vers moi, me touche. / Je ne suis pas encore éveillée, je n’ose pas, mais nous avons conclu un pacte, la main tendue et moi, la prochaine fois je l’agripperai, je la tiendrai. »

Livraison illustrée à deux registres de photographies : celles très fondues, estompées, volontiers surexposées, rendant l ‘immatérielle matière du voyage, l’(ir)reconnaissable mêlée de touches mémorielles que démêle un code secret, celui (pour la plupart) de Jean de Breyne ; et les brutes à bout touchant de murs nus décrépits graffités, de Gérard Zlotykamien, le réel dans tous ses états, mémoriel à deux temps, vrai pendant du surréel.

16 octobre 2019

[Libr-relecture] Brigitte Gyr, Incertitude de la note juste, par Christophe Stolowicki

Brigitte Gyr, Incertitude de la note juste, Lanskine, 2014, 72 pages, 12 €, 979-10-90491-11-3.

Prise la langue par les cheveux d’ange non de comète – un écho du vécu, au plus juste. Quand le chagrin se suspend – à l’incertitude de la note juste. Le recul, la mesure, une maîtrise du deuil, comme s’il était la langue d’entrée de langue, parlée depuis toujours.

Requiem.

À la faveur de l’hommage au père musicien disparu, remontent des souvenirs posés, circonscrits dans l’élan, dans l’écran – de sillage prosaïque que le poème, de sa ponctuation minimale, passant passé de blanc en blanc à petits blancs et décalages, rend mieux que prose. M’en imprégner à loisir, me déprendre moi aussi. Avant de capter d’autres notes écouter, de « musique de / en chambre / secrète / baignée de ciel / [sinon] SchubertSchumann / BachDebussy / RavelMozart », le Piano Quartet opus 44 de Schumann.

« ensevelissement / festif / latino / erreurs de prière / dérapages légers // pas d’apocalypse // hier éternel / casals et kreisler [violonistes connus] qui t’avaient fait […] tu habites à présent / une terre brûlée / semée de grands arbres / un nocturne de Fauré / te tient compagnie / et elle qui le jouait […] un jour / elle t’a rejoint / piano violon piano violon piano viol… ». Le deuil de mère, associé en retrait.

« j’avais été / un bébé rond / un filet à papillons / et / un chien en peluche / me faisaient office de frères / pour le reste / j’imaginais / un avenir / de sucres d’orge » Souvenirs d’enfance heureuse, en bord de lac plus suisse que français, en contrebas des monts. La Suisse innommée, un espace-temps fui, non perdu.

Fui de ville en ville – cependant un deuil heureux, accompli, de juste longitude s’élève diatonique sur sa portée de sols, qui ne se dérobent pas. Un compagnonnage avec le mort, les morts, père et mère, souvenirs de grands-parents, la mort incorporée, ruisselante de vie. Espace-temps plutôt omniprésent que retrouvé, en regard duquel l’actualité (« centrales nucléaires / météo / finances / politique ») grimace : « la magnitude / du désespoir / est désormais sans limite » – s’épand tectonique. La musique d’un temps proustien (Fauré), concerté de symphonie, entre à flots par les croisées : « innocence / d’un supplément / d’âme ».

La nostalgie, par vagues précises et par vaguelettes, dessine ici ce qui échappe à sa lame de fond, à son blues : le déroulé des années glorieuses, trente ou davantage, où « les marges du fleuve / s’écartent / on est / dans l’ouverture / du corps de l’eau […] commander des billets d’avion / par milliers / des billets de train / user la voiture / l’espace / la distance / réhabilités / augmenter / notre stock de villes / Paris / New York / Berlin / Stockholm / Dresde… // une vie insoupçonnée / nous happe / jusqu’au prochain hiver ». Du parent perdu, de son aimance large émane une amplitude de vivre, une promesse tenue, la chaîne d’or de soi.

25 septembre 2019

[Chronique] Fanny Garin, Des disparitions avec vent et lampe, par Christophe Stolowicki

Fanny Garin, Des disparitions avec vent et lampe, Isabelle Sauvage(29), « présent (im)parfait », printemps 2019, 96 pages, 15 €, ISBN :  978-2-490385-01-0.

À bris de vers cassants comme cristal de roc où la roche friable ajoure de page en page sa portée de blanc, des disparitions émaillant le propos, hoquettent les virgules intempestives (« ivre-moi, que je te sente /// ne voulais pas le, dire », « poitrail blanc entre les eaux lèvres les vents / tombent les // jambes elles ////battre le liquide trouble sans ton corps je ne, coule »). Péroraison longtemps tenue en haleine, un poème du mot à mot teste les mots à blanc, « crime » y compris, jusqu’à ce qu’au bal du réel celui que l’on sentait monter, l’arpégé mot « amour », le mot âme ourle le suspens.

D’insolente syntaxe compressive perfusionnelle (« sauf une lampe qui est vraie dit-oncela // et sa couleur jaune qui s’étale et que quelqu’un éteint »), personnages principaux le vent  (« avec le vent il pleut toujours cela efface ») et la lampe de peu de lampée, plutôt de simple récurrence – dans ce premier (de petit format) triptyque plutôt que recueil, Fanny Garin, par ailleurs comédienne et dramaturge, « trace » la maîtrise d’une écriture concentrant des effets de théâtre qui la gauchissent et l’arriment aux planches d’un lever de rideau. À cahots de chaos, des échanges de répliques se profilent dans l’innommé, le surligné. Pièce en trois actes dont le blanc serait le personnage principal et les mots secondaires, seconds d’aire et de « corps ». Pièce qui dépèce, rapièce et réinvente où il vente sans répit la poésie. Malgré tous les appels à témoin (« entendez-vous », « qui préfères-tu oui toi », « non // si », « mais que voulez-vous / voir oui vous », « voyez-vous » ahanant en syncope, elle claudique de pause en ligne mélodique à passer le témoin.

Réponses, « non » de préférence, à un questionnaire qui, suivant l’exemple de Gertrude Stein, se passe de points d’interrogation. De « pulsion » en « toc », la langue de la psychologie folle du logis. Sur l’orbe de l’ivresse un « bateau coule » jouant à « bateau coule et puis non /// les gerbes d’eau lorsque l’on place sa bouche / sur les trous ». Rarement l’espace paginal exploité avec tant de liberté, un poème s’ajoure à la verticale exponentielle (« lèvres // les, / lè / vres tant à coup qui // ralentissent ralentissent  // ne, di //s ////paraître que disiez-vous ») de l’été, de l’étang, de l’étendue plate comme « vent dehors ». Enchantant en déchant le blanc, « s’en va le vent // loger le fou sort au ventre d’autres » et se recharger à mitraille.

 

23 août 2019

[Libr-retour] Jean Le Houx, Chansons bachiques, par Christophe Stolowicki

Jean Le Houx, Chansons bachiques, éditions Lurlure, préface d’Emmanuel Caroux, 2018, 144 pages, 19 €, ISBN : 979-10-95997-04-7.

Pourquoi chansons à boire, si simples, étaient et demeurent poétiques, même quand elles dérivent vers plus modeste que le vin, le cidre – ce qui se conçoit d’un natif de Vire en Calvados composant des vaudevires, qui soit dit en passant n’ont aucune étymologie commune avec les virelais. Oui, pourquoi – alors que féru des progrès de l’œnologie, fort de la longueur en bouche des plus grands crus on tombe toujours à plat, à gras, à suffisance élaborée.

Chez Jean Le Houx (1545 ou 1555 – 1616), né un demi-siècle après Rabelais, rien de gargantuesque ni de superlativement érudit. D’emblée l’aveu : « Faible en complexion, je hais l’ivrognerie ». Et « De latin je n’appris guère, / Y pensant être assez savant / Puisque bon vin j’aimais à boire » (bouère est la prononciation de l’ancien français, qu’ont conservée le bas-normand et le percheron). Loin de la prose excessive rabelaisienne, la poésie a ici le sens rassis – ce qui appelle toutefois la boutade de Wilde : only excess succeeds.

Prudence de bon bourgeois (probablement avocat) en un temps de guerres de religion (Vire plusieurs fois pillée). L’intérêt de ce livre, que le génie n’effleure pas de son aile, est ailleurs : dans la chanson, en répétition de thèmes courus (l’eau sied aux avares, le vin est bon pour la santé), dans sa richesse et variété prosodiques. De strophe en strophe l’hexamètre y alterne avec l’alexandrin, sert de chute à l’octosyllabe. L’heptamètre préfigure Verlaine, de liquidité il est vrai plus de piot que de langue. Avec « maîtresse » rime « perse », exceptionnellement. Quelques vers libres (jusqu’à dix-sept syllabes) impriment le cachet d’aveux personnels.

L’absence de génie confine au génie, plain et plein chant. Ainsi, dans ces remerciements à qui, souffrant d’une rage de dents, a régalé ses amis, « trop volontaire / Pour avoir le cœur marri / D’avoir vu la bonne chère / Que nous avons fait chez lui. / Monsieur l’hôte, / Voyez, j’hôte / Mon bonnet honnêtement. / On me prie / Que je die / Qu’on vous rend grâce humblement. / Mais si le vin reste au pot, / Qu’il est encore de l’écot, [écot : note à payer chez un restaurateur] // Faites-en laver la bouche / À quelques-uns d’entre nous, / Avant qu’un valet n’y touche / – Puisque tout dépend de vous ! / Je ne cure, / Je vous jure, / Jamais ma bouche autrement. / Notre hôtesse, / Je vous laisse / Mille mercis en paiement. / Ceci serait éventé… / J’en bois à votre santé ! », en quatre laisses de vers impairs de structure subtile identique, à faire pâlir la villanelle et la sextine.

Même maîtrise à rapporter tous sujets au vin par choix délibéré (son amie qui repousse l’ivrogne, la guerre qui détruit les vignes) de compagnon raisonnable (« Buveur quant au renom mais non pas de nature ») qu’à structurer ou lâcher ses vers. Alors qu’il s’agit de bon vin non de piquette (il y revient souvent) – vin et poésie font chez lui grand bon ménage parce que « Denis » (Dionysos ! le français génial simplificateur) en grandes Dionysies ne s’est pas encore spécialisé dans l’œnologie.

L’orthographe adoptée, la discrétion des appels de notes (corps diamant sinon poudre de pépite) traquant l’anecdotique mais non ce qu’éclaircit facultativement le glossaire, la pertinence des notes et variantes rendent ce texte particulièrement lisible à chacun.

25 juillet 2019

[Libr-retour] Patrick Dubost, 13 poèmes taillés dans la pierre, par Christophe Stolowicki

Patrick Dubost,13 poèmes taillés dans la pierre, La Boucherie littéraire, « La Feuille et le Fusil », juillet 2016, réédité en mai 2019, 38 pages, 13 €, ISBN : 978-29551283-5-0.

 

On dit je ; on, dis-je ; on dicible. En treize immatériels triangles rectangles tout en contreforts, failles et soutènements – poèmes, de moins en moins verticaux à mesure que leur fondement se dérobe, que leur base s’embrase en nombre π, en nombre d’or.

Chiffrant le pieux et l’éternel. « On dit “on” » où l’on s’indéfinit de passer à la ligne, celle de flottaison, de désincarnation. On dit je est le salut, l’amalgame, la résurrection. On de nous baigne le je que son pluriel appelle à tire d’ils où elles savonnent sa planche d’or.

Piliers du moi en soi, treize poèmes. En soi oblitérés. En soi pour soi du moi haïssable absous, dissous. Dans le on universel. En fadaises sur la falaise de l’éternel retour. En bémols d’un dièse qui les amplifie.

On se dit qu’en cinquante-neuf secondes ou tierces le temps effritera l’empire quaternaire que dans les yeux d’un enfant chat l’on mire double comme le mage de l’image « unique […] imprimée / même si / de deux manières différentes », en l’une & l’autre ou l’une ou l’autre ourlée d’outre-tombe.

On lit et l’on relit, ce triangle rectangle réitéré est le puits, le contrefort rocheux, la pierre et la ficelle en boucle quand « on se réfugie / au cœur de l’immobile / on apprend à lire / dans les herbes folles. »

La poésie de Patrick Dubost traduisible universellement.

Car cet on pour dire un entre je et nous qui s’indéfinit au cloître, au disparaître, existe-t-il de toute sa portée dans d’autres langues ? Oh que oui. Tel celui inclusif d’auditeurs, parfois simple conjugaison du verbe, tant aux Indes qu’aux Amériques qu’en Océanie. Quand bien même le cloître en son silence n’existe que dans nos pays.

Un est on. One never knows.

Mais l’on sait que l’on atténue le on, ourle de pataphysique celui qui d’entame hiatus dit « On // a fait / de / la lumière / le centre / de toute chose » et « couché sous l’arbre / au centre du préau / jusqu’à la nuit tombée » se suspend « jusqu’à voir / descendre dans une main ouverte et sous un / dernier rayon une / première météorite une / minute de silence un / premier jour sans lendemain. »

Il y a dans la traversée de la matière le même projet que dans celle du sens, du non-sens. Le crayeux, le calcaire, « tout empaqueté de pierres / et d’enduit frais », se défait, s’oblitère. Dans « On // existe / un peu / plus / quand / on existe / un peu moins / dit un insecte / occupé à courir / sur ma main » résonnent les oremus d’une civilisation entre toutes vouée au poème. Terre-plein d’un plain-chant.

Treize poèmes. Onze manque d’ampleur comme nombre premier.

Le bonheur qu’en a fait l’éditeur sur papiers Fedrigoni, brut d’emballage les poèmes, écrin quelques pages d’un pistache lumineux, couverture foulée et refoulée pour une sadienne absorption.

Fallait-il en atelier d’écriture une cellule de chartreux pour clamer à la face du je l’emprise du sens en déprise des sens, la prise de vœux en guise d’aveu initiatique d’humaine impuissance ? Sans doute. Treize est d’ascèse le nombre premier que Patrick Dubost a élu dans sa piété d’athée.

15 juillet 2019

[Libr-retour] Olivier Domerg, La Somme de ce que nous sommes, par Christophe Stolowicki

Olivier Domerg, La somme de ce que nous sommes, Lanskine, avril 2018, 112 pages, 14 €, ISBN : 979-10-90491-63-2. [Grand prix de la poésie de la S.G.D.L 2019].

Le livre débute comme une hagiographie de l’enfance heureuse, immergée en nature : dans « une large anfractuosité, une chambre d’échos, un abri de fortune, entre théâtre et grotte, dans (et au-dessus de) laquelle, comme il est dit dans une chanson, “nous vîmes passer notre enfance” » : le repaire de corsaires, la corsetée de bonheur enfance sur laquelle aucun freudisme n’a prise, le jardin d’Éden clos et illimité, aussi peu localisable sur une carte que la bouche des Enfers – sinon sur une colline non loin de la Sainte-Victoire, entre deux restanques dont s’effritent les pans de pierres sèches ; « un espace à la fois réel et imaginaire où prédominent le pin d’Alep, le chêne kermès, la garrigue crochue et fragrante, la caillasse blanche et grise, l’omniprésence du calcaire provençal – un espace dans lequel nous vivions à plein et nous projetons encore ». Enfants des villes, de parents désunis, lisez et enviez, il vous en remontera toujours, nutritive, thérapeutique, quelque bouffée d’enchantement.

Ouvrage en trois parties, la première de souffle égal, tombée de versets réconciliant prose et poème, où le poème reposé de tout lyrisme, déposé labile, s’étoffe en prose jusqu’à disparition complète, ne cligne que par des reprises – vrille au pénultième feuillet, annonçant la frêle, émotive péroraison ; les deux autres tout en blancs, l’une régulièrement à deux distiques par page et formelles astérisques ; la dernière en monostiches tel un amerrissage, le blanc s’étend, son épaisseur varie, délassant, comprimant la Recherche d’un Temps qui ne s’égare, présent omniprésent jamais lâché.

La somme de ce que nous sommes, qui cogitons donc sommes dans l’ergastule de notre mémoire récente, appelle une Recherche tôt ou tard. Ce très beau livre, atypique en gageure dans l’œuvre implacablement visuelle et descriptive (encore que sonore à raison, et nourrie de concepts) d’Olivier Domerg, attente, attempts, plus tentative qu’attentat de gamin « forban » – au sou-venir que gauchit un survenir tenace. « Pour toucher davantage / au réel [dans] la rage d’y parvenir », des vers inversent en escalier un decrescendo : rage, for(ç)age, fors âge. Aux « souvenirs courts, exempts de remords », tout en saccades visuelles ; aux « récifs à fleur d’eau ; de peau » où la mémoire prend ô, en porte-à-faux elle chavire, traquée à fleur de flottaison dans ses œuvres vives – décrué d’espace-temps celui à trois dimensions où l’œil excelle.

Aveu d’un « répertoire de sensations plus que de souvenirs » : dans ce présent perpétuel vif-argent, il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarettes entre soi et soi – un soi collectif, les souvenirs saisis à la troisième personne du pluriel d’une « ribambelle de gosses guillerets, tout à la joie d’être ensemble », « captifs d’un regard ou saisis par la déflagration d’un sourire. Ce qui s’ouvre alors en eux ! » ; « l’émerveillement que leur procure l’île ». On ne perce pas l’écran des jours en porte-parole d’une fratrie de cousins, de compains. Dans ce jardin d’Éden manquent la pomme et le serpent et Ève n’est jamais évoquée, sinon comme féminin d’« île » ou comme dédicataire.

Mais j’ai mauvaise grâce à relever ces « quelques tulipes dans une forêt d’iris ». D’un tel bonheur d’un seul tenant, merveille d’anachronisme servi par une écriture du grain le plus contemporain, je ne trouve pas d’équivalent dans la littérature française mais dans la russe : Tourgeniev, et surtout Tolstoï : ce « garçon intelligent et bon » postulé dans Enfance, adolescence, jeunesse, que deviendra Pierre à la maturité de Guerre et paix. Je n’ai rencontré ce « très fort sentiment géographique », et un tel génie poétique de l’orientation, que chez Gracq, et sur la fin de sa vie seulement (Les Carnets du grand chemin, 1992), alors qu’il a enseigné la matière. Qui a connu le jardin d’enfance (« générateur d’une longue et vibrante imprégnation », « notre expérience essentielle, celle qui prévaut sur les autres ») en est irrigué, aimanté telle, illuminée dans Zarathoustra par le couchant de Nietzsche, la barque du plus pauvre pêcheur.

13 juin 2019

[Chronique] Philippe Jaffeux, Mots, par Christophe Stolowicki

Philippe Jaffeux, Mots, Lanskine, mai 2019, 176 pages, 20 €, ISBN : 979-10-90491-99-1. [Pour découvrir le travail de Philippe Jaffeux, lire cet entretien fondamental]

Encore un grand cru de Jaffeux. Comme l’écru des crus il décroît et s’entrecroise aux effluves de la teinture rongeante du bain d’abstraction. Trêve de plaisanterie quand l’amer gronde et que du rivage.

Ou le livre des mots, de la chair de sa chair, dont faire chère lie, bombance et redondance, don d’anse et de volute, bien ivre sur la page compacte – aux trois petits blancs près d’entrée de paragraphe, ici supprimés et reportés en fin de page jusqu’à la pénultième incluse. De visuel il n’est pas ici d’autre procédé dont abuse & mésuse à bout touchant le poète.

Récapitulatif, testamentaire, teste âme en terre de ses mots, d’auteur, de ses titres, de modique microcosmique gloire, que contre tout usage et politesse la quatrième de couverture égrène : dix en neuf ans, un précipité, un collyre, encollé et labile, une vie d’écriture mode d’emploi. Il n’est que Nietzsche, se penchant sur La Naissance de la tragédie, pour oser cela.

Qui ne se souvient de découvrir dans Courants blancs (2014), après deux coups d’envoi, de lever de rideau, un poète se déployant en inextricables mais exorables apories aussi naturellement que Corneille en alexandrins. Ici, dressé un bilan de l’aventure scripturale abolissant le jeu qui l’a suscitée, dans un parti pris d’explicite absolu à bout d’énigmes fertiles (« j’écris avant tout pour questionner le sens des mots », « chaque mot est un événement prêt à transformer une phrase », « les lettres remplacent l’être, toujours à point nommé », « La marche de l’enfant, ouverte sur une dérive séditieuse, imprégnée d’une multitude d’ambiances fugitives »), on croit, à l’œuvre une cohérence là où manœuvrait l’incohérence élective, détordu l’objet noué naguère en foire conceptuelle, rétractée l’expansion du je en jeu à présent que le je est moins haïssable et moins occulté – à une mise à plat de l’aporie que confirme l’emploi nouveau, mouillant le vin de brève, tranchant la veine, d’un (voire deux, trois) point-virgule explicatif léger, effleurant.

Or non. Autotélique, autocentrée, une Critique de la raison aporétique déjoue les amalgames, la modération du jeu conceptuel et verbal accomplit une profession de cinquante fois il n’était ni moi ni je mais soi. « Un effacement de ma personne articule l’activité d’écrire avec une joie tragique ; le mental est secondé par un second mental » ; « une joie s’approfondit au moyen d’un enthousiasme tempéré ». À force d’aplanissement à l’élémentaire, l’aporie redouble de croiser ses impasses en impair, passe & manque (« Puis-je voir avec mes oreilles pour dévoiler l’énigme d’une image lisible ou d’une écriture visible ? »). Le contraste devient par moments insoutenable entre le corps réduit à l’immobilité par la maladie et l’agilité décuplée de cette pensée qui ne craint plus de s’appesantir où le bât blesse. Une éloquence délocalise la loquacité de la transcendance en immanence heureuse. Je pense à la verve de Matisse, à sa renaissance, très diminué physiquement, dans l’œuvre finale des papiers gouachés découpés en jazz, à son art pensé, toujours créativement pensé – là où Jaffeux enfièvre et dénerve, innerve la pensée. De la mise à plat à la remise en aporie, toutes les nuances de la (dé)raison dialectique à l’œuvre et à l’ouvrage.

Le tour de vis de l’abstraction desserré d’un perceptible quantième.

D’une macrocosmique « éclipse de l’espace et du temps » émerge un espace-temps vécu, un bon siècle après qu’on l’a conçu enfin vécu, comme seule vivre et concevoir « aiguise une transfiguration de la souffrance ». Dans la cannibalesque chair de sa chair torturée en bouillie de chaos, l’Inca Jaffeux incarne cas par cas « l’espace paginal ». Ce qui vagit là dans « un chaos gigogne » (les Incas ne distinguent pas en quechua l’espace et le temps) altère alterne, de « hasart sidéral », le haut re ô, le large à plat. « Corrigible à l’envi », « corrigeable à l’infini » la « mauvaise élocution » qu’induit et aggrave la maladie.

Ponctué de récurrents « dans le meilleur des cas », « pour le mieux », « au mieux », nuancé en « pour le meilleur ou pour le pire », un enthousiasme d’enfant philosophe passé par les fourches caudines d’une non-vie aporétique – puisatier épuise de la musique, de la peinture suprématiste, de la culture, du rêve même les distorsions fécondes. Exhaustif d’une vie. En un glossaire amoureux d’un soi, celui d’un autre, à vingt-six entrées de l’être alphabet. Quand des théories de théories processionnent et procèdent sans jamais sourdre haleine, ah si l’intelligence pouvait tenir lieu de tout.

Le tour de vis de l’abstraction resserré d’un perceptible quantième. L’abstraction concrète épandue.

Vertigineux sanglé que le sanglot n’apaise. À l’absurde préférant « le nonsense anglais » plus chargé de sens, d’essences subtiles où « l’antinomie trouve sa cohérence dans la contradiction ». À l’affut d’alphabet, l’alpha et le bêta, et l’omicron et l’oméga, de précision conceptuelle inégalée, égarée. À qui primitives et premières « la métrique et la cadence restituent la grâce insolite des nombres » (la villanelle et la sextine lui donnent raison, et les premiers comptages, la lunaison pour décimale). Pris de « vertige du zéro […] compris comme un nombre qui nomme tous les autres nombres ».

L’intellect, qui a ses héros et ses martyrs, ses hérauts d’armes et son aloi, déploie toute la largesse d’« un cri panoramique ». D’effilé aplomb l’âme jaffeuse de Jako Van Dormael surplombe Toto le héros.

17 mai 2019

[Libr-relecture] Shaun Levin, Le Garçon en polaroïds, par Christophe Stolowicki

Shaun Levin, Le Garçon en polaroïds, traduit de l’anglais par Étienne Gomez, avec 16 photos de famille, Signes et balises, hiver 2017, 72 pages, 11 €, ISBN : 978-2-9545163-6-3.

Souvenirs de vacance d’une vie singulière, à ponctuation de polaroïds. Ou la grande vacance, chahutée d’Afrique du Sud où Shaun Levin naît dans les années 60, en Israël où se passe et repasse l’adolescence – levée sinon comblée à Londres où l’écrivain se pose. Instantanés : une vie mise à nu en couleurs. Instants d’années : introduisant dans le détroit, au dérobé, au surexposé. D’une vie quelques instants commentés, parfois en décalage.

« Le Garçon est né gros et laid avec des tétons qui pointent et une voix qui couine » en regard d’une photo portrait de ravissant garçon blond au sourire radieux. En regard d’une photographie du garçon et de son chien un texte intitulé Le Garçon et son père où « quand son Papa lui frapperait le museau, le lui fourrerait dans son urine, le Garçon saurait que personne au monde ne l’aime autant que son Papa » et où revient en litanie, traduit textuellement, l’intraduisible that is a good boy. Pas un mot de la mère, on sait qu’elle existe par le Playgirl découvert sous la pile des Penthouse « dans la chambre de ses parents ».

En jeunes filles en fleurs, insectes pollinisateurs et fleurs dioïques ne se déguise pas ici l’amour maudit. L’été de ses seize ans le Garçon se masturbe sur le nu en double page d’un « suave […] brun avec des moustaches et plein de poils sur la poitrine », « allongé nu il se gorgeait de soleil comme si ça pouvait le transformer [en fille], expos[ant] à la vue de tous comme en sacrifice […] une héliophilie aveugle. »

« Te voilà dans le sanctuaire de la bibliothèque, le seul endroit où tu puisses t’isoler. » Du il au tu passé juste pour l’intermède d’une interpellation, d’une mise en abyme de son récit roman, l’auteur résume quelques polaroïds impubliés et abruptement conclut, recouvrant ses distances, que « s’il mourait pour se retrouver au paradis [il] demanderait à tous les gens qu’il aime de lui donner régulièrement des claques », d’un envoi faisant sonner quelques strophes au mitan de son roman poème.

Ah le vert paradis des amours masculines, « neuf ou dix ans », « treize ans. Quatorze au maximum », « dix-sept ans la première fois que ça arrive, et par première fois il veut dire en tant qu’adulte », en regard du même Garçon toujours bouclé blond, à présent éphèbe « grand et mince », aux « tétons si doux, si beaux », à « la peau hâlée », cadré centré en bord de plage aux trois strates de ciel, mer écumeuse et sable blond, en plan américain.

Choses dites au Garçon : « macaque tapette mauviette chochotte gros tas lourdaud bigleux […] gros tas moche comme tu es gros tas gros tas moche gros et moche qui a envie de jouer avec toi rapiat crampon youde juif gras et poilu avec ton gros nez et tes gros nichons », au youde près celles de Paysage de fantaisie de Tony Duvert, auteur maudit.

Poème-polaroïds pour qui je donnerais tous les romans-photos.

Aux photographies suivantes Shaun Levin a viré au brun taillé en brosse, sans explication. Sinon, en regard d’un flash back sur l’angelot blond, le commentaire qu’ « en vieillissant il fait un peu gorille, maintenant ; en vieillissant il a viré au chimpanzé, et la beauté de son adolescence s’est évanouie. » Quelques petites amies, qu’il s’abstient autant que possible de pénétrer.

Explication, au décours, au débours d’une photographie où « le Garçon [qui] pose avec ses chaussettes de rugby […] est laid, laid comme ces Juives du Moyen-Âge qui se rasaient le crâne pour se rendre indésirables aux violeurs cosaques. La blondeur du garçon et la quantité de roux dans la famille ne font que prouver la futilité de telles tactiques. » De l’homosexualité (quelques psychanalyses en filigrane) rend compte « l’abandon dans les gènes », connu sur quatre générations.

Le garçon (ne) grandit (pas). En épilogue, entre deux photographies de lui bébé, la seconde dans les bras d‘un brun frisé en qui l’on découvre enfin son papa – un poème, de partout qui débonde, « aspiré par la bonde » : « ni faconde ni mèches blondes, plus de quoi en faire tout un monde. » D’ « Un homme, ou tout comme. » Performance du traducteur.

28 avril 2019

[Libr-retour] Pot-pourri exquisite, par Christophe Stolowicki

Lyn Hejinian, Gesualdo, traduit par Martin Richet, Éric Pesty, 2009, non paginé, 9 €.
Marie-louise Chapelle, Tu (maniériste), Éric Pesty, 2017, 48 pages, 12 €.

Un madrigal à quatre voix, maniériste, coupant court, bel écho, déployée. Carlo Gesualdo, ou Don Carlo Gesualdo di Venosa (1566 – 1613), aristocratique compositeur de la fin de la renaissance italienne et meurtrier présumé, prétexte à Lyn Hejinian, 1978, que traduit Martin Richet, 2009, dont se nourrit longuement Marie-louise Chapelle, 2017. Lire à trois voix (de garage, toutes, voire de jardin de curé), brièvement imprégné de la quatrième (ou première), pur tremplin.

De Lyn Hejinian l’écriture lacunaire, ajourée, que ne lâche pas le fil rouge d’une télégraphie. Abolis, surinvestis des pans entiers du discours. On comprend vite que cette liberté, cette désinvolture relèvent de l’ultra-syntaxe. Gertrude Stein omniprésente, avec un tour de vis. Compressé d’intellect, des abysses d’une virgule remontent cinquante vies en une. Sa phrase scorpion, sa phrase croupion. Les croupes qu’elle taille dans la langue dont rejaillissent des bribes de pur intellect. Un convulsé de la raison pure. Un taille-layon, à cru. Les sentiers de l’amour maniériste, ses scalps, ses palpes, ses tentacules. Ses références musicales, ses harmoniques, ses meurtrières, ses hallebardes comme une éthique de l’inconnaissance. Rarement, quelques spropositi regroupés dans une clairière de pur sens. Le nerf à neuf, ce qui innerve, ce qui dénerve, synapses relaps à électro-chocs.

Martin Richet s’approprie le secret de cette langue en haut croisé de la traduction, portant double bannière. Ouvrant, refermant le ban du littéral et de l’abscons. En son français qu’un pèse-nerfs absout, de résolution ultime, homonyme de l’américain second. Un pot pourri que l’appeau lève.

La lecture déliée de Marie-louise Chapelle fait ressortir de Lyn Hejinian le zeugme seconde nature, mais pont ici suspendu, pantalon à pont d’appoint qui tombe à nos genoux. Entre zeugme et anacoluthe, la rupture syntaxique à bout touchant. Rarement cadavre exquis n’a rendu cette fragrance de pot-pourri exquisite.

Les trois débuts :

« Gesualdo d rests his life faithful, his, in pieces, / are discontinuous and harm the use, who did / not lack intensity. c and highly individual the / murder which was married between instances of / workmanship and reduction. Their dramatic / exclamations push the basic scale a time of the / more true. b whose fame rests on her lover and / between. The first vocal in the first four in the / last two are discontinuous and harmonic to an / introduction ».

« Gesualdo, désormais disparu, d, gît sa vie / loyale, sienne, en morceaux, sont discontinus / et nuisent à l’usage, lui qui ne manquait / d’intensité. Circa, c, et hautement singulier le / meurtre marié entre instances de métier et de / réduction. Leurs exclamations dramatiques / repoussent l’échelle fondamentale une époque / du plus vrai. Apparu, a, dont la gloire porte / sur l’amant et au milieu. Les voix initiales aux / quatre premières aux deux dernières sont / discontinues et harmoniques à une / introduction. »

« Tu arrêtes ton vers fini, et ta, ensemble, sont étalés et / dupent la manière, qui n’enlève pas une signification/      Et volontairement équivalente la fiancée qui était / retenue là une manufacture entre la jambe et ici / réplique      Leurs voix expertes déplacent la gamme / une fois sur plus d’émotion    La note arrête / l’exécution sur elle et entre     La première main dans la dernière à deux sont étalées et dissonantes comme / commencement. »

Par quelle alchimie la traduction, le commentaire (ce comment taire évasé par Chapelle) tournebrochent-ils le cadavre encore fumant de ses notes premières (en américain la, do et ré s’écrivent a, c et d) en ce délice, ce dé lissé dévissé de son compositeur initial. De quadruple Renaissance, la composition pose et repose, expose, l’implosion fait long feu.

« though he lived most of his life » traduit par Richet par « quoiqu’il eût vécu la plupart de sa vie », d’une littéralité qui rend l’accent américain comme « le gros » l’eût grasseyé. Il saute des phrases quand cela casse son rythme, condense et apparie. De la romance tournant à meurtre il conserve de préférence la catalyse, la mise en abyme cou coupé à la manière de Gertude Stein.

Après les trois premières strophes, Chapelle s’émancipe du texte premier et second, digresse à longs traits, s’approprie matière et manière, explicite à tâtons – à l’opposé de Richet, développe le tragique de la romance. Ses blancs dénouent les compressions abruptes de Hejinian. Son Tu est tu pour taire mais davantage s’adresse, tantôt à Gesualdo, tantôt à Hejinian, entre le compositeur au long cours et l’interprète coupant court, tresse le conte fatal. Récit tout en reprises, fugues et contrepoints, parfois un dialogue. Est une fois comme il était, comme il neigeait, « comme il savait de savoir ». Comme un coup de luette sur l’arrière-pays des choses, à tu la narratrice à soi à même s’adresse, en l’héroïne transplantée, vers à vers critiques se disperse le contrepoint final.

Encadrant un livre dans le livre, fable sertie assortie – la couverture à l’unisson.

5 avril 2019

[Chronique] Aldo Qureshi, Barnabas, par Christophe Stolowicki

Aldo Qureshi, Barnabas, éditions Vanloo, Aix-en-Provence, automne 2018, 118 pages, 12 €., ISBN : 979-10-.

Ou quelques paraboles en anecdotes, de l’univers insoutenablement violent, notre pain quotidien – médiatique. Panem et circenses que ne filtre pas la poésie mais l’exfiltre de sa gangue de gros titres et de petit écran. De l’intérieur, victimes et assassins sautons aux yeux, odieux et résignées, assignés à audience. Car ce qui est osé ici passe mieux encore qu’à la lecture par le canal de l’oreille, et Aldo Qureshi, grand performeur – il faut l’avoir vu, entendu sur scène improvisée – n’a pas besoin d’interprète.

Poésie du vécu – par procuration, qu’importe. Le politique fait vite place au fait d’hiver à glace quand « Je fais mumuse avec mon tuyau devant mamie et elle repart à la cuisine et elle revient avec les ciseaux [… me] coud […] une petite sardine […] parce que grand-père préfère les filles […] va l’ouvrir, avec son canif ».

Une poésie sans ambages ne se paye pas de mots ni de tropes ni de bons sentiments, use de raccourcis narratifs valant anacoluthes. La paronomase délassée, délacée en approximation efficace.

De l’hénaurme dans le sordide, poches de jus psychique évacuées à la petite cuiller, la transgression à tire d’ailes ne porte pas à conséquence, rien ne franchit les frontières d’un immeuble modeste à myriades de vies compressées, tant d’inceste et de cannibalisme, tout le freudisme ambiant, et d’humiliations répétées jusqu’aux derniers outrages. Kafka est là, avec un rictus de connivence, c’était pour vous distraire.

Passés dans la prose du poème les privilèges du cinéma, dans la bouche d’une prude les obscénités dernières, d’un pacifiste les insultes à s’entretuer.

Ou l’hygiène d’évacuation, entre grand guignol et petits souliers.

Poèmes que définit (volontiers si peu) poèmes l’absence de point final – dans le corps du texte points et virgules à foison, tout l’appareil d’une vie ordinaire ; poèmes à la chute, tout l’ordinaire transfiguré ; le poème se distinguant d’un bref chapitre par son seul inachèvement – et l’emprise d’un tour de langue qui se mutile.

Aux titres triviaux (« happy birthday, 1er étage, 20h45 », « le championnat de l’inceste », « l’évangile de René », « la muqueuse pituitaire ») répondent des proses à bivoie, en impasse de déraillement tragique. Extraction orgasmique d’une dent (« petit sexe d’ivoire avec des sous-vêtements rouges, déchirés, un peu sales ») par une dentiste et son assistante au « regard […] comme une sorte d’amplificateur émotionnel ». D’un prétendu admirateur la séduction subie, creusant, dès le « macaroni » apparu, la « faille psychologique » qui revient souvent. Ici « le père […] se suicide les testicules avec une agrafeuse ». Ailleurs « Un poing de fer bougeait dans ton ventre comme un embryon de chien dans la matrice d’une musaraigne ». Ou le fractionnement « en une centaine de mini-moi » dans le sens de la longueur, ou tranches de « salami alchimique », que le narrateur s’inflige pour agréer à un « démon rose avec une tête de Barbie ».

Kafka, mais l’angoisse réparée d’humour. Kafka à l’aune de Dostoïevski (« Merci Mychkine »). Du fantastique soldé à prix coûtant – cotant peu, coûtant cher. Un branle bas le corps de la langue, la peu farouche, lève les tabous minuscules qui courent les flaques à même le tirant d’eau. Un compressé de vie urbaine à étiage de rêve, le fantastique disloqué en onirique pur. Un abattage de grand fond, ce fond de forêt où les piliers de cathédrale tombent comme à l’abattoir.

14 mars 2019

[Chronique] Gertrude Stein, Tendres boutons (réédition, Nous), par Christophe Stolowicki

Gertrude Stein, Tendres boutons, traduit de l’américain par Jacques Demarcq, postface d’Isabelle Alfandary, éditions Nous, Caen, automne 2018, collection « NOW », nouvelle édition en poche, 128 pages, 14 €, ISBN: 978-2-370840-59-2.

De briques et de broches, pour objets ses mots seuls, ses tendres boutons, en abyme toute, Gertrude Stein. À plusieurs jeux de miroir sans que rien ne distingue les mots « lexicaux et grammaticaux » (Isabelle Alphandary), cannibalesque incestueuse qui transgresse tous tabous syntaxiques, sémantiques, sans italiques ni guillemets. Ou d’un livre roboratif comme il en est peu, écrit (probablement) en 1911, (auto-)publié en 1915, la fracassante feutrée entrée en lice d’une géante de la poésie. Un taquinisme de l’absurde (tease récurrent, « La taquinerie est tendre et pénible et pensive »), une sourde jubilation transmutent la lumière, le mouvement.

Gertrude, précurseur absolu. Des mots parasites s’infiltrent, allègent l’aporie (« Une protection mélangée, très mélangée avec la même inétrangeté intentionnelle et équitation ») ; des registres en grand écart, sous une même rubrique affichent un plain-pied moqueur (« un manque de langueur et davantage de blessures à l’aine »). Un humour d’appoint sans rire comprime compresse à rime qui voudra. Déconstruite, déjantée, écartelée la syntaxe, aplatie dérapant en parataxe, étalée écrasée la phrase au sol, amortie comme par un buvard – de ses miettes recollées le sens se reconstitue à l’encontre de tous les non-sens. L’absurde chancelle, du sens affleure dont la liaison s’est égarée. Sous les encombres sourd une comptine, se suspendent de latentes charades de peintre cubiste, le tout à étiage de ses parties. De « façon tordue » (a bent way), une métonymie fait oxymore, le discours hoquette son essence, décline ses substances molles. Chauffé à la loupe, écrit à la vitesse de l’éclair qui éclaire la lente ingestion d’une neuve culture picturale, le texte se décompose dans l’alentissement caudal. De conviction imperturbable, de drôlerie esquivée, en syncope hoquetée lisse de toute exclamation, lemmes et théorèmes ouvrent l’aporie, démonétisent le paradoxe. Son contemporain Tzara laissé bien en arrière, Breton n’en parlons pas, il faut remonter en France jusqu’à Gherasim Luca, en Amérique à Alice Notley qui insère des statistiques dans le poème, pour trouver de Gertrude un altère écho. Sinon Joyce – à moindre coût.

Précurseur. Davantage que d’aucun écrivain, du jazz à reprises, retouches, biffures en grappes de notes de Thelonious Monk, près d’un demi-siècle après Tendres boutons. De son piano solo (Thelonious Alone In San Francisco, 1959) tout en anacoluthes, syllepses, zeugmes – sans parler des évidentes anaphores et épistrophes (Epistrophy l’un de ses titres). Tout en rétropédalages, hoquets, regrets de peintre qui répondent à pas de chat, à pas de côté à l’interrogation, celle dont Gertrude a aboli le point. A no, a no since, a no since when, a no since when since, a no since when since a no since when since, a no since, a no, a no since a no since, a no since a no since, gonfle roule un jazz que fêlent ses temps faibles.

To be a wall with a damper « un mur avec sourdine » a stream of pounding « un courant de martèlement » éthique, étique & tic encolle engramme la pure poésie mieux que l’association libre ou l’écriture automatique. Brièveté en sauts de puce, salves de monosyllabes pour un élargissement final – on pense au fourmillement de cymbales qui clôt en points de suspension maints morceaux de jazz. Une « harmonie de l’hésitation » surmultiplie dans l’américain la politesse anglaise. De brut alizé Gertrude écrit un américain enchérissant d’américain sur l’anglais, de l’américain exposant mille comme Finnegan’s wake est du concentré sucré salé d’anglo-irlandais pétri d’Europe ; elle est ce blanche nègre qui jaillira bientôt en jazz.

Eating he heat eating he heat it eating, he heat it heat eating. He heat eating excellemment rendu par Demarcq par « Manger en jet manger en jet j’ai mangé. En jet manger. » Ou It is so a noise to be is it a least remain to rest, is it a so old say to be, is it a leading are been. Is it so, is it so, is it so, is it soi s it soi s it so traduit par « C’est un tel bruit d’être, est-ce un moindre reste de reposer, est-ce si vieux disons d’être, est-ce un assenant ont été. Est-ce un si, est-ce un si, est-ce un si, est-ce un si ainsi ainsi ainsi », le martèlement final transposé avec une géniale hardiesse. Mais ce sont des exceptions. Si les hoquets d’anaphore ou d’épistrophe sont rendus avec inventivité, beaucoup d’allitérations sont perdues par une traduction textuelle. Ne pouvant rendre la rime anglaise facile de terminaisons en ing ou en er, rifs bottant en touche, il fait rimer quelques mots français rajoutés, d’effet moins entêtant. Dans un passage du chapitre Cuisine dont, après alas the wedding butter meat « hélas la viande au beurre du mariage », la chute est alas the back shape of of mussle, il ne rend pas le double sens de mussle entre muscle et mussel (moule), il aurait fallu augmenter le texte. On aimerait, n’aimerait pas être à sa place.

Une poète américaine trace traque fin la fin des fins afin que l’on devine ce qui se cache sous la faim : une soif de voir comme voient les peintres novateurs qu’elle découvre et dont elle collectionne les toiles dans son appartement parisien : Picasso, Matisse, Cézanne, Juan Gris. Aux traducteurs le dilemme : la transposer ou la traduire littéralement ? À lire la lumineuse postface d’Isabelle Alfandary (« La phrase s’auto-engendre s’auto-fertilise de la manière la plus singulière et la plus efficace qui soit. L’anaphore et l’allitération sont séminales à cet égard : les sons essaiment par accumulation ou par déclinaison agrammaticale. […] Par affinités sonores, analogies phoniques et contiguïté allitérative, se composent les pièces d’un puzzle improbable. Le poème est un morceau de pure jubilation orale […] Le son engendre l’image et aiguille le dire »), aucun doute, la transposer. Viendrait-il à l’idée de quiconque de traduire mot à mot Finnegan’s wake ? Or quand on lit, en avant-postface, les propos recueillis le 6 janvier 1946 (l’année de sa mort) à Paris par Robert Barlet Haas, on tombe des nues. Interrogée sur ce qui suscite ses poèmes, Gertrude ne répond que par des choses vues : « Je prenais des objets sur une table, comme un gobelet ou un autre, et je tentais d’en saisir l’image claire et distincte dans mon esprit et de créer une relation verbale entre le mot et les choses vues. […] Je tente de rappeler comment les choses apparaissent, notamment à l’œil d’un peintre. C’est difficile et demande pas mal de travail et de concentration. J’ai tenté de le montrer sans faire appel à rien d’autre. » Ou encore : « Il y a tant de choses à écarter pour garder constante la douceur de la suggestion. » Peut-on, épuisée il est vrai par l’épreuve (elle a vécu la guerre en France, en zone libre), être aussi inconsciente de son propre génie ? – Ou n’est-ce pas plutôt qu’il faut la prendre à la lettre, ici comme dans ses textes ? À ceci près que la traque de ce que voit en mouvement Matisse ou Picasso diffère de l’adéquation au regard d’Ingres ; et que tous les points en suspens que l’absurde creuse et dépareille, tout ce qu’il éveille et déconstruit et circonscrit, provoquent ce martèlement sourd à bout de vision, quand lâche la vision.

« Une banale colline, une qui n’est pas celle qui n’est pas blanche rouge et verte, une simple colline ne fait pas soleil et le montre sans aucune gêne. Donc la forme est là et la couleur et le contour, et le misérable centre. Il n’est pas très sûr qu’il y ait un centre, une colline est une colline et aucune colline n’est contenue dans une descente de lit rose tendre. » C’est une poésie descriptive (shows récurrent), dont les contradictions sont des nuances, dirait Nietzche. Mais descriptive en trompe-l’œil comme une peinture surréaliste expliquée aux grands enfants d’un coup de crayon à mine tendre. Se concentrant à visionner, l’œil feuillette le surréel, ce réel à valeur ajoutée – ce jeu de cartes, cet accordéon, cette pâte à modeler le temps. Isabelle Alphandary, de toute son intelligence n’y a vu que du feu et Jacques Demarcq est justifié, au prix de quelques juteux délices perdus, à avoir traduit pour l’essentiel en direct.

Dans l’anagramme qu’entretient cette amphore l’idée d’anaphore fore son chemin de crêtes et de caroncules à qui traduit Gertrude en pintade, en pivoine, en pavane pour une in-fante de la poésie.

2 mars 2019

[Chronique] Olivier Domerg, La Méthode Vassivière, par Christophe Stolowicki

Olivier Domerg, La méthode Vassivière, Dernier Télégramme, Limoges, 2018, 208 pages, 15 €, ISBN : 979-10-97146-09-2.

Décrire, un arc de cercle, sa trajectoire, de sa personne non de son regard, décrire resté transitif dans un halo pronominal, décrire de toute sa personne concentrée dans le regard, corps et âme, âme corps, et cependant décrire le paysage, s’y immerger, s’en transfuser. Anti-Robbe-Grillet, décrire en vers (de prose), décalés, en strophes ajourées pleine page : serait-ce cela la méthode Vassivière ?

À jeux de mots d’enjeu brassé corps accord, Domerg lance ses boutades lettrées qui touchent à présent à l’essentiel. Venu le temps de dresser de sa vue, de sa vie le mode d’emploi ?

De sa vue, de sa vision, ce que visionne en clairvoyance un sens que son contexte abstrait en concrétudes. En contre-ut de tous ses dièses. Entre ce qu’il voit, ce qu’il conçoit et ce qu’il imagine, les lignes de force et de fracture. Tout ce que l’ouïe plutôt en appoint (« hormis les chants d’oiseaux / […] et les rameaux brisés », « le froufrou de leurs ailes / dans les futaies ») l’odorat (presque) passé sous silence, ont infusé dans le regard. Purs poèmes, imprimés sur le blanc immense d’un paysage ouvert – en regard de l’œuvre de George Oppen. En résidence d’écriture au Centre international d’art et du paysage de l’île lacustre de Vassivière, sur le plateau de Millevaches en Limousin – reliée toutefois au rivage par une route, pas le château des cent-vingt journées.

« Dehors, / une telle beauté. » « Un arbre et non rien » – on ne se pose plus avec Leibnitz la question des questions qui réfute la vanité des vanités. Pourquoi quelque chose plutôt que rien tombe sous le sens, sous l’essaim des sens que prodigue le sens premier, la vue. « Platonique du plateau », non tectonique des plaques ni sa mise à plat. Platonicienne de plain-pied aplanissant Socrate.

Où « un paysage s’approfondit / de colline en colline », « la lumière semble sourdre du vert, / de sa diffraction / et de la qualité de ses nuances », du « duvet moelleux de la vêture limousine » – en un hymne à la vivante clarté qui rappelle celui de l’œuvre de Matisse dans une autre géographie. « Les arbres s’écoulent // et l’herbe est comme de l’eau / le long de l’asphalte. » À plein être pénètrent quelques « pépiements tôt le matin ». « Le lac, // réserve du ciel / en condensé ».

À force de se diffuser dans un paysage ouvert sur le moutonnement de collines par delà un lac, de réinventer l’horizon, le regard décrit une ellipse géante dont remontent des phrases denses, non elliptiques, qui déplacent les pions du réel ; décrire devient l’acte même d’écrire ; quelque chose a bougé, il y a poésie, la tautologie se fait suivant l’étymologie.

« Tu lançais ta ligne tels ces pêcheurs / le paysage prenait ou pas ». La relation au réel du poète démiurge s’est inversée, a tourné en caillé généreux, de cailloux de Poucet a semé l’itinéraire des saisons. Dans « les choses vêtues de ciel », « le lac éteint / couleur étain », au « Savoir incrusté / dans les collines massives », à « poèmes précis / comme le ciel bas », « Le mot / limpide comme les bois », « Yeux écarquillés comme les fleurs de cerisier ». En deux décennies d’écriture le paysage, ce vin vieux d’éternelle jeunesse, nectar cul sec dans l’ambroisie frayant son boyau entre deux talus, grand cru classé ou vin de soif qui désaltère l’inaltérable, a infusé en Domerg, pris de la bouteille, robe sépia ambrée de roux dans l’ambre gris du temps vécu, du temps retrouvé.

« Tu ne te perds pas dans la forêt, / c’est la forêt qui te trouve / perdu. » « Les arbres s’écartent ou cessent // et on débouche. » « L’abstraction, / tel un zoom avant. » « Toute cette enfance enviait / la rumeur de la forêt et du lac. » Deux mois d’immersion.

Des nombreuses citations de George Oppen qui parsèment l’ouvrage, peu ressortent (« le vide de voir » rapporté à la plénitude des choses), beaucoup rappellent du déjà lu.

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