Libr-critique

21 janvier 2018

[Chronique] Les truismes de Jacques Cauda, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Cauda, OObèse, Z4 éditions, janvier 2018, 112 pages, 14 €.

Jacques Cauda ose la profonde descente dans la nuit du sexe dont les érotiques à la petite semaine ne cherchent qu’à mimer le chemin de jouissance. Ici et dans un roman qui se revendique comme « pornographique », l’auteur ose un sacrilège éminemment parodique où la contre-consécration se superpose de diverses couches de gras et d’insanités farcesques. Cauda conserve écriture et pensées pornographiques qui sont des plagiats inversés des chants religieux.

Tout cela néanmoins au nom de la congélation amoureuse qui tient parfois d’un règlement de compte. Sentir parfois un souffle sur sa nuque et sur là où sa croupe se scinde fait tirer le diable obèse par la queue. Mais au gémissement d’extase fait place le gémir de la violence là où la femme fatale devient objet d’un héros adipeux.

Dès lors l’histoire d’OO n’a plus rien à voir avec celle de Pauline Réage, femme enamourée qui se glisse dans les fantasmes de son amant pour le revigorer. Ici par leurs excès ils deviennent ce qui annonce une perte. Mais elle est toujours jouée dans la verve outrancière, orageuse.

L’auteur ne tient jamais sa langue dans sa bouche, et invente des images hors de l’image. Ce qui s’ouvrait se referme, ce qui s’enrobe se dérobe suivant le vieil adage « il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée ». Et il suffit de la flamme d’une chandelle pour réchauffer, voire mettre le feu sur un fleuve noir et fétide, grouillant de démons entre la jouissance et l’horreur.

La dimension transgressive de l’érotisme devient chez Cauda la dynamique de l’inversion de l’inversion. Non seulement des valeurs du noble et de l’ignoble, de l’honnête et de l’obscène, du haut et du bas, mais aussi d’un envisagement beaucoup plus profond. L’auteur ne fait donc pas de la pornographie un hédonisme vulgaire qui caractérise habituellement les romans légers.

L’« écart sexuel » pour parler comme Bataille visite différents points de rupture de la conscience, de l’inconscient, du récit, de la peinture. Les deux dernières deviennent ici fiction de la fiction : l’extase et la transgression, le rire et l’horreur se trouvent directement et intimement associés. Les plaisirs de la chair prennent différents fléchages et la surcharge de lipide du héros au besoin s’en nourrit.

Son OObèse « baise ». Mais il fait plus et pire. Mais ce n’est pas là la débauche pusillanime qui laisse intacte – d’une façon ou de l’autre – quelque chose d’élevé et de parfaitement pur. Cauda ose tout et c’est d’ailleurs l’inverse qui serait surprenant. L’artiste et auteur situe l’expérience pornographique autant aux antipodes de la conception chrétienne de l’Amour que de celle de Bataille. Il n’existe là ni péché, ni rédemption. Mais du gras (au dessein cochon) et du « sangsuel » aux assises meurtrières. Du moins en ce qui demeure une facétie de l’obscène. Les cochons qu’on égorge n’y oublient pas certains « truismes ».

12 décembre 2017

[Chronique] Danielle Mémoire, Les Auteurs, par Jean-Paul Gavard-Perret

Danielle Mémoire, Les Auteurs, P.O.L, octobre 2017, 336 pages, 21 €, ISBN : 978-2-8180-4395-0.

Théorie des mots et des auteurs, le livre de Mémoire impose à nouveau sa masse hirsute et une expérience unique de l’écriture en des variations de possibilités, de registres, de statuts. La truculence littéraire et son ironie deviennent la contestation de ce qui est émis chaque fois dans un déroulement ou une ouverture inédite.

La vision de l’écriture représente une conjonction de fléchages et de reprises. Tout ressemble à la conduite d’un chantier avec des moments presque sans œuvre ou qui se suspendent en une suite d’échos. La fabrique suit son cours avec ses acteurs écrivant qui se marchent presque les uns sur les autres en une suite de séquences ou de rendez plus ou moins différés. Danielle Mémoire offre à la fois une présence et une distance dans des révélations diffractées.

Le livre se construit comme un ouvrage aux maçonneries et aux artisans  différents. Il prouve que toute formule est impossible et qu’il n’y a pas de règle. Sinon qu’à chercher trop de précision du « un », la vérité s’éloigne. Surgissent à sa place densités déviantes et décalages. Tout un travail – on s’en doute – préside à une telle ascension. Mais le livre donne l’impression d’un magistral coup de pied de l’âne. Celui-ci accorde au lecteur (forcément masochiste ou simplement lucide)  une jouissance rare.

Les mots s’accumulent dans cette dérive labyrinthique sans jamais étouffer ce lecteur.  Au temps du sacre de l’auteur succède le temps exclusif et inouï du verbe qui permet saillies et béances. S’y polit le fin mot plutôt que le mot fin. Grâce aux « auteurs » de Danielle Mémoire, là où la pensée d’un auteur va s’éteindre les traces bouillantes d’un autre apparaissent. 

Il y a donc ici de « l’ôteur », car si dans un certain nombre de figures la créatrice se revendique « auteur unique », une succession d’abîmes fait que la paternité ou maternité  demeure sous forme d’hypothèses presque vagues au sein d’un mouvement drôle et angoissant. Par des  révélations opposées sous apparence d’une logique implacable Danielle Mémoire lance son « yes we Kant » aussi dérisoire que sublime par le raffinement de l’écriture.

1 décembre 2017

[Chronique] Du désastre (à propos de Cyril Huot, Secret, le silence), par Jean-Paul Gavard-Perret

Cyril Huot, Secret, le silence, éditions Tinbad, novembre 2017, 154 pages, 18 €, ISBN : 979-10-96415-08-3.

Le héros de Secret, le silence est l’être qui rêve de fusion quoique sachant, dès le départ, la vanité de sa quête puisqu’il porte en lui la mort. Celle qu’on se donne et celle qui nous est donnée. Il n’y a donc pas d’issue. Ni pour lui ni pour l’aimée, l’autosacrifiée à la fois masochiste et sainte, sainte parce que masochiste.  

L’expérience amoureuse  devient un événement d’une certaine manière non vécu puisqu’elle remet en jeu la présence de la présence.  Tout se passe comme étant déjà dépassé dans l’excès et le vide. D’une certaine manière de l’expérience fusionnelle ne sera perçu que son éblouissement noir. Ne restent que cet éclat et son retentissement délétère. Il  brise un langage « sans entente » (Blanchot) et ne peut finir que dans le silence de mort où tout avait commencé.

L’incandescence de la passion, son expérience limite ne sont de fait que la marque de l’exclusion.  Joie ou douleur : les deux protagonistes cherchent à n’en garder que l’intensité – la plus haute comme la plus basse. Mais l’amour est confronté à ce qui devient par la sidération même un vide sidéral.

Le grand désir, le plus âpre est finalement plus religieux qu’orgasmique, moins cosmique que panique. Tout fait retour à une intensité nocturne, au silence sans nom. La fusion qui appelle le hors de soi ne peut ramener qu’au désastre signe de l’approche très approximative de ce qui était désiré.

En dépit de la  sollicitude masochiste de l’aimée, la nuit dernière rejoint la première. Là où même si les êtres ne dorment pas, ils demeurent exposés au sommeil le plus profond. Ce qui n’empêche pas d’entendre l’autre, le sujet d’une telle veille plus ou moins agissante mais aussi son vide.

Huot donne donc à lire une expérience limite et hystérique. Celle qui retire toute autorité aux épris. Ils ne seront rien et à jamais. Pour personne. Pour personne d’autre qu’eux. A l’exception peut-être de Dieu. Si l’on en croit l’histoire d’où le livre est tiré : celle d’une femme morte à 25 ans des affres de l’amour et que la religion canonisa. En guise de modèle. Ou pas.

23 novembre 2017

[Livre – chronique] Violaine Schwartz, J’empêche, peur du chat, que mon moineau ne sorte, par Jean-Paul Gavard-Perret

Violaine Schwartz, J’empêche, peur du chat, que mon moineau ne sorte, P.O.L, novembre 2017, 176 pages, 16 €, ISBN : 978-2-8180-4425-4.

Présentation éditoriale

Lola ne sait plus si elle est Lola vraiment, ou Lilou, sa sœur jumelle. Laquelle des deux a été tuée par leur père ? Ou bien empoisonnée par leur mère ? Et ces parents, morts, qui reviennent la martyriser, sont-ils uniquement des créations de son esprit dérangé ? Et cette peur qui envahit tout ? Et ce curieux médecin qui l’enfonce dans sa pathologie ?

« Dis-moi la vérité. Elle est où la vérité ? À l’intérieur ou à l’extérieur de ma tête ? Elle est dedans ou dehors ? Qu’est-ce qui compte le plus ? Le dedans ? Le dehors ? Elle est où, la vie réelle ? Tout est mensonge. Dis-moi que je suis réelle. Dis-moi que mes souvenirs sont réels. Puisque je m’en souviens, c’est qu’ils existent dans le réel de mes pensées. Et comment je m’appelle dans le réel ? Et dans le réel de mes pensées ? » Cette pièce violente, habitée, met en scène un huis-clos familial et mental.

La cage (chronique de Jean-Paul Gavard-Perret)

Une nouvelle fois Violaine Schwartz propose une « opération poupée ».  Selon différentes séances de « poses ». Le vent de mélancolie et de doute souffle. De doute surtout. D’autant que Lola la narratrice, si elle n’est pas tout à fait une autre, n’est pas vraiment elle-même. Il se peut qu’elle ait été tuée par son père ou enfermée par sa mère. Pas de quoi en faire une choucroute, mais un livre : oui.

Toutefois, nous ne sommes pas ici dans le genre « heroic fantasy » en dépit non seulement de revenants mais de leurs fantômes…. Pas question donc de prendre appui sur une telle réalité. Car le sol glisse. Et la pièce est ensemencée de mauvais conseils et de « fake news » comme on dit aujourd’hui. Mais sans savoir d’où ils viennent . Au dedans d’une tête malade ?  Ou de dehors ?

Ce qui est sûr : la narratrice devient de la chair fraîche pour son médecin. Même si de lui ou d’elle qui pourrait dire qui a le plus peur ?  Qui sont les chats et les moineaux ? Bref les « choses » échappent. Et pas seulement elles. Reste un huis-clos où l’enfer n’est pas forcément  les autres. La pièce parle et ne dit rien. Ou l’inverse. Elle berce de chimères dans un babil d’une classe dangereuse et faussement primaire. Il y a un goût de cendre dans la bouche d’une tête qui part en vrille. On peut toujours se rassurer qu’il n’existe là que des blagues. L’auteur en rit sous cap.

9 novembre 2017

[Double chronique] Olivier Cadiot : l’inter-position de l’écrivain / la pose de l’écrivain arrivé, par Jean-Paul Gavard-Perret et Fabrice Thumerel

Voici deux lectures contrastées du dernier livre d’Olivier Cadiot : libr-critiquement vôtre, donc…

Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, tome 2, P.O.L, octobre 2017, 256 pages, 12 €, ISBN : 978-2-8180-4173-4. [Sur le tome I]

Olivier Cadiot : l’inter-position de l’écrivain /Jean-Paul Gavard-Perret/

Séduit – voire plus – par le brio et la truculence littéraire du tome I de cette Histoire de la littérature récente, le lecteur s’attend forcément à un coup d’éclat. Mais c’est un peu comme lorsque nous est signifié tout le bien que l’on pense d’un film : sa vision reste toujours en deçà de l’attente espérée. Bref le tome II laisse (un peu) sur notre faim. Le livre reste une sorte « d’imitation » de l’ouvrage antérieur, il en reprend certains chemins.

Certes le propos change quelque peu : il s’agit d’une nouvelle version des conseils à un jeune poète. Mais qu’on se rassure : Cadiot ne fait pas du Rilke. Et il rappelle que devenir écrivain est plutôt vain : « détruisez les livres que vous êtes en train d’écrire », rappelle judicieusement le maître. Et de préciser qu’il ne s’agit de reprendre l’écriture uniquement « la tête vide, sans images, sans souvenirs, sans cartes et sans histoires », en guise et propédeutique au métier d’écrivain. Ce qui fait de l’auteur une sorte de Léautaud post-moderne.

A cette aune judicieuse, Cadiot évacue de facto 90 % de la littérature. Preuve que – malgré tout – le tome II reste « édifiant ». L’auteur y demeure plurimorphe, poète, nouvelliste, essayiste battant la campagne littéraire à hue et à dia dans une uchronie que le temps chérit. Sur ce plan il ne peut être que suivi.  L’auteur apprend à acquérir une méfiance envers la mécanique littéraire. Chez lui jamais de pastel ou de régularité. Aucune sécurité au milieu des flammes. Mais le rire devient moins fréquent et l’émotion plus incisive que dans le volume précédent.

Pas question pour autant de bouder notre plaisir. D’autant que sous sa « morale » (qui n’en est pas une) Cadiot laisse pointer comme disait quelqu’une « une certaine solitude », de même que l’aliénation et la haine induites par une façon de dire qui n’est qu’une instance fictive de la fiction elle-même et où les prétendus auteurs montent en épingle leurs propres souffrances comme si c’était là le nec plus ultra d’une écriture qui « angote » à qui mieux mieux.

L’avantage d’une telle mise en pièce tient au fait qu’elle n’est jamais le fruit d’une quelconque frustration. Le texte à sa manière devient un western complètement à l’ouest. Cela reste rassurant. Certes, dans ce grattage et essorage le plaisir n’est plus du même ordre que dans le premier tome de notre bon oncle moins d’Amérique et de ses cases que d’un Neverland. Mais eu égard à ce que la critique encense journellement et les livres retenus pour les prix littéraires, pénétrer dans cette histoire revient à avancer en ce qui bouillonne sous son couvercle.

Cadiot plante ses spatules à griffes dans le gras de la littérature pour qu’elle suinte son surplus d’extrême-onction, sa surestimation d’elle-même et sa peur de tout ce qui dérange. Bref, l’auteur refuse la littérature Témesta et caramel mou. Il rappelle  que l’écrivain doit d’abord accomplir l’invention de son lecteur plutôt que de l’endormir sous des histoires qui ne tiennent pas debout mais qu’il estime d’équerre avec ce qu’espère un public. Celui-ci peu à peu déserte. Il est de bon ton d’accuser l’état du monde, les médias et les vicissitudes. Est-ce suffisant pour régler un problème récurrent : à mesure que la littérature avance, elle n’est lue que par les ménagères de plus de soixante ans. Cadiot résiste et s’insurge contre l’écriture à varices.

Olivier Cadiot : la pose de l’écrivain arrivé /Fabrice Thumerel/

Le premier volume était un non-événement. Le second, ad nauseam : afféteries, minauderies, coquetteries… Fini les enfantillages, quand on est devenu un Monsieur ; et de plastronner dans les médias, en se gaussant des écritures "expé"… On est trop sérieux quand on a 27 ans (et plus) de carrière : vos ailes-de-géant vous emportent au-dessus de la mêlée…
En voie de consécration, Cadiot se sollersise (1) : à quoi bon les écritures expérimentales ? à quoi bon la lourdeur démonstrative des universitaires ? La légèreté, rien que la légèreté… et la subtilité. Un art de dire des petits riens qui en disent long… C’est plaisant. Dans l’air du temps. C’est court, facile à avaler… ça virevolte, ça scintille… Idéal pour vos conversations culturelles de salon ! Rien de tel pour briller en société ! Rien d’étonnant, donc, à ce que la presse et le demi-monde littéraire en aient fait des gorges chaudes…

Quelle meilleure définition de ce gros et pesant mot, "littérature", que celle-ci : "une reliure entre des feuilles d’êtres – cet écheveau de sensations, qui attire, crochète, soude tout ce qui vous arrive" (p. 224) ? Quant à la poésie : "Un truc de princesse et de dragon, la poésie, si on y réfléchit bien" (21)… Du grand art, on vous dit. Et parfois, on flirte avec le génie : vous voulez écrire ? Rien ne sert de verser dans les techniques habituelles… "Ce qu’il faut faire : brutaliser ses tentatives d’expression, leur faire rendre gorge, les greffer à d’autres de force, les halluciner, les déployer, les piquer, les infiltrer, ou, au contraire, inciser pour libérer leurs humeurs secrètes. Le but c’est qu’elles se vrillent et qu’elles puissent, guéries, changer de phrase en avançant – un lasso, une spirale en l’air" (194). Inspiré, non ?

(1) On ne pourra pas accuser l’auteur de ces lignes de ne pas connaître le parcours littéraire d’Olivier Cadiot : entre autres, on pourra lire "Signé R. Le dossier Robinson d’Olivier Cadiot".

26 octobre 2017

[Chronique] Jean-Philippe Toussaint : HummmmmmMMMM ou les amours de Marie, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Philippe Toussaint, M.M.M.M., coffret, éditions de Minuit, octobre 2017, 704 pages, 29 €, ISBN : 978-2-70734-388-8.

Après avoir quitté provisoirement le roman pour le cinéma et son journal de bord, avec Made in China, récit apparemment anecdotique sur le tournage en Chine du film The Honey Dress ("La robe de miel"), Jean-Philippe Toussaint crée de fait ce qui devient à la fois la prolongation et aussi l’ouverture à la version réunie des quatre tomes du "Cycle sur Marie". En effet ce film reprend une scène du prologue de Nue où sa Marie créait une robe qui attirait les abeilles. Mais le livre dépasse l’objectif premier en devenant une sorte de roman et un essai sur la littérature.

Quant au cycle, il retrouve ici toute sa puissance narrative autour de la question de désir commencé avec  Faire l’amour (2002). Marie y portait un manteau de cuir noir et pleurait copieusement de Paris à Tokyo. On la retrouve en 2005  dans Fuir. Malgré sa réussite sociale et les apparences, elle ne paraissait guère plus reluisante. Dans le troisième temps (La vérité sur Marie), elle traversait encore l’orage, le vent, la pluie, les éclairs, la nuit, le sexe et la mort. Tout commençait  sur une ambiguïté : « Plus tard  en repensant aux heures sombres de cette nuit caniculaire, je me suis rendu compte que nous avions fait l’amour au même moment, Marie et moi, mais pas ensemble ». Ce doute n’est pas forcément levé dans l’ultime retour de Marie : Nue (mais il faut se méfier du titre). Cette retrouvaille entraîne chez le lecteur une double question : est-ce une libération ou un regret ? Toussaint va-t-il enfin revenir à ses fondamentaux ou demeurer dans un fond de commerce sentimental ?

Implicitement la question restera sans réponse : manière au romancier de laisser son œuvre majeure ouverte. Lus trop vite ces quatre tomes peuvent sembler une suite de digressions sommaires  sur les affres et finalités supposées de l’amour. Mais les suites de tableaux et de situations  volcaniques ou larvées, silencieuses ou voluptueuses, chaudes ou platoniques sont insidieuses. Rassemblées dans un ensemble à tous les sens du terme « emboîté », les pièces de la saga multiplient et exacerbent des situations déchaînées ou placides là où la structure romanesque tient de la construction et de la déconstruction. C’est un peu du Claude Simon mais selon une maestria et une dynamique bien différentes. La narration, comme la simonienne, demeure capable d’une violence sourde. Toussaint sait monter la tension dans des scènes parfois tragiques mais parfois d’une mièvrerie assumée et ironique.

Pour Toussaint comme pour Simon, l’événement d’un livre, quel qu’en soit l’objet, est sa langue et la façon dont l’auteur la sculpte. L’auteur de M.M.M.M.  crée un rapport synesthésique et charnel avec le mot pour toucher autant la sensation que l’esprit. Il traque le langage par celle qui en a été d’une certaine manière spoliée au sein de ses dérives et ses exils au milieu de divers pays et langues sans peut-être trouver la sienne et jusqu’à cheminer dans une forme de rêve inconscient : celui d’enfin pourvoir parler. Marie à sa manière devient la métaphore d’une œuvre où l’image colle au langage et où celui-ci s’en décolle.

18 octobre 2017

[Chronique] Dominique Dou, Bagdad sous l’ordure, par Jean-Paul Gavard-Perret,

Dominique Dou, Bagdad sous l’ordure, coll. "Les Écrits du Nord", éditions Henry, Montreui-sur-Mer, 2017, 46 pages, 10 €, ISBN : 978-2-36469-161-2.

Dominique Dou réussit à passer par la force poétique bien au delà d’une simple évocation « paysagère » de Bagdad en proie aux affres des guerres. Le rouge est mis. Mais le corps même de celle qui ici lance son chant à coup d’itérations, offre un point de vue particulier en se défaisant des idéologies médiatiques. Si bien que la poésie n’est pas « engagée » : elle devient celle de l’engagement. Ce qui est bien différent. Il y a là un appel à la lutte et à l’existence.

La voix d’une femme la rend plus viscérale au sein de ce que Faye dans sa post-face nomme avec justesse une nouvelle « Ballade des pendus ». Le poème revisite l’histoire de la ville. Toute la mise non en abîme mais aux abîmes est là au sein de divers épisodes tragiques et collectifs mais offerts loin du registre du pathos. L’éros devient la symétrie de thanatos même si la nuit du monde prend à la gorge au moment où les « chiens jaunes du désert » morts de faim viennent piller ce qui reste.

Dominique Dou offre divers points d’incandescence en un voyage géographique et mental dans l’obscur. Le poème dresse les cris des innocents et il ne s’agit plus simplement d’opposer l’orient à l’occident. L’auteur (en digne successeur de Faye) ne cesse d’écrire de là où souffleurs de mort revendiquent l’oubli afin de dissimuler le passé. Ils n’en finissent pas de descendre les volets de l’oubli. Mais aucun trou de mémoire ne peut effacer le sillage des balles et le cri des corps.

Le système poétique est aux antipodes du brouet bourgeois toujours peu ou prou autofictionnel même s’il avance masqué. Ici entre la femme et la ville s’instruit un dialogue « amoureux » dans lequel la distance joue son rôle et arrache le poème au barbouillage psychologique au profit du décryptage de la ville telle qu’elle fut et de ce qui en perdure.

Tout un jeu d’échos permet de montrer un état du monde où sous les singularités l’histoire n’est plus celle de l’humanité mais des crimes commis envers elle en un état implicite de la mondialisation et tout ce qu’elle rameute. L’histoire du lieu et celle des corps sont parallèles. Ce ne sont en rien du poivre doux mais de la viande dont l’âme elle-même n’a plus l’occasion de s’envoler en une vague majuscule. Pour autant celle qui scande son chant ne fait pas qu’attendre le crépuscule de terribles dieux.

La souffrance procède par touches magnétiques. Des cadavres de la ville l’auteur veut extraire la lumière afin que les diables du passé finissent de rire dans leurs barbes. Pour celle qui scande son avancée, des innocents sont encore en train de vivre. Se contentant de peu. Pour certains ce peu est encore trop. Il faut donc que leurs ombres rebondissent. Et d’une certaine manière Dou nous dit : « venez voir ici ce qu’il en est ». Que faire alors sinon le suivre ? Il faut aller contre les barbelés et les ruines. Ce sont des lapsus, des crachats à la figure. Et les cris du chant font office de semences de vérité.

9 octobre 2017

[Livre – chronique] Les corps-circuits de Philip Roth (Romans et nouvelles, Pleiade), par Jean-Paul Gavard-Perret

Philip Roth, Romans et nouvelles (1959-1977), Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, n° 625. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Georges Magnane, Henri Robillot et Céline Zins et révisé par Brigitte Félix, Aurélie Guillain, Paule Lévy et Ada Savin. Édition de Brigitte Félix, Aurélie Guillain, Paule Lévy et Ada Savin. Préface de Philippe Jaworski.
En librairie depuis le 5 octobre 2017, 1280 pages, 64 € jusqu’au 30/03/2018, ISBN : 978-2-07019-682-1.

Présentation éditoriale

Vivement controversé à ses débuts, Philip Roth s’est peu à peu imposé aux Etats-Unis comme l’un des plus grands auteurs de sa génération. Les cinq livres réunis ici témoignent déjà de ce qui deviendra sa marque de fabrique : richesse de l’imagination, verdeur, vigueur de l’ironie, selon un alliage très particulier d’oralité et d’élégance, d’exubérance et de délicatesse. C’est à cette époque-là, et avec ces ouvrages, que Roth devient Roth.
Goodbye, Columbus (1959), l’extraordinaire recueil de nouvelles qu’il publie à vingt-six ans, et bien plus encore la très iconoclaste Plainte de Portnoy (Portnoy et son complexe, 1969) ont fait scandale, l’un au sein de la communauté juive, que les décapants récits de Roth se soucient peu de flatter, l’autre bien au-delà : la chronique familiale, psychologique et sociale dessinée au vitriol par Portnoy va de pair avec un langage où rivalisent le loufoque, la gouaille et une outrancière crudité.
Le roman, qualifié de magistrale "orchestration de voix" et d’allègre "festival linguistique", est un véritable jalon culturel des années 1960. Tel un ventriloque, le protagoniste fait dialoguer sur le divan de son analyste les voix contradictoires qui l’habitent. Dans un torrent d’imprécations et de lamentations sont données à entendre la voix de l’enfant, celle de l’adolescent, celle de l’adulte torturé.
Le plus souvent aux prises avec sa yiddishe mame grotesquement castratrice, Portnoy dialogue aussi avec son père humble et soumis, et avec ses maîtresses, de séduisantes shikses (jeunes filles non juives, en principe interdites), en qui il voit les incarnations de l’Amérique qu’il entend conquérir. Multipliant les identités et les masques comme un acteur multiplie les rôles, c’est ensuite David Kepesh que Roth introduit sur la scène de son oeuvre.
Ce professeur de littérature se voit transformé en une gigantesque glande mammaire dans Le Sein (1972), fable kafkaïenne à la fois fantastique et burlesque, tandis que Professeur de désir (1977) retrace son enfance en famille, son exploration effrénée de la liberté sexuelle pendant ses études, puis les expériences féminines contrastées de sa maturité. Malgré l’apparence "sage" de ce schéma biographique, la pratique de la fiction est toujours aussi affranchie et ludique – en témoigne, entre autres, l’épisode désopilant de la visite faite en rêve à la "putain de Kafka".
Enfin apparaît Nathan Zuckerman, qui accompagnera Roth jusqu’en 2007. Dans Ma vie d’homme (1974), il essaie de se libérer d’un mariage désastreux. La structure narrative, emboîtée et miroitante, du récit se complexifie, au point que Milan Kundera qualifia le livre de "chef-d’oeuvre de baroque". On a dit de Nathan qu’il était le travesti littéraire de Philip. Mais comme le souligne Philippe Jaworski dans sa préface, "la présence de "l’auteur" dans ses écrits de fiction ressortira toujours à une réalité de fiction". Au reste, "la réalité de l’écrivain pourrait tout aussi bien dériver de l’existence de son personnage".

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Dès Goodbye Columbus, Philip Roth n’en appelle plus, parlant des corps, à leurs silhouettes atmosphériques. Il y a en eux des excès et des trous. Manière de montrer qu’il manque toujours à la viande et son chapiteau une interprétation. Et Roth n’a de cesse de proposer la sienne, provocatrice, dans une langue dont l’éclat trahit la nuit de l’être. A travers celle-là il tente de donner à celui-là sinon une lumière du moins une (vague) tenue, une (aléatoire) résistance au sexe qui sans cesse en "dépasse" en dépit ou à cause des religions et des cultures. Sur ce plan elles restent des barrages de paille sur un océan plus atlantique que pacifique en ses vagues de pulsion.

La sexualité semble l’alter ego de l’angoisse qu’elle génère. Les deux doivent tant que faire se peut – chez Portnoy, le professeur du "sein" et dans la première mouture de Zuckerman – tenter de se tenir et s’écoper. L’éloge de la vie se crée dans cette configuration comme au sein de la moiteur de la chair là où le corps à la fois ne promet rien et donne tout – à moins que ce ne soit l’inverse…

Les premiers textes de Roth dessinent d’emblée les mouvements intempestifs d’un univers où le souffle tente de rentrer, de sortir. Plus que sur nous sommes au coeur du corps qui n’a jamais aussi bien porté les termes de sac d’os et de désir. Le romancier en cherche le fil paradoxal et le point d’union, de gué entre un feu qui écarte les interdits et ces derniers qui font résistances.

Roth a donc renouvelé la comédie humaine là où elle gratte le plus. Il prouve que contrairement à ce que pensait Valéry le plus profond dans l’homme n’est pas sa peau mais ce qui est en dedans. Pour en témoigner, l’auteur aux termes convenus préfère une métrique en chamade et drôle. Lorsque le corps bascule dans les bains du stupre et de la fornication il devient moins bois flotté qu’épave qui prend l’eau.

Décalant tout ce qu’il faut du langage et de son rythme pour que l’air y passe, Roth développe des interrogations farcesques mais implacables sur la fonction du vivant là où l’ennui, la fange, comme la morale inculquée "insuffisent" à épuiser la bête. Envisageant le mental par le corps selon un renversement superbe, Portnoy, Zuckerman et les autres ouvrent un opera majeur : à savoir opération et ouverture pour mettre à nu divers types et strates de réseaux culturels où tout part, où tout revient.

Adepte – pour certains – d’une littérature et d’un imaginaire de la débauche, Roth a compris combien quelque chose de plus grave se jouait dans les visages secrets du corps. Son strip-tease est donc plus mental que physique. De drôles d’oiseaux (ses semblables, ses frères) battent de l’aile en ne cessant de perdre des plumes avant que tout ne prenne un caractère absolu dans La Pastorale Américaine.

24 septembre 2017

[Chronique] Jean de Breyne, Rien n’est jamais éteint de feux allumés, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean de Breyne, Rien n’est jamais éteint de feux allumés, préface de Bernard Noël, éditions propos2, 2017.

Si rien n’est jamais éteint, il ne s’agit pas pour autant de dilapider cette fortune. Jean de Breyne apprend à ne pas dire les choses mais leurs préalables, ne pas décrire des objets ou des sentiments mais les conditions de leur arrivée, leur matière, leur élan.

Le texte, et dans ce but, joue de l’ellipse et la biffure selon une rythmique du jaillissement. Il transforme la nappe verbale contaminée en scansions phréatiques. D’où cette impression (non fausse) : « Quelque chose nous est bien raconté mais au bord du souffle, à contre séduction, dans la seule volonté d’exprimer l’instant et ce qui le traverse, le jette en avant », écrit l’auteur.

Jean de Breyne propose une éphéméride des êtres et du monde où ce qui semble mal raconté permet au discours poétique de se poursuivre. Mais de manière à ce que chaque affirmation soit détournée de son sens et pour une abstraction réelle de toute ressemblance. D’où la rupture des images. Ecrire les décortique afin que nommer ne soit pas une magie décevante qui, convoquant le tout, ne ferait apparaître que le rien.

Une énergie de séparation devient la force d’une écriture qui redonne le monde sans le quitter mais en le fouillant jusqu’en des veines sismiques. La poésie grouille, pointe, pique, refuse de se laisser aller à des écoulements admis et prévisibles. Le souci de percer oriente le choix des mots pour qu’un franchissement ait lieu dans ce qui peut sembler d’abord un « néantissement ».

L’auteur explore les abîmes de l’art et de l’écriture afin de montrer comment fonctionnent ses inscriptions et comment elles peuvent progresser loin de l’immédiat ou du donné à voir. Bref, l’auteur ménage des accidents noués à la lumière qu’il porte sur eux.

16 septembre 2017

[Livre – double chronique] Voies d’eau (à propos de Sébastien Lespinasse, Esthétique de la noyade), par Fabrice Thumerel et Jean-Paul Gavard-Perret

Sébastien Lespinasse, Esthétique de la noyade, éditions Plaine Page, coll. "Connexions", Barjols, été 2017, 98 pages, 10 €, ISBN : 979-10-96646-04-3. [Écouter la partition "essai de vagues" (à partir de la 14e minute) + Écouter un second extrait = "béton…"]

"Une page d’écriture n’est pas la mer" (exergue).

Entre partition et poème visuel, Esthétique de la noyade commence par définir l’état de l’homme contemporain : "Se noyer, c’est être complètement compris, intégralement dévoré par les gens, l’hydrogène des gens qui se massent, pas moyen d’avoir un lieu à soi, une ligne de repli, une fuite, un petit trou, pas moyen, aucun lieu" (p. 10). Un état (méta)physique : "Se noyer, c’est n’avoir plus de moi ou ne plus savoir distinguer aucune frontière entre le moi et le reste de l’océan" (15) ; "Se noyer, c’est sentir que le cosmos n’est rien et qu’on n’est rien dans le cosmos" (17)… L’état du poète également, pour qui, noyé dans le silence, dans la masse des phonèmes et des lexèmes, se noyer c’est "presser le vide à l’intérieur" (9) : "Se noyer, c’est être entièrement plongé dans ce qui arrive" ; "c’est être l’un et son contraire, être confus, devenir vague" (13) ; "C’est ne pas pouvoir commencer ni finir la phrase dans laquelle on s’appelle" (17).

De l’esthétique on passe insensiblement à l’éthique : dans une longue litanie, le texte évoque le sort des migrants, non pas des histoires individuelles, des êtres singuliers, mais des visages anonymes ("pas de visa pas de visage")… Le bégaiement à la Ghérasim Luca – transcrit dans la partition par un jeu de crochets (cf. ci-dessous) – fait bégayer l’actuel discours dominant : bétonbarbelés… Sébastien Lespinasse a l’art et la manière de faire résonner le tragique de notre époque : "(on a noyé (chaque jour (le réel dans la réalité) / le réel est toujours) imprévu)" (70). Cette phrase dans laquelle le jeu des parenthèses suggère le palais des glaces où nous sommes perdus met en évidence le fait actuel majeur : nous sommes noyés dans une réalité qui veut ignorer la catastrophe du réel, cette trouée dans les significations, cette ouverture vers l’innommable, l’impossible, l’imprévu.

Fabrice Thumerel

♦♦♦♦♦

Sébastien Lespinasse oscille dans les mots pour en noyer le poisson. C’est un geste de surface et de profondeur. Un certain non sens lézarde le silence et désunit le bleu de la mer : d’où les abysses d’un fleuve plongeant de chutes en "chut !" pour un appel sourd.

Avec une telle écriture les yeux s’écarquillent entre la naissance et la sénescence du chant. Il déraille volontairement par le jeu de l’écriture : celle-ci devient voix d’eau. C’est une sorte d’ordonnancement par les rythmes.

Chaque vocable se transforme en un point d’élan et d’ictus. La poésie n’est plus une langue apprise, ses vagues sont abyssales. C’est aussi la nage des mots perdus hantés autant de rythme que de sens. Les mots martèlent la surface de chaque poème par leurs répétitions.

Si bien que couler n’est pas l’art de l’oubli : c’est danser pour aller plus loin que soi-même. Existe là une poésie chorégraphique qui fracasse toutes les digues.  Qu’importe si la mer – du côté de Marseille où vit le poète – est limpide et bleue ou brune de traînées d’algue. Le poème vient soudain d’un lieu à part au milieu des coquillages et des vers des sables.

Jean-Paul Gavard-Perret

9 septembre 2017

[Livre – chronique] À quoi servent les amours ? (à propos de Marion Messina, Faux départ), par Jean-Paul Gavard-Perret

Marion Messina, Faux départ, Le Dilettante, août 2017, 224 pages, 17 €, ISBN : 978-2-84263-904-4.

 

Difficile la vie pour ceux qui sont jeunes aujourd’hui. Marion Messina le prouve à l’aune des déshérences de son héroïne dont les aventures se multiplient au sein d’un monde qui à la fois se matérialise et se virtualise. Elle y cherche pourtant sa voie mais le réel et son sens se dissolvent au sein d’images sourdes.

 

La réalité n’est pas dévoilée dans un rapport de transparence mais d’opacité, entre présence et absence. Le langage de ce premier roman le souligne. Il transforme le réel en révélant une situation de perte et d’inquiétude, illuminée de temps à autre par la lumière d’un amour raté. La vie est dans des plis difficilement repassables. L’héroïne n’a pas le temps de se demander quelle est l’essence du ciel (s’il est astrophysique ou astrologique) : elle voudrait simplement que sa vie soit quelque peu poétique ou romantique.

 

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres dans le campus de Grenoble puis dans les trains de banlieue qui mène de cités douteuses à la capitale. La conscience expérimentale de l’héroïne a plus en plus de mal à se projeter vers l’avenir à mesure que sa vie avance aux seins de pôles entre lesquels elle hésite. D’un côté la tradition qui perdure, de l’autre la rupture totale ou partielle. Le tout dans une existence de la discontinuité dont la « célébration » passe par ses déchets à recycler. Ils font ici l’avenir du langage par ses tourments d’une existence soumise au bricolage social et sentimental.

2 septembre 2017

[Chronique] Obscurum per obscurius (à propos de Jean-Louis Baudry, Les Corps vulnérables), par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Louis Baudry (1930-2015), Les Corps vulnérables, L’Atelier Contemporain, Strasbourg, août 2017, 1200 pages, 39 €, ISBN : 979-10-92444-50-6.

 

Ce livre – sous forme de journal « extime », écrit entre 1997 et 2010 – pris le jour où presque son sujet disparut : à savoir la femme aimée, l’âge de la vieillesse n’étant pas très loin. Ce fut une révélation (anticipée inconsciemment par des romans de l’auteur) qui n’alla pas sans tracas eu égard aux personnalités des deux protagonistes.  L’auteur n’en cache rien.  Raisons et déraisons s’enchaînent de manière parfois terrible et sardonique. Mais amoureuse, passionnée tout autant. Existent des haltes, des vides et des suites de dérives quand soudain tout s’éteignit de manière fractale au moment où tout aurait dû commencer.

 

La naissance du livre est donc marquée par ce jour de mort. Mais il se veut une sorte d’immortalité. Il s’agit moins de pleurer sur la gisante que livrer Marie comme « l’image » la plus importante dans la genèse de la création de l’auteur et elle permet de comprendre le fonctionnement de l’Imaginaire.  L’œuvre – même antérieure à l’arrivée de l’amante –  vient de là : d’une crise fondamentale – sans doute anéantissante – qui ne peut que transformer l’auteur en virtuose de l’amour. Il le consume jusqu’à sa propre mort cinq ans après l’écriture du livre et afin de pouvoir la rejoindre comme s’il restait rivé à celle qui lui a donné la lumière et lui a fait comprendre sa quête des œuvres d’art, de la musique, de la littérature, des voyages et de son œuvre.

 

Le journal brûle d’un amour sévère. La chute n’est plus – comme dans la tradition chrétienne – dans ce monde, mais bien hors du monde.  Baudry, privé de la présence de Marie, ne peut redresser les incertitudes qui lui tiennent lieu d’existence, il ne peut imaginer sans elle un monde, si ce n’est un monde par défaut. Il ne peut pas plus espérer une quelconque consolation, et demeure rivé à une solitude première et ne peut exister que tel qu’il se rêve dans les bras de la disparue.

 

Baudry reste prisonnier de cette dépendance, prostré – sinon lorsqu’il écrit ce livre fleuve de 1200 pages. A sa manière ce « dialogue » implicite  rappelle : "Tu crois à la vie future? – La mienne l’a toujours été" de Beckett. Cette mise en attente et en devenir impossible désormais reste le seul espoir forcément dévastateur où l’œuvre se perd mais avec lequel il faut à Baudry entretenir un rapport toujours plus initial, sous peine d’être rien.

 

Néanmoins Baudry ne s’auto-analyse pas, ne cherche pas les sources de sa défaite existentielle et de sa dépendance. Son œuvre se situe à l’envers d’un discours clinique et analytique.  En tout état de cause, même s’il existe une "maladie" à l’ouvrage dans le livre – et cela n’est-il pas un peu le cas pour toutes les créations? -, il ne s’agit pas d’analyser ses prétendus symptômes. On peut simplement affirmer que ce lien à Marie reste le principe même de la douleur, de la douleur "à l’œuvre" quand la nuit gagne sans espoir de la délivrance.

 

Véhiculant un manque d’être, un manque à être, l’écriture ne peut que dire cette absence et perte, ne peut que révéler ce creux, en retombant dans l’ordre primaire du sans fond indéterminé et des mouvements infinis et chaotiques du noir de l’être. C’est pourquoi Baudry reste un sujet divisé, un spectre dont,  et pour reprendre une formule de Maurice Blanchot, "l’instant de (la) mort est toujours en instance" au moment où rien ne manquait et où soudain tout n’est plus là. Par la perte  l’homme est attaqué et détruit afin qu’il ne surgisse avant son affaissement final et au mieux que sous deux postures : se sentir s’effriter comme du sable, se sentir ramper dans la boue là où la défaite est rejouée toujours.

18 juillet 2017

[Chronique] Éric Poindron, Comme un bal de fantômes, par Jean-Paul Gavard-Perret

Éric Poindron, Comme un bal de fantômes, éditions Le Castor Astral, coll. "Curiosa & caetera", juin 2017, 256 pages, 17 €, ISBN : 979-10-278-0119-0.

 

Eric Poindron est trop enthousiaste pour embrasser le futur. Il préfère se féliciter du présent à l’aune de ses amours littéraires (entre autres mais pas seulement). Il y retrouve des amis. Bien vivants ou disparus. John Houston, Marco Beasley côtoient Yves Simon, Gilles Lapouge  ou Nerval. Arpenteur des deux rives d’autres fleuves que la Seine il fait chanter les fées et les Sirènes qui sortent de l’eaubladi, eaublada que chantaient les Beatles.

Si bien que le livre est une fête. C’est aussi une mêlée ouverte qui ignore les coupes sombres. Si bien que la fièvre sort du noir des disparitions en une profusion polychrome moins disparate qu’il n’y paraît.  La description de la vie mentale qui émerge est  celle du monde – de l’Islande à la Grèce – jusqu’au bout d’une forme magnifiée de la raison. Elle se retranche paradoxalement à mesure que le poète mûrit dans son chemin d’existence.

Tout reste sinon dans la couleur du moins dans la puissance d’une divulgation où chaque texte est construit pour une fusion joviale. Les différents poèmes construisent des schèmes qui tranchent en liant et  ensorcèlent la simplicité. Poindron construit ainsi sa lumière, y loge l’éclat et délivre de la négation.

C’est une manière d’offrir la face radiante des fantômes du paradis ou de l’enfer. Le langage fend leur ombre, produit une image du oui au cœur des mondes possibles de l’avant qui ressurgit. Nul autre meilleur remède pour vaincre autant la nostalgie que l’oubli. Ce qui apparemment s’est éclipsé semble neuf dans l’étalement de paradoxaux noyaux de jouvence.

13 juillet 2017

[Chronique] Danièle Momont et Anne-Sophie Tschiegg, Dans ma nuque, par Jean-Paul Gavard-Perret

Danièle Momont et Anne-Sophie Tschiegg, Dans ma nuque, Littérature mineure, Rouen, 2017, Deux feuilles pliées avec rabats (tirage limité à 100 exemplaire, 8 €.

La littérature est pour Danielle Moment comme l’amour : une matière qui se travaille, s’organise, se reprend selon des circulations et germinations spatiales, des envahissements contagieux avec une partenaire.

 

Mais pas n’importe quand ;  «  la faiblesse au matin, le soir pas, le soir jamais, de souhaiter une motte à mes reins – elle me chaufferait comme un fer. et c’est contre mon cou déjà son souffle accablé de gros seins car je veux la fille grosse, très, j’en veux une adipeuse et royale, qui bouillirait dans ma nuque avec assez de chair, de régal pour mes deux cent six os. Grandiose »

 

L’auteur jette ainsi le doute sur des propositions et positions habituelles de ce qui se nomme trop vaguement amour en dérangeant bien des repères. L’écriture constitue un champ visuel et évocatoire où ne subsiste pour la créatrice comme pour le lecteur (devenu voyeur) l’assurance de pouvoir se perdre. D’autant que Danièle Momont travaille les commencements, les attaques, les préludes.

 

Certes elle ne s’arrête pas en si bon chemin mais par l’avènement des possibles elle anticipe juste ce qu’il faut. Et ce au nom d’un axiome inconfortable et impérieux : l’étonnement qui me donne la sensation d’avancer dans l’exploration érotique : « contre le jour j’entends sa forge, j’y cuis dans le souffle renflé qui fait jouir, elle m’est contre le jour la mante »

 

L’auteure crée des résonances festives où l’émotion du corps se saisit à sa source. Et diverses sensations se répondent par tout un jeu de correspondances. Mais l’organique reste majeur :  il annonce et suggère la venue du plaisir en un travail radical, pointu, sans circonvolutions superfétatoires. Se créent des  propagations d’atmosphère à l’énergie communicative contagieuse.

 

Le lecteur perçoit une  étendue voluptueuse qui entraîne vers la jubilation sensuelle  Et la littérature devient gage d’unité de couples libres dont la perception libère mais n’est jamais acquise. D’où les incessantes reprises et repentirs de Danièle Momont  à la recherche d’un rythme, d’une cohérence défaite. La prise littéraire ne se limite pas à la saisie, elle reste dans le mouvement. Si bien que l’espace est rendu à un doute ludique. Ce dernier fait partie de l’espace car il éveille le contact.

30 juin 2017

[Chronique] François Bordes et Ann Loubert, Cosa, par Jean-Paul Gavard-Perret

François Bordes et Ann Loubert, Cosa, L’Atelier Contemporain, printemps 2017, 80 pages, 15 €, ISBN : 979-10-92444-47-6.

Cosa est une fin d’histoire, sa perte : libération ? : peut être. Une lutte ? Sans aucun doute. Dans un pays intérieur et un paysage faits de brûlures et de glaciations rôde un fantôme. Pas n’importe lequel. Mystique et tellurique.  Bordes et Loubert  l’évoquent en reliant des extrêmes : finesse du trait, dureté de la pierre.

Les deux créateurs font beaucoup avec peu. Ils ouvrent des fondrières où la lumière noire s’évade plutôt que de s’amenuiser. Ils ne cherchent pas forcément l’éclaircissement, mais témoignent de la complexité de l’existence. Leur Cosa est aussi mentale qu’affective, c’est la présence de l’absence, le pays de naguère qui est allé retrouver son sillage vers une autre parallèle.

Reste un vide de matière. Les traits et les mots ne le bouchent pas forcément. Demeure un état vibratoire et un vertige. L’image tente de trancher ce que les mots ont du mal à séparer. Reste la perte en gestation. Peu à peu elle est comme une certitude qui brise le carcan de l’idée. Si bien que le livre place en deux feux. Les auteurs tentent de se refaire la peau d’un autre perdu et éternel.

C’est une affaire très complexe, expérimentale et nécessairement évolutive dans ce jeu entre les lignes qui rayonnent sur, dans la matière de. Mais l’unité du livre est celle de la vie et d’un flux ordonné jusque là par l’énergie d’un noyau ou d’un foyer.

Mais viennent les temps d’une forme d’écart ; de spatialité particulière loin d’une conjonction intime. Celle des deux auteurs voudrait la remplacer : les lignes proposent les éclaircies déchirantes. Il y a chaque fois l’esquisse et la totalité d’une fuite impossible puisque l’image n’est plus indivise mais divisée.

Le peu provoque un excès de réalité, une ouverture partielle d’un fragment du réel traversé là où rien n’est projet ou attente. L’événement n’est que celui que l’instant apporte dans l’action réciproque entre les mots et les images qui se voudraient les tenseurs du temps.

François Bordes et Ann Loubert proposent donc une unité harmonique particulière qui émerge le franchissement de ce qui apparemment – et dans une rondeur initiale – semblait parfait, immuable. C’est ainsi qu’un éternel présent affleure de la profondeur de l’absence. Elle se creuse et l’image et les mots ne peuvent qu’en relever encore les indices.

31 mai 2017

[Chronique] L’honneur perdu de Wagner, par Jean-Paul gavard-Perret

Fritz Busch, Une vie de Musicien, Notes de Nuit, Paris, mai 2017, 224 pages, 20 € ; Fritz Busch, L’exil : 1933-1951, présentation de Fabian Gastellier, Notes de Nuit, 300 pages, 20 €.

Mélomane plus que pointue, éditrice engagée et écrivain trop discrète Fabien Gastellier « double » le livre de Fritz Busch d’une biographie aussi précise qu’incisive. Elle suit les années d’exil d’un des plus grands chefs d’orchestre allemand  (et diariste non négligeable) de la première moitié du XXème siècle.

 

Pour écrire la vie de l’exilé, Fabian Gastellier fait siens les mots de Celan : «un œil siffla comme une comète vers/ de l’étroit/ il trouva à dire l’arrachement de l’aveugle». Les mots de la biographe font plonger dans ceux de Busch dont l’œuvre reste inachevée et la vie tronquée.

 

Elle donne voix à  travers les mots du Wagnérien à ce que Celan nomme « die Unfergesenen : à savoir « les inoubliés » qui sont autant le musicien lui-même que les compositeurs qu’il a servis, mais tout ceux aussi qui furent les victimes de la barbarie nazie.

 

Dans ces deux ouvrages, l’histoire personnelle de l’être, celle de la musique comme celle des juifs allemands entrent en nous et nous projettent dans un vertige. La musique devient parfois écluse des deuils, destruction des idoles de la peste brune, la recherche d’un mot clé que l’auteur cherche et qui le cherchait.

 

Sauvé du massacre, Fritz Busch n’en sort pas pour autant indemne. Et se retrouve dans son travail d’artiste comme dans sa vie au cœur de la pensée juive du passage, du Schibboleth que Fabian Gastellier remet à jour.

 

Elle sait que la musique enregistrée et jouée par le chef n’était que l’autre face du silence assourdissant qui le suivait. Sans le dire si ce n’est en filigrane, Fritz Busch a rattaché son travail musical à la mort des juifs de la Shoah. Il a su aussi –  ce qui apparemment pouvait tenir à une gageure, voire un scandale – sauver l’idéal wagnérien au nez et à la barbe de ceux qui s’en servirent comme pare-fumée dans leurs jeux de massacre.

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