Pascal Leclercq, Un bâton, iconographie & environnement sonore : Jacques Vitali, éditions La Dragonne, 75 p. + 1 CD.
ISBN: 978-2-913465-54-1 // Prix 18 €
[site des éditions]
10 novembre 2007
[Livre] Un bâton de Pascal Leclercq
[News de la blogosphère] émission du 11 novembre (11 H)
Le 4 novembre, nous avions consacré une grande partie de l’émission à présenter des sites littéraires. Cette semaine, une grande partie de l’émission vidéo-live de Libr-critique sera consacrée aux livres reçus depuis 15 jours. En dossier, nous parlerons, des littératures (narration et poésie) qui constituent leur langue selon une logique mimétique des langages sociaux et politiques à partir — entre autres — des livres de Hugues Jallon, de Jérôme Mauche et Emmanuel Adely.
9 novembre 2007
[Livre + chronique] abâdon de Michèle Dujardin
Michèle Dujardin, Abadôn, éditions Seuil, collection Déplacements, 110 p.
ISBN : 978-2-02-096072-4 // Prix : 14 €
8 novembre 2007
[Recherche] La présence (tr)Ou(vr)hante de la femme chez Christian Prigent
[Ce texte entre dans le dossier Christian Prigent que nous constituons peu à peu sur Libr-critique. Il est aussi l’un des chapitres de l’essai [mécano] sans mode d’emploi, essai qui concerne la littérature contemporaine. Ce texte est inédit. En Janvier, dans un livre collectif portant sur Bernard Desportes (éditions Presse Universitaire d’Artois) un article complètera cette première approche, confrontant Bataille, Desportes, Prigent autour de l’abîme du trou de la mère.]
7 novembre 2007
[Livre] Blanc de Ramon Dachs
Ramon Dachs, Blanc, Topoèmologie, éditions Le clou dans le fer, collection expériences poétiques. non paginé (98 p.).
ISBN : 978-2-9526347-5-5. // Prix : 11 €.
[site des éditions]
[Chronique] L' »extrême contemporain », un enjeu stratégique
Suite à la dernière émission de Libr-critique, à l’un des posts du Forum et à la suppression effective de la page consacrée à l’"extrême contemporain" dans Wikipédia, voici quelques réflexions sur l’enjeu stratégique que représente aujourd’hui cette notion.
6 novembre 2007
[Chronique-Joyeux Jarryversaire 5] Patrick Besnier dir., Jarry. Monstres et merveilles
Patrick Besnier dir., Jarry. Monstres et merveilles, Presses Universitaires de Rennes, "La Licorne", 2007, 131 pages
ISBN : 978-2-7535-0403-5 // 15 €
[Quatrième de couverture] :
Jarry appartient exactement à la même génération que Gide, Valéry ou Claudel. Il reçoit comme eux l’ineffaçable influence de Mallarmé et participe aux mêmes revues. Pourtant, Jarry demeure inclassable, irréductible : serait-ce parce que son oeuvre oscille entre deux pôles, le monstre et la merveille ? Il en a exploré à la fois l’opposition et la complémentarité au long de son existence créatrice, en particulier dans L’Ymagier, la revue qu’il anima pendant deux ans en compagnie de Remy de Gourmont. Du monstre, faut-il encore parler ? En ses diverses méta-morphoses, Ubu en assure la pérennité, introduisant son "mufle infâme" jusque dans les livres les plus élaborés, les plus savants, tel que César-Antéchrist – ce qui rend définitivement impossible toute lecture univoque. Avec non moins de constance, Jarry recherche les merveilles, en particulier dans la mémoire de l’enfance : l’illumination née du plus lointain passé est au coeur de trois de ses romans, Les Jours et les Nuits, de L’Amour absolu ou de La Dragonne. Le dialogue avec Paul Valéry, la bibliothèque énigmatique du Docteur Faustroll permettent aussi un autre émerveillement, celui des constructions de l’esprit humain. Les articles ici réunis explorent ces diverses dimensions d’une oeuvre encore souvent méconnue.
[Chronique]
Jarry, défoRmateur et découvreur
Le titre de cet ouvrage collectif se trouve en parfaite conformité avec l’esthétique carnavalesque de Jarry, qui réside dans l’union des contraires, dans la réunion d’éléments composites. À cet égard, une célèbre définition nous vient immédiatement à l’esprit : "Il est d’usage d’appeler MONSTRE l’accord inaccoutumé d’éléments dissonants […]. J’appelle monstre toute originale inépuisable beauté" [1]Alfred Jarry, L’Ymagier, n° 2, janvier 1895 ; repris dans Oeuvres complètes, Gallimard, "La Pléiade", t. I, 1972, p. 972. . La double inclination de Jarry pour le merveilleux et le monstrueux font de lui un iconologue et un tératologue, un découvreur – en tant que passionné d’images sublimes – et un déformateur, pour reprendre la formule qu’il emploie à propos du pein-tre Filiger dans une chronique de septembre 1894 (Mercure de France, n° 57, p. 73-77). Le point de convergence entre
ces deux postulations simultanées est à chercher dans une double quête des origines : celle de l’enfance comme celle des temps primitifs. Un précédent ouvrage collectif, traitant du "monstre 1900", permettait déjà de ne pas réduire au seul cycle d’Ubu l’oeuvre de Jarry : une fois replacée dans le siècle "la logique de la déviance", le chapitre sur "le monstre dans la littérature" était l’occasion d’étudier le pan romanesque, tout en proposant de pertinentes ouvertures sur Hugo et Huysmans ; enfin, étaient abordés les rapports du microcosme jarryque aux arts en général, et aux avant-gardes en particulier [2]Cf. Beate Ochsner dir., Jarry. Le Monstre 1900, Shaker Verlag, Aix-la-Chapelle, 2002, 246 pages.. Mais dans la première partie du présent livre , qui manque pour le moins d’homogénéité malgré les efforts de Patrick Besnier dans l’Avant-propos, il s’agit d’abord de comprendre l’intégration d’Ubu roi dans César-Antechrist : incongrue ou logique ? Pourquoi un tel monstre dans un tel univers religieux ? (Au reste, le frontispice d’Ubu roi introduit la première image de monstre au sein de César-Antechrist). Et Julien Schuh de "montrer que César-Antechrist n’est pas la machine destructrice de toute signification qu’on a voulu en faire" : "Le vrai but de cette pièce, c’est de donner un sens à Ubu roi". Pour lui, c’est bel et bien la clé occultiste qui transfigure "Ubu en héraut du symbolisme" (p. 15). L’occultisme cède ensuite le pas à la science : Matthieu Gosztola examine la façon dont Jarry, comme Valéry, se réfère en poète à la science qui le fascine – mais différemment : loin d’apporter la lumière, la science convoquée par le pataphysicien opère la passage à l’obscur, à la surréalité, au fantastique. La seconde partie, intitulée "Recherches", sans que l’on puisse vraiment la distinguer de la première, appelée "Études", est deux fois plus courte, mais tout aussi disparate : elle porte essentiellement sur l’iconographie religieuse de L’Ymagier (Jill Fell), sur la dé-figuration grotesque que constitue le vers de mallarmirliton (Jacques Jouet) comme sur cette forme de monstruosité que représente une écriture de l’hétérogénéité (Ben Fischer).
5 novembre 2007
[Livre + chronique] La nuit je suis Buffy Summers de Chloé Delaume
Chloé Delaume, La nuit je suis Buffy Summers, éditions è®e, 121 p.
ISBN : 978-2-915453-39-3 // Prix : 13 €.
[site des éditions è®e]
[4ème de couverture]
L’hôpital psychiatrique dans lequel vous séjournez est en proie à l’agitation. Vos voisins de cellule sont fébriles, le personnel soignant tendu; les rumeurs se répandent, les incidents se multiplient. Vous ne voyez pas le rapport entre le trafic d’organes orchestré par l’infirmière et la dénommée Buffy Summers aka la Tueuse, héroïne de série télévisée. Pourtant vous allez devoir enquêter, survivre, et peut-être même sauver le monde. Enfin si vous êtes prêt à jouer.
Après Corpus Simsi et Certainement pas, Chloé Delaume poursuit son exploration du jeu en littérature. S’inspirant des traditionnels livres dont vous êtes le héros, La nuit je suis Buffy Summers est un roman interactif où humour, fantastique et détournements littéraires proposent au lecteur de singulières pérégrinations en terre d’amnésie.
Chloé Delaume est née en 1973. La nuit je suis Buffy Summers, est son 13ème livre.
[Notes de lectures]
Tel que l’énonce la 4ème de couverture, Chloé Delaume par ce nouveau livre, poursuit une mise en question du jeu en litérature. Mais cette mise en question, comme je vais le montrer ne tient pas seulement à la simple référence aux principes ludiques, ou à l’implémentation de certaines formes, mais est le lieu de mise en relation de la littérature et de certains enjeux politiques et sociaux contemporains et ceci à travers de la multiplication d’horizons référentiels. La nuit je suis Buffy Summers est ainsi non pas seulement une reprise du livre dont on est le héros, mais un ensemble stratifié de mises en jeu qui ouvre des niveaux d’analyses distincts.
Implémentation de formes et stratégies d’impact :
Les livres dont on est le héros ont un fonctionnement particulier que l’on retrouve, aussi entre autre dans les jeux vidéos, mais qui d’une certaine façon était déjà présent dans la littérature policière à suspens qui est aparue avec la fin du XIXème siècle, même si le lecteur est simplement passif face à une linéarité vis-à-vis de laquelle il ne peut inter-agir. Ce fonctionnement est celui d’un schéma narratif classique, mais qui va être incarné par le lecteur : 1/ tout commence par un commencement problématique (mise en en situation, contextualisation), 2/ ensuite le récit se compose en moments qui sont les étapes de résolution du problème initial (ces étapes elles-mêmes peuvent être réfléchies en des séquences spécifiques qui permettent des rebondissements, tel que l’analyse dans son schéma narratif Jean-Michel Adam), 3/ Il y a une résolution qui vient achever le récit. Mais dans le cas de schémas non-liénaires, la résolution peut être multiple, peut aussi intervenir à des moments du schéma général différent. Par exemple ici avec le livre de Chloé Delaume, on peut mourir d’emblée.
Cette logique d’enchaînement narratif, par séquences, par situations, dont il faut résoudre les énigmes ou bien les difficultés implique une forme d’attention exacerbée de la part du joueur. Ce qui fait la force des jeux par étapes, c’est que chaque étape se donne comme une situation d’enjeu pour la conscience. Celle-ci est prise par la circonstance, car elle cherche à passer à l’étape suivante. Le livre de Chloé Delaume joue de ce ressort.
Toutefois, ce jeu elle l’interroge : comment se construit le sujet qui joue à travers cette mise en jeu par étape ? Dans le didacticiel, elle donne des pistes de lecture : nous ne sommes pas dans une auto-fiction, mais une forme "d’auto-fiction collective". Ce qui se joue, plus que d’être dans un hopital psychiatrique, c’est bien une forme d’inter-action avec le magma collectif du monde qui nous entoure, de la réalité dans laquelle nous sommes en tant que sujet se prêtant à un jeu. C’est pour cela qu’elle explicite le fait que ce jeu, ce n’est pas tant avec sérieux qu’il faut y jouer que dans une forme consciente de ce qu’il est possible de voir dans le jeu : "l’image du jeu est sans doute la moins mauvaise pour évoquer les choses sociales".
Un décor psychique : le labyrinthe référentiel :
Dans le didacticiel, Chloé Delaume explique que nous faisons face à une forme labyrinthique. Cela pourrait paraître surprenant, tant l’aventure est mince, peu densifiée, par rapport à nombre de livres dont on est le héros. En quoi alors s’agirait-il d’un labyrinthe ? Celui-ci n’est pas constitué de l’aventure, en tant que narration des actions que le narrateur a accaomplir, mais ce labyrinthe est construit sur les références. En effet, la véritable aventure du narrateur, n’est pas dans cet hôpital, mais dans les multiples références qui ponctuent, emplissent. Quel est le sens de ces références ?
On pourrait les classer en trois types : celles qui renvoient à des oeuvres de fictions, celles qui renvoient à la réalité, notamment politiques et celles liées à des théories philosophiques ou psychiatrique. Trois types de liaisons référentielles donc. [1] Les premières concernent les fictions : la série des nombres qui sont la clé de Lost, la femme à la bûche de Eraserhead Brazilt
de David Lynch (part. 15), Soleil vert de Richard Fleisher (part. 29), Buffy Summers elle-même, dont on peut retrouver une lettre cachée dans un plancher part. 13) ce qui renvoie à la série Heroes, mais aussi en définitive, de Terry Gillian (part.59). [2] Au niveau des références à la réalité : ce qui domine est une critique de la société de la spectacularisation, au sens où la réalité politique est elle-même pensée dans cette fiction, sur le même plan que la fiction. Les références choisies ne le sont pas au hasard : que cela soit l’élection de Schwarzenegger en tant que gouverneur de la Californie, ou bien que cela soit le discours de Sarkozy sur la délinquance sexuelle liée à un problème génétiquen"J’inclineras pour ma part à penser que l’on naît pédophile et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie […] Les circonstances ne font pas tout, la part de l’inné est immense" ou encore ce qu’elle avait déjà mis en perspective dans J’habite la télévision : la déclaration de Patrick Le lay sur la part de cerveau disponibleOn retrouve cette mention à plusieurs reprises dans l’aventure, notamment dans un épique combat, plein d’humour (part.45) où nous devons parer les trois combos des Néantisseurs
Combo 1 : BHL – sa femme – sa revue.
Combo 2 : le point de regard d’un candidat de la Star Académy – le temps de cerveau disponible d’un électeur de la star académy – l’avènement du groupe endemol à l’échelle planétaire.
combo 3 : le ressenti d’un corps féminin exposé à un écran publicitaire de six minutes trente secondes en période pré-estivale, attendu que ce dernier s’achève sur un spot consacré à des protèges-slips fraîcheur. La troisième dimension, permet de ressaisir dans une sorte de dialectique les deux premières en les posant dans une dimension problématique. Cette dimension référentielle est textuelle. Le stratagème de Chloé Delaume est d’amener le personnage à faire des recherches dans une bibliothèque.Mais ce qui domine, comme figure tutélaire philosophique n’est autre que Nietzsche, notamment à travers le rappel de sa crise de folie (part. 37).
L’aventure qui redouble celle du personage est alors celle de notre conscience face aux références. Chloé Delaume ici encore fait preuve d’intelligences dans l’entrelacs des pistes qu’elle sème tout au long des pages. Si certaine sréférences sont immédiatement visibles, d’autres se cachent, son seulement esquissées. La demeure psychique de ce livre dont st le héros n’est plus alors cet hôpital psychiatrique, mais notre culture et des différents niveaux de réalité.
Enjeu ultime : la défictionnalisation de la conscience
Ce n’est sans doute pas pour rien qu’Éric Arlix, le directeur des éditions è®e a publié ce titre : l’axe de recherche de ce travail de Chloé Delaume croise, en un certain sens, ce qu’il avait tenté notamment avec Et Hop ! publié aux éditions al dante. S’il y a bien une logique post-situationniste comme préalable, cependant le jeu que nous amène à expérimenter Chloé Delaume, est celui de la déspectacularisation de la réalité. Ainsi, venir incarner un personnage doit conduire à percevoir, en quel sens notre réalité est peuplée de personnages de fictions, et que c’est bien ce peuplement qui cause la difficulté de perception des hommes face à ce qu’ils rencontrent : "À trop faire de passerelles entre le monde réel et son autre côté, ça a créé des failles dans le dispositif". C’est pourquoi, peut-être que ce que tente d’exprimer Chloé Delaume, c’est que nous ne pouvons nous construire qu’à partir de nous-même, nous somme seul pour affronter notre "béance intérieure", et que si nous souhaitons nous-même nous incarner comme personnage de fiction, sorte de fantôme de série, nous serons alors les otages de la représentation tenue par autrui, parce que "personnage de fiction, c’est la mémoire des hommes qui nous maintient en vie au-delà de nos aventures".
Ce nouveau livre des éditions è®e est à découvrir tant par l’originalité de sa forme qu epar rapport aux multiples niveaux de jeux qui opèrent dans le texte. Seule critique : le style, parfois ampoulé, un peu maniéré de Chloé Delaume pourra paraître un peu rebutant au début, mais dès que l’on entre dans l’aventure, on oublie ces multiples maladresses pour se laisser entraîner dans le sens même du texte.
[FAQ de La nuit je suis Buffy Summers]
[Article de Dominiq Jenvrey sur remue.net]
4 novembre 2007
[Livre + chronique] Jérôme Meizoz, Postures littéraires
Jérôme Meizoz, Postures littéraires. Mises en scènes modernes de l’auteur, Genève, Slatkine, 2007, 210 pages
ISBN : 978-2-05-102041-1
Prix : 33 €
[Quatrième de couverture]
Dans la modernité émerge et s’individualise la figure de l’auteur, livrée à la curiosité biographique d’un public croissant. Présent sur la scène littéraire, décrit et jugé par ses pairs comme par des anonymes, l’auteur assume désormais une présentation de soi qui constitue sa posture. Systématisée dans les recherches de Jérôme Meizoz depuis plusieurs années, reprise et discutée depuis par plusieurs spécialistes, cette notion s’avère stimulante pour comprendre non seulement le statut et les représentations de l’auteur moderne mais aussi les transformations de ceux-ci et leur impact sur l’ensemble de la pratique littéraire. En dix chapitres, cet ouvrage de sociologie littéraire propose une réflexion sur l’auteur et ses diverses postures. Plusieurs études de cas sont proposées, de Rousseau à Stendhal, de Ramuz à Giono, de Céline à Cingria, sans négliger plusieurs ouvertures vers des écrivains contemporains comme Pierre Michon ou Michel Houellebecq.
[Chronique] La sociopoétique de Jérôme Meizoz : une posturologie
Dans le vaste chantier ouvert par Bourdieu et prolongé par ses épigones et disciples, Jérôme Meizoz, sans doute parce qu’il est aussi écrivain, fait partie de ceux qui ne se sont jamais contentés de la reproduction mécanique d’une méthode. S’intéressant à "l’articulation constante du singulier et du collectif dans le discours littéraire" (p. 14) – confrontant les caractéristiques particulières de chaque écrivain à la série auctoriale dans laquelle il s’inscrit -, il enrichit la sociologie du champ par les apports de la sociopoétique (Viala) et de la linguistique pragmatique (Maingueneau), dont le dernier concept clé, celui de "champ discursif", révèle l’évolution : pour les analystes du discours, il s’agit maintenant de "rapporter l’oeuvre aux territoires, aux rites, aux rôles qui la rendent possible et qu’elle rend possibles" [1]Dominique Maingueneau, Le Discours littéraire, Armand Colin, 2004, p. 77.. C’est dire à quel point certains linguistes rejoignent les sociologues de la littérature pour pallier les lacunes de la poétique : les discours théoriques et critiques sur l’expressivité et la singularité du créateur, comme sur la réflexivité de l’écriture, achoppent sur la relation du discours littéraire aux autres discours sociaux. S’il est question d’une nouvelle "mort de l’auteur", ce n’est pas pour disséminer cette figure dans l’espace littéraire, mais pour en montrer la construction sociale : en fonction de la position qu’il occupe ou pense occuper dans le champ, l’"auteur" livre dans son oeuvre une image de soi qui, selon un système complexe d’interrelations avec l’espace de réception, deviendra posture, laquelle variera selon les rapports entre, d’une part, la position et les prises de position de l’écrivain, et d’autre part, les dispositions du public à son égard. Autrement dit, l’objectif de Jérôme Meizoz n’est pas, à la manière de Bernard Lahire dans La Condition littéraire (La Découverte, 2006), d’étudier le statut social de l’écrivain [2]J. Meizoz est toutefois intéressé par la notion de "jeu littéraire", que Bernard Lahire préfère à celle de "champ".. Son postulat : "un auteur n’est jamais, pour le public, que la somme des discours qui s’agrègent ou circulent à son sujet, dans le circuit savant comme dans la presse de boulevard" (p. 45). Et de s’appuyer sur ce constat : "Création collective des lecteurs, des médias et de la critique savante, l’auteur moderne sait plus qu’en tout autre temps qu’il entre en littérature sous le regard d’autrui" (187).
L’intérêt de cette démarche sociologique, comme en témoignent les études réunies dans ce volume, c’est qu’elle ne néglige nullement l’analyse formelle. Par exemple, dans Le Rouge et le Noir, perçu comme "fiction de violence symbolique", le critique met en évidence la façon dont Stendhal récrit Rousseau, penseur de la mobilité sociale : les compétences physiques et intellectuelles de Julien Sorel lui permettent de monter dans l’échelle sociale – cette ascension se lisant métaphoriquement dans le texte. Se concentrant sur la posture cendrarsienne du bourlingueur, il examine ensuite les structures duelles de Bourlinguer (1948) et, plus généralement, l’oralité revendiquée du roman parlant propre à l’écrivain-voyageur. Concernant la posture de l’authenticité prolétarienne, qu’il présente comme "un enjeu d’époque", il s’appuie cette fois essentiellement sur le manifeste de Poulaille, Nouvel âge littéraire (1930), divers textes critiques et la correspondance de Poulaille, Ramuz, Giono, ou encore Céline. Mais l’on retiendra surtout le diptyque centré sur la figure haute en couleur de Cingria (35 p.) : après avoir judicieusement abordé le compte rendu comme "genre dans le champ littéraire", le critique restitue "la scénographie cingriesque du compte rendu" (p. 170) et passe en revue les conduites verbales et non-verbales qui constituent son originalité ; enfin, il nous plonge dans la polémique entre le bouffon (Cingria) et le communiste (Aragon).
Quoique l’on puisse regretter que les chapitres soient d’inégale densité, force est de reconnaître que cet ouvrage vient parfaire une oeuvre critique qui apporte une contribution fondamentale à l’approche sociologique de la littérature.
3 novembre 2007
[Manières de critiquer] Claudine Nédelec, Etre moderne, être à l’avant-garde : le champ de bataille des belles lettres au XVIIe
[Nous poursuivons la publication du Colloque sur les avant-gardes qui a été organisé fin 2005 à l’Université d’Artois. Après, Anne Tomiche, Serge Martin, et Francis Marcoin, nous publions l’allocution de Claudine Nédelec : Être moderne, être à l’avant-garde : le champ de bataille des belles lettres au XVIIe siècle. Résumé : Le concept de l’avant-garde est-il réductible à la période contemporaine ? Claudine Nédelec me en lumière comment l’affrontement dans le champ des belles lettres du XVIIème siècle s’est construit autour de la récurrence des motifs d’arrière-garde et d’avant-garde.]
Claudine Nédelec [ Université d’Artois] :
Être moderne, être à l’avant-garde : le champ de bataille des belles lettres au XVIIe siècle.[1]Cet article issu d’une communication faite au colloque Avant-gardes, critique et théorie (17-18 Mars 2005, Université d’Artois) met en perspective les notions d’ « avant-garde » et de « modernité », tout en nous replongeant dans la première Querelle mémorable entre Anciens et Modernes. Il a d’abord été publié dans la revue Dix-septième siècle (PUF, n° 228, juillet 2005, pp. 453-464) –que nous remercions pour son autorisation de mise en ligne [Note de l’un des organisateurs, FT].
On lie aujourd’hui volontiers avant-garde et modernité. Ainsi, selon l’introducteur anonyme de l’ouvrage Littérature moderne, I. Avant-garde et modernité, Baudelaire, tout en se méfiant de l’avant-garde, « fonde la modernité »[2]Littérature moderne, I. Avant-garde et modernité, Paris/Genève, Champion/Slatkine, 1988, p. IX-X.. Pourtant, un autre poète, un certain Théophile de Viau, écrivait vers 1620 que ses « nouveaux escrits » « ne suiv[aient] point la trace accoustumée », et qu’« Il faudrait inventer quelque nouveau langage, / Prendre un esprit nouveau […] », bref : « écrire à la moderne »[3]Élégie à une Dame [1621], dans Après m‘avoir tant fait mourir. Œuvres choisies, Paris, Gallimard, « nrf. Poésie », 2002, p. 72-77, p. 73-74 et 76-77 ; Première journée (connue sous le titre de Fragments d’une histoire comique depuis sa publication posthume en 1632) [1623], dans Libertins du XVIIe siècle, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1998, t. 1, éd. par Jacques Prévot, p. 7-26, p. 7.. Et, qu’on veuille le reconnaître ou non, Théophile de Viau fut entendu, puisqu’on n’a peut-être jamais tant parlé de « modernité »… qu’au XVIIe siècle. Ainsi que le dit Jérôme Game,
la modernité n’est pas datable à une origine ou un fondement l’inaugurant benoîtement, telle une ligne de métro ou de chemin de fer. […] Inventer en reprenant, en abandonnant : c’est ainsi ce sur-place perpétuellement chaloupé, ce mouvement immobile qui définit la modernité comme acte plutôt que comme période ou catalogue (d’œuvres ou d’auteurs).[4]« Actualité du moderne », Magazine littéraire, n° 396, « La Nouvelle Poésie française », mars 2001, p. 20-21.
Mais, au XVIIe siècle, cet acte est-il réformiste, ou révolutionnaire ? armé, guerrier, militaire, ou pacifiste ? Les « modernes » du XVIIe siècle (ou leurs adversaires) ont-ils théorisé leur action comme celle d’une avant-garde, groupe d’action minoritaire s’affrontant de manière polémique à la culture établie pour préparer des temps nouveaux ? Commençons par le commencement, l’enquête philologique. Dans son Dictionnaire universel, contenant généralement tous les mots français tant vieux que modernes [voir]
(1690), Furetière note :
Avant-garde : terme de guerre. C’est la premiere ligne de l’armée rangée en bataille, la premiere division d’une armée, celle qui marche à la teste. Tout corps d’armée est composé d’avant-garde, d’arriere-garde, & de corps de bataille.
Cette définition est encore, à peu de choses près, celle du Littré, vers 1880. Le Robert, dans son édition originale des années 1960, est le premier de ceux que j’ai consultés à mentionner un « sens figuré » : « se dit d’un groupe, d’un mouvement qui joue ou prétend jouer un rôle de précurseur, de promoteur », bref qui se donne comme une force de progrès et d’innovation plus que comme une puissance militaire, ou qui du moins mène une guerre juste, se battant pour « un avenir meilleur ». De plus – est-ce aussi parce que les tactiques militaires ont changé, et qu’on est passé des guerres de position aux guerres de mouvement ? – l’avant-garde, ce n’est plus la première ligne de bataille, située immédiatement devant le gros des troupes, et destinée à essuyer le premier feu, mais une sorte de commando, engagé dans des opérations de reconnaissance avancée du terrain à conquérir, ou encore quelque chose comme l’avant-garde du prolétariat. Pour emprunter à une autre source, Ionesco
évoque, dans son Discours sur l’avant-garde, en juin 1959, son recours au Larousse (lequel ?) qui lui donne pour définition d’avant-garde « les éléments précédant une force armée, de terre, de mer ou de l’air, pour préparer son entrée en action ». Il en retire, en ce qui concerne le théâtre, l’image d’un « petit groupe d’auteurs de choc […] suivis, à quelque distance, par le gros de la troupe des acteurs, auteurs, animateurs », d’un « phénomène artistique et culturel précurseur » ; mais cette représentation ne le satisfaisant pas, il dit préférer « définir l’avant-garde en termes d’opposition et de rupture. Tandis que la plupart des écrivains, artistes, penseurs s’imaginent être de leur temps, l’auteur rebelle a conscience d’être contre son temps »[5]Discours sur l’avant-garde », Notes et contre-notes, Paris, Gallimard, « Folio essais », 2000, p. 76-77. C’est cette notion de rupture que retient le Dictionnaire du littéraire, paru en 2002. Après avoir rappelé l’origine militaire de l’expression, l’auteur de l’article affirme :
Par métaphore, le mot a désigné, en politique (aux lendemains de la Révolution française), puis [vers 1830 selon lui] dans le vocabulaire artistique, des idées et des formes d’expression en rupture avec l’idéologie et l’esthétique dominantes, généralement défendues dans un manifeste par un groupe plus ou moins structuré.[6]Paul Aron, Denis Saint-Jacques, Alain Viala (dir.), Dictionnaire du littéraire, Paris, PUF, 2002, s. v. avant-garde. L’article est signé de Jean-Pierre Bertrand.
Tout en reconnaissant que l’on peut désigner comme « avant-garde » des manifestations esthétiques et culturelles qui en ont présenté les caractéristiques, alors même qu’elles n’ont pas brandi le mot, l’auteur de l’article ne remonte pas au-delà du XIXe siècle, selon une posture idéologique ainsi formulée : « l’idée d’avant-garde est liée à l’époque où l’innovation a été perçue comme une valeur majeure du littéraire ; aussi elle ne s’applique pleinement comme telle que pour le XIXe et le XXe siècles ». Peu après allusion est tout de même faite à la querelle des « Modernes contre les Anciens » : si ce retournement de la formulation conventionnelle a un sens, il s’agirait de pointer le fait que les Modernes sont à l’initiative de la querelle, ce qui historiquement n’est pas si évident que cela. Malgré quelques traces çà et là du souvenir de l’origine militaire du terme (je cite : « polémique », « stratégie », « visée révolutionnaire »), l’ensemble de l’article tend à l’affadir au profit de celle d’innovation, voire de progrès.
De là, les quelques lignes critiques que j’entends suivre. Quelles sont les formes de la représentation, qu’induit la métaphore, de la littérature comme champ de bataille au XVIIe siècle, ce que je reformulerais sous les termes de « champ littéraire » comme champ de bataille (jeu de mots facile !), voire (mais ce n’est pas sûr) comme « champ clos », ce qui implique à la fois des « champions », c’est-à-dire, au-delà du pittoresque médiéval, des groupes constitués animés par des leaders, et une clôture du champ. Qu’en est-il, si tant est qu’avant-garde signifie groupe de lutte pour la modernité, l’innovation, le « progrès » (autant le dire tout de suite : la notion de progrès, comme celle de décadence d’ailleurs, me paraissent, en art, nulles et non avenues), de la façon dont, au XVIIe siècle, les Modernes vivent leur rapport aux Anciens ? S’il est indiscutable qu’il y eut combat, l’idée que les Modernes se soient représentés comme à « l’avant-garde » reste problématique.
Sous le signe de la violence
Au XVIIe siècle, le champ littéraire est bel et bien perçu comme un champ, et un champ placé sous le signe de la violence, de la dissension, de la querelle, de la guerre civile. Après avoir fait représenter pour la première fois à Paris, le 26 décembre 1662, L’École des femmes, Molière est très vite la cible d’une « fronde », selon le mot du journaliste Loret, dans sa Muse historique du 13 janvier 1663[7]Cité par Jean Serroy (éd.), L’École des femmes. L’École des maris. La Critique de L’École des femmes. L’Impromptu de Versailles, Paris, Gallimard, « Folio classique », 1985, « Notices », p. 299.. Entendez d’une véritable polémique, au sens premier du mot. Ces violentes attaques venaient d’un peu partout, mais notamment de ses honorables confrères tant auteurs que comédiens, qui mettaient en cause les données esthétiques et éthiques de L’École des femmes, et leur auteur même. Dans cette réponse sous forme théâtrale que constitue La Critique, il fait alors dire à Dorante, personnage d’honnête homme que l’on peut considérer comme son porte-parole :
Si l’on joue quelques marquis, je trouve qu’il y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que ce serait une chose plaisante à mettre sur le théâtre que leurs grimaces savantes et leurs raffinements ridicules, leur vicieuse coutume d’assassiner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges, leurs ménagements de pensées, leur trafic de réputation, et leurs ligues offensives et défensives, aussi bien que leurs guerres d’esprit, et leurs combats de prose et de vers.[8]Ibidem, p. 227 (s. 6).Le conditionnel ici (« ce serait une chose plaisante à mettre sur le théâtre… ») à la fois atténue et dénie. C’est une façon de ne pas dire que c’est précisément ce que fait Molière lui-même, dans cette pièce où le raisonnable Dorante est confronté à un écrivain ridicule, Lysidas, dont la coterie, explicitement présentée comme telle (Lysidas arrive en annonçant sa nouvelle pièce, et en invitant ses amis à venir l’applaudir, pour faire pièce à une éventuelle « cabale » adverse[9]Ibidem, p. 220-221, s. 6 (« Tous ceux qui étaient là [à la lecture privée de sa pièce chez « Madame la marquise »] doivent venir à sa première représentation, et m’ont promis de faire leur devoir comme il faut. »).) est constituée de confrères jaloux comme lui, de marquis snobs et de précieuses. Mais il est vrai également que Molière, récusant les méthodes « vicieuses » de ses adversaires, a choisi pour cadre de sa « critique » un salon mondain, où le débat littéraire, pour être vif, reste dans les bornes des civilités de la conversation honnête et permise, de l’urbanité qui se constitue alors en valeur de la relation sociale, et marqué « au coin du bon goût » et du bon sens : façon de montrer, donc, qu’il ne tombe pas lui-même dans les travers de ses ennemis, et qu’il se refuse à participer sur le même pied à cette « guerre comique » qu’ils ont engagée contre lui. Mais, sous l’avertissement – moi aussi, messieurs, je pourrais, si je voulais, vous déclarer la guerre – se glissent également deux autres implicites : d’une part l’allusion à des guerres antérieures, fort connues du public, permettant de postuler qu’il serait de la charge d’un poète comique, voué à représenter les mœurs de ses contemporains pour les corriger (castigat ridendo mores), de peindre avec le « fouet de la satire » l’état de guerre permanente où se trouvent les « auteurs » ; d’autre part une certaine inquiétude devant cette violence sans cesse renouvelée, qui fait du champ littéraire un champ qui semble échapper à la régulation des rapports sociaux et des échanges linguistiques qu’appelle de ses vœux une société qui a mesuré à leur juste prix, dans les guerres civiles, les effets délétères de la polémique sans frontières ni contrôles, alors même que ce champ devrait être celui de la formalisation et de la valorisation de cette « politesse » qui pourrait servir d’antidote et de contre-feu à la violence sociale, à la violence verbale. Plane alors l’impression diffuse que la littérature, loin d’adoucir les mœurs, loin d’être le lieu irénique de la conversation lettrée et de l’amitié savante, est un champ privilégié de la polémique : Furetière, lui-même engagé dans de sévères conflits avec ses chers collègues, revient sans cesse dans son Dictionnaire sur les relations tendues à l’intérieur du champ littéraire. Citons pour exemple cette sentence : « il n’appartient qu’aux Barbares, aux Sauvages & aux Auteurs d’avoir des haines immortelles. »[10]Cf Hélène Merlin, « Le public et ses envers, ou l’archaïsme de Furetière », Littératures classiques, n° 47, hiver 2003, p. 345-380, p. 378.
C’est pourquoi l’on trouve deux types de représentations fictionnalisées des débats théoriques en cours (je ne parlerai pas ici des pamphlets qui s’engagent sans médiation littéraire dans les diverses querelles), fictionnalisation par ailleurs « pragmatique » dans la mesure où à la fois elle compense la relative absence de « lieux propres » pour la théorie littéraire, et où elle permet aux écrivains de rendre accessible l’effort théorique à un public élargi, notamment mondain, en le parant des « grâces » de la fiction.
D’un côté, le dialogue lettré entre gens de bonne compagnie, ce que Jean-Pierre Camus appelle la « conférence académique », titre d’un dialogue qu’il écrivit à l’occasion de la querelle des Lettres de Guez de Balzac : « en ces entretiens & devis studieux qui se font entre amis sur des sujets agreables & pour l’ordinaire indifferens, quand autant de testes auroient autant d’opinions diverses cela importe peu »[11]Le Sieur de Musac [Jean-Pierre Camus], La Conférence académique sur le différend des Belles Lettres de Narcisse et de Phyllarque, Paris, J. Cottereau, 1630, p. 314.. L’enjeu – qui ne serait « que » littéraire, c’est-à-dire dénué de sérieux véritable (voir sur ce point Hélène Merlin, L’Excentricité académique[12]Paris, Les Belles Lettres, 2001.) – mérite donc l’intérêt, mais non pas la guerre, même si les livres des deux « champions » en question sont « comme en une lice ou en un champ de bataille »[13]La Conférence académique […], op. cit., p. 28.. Le raisonnable de service reproche même à un de ses amis d’avoir lancé le débat en comparant la querelle littéraire aux combats de la récente campagne militaire. Cela n’empêche pas parfois la polémique d’y être violente, mais elle y avance masquée : c’est le choix que fait Charles Perrault dans ses Parallèles[14]Charles Perrault, Parallèle des anciens et des modernes en ce qui regarde les arts et les sciences. Dialogues avec le poème du siècle de Louis le Grand et une épître en vers sur le génie [2ème éd. en 4 t., 1692-1697], Genève, Slatkine, 1979..
De l’autre, des récits allégoriques à modèle épique/héroïque, décrivant de véritables « guerres », c’est-à-dire où la métaphore militaire de l’avant-garde pourrait avoir sa place, dans le contexte d’un débat entre partisans de l’ancien et partisans du nouveau. Ils sont essentiellement au nombre de trois : la Nouvelle allégorique ou Histoire des derniers troubles arrivés au Royaume d’Éloquence de Furetière (1658)[15]Antoine Furetière, Nouvelle allégorique ou Histoire des derniers troubles arrivés au Royaume d’Éloquence [1658], Toulouse, Société de Littératures classiques, 2004, éd. par Mathilde Bombart et Nicolas Schapira.., La Guerre des auteurs anciens et modernes de Gabriel Guéret (1671)[16]Gabriel Guéret, La Guerre des auteurs anciens et modernes, La Haye, A. Leers, 1671., et l’Histoire poétique de la guerre nouvellement déclarée entre les Anciens et les Modernes de François de Callières (1688)[17]François de Callières, Histoire poétique de la guerre nouvellement déclarée entre les Anciens et les Modernes [1688], Genève, Slatkine, 1971..
La guerre des Anciens et des Modernes
Tâchons de dégager les constantes de la représentation du conflit dans ces trois narrations allégoriques, par rapport au sujet qui nous occupe. Un champ de bataille La guerre des lettres a bien lieu dans un espace propre, un espace qui lui est assigné, doté d’autonomie. S’il peut y avoir guerre, c’est que les Belles Lettres sont constituées en « États et Empires », sur le mode tant géographique que politique. Chez Guéret, le récit s’ouvre sur l’évocation d’une « sédition » qui prouve au narrateur que « l’emportement des beaux esprits est mille fois plus dangereux que celuy d’une populace émeuë » (p. 2). Apollon, en chef d’État responsable, bannit alors les plus séditieux (p. 4), qui se vengent en jetant leurs livres dans la fontaine Hippocrène, pour l’empoisonner (p. 8-9). Chez Callières, la lecture, sur Terre, du Siècle de Louis le Grand (le manifeste moderne de Charles Perrault, qui fit grand bruit lors de sa lecture au cours d’une séance extraordinaire de l’Académie française, en 1687) provoque une guerre civile :
La fureur & la division s’étant introduites dans les esprits des Anciens & des Modernes, ils se separerent en deux Corps, & chacun de ces corps s’empara de l’une des hauteurs du Parnasse […]. (p. 32) Aprés que tous les chefs furent élus, les deux Generaux des armées Grecque & Latine, suivant le plein-pouvoir qui leur fut donné, firent contre les Poëtes Modernes un traité de confederation & de ligue offensive & défensive […]. (p. 41) Homere, Virgile & tous les autres Chefs des Poëtes ayant reconnu par une longue experience que le mont Parnasse estoit un lieu fort sterile, resolurent de l’abandonner & de marcher vers le mont Helicon pour s’y rendre maistres de la fontaine d’Hypocrene, & faire camper leurs armées le long du Pernesse : ils sçavoient de quelle consequence il étoit d’ôter aux Modernes l’usage de ces eaux, & qu’étant privez de ce secours & de celuy du Sel Attique, ils seroient bientôt reduits aux dernieres extremitez. (p. 79)
Décidément, dans un contexte de guerre de siège, la maîtrise de l’eau est gage de réussite ! Chez Furetière, qui – c’est en soi un signe, mais la position de Furetière est extrêmement ambiguë – utilise, non une métaphorisation « à l’antique », mais une métaphorisation « à la moderne », l’empire de la reine Rhétorique, à la suite de la révolte et du « passage à l’ennemi » de certaines de ses troupes, humiliées d’avoir été « réformées » par son ministre, « Bon sens », et condamnées par ses « quarante Barons » (les Académiciens), se voit assailli par les troupes du roi voisin, « le Capitaine Galimatias, homme obscur, et né de la lie du peuple », qui s’est rendu illégitimement maître du pays de Pédanterie, jadis florissant, mais en pleine décadence[18]Op. cit., p. 6. – autrement dit, qui rassemble autour de lui les pires des Anciens, opposés à toute réforme. Ainsi les « pays de la Fable » sont-ils bien décrits comme des pays autonomes, institués en États, avec leurs juridictions propres : ici le « roi » (le pouvoir), c’est Apollon ou « la Sérénissime Princesse RHETORIQUE »[19]Ibidem, p. 5.. Représentation plus rêvée qu’effective, voire paradoxale, dans la France du XVIIe siècle, où peut-être la littérature n’a jamais été autant sous contrôle du politique[20]Voir Christian Jouhaud, Les Pouvoirs de la littérature. Histoire d’un paradoxe, Paris, Gallimard, « NRF essais », 2000., mais qui est déjà un signe d’une pensée moderne : supposer que la littérature puisse être à l’avant-garde, en avance sur son temps, suppose qu’elle dispose d’une histoire et d’institutions qui lui soient propres.
L’état des forces en présence
Les troupes bellicistes, déclarant la guerre, sont représentées effectivement comme instaurant une rupture par rapport à un passé (tout à fait mythique !) d’équilibre et d’harmonie. Mais si cette déclaration de guerre cause l’émoi, c’est que les troupes sont, de part et d’autre, puissantes, bien armées, nombreuses, et que l’issue de la guerre n’est pas donnée d’avance : bref, qu’il s’agit, non de l’incursion de quelques commandos agissant par coups de main, de minorités agissantes préparant les voies à une victoire future, quitte à risquer de se perdre en chemin (Ionesco souligne avec humour qu’on ne parle que des avant-gardes qui ont réussi…), mais de batailles rangées, à forces à peu près égales, de troupes solidement composées comme telles, avec leurs leaders et leur piétaille. C’est ce qu’illustre la carte allégorique de la Nouvelle allégorique de Furetière, ainsi que celle de l’Histoire poétique de la guerre […] de Callières : elles représentent face à face les bataillons, infanterie et cavalerie, en ordre de bataille, représentation figurée que double le texte, en une « revue des troupes » conforme au topos incontournable de tout récit épique. Lisons la composition des troupes du prince Galimatias, cumulant ridicules divers et antiquité mal comprise :
L’armée était disposée de cette sorte, on voyoit d’abord marcher l’avant-garde, où les Equivoques avoient la pointe et formoyent un gros bataillon hérissé à la façon de la Phalange Macedonienne ; car ils ne presentoient que des traits aigus de quelque costé qu’on les voulût prendre, ce furent ceux qui commencerent à former la premiere ligne. […] Sur la seconde ligne […] se trouvérent deux gros bataillons : celuy de la droite étoit composé d’Authoritez presque innombrables; car elles faisoient la plus grande force de l’armée. Elles étoient sous la charge de deux Lieutenans Generaux: dont l’un se nommoit Index, qui au contraire des autres Chefs marchoit toûjours à la queuë afin de rallier ses Troupes, fort sujettes à se débander. L’autre appelé Polyanthéa, marchoit à la teste. C’étoit un homme laborieux qui les avoit réünies ensemble, n’en ayant fait qu’un corps divisé en vingt trois Regimens : et pour éviter la confusion dans la marche, il les faisoit filer par ordre Alphabétique, comme les rentiers de l’Hostel de ville. Elles étoient composées de toutes sortes de Nations, il y avoit des Arabes et des Rabini, qui faisoient peur aux Peuples, à cause qu’on n’entendoit point leur langue, gens de pere en fils, et de toute ancienneté attachez au service de ces Etats. Il y avoit aussi des Grecs et des Romains qui faisoient grand bruit et qui marchoient avec beaucoup d’équipage, quoy que ce ne fût pourtant que de la populace; car tout ce qu’il y avoit de noble, de propre, et de poli, s’étoit mis dans le parti de LA RHÉTORIQUE.
On observera d’une part qu’il y a une « avant-garde » de part et d’autre de la ligne de bataille, et qu’il y a, chez les Anciens eux-mêmes, à distinguer entre la piétaille, engagée au service du (mauvais) prince Galimatias, et les Grands, passés du côté de Rhétorique et de Bon sens. Ici se fait jour en effet une répartition « aristocratique », qui invite à lire la querelle comme la révolte (vouée à être matée) du « peuple », voire de la « populace », des mauvais auteurs et du mauvais style, contre une aristocratie de l’esprit et des textes, Modernes et Anciens se répartissant finalement à peu près également de part et d’autre.
Chez Callières, selon le sommaire du Livre troisième,Les Modernes élisent leurs Generaux ; dispute entre les Poëtes Epiques François ; avis donnez aux Poëtes François par Brebeuf au nom de Lucain ; ils élisent Corneille pour leur General ; plainte de Ronsard ; élection des autres Chefs des differentes especes de Poësie Françoise […] ; les Poëtes Italiens, élisent le Tasse, il est reconnu par les Poëtes Espagnols ; l’Arioste se retire mécontent […]. »[21]Op. cit., Table des Sommaires (non paginée).
Ainsi, comme chez Furetière, l’harmonie ne règne pas précisément entre les chefs, et la victoire est conditionnée par des compromis entre les diverses forces modernes, dont la désunion, voire les trahisons, font le jeu de l’adversaire – si bien que les « camps » sont beaucoup moins stables qu’on ne pourrait le penser, et les transfuges nombreux.
Les péripéties de la guerre
Guéret annonce « une sedition, non pas à la verité aussi sanglante, mais pour le moins aussi tumultueuse que celle du troisième livre de Thucidide […] »[22]Op. cit., p. 2. . La description des combats se heurte en effet à une sorte d’aporie : les combats littéraires restent des combats à coup de discours beaucoup plus qu’à coup d’armes contondantes ou tranchantes. De ce fait, ils se transforment très généralement en disputes oratoires. Parfois, tout de même, les « bouquins » (le terme existe, au sens de vieux livre[23]Selon Furetière, ce serait une déformation de l’allemand Buch, les plus anciens livres imprimés venant d’Allemagne. ) deviennent armes contondantes, comme chez Guéret, qui s’inspire probablement du Voyage au Parnasse de Cervantès[24]Viaje del Parnaso [1614]. On trouve une bataille de livres aussi dans Le Lutrin de Boileau (1674, chant V, v. 123-216), lequel s’était peut-être inspiré d’une lettre inédite de son frère Gilles (voir Nicolas Boileau, Œuvres complètes. Epîtres, Art Poétique, Lutrin, Paris, Les Belles Lettres, 1967, éd. par C.-H. Boudhors [1932], p. 308-309). :Dans ce grand tumulte tous ensemble se jettoient leurs Livres à la teste, & se faisoient des armes de leurs Ouvrages. Vous jugez bien que les auteurs de petite taille, comme vous pourriez dire les In-douze, n’eurent pas l’avantage dans ce démêlé ; certains géans qu’on apelle les Infolio les battirent à plate couture, et c’étoit une pitié de voir comme on en accabloit d’autres, qui n’avoient que des feüilles volantes pour leur défense.[25]Op. cit., p. 3-4.
Rapport des forces révélateur, car les in-douze sont bien sûr les ouvrages de consommation courante, tandis que les in-folio sont emblématiques de la lecture savante et bibliothécaire.
Cependant, il ne faut pas simplifier la représentation du rapport de forces : ce sont ici les mauvais Modernes qui sont fauteurs du trouble, et qui ont décidé d’empoisonner la fontaine Hippocrène de leurs méchants livres ; chez Callières, Modernes et Anciens décident en même temps de la guerre, mais les uns (les Modernes) veulent conquérir des positions que les autres (les Anciens) ont occupées avant eux, tandis que chez Furetière ce sont les Anciens déjà plus ou moins « vaincus » qui se rebiffent.Les diverses batailles font d’ailleurs successivement pencher le sort de la guerre d’un côté ou de l’autre. Lisons par exemple le sommaire du livre sixième de Callières :
Bataille d’Helicon ; Corneille attaque les Poëtes tragiques Grecs ; ses premieres pieces sont deffaites par Sophocles, & ses dernieres mises en desordre par Euripides ; ses pieces du milieu repoussent les Grecs & gaignent la moitié de la fontaine d’Hippocrene ; defaite de la Pharsale de Brebeuf par l’Odissée ; defaite de Malherbe par Pindare ; Moliere parle à Menandre & à Aristophanes ; combat du Marquis de Racan avec Theocrite ; combat entre Sapho & la Comtesse de la Suse ; defaite du Tasse par Virgile, defaite de Stace par le Cavalier Marin ; combat de Lopé de Vega, & de Seneque le Tragique ; combat de Petrarque & du Guarini avec Ovide & Tibulle ; Voiture & Sarrasin vont au secours des Italiens, ils deffont Martial ; declaration du Tassoni en faveur d’Horace ; entreveuë de Moliere avec Terence & Plaute, leur conversation ; defaite de Balsac [Guez de Balzac] par Desmosthenes, defaite des Avocats François par Ciceron ; Platon maltraité par Boccalin, bagage des Orateurs Modernes pris & pillé par Lucien & par Quintilien.[26]Op. cit., Table des Sommaires (non paginée).
Ainsi la bataille est-elle manifestement âprement contestée, et les pertes et profits équivalents de part et d’autre. Chez Furetière, la princesse Rhétorique, après une première déroute de Galimatias, manque même de perdre définitivement la guerre, à cause encore une fois de la division de ses généraux, qui l’oblige à se retrancher dans ses places fortes : bref, il y eut « quantité de sorties et de rudes combats : où parfois les gens de la Reine chassoient les Ennemis de la Tranchée et mettoient le feu à la pluspart de leurs ouvrages ; par fois ils avoient du pire, et étoient recognez dans leurs murailles »[27]Op. cit., p. 40..
Les traités de paix
Malgré tout, une trahison interne fomentée par Aristote (qui passe du parti des Anciens à celui des Modernes – ce qui montre toute l’ambiguïté de Furetière) conduit Galimatias à accepter de parlementer, et la guerre se termine par un traité de paix, comme chez Callières, sorte de compromis diplomatique entre Anciens et Modernes, qui est en fait un véritable programme, pour ne pas risquer le terme de manifeste : il s’agit bien là de fonder un nouvel ordre des choses en Pays de littérature.
Chez Furetière, Galimatias et ses « Supots » obtiennent des espaces qui relèveront de leur souveraineté propre. Résumons (en simplifiant) : aux partisans de Galimatias, le Collège et l’Université, la Justice et l’éloquence sacrée ; aux Modernes fidèles de Rhétorique, « la province de la Cour et des Alcoves », l’Académie, la Poésie. Mais Galimatias obtient une déclaration solennelle : « qu’il y auroit desormais par tout liberté de conscience pour le langage »[28]Op. cit., p. 44-45..
Chez Callières, le premier article du traité intime aux auteurs l’ordre « de retablir entr’eux une parfaite union, amitié & correspondance » (p. 277). Corneille et Racine sont égalés à Sophocle et à Euripide, tout comme Boileau à Horace, et Molière aux comiques anciens (XIII, p. 284-285). Si les poètes se doivent donc de connaître le latin et le grec, les pédants qui abandonnent leur langue au profit des langues anciennes sont mis « au plus bas étage du Parnasse » (XIX, p. 287). Enfin, selon l’article II, Apollon « veut que les Modernes lisent souvent les Anciens […], il leur permet d’ajoûter à leurs inventions & de les perfectionner quand il en seront capables […] », mais il leur refuse le droit d’édicter des règles nouvelles « sur peine d’estre traitez comme des novateurs & des corrupteurs de la pureté des Loix de son Empire » (p. 277-278). Les Modernes sont-ils une avant-garde ?
Les textes allégoriques que nous venons de parcourir, s’ils représentent bien le champ littéraire comme un champ de bataille entre Anciens et Modernes, et valident ainsi la métaphore militaire, excluent cependant à peu près la notion d’avant-garde, même s’ils représentent satiriquement les partisans des Anciens comme de « vieilles troupes », même s’ils intègrent plus ou moins explicitement la notion de progrès, même si, somme toute, ils font bien des artistes des agitateurs et des entrepreneurs[29]Je fais allusion à l’article de Pascal Ory, Télérama, n° 2788, 21-27 juin 2003, « Les Allumés de la culture », p. 49..
D’une part, ils envisagent toujours une sorte de face à face entre bataillons de nombre et de forces égales, ce qui fait des Modernes non une poignée d’éclaireurs, mais un groupe déjà constitué en armée ; notons que cette fiction contribue à le constituer comme tel en même temps qu’elle fait comme si elle en constatait l’existence.
Si ces troupes sont déjà puissantes, c’est que les Modernes sont, comme l’étaient d’ailleurs les Anciens eux-mêmes, les véritables représentants de leur temps, ceux qui se vouent à lui donner la littérature qui lui convient, qui lui est accordée – auraient-ils, en ce sens, inspiré Stendhal, et sa théorie du « romanticisme » ? Si l’acte créateur est bien voulu comme rupture, il ne l’est pas avec son temps et sa société, mais au contraire, pour assurer et réaffirmer le lien de la littérature et de la société qui lui est contemporaine. Or, ces temps modernes étant des temps de progrès dans tous les domaines (personne alors ne songe vraiment à séparer les belles lettres des lettres, et Perrault parle tout autant d’architecture et de sciences que de littérature), la littérature qui leur convient ne peut être que l’expression de ces progrès – sans pour autant renoncer à être, aussi, inactuelle – c’est-à-dire classique, selon Ionesco, « au-delà du nouveau, à travers le nouveau dont [l’art] doit être imprégné »[30]Notes et contre-notes, op. cit., p. 96..
Leur représentation de la modernité ne relève pas d’une esthétique révolutionnaire : « du passé faisons table rase » n’est pas leur mot d’ordre. Tout en revendiquant que l’on reconnaisse comme pleinement « littéraires » ces lieux (genres, styles, registres) où les Modernes ont fait œuvre d’innovation (pour Perrault par exemple, la poésie galante, le burlesque et la poésie lyrique, sous la forme de l’opéra), ils n’excluent pas que l’on puisse, dans certains genres, continuer à tenir les Anciens pour des modèles, à condition d’admettre que les Modernes sont capables de faire mieux, donc que l’imitation soit un dépassement : si tant est que les Anciens aient été des géants, nous sommes juchés sur leurs épaules, donc nous voyons plus loin et plus haut qu’eux. La valorisation de l’innovation des Modernes n’est pas non plus chant en faveur d’une « nouveauté inouïe » en ce qu’elle s’appuie, selon un processus de recherche de fondation historique où Ionesco voit d’ailleurs une des composantes habituelles des mouvements d’avant-garde[31]« Il y a des “avant-gardes” fructueuses qui […] sont permises ou facilitées par un retour à des sources, à des œuvres anciennes et oubliées. » (op. cit., p. 94)., sur un « autre » passé que celui que valorisent institutions et auteurs en place, le passé récent de la modernité italienne, voire le passé des « antiquités nationales » (car modernité et défense et illustration de la France sont intimement liées), qui fait de La Fontaine un imitateur du « badinage marotique » tout autant que de la fable antique.C’est probablement cette position de compromis qui a fait la victoire des « classiques », considérés comme ayant engagé une « ère nouvelle », un nouvel élan de la langue et de la littérature « françaises », définitivement victorieuses des langues et littérature anciennes, sans pour autant renier les modèles antiques : selon Boileau lui-même, que les prises de position modernes de Perrault mirent pourtant fort en colère, Racine a fait mieux que Sophocle et qu’Euripide, comme Molière a fait mieux que Plaute et Térence. Était-il possible d’ailleurs, dans un champ encore en voie de constitution – on ne proclame si haut son autonomie que parce qu’elle n’est en réalité pas acquise…et que les guerres littéraires ont beaucoup à voir avec le politique[32]Voir ce qu’en dit Alain Viala dans « La guerre des institutions et la modernité », XVIIe siècle, « Desmarets de Saint-Sorlin », n° 193, oct.-déc. 1996, p. 875-890, p. 883. – de jouer la stratégie de l’exclusion, et de la lutte à outrance ? Plus sages que la représentation qu’en donna le XIXe siècle, les écrivains et critiques de l’âge classique ont pensé que, puisque guerre il y avait, mieux valait tâcher, pour en sortir, d’assigner à chacun une place (fût-elle marginale) et de constituer des hiérarchies que de prononcer des anathèmes – et cesser de se faire la guerre.
2 novembre 2007
[Livre + chronique] Holocauste de Charles Reznikoff
Charles Reznikoff, Holocause, Prétexte éditeur, 173 p.
Traduit de l’américain et préfacé par Auxeméry. Suivi d’un entretien avec Charles Reznikoff
ISBN : 978-2-912146-24-3 // Prix : 12 €.
[site des éditions]
4ème de couverture :
"Quand les portes de derrière furent ouvertes,
ceux qui étaient à l’intérieur se tenaient droit comme des statues :
ils n’avaient pas eu la place de tomber
ni même de plier.
Parmi les morts, on vit des familles
qui se tenaient par la main,
les mains serrées si fortement
que ceux qui sortaient les morts
avaient du mal à les séparer."
Paru aux États-Unis en 1975, Holocauste a été composé à partir d’archives du Procès des Criminels devant le tribunal Militaire de Nuremberg et des enregistrements du procès d’Eichmann à Jérusalem.
"Un poète pourrait difficilement se rendre plus invisible que ne le fait Reznikoff. Pour trouver une telle approche du réel, il faudrait remonter aux grands prosateurs du début du siècle. Comme dans Tchekov ou dans les premières oeuvres de Joyce, l’ambition est de permettre aux événements de parler par eux-mêmes."
Paul Auster, in L’Art de la faim.
Extrait :
L’état doit prendre en charge ceux qui n’ont jamais eu — ou n’ont plus
le droit de vivre dans l’état,
et l’état a le devoir de se servir de leur force tant qu’elle dure
pour le bien de l’état.
Ils doivent être nourris, abrités et traités de telle sorte
qu’on les utilise autant que possible
aux moindres frais possibles.Demandez autant de travail possible aux jeunes et aux forts
dans les camps de concentration — ou à l’usine ou aux champs — et donnez aussi peu que possible — en vêtements ou en nourriture.
Que meurent aussi ceux qui ne peuvent pas travailler vite
ou s’ils ne veulent pas travailler
qu’on les pende
et qu’on les laisse se balancer
pour que les autres les voient.
Approche de l’objectivisime de Reznikoff :
Tel que l’énonce parfaitement dès sa préface Auxeméry, Charles Reznikoff, avec George Oppen, Carl Rakozi et Louis Zukofsky, sont les créateurs du groupe des poètes "objectivistes".
Holocauste, comme Testimony The United States 1885-1890, sont des oeuvres emblématiques de cette recherche poétique.
Au début des années 1980, alors que le révisionnisme avait droit de citer en France, notamment parl’intermédiaire de Faurisson, et de son école d’hyper-critique, Jean-François Lyotard, s’attacha à comprendre ce que pouvait être le témoignage, et plus exactement quelle était la possibilité de témoigner de ce qui avait lieu en tant que Shoah. Le différend, qu’il écrivit alors, tentait de faire la distinction entre le litige, où les deux protagonistes peuvent s’exprimer, s’expliquer, se contre-dire et le différend, cas, où la victime, n’a plus aucun moyen de témoigner, au sens où, quoi qu’elle dise, elle ne sera pas écoutée, elle ne sera pas crue [cf. à ce sujet Naufragés, rescapés de Primo-Lévi]. Un différend est ce cas précis où, une victime ne peut plus être entendue. Cas où la voix se tait, s’effondre dans son énonciation. Nous le savons, au milieu des années 1980, si Claude Lanzmann, réalise Shoah, c’est en liaison à cette question, et à l’entente de ce qui a eu lieu. Car ce qu’il met en évidence, c’est que la possibilité de saisir la Shoah, ne peut passer ni par le silence, ni par la représentation, ou sur-détermination de la représentation. On se souvient de sa critique de La liste de Schindler de Spielberg.
Comment entendre la victime de la Shoah, dès lors que nous ne pouvons plus, sous peine de masquer sa parole ou la victime elle-même, être dans la représentation ? Pour quelle raison, la représentation est-elle mise à distance ?
La représentation, si elle touche, notamment quant aux questions de souffrance, c’est qu’elle construit la possibilité d’un affect lié à elle-même, à sa manière d’interpréter ce qu’elle donne à lire ou à voir. En ce sens, dans une perspective critique, plutôt platonicienne, il est évident, que la représentation ne donne pas accès véritablement à la chose, mais à son simulacre. Il y a confusion entre ce qui est vu, et ce à quoi renvoie ce qui est vu. Ce qui m’affecte n’est ps de prime abord ce à quoi renvoie ce qui est vu, mais ce qui est vu en tant que création. Si La vie est belle de Benigni a fonctionné, c’est que cette histoire reposait sur l’enfant, et sur la compassion de l’enfant. Ce qui domine dans la représentation tient donc aux affects liés à ce qui est propre à la représentation. La Shoah, pouvant même devenir seulement contextuelle, pouvant être neutralisée par la représentation. <br />Pourquoi le témoin de la Shoah se tait, tel que l’analyse Lyotard, c’est parce que justement, il ne peut dire ce qui ne sera jamais adéquatement tenu dans le dire. Son silence enveloppe un dire qui le dépasse.
C’est pourquoi, contre une certaine forme de catharsis par l’émotion, et donc contre une certaine forme de surpuissance tragique liée à une poétique de l’affect, Reznikoff prône un travail d’effacement de l’affect et de mise en dispositif objective du dire à partir de la trace du témoignage. Il rappelle cela au tout début de son entretien avec Auxemery, en citant une introduction d’A.C. Graham à un vieux texte chinois datantde 1000 ans : "la poésie présente l’objet afin de susciter la sensation. Elle doit être très précise sur l’objet et réticente à l’émotion".
L’objectivisme poétique n’a pas recourt à l’empathie par l’émotion, par la construction d’un imaginaire prompt à déclencher le sentiment, mais il se constitue dans la précision de l’objet, son élaboration formelle.
Le travail de Reznikoff est en ce sens une forme de collage, de mise en relation de fragments disjoints de témoignages, de déclarations selon une logique de recontextualistaion–déplacement.
La recontextualisation des fragments, des traces ets double : 1/ elle tient à la fois au déplacement opéré d’un genre textuel à un autre. Nous passons de l’histoire et des archives, donc du document, au texte littéraire, au texte poétique. 2/ il ne s’agit pas d’aligner seulement des fragments, mais il y a une élaboration formelle (visible par la versification) qui donne un rythme, un enchaînement à ces fragments : "je crois qu’il faut nommer, nommer, toujours nommer — et nommer de telle sorte que naisse un rythme, puisque la musique fait partie du sens".
Ce n’est pas la représentation qui affecte, donc la création d’une image, mais le travail de combinaison, de mise en relation des éléments documentaires qui préexistent.
Toutefois, et ce point ici est important, face à une certaine illusion d’en finir avec le sujet — comme si … — l’objectivisme n’est pas la négation de la subjectivité, mais la subjectivité au lieu de pointer en direction d’elle-même et donc de donner sa représentation, ne donne que ce qui objectivment l’a marqué :
"Par le terme "objectiviste", je pense que l’on veut parler d’un auteur qui ne décrit pas directement ses émotions mais ce qu’il voit et ce qu’il entend, qui s’en tient presque au témoignage de tribunal"
Le sujet hante bien évidemment le texte, mais il n’est plus premier quant à l’expression, ce qui ressort du lyrisme, ou bien encore de toute la tradition post-surréaliste où ce qui domine est la part inconsciente des associations du sujet, mais il n’est plus que plaque logo-graphique où l’évènement se fait impression, et qu’il redonne selon une transformation formelle des liaison. Le sujet est surface sensible, il est lieu de recombinaison, mais il s’efface quant à son ressenti, pour laisser la place à ce qui l’impacte. Il est un récepteur-transformateur.
Cette poésie est en ce sens bien évidemment à relier à la question du document. Tel que l’analysait parfaitement Derrida, le témoignage est toujours cet entrelacement de l’objectif et du subjectif. Alors que le poème lyrique, par la surdimension des éléments produits par le sujet, renvoie à la subjectivité, dans laquelle s’effondre toute objectivité du monde (c’ets pourquoi il ne peut y avoir sérieusement de poésie réellement politique liée au lyrisme contrairement à ce qui s’est constitué depuis deux siècles) , la poésie objective, telle qu’elle est créée par Reznikoff fonctionne à partir du document, à savoir de l’objet. L’objet linguistique du poème est un document, qui porte en lui plusieurs déterminations. Poésie ambigüe et forcément critique par rapport à la poésie. Car de telles poésies posent la question même de leur nature. Ne s’agirait-il pas d’un témoignage sur le témoignage ?

