Libr-critique

13 mai 2017

[Livre – chronique] Georges Perec, Å’uvres (Pléiade), par Jean-Paul Gavard-Perret

Georges Perec, Œuvres, édition publiée sous la direction de Christelle Reggiani, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", en librairie depuis le 11 mai 2017, tome I, 1184 pages, 54 €, ISBN : 978-2-07-011964-6 ; tome II, 1280 pages, 66 €, 978-2-07-271910-3. [« Album Pérec » par Claude Burgelin, Album de la Pléiade]. Coffret : 110 € jusqu’au 31/12/2017.

Présentation éditoriale

Notre « contemporain capital posthume » : ainsi a-t-on qualifié Perec vingt ans après sa mort. La formule n’est pas une simple boutade, elle dit quelque chose de la fortune de l’œuvre. Celle-ci a laissé sa marque dans la culture populaire, ce qui n’est pas banal. « Mode d’emploi » est utilisé à tout propos, et « Je me souviens » est devenu une scie. Mais de tels stéréotypes ne présagent pas toujours la présence réelle des livres. De cette présence, la multiplication des publications posthumes, qui rivalisent, du moins en notoriété, avec les ouvrages que Perec publia lui-même, est un indice plus convaincant. Plus significatif encore, le nombre des écrivains, des artistes, des architectes, etc., qui se revendiquent de l’auteur d’Espèces d’espaces. Perec serait-il déjà devenu un classique ? La relative intemporalité que cela suppose ferait alors écho au désir qu’exprimait le titre rimbaldien de son dernier poème, L’Éternité, et qui se lisait déjà dans Les Revenentes : « Je cherche en même temps l’éternel et l’éphémère. »
Perec, pour sa part, se décrivait comme « un paysan qui cultiverait plusieurs champs » : sociologique, autobiographique, ludique, romanesque – ce dernier, tributaire de l’envie (bien naturelle chez un lecteur de Jules Verne) « d’écrire des livres qui se dévorent à plat ventre sur son lit ». Mais on tenterait en vain de ranger ses ouvrages dans quatre cases distinctes. Les quatre perspectives ne s’excluent pas les unes les autres ; elles sont autant de modes de lecture possibles, et compatibles. « Je cherche en même temps l’éternel et l’éphémère » est certes, comme Les Revenentes tout entier, un lipogramme monovocalique (la seule voyelle employée est e) qui inverse l’époustouflant lipogramme en e de La Disparition (où cette voyelle n’est jamais employée) : nous voici au royaume des contraintes, des prouesses, de l’Oulipo. Mais cette phrase envoûtante est aussi, et avant tout peut-être, un mode d’emploi de la vie.
Chez Perec, les contraintes formelles miment en quelque sorte celles, tragiques, de l’histoire, « la grande, l’Histoire avec sa grande hache ». La disparition d’une voyelle dit celle de l’univers familial. La place centrale qu’occupe dans l’œuvre le chiffre 11 est à rapprocher de la date de la déportation, le 11 février 1943, de la mère de l’écrivain. Une vie commence alors qui s’écrira à l’irréel du passé : « Moi, j’aurais aimé aider ma mère à débarrasser la table de la cuisine après le dîner. » Pas de temps retrouvé euphorique pour Perec. La mémoire demeure lacunaire, et Je me souviens souligne sa fragilité. Aucun palindrome, aucun Voyage d’hiver ne saurait inverser le fleuve du temps. Du moins la fiction peut-elle en suspendre le cours, et donner au monde une forme conquise sur le désordre du réel. C’est à cette ambition que La Vie mode d’emploi et l’œuvre tout entière de Perec doivent leur intensité.

Chronique (Jean-Paul Gavard-Perret)

Perec, pour chaque livre, part en campagne selon des stratégies qui réactivent la littérature. Ses occurrences contrecarrent la masse langagière à coups de sécantes et séquençages. Néanmoins, l’auteur crée des textes où l’aspect contrainte s’oublie facilement : qui ignore la règle du jeu de La Disparition peut le lire comme un livre « normal » sans avoir à pâtir de la béance alphabétique dont le texte est partie prenante.

Les règles qui régissent les « jeux » oulipiens sont donc à la fois importantissimes sans pour autant gêner le lecteur. Perec possède le génie de les faire oublier tout en s’y pliant. Il n’agit jamais en bête de somme fier de montrer ses effets de muscles. Chaque option semble dictée par le désir de dire mieux en des narrations affinées de leurs prémisses et observances. Celles d’un moine laïque, contemporain voire postmoderne, même si Perec nous a quitté trop tôt.

Portant sur l’enveloppement, son œuvre est déjà classique, comme le prouve son intronisation dans La Pléiade – un peu plus importante (euphémisme) que l’onction offerte de manière presque grotesque au brave Jean d’Ormesson. Loin de la simple performance, chaque livre de Perec crée des accès à une valeur haute et autre de la littérature là où plus que jamais forme et fond ne font qu’un.

Retirant la littérature de ses bassins, il la décante. Elle s’ébroue pour des déjeuners sur l’herbe selon des suites de variations qui n’ont rien de pastorales. Ce qu’il retire aux logos par jeu, Perec le restitue au centuple. Etrangère au flot admis par ces parcours gymniques, la fiction devient plus souple. Elle appartient à une élévation rarement atteinte sans pour autant plonger dans la métaphysique. En s’exfoliant, elle fait frémir par son altérité confondante. Chaque texte devient l’aire d’alimentations qui transforment tout récit – et quel qu’en soit l’objet – en courants d’air. Ils ne sont jamais des fabriques du vent. Sinon celui où dans de tels moulins la littérature avance en terre de sarcasmes aussi graves et légers que probants.

25 avril 2017

[Chronique] Pascale Bouhénic, Lorsqu’il fut de retour enfin, par Jean-Paul Gavard-Perret

Pascale Bouhénic, Lorsqu’il fut de retour enfin, Gallimard, "L’Arbalète", février 2017, 144 pages, 17 €, ISBN : 978-2-07-013248-5.

Le retour de l’infâme ne produit pas forcément des retours de flamme. Du moins pas ceux que les partenaires de cette nouvelle Odyssée attendaient. Il est vrai que les temps ont bien changé depuis Homère. Les Pénélope qui font l’actualité aiment plus l’argent que le tricot. Quant à celle de Pascale Bouhénic, elle n’a rien d’une starlette au haras, même si elle dut un temps ronger son frein ayant perdu une des jambes qu’Ulysse avait tenues.

Désormais elle va le nez en l’air et sent la menthe aquatique, « odeur sourde et suave de marais qui entraîne comme un tourbillon ». Mais dans ce roman humide, Paris n’a plus rien d’un Marais cage.  L’héroïne n’est en rien volage, ses amours ne partent pas en poussière. Elle recouvre ses meubles et lorsqu’Ulysse revient, la narratrice s’empresse au ménage. Mais retirer sa pellicule revient déjà à casser l’équilibre que l’absence a installé.

Ulysse reste un bel homme, plus beau qu’avant peut être, tout pourrait donc être parfait. D’autant que la nuit de re-noce – pudiquement esquivée – a pu être au top. Mais il n’est pas jusqu’au chien à devenir nerveux comme jamais face à ce héros apathique, voire indécrottable feignant. Face à lui l’ex-unijambiste, couverte de bijoux ostentatoires, ne tourne plus irrévocablement sur elle-même. Retrouvant une marche aisée, l’impotente devient omnipotente. Mais pour autant n’en fait jamais état. Et ne cherche pas forcément un changement de pécore.

Dans ce roman aqueux qui ignore l’eau de rose, la marche forcée des amours du passé dépassé devient un mythe mité au sein de la fable des jours.  L’héroïne est devenue marcheuse, nageuse aile. Partagée en jambes, elle a changé de corps. Maîtresse de ses mots, ils occupent l’espace que l’égaré avait un temps bétonné. Souple sous son t-shirt, elle marche, non en lui mais en elle. Elle laisse passer les voitures et les touristes qui visitent Paris du côté de Iéna.

Jaillissent la ville, le corps, l’anneau de l’écriture plus que celui des bijoux qui la ravirent. Elle ne dit pas que le bas des mots ou leur haut. Là où le bas blesse. Elle dit, se dit, s’imagine, se devient. Elle  « voit » enfin les autres, songe même à leur parler. Les quais s’allongent pour elle. Qu’importe si l’eau avant était plus claire : qu’elle soit devenue « marronnasse » n’est qu’un détail. D’une certaine manière elle y voit plus clair et aime à jouer les faussement naïves pour enjôler les  lecteurs qui liront son histoire.

Ulysse est revenu mais est-il encore ici ? Laissons au lecteur le plaisir de découvrir ce que proposent les amours défuntes et celui des feintes. Au moment tant attendu où la réapparition était prévu ainsi : « ce ne sera pas qu’une image cette fois mais un événement », tout devient plus agaçant que prévu. Mais la narratrice n’est pas de celle qui juge : elle constate. Elle trouve naturellement le bon geste, agit, sort dans les avenues face à celui qui en dépit de son retour est l’a-venu. Reste désormais le temps de l’écriture, histoire d’achever le topos, la topologie, la carte du tendre, la conduite que le temps a appris à tenir.

Après l’excellent Boxing Parade, Pascale Bouhénic récidive. Mais ici plus besoin d’uppercut, devenu élastique, le temps n’est plus compté de 1 à Out. La réalité n’en perd pas pour autant sa substance, sa solidité, sa constante. L’écriture y trouve une belle santé faite d’humour toujours en demi-teinte. Nul apparat mais œuvre de discrétion. Ce qui est encore plus drôle et impertinent. Par ses perturbations, la narratrice crée un bel effet de trouble. Il n’y aura pas de reniement de Saint Pierre. Et d’Assomption pas plus. Juste le trou laissé par l’absence. Y vaque désormais non une tricoteuse mais la trotteuse. L’immobile redevient mobile sans mobile apparent ou presque (le presque est important). Ce qui n’empêche pas au discours comme à la vie de se poursuivre. Habile. Et sacrément efficace.

13 avril 2017

[Chronique] François Matton, Exercices de poésie pratique, par Jean-Paul Gavard-Perret

François Matton, Exercices de poésie pratique, P.O.L, mars 2017, 128 pages, 12 €, ISBN : 978-2-8180-4244-1.

Dans son avant-propos à son livre, François Matton semble caresser le lecteur dans le sens du poil : « Chaque jour vous faites ce qui doit être fait, et dans l’ensemble vous le faites plutôt bien »… Néanmoins, en dépit de nos bons offices  il se permet un bémol : « Quelque chose d’essentiel semble manquer pour faire de votre vie au devoir accompli une vie heureuse. Ce quelque chose, vous le pressentez comme un supplément d’âme, un luxe, une dépense d’un ordre supérieur ». Ce vide à combler s’appelle l’« aspiration à l’expérience poétique ». Mais l’auteur de préciser qu’après cette dénomination heureuse demeure l’essentiel : « régler la question des moyens ». D’autant que dans notre quotidien il reste peu de place à une telle fantaisie, fût-elle existentielle. Existe toujours quelque chose de plus « utile » à faire. La notion de « Dépense » chère à Bataille est remplacée par d’autres gaspillages. La voix sourde qui appelle est donc remplacée par celle plus lancinante de la honte et de la peur qui le plus souvent ne se quittent pas.

L’auteur nous rappelle que nous ne sommes pas forcément roi nu ou mendiant réclamant à lui-même son droit de vivre. Il nous rappelle à nous tendre non une sébile mais les bras avec autant de drôlerie que de sagesse. Manière de  rappeler non seulement « qu’il y a des poètes partout » selon la vieille formule post-68, mais qu’il n’appartient qu’à nous de le devenir. Pas besoin pour cela d’aller aux ateliers d’écriture que l’auteur anime près de l’Océan ou ailleurs. Pas besoin d’écrire forcément des poèmes qui manquent à notre cœur ou notre corps. La poésie passe certes par les mots, mais autant par un savoir-être et le sentiment de se sentir – dit l’auteur – « cool et léger » partout avec les autres comme devant ces vignettes de B.D. qui « forment un délectable coq-à-l’âne plein d’ellipses. »

Au besoin l’auteur décline son alphabet personnel, non seulement par des mots mais aussi par un fourmillement de petits dessins accumulés de manière semi-aléatoire. Ce qui ne l’empêche pas lui-même et dans sa vie d’être pris, voire épris des vicissitudes coutumières, mais tout autant de remercier la providence même lorsqu’elle est peu amène. L’auteur apprend à travers son exemple de ne pas en faire une choucroute. « Plutôt que de perdre du temps à ressasser le pour et le contre » de certains refus, il préfère méditer plutôt que médire. En prenant bien sûr la posture adéquate, ce qui lui permet d’effacer la spéculation spécieuse qu’entretiennent certains écrivains entre vivre, être et exister – entre immanence, métaphysique et sortie de soi.  Pour sa part il préfère : voir, entendre, ressentir « sans la nécessité d’un sujet voyant, écoutant, ressentant ».

Tout le livre file ce qui est moins métaphore que chemin. Histoire d’éviter la transe hypnotique que la saturation des informations produit. Il n’existe donc pas entre soi et soi un « moi » qui embarrasse. Manière de devenir sinon un pur esprit du moins l’être chez qui la « pensée moi » se lâche d’elle-même. Loin des cocorigito, l’auteur nous donne donc la marche son ;  un livre qui devient Bible, Talmud, Capital d’un new-age ni mystique ni matérialiste.

29 mars 2017

[Chronique] Paul Ardenne, Belly le ventre, par Jean-Paul Gavard-Perret

Paul Ardenne, Belly le ventre, éditions La Muette – Le Bord de l’eau, Bruxelles, février 2017, 366 pages, 25 €, ISBN : 978-2-23568-749-93.

Le « tout pour la tripe » de Frère Jean des Entommeures du Quart Livre trouve en ce  livre-fleuve d’huile de vieilles noix une nouvelle déclinaison. Il ne conjugue pas le ventre sur la simple appétence personnelle. « Belly » devient une de ces  fables sublimes et grotesques qui traversent la littérature roturière de Rabelais à Jarry jusqu’à Novarina et aujourd’hui Ardenne. Ce dernier n’y va pas par le dos de la cuillère. C’est aussi jouissif que terrible puisque l’auteur montre comment le monde est régi. L’ambition des puissants sous couvert de costumes – parfois à 6000 euros pièces – est de se satisfaire en faisant de tout sujet un serviteur.

L’astuce d’Ardenne tient à la démonstration des agissements du potentat « idéal » à travers la symbolique du corps. Cœur, sexe, cerveau, membres ne sont qu’à la remorque de « Messer Gaster ». L’omnipotent n’est pas le plus important du lieu mais il se fait passer pour tel et tout. Si bien que la "science" ou ce qui en tient lieu est gastrique où n’est pas.

C’est féroce et roboratif à souhait. Il s’agit de s’en payer une bonne tranche avant de retrouver nos vacations farcesques au service du monstre chérissable et sa « surenchair». Niçoises les femmes lui préparent des salades, et les choutes de Bruxelles mitonnent, ce qui donnera suffisamment de CO2 pour faire klaxonner son sphincter. Mâles et femelles ne sont donc que ces « organiques »  prêts à tout pour  offrir l’orgasme à l’ogre qui les digère.

La prouesse épique et épistémologique devient une immense fatrasie physique et politique. Et un tel trip en triperies agit comme laxatif comique au peu que nous sommes : larrons foireux des ladres qui nous gouvernent. Au rang des dévorées et des Jacqueline les fatalistes, Ventriloquie son épouse fait figure de Madame Trump ou Madame Fillon. C’est dire ce qu’il en est du monde. Exit les belles de cas d’X, Chimène  est chimère quand à Belly il chie mère et père.

Au sein de cette cour des miracles, ce harlem des nègres blancs, Ardenne prouve qu’il n’est donc pas qu’analyste mais inventeur de langage – présent déjà dans Sans Visage.  Mais Belly Le Ventre est à ce jour son livre le plus puissant. Celui qui souffre depuis son enfance de ses entrailles, trouve là un moyen d’en faire un opéra – entendons une ouverture. Les miasmes sont parfois insupportables. Mais le livre tord les boyaux.

15 mars 2017

[Chronique] Philippe Boutibonnes, Ce qui…, par Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Boutibonnes, Ce qui…, Editions de l’Ollave, Rustrel, 2016, 106 p., 16 €, ISBN : 979-10-94279-04-5. [Commander]  /bandeau : © Mathias Pérez/

Fidèle à son écriture tout en reprises, chevauchements, redites – comme si chaque formule était insatisfaisante par elle-même – Philippe Boutibonnes poursuit le sujet le plus paradoxal : le sens lorsqu’il devient  objet d’une perte qui ne cesse de remettre en suspens la pensée. Sans l’atteindre pour une part mais allant au delà pour une autre. Preuve que le logos n’est jamais univoque.

Selon de multiples angles, l’auteur ménage une suite de courants au sein de la perte et les éclats du langage qui – dans son vouloir dire – ne cesse de rater sa cible. Mais ce ratage permet au discours de se poursuivre en explorant le monde et ses mouvements convulsifs que le texte épouse.

Sa "tombe noire" offre un seuil : mais les mots ne font pas ce qu’ils espèrent. Et Boutibonnes rappelle que la seule manière de toucher à l’extase du sens est non de s’enfermer dans la clôture du discours mais en ces errances programmées.

D’où ce jeu où les presque riens font finalement un tout dans la quadrature d’un cercle du texte : il fait signe mais il échappe toujours à la prise. L’aspect de chaque approximation devient le corpus lui-même. Il n’y a donc pas lieu d’opposer la forme à la matière, le contenant du contenu. Elles ne s’annulent pas plus.

Elles sont même l’essence d’un mouvement. Le texte semble se volatiliser, partir en poussière or et paradoxalement il tient. Le flux rompt la ruine possible. Ce qui… est tel qu’il apparaît, il est ce qu’il laisse paraître. Cela tient d’un prodige qui semble sans épaisseur mais reste en toute profondeur.

2 mars 2017

[Chronique] Jacques Cauda, Comilédie, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Cauda, Comilédie, Paris, Tinbad Roman, février 2017 (en librairie depuis le début de la semaine), 172 pages, 20 €, ISBN : 979-10-96415-01-4.

Peintre, photographe, documentariste, poète et écrivain, Jacques Cauda publie ce qu’il estime son « chef-d’œuvre » après vingt ans de lutte pour le faire publier. Il est difficile de comprendre les résistances des éditeurs contactés. S’agit-il d’une frilosité depuis qu’est mis un frein voire un veto sur tout ce qui paraît hybride. Il est vrai qu’en France, le rire littéraire n’est guère apprécié. Du moins par les décideurs. Ils préfèrent souvent les moules aux gâteaux.

Les lecteurs à l’inverse seront ravis par cette sotie, cette fatrasie hirsute où l’auteur au besoin se fait savant pour mieux savonner la planche où ses personnages glissent afin d’aller d’un lit de stupre à une autre de fornication.

Jouant des listes à la Rabelais et de biens des gargouillis de non-sens, voire de certains bruits corporels peu cultivés en littérature, un grand strip-tease verbal a lieu. Via Irma qui elle aussi quitte collants « polyamythe, playtexte, fumantes, moreilles ». Si bien que le lecteur rêve d’en devenir le gigolo.

Le désir s’attrape par la queue des satrapes et autres trappistes mais aussi par la trapéziste de la barre, pour peu qu’elle ne soit pas oblique. La diction marche dans les fossés des bouges et sur les jolies jambes des dames. Cauda mélange Philippe Roth et Kafka aux glandes mammaires en plaçant des pétards affriolants dans les interstices de la langue maternelle.

Le régal est à chaque page. Et il y a bien plus que chez Barthes un vrai plaisir du texte en ce bar-tabac. Sur les racines judéo-chrétiennes de la littérature poussent des rhizomes que Deleuze n’avait pas prévus. Il se peut que, dans sa tombe, lisant ce texte il rie john Coltrane. Il lui a été sans doute rarement donné de lire une fiction jazzistique où les sires encaustiquent leur promise par tous les trous possibles.

Les élues passagères en ombres retournées optent pour l’assomption de leur mont Sinaï afin de prendre un pied beau. Elles poussent enfin la note bleue qui chez Freud est l’apanage des hystériques. Cauda est plus lucide et il entre chez les masseuses comme un peuple en lutte. Bref ce livre est un K d’école pour belles de cas d’X et ceux qui les chérissent.

25 février 2017

[Livre] Michel Tournier, Romans suivis du Vent Paraclet (Pléiade), par Jean-Paul Gavard-Perret

Michel Tournier, Romans suivis de Le Vent Paraclet, édition établie par Arlette Bouloumié, La Pléiade, Gallimard, Paris, février 2017 (en librairie depuis avant-hier), 1824 pages, 66 € jusqu’au 31/12, ISBN : 978-2-07-014610-9. [Projet de volume en accord avec l’auteur, mort en 2016 ; il contient : Vendredi ou les limbes du PacifiqueLe Roi des AulnesVendredi ou la vie sauvageLes MétéoresGaspard, Melchior et BalthazarGilles et Jeanne.]

Au sein de la fiction Michel Tournier, apparemment sans y toucher, a  bouleversé les interdits moraux, sociaux. Il a donc bien caché son jeu : le roman philosophique se transforme en roman d’aventure  discrètement pervers. Plutôt que d’analyser des concepts, la subversion de la fiction devient une manière efficace de mettre à mal non la pensée mais ceux qui s’en croient les maîtres.

Dans une époque qui se disait (ou se croyait) libérée mais qui était corsetée de théories fumeuses, Tournier  a dénoncé implicitement ceux qui sont toujours prêts à donner des leçons de morale. Et à qui veut chercher une littérature sans tabou et libre, il la découvre chez Tournier. L’auteur ose des utopies que des idéologies et des pseudoavant-gardes n’osaient assumer.

Nourri de Platon, Aristote, Spinoza, Leibniz, celui qui fut philosophe, germaniste et surtout écrivain exécra la théorie en préférant la « fantaisie ».

Sa tabula rasa cultive formellement un  certain classicisme afin de faire passer la pilule d’une subversion. Tournier tourne normes et souverains poncifs d’une masse de faiseurs idéologues qui ne firent que répéter de prétendus gestes iconoclastes pures copies parasitaires des gestes initiateurs.

Le progressisme libertaire de Tournier est même devenu pernicieux. Pour preuve, l’œuvre est occultée au même titre que celle d’un Tony Duvert. Plus question de dévier d’une morale du respect au nom de la défense de toutes les minorités,  et l’on ne juge plus une œuvre sur son résultat mais sur sa prétendue intention au moment où le concept d’éthique est devenu une rodomontade, une commodité de la conversation ou « une rémoulade » comme aurait dit Céline.

17 février 2017

[Chronique] Jean-Pierre Martin, La Honte – Réflexions sur la littérature, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Pierre Martin, La Honte – Réflexions sur la littérature, Folio Essais, Gallimard, février 2017 (en librairie depuis hier), 420 pages,7,70 €, ISBN : 978-2-07-270480-2.

La honte serait-elle une manière de rompre avec soi-même ou du moins avec le pacte entretenu pour la sauvegarde de notre (mauvaise) conscience ? Jean-Pierre Martin prouve qu’en littérature (comme dans la vie) ce n’est pas si simple. Il existe donc diverses torsions dans l’écriture de la honte. Celle-ci peut devenir autant une haute morale que le masque du masque. Preuve que toute finalité éthique ne transcende pas forcément l’esthétique. La honte est autant une impuissance à rompre avec soi que de se transformer soi-même.

Ajoutons d’ailleurs que la littérature n’a pas pour but une utilité pratique et n’est pas là pour justifier ce qui a du mal à l’être. En ce sens, l’exemple le plus développé par Martin – celui de Gombrowicz – est significatif. Son œuvre prouve que sous un sentiment « très polonais »  (étant donné le passif chrétien du pays) se glissent des raisons qui ne tiennent pas forcément à la haine de soi (comme elle se développe par exemple chez Primo Levi ou Kafka). 

La honte peut être un repli sur soi par excès de sens du ridicule, mais elle peut prendre d’autres figures : non seulement elle s’exorcise alors mais contre-attaque. Et l’écrivain peut même brandir ce « masque » pour assurer la mort de dieu. Si bien que le bouffon jouant de sa honte n’est pas forcément un des Karamazov mais Dostoïevski lui-même.

À l’inverse de ce qui se passe chez Charlotte Delbo, Zorn ou Beckett, sur le corps défectueux l’auteur peut effectuer toute une pratique de caviardage, de retouche et d’autocensure dont Rousseau serait l’exemple parfait. Mais même chez Jouve ou Michaux se révèlent des phénomènes de feintes et de reformulation. Si bien que la honte peut se tourner en une forme oxymorique de dignité. Et le « honteur » peut devenir un spécialiste de ce que Martin nomme une « parthénogenèse » des plus habiles. Bref, écrire la honte ne serait-elle pas dans la plupart des cas une manière de la reconsidérer pour s’en tirer « blanchi » ?

14 février 2017

[Chronique] Félix Fénéon, Nouvelles en trois lignes (réédition Fata Morgana), par Jean-Paul Gavard-Perret

Félix Fénéon, Nouvelles en trois lignes, illustrations de Philippe Hélénon, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2017, 64 pages, 13 €, ISBN : 978-2-85194-981-3.

Beaucoup ont pris Félix Fénéon pour un écrivain qui, comme certains peintres, auraient été « du dimanche », et qui plus est serait mort un samedi au pied d’une page blanche. Et ce pour le simple fait qu’il écrivait des « Nouvelles en trois lignes » – ce qui soulignerait un certain je-m’en-foutisme. C’est – et entre autres – oublier que l’auteur fut un critique informé et pénétrant, et un personnage énigmatique jusqu’en ses allures de Diable (visage long et maigre ponctuée d’une barbiche).

L’auteur que Jarry avait surnommé « Celui qui silence » possédait le goût des travaux indirects qui caractérise les auteurs de l’effacement. Son œuvre est restée longtemps dispersée en milliers d’articles signés ou non. La postérité a entériné la plupart de ses choix : il a su imposer Seurat et les néo-impressionnistes, et a édité Rimbaud et Jules Laforgue.

Son rôle est resté souterrain mais considérable. Et ses nouvelles le demeurent tout autant. On en citera trois – pour l’exemple :
« Un cadavre carbonisé, tel l’aspect de Mme Desméat, d’Alfortville, victime d’une lampe à pétrole. Pourtant, elle respire encore.
Tout le plomb destiné par M. Pregnart aux perdreaux des Alluets-le-Roi, c’est son ami Claret qui le reçut, et dans la croupe.
Des rats rongeaient les parties saillantes du chiffonnier Mauser (en français Ratier) quand on découvrit son cadavre à Saint-Ouen. »

Mystificateur flegmatique imperturbable au verbe rare et assassin, celui qui fut rédacteur au ministère de la Guerre tout en collaborant activement à la presse libertaire évita de faire pleuvoir à tout crin des phrases. Sa polyphonie du monde tel qu’il est pratiqua une médecine littéraire aussi douce que fractale donc efficiente.

Ses minuscules nouvelles créent une vitrine poétique d’un monde hors de ses gonds. L’auteur cultive l’incongruité en contre-allée du réel. Et quoi de plus propice à la liberté. Et pas seulement de ton. Il inflige à la réalité des camouflets, avec doigté en rien de castrateur. Bien au contraire. Si l’avant-garde veut encore dire quelque chose, elle jaillit chez Fénéon. Là où tant d’écrivains encombrent de leur logos, l’auteur fait éclater le quotidien cadenassé. Le tout dans sa fausse paresse. Elle cache des impulsions foudroyantes. L’écrivain sut s’extraire la nuit du monde au sein de sa solitude épanouie.

4 février 2017

[Chronique] Fernando Pessoa, Bureau de tabac, par Jean-Paul Gavard-Perret

Fernando Pessoa, Bureau de tabac, édition définitive (bilingue) : traduit du portugais par Rémy Hourcade, illustrations de Fernando de Azevedo, préface de A. Casais Montero et postface de Pierre Hourcade ; Nice, éditions Unes, 2017, 64 pages, 14 €, ISBN : 978-2-877041-75-1.

Avant Beckett Pessoa nous a appris que le « je » n’est pas forcément un autre mais personne. La dénomination de Pessoa le prouve puisqu’elle signifie « personne ». A savoir « quelqu’un » dont l’unicité et l’identité ne brillent pas.

Bureau de Tabac – œuvre majeure et reprise plusieurs fois par l’auteur même quelques mois avant sa mort – rappelle à chaque instant que l’être est à personne. Et pas même à lui-même. C’est donc peut dire qu’il n’y a jamais rien d’acquis. Et l’auteur le prouve dans l’évidence d’un poème qui souligne le plus extrême dénuement qui nous guette – pour peu que nous soyons lucides – à tout instant de notre vie. Il suffit pour s’en convaincre de faire comme Pessoa : se mettre à la fenêtre ou regarder dans la rue, voire se déplacer jusqu’au bureau de tabac du coin telle une moindre semence poussée par le vent.

Du temps creux, de l’homme vide le poète fait son miel. Et d’une certaine manière il en tire partie. Car ce qui nous détruit jour après jour, dans un enfouissement lent, sinon nous construit du moins nous tenons en vie sans nous chérir pour autant. Dès lors l’ « autofiction » (si l’on peut dire) prend un aspect particulier : elle n’élit jamais personne et à peine Personne (à savoir l’auteur lui-même).

Il n’est pas deux qui s’aimaient. Il avait mieux à faire : fonder un certain bonheur (des plus incertains) qui repose sur le rien. Celui-ci reste plus profond que le néant – au sens capitaliste ou sociétal du terme. Si bien que dans le poème il n’a pas de réalité autre que dans la façon dont tout prend feu en l’imaginaire et la lucidité du Lusitanien.

Reste néanmoins la beauté de l’œuvre. Or – à part le rien – quoi de moins saisissable, de plus évanescent, que la beauté ? Celle du livre ramène à l’envie de vivre. Preuve que l’œuvre, lorsqu’elle est sans abri, reste majeure : elle délivre et module l’esprit aux heures creuses de la pensée. Bref, le vide de Pessoa allège nos angoisses. En jouxtant le néant, sa poésie reste ce qui enfin nous sauve. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes. A nous d’en titrer partie.

7 janvier 2017

[Livre – chronique] Valérie Mréjen, Troisième personne, par Jean-Paul Gavard-Perret

Valérie Mréjen, Troisième personne, éditions P.O.L, en librairie depuis le 3 janvier, 144 pages, 10 €, ISBN : 978-2-8180-4158-1.

Présentation éditoriale

On était deux, on devient trois, ce n’est pas rien… Valérie Mréjen décrit et essaie de comprendre ce bouleversement dans la vie quotidienne, mais aussi dans la perception que l’on a du monde. C’est un regard surpris, perplexe qu’elle porte sur l’enfant qui survient et, du coup, sur ce qui l’entoure : les gens comme les choses, les comportements. Tout en s’autorisant des décrochages et des digressions le texte, comme d’habitude écrit dans la plus grande simplicité et la plus belle plasticité, suit les premières années de l’enfant et ce dès la sortie de la clinique, avec immédiatement, alors que le taxi ramène chez eux la mère, le père et l’enfant, un regard très étonnant parce que très étonné sur les rues, les immeubles, les passants, les gens, les mêmes et pourtant si différents d’avant. Il est plein d’anecdotes et de moments révélateurs, de réflexions. Il est écrit dans la plus grande sidération puis une curiosité qui ne se dément jamais à l’égard de cette énigme, un enfant.
Valérie Mréjen a publié Forêt noire en 2012. Elle est aussi artiste et cinéaste.

 

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

La littérature peut parfois non repartir de l’enfance mais de l’enfant. Celui qui pourra faire dire à Valérie Mréjen « C’est là que j’ai vécu » – comme écrivait Duras. Dès lors la littérature devient un « roman » particulier sans dialogue de cire mais de circonstances. Et pas n’importe lesquelles, et l’écriture en offre des sortes de réponses "militantes".

L’enfant réapprend à ouvrir les yeux, à cesser de se taire. Par sa présence il ne s’agit plus de se contenter de jouir dans l’inconfort, la rareté ou la solitude mais dans la traversée lorsque le "je" devient à la fois l’autre et le même qui oblige à prendre des allers sans retours.

L’œuvre n’est plus coupée du monde. Certes, celle de Valérie Mréjen ne l’a jamais été, mais elle trouve soudain une autre profondeur ; car il ne s’agit plus de vivre comme le reste d’une peuplade perdue dans un temps "pur". Tout petit Moïse doit être sauvé des eaux. C’est le « luxe » à lui offrir d’autant que sa présence décale la loi des prêtres, des rabbins, des mâles, des re-pères. Le corps parle soudain  une langue étrangère qui est pourtant la plus proche : celle de  la langue "maternelle".

Valérie Mréjen devient la dupe consentante du non-dupe. Ça a un nom. C’est l’existence. Mais cela mérite une écriture aussi convaincante que celle d’un tel livre dépouillé et dont les éléments créent une sorte de spirale. Il devient l’histoire de la vraie "folie" : celle de la sagesse qui contrarie le vide par celui qui fait bien plus que le combler. L’enfant imprime à la littérature une sorte de lucidité que peut-être seule une femme est capable d’exprimer et qui justifierait l’existence d’une littérature féminine.

L’auteure y refuse l’anecdotique, elle le remplace par une succession d’images de l’indicible. L’enfant devient  la source de la résistance à toute instrumentalisation du logos. Valérie Mréjen sait qu’une telle présence crée une légitimité particulière à la littérature : celle de la  profondeur, et de l’ouverture.

28 décembre 2016

[Chronique] Daniel Dezeuze, Clefs à tendre la toile écrue, par Jean-Paul Gavard-Perret

Daniel Dezeuze, Clefs à tendre la toile écrue, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, octobre 2016, 104 pages, 19 €, ISBN : 978-2-85194-972-1.

Non seulement Daniel Dezeuze est un artiste "consistant" (euphémisme), mais dès qu’il écrit, le plaisir du texte est constant. Dans ce nouveau livre et sous prétexte de parler peinture, il ouvre le champ. Et le chant. Celui-ci se fait plaintif. Mais avec amusement plus qu’amertume. Au sujet de la destruction de ses livres. Les rats des champs devenus rats de bibliothèques dévorent  "quelques reliures / cousues de fil blanc / de Sapho et de Rilke", avant de faire des pages déchiquetées des chambres d’accouchement pour leurs rates insouciantes et proliférantes.

À la déconstruction plastique se substitue la poétique pleine de brio. Il y eut ses "Brèves de musée", haïkus dégingandés pour saluer 50 chefs d"œuvre du Musée Fabre. Les "clefs à tendre la toile écrue", l’artiste les connaît bien, qu’il aille vers la "peinture-peinture" ou – plus avant – lorsqu’il s’employa à retourner la toile lors de sa période "Support/Surface" comme pour regarder sous les jupes de filles.

On les retrouve ici (les femmes autant que les toiles) à côté des animaux. Dezeuze les baratte pour en faire son beurre afin de sortir le "petit lait du temps" et de supporter les douleurs de son corps en s’introduisant  par mégarde dans celui des Vénus villageoise. Histoire moins de passer le temps que de lui faire la nique. Il est plus que jamais notre semblable, notre frère : éjaculateur tardif même quand le "vieux cerveau qui n’en fait qu’à  sa tête" redonne au sexe des "sauriens" une connaissance par un certain gouffre.

Le livre se termine par des vignettes offertes à la reine de ses jours et de ses nuits intitulées "Nervures". Dezeuze s’y fait spécialiste non seulement des plantes – de la trobile aux akènes et jusqu’à la moelle des sureaux d’Alès. Plus loin, l’ail de Naples  y possède des "étamines aussi blanches / que traîne de mariée ; Preuve que l’herbier doit autant à Marcel (du même nom) qu’à Jean-Jacques (Rousseau) / les mots font ce que les plantes séchées ne peuvent donner. N’y restent que de belles plantes.

14 décembre 2016

[Chronique] Corrado Ricci, L’art des enfants (première traduction française), par Jean-Paul Gavard-Perret

Corrado Ricci, L’Art des enfants, traduit par Ninna Sparta et Giovanni Lista (auteur de la préface), Editions Ligeia, Paris, 2016, 124 pages, 14 €, ISBN : 978-2-9542822-2-0.

Publié en 1886, le livre de Ricci connut un succès international. Il eut une grande importance historique pour une approche de l’art dégagée de la culture, de l’histoire de l’art et des modèles hérités de la Renaissance. Les avant-gardes allaient s’en emparer afin de faire le ménage et retrouver des images plus primitives et sourdes.

Ricci demeure en France peu cité. A cela une raison majeure : il est intégré au futurisme. En France, le mouvement fut plus ou moins occulté des paysages littéraires et artistiques au profit du Surréalisme qui fut pourtant son débiteur. L’avant-garde française doit beaucoup à sa grande sœur italienne, mais cet héritage demeura caché pour des raisons plus politiques qu’esthétiques.

L’auteur souligne l’importance du dessin dans le développement des enfants et revendique cet art comme entier puisque dégagé de toute pression normative. Une vérité en jaillit et cet art, plus que les arts primitifs, reste celui que l’on peut définir comme premier.

Les innovations futuristes allaient s’en nourrir comme le firent les avant-gardes allemandes : dès 1911 à Munich, le groupe « Der Blaue Reiter » de Kandinsky expose des dessins d’enfants à côté de ceux de Picasso. Et pour Marinetti, ces dessins mettent à mal «  la lenteur ; le souvenir, l’analyse, le repos et l’habitude ». L’énergie humaine y jaillit sans barrages et loin des pistes embrouillées. En émergent d’autres surgies de l’inconscient. Toutes les avant-gardes comprirent donc l’importance, l’originalité et la liberté créatrice mises en exergue par Ricci. A sa manière il fut sans le vouloir un provocateur qui alluma des fumigations et de nécessaires feux de Bengale.

27 novembre 2016

[Chronique] Erections de Barbara Polla, par Jean-Paul Gavard-Perret

Barbara Polla, Éloge de l’érection suivi de Lycaon, apologie du désir de Dimitris Dimitriadis (traduction Michel Volkovitch), Bruxelles, Editions Le Bord de l’Eau, Collection "La Muette", novembre 2016, 160 pages, 20 €, ISBN : 978-2-35687-486-3.

Qu’on ne s’y trompe pas, Barbara Polla ne fait pas dans l’érotisme pur ou « étroit ». Ce qui compte pour elle est « de faire bander un pays ». Pas n’importe lequel : la Grèce. Revisitée depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. A travers diverses contributions et à travers l’œuvre de Dimitris Dimitriadis qui précise le concept érectile : « Pour moi l’érection est le contraire de la dépression. L’érection est un état intérieur général où l’on se trouve en position debout. Mais en même temps on est plein. C’est un hymne acathiste, l’érection. On n’est pas assis, on n’est pas à l’aise, on est tout en haut. Et l’image de l’érection donne cette dimension : on est prêt à éjaculer. Donc à créer ». En une telle posture, non seulement l’être mais la société grecque abattue se relève et s’érige.

Quant à la maîtresse genevoise de cérémonie, pour parachever ce livre, elle offre un temps lyrique non sans humour dans ce qui tient d’une fable. Les hommes « bandaient dans la ville et les femmes heureuses et les jeunes gens les regardaient et les aimaient bandant elles aussi eux aussi et ensemençant jusqu’aux rues de la ville et les fruits jonchaient les rues ». Barbara Polla prouve la nécessité de ce qui est non seulement l’objet de procréation mais qui devient un sujet politique et sensuel de révolte d’anarchie, de rituel d’incarnation. Il mélange le chaos et l’ordre, la perte de maîtrise mais l’envers de l’aliénation par « élévation ». Il n’est donc pas jusqu’à l’écriture féminine d’appeler à cette figure qui « renforce le désir, prolonge l’attente et augmente l’impatience pour le moment où ce qu’on appelle écriture va enfin devenir le blanc achèvement du Siècle ne laissant plus rien à celui qui s’est chargé de l’œuvre » (Maria Efstathiadi). Preuve que l’érection n’est pas affaire d’hommes.

16 novembre 2016

[Chronique] Collectif, Eros indéfiniment, par Jean-Paul gavard-Perret

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Collectif, Eros Indéfiniment, Editions Humus, Lausanne, 430 pages, octobre 2016, 44 €, ISBN : 978-2-94012-783-2.

La Fondation Internationale d’Arts et Littératures Erotiques (F.I.N.A.L.E.) a été créée à Lausanne en 1992 et rassemble les productions pluridisciplinaires que l’érotisme a inspirées et inspire : textes, œuvres d’art, films, B-D, jeux, gastronomie, objets. Cette fondation est unique dans le monde francophone et Eros, indéfiniment sort des collections du patrimoine 1300 images passionnantes, sulfureuses ou métaphoriques. Les charbons ardents du corps restent parfois couverts des cendres qu’ils génèrent pour se jouer de l’imaginaire voyeuriste. Le tout dans une atmosphère d’espièglerie presque écervelée et surtout avec beaucoup d’humour.

Preuve que si la vie est parodique et qu’il lui manque toujours une interprétation, l’éros propose la sienne. Et elle n’est pas la moindre. Elle rend la solitude parfois absolue mais certainement pas idéale. Les femmes et les hommes sont heureux de leur sexe et rendent le lecteur de même par effet retour. L’éloge de la vie se crée dans la moiteur de la chair. Et si ses images ne promettent rien, elles donnent tout avec leur air mutin. A travers leurs vêtements ou dans leur nudité les corps dessinent des mouvements d’une danse nuptiale qui n’est pas forcément légale. Là n’est plus le problème. Un univers de délices est là. Et les seins des strip-teaseuses quoique parfois en noir et blanc sont faits pour la bouche comme deux glaces aux framboises fondantes qui se gobent telles des mouches. C’est ainsi qu’elles empêchent de vieillir…

L’homme, le mâle, le voyeur devient un bateau ivre plus qu’une épave. Car l’ensemble des textes et images a le don de transformer les agonies en petites morts de joie avant que l’oiseau ne batte de l’aile et bleuisse. Tout est donc fait pour l’essor et afin que l’homme ne soit plus de bois. Il faut l’imaginer heureux au milieu d’égéries aguichantes et à peine dépravées dont les cris du cœur vont de paire avec de potentiels orgasmes.

Un tel livre fait lever du fantasme tout en le décalant par la feinte de l’humour. On sait que son monde devient irréel mais c’est très bien comme ça. On n’en demande pas plus, tant l’art manque trop souvent de morsures de joie. Le corps de la femme travaille le regard et l’émotion sensorielle de l’homme : il n’y a là aucun mal. Au contraire ! D’innombrables fenêtres s’ouvrent, on passe des frontières. L’homme lui-même est traversé : il n’est plus d’autre miroir que ceux que les artistes et les écrivains lui proposent en d’éphémères (mais nécessaires) brasiers.

Face à l’homme bandé comme une arbalète, les femmes sont fières de leurs deux mangues de Satan qu’elles négligent (souvent) de cacher et que souligne leur rose d’acier trempé. Ni les unes ni les autres n’ont plus rien à faire de la fidélité. Soudain, seule l’érection fertilise l’âme androgyne qui règle la naissance des éclairs.  Restent des seins tendres mais si fermes qu’ils en paraissent durs. Le lit – à la façon d’une mer – monte vers le lecteur. Les murs des chambres à la fois protègent et éclatent.

21 octobre 2016

[Livre – chronique] Pierre Guyotat, Par la main dans les Enfers, par Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Guyotat, Par la main dans les Enfers. Joyeux animaux de la misère II, Gallimard, "Hors Série Littérature", 20 octobre 2016, 432 pages, 24 €, ISBN : 978-2-07078447-9.

Présentation éditoriale

«Une mégalopole à la jonction de trois continents, d’océans, de cordillères ; mégapoles, bras de mer, fleuves, massifs, pics, glaciers, terres riveraines sous montée des eaux ; enchevêtrements de voies au sol et suspendues ; tours de verre, temples, ports, théâtres sur l’eau, habitats de pilotis, décharges-montagnes ; rats, chiens, rapaces diurnes et nocturnes, singes, serpents, fauves.
Guerres, asservissements, peu de zones libres, très peu d’humanité paisible.
En bordure d’un district de l’une des cités-mégapoles qui constituent la mégalopole, et devant une zone de chantiers portuaires, dans un ancien bar avec habitation à l’étage, un bordel. Un maître, fils de l’ancien tenancier, y possède trois putains : une petite femelle, muette, étendue à l’étage, deux mâles – celui, sans nom, qu’il a hérité de son père et l’un des très nombreux "petits" de ce mâle, épars dans les mégapoles : nommé, lui, Rosario.
Ni "clients" ni "prostitué(e)s", figures et termes d’une sociologie et d’un érotisme désuets ; mais "ouvriers", "tâcherons" – presque tous bons époux et bons pères – et "putains" ou "mâles" et "femelles" ; humains et non-humains.

La première partie de Joyeux animaux de la misère s’achevait provisoirement sur la copulation de Rosario avec sa génitrice en activité dans un bordel d’un lointain massif minier : une progéniture en est attendue.
Cette deuxième partie, Par la main dans les Enfers, met en scène, en voix, entre autres, la castration, dans une rixe, du géniteur de Rosario puis le transport "sanitaire" du castrateur, pauvre ouvrier tueur de rats la nuit, aveuglé par ses rats en rage, vers des "urgences" d’accès difficile, à travers stupre, massacre et beauté.»
Pierre Guyotat.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Dans ce deuxième temps des « Joyeux animaux », Guyotat poursuit ses déferlements premiers : il criait « ah mince il faut que j’y change de cri si le petit ventru me fait crier, que je m’y pense quand, sa paume à ma fesse, il m’entraîne au pieu, qu’il m’y bascule sur le dos… à peine il m’a déjà enfilée… ». Le courant de conscience est bien loin de celle de Joyce. Sa furie verbale semble repoussée au rayon des antiquités. Plus que jamais l’auteur répond à ce que Leiris pensait de lui : à savoir un auteur capable d’hallucinations à un degré exceptionnel. Il prouve ce qu’il advient du langage lorsqu’il rapproche la pensée du sexe.

Ses « sanies » font merveilles, elles agissent venant non assouvir la soif de sexe mais le porter dans une errance où les « chattes mâles » sont béantes. Héritier de Sade et de Genet, Guyotat éclaire sur les comportements « clandestins » de l’être. On peut le prendre comme un animal et le regarder comme un aliéné. Les sujets essentiels sortent du logos admis, et l’auteur de s’emporter contre ce beau gars d’égout qui veut le quitter « pour la femelle (…) …une si jolie fraîche à seins que ça sent (…) le petit con frais palpite que tu descends ta lourde braguette y toucher la toison. »

L’homme devient putain (mot masculin s’il en est chez Guyotat), à proximité des ports et des chantiers ou dans des restes d’immeuble où des êtres viennent pour divers « voyages ». « Salope » se transforme en mot sinon d’amour, du moins de tendresse dans un monde de raies, de chiens, et d’enfilade. En ses incantations le langage s’enfonce dans le corps esclave, joyeux, toujours en chasse.

Partout perce le théâtre intrinsèque de cette écriture-sperme jaillissant en  « Labyrinthe-Guéhenne ». Et ce, une fois de plus, dans l’attente de « Histoires de Samora Machel », œuvre annoncée il y a déjà plus de trois décennies et évoquée plus d’une fois dans Coma si cher à Chéreau. Pour l’heure, le tome 2 des « Animaux » écrit dans « le présent de l’écriture » convoque en «  langue aisée  » le proféré transgressif. La parole ample est souffle et houle qui arrache tout sur son passage.

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