Georges Perec, Œuvres, édition publiée sous la direction de Christelle Reggiani, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", en librairie depuis le 11 mai 2017, tome I, 1184 pages, 54 €, ISBN : 978-2-07-011964-6 ; tome II, 1280 pages, 66 €, 978-2-07-271910-3. [« Album Pérec » par Claude Burgelin, Album de la Pléiade]. Coffret : 110 € jusqu’au 31/12/2017.
Présentation éditoriale
Notre « contemporain capital posthume » : ainsi a-t-on qualifié Perec vingt ans après sa mort. La formule n’est pas une simple boutade, elle dit quelque chose de la fortune de l’œuvre. Celle-ci a laissé sa marque dans la culture populaire, ce qui n’est pas banal. « Mode
d’emploi » est utilisé à tout propos, et « Je me souviens » est devenu une scie. Mais de tels stéréotypes ne présagent pas toujours la présence réelle des livres. De cette présence, la multiplication des publications posthumes, qui rivalisent, du moins en notoriété, avec les ouvrages que Perec publia lui-même, est un indice plus convaincant. Plus significatif encore, le nombre des écrivains, des artistes, des architectes, etc., qui se revendiquent de l’auteur d’Espèces d’espaces. Perec serait-il déjà devenu un classique ? La relative intemporalité que cela suppose ferait alors écho au désir qu’exprimait le titre rimbaldien de son dernier poème, L’Éternité, et qui se lisait déjà dans Les Revenentes : « Je cherche en même temps l’éternel et l’éphémère. »
Perec, pour sa part, se décrivait comme « un paysan qui cultiverait plusieurs champs » : sociologique, autobiographique, ludique, romanesque – ce dernier, tributaire de l’envie (bien naturelle chez un lecteur de Jules Verne)
« d’écrire des livres qui se dévorent à plat ventre sur son lit ». Mais on tenterait en vain de ranger ses ouvrages dans quatre cases distinctes. Les quatre perspectives ne s’excluent pas les unes les autres ; elles sont autant de modes de lecture possibles, et compatibles. « Je cherche en même temps l’éternel et l’éphémère » est certes, comme Les Revenentes tout entier, un lipogramme monovocalique (la seule voyelle employée est e) qui inverse l’époustouflant lipogramme en e de La Disparition (où cette voyelle n’est jamais employée) : nous voici au royaume des contraintes, des prouesses, de l’Oulipo. Mais cette phrase envoûtante est aussi, et avant tout peut-être, un mode d’emploi de la vie.
Chez Perec, les contraintes formelles miment en quelque sorte celles, tragiques, de l’histoire, « la grande, l’Histoire avec sa grande hache ». La disparition d’une voyelle dit celle de l’univers familial. La place centrale qu’occupe dans l’œuvre le chiffre 11 est à rapprocher de la date de la déportation, le 11 février 1943, de la mère de l’écrivain. Une vie commence alors qui s’écrira à l’irréel du passé : « Moi, j’aurais aimé aider ma mère à débarrasser la table de la cuisine après le dîner. » Pas de temps retrouvé euphorique pour Perec. La mémoire demeure lacunaire, et Je me souviens souligne sa fragilité. Aucun palindrome, aucun Voyage d’hiver ne saurait inverser le fleuve du temps. Du moins la fiction peut-elle en suspendre le cours, et donner au monde une forme conquise sur le désordre du réel. C’est à cette ambition que La Vie mode d’emploi et l’œuvre tout entière de Perec doivent leur intensité.
Chronique (Jean-Paul Gavard-Perret)
Perec, pour chaque livre, part en campagne selon des stratégies qui réactivent la littérature. Ses occurrences contrecarrent la masse langagière à coups de sécantes et séquençages. Néanmoins, l’auteur crée des textes où l’aspect contrainte s’oublie facilement : qui ignore la règle du jeu de La Disparition peut le lire comme un livre « normal » sans avoir à pâtir de la béance alphabétique dont le texte est partie prenante.
Les règles qui régissent les « jeux » oulipiens sont donc à la fois importantissimes sans pour autant gêner le lecteur. Perec possède le génie de les faire oublier tout en s’y pliant. Il n’agit jamais en bête de somme fier de montrer ses effets de muscles. Chaque option semble dictée par le désir de dire mieux en des narrations affinées de leurs prémisses et observances. Celles d’un moine laïque, contemporain voire postmoderne, même si Perec nous a quitté trop tôt.
Portant sur l’enveloppement, son œuvre est déjà classique, comme le prouve son intronisation dans La Pléiade – un peu plus importante (euphémisme) que l’onction offerte de manière
presque grotesque au brave Jean d’Ormesson. Loin de la simple performance, chaque livre de Perec crée des accès à une valeur haute et autre de la littérature là où plus que jamais forme et fond ne font qu’un.
Retirant la littérature de ses bassins, il la décante. Elle s’ébroue pour des déjeuners sur l’herbe selon des suites de variations qui n’ont rien de pastorales. Ce qu’il retire aux logos par jeu, Perec le restitue au centuple. Etrangère au flot admis par ces parcours gymniques, la fiction devient plus souple. Elle appartient à une élévation rarement atteinte sans pour autant plonger dans la métaphysique. En s’exfoliant, elle fait frémir par son altérité confondante. Chaque texte devient l’aire d’alimentations qui transforment tout récit – et quel qu’en soit l’objet – en courants d’air. Ils ne sont jamais des fabriques du vent. Sinon celui où dans de tels moulins la littérature avance en terre de sarcasmes aussi graves et légers que probants.
Ulysse reste un bel homme, plus beau qu’avant peut être, tout pourrait donc être parfait. D’autant que la nuit de re-noce – pudiquement esquivée – a pu être au top. Mais il n’est pas jusqu’au chien à devenir nerveux comme jamais face à ce héros apathique, voire indécrottable feignant. Face à lui l’ex-unijambiste, couverte de bijoux ostentatoires, ne tourne plus irrévocablement sur elle-même. Retrouvant une marche aisée, l’impotente devient omnipotente. Mais pour autant n’en fait jamais état. Et ne cherche pas forcément un changement de pécore.
l’écriture, histoire d’achever le topos, la topologie, la carte du tendre, la conduite
L’auteur nous rappelle que nous ne sommes pas forcément roi nu ou mendiant réclamant à lui-même son droit de vivre. Il nous rappelle à nous tendre non une sébile mais les bras avec autant de drôlerie que de sagesse. Manière de
L’astuce d’Ardenne tient à la démonstration des agissements du potentat « idéal » à travers la symbolique du corps. Cœur, sexe, cerveau, membres ne sont qu’à la remorque de « Messer Gaster ». L’omnipotent n’est pas le plus important du lieu mais il se fait passer pour tel et tout. Si bien que la "science" ou ce qui en tient lieu est gastrique où n’est pas.
Selon de multiples angles, l’auteur ménage une suite de courants au sein de la perte et les éclats du langage qui – dans son vouloir dire – ne cesse de rater sa cible. Mais ce ratage permet au discours de se poursuivre en explorant le monde et ses mouvements convulsifs que le texte épouse.
Peintre, photographe, documentariste, poète et écrivain, Jacques Cauda publie ce qu’il estime son « chef-d’œuvre » après vingt ans de lutte pour le faire publier. Il est difficile de comprendre les résistances des éditeurs contactés. S’agit-il d’une frilosité depuis qu’est mis un frein voire un veto sur tout ce qui paraît hybride. Il est vrai qu’en France, le rire littéraire n’est guère apprécié. Du moins par les décideurs. Ils préfèrent souvent les moules aux gâteaux.
Cauda mélange Philippe Roth et Kafka aux glandes mammaires en plaçant des pétards affriolants dans les interstices de la langue maternelle.
Dans une époque qui se disait (ou se croyait) libérée mais qui était corsetée de théories fumeuses, Tournier
Ajoutons d’ailleurs que la littérature n’a pas pour but une utilité pratique et n’est pas là pour justifier ce qui a du mal à l’être. En ce sens, l’exemple le plus développé par Martin – celui de Gombrowicz – est significatif. Son œuvre prouve que sous un sentiment « très polonais » (étant donné le passif chrétien du pays) se glissent des raisons qui ne tiennent pas forcément à la haine de soi (comme elle se développe par exemple chez Primo Levi ou Kafka).
Son rôle est resté souterrain mais considérable. Et ses nouvelles le demeurent tout autant. On en citera trois – pour l’exemple :
Bureau de Tabac – œuvre majeure et reprise plusieurs fois par l’auteur même quelques mois avant sa mort – rappelle à chaque instant que l’être est à personne. Et pas même à lui-même. C’est donc peut dire qu’il n’y a jamais rien d’acquis. Et l’auteur le prouve dans l’évidence d’un poème qui souligne le plus extrême dénuement qui nous guette – pour peu que nous soyons lucides – à tout instant de notre vie. Il suffit pour s’en convaincre de faire comme Pessoa : se mettre à la fenêtre ou regarder dans la rue, voire se déplacer jusqu’au bureau de tabac du coin telle une moindre semence poussée par le vent.
On était deux, on devient trois, ce n’est pas rien… Valérie Mréjen décrit et essaie de comprendre ce bouleversement dans la vie quotidienne, mais aussi dans la perception que l’on a du monde. C’est un regard surpris, perplexe qu’elle porte sur l’enfant qui survient et, du coup, sur ce qui l’entoure : les gens comme les choses, les comportements. Tout en s’autorisant des décrochages et des digressions le texte, comme d’habitude écrit dans la plus grande simplicité et la plus belle plasticité, suit les premières années de l’enfant et ce dès la sortie de la clinique, avec immédiatement, alors que le taxi ramène chez eux la mère, le père et l’enfant, un regard très étonnant parce que très étonné sur les rues, les immeubles, les passants, les gens, les mêmes et pourtant si différents d’avant. Il est plein d’anecdotes et de moments révélateurs, de réflexions. Il est écrit dans la plus grande sidération puis une curiosité qui ne se dément jamais à l’égard de cette énigme, un enfant.
prendre des allers sans retours.
Non seulement Daniel Dezeuze est un artiste "consistant" (euphémisme), mais dès qu’il écrit, le plaisir du texte est constant. Dans ce nouveau livre et sous prétexte de parler peinture, il ouvre le champ. Et le chant. Celui-ci se fait plaintif. Mais avec amusement plus qu’amertume. Au sujet de la destruction de ses livres. Les rats des champs devenus rats de bibliothèques dévorent
Publié en 1886, le livre de Ricci connut un succès international. Il eut une grande importance historique pour une approche de l’art dégagée de la culture, de l’histoire de l’art et des modèles hérités de la Renaissance. Les avant-gardes allaient s’en emparer afin de faire le ménage et retrouver des images plus primitives et sourdes.
n’est pas assis, on n’est pas à l’aise, on est tout en haut. Et l’image de l’érection donne cette dimension : on est prêt à éjaculer. Donc à créer ». En une telle posture, non seulement l’être mais la société grecque abattue se relève et s’érige.
Preuve que si la vie est parodique et qu’il lui manque toujours une interprétation, l’éros propose la sienne. Et elle n’est pas la moindre. Elle rend la solitude parfois absolue mais certainement pas idéale. Les femmes et les hommes sont heureux de leur sexe et rendent le lecteur de même par effet retour. L’éloge de la vie se crée dans la moiteur de la chair. Et si ses images ne promettent rien, elles donnent tout avec leur air mutin. A travers leurs vêtements ou dans leur nudité les corps dessinent des mouvements d’une danse nuptiale qui n’est pas forcément légale. Là n’est plus le problème. Un univers de délices est là. Et les seins des strip-teaseuses quoique parfois en noir et blanc sont faits pour la bouche comme deux glaces aux framboises fondantes qui se gobent telles des mouches. C’est ainsi qu’elles empêchent de vieillir…
l’eau, habitats de pilotis, décharges-montagnes ; rats, chiens, rapaces diurnes et nocturnes, singes, serpents, fauves.
« clandestins » de l’être. On peut le prendre comme un animal et le regarder comme un aliéné. Les sujets essentiels sortent du logos admis, et l’auteur de s’emporter contre ce beau gars d’égout qui veut le quitter « pour la femelle (…) …une si jolie fraîche à seins que ça sent (…) le petit con frais palpite que tu descends ta lourde braguette y toucher la toison. »