Libr-critique

7 octobre 2007

[HUMEUR] SITAUDIS devient-il un taudis réac ?

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 10:16

band-sitaudis.jpg Depuis sa création en 2001, Sitaudis, plutôt que de privilégier l’analyse objective des livres et des oeuvres, ou bien de réfléchir à l’ensemble d’un champ littéraire, entre autres le champ contemporain et la diversité de ses démarches, a préféré, et ceci avec une certaine forme de pertinence — me semble-t-il — s’attacher à des notules plutôt affectives, trempées dans l’acide parfois, et défendre seulement une partie des écritures contemporaines, bien souvent reliées à la descendance de TXT, que cela soit pour l’ancienne ou la nouvelle génération d’écrivains ou poètes. Si j’ai toujours respecté les choix de Pierre Le Pillouër, il me semble pourtant, que depuis quelques temps, une forme de dérive réactionnaire apparaît dans ses notes et celles de certains de ses compères. Être réactionnaire, il n’y a là rien de grave en soi, car telle est la mode actuellement en France, toutefois, j’ai décidé de réagir à quelques uns de ses traits.

Une stratégie web fondée sur l’affect :
Sitaudis tient tout d’abord sa réputation d’une stratégie web, fondée sur une logique machiavelique intéressante. Plutôt que de parier sur un travail objectif d’analyse, approfondi, voire parfois sans doute rébarbatif comme cela peut l’être sur libr-critique.com, il lance un site reposant sur une logique schmittienne [division des amis et des ennemis], sachant parfaitement que pour une grande partie des lecteurs potentiels une telle distinction titillera le système affectif, appellera réaction passionnée, permettra dès lors la diffusion rapide de son acte de naissance. Ce qui fut le cas, étant moi-même averti à l’époque par Charles Pennequin de l’existence de ce site, du fait de la mise au ban de Christophe Tarkos. Stratégie intelligente pour celui qui vise à obtenir une large audience, non pour celui qui souhaiterait s’adresser à la raison plutôt qu’au sang et aux nerfs. L’audience, il l’a conquise sans aucun doute, devenant depuis 2001, l’un des sites principaux pour la poésie contemporaine. Principaux, non pas au sens de sa qualité éditoriale, mais en terme de rumeurs, de disputes, de curiosité mêlée de plaisir vis-à-vis des piques fréquentes.
Cependant quand on analyse la manière dont se stratifient les textes, les références, si on ne peut accuser Pierre Le Pillouër d’éclectisme, quoi que, il a créé surtout un front de défense issu des anciennes avant-gardes TXT.
Chose étonnante de même, alors qu’il se targue de lutter contre une certaine forme de complaisance néo-libérale et populaire, cette stratégie de l’affect est la même que celle qui structure les lois médiatiques de l’audience.

Une stratégie de l’autorité :
Sitaudis pourtant est paradoxale. N’ayant que peu d’articles de recherche, ou bien de notes de lecture approfondies, hormis celles de nouveaux participants, comme j’ai pu en faire partie à une époque, se constituant sur des notes plutôt d’opinion, sitaudis revendique une vérité, voire même la vérité quant à la littérature contemporaine. Début septembre, par exemple, dans la fenêtre de présentation du site, il marque que le seul livre qui vaille la peine en cette rentrée n’est autre que Holocauste de Charles Reznikoff. Je ne nierai pas la qualité de ce titre, toutefois, comme à son habitude, par un trait aussi opiniâtre que prétentieux (toujours prompt à user des superlatifs), Pierre Le Pillouër jette aux oubliettes tout autre livre. Cette stratégie, facilement compréhensible en ses mécanismes, est celle avant tout du partisan. Il se dit non éclectique, mais en fait il confond défendre un territoire littéraire relatif et affectif et réfléchir à l’hétérogénéité constitutive d’un champ littéraire comme Fabrice Thumerel et moi-même tentons de le faire depuis pratiquement deux ans. L’autorité qu’il pose, est celle de la conquête et de l’élimination, est celle qui refuse l’intrus, au motif que cela ne correspond pas à ses goûts. Quand dans sa présentation actuelle : il écrit qu’il défend « ce qui est complexe, difficile, obscur, tranchant, dur, pénible, négatif, noir, étranger, irrégulier, rejeté et refoulé, théorisé, indicible, fragile, illisible » — se référant implicitement à Christian Prigent — cette définition n’enveloppe pas objectivement un champ littéraire, mais englobe seulement ce que lui affectivement appelle comme tel. Reçoit-il vraiment tout ce qui se fait ? S’intéresse-t-il par exemple, entre autres, à François Richard, qui a une langue vraiment obscure, intrigante et poétique ? Non… Car telle n’est pas sa démarche.
Une stratégie du rejet :
J’en viens alors aux dernières notes : sur Ouste n°15, sur Charles Pennequin visant conjointement Sylvain Courtoux, et celle de Jacques Demarcq portant sur la performance. Avec ces trois notes, seulement ces trois notes, très peu argumentées, on ne compte plus les auteurs récriminés, attaqués, rejetés.
Par rapport à Ouste : il écrit : « on se demande à quoi bon publier un énième texte de Jean-Luc Parant, Cadiot, Blaine et Veinstein ». Mais alors posons la question : pourquoi encore publier tous les auteurs qui ont déjà tant publié (Chopin, Prigent, Demarcq, Verheggen, et tant d’autres). Pourquoi d’ailleurs ne font-il pas tous comme Denis Roche : passer à autre chose ???? Cette réflexion de Le Pillouër tend à la bêtise, tellement elle ne signifie rien, tellement elle ne fonde qu’un jugement affectif. Puis vient ensuite, sa véritable attaque, car cette première pique n’était que le hors d’oeuvre, la préparation : il dit (et non pas explique) qu’avec le Festival expoésie : « la poésie expée confinée dans son espace pour espèce menacée ». On voit là deux critiques à faire par rapport à ce qu’il énonce : 1/ croit-il que ce qui fait la vie de la poésie ce ne sont que les grands festivals, visibles au niveau national ? Croit-il que les petits festivals, les lectures régionales ou locales, la multiplicité des initiatives invisibles, ne sont pas importantes pour la vie de la poésie en France ? 2/ L’attaque typiquement réactionnaire, que l’on va retrouver chez Demarcq, de la poésie expérimentale, et de la performance. Croit-il qu’elle est autiste ? Croit-il qu’elle a en a fini ? Est-ce que toute poésie n’est pas ex-peras, en-dehors des limites que l’on voudrait bien lui assigner ? Jugement à l’emporte pièce. Par moment, il devrait davantage réfléchir aux présupposés de ses assertions.
Par rapport à Pennequin et Sylvain Courtoux : note beaucoup plus inquiétante, je crois. Pourquoi ? Parce qu’elle montre une incompréhension de ce qu’est la littérature, une conscience dangereuse de censeur. Le grief qui est reproché aux deux auteurs, c’est la nature ambiguë politiquement, de leur texte. Pour Pennequin, Pierre Le Pillouër prend quand même des pincettes, même s’il dit que son texte est « calamiteux, stupide et dangereux ». Ceci du fait qu’écrivant sur Mesrine, Pennequin, fait varier la notion de comme si de la vérité politique. Ce qui somme toute est compréhensible, au sens où, comme je l’ai analysé à de nombreuses reprises, en liaison à Derrida, la littérature doit faire varier le comme si, à savoir déplacer les principes de vérité fixés totalitairement par la société et l’Etat, pour en montrer la relativité. Cette attaque, il la redouble avec celle de Sylvain Courtoux et ceci d’une manière grossière et totalement inexacte. Tout d’abord, Cancer n’a jamais été une revue néo-nazie, c’était une revue de la droite anarchiste, où on publiait aussi bien Marc-Edouard Nabe, Jean-Louis Costes, Mehdi Belhaj Kacem, et tant d’autres. Si je l’ai toujours attaquée, Sylvain Courtoux le sait, cependant il faut savoir de quoi on parle. Pierre Le Pillouër en a-t-il au moins un exemplaire ? Ensuite, connaît-il vraiment le texte de Sylvain Courtoux. Si j’ai pu pour ma part être critique sur Action Writing, malgré la très grande force de son écriture, toutefois, connaissant Nihil inc, qui va être publié par New Al Dante, il est certain que ce texte est d’une bien plus grande envergure, qu’il a une qualité non seulement littéraire rare, mais qu’en plus politiquement, au contraire de Action Writing, il s’agit d’un texte qui pose une position des plus démocrates et ceci par grâce à une dissolution des postures totalitaires.
À force de ne poser sa propre pensée que sur des affects Le Pillouër, en oublie toute forme de probité et de justesse. Il n’écrit, et je reprends ses attaques contre Pennequin, qu’avec la rage, et cela l’aveugle.
La note de Jacques Demarcq à propos de la performance : elle est tellement ridicule que c’est lui faire beaucoup d’honneur que d’en parler. Nathalie Quintane exprimant parfaitement ce que je ressens en le traitant de trolleur. Mais publiant cette remarcq, Le Pillouër marque d’une certaine façon sa propre pensée. Car sur sitaudis, les articles publiés doivent aller dans son sens, à moins qu’il ne puisse les refuser du fait de la notoriété affective qu’il projette sur son interlocuteur. Note réac de Demarcq sur la performance, seulement provocatrice, mais sans grande qualité, sans réelle emphase, sans style. Lui, le roucouleur, le gazouilleur post-XIXème siècle, attaquant les performers en tant qu’ils seraient des chansonniers. Là aussi, forme d’inculture. Il faudrait, qu’il fréquente davantage le milieu de la performance liée à la poésie pour percevoir la complexité réelle de ce que l’on appelle une performance et de la multiplicité des horizons qui sont en jeu.

Un taudis, est un lieu laissé à l’abandon, où plus aucun effort n’est fait de la part du taulier et des habitants, c’est un lieu où on laisse s’accumuler les ordures.

1 août 2007

[NEWS] Mort d’Isidore Isou

Filed under: News,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 9:38

isou.jpgIsidore Isou vient de décéder, le samedi 28 juillet, la veille de la mort d’un autre créateur que nous aimions énormément Ingmar Bergman. Nous rompons notre repos de cet été pour indiquer cette nouvelle, qui nous affecte beaucoup, du fait de l’importance d’Isou pour la poésie contemporaine et les recherches sur le langage qui se sont ouvertes avec le lettrisme.
Nous tenterons de consacrer un petit hommage à Isou à la rentrée, avec l’aide de Michel Giroud, connaisseur de son oeuvre.
En attendant, on peut réécouter sur ubuweb.com des pièces sonores, ainsi que voir son film :
[+] Pièces sonores d’Isidore Isou (Symphonie n°1 La guerre, Trois pièces joyeuses, Symphonie n°3) qui sont issues de Isidore Isou : musiques lettristes, orchestrées par Frédéric Acquaviva, et publiées par Al Dante
[+] Traité de Bave et d’éternité (Venom and eternity) (1951)
Ainsi que sur la revue des ressources : la guerre (1947) ou encore l’extrait du Rituel somptueux pour la sélection des espèces (1965) extraits du même CD aux éditions Al Dante.

5 juin 2007

[chronique] Prix Louis Guilloux pour Demain je meurs de Christian Prigent, par Ronald Klapka

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 6:34

© Olivier RollerJe te remercie beaucoup d’avoir pris la peine de m’écrire longuement après ta lecture de « Ceux qui merdRent ». Si l’amitié a un sens, c’est celui-là, sinon elle n’est que complicité triviale, effusion -obscène. Mais c’est une qualité d’amitié devenue bien rare, tu le sais : les protestations d’affection vont bien souvent de pair avec l’indifférence réelle, profonde, obtuse envers le travail et la pensée de l’autre. On en voit, au bout du compte, les résultats dans la désinvolture et l’insignifiance de la prose critique que publient les gazettes : aucune amitié pour les livres, pour la pensée mais le miroitement publicitaire et l’occupation tactique des surfaces imprimées. Merci donc, de lire, de critiquer, d’ergoter, de pointer les nÅ“uds obscurs, de n’être pas indulgent (c’est-à-dire méprisant).

Cet extrait de lettre de Christian Prigent (Berlin, 1991) à Pierre Le Pillouër est public : publié dans le numéro 4 & 5 de la revue il particolare, est comme le nom de la revue l’indique un détail signifiant (particolare) et non pas une anecdote (dettaglio).

Soyons clair : ceux qui correspondent sont deux compagnons de l’aventure TXT. Les unit une même exigence. Point barre ai-je envie de dire/écrire.

Mais il faut poursuivre : aujourd’hui Christian Prigent obtient (à plus d’un titre) le prix Louis Guilloux 2007. Il s’est exprimé dans une note significative de la revue Europe (Numéro Littérature de Bretagne, coordonné par François Rannou) :

« Maintenant je relis les Carnets, je fais lire à mes élèves Le Sang noir et La Maison du Peuple. J’aime de plus en plus ce que le roman (au moins la narration) permet de brasser du temps complexe de nos vies intimes et des foudres de l’Histoire. »

Et puis, évidence massive il y a Demain je meurs ! où l’ami est cité -affectueusement égratigné au passage :

« C’est le pillouër, l’arsouille, le clodo, avec sa bouffarde et sa grande écharpe genre Aristide Truc, le roucouleur nul pour les parigots. » Mais encore Mémé ? « Vous savez bien qui : çui qui pose bohème et pond du bouquin sur le populo pour divertir les aristos. »[DJM, 171]

L’auteur de ces lignes, il n’en peut mais, a entretenu des relations amicales avec le curé de Saint-Brandan (Jean Le Rétif) qui un jour lui a offert son étude sur les pillotous de Lanfains, et aussi avec en son temps le responsable des Capes de breton (Fransez Favereau), auteur DU dictionnaire de référence (il n’est de breton que de Poullaouën, qu’on se le dise une fois pour toutes, oui Françoise), et forcément cette « sortie » de Mémé n’a pas manqué de l’agripper !

Il y a à n’en pas douter infiniment d’affection dans l’attribution de ce prix ; il serait franchement nul, comme le dit si cruellement Mémé de faire « le roucouleur pour les Parigots ».

Car nom de nom ! Demain je meurs est d’un bout à l’autre resté fidèle à l’esprit des aventuriers (dichosa ventura, ça leur fera des pieds que je cite Jean de la Croix) de TXT. Il faut lire, crénom ! l’effort au style c’est quoi, mais c’est ça ! ici (en deux) ça froufroute pas :

Flash ici, brutal, coup au cÅ“ur. Respir coupe quasi. Tu bloques. Tu vacilles. Tu appuies ta main sur le mur sauf à défaillir. Tu fermerais bien ici les deux yeux. Garde l’un ouvert : s’ils te voient pâlir et les paupières closes, gare intervention du service d’urgence et qu’on t’enregistre au bureau des pleurs et petits malaises avec de l’amer à ingurgiter. Pensée incidente : si on a deux yeux, c’est pour cligner l’un en avantageux et que le prochain vous porte intérêt, voire qu’à vos avances il fasse risette; l’autre c’est pour se mettre le doigt dedans -car prochain tire tronche et ça y est: on louche. Donc vas-y, louche. Un Å“il sur dehors où corps médical vaque à son devoir et tu lui souris par du pétillé. Un Å“il sur dedans où du souvenir rapplique comme nuée du fond d’horizon où c’est pas beau temps : attrape-le au vol, colle-le vite ici. (DJM, p 125)

C’est faire merder, ou plutôt, comme aurait dit Jarry, merdRer la beauté convenue, la pensée pré-pensée et les « chromos » de l’humanisme contemporain. A bon lecteur, salut !

29 mai 2007

[Chronique] Le roman…le réel ?

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — Fabrice Thumerel @ 5:25

monderoman.jpgNon-événement
Cette semaine, du 30 mai au 3 juin exactement, se tiennent à Lyon les premières Assises internationales du roman, organisées conjointement par Le Monde des livres et la Villa Gillet (renseignements : www.villagillet.net) : sur le thème « Roman et réalité » se réunissent soixante-dix écrivains et critiques originaires de quelque vingt-cinq pays.

À considérer le programme, les amateurs d’exotisme et de nostalgisme peuvent avoir l’agréable impression de se voir conviés à un petit retour dans le paysage littéraire des années 20-50 : « Littérature et engagement : le pouvoir des mots », « Le roman : un miroir social », « Le romancier face à la réalité de ses personnages », « Le roman familial »…

Et si l’on ouvre le numéro spécial qu’à cette occasion propose Le Monde des livres, c’est avec plaisir que, dès l’éditorial, on découvre ce genre de vérités sur le roman et le réel : « La fiction romanesque ne se contente pas de représenter le monde – en devenant moderne, le roman s’est éloigné de l’idéal et rapproché du réel -, elle l’éclaire et tente de le comprendre, même accidentellement » ; « le roman est un instrument de liberté » ; « Chaque roman dit quelque chose du monde qui l’entoure et qui l’a porté » ; « d’où qu’elle vienne, la fiction peut être plus ou moins soucieuse de contraintes formelles, plus ou moins portée à l’introspection…elle parle forcément de son temps, d’une réalité donnée et des gens qui l’habitent ou la subissent » ; « L’arme principale du roman, (…) c’est sa capacité à projeter le lecteur dans un monde fictif à la fois différent du sien et semblable en un point fondamental : son humanité »…

Mais quand on aime les méthodes Assimil et l’univers de Ionesco, on ne s’arrête pas en si bon chemin. Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises…Au fil des quatorze pages que compte le supplément hebdomadaire, les « clés » généreusement offertes pour nous éclairer sur les thématiques des tables rondes, qui ne sont à vrai dire que des notices potachiques, délivrent d’autres vérités premières : « Dans le roman peut surgir ainsi une douleur physique ou psychique, personnelle ou collective, insoupçonnée jusqu’alors par la société qui le lit » ; « le romancier peut aussi s’emparer des territoires inédits ouverts par les sciences pour les investir de sa vision »…

Le roman, le réel

Le titre de cette divertissante livraison est emprunté à Philippe Forest. Le titre seulement, parce que de l’essentiel il ne sera jamais question. À la suite de Lacan et de Bataille, Philippe Forest assimile le « réel » à l' »impossible », concevant un réalisme négatif proche de celui que défend Christian Prigent depuis plus de trente ans : se mouvant « dans cet espace entre sens et non-sens qui n’appartient ni à la philosophie ni à la poésie », le roman vise « la représentation de l’irreprésentable », c’est-à-dire le « réel » comme envers des discours légitimes. Cependant, plutôt que de se réclamer de l’illisibilité et du carnavalesque, il préfère ne pas renoncer à la fonction heuristique de la littérature humaniste (pour en savoir plus).

Mais, dans ce débat international, de quel réel et de quel réalisme s’agit-il ?

On pourrait encore penser à ceux que Jacques Dubois nomme « les romanciers du réel » (Seuil, « Points », 2000), qui s’efforcent, non pas de refléter, mais de réfracter le « monde réel » : les romans du réel étant des laboratoires où s’opèrent de véritables expérimentations sociales, puisque des trajectoires individuelles se trouvent confrontées aux structures objectives contemporaines, c’est bel et bien au moyen de procédures romanesques spécifiques que ces romanciers sociologues, en dévoilant les mécanismes sociaux de la domination, la dénoncent.
Mais de cela il n’est pas ici question non plus.

Un discours de légitimation

En fait, comme toujours dans les productions du pôle semi-commercial, il s’agit non seulement de faire dans le démocratique en donnant la parole aux acteurs les plus divers, mais encore de brouiller les pistes en recyclant des concepts et/ou des thématiques, et aussi en invitant à la fois des écrivains exigeants et d’autres plus commerciaux ou « mondains ». « Les torchons sont mélangés avec les serviettes », pour reprendre une expression de François Weyergans.

En fait, nous avons affaire à une stratégie ne visant qu’à apporter une garantie symbolique à des pratiques qui soutiennent le Marché et ses valeurs. Autrement dit, la ligne du Monde des livres ces quarante dernières années a-t-elle été dictée par la conviction que « le roman joue un rôle capital dans la conscience que nous avons du monde » ou par d’autres considérations, beaucoup moins nobles ? La réponse est à chercher hors des colonnes du journal. Dans une émission d’Antoine Spire sur France-Culture, Josyane Savigneau affirmait en substance qu’un grand journal comme Le Monde ne peut s’intéresser qu’aux livres destinés à un public assez large – ce que confirmait Michel Contat lors d’un entretien recueilli dans Manières de critiquer (Artois Presses Université, 2001). Et dans le dossier « Zigzag Poésie » de la revue Autrement (n° 203, avril 2001), le critique Patrick Kéchichian confirme sans ambages que l’espace critique des grands titres de la presse nationale est proportionnel au taux d’audience, c’est-à-dire qu’il se conforme à la hiérarchie commerciale des genres.

La critique en terrain miné

C’est dans cette perspective qu’il faut lire la page intitulée « Qu’attendez-vous de la critique ? » Assurément, l’objectif est de se réclamer du droit canon, d’obtenir une caution symbolique de quatre protagonistes du jeu (une lectrice, un écrivain, une libraire et un éditeur), représentants chargés de rappeler le nomos, le credo originel : « le critique est un éclaireur qui défriche et déchiffre les textes d’aujourd’hui » (Françoise Decitre, libraire).

Mais il faut composer avec l’indépendance d’esprit de François Weyergans et de Christian Bourgois. Le premier ramène la critique journalistique à ce qu’elle est devenue, une simple musique d’ambiance : « La critique (je fus, je suis critique) est à la littérature ce que les turbulences sont au voyage en avion : ça met de l’ambiance ». Le second, qui réclame deux qualités perdues, la distance et la patience, pointe en outre la dérive spectaculaire qui affecte la presse actuelle : « il y a critique et critique. On assiste de plus en plus à une focalisation accélérée sur quelques événements médiatisés à l’extrême. Or, la plupart des livres ne sont pas des événements, du moins dans l’idée que je me fais de la littérature. Le plus souvent, on s’aperçoit de leur importance longtemps après leur publication ».

Si cette entreprise de légitimation avorte, c’est justement, entre autres raisons, à cause du regard rétrospectif que suscitent ces déclarations. Le Monde des livres n’a-t-il pas pour fonction première de participer aux grands événements médiatiques comme la Rentrée littéraire, les Foires et Salons internationaux, les anniversaires jugés mémorables, ou encore les promotions éditoriales exceptionnelles ? N’a-t-il pas contribué au tapage autour d’auteurs vedettes comme Angot, Houellebecq ou, dernièrement, Littell ? Ne brille-t-il pas dans l’art de mélanger les torchons avec les serviettes ? Le lecteur averti qui ouvre la livraison du 13 avril 2007 peut en effet constater que les récits de Christian Prigent et de Chloé Delaume avoisinent deux textes lyriques, de Bertrand Leclair et de Philippe Bonilo, regroupés sous le titre accrocheur « La Voix de la chair ». Et s’il tombe sur celle du 4 mai, il note que le romancier à succès Marc Lévy bénéficie du même espace que le philosophe Claude Lefort…

En guise de recul par rapport à l’actualité, qui n’a remarqué la disparition de la chronique de Pierre Lepape, alors que sont apparus des dossiers « grand public » sur le corps, le cinéma, James Bond, l’homosexualité etc. ? En outre, tandis que Le Monde des livres fait la part belle à la littérature étrangère et au patrimoine littéraire français réédité en collections de poche – souscrivant ainsi, de fait, à la rengaine « il-n’y-a-plus-de-grands-auteurs-français » -, ce même lecteur averti continue de s’interroger : quelle oeuvre véritable a-t-il défriché ? Les grands textes en prose de Prigent, Desportes, Volodine, Chevillard ou Fiat ont-ils été découverts par Le Monde des livres ? Hormis les romans lisibles et les valeurs du Marché, qu’y trouve-t-on ? Et en matière de déchiffrement, à quoi avons-nous affaire, si ce n’est à l’aléatoire dosage d’entretiens, de résumés, de paraphrases et de phrases creuses ?

À l’époque où les comptes rendus se font courts, se réduisant souvent à des notes informatives, où certains critiques se laissent aller à publier des synthèses préparées par leurs « amis » attachés de presse, où les éditeurs se lancent dans « la promotion par le Net » (Le Monde des livres, 11/05/07), où la critique se confond de plus en plus avec l’actualité et la publicité et où bruit le « déblogage » des blogs dits littéraires, à l’évidence la critique est en terrain miné.

23 mai 2007

[Chronique] Au Carnaval Durif

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , — Fabrice Thumerel @ 13:16

tuetete.gifUne partie de l’oeuvre d’Eugène Durif se place sous le signe du Carnaval. Cette semaine, on ne manquera pas de découvrir, lors du Festival 20scènes, le spectacle que propose Anne Courel (Compagnie Ariadne) à partir de Pochade millénariste et Comme un qui parle tout seul : À tue-tête, la java des déjetés. Voici la présentation qu’en donne le site www.theatre-traduction.net :
« Il y a fête dans la ville. Dans quelques heures aura lieu l’inauguration de la Maison de la Poésie, avec invités officiels, lectures non-stop et sonnet de Rimbaud mis en orbite par la fusée Mariane. Alors vite, il faut ranger les rues et les ruelles. Tout doit être propre. Des brigades humanitaires sont chargées de nettoyer le paysage urbain : les sans toits, les sans rien-du-tout n’ont plus qu’à se cacher s’ils ne veulent pas être embarqués dans des centres à l’écart de la ville. Mais à la faveur d’une panne d’électricité, ils sortent tous et une grande fête des gueux, carnaval bouffon, s’improvise. Dans les rues sonnent et résonnent leurs cris et leurs chants, paroles de colère, paroles nécessaires, comme dans une sorte d’ivresse, jusqu’à ce que…
Parler de l’exclusion n’est pas facile. Faire du théâtre qui parle de ce monde qui va de travers n’est pas évident. Aussi ce spectacle utilisera non seulement les mots, le chant et la musique, mais surtout il fera jaillir la poésie car elle seule peut montrer la réalité, tout en créant le décalage et la distance nécessaires.
Entre théâtre et musique, c’est un poème symphonique qui s’élèvera sur la scène ».

Dans la Préface de Têtes farçues (L’Écoles des loisirs, 2000), Eugène Durif revendique d’ailleurs ouvertement cet héritage carnavalesque : « cette farce s’inscrit dans une tentative de s’approprier des formes archaïques, foraines, littéraires ou orales, et de parler du monde de façon « carnavalesque » (pour reprendre une expression de Bakhtine à propos du monde de Rabelais). Pour citer des références, cela pourrait aller des fatrasies médiévales à Alfred Jarry en passant par les soties, les jeux de mots des « Grands Rhétoriqueurs », Rabelais, Tabarin ou Thomas Gueullette, les « entrées de clowns » recueillies par Tristan Rémy… »

Que cette pièce pour grands enfants soit la réécriture d’Ubu roi ne fait aucun doute : cette « baudruche ouatée », cet « ububu de popoche » qu’est Cap’tain Bagoinffre n’a qu’une seule obsession, celle de tuder… L’inventivité verbale est également au rendez-vous, dans les détournements de clichés : « il y a aiguille sous roche », « Tu ne seras pas le dondon de la farce », ou « HARO SUR LE BIDET », comme dans l’art de l’invective : « Agité de la capelle ! », « chibre glabre », « pet bréneux ! Infirme de la copule ! », « Ã‰tron patibulaire ! Stipendié de la prébende », « résidu de giglette »…

rachto.gifMais surtout l’originalité de ces Têtes farçues réside dans le « grand combat » pour la conquête de la capelle, emblème d’un capitalisme dont la domination est à la fois économique et symbolique. Ce combat des chefs entre un avatar de la commedia dell’arte (Cap’tain Bagoinffre) et un traître ancestral (Ganelon) oppose ainsi la langue idiolectale à la « langue nouvelle », « langue sans équivoque, un mot enfin pour une chose », « langue propre, sans arrière-paroles » parlée par les « gens normaux »… D’où le réquisitoire de Ganelon : « Assez d’archaïsme ! (…) Il faut introduire l’esprit du management. Finissons-en avec ces vieilles formes. (…) Soyons résolument modernes ! » On reconnaît ici l’antienne qui caractérise un discours dominant que l’on peut condenser dans cet imparable raisonnement : est moderne ce qui est nouveau ; ce qui est nouveau est à la mode ; ce qui est à la mode se vend… Aussi la langue doit-elle subir une véritable épuration pour concourir à l’avènement du Tout-économique.

lechauffement.gifLa langue carnavalesque est précisément celle qui excède cette novlangue, cette langue uniformément lisse qu’est le FMP (Français Médiatique Primaire). (1) Et parce que Eugène Durif nous fait saisir la vitalité et la truculence de l’idiolecte carnavalesque, parce qu’il nous fait entendre cette résistance proprement moderne à la révolution-restauration idéologique, il convient de parler de langagement.

Preuve, s’il en était besoin, de l’intérêt que peut avoir aujourd’hui le théâtre carnavalesque d’Eugène Durif : la représentation que viennent de donner à l’Université d’Artois des étudiants de 2e Année en Arts du spectacle – dont sont extraites les photos ci-jointes.

(1) Voir, outre Orwel et Prigent, Jaime Semprun, Défense et illustration de la novlangue française, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2005.

21 mai 2007

[Chronique] Nouvelles de Novarinie

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — Fabrice Thumerel @ 10:53

Bienvenue en Novarinie
timbres_vn.pngValère Novarina est à lui seul un microcosme littéraire : non seulement l’auteur d’un univers étrange, mais encore le centre à partir et autour duquel prend forme un monde original. Et c’est parce que l’écrivain-dramaturge est devenu un label qu’est né avec le siècle le site www.novarina.com, qui recense les dates de tournée, les diverses manifestations avec lui et/ou autour de lui, les représentations passées et présentes, ses publications et expositions, les publications critiques sur son oeuvre…

La dernière météorite survenue dans la sphère novarinienne a pour nom Le Vrai Sang (Hors-limite, 2006, 24 €) : au CD qui, grâce à Pascal Ribier, offre une compilation de divers documents sonores enregistrés entre 1972 et 2006, s’adjoint un livret de 64 pages qui réunit trois entretiens, un extrait de Lumière du corps (« L’Acteur sacrifiant », P.O.L, 2005) et huit photos (« Scarifications ») de Valère Novarina, accompagnés d’un texte de Pascal Omhovère (« Une lutte de couleurs »), qui a en charge la dramaturgie de L’Acte inconnu, prochain spectacle qui sera joué à Avignon en juillet (nous en rendrons compte, ainsi que du livre qui paraîtra chez P.O.L).

20scenes.jpgLe vrai sang, c’est l’origine rouge de la langue, celle que le poète oppose à la noirceur de la condition humaine. Car l’inquiétude naît avec et par la parole, et c’est par la parole qui se fait Verbe qu’elle peut être conjurée. L’inquiétude est consubstantielle à l’incarnation : le théâtre novarinien met en scène les interrogations de cette créature hybride qu’est l’homme, déchirée entre son être-de-sang et son être-de-bois. Jeté dès sa naissance dans l’espace furieux du langage, l’homoncule novarinien, comme l’homoncule beckettien, ressent à chaque instant le tragique de sa condition. Regrettant d’être né, c’est-à-dire tombé, non pas dans la vie, mais dans « la mécanique humaine » (La Scène), il fait l’expérience comique de l’inadéquation entre le corps et l’esprit, l’homme et le monde : « Nous sommes au monde mais nous ne sommes pas du monde« , lit-on dans L’Origine rouge. Un Homme Pantalon de La Scène, tout droit issu de la commedia dell’arte, résume ainsi ce qui apparaît à la fois comme le destin de l’acteur et celui de tout homme : « Ma vie est l’histoire d’une marionnette agitée par les choses déjà toutes dites ». Au sentiment d’étrangeté que ce fantoche lorrain éprouve devant l’existence (« Ah que je m’étonne d’être ! ») répond l’angoisse existentielle du fantoche de Gugusse : « Je m’ennuie de ma grosse marionnette ». Les pièces de Novarina sont des farces métaphysiques, en ce sens qu’elles n’ont de cesse que de mettre à nu la pantinitude humaine.

VN à 20scènes

znyk.jpgC’est cet univers d’opérette philosophique que nous propose de (re)découvrir le Festival de théâtre contemporain 20scènes, dont la deuxième édition se tient à Vincennes du 22 au 27 mai 2007. Ce n’est pas moins de huit spectacles qu’on pourra ouïvoir ; on s’immergera en outre dans le mode imaginaire du peintre-écrivain grâce aux expositions de dessins, maquettes et photos. Au reste, la bonne idée de ce festival – dont la première édition en 2005 a rassemblé quatre mille spectateurs – est de regrouper sous la bannière « Théâtre et poésie » trois auteurs dont le point commun se résume en un seul mot, langagement : Eugène Durif, Joël Jouanneau et Valère Novarina. [voir le programme].

« Quand on rit, on respire différemment, on aère sa tête » (Daniel Znyk)

Au moment où Novarina entame les répétitions de L’Acte inconnu [en savoir plus], il est impossible de ne pas avoir une pensée pour Daniel Znyk, qui, après avoir collaboré avec cet « infini poète » (1986-2006), est mort accidentellement le 12 septembre 2006, à 47 ans.

Daniel Znyk était au sommet de son art : un acteur-marionnette, donc. On se souvient de sa transe du verbe, de son extraordinaire travail de Déséquilibriste dans L’Origine rouge ; « Pour arriver au sentiment qui est celui d’avoir les mains ouvertes, toute la durée d’une représentation, être dans une maîtrise absolue, à la façon d’une horloge, il faut accepter de baisser les bras sur un certain nombre de contingences, de soucis personnels, de représentation, de continuité de sens », disait-il en 2001. Dans Lumière du corps, Valère Novarina lui rend ainsi hommage : dans L’Origine rouge, Znyk « est facial et muet (…) comme Grégoire de Nicomédie ».

Dès son entrée en Cène, ce vocassier de génie savait sortir de lui pour incarner le Verbe, se défaire pour être parlé, s’abîmer dans les « extrémités de la matière humaine » (2001) et offrir son « sacrifice comique » (Lumière du corps).

2 mai 2007

(Chronique spéciale Élections) Aujourd’hui, il faut être réaliste…

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , — Fabrice Thumerel @ 7:33

Où sont les temps où un Hugo pouvait fustiger « Napoléon le petit », un Sartre s’attaquer au Général en personne ou un Bourdieu allumer des contre-feux pour résister au nouvel ordre économique ?
Fi des nostalgiques, aujourd’hui, il faut être réaliste : dans une société moderne, c’est-à-dire médiatico-marchande, quelle place y a-t-il pour les intellectuels ?

Aujourd’hui, il faut être réaliste : à quoi servent les intellectuels ? Quels qu’ils soient, ces universalistes sont dépassés ; démodés ces utopistes qui se trompent toujours ! Et puis, après tout, ce ne sont que des citoyens comme les autres, qui veulent imposer leur vision cérébrale du monde – ce qui, dans un monde moderne, est inacceptable. Assurément, ces trouble-fête sont incapables de respecter l’esprit de convivialité, n’ayant de cesse que de nous polluer l’esprit avec leurs sermons sur la menace ultralibérale, les dérives scientifiques, les travers de la société spectaculaire…

Aujourd’hui, il faut être réaliste, dans une société moderne, c’est-à-dire ludoconsumériste, le but du jeu n’est pas de se prendre la tête, mais de s’éclater à coups d’octets et de pixels, de vivre la folle Aventure du XXIe siècle, de grossir son capital santé et son capital bien-être, de s’offrir du FUN, toujours-plus-de-FUN, afin d’atteindre la cooltitude absolue !

Aujourd’hui, il faut être réaliste, dans une démocratie moderne, c’est-à-dire médiatico-marchande, les principaux candidats à l’élection présidentielle, représentants des intérêts les plus puissants, doivent offrir de spectaculaires joutes verbales et faire assaut de promesses les plus audacieuses et incongrues les unes que les autres. Le vainqueur a gagné son bain de foule aux Champs-Élysées et le droit de défiler avec son trophée sous l’Arc-de-Triomphe. Et, au bout de cinq ans, lorsque la coupe est pleine, c’est au tour du camp adverse de connaître la même ivresse.

Aujourd’hui, il faut être réaliste : à l’ère du suffrage médiatique, de la démocratie péblicitaire, quelle place y a-t-il pour les intellectuels dans une campagne présidentielle ? Assurément, ces « intellectuels » passeraient leur temps à ressasser des propos aussi oiseux qu’ennuyeux. Par exemple, ils pourraient nous rappeler que les sondages font l’opinion ; que le charisme sert parfois l’extrémisme ; que, favorisé par les médias, le populisme triomphe ; que la promesse d’un Âge d’or constitue la meilleure stratégie d’un Saturne à venir ; qu’un sermon sur la montagne peut cacher un démon de basse campagne et qu’après les beaux discours suivent les appels au secours ; que le cumul des pouvoirs politique, économique, médiatique, voire judiciaire, doit s’appeler berlusconisme ou poutinisme ; que s’il faut être absolument « réaliste », force est de constater que la raison du (néo)libéralisme est toujours la meilleure : en faisant prévaloir le pulsionnel sur le rationnel comme jamais, en imposant le matérialisme capitaliste et l’individualisme de masse, il a engendré l’anomie moderne – lui, le (néo)libéralisme, et non pas une génération prétendument diabolique, celle de 68 -, et l’anémie morale a engendré l’État-pénal, nouvel avatar d’une idéologie présente dans l’histoire des droites en France, mais surtout importé du « Nouveau Monde » ; que sans vertu il n’est de démocratie qui subsiste ; que le contrat social est préférable à un pacte avec le Léviathan ; que l’anti-rousseauisme conduit à conserver les inégalités en les décrétant « naturelles » ; que l’ignorance des conditions sociales d’existence conduit au déterminisme génétique ; que le postulat du Tout-génétique exempte l’État de son rôle social…

Aujourd’hui, il faut être réaliste, comment peut-on être Français si, à une époque de mondialisation et d’immigration, on ne trouve pas un protecteur, un garant de l’unité et de l’identité nationales, un homme providentiel capable de nous bercer d’illusions ?

16 janvier 2007

[Chronique] à propos de OOO les puits du désir de Mohamed Rachdi

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , — Philippe Boisnard @ 13:01

[spécial Salon international du livre de Tanger]
[Libr-critique ayant initié le projet vlog-trotter, tout au long de la préparation de ce salon, et lors de celui-ci, nous mettrons de temps à autre des articles de vlog-trotter, qui croisent les centres d’intérêt de Libr-critique. Pour voir tous les articles, vous pouvez regarder le RSS que nous avons mis à droite.]

imagelogo2.gifMohamed Rachdi, lors de ce 11ème Salon, va diriger une table ronde sur « la langue et ses formes ». Mohamed Rachdi est commissaire d’exposition et artiste, chercheur en Art et Sciences de l »Art, enseignant à l’Université de Valenciennes. Il a publié déjà deux livres : Art et mémoire, éditions de l’Harmattan et >>>interférences—références marocaines de l’art contemporain aux éditions le-RARE.
OOO Les puits du désir est son second livre publié aux éditions le-RARE. Il présente une installation qu’il a accompli avec d’autres artistes : 17 artistes femmes (AZ-IN & MO, Élodie Barthélémy, Maryline Beauplet-Dornic, Delphine Bloc, Gaëlle Braun, C. Béatrice, Tatiana Cruz, Claudie Dadu, Claire Dignocourt, Geneviève Guétemme, Agnès Gomez, Nathalie Lamotte, Daphné Le Sergent, Cécile Massart, Laurence Medori, Dominique Rensn, Lynn Scwartz). L’installation a été faite à l’église Notre-Dame de Montataire, en avril-juin 2006.

puits166.jpg Alors que ses précédentes installations Escales et Dunes du désir, s’attachait à la création d’un désert graphique, avec OOO Les puits du désir, Mohamed Rachdi investit l’église de cylindres métalliques, à l’apparence industriel, et invite les artistes à en habiter l’intériorité du O, à en habiter le désir à partir de la constitution de leur propre intériorité. Cette installation semble ainsi animée par eros, par la sensualité plastique des oeuvres. En ce sens, M. Rachdi prend le pari d’une transfiguration de l’espace cultuel, par le surgissement de ces intériorités.

Tel qu’il l’écrit en préface de ce livre :

« Partout l’O circule dans cette oeuvre à trente-six mains, partout des Ouvertures s’y Organisent en échO à l’O de l’Origine – de l’Origine du monde de Gustave Courbet aussi bien, naturellement ! — mais aussi à l’EAU, bien sûr, à ce flux de vie et de régénérescence — de l’Oasis primordiale, en échO à l’O de la circonférence de l’Oeil du puits qui invite le regard du visiteur à plonger à travers l’Orifice de son volume cylindrique (tout à la fois creux et reliefs) ouvrant sur l’abîme sans fond de l’altérité, sur ce qui me hante depuis toujours et me fait agir (…); mais aussi en échO au cri du O du Où en quête permanente de son éternel lieu atopique à travers des étendues utopiques ».

Ici Mohamed Rachdi est bien entre les formes et la langue, l’oeuvre plastique rejoint la poésie. À travers ce qu’il dit, on peut penser, non pas seulement à la poésie arabe et à ses images, mais aussi, et ici singulièrement, à ce qu’a entrepris depuis des dizaines d’années, Julien Blaine à partir du O ou du Q dans la diversité des langues mais aussi des signes produits par la nature et les hommes.

Selon Julien Blaine, le monde est un espace graphique d’écriture, où se joue les signes voilés de la langue originaire. Son travail d’anthropopoïétique le conduit à traverser le monde afin de défricher les espaces de ce livre, à faire apparaître les signes : et ceci en dépassant le langage pour que s’exprime la langue en-deçà du sens que l’on y projette, comme cela est parfaitement exprimé dans la suite des Cahiers de la 5ème feuille. De même Mohamed Rachdi, transforme l’espace cultuel de l’église, non pas d’abord en lieu d’art, mais en lieu d’écriture, où de l’alphabet n’apparaît que la récurrence du O, qui s’ouvre à l’abîme de cette altérité : la femme. Car ce qui relie ces deux démarches distinctes, c’est bien que l’écriture et lié à la forme féminine.

Blaine : feuille, oeil, vulve, plume. Rachdi : O de l’oeil, O de l’Origine, O aussi par la médiation de Courbet de l’intériorité de la femme, de son creux qui traverse son être. Tous, les deux posent ainsi la question du signe à travers Eros.

6 janvier 2007

[Rebond] à propos d’un entretien avec C. Prigent, de Jean-Claude Pinson

Filed under: News,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 12:51

[Suite à un mail de Jean-Claude Pinson, nous publions à sa demande, cette brève note]

Mon nom apparaissant, au détour d’une question, dans le très intéressant entretien avec Christian Prigent qu’a publié votre site, je crois nécessaire de préciser ma position sur la question de l’invention.
Il y aurait sûrement beaucoup à dire sur un tel sujet. Une phrase néanmoins pourrait résumer mon point de vue (et mon attachement à l’invention). Elle figure dans À quoi bon la poésie aujourd’hui ? et est reprise dans Sentimentale et Naïve. La voici :

« Et s’être libéré de l’illusion poético-politique d’une «révolution par le signifiant» ne saurait signifier qu’on soit quitte de ce «devoir» d’invention. »

Au-delà de cette position théorique, c’est bien sûr au lecteur (si jamais il a envie d’aller y voir) de juger si oui non mes livres de poésie « inventent ».

19 décembre 2006

[Chronique] La « crise » des intellectuels

Filed under: recherches,UNE — Étiquettes : , , , , , — Fabrice Thumerel @ 21:10

En cette fin d’année pré-électorale s’impose à nouveau la question de la « crise » des intellectuels en France.

Mais que font les intellectuels ?

Le Pen arrive au second tour de l’Election présidentielle française, la France est en danger, mais-que-font-les-intellectuels ?
La France est dans un flagrant état d’émeute, la France est en danger, mais-que-font-les-intellectuels ?
La Terre est en flagrant état de pollution et de réchauffement, la Terre est en danger, mais-que-font-les-intellectuels ?

Mais qui pose cette sempiternelle question : « Mais-que-font-les-intellectuels ? » Et de qui parle-t-on ?

Si par « intellectuels » on désigne les « intellectuels médiatiques », il n’y a guère de danger qu’ils « s’engagent » – ce qui s’appelle s’engager – sur des problèmes compromettants. Sommés de s’exprimer, déboussolés, ils se placent infailliblement dans le sens du vent.
Si par « intellectuels » on entend « intellectuels critiques », c’est-à-dire tous ceux qui, quelle que soit leur activité au sein du champ des savoirs et des pratiques esthétiques, recourent à tous les moyens théoriques et artistiques pour porter un regard critique sur notre société, alors la réponse à cette sempiternelle question est simple : ils ne font rien d’autre que d’agir pour nous faire réagir – cette action et cette réaction étant bien entendu spécifiques.
Ainsi ont fait, font et feront des auteurs défendus par Al dante, Le Bleu du ciel, Comp’act, La Découverte, Le Dernier Télégramme, La Dispute, L’Esprit des péninsules, è®e, Farrago, Galilée, Hermaphrodite, Inventaire/Invention, Léo Scheer, Libr-critique, PPT, Les Presses du réel, Ragage, Raisons d’agir…(Mais il ne s’agit évidemment pas ici de prétendre dresser le long inventaire des auteurs et des éditeurs critiques).
Parmi les nombreuses oeuvres récentes qui peuvent être qualifiées de critiques, je ne prendrai que quelques exemples. Outre les effets critiques que j’ai analysés dans Peep-show de Christian Prigent et Nouvel âge de Patrick Bouvet, et les parasitages des discours hégémoniques entrepris par cette machine ludique de guerre que constitue Talkie-Walkie (cf.La revue des revues, n°38, juin 2006), j’aimerai revenir brièvement sur un roman de Pierre Jourde, dont sera exposée ci-après la position sur la controverse littéraire : Festins secrets (L’Esprit des péninsules, 2005), qui met en scène un « homme sans qualités » au pays des ogres (à savoir, le Système de l’Education nationale, mais également les caïds comme les notables de la petite ville de Logres) en se rattachant à la modernité critique par son indétermination générique, sa polyphonie et sa polymodalisation, mêle satire carnavalesque, humour, ironie, pathétique et tragique apocalyptique, sans oublier roman zolien, récit fantastique, écriture du fragment, journal, ou encore autofiction, pour nous interroger sur une crise des représentations sans précédent qui affecte aussi bien notre intégrité mentale que notre culture et nos rapports sociaux et amoureux.

Et si les « intellectuels critiques » sont pour la plupart quasi invisibles par et dans les médias, qui empêche ces derniers de les écouter, de les lire, voire de les inviter ? Pourquoi ne donner presque exclusivement la parole qu’aux chercheurs-de-consensus, aux intelloshowmen et aux intellobusinessmen ?

Le SILENCE-DES-INTELLECTUELS

Le SILENCE-DES-INTELLECTUELS est avant tout le fantasme – masqué par des questions faussement naïves, faussement effarouchées, franchement inquisitrices – que nourrissent en toute mauvaise foi tous les esprits positifs, tous les dominants et leurs chiens de garde.
La tactique est bien connue :
1) on décrète le SILENCE-DES-INTELLECTUELS;
2) on les remplace par des pseudo-intellectuels qui animent de faux débats.

D’ailleurs, les « responsables » des sphères homohégémoniques (Derrida) ont bien compris, qui s’adressent directement aux Français et leurs hérauts (Bové, Hulot, et tous les showmen enregistrés par les baromètres de l’Air du temps). Exit les « intellos » : la politique, l’information et le monde des livres sont choses trop sérieuses pour les leur abandonner.

L’intellectualisme est comme le communisme naguère et le terrorisme aujourd’hui : l’épouvantail qu’on agite pour mieux rallier (railler !) les masses. L’intellectualisme est comme le schmürz de Vian : un exutoire à toutes nos failles, nos lâchetés, nos incompétences – à notre bêtise crasse.

A vrai dire, la société spectaculaire ne saurait supporter la mise en crise que proposent les intellectuels critiques : si « crise » il y a, elle est due au déni de cette crise du sens positif qu’ils déclenchent, au mépris et à la méprise qui les concernent.
Signe de ces temps de mé-crise, les univers sociaux (enseignement, journalisme) d’où, au siècle dernier, émanaient de nombreux intellectuels, n’ont aujourd’hui de cesse que de réduire leurs recrues au rang d’éléments systémiques, d’instruments : la presse-productiviste a besoin de techniciens compétitifs de l’information pratique; l’Education-productiviste a besoin de techniciens compétitifs de la formation pratique, formés à lutter-contre-la-fracture-sociale (enseignement secondaire jusqu’aux premières années d’université) et à faire fonctionner les pôles de compétitivité scientifique (recherche).

Pour une réflexion plus approfondie sur les intellectuels critiques, on me permettra de renvoyer à un long article paru dans la rubrique « Recherche » le 20 janvier dernier – et dont paraîtra une nouvelle version début 2007.

Interdit de controverses

Dans le dernier numéro de la revue Conflits actuels (n°17 : « Controverses »), déjà présenté [ici], Frédéric Guillaud pose cette question salutaire : « Y a-t-il une vie intellectuelle en France ? », et Pierre Jourde cette constatation : « La controverse littéraire introuvable ».

À la question « Que font les intellectuels ? », Frédéric Guillaud répond : de l’agitation pour les animateurs de la vie intellectuelle, « Ã  savoir les journalistes, experts médiatiques, économistes, sociologues, psychologues, politologues, littérateurs, acteurs engagés, chanteurs militants et autres grandes consciences » (p.7); visiblement rien pour les autres, vu le « caractère quasiment underground de la vraie vie intellectuelle en France ».
Aux premiers, donc, il reproche un moralisme irréaliste qui a engendré « ces deux monstres de la pensée que sont les « idées généreuses » et les « arguments réactionnaires » » (p.8). Autrement dit, une « parole idéologique » dont il montre les ravages en examinant intelligemment plusieurs « sujets de non-pensée », et qu’il explique ainsi : au rationalisme universaliste s’est substitué un « subjectivisme humanitaire anti-politique », idéologie qui, bien que ne provoquant pas mort d’hommes, s’avère néanmoins pernicieuse, dans la mesure où c’est l’homo sapiens sapiens qu’elle remet en question par son anti-intellectualisme et sa disqualification des choses de l’esprit au nom de la liberté et de l’égalité. Aussi, pour l’auteur, n’y a-t-il plus de véritable débat intellectuel, les discussions étant contaminées par cette nouvelle bien-pensance anti-élitiste, « le relativisme hypermoderne », et par les partis pris claniques qui remplacent le dialogue par des réactions irrationnelles.

Pierre Jourde, quant à lui, pose d’emblée cette question : « La libre critique est-elle possible dans le champ littéraire français contemporain ? » (p. 76).
Pour être empirique, son analyse sociologique n’en est pas moins pertinente. S’appuyant sur son expérience et les « quatre figures d’intimidation culturelle qui, d’après Jean-Philippe Domecq dans Le Pari littéraire (éditions Esprit, 1994), sévissent dans les champs picturaux et littéraires » (« l’argument psycho-social de l’envie et du ressentiment, l’argument tactique du complot, l’argument politique du « fascisme », et enfin le refus de discuter sur le texte même de la critique pour ne considérer que d’hypothétiques intentions »), le romancier et polémiste passe en revue les mécanismes de censure qui tendent à imposer à tous le consensus, et aux esprits forts le silence : la « censure journalistique » – dont il a été victime avec La littérature sans estomac (L’Esprit des péninsules, 2002), qui protège les intérêts des médias et des maisons d’édition, mais aussi l’occupation du terrain par de pseudo-débats autour de la violation de la vie privée, du racisme ou de la pédophilie, et surtout l’annexion de l’imagerie moderniste par le Marché, qui fait passer « l’exhibitionnisme littéraire contemporain, l’industrialisation de la confidence intime, pour un acte d’insoumission » (p. 82), et ce différencialisme individualiste qui finit par préférer le témoignage au jugement par respect aveugle de la soi-disant singularité. Et, ajoute le critique, « comme toute idéologie, celle-ci convainc ceux qui en sont les porteurs qu’ils n’obéissent pas aux intérêts objectifs du système, mais à des motivations honorables et idéalistes »…

Débat

Parce que, contrairement à ce que laisse entendre Arnaud Hurel dans l’éditorial de Conflits actuels, Libr-critique ne pense pas que l’activité sur internet soit « un exercice essentiellement solitaire de la communication », nous invitons tous nos weblecteurs, suite à leur lecture de « L’intellectuel critique« , à entrer dans le débat, et à participer à cette critique nécessaire.

9 novembre 2006

[chronique] Ce qu’on dit au poète en propos de fleurs de Fabrice Bothereau

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , , , — rédaction @ 6:32

Le texte de J.C Pinson dévolu à l’éloge de P. Beck [NDLR : paru dans Le monde du 3 novembre 2006] pose au moins un ou deux problèmes. Ces problèmes ne concernent pas la qualité de l’œuvre (déjà) de Beck. Beck est un poète, personne n’en disconvient. S’il est un poète, pourquoi vouloir l’éloigner de ceux qui font office de poésie (sonore, actée, performée…), et le rapprocher de ce que n’est pas le poète ; un philosophe ? Les poètes sont fort peu lus. Même les plus connus ont des chiffres de vente totalement dérisoires (qu’importe). Aussi ne risque-t-on pas, à dire qu’un poète est philosophe, d’éloigner le lecteur ? Si le poète est philosophe, de quelle philosophie est-il le philosophe ? Autrement dit, où est la philosophie de Beck ? Cette question est absurde ; puisqu’il n’y a pas, à ce jour, de philosophie de Beck. Tandis que nous avons la poésie de Beck. N’est-ce pas suffisant ? Pourquoi vouloir toujours ramener le poète à un philosophe ? Ce qu’il n’est pas, et qu’il ne peut pas être. Et pourquoi donc ? Parce que, tout bêtement, ce n’est pas la même chose. Comme dirait Badiou, ce sont deux « procédures de vérité » distinctes. Il n’est pas possible de rabattre l’une sur l’autre.

On nous fait croire, spécialement en France, et depuis des décennies, que c’est possible, puisque le poète peut être interprété par le philosophe, quand le philosophe se met lui aussi à poétiser. L’exemple le plus illustre, celui qui fait trembler des générations d’étudiants et de thuriféraires, est évidemment Heidegger. Mais il serait temps d’arrêter le massacre ; tant de la philosophie, que de la poésie. On continue de rendre un très mauvais service à la philosophie et à la poésie tant que l’on mélange allègrement les disciplines, et, dirions-nous, les ascèses. L’ascèse du poète n’est pas du tout la même que celle du philosophe. La construction non plus. Il n’y a pas de concept chez un poète ; tandis qu’il y en a chez le philosophe. Il y a tant de différences qu’il est même inconcevable de vouloir les mêler, au point de les confondre. Ce mauvais service est un service funèbre. Nietzsche lui-même, lui le philosophe si métaphorique, avait bien distingué deux sortes de discours, le discours métaphorique, et le discours rationnel. N’est-ce pas clair ? Il n’y a pas de métaphore chez un philosophe. La métaphore, c’est le concept du poète. Ce n’est pas la même chose. On sent bien chez Pinson cette homogénéité du poétique et du philosophique ; ils se compénètrent. Cette compénétration étant — avec la musique — le but suprême que doit se fixer la poésie. Mais pas du tout.
Que l’on lise autre chose que Heidegger dans ce pays, et que l’on redécouvre enfin ce qu’est la philosophie. On arrêtera de mélanger deux disciplines très vitales, mais distinctes. Bien sûr, il n’y a pas que Heidegger, il y a aussi Derrida, mais aussi Deleuze ; des auteurs qui ont allègrement claironné pendant des années ce qu’il en était de la littérature, de l’écriture, de la poésie. Avec toujours cet air mystagogue de celui qui sait, parce qu’il a beaucoup pensé. La pensée ! L’affaire du poète. Il faut que le poète pense. Là encore, lignage heideggerien. La pensée ; employé dans le registre heideggerien, est un mot-ascenseur, comme dirait Ian Hacking. Un mot qui, sitôt énoncé, n’attend plus que l’encens et le recueillement solennel. Qui pense ? Qu’appelle-t-on penser ? Cette stupide question rendue si vénérable par cet idiot de souabe qui se prenait pour un oracle.
Le poète pense. Qu’on se le dise. Philippe Beck pense ! Qu’on se le tienne pour dit. Et ne venez pas vous y frotter ! Tout cela est assez grotesque. Evidemment que Beck pense. Si nous le lisons, c’est parce que ça pense. Mais comment ça pense, ici, n’est pas l’affaire d’une philosophie ; mais d’une poésie. Comment décrire la pensée de la poésie ? Affaire d’écriture. Il faut se débrouiller avec ça ; avec la pensée asymbolique que le poète nous donne à penser avec des symboles. Pensée asymbolique, parce que non-objectivable. On ne peut pas objectiver la poésie ; c’est ce qui fait sa force, sa résistance, et sa particularité spécifique (la poésie en tant qu’espèce technique de l’appareil moteur humain). L’inobjectivable, c’est la métaphore. A l’inverse, le discours du philosophe est objectivable ; il sert justement à ça.
Arrêtez de dire que le poète est philosophe. Le dire, c’est une monstruosité. De la même manière qu’un philosophe poète serait une monstruosité. Nous en connaissons au moins un (qui plus est mauvais philosophe et mauvais poète) ; et c’est bien assez.
Enfin, on nous permettra de nous étonner de l’exclusion, par Pinson, de la poésie sonore, performative, etc. Apparemment, là n’est pas la vraie poésie. Mais alors Jaufré Rudel, Guillaume d’Aquitaine, Guillaume de Machaut ? Ce ne sont pas des poètes ? Ils chantaient leurs poèmes. Le canso était plus important que l’écrit. Mais alors Homère ? Pas un poète ? Mais alors Tristan Tzara, qui déclamait au Cavalier Bleu ? Il est dommage qu’un poète écarte d’entrée de jeu ce qui fait pourtant partie intégrante de la poésie ; son chant, sa diction, son élocution, sa sonorité. Comme s’il fallait encore ramener ça du côté du théologique ; l’Ecriture. Le poème s’écrit, c’est là qu’il est le plus poème. N’est-ce pas que cette vision de la poésie est quelque peu étriquée ? Mallarmé donnait-il à lire ses poèmes à ses fameux Mardis ? Non. Il les disait. Mallarmé avait une idée très négative de l’écriture, de l’écriture en tant que matérielle — de l’encre sur du papier —, c’est pourquoi il est si articulé et sonore — le Coup de dé étant une tentative justement inouïe pour tenter de remédier à l’inesthétique journalisme de la mise en page. Mallarmé, pas un poète ?

6 août 2006

[chronique] Festival de Lodève par Philippe Boisnard

De retour du Festival de Lodève. Semaine passionnante, animée, faite de découvertes et de redécouvertes avec plaisir. Le Festival de Lodève, cette année voyait se côtoyer deux sortes de lectures : tout d’abord ce que nous pourrions appeler le in, à l’instar de festival comme Avignon, avec les lectures officielles qui accueillaient outre les poètes lyriques français et de la Méditerranée, Edith Azam, Julien Blaine, Philippe Boisnard, Jacqueline Cahen, Claude Chambard, Henri Deluy, Patrick Dubost, Jérôme Game, Joël Hubaut, Vannina Maestri, Jacques Sivan, Pierre Tilman. Ensuite un off, qui avait lieu tous les soirs dans la galerie l’Art en cours de Sophia Burns et Karim Blanc [tous les deux extrêmement sympathiques et dynamiques], off dont la programmation était faite par Franck Doyen : se sont succédés aussi bien des auteurs du in, que Sébastien Lespinasse [invité l’an passé au festival], Christian Malaurie, Marie Delvigne, Claude Favre, Claude Yvroud, Rachelle Defay-Liautard, Franck Doyen, Sylvie Nève ou Hortense Gauthier, pour ne citer qu’eux.

Pour le in : la grande découverte que j’ai faite : Edith Azam. Poète fragile, aux textes qui — bien qu’ils soient parfois sont un peu travaillés de métaphores qui pourraient être évitées car elles font baisser la tension des textes — dégagent une énergie psychotique terrible pour les nerfs et l’intellect. Ses lectures, comme cela sera possible de le voir sur le videopodcast, sont très rythmées, ses poèmes touchent souvent au rapport que nous avons à l’autre, à l’amour, au sentiment, tout en renouvelant la manière dont on en témoigne. C’est avec joie que nous avons suivi chacune de ses interventions. L’autre découverte, c’est celle de Pierre Tilman : certes je connaissais déjà son Tout comme unique, magnifique livre publié à Voixéditions, et nous nous étions rencontrés il y a de cela quelques années au CNEAI, mais jamais je n’avais entendu ses textes, sa poésie du quotidien : sorte de petits aphorismes, de petits dictons, de remarques anecdotiques qui tout à la fois peuvent faire rire ou bien amuser mais qui par leurs traits retournent les représentations, décollent les détails de la réalité. Ceux que j’ai retrouvés : Julien Blaine et Joël Hubaut, étaient très en forme. Même si pour Joël Hubaut, les moyens techniques étaient peu adaptés (trop de scènes avec seulement du son en mono), ses lectures dynamiques, critiques, éructées, ont été de véritables moments de plaisir et de trépidations. Julien Blaine quant à lui, omni-présent, tout à la fois présentateur, animateur, et déclamateur, nous a gratifié lors de la soirée Déclar-action qu’il a organisée, d’une magnifique lecture de La langue ! Encore un grand merci à lui pour cette programmation et son énergie si essentielle actuellement en France pour les poésies dîtes expérimentales ou modernes. À noter aussi que dans ce in, j’ai pris beaucoup de plaisir à revoir Patrick Dubost et sa lecture de l’Archéologue, Antoine Simon que je n’ai pu entendre que lors de la soirée de clôture et Claude Chambard dont j’aurais beaucoup aimé entendre une lecture de La vie de famille (ed. Le bleu du ciel).

Pour le off : Il y aurait beaucoup à dire. Tout d’abord merci à Franck Doyen et à la revue 22 MdP, car sans lui aucune soirée n’aurait eu cette dynamique et cette stature. En effet, les lectures officielles s’arrêtaient exception faite de la soirée Déclar-action et de la soirée de clôture, à 21 H. C’est pourquoi tous les soirs vers 21H30, commençaient les lectures off, consacrées exclusivement aux poésies contemporaines, quoi que… Car, s’il y avait de de très bonnes lectures, telles celles de Sébastien Lespinasse, de Christian Malaurie et Marie Delvigne, de Claude Favre ou de Claude Yvroud, pour ne citer qu’eux, il y en a eu aussi de très décevantes, mixtes pour certaines entre textes pompeux et pompant et théâtre mal assumé. Ce off en fait, s’est construit comme une revue live, qui aurait eu un numéro tous les soirs, avec certains lecteurs intervenant tous les jours (comme Rachel Defay-Liautard ou Claude Yvroud) et d’autres ne venant qu’une fois, telle Sylvie Nève. Le regret : aucun enregistrement n’a été fait : c’est en ce sens qu’il est fort dommage d’avoir manqué la lecture de Lespinasse : à l’orée des bois, que l’on peut retrouver dans une version très différente dans son CD. Ces soirées ont permis aussi bien de découvrir des lectures assurées et maîtrisées que le surgissement de nouvelles voix, parfois fragiles, ne parvenant que très difficilement à se faire entendre. Si le festival se poursuit l’an prochain, il est à espérer que ces lectures se reproduisent.

15 juin 2006

[chronique] À propos de la lettre ouverte de P. Beurard-Valdoye à JM. Maulpoix par P. Boisnard

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 4:03

Nous pouvons lire sur sitaudis une lettre ouverte de Patrick Beurard-Valdoye à Jean-Michel Maulpoix, à propos de son troisième tome de « Modernités XIXème-XXème siècle » paru aux éditions PUF. Patrick Beurard-Valdoye souligne, suivant en cela Jean-Pierre Bobillot qui a été le premier dans Action Poétique a mettre en lumière ce que dit Maulpoix, que le directeur de la Maison des Écrivains écrit que la lignée des « diversités formelles », qui a engendrée la poésie sonore « ne semble pas d’ailleurs jamais donné lieu à des oeuvres de premier ordre ».

Etrange jugement ? Au sens où la poésie sonore, si elle n’est certes pas spécifiquement connue du grand public, au même titre que bon nombre de poètes du XXème siècle appartenant selon cette logique de classification à la poésie traditionnelle (non formelle = lyrique donc, se nourrissant du sentiment et non du formalisme), a su définir des horizons de recherche qui débordent largement son petit cercle et qui a maintenant une visibilité large, traversant aussi bien le milieu de la poésie que la musique expérimentale ou bien même des arts plastiques (faut-il rappeler aussi que Bernard Heidsieck a eu un prix au festival de musique électroacoustique de Bourges, et qu’il vient d’être invité entre autres à l’exposition Villepin La Force de l’art). Etrange jugement, que dénonce parfaitement Patrick Beurard-Valdoye, mais qui repose sur une logique qui est pourtant simple, et que la poésie contemporaine peut elle-même transporter : la méconnaissance et la désaffection en tant que critère de vérité au niveau de l’énoncé qui se prétend objectif.

En effet, ce que cache beaucoup de discours universitaires et critiques (et le nôtre y compris si nous n’y prenons pas garde) c’est qu’il repose sur des fondations affectives qui se sont déterminées à partir des impacts esthétiques et cognitifs permis par la donation poétique (qu’elle soit lyrique, moderne ou post-moderne). Le jugement s’il est bien évidemment lié à ce ressenti affectif, il est aussi constitué par des conditions affectuelles qui structurent la réception (conditions qui sont à la fois propres au sujet et qui sont conditionnées aussi par le milieu social et ses institutions symboliques plus ou moins définies et imaginaires).
Il n’y a pas en ce sens de jugement qui porte en soi d’objectivité dès lors que l’on tente de classifier ou hiérarchiser comme le fait Maulpoix ou tant de critiques qui utilisent les superlatifs (ce sont des jugements réfléchissants qui élaborent la réflexivité sur le goût, qui se constituent anté-prédicativement en tant que sentiment qui dépend d’une situation affective). La seule objectivité possible tient à la mise en évidence (comme le fit Alain Frontier avec son livre La poésie) des mécanismes linguistiques qui régissent une poésie, ou bien des conditions sociogénétiques (recherche initiée en France par Fabrice Thumerel). L’objectivité est oeuvre de mécaniciens, de structures, et non de jugements affectifs, de classements, de hiérarchisations, de taxinomies tendant à donner de mauvais points ou de bons points.

Ici, il est nécessaire de le souligner, cet impensé du jugement est à l’oeuvre dans de nombreux énoncés et de nombreuses déclarations. Et ce qu’il faut prendre en vue ce sont les fondations des conditions affectives du jugement : si ainsi pour Maulpoix cela tient tout à la fois à son travail poétique (qui est loin d’appartenir à la modernité ou aux avant-gardes) et à son statut institutionnel, pour un programmateur cela dépendra par exemple de la reconnaissance institutionnelle de ses choix, des modes éditoriales ou de programmation (cf. analogiquement ce que met en lumière Yves Michaud dans La crise de l’art contemporain), et parfois en effet de son propre ressenti (mais il n’y a qu’à voir la banalité de la plupart des programmations institutionnelles pour comprendre que les programmateurs s’arrêtent surtout sur ce qu’il faut (quelle est la légitimité de ce falloir) programmer, et non pas sur ce qqu’il serait possible de programmer). C’est pour cela, par conséquent, que le milieu de la critique comme des lectures obéit à des modes, à la duplication de modes qui ne correspondent souvent qu’à des conditions extérieures à la poésie elle-même. Consécutivement c’est en ce sens que l’on peut voir des auteurs, assez moyens textuellement, occuper stratégiquement un grand nombre de lectures (je devine que vous attendez des noms : vous n’avez qu’à regarder les programmes de lecture de cette année).

Dès lors ce que dénonce Patrick Beurard-Valdoye, si cela vaut pour Maulpoix de sorte que cela implique la question de sa légitimité à être président de la Maison des Ecrivains, cela nous concerne tous quant aux fondations de nos jugements, quant à ce que nous favorisons comme pratique de la poésie, ce que nous occultons, ce que nous jouons comme rôle, lorsque nous construisons nos jugements.

2 juin 2006

[chronique] La République Mondiale des Lettres par Philippe Boisnard et Hortense Gauthier

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , — rédaction @ 11:10

La RML, ambition ou prétention !

[mise à jour : Cet article a été écrit suite à la proposition faite à PHilippe Boisnard d’écrire sur le site de la RLM. Au vue de la réaction de Samuel Lequette à notre article, nous comprenons de moins en moins où il veut en venir avec sa notion de Droopy. Cela devient de plus en plus doublement paradoxal]

Nous venons de découvrir le site de la RLM de Samuel Lequette et Delphine Le Vergos. D’emblée ce site affiche son ambition démesurée — tout à la fois (nous l’espérons) ironique sans pourtant se détacher d’un certain sérieux — : « Ãªtre un territoire de création et l’observatoire d’un monde fictionnel et artificieux : la grande fabrique de l’universel littéraire« .
Il y aurait immédiatement de quoi rire à analyser cette déclaration, classique dans son genre, tellement elle a imprégné les créations de revues aussi bien classiques que d’avant-gardes. En effet comme nous le rappelle Fernand Divoire dans Introduction à l’étude de la stratégie littéraire écrit en 1912, pour commencer et faire parler de soi, rien ne vaut l’emphase universaliste et de l’autre la polémique et l’attaque afin de se faire 1/ des ennemis ; 2/ des amis. Et comme Jean-Michel Espitallier le dit si bien, les amis des amis de mes ennemis sont mes ennemis. Et ceci vaut réciproquement et dans tous le sens.
Commençons par son éditorial, disparu semble-t-il de sa page d’accueil, mais conservé sur Poézibao : les deux protagonistes de cette RLM déclarent que chez eux, il s’agit bien d’une République et que l’on y trouve « des citoyens visibles et invisibles, des révoltés et des révolutionnaires, des excentriques et des excentrés, des hommes traduits et des voleurs de feu », etc… Oui République quand tu nous tiens tu ne nous lâches pas…. On se croirait bien en première République, à l’heure où ce qui ressort du politique et des enjeux littéraires tient davantage des contradictions de la démocratie que de l’emprunte d’une posture d’Etat. Non, la littérature n’est pas républicaine, comme nous l’avons déjà mentionné à l’instar de Derrida, il semblerait plus qu’à travers elle se perpétue la question de la démocratie.
C’est ainsi qu’ouvrant la guillotine, dans son article de L’effet Droopy en poésie contemporaine française, ils distribuent gifles et sentences, guillotinent des auteurs sans noms, crachent et vilipendent des sites sans adresses et se lamentent d’un milieu littéraire dont semblerait-il ils seraient ravi de faire partie ou bien encore d’en détenir le critère de vérité.
Ce qui apparaît là n’est pas le moindre des paradoxes : ils critiquent le côté rapide des textes, des analyses, pour eux-mêmes se réfugier dans des notules peu développées et surtout des références (que l’on perçoit dans leur lien…. tiens nous y sommes nous aussi…) qui en feront sourire plus d’un : Sitaudis, animé par Pierre Lepillouer (que nous saluons à l’occasion) serait l’une « des meilleures revues en France depuis TXT « (pour le monde, à n’en pas douter, il faudra attendre la RML)… Soit les auteurs ne connaissent pas TXT, soit ils n’ont jamais lu Sitaudis… Voire peut-être qu’ils méconnaissent les deux. dans tous les cas, connaissent-ils derrière leur présomption et leur superlatif, le champ des revues contemporaines françaises pour ne citer que celles-ci : Action Poétique, Doc(K)s, Tarte à la crème, Java, Fusées, Tija, Ralentir travaux, Quaderno, la RLG, etc…
S’ils dénoncent le copinage et le phénomène de réseaux, ils souscrivent eux-mêmes à cette loi en publiant des auteurs très visibles et « influents » : qu’ils encensent de plus dans leurs écrits.
Car voici la loi de cette République et le prétexte de la guillotine : en soutenant une certaine forme d’élitisme, ils développent un mépris des tentatives joyeuses et sans prétentions qu’il peut y avoir en poésie sur le net, et ils se posent au-dessus de ceux qu’ils décrivent comme étant « des bacs à sable pour apprentis poètes« . Qui sont ces apprentis ? Quels sont ces bacs à sable ? S’ils parlent de blogs reliés à la poésie contemporaine, faut-il comprendre qu’ils stigmatisent les expériences parfois fructueuses, parfois agaçantes et maladroites de Charles Pennequin (Poésie pour le nuls), de Sylvain Courtoux et Jérôme Bertin (Action Writing) de Joachim Montessuis (Compost 23) etc… qui sont tous absents de leurs liens web, même s’ils publient les textes de ces auteurs.
C’est une stratégie bien connue pour entrer dans le milieu littéraire (entrisme qu’ils dénoncent mais semblent pratiquer), que de frapper sur une joue et de caresser l’autre.

12 mars 2006

[chronique] Autour de l’ego des poètes par Philippe Boisnard

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , — Philippe Boisnard @ 7:59

La question néo-libérale en poésie n’est ni nouvelle, ni essentielle. Cependant elle peut être conjoncturelle et apparaître par moment plus visible qu’à d’autres. C’est pourquoi, après avoir mis en évidence une logique néo-libérale sur sitaudis, il y a environ un an, j’y reviens, non plus par un texte de création, mais quelques remarques, tout à la fois ironiques et critiques. Car l’ego des poètes, dans le champ contemporain, semble revenir en force — à la fois d’un point de vue critique et symptomatique — à travers quelques postures, plus ou moins finement méditées.
Ainsi pour débuter, nous pourrions regarder la conjonction entre d’un côté le narcissoshow de Laure Limongi et le site-blog qu’elle a semble-t-il lancé sous le nom ambition. D’un côté un site qui promeut une image, où l’on trouve des photographies de la belle écrivain (ne soyons pas dupe, elle a travaillé elle-même littérairement sur la question des postures des écrivains et sur les photographies qui les représentent). De l’autre un site qui reprend le célèbre titre de l’émission de Bernard Tapi dans les années 80, et qui était dédiée à la libre-entreprise, à la réussite manageriale des golden-boys made in France. On me dira, mais cette posture est à comprendre au 2nd degré, elle est typique du post-modernisme, comme a tenté de le définir entre autres dernièrement Jean-Michel Espitallier dans Caisse à outils : « L’heure est à la mise à distance, au sentiment de l’absurde, à la dérision. Ce grand bouleversement, cet effondrement de la confiance en l’art comme humanisme inaugure ce qu’il est convenu d’appeler l’ère postmoderne« . Certes, mais ce serait en rester au constat superficiel, ne pas voir ce qui peut s’y cacher aussi. De plus comme j’y reviendrai ailleurs, il est possible de mettre en critique la logique parodique de la post-modernité, à partir d’une autre réflexion sur celle-ci. Le 2nd degré, s’il est bien présent, n’en est pas moins repris dialectiquement par la volonté d’une logique de visibilité, et dès lors une stratégie de l’image. Car sur le narcissoshow, nul humour ou détournement, nul recul par rapport à soi, mais bien un site qui se positionne autour de l’ego.
Cet art parodique de l’ego nous le retrouvons, et ceci dans une mis en scène bien plus élaborée, avec la dernière entreprise de Stéphane Bérard et son site dédié au coming-in. Bien pensé, ce nouveau site est une mise en perspective par l’humour d’une certaine logique d’entrisme.
Mais derrière ces parodies, parfois il est possible de voir d’autres entreprises d’ego qui par leur maladresse ne peuvent que déconcerter : je pense ici par exemple à la dernière affiche du Triangle présentant son programme du Printemps des poètes à partir de Jérôme Game : une affiche censée représentée un rhizome, à une exception, c’est qu’au centre de ce rizhome, il y a le nom de Jérôme Game. On se souvient déjà de la polémique qui était surgie lors du dossier du Magazine Littéraire en 2001, quand parlant de poésies, il s’était auto-cité, se prenant lui-même pour exemple. Ici, sur cette affiche, apparaît son nom comme pôle structurant une arborescence (ce qui est contradictoire avec Deleuze et Guattari). Maladresse esthétique ? Inflation du rapport à soi ? je laisse les lecteurs de poésie juger par eux-mêmes.

24 octobre 2005

[chronique] Le tunnel de Jean-Luc Moulène

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 12:41

Lorsqu’il écrit sur les graffitis, Gilbert Lascault (1) met en évidence une double intentionnalité, car si la présence du graffiti pose la question d’une écriture toujours déjà anonymée, ou bien signée furtivement, avec le graffiti montré, dévoilé, est supposé aussi le geste de capture de la photographie, à savoir d’un regard qui se serait penché en direction de cette écriture abandonnée aux yeux de tous. « Le photographe oblige à voir ce qui n’était caché pour personne, mais que tout le monde oubliait ». Le graffiti s’il pose la question de son intention, met en évidence aussi la question de son support.

Alors qu’Al Dante nous a habitué à publier d’une manière générale de la littérature ou de la poésie (2), questionnant la définition des genres, montrant les porosités entre les arts plastiques, le politique, ou le sociologique, est publié avec Le Tunnel, d’après les photographies de Jean-Luc Moulène, un livre qui questionne autrement l’écriture. Ce qui est mis en question par le graffiti tient surtout à son support d’apparition et à l’intentionnalité qui est motrice dans ces griffures de mur, dans ces murmures qui s’agriffent aux surfaces urbaines [faire oeuvre anonymement sur la surface sans nom de l’urbanité]. Le mur, n’est pas n’importe quel support, il est à la fois le visible, la surface qui opère les répartitions géographiques en zone urbaine, et par sa visibilité, son opacité, il est signe d’invisibilité, l’indice d’un domus potentiel où se nouent les secrets, les drames à chaque fois singulier d’individus inconnus. Par delà le mur, seule l’imagination est un recours pour le regard. Le mur est tout à la fois lieu de passage et fermeture, direction obligée, notamment et surtout quand il s’agit d’un tunnel.[trouée dans la ville, dans laquelle on disparaît du regard] Le graffiti pour sa part est ce passage de l’intériorité voilée des pensées, de ce qui se joue toujours dans des espaces intimes, et qui là, déborde la logique de l’espace privé/publique, pour venir s’incarner aux yeux de tous, dans le jet soudain, souvent irréfléchi, plutôt pulsionnel, d’une écriture. Tel que le dit encore Gilbert Lascault, « l’inconscient de la cité se dissimule (sans le vouloir) en se livrant à tous les regards ». Le graffiti en ce sens a une parenté avec la carte postale, même si sa diffusion touche moins de personnes. La carte postale est une écriture qui se destinant pourtant peut être vue par tous, le facteur en premier, sans que pour autant ce qui est écrit puisse être compris. Toutefois, se dessine une limite à cette parenté, si en effet le graffiti vise certains destinataires, reste que ce n’est que potentiellement, selon la croyance, l’illusion, ou le savoir de la possible intersection du regard visé et de ces mots griffonnés plus ou moins vite. La carte postale, au contraire, s’adresse explicitement à autrui, le destinataire est pensé comme celui qui a les clés symboliques de la compréhension de ce qui est écrit. Cette différence implique une deuxième remarque, qui par rapport aux photographies de Moulène trouve toute sa consistance : alors qu’il y a bien un destinataire potentiel, se crée un dédoublement de la destination, tout le monde pouvant percevoir. Le destinateur le sait, et peut tramer une stratégie de l’adresse dans cette double dimension du destinataire. Montrer à l’autre que l’on dit un secret, qu’on l’évente. Il sait que s’adressant virtuellement à quelqu’un, ce qu’il écrit sera surtout lu par d’autres. Ce qui implique alors une sorte d’ambiguïté dans de nombreux graffitis : tout à la fois pour quelques-uns et pour tous, leurs formules lient souvent deux dimensions d’adresse, entre slogan et parole directe, entre mots d’ordre et compréhension intime. C’est ce qu’ont remarqué Aude Vincent et Fabrice Hervieu dans leur livre Pupitres de la nation, livre présentant les graffitis laissés sur les tables. Alors qu’est-ce qui se cache dans le fourmillement des graffitis ? Qu’est-ce qui pourrait être interrogé par ce livre de Moulène ? Face à un mur graffité, des questions se posent : est-ce que les graffitis ne renvoient qu’à une suite sans cohérence d’écritures diverses, déversées à même ces aplats ? Ou bien, se pourrait-il, qu’en contre-bande de l’apparent décousu des différents graffitis, une narrativité puisse se tisser ? Et si tel était le cas, en quel sens pourrait-on s’en saisir ? la mettre en question ?

Jean-Luc Moulène, réunissant sous le titre Le tunnel, des graffitis marqués par une seule main ou plusieurs, paraît poser cette question (3). Ses photographies, tel que cela est précisé en dernière page, ont été prises à quatre périodes différentes : « 1996, puis les 8 septembbre 1998, 31 mai 1999, 4 mai 2000 et 3 mars 2001 ». Tous ces graffitis témoignent d’une violence exacerbée à l’encontre, soit de l’humanité en général, soit des arabes, soit d’une femme en particulier : Solange Cavagna. Là, se dévoile certainement ce qui anime tout graffiti solitaire, l’impossibilité de tenir pour soi un dire, le dire qui déborde et déroge aux bruits retenus de la pensée, exigeant de se graver au vu et au su de tous, en quelque sorte dans le marbre de la cité. Le graffiti, s’il peut être le signe d’un inconscient sexuel qui se dit dans l’abandon de soi (par exemple dans les wc publiques) cependant il est aussi la marque d’une hargne, d’une violence en soi, d’une pulsion de mort. Il est comme la lettre d’un corbeau (un des graffitis s’adresse à un inspecteur et joue le jeu de la délation), mais non pas adressé personnellement, mais diffusé à une collectivité anonyme, à un sujet sans sujet, un regard qui la plupart du temps reste aveugle à ce qui a été écrit en direction de lui. Tel que Brassaï l’écrivait dans la revue Minotaure, en 1933, dans son article « Du mur des cavernes au mur des usines », le graffiti est le signe d’une angoisse profonde. Il n’a pas de genre, n’est ni poétique, ni anecdotique, car « s’élever à la poésie ou s’engouffrer dans la trivialité n’a plus de sens en cette région où les lois de la gravitation ne sont plus vigueur ». Le graffiti, face au ciel, n’est plus que le signe d’une lourdeur existentielle, impossible à réfréner dans le crâne, impossible à articuler autrement que dans cette déposition pour l’autre de la tumeur en soi. Le mur se présente donc comme le lieu d’un transfert, d’une inscription consciente de la pensée, de sa nécessité à sortir les mots de soi. A s’en débarrasser anonymement, comme un secret que l’on écrirait sur un papier que l’on jetterait, afin de l’oublier. Les photographies de Moulène, dans l’édition, ne sont pas datées, elles sont juxtaposées, sans autre précision qu’une retranscription de leur propos. Alors que l’ensemble apparaît décousu, cependant se trame inconsciemment une sorte de narration. Certes, celle-ci provient bien de la construction de l’enchaînement des photographies, et de notre parcours en tant que lecteur. Une histoire se tisse lentement, dans ce suivi de l’anonyme.

Ce jeu de construction est d’autant plus intéressant, que les pans de murs photographiés en détail, cependant laissent apparaître des parties d’autres plans photographiés. En réunissant les photographies en une seule surface, on peut reconstruire en partie le mur, même si restent des zones aveugles, ou bien encore peuvent être aperçus différents moments d’un même pan, mais avec des écritures distinctes. Un mur recouvert de graffitis quand nous l’observons est toujours une surface synchronique, où le temps semble avoir été synthétisé en un seul instant : celui de notre vue. Le procédé de juxtaposition qu’emploie Moulène permet de retrouver — mais sous le signe de la fiction photo-graphique — une diachronie de l’écriture, une temporalité de l’écriture. Et c’est là que se joue le drame de ces graffitis anonymes : l’amplification continue de la persécution et du désir de meurtre. Une première série semble tourner autour du racisme : « BUTÉ lES BIQUE / MERçI / EnculÉ / RacE OrDURE / Enculé Salo / NIQUÉ Race MERDE BIQUE », puis apparaît une polarisation sur une Solange Cavagna, comme une dénonciation, devant être lue par tous : « SOLANGE / CAVAGNA / LA / tRipLE / PUTAIN / LA / CRIMINELLE / LA / tueuse », et enfin cela s’achève dans un appel au meurtre généralisé de la race homme : « IL FAUt tué / Cette RACE / de chien / HOMME ». Chaque écriture est précipitée, à l’orthographe en décomposition, traduit une compulsion rapide : signe la nécessité d’une hargne et d’une violence ressentie dans le sujet. Par l’ordre composé, nous percevons une ascension de ce drame intérieur. Une sorte de chronologie de l’angoisse et de la paranoïa de l’anonyme se dessine, destin d’une écriture qui mène à une misanthropoie absolue.

Dès lors, ce livre de Moulène, certes n’appartient pas précisément au domaine de la littérature, mais il permet de se questionner sur la question de la narrativité et de sa construction. En nous donnant à voir seulement des gestes fragmentés (du fait de la discontinuité des dates), et en réimposant un ordre à cette captation, il nous immisce dans le schème d’une narration, d’une histoire, que nous-même nous reconstruisons. D’un coup, l’espace urbain, les murs, deviennent lieu d’écriture, pages où insiste une histoire qui nous est donnée, et que souvent nous ne voyons pas. La ville, loin de n’être que cette surface froide et illuminée par la seule logique commerciale selon la volonté d’un ordre sécuritaire, se redécouvre espace de marges pour l’écriture de soi, lieu où l’écriture à la fois personnelle et publique vient clamer aussi bien les appétits irréfrénables que les désespoirs les plus profonds.

(1) Dessines moi l’amour, Graffitis amoureux à travers le monde, photographies Dogançay, textes de Gilbert Lascault et Denys Riout, Paris, Syros-Alternatives, 1992.(2) Il faut cependant remarquer que s’intéressant aux documents, à leur source, à leur transmission et à leurs contenus, Al Dante ne s’est pas seulement contenté de la littérature (elle-même pensée comme document, ou dans une mise en forme documentaire), ainsi Al Dante a pu faire paraître L’album d’Auschwitz.

(3) Le titre est au singulier [Anonyme] et non pas au pluriel, comme s’il s’agissait d’une seule et unique personne. Une chose est certaine c’est que les différentes graphies témoignent de perturbations graphologiques liées à des troubles, même s’il est vrai que certaines lettres sont récurrentes quant à leur inscription, et marque une unité numérique du destinateur.

« Newer Posts

Powered by WordPress