Eric Chevillard, Dans la zone d’activité, création plastique du livre Fanette Mellier, Dissonances / Pôle Graphisme, Chaumont : fictions (des livres bizarres). 35 p. ISBN : 978-2-91407-950-1. Prix : 25 €. [site de Fanette Mellier]
[La présentation vidéo est faite par Laure Limongi, en introduction de l’entretien que nous allons mettre en ligne.]
4 décembre 2007
[Livre + vidéochronique] Dans la Zone d’activité d’Eric Chevillard et Fanette Mellier
18 novembre 2007
[Livre + chronique] Zone de combat, Hugues Jallon

Hugues Jallon, Zone de combat, éditions Verticales, 139 p.
ISBN : 978-2-07-078462-2 // Prix : 13 € 90.
[site des éditions] (more…)
13 novembre 2007
[Livre + chronique] Alain Jesssua, La Vie à l’envers
Alain Jessua, La Vie à l’envers, éditions Léo Scheer, (roman + DVD)
ISBN : 978-2-7561-0086-9 25 € [site des éditions Léo Scheer]
5 novembre 2007
[Livre + chronique] La nuit je suis Buffy Summers de Chloé Delaume
Chloé Delaume, La nuit je suis Buffy Summers, éditions è®e, 121 p.
ISBN : 978-2-915453-39-3 // Prix : 13 €.
[site des éditions è®e]
[4ème de couverture]
L’hôpital psychiatrique dans lequel vous séjournez est en proie à l’agitation. Vos voisins de cellule sont fébriles, le personnel soignant tendu; les rumeurs se répandent, les incidents se multiplient. Vous ne voyez pas le rapport entre le trafic d’organes orchestré par l’infirmière et la dénommée Buffy Summers aka la Tueuse, héroïne de série télévisée. Pourtant vous allez devoir enquêter, survivre, et peut-être même sauver le monde. Enfin si vous êtes prêt à jouer.
Après Corpus Simsi et Certainement pas, Chloé Delaume poursuit son exploration du jeu en littérature. S’inspirant des traditionnels livres dont vous êtes le héros, La nuit je suis Buffy Summers est un roman interactif où humour, fantastique et détournements littéraires proposent au lecteur de singulières pérégrinations en terre d’amnésie.
Chloé Delaume est née en 1973. La nuit je suis Buffy Summers, est son 13ème livre.
[Notes de lectures]
Tel que l’énonce la 4ème de couverture, Chloé Delaume par ce nouveau livre, poursuit une mise en question du jeu en litérature. Mais cette mise en question, comme je vais le montrer ne tient pas seulement à la simple référence aux principes ludiques, ou à l’implémentation de certaines formes, mais est le lieu de mise en relation de la littérature et de certains enjeux politiques et sociaux contemporains et ceci à travers de la multiplication d’horizons référentiels. La nuit je suis Buffy Summers est ainsi non pas seulement une reprise du livre dont on est le héros, mais un ensemble stratifié de mises en jeu qui ouvre des niveaux d’analyses distincts.
Implémentation de formes et stratégies d’impact :
Les livres dont on est le héros ont un fonctionnement particulier que l’on retrouve, aussi entre autre dans les jeux vidéos, mais qui d’une certaine façon était déjà présent dans la littérature policière à suspens qui est aparue avec la fin du XIXème siècle, même si le lecteur est simplement passif face à une linéarité vis-à-vis de laquelle il ne peut inter-agir. Ce fonctionnement est celui d’un schéma narratif classique, mais qui va être incarné par le lecteur : 1/ tout commence par un commencement problématique (mise en en situation, contextualisation), 2/ ensuite le récit se compose en moments qui sont les étapes de résolution du problème initial (ces étapes elles-mêmes peuvent être réfléchies en des séquences spécifiques qui permettent des rebondissements, tel que l’analyse dans son schéma narratif Jean-Michel Adam), 3/ Il y a une résolution qui vient achever le récit. Mais dans le cas de schémas non-liénaires, la résolution peut être multiple, peut aussi intervenir à des moments du schéma général différent. Par exemple ici avec le livre de Chloé Delaume, on peut mourir d’emblée.
Cette logique d’enchaînement narratif, par séquences, par situations, dont il faut résoudre les énigmes ou bien les difficultés implique une forme d’attention exacerbée de la part du joueur. Ce qui fait la force des jeux par étapes, c’est que chaque étape se donne comme une situation d’enjeu pour la conscience. Celle-ci est prise par la circonstance, car elle cherche à passer à l’étape suivante. Le livre de Chloé Delaume joue de ce ressort.
Toutefois, ce jeu elle l’interroge : comment se construit le sujet qui joue à travers cette mise en jeu par étape ? Dans le didacticiel, elle donne des pistes de lecture : nous ne sommes pas dans une auto-fiction, mais une forme "d’auto-fiction collective". Ce qui se joue, plus que d’être dans un hopital psychiatrique, c’est bien une forme d’inter-action avec le magma collectif du monde qui nous entoure, de la réalité dans laquelle nous sommes en tant que sujet se prêtant à un jeu. C’est pour cela qu’elle explicite le fait que ce jeu, ce n’est pas tant avec sérieux qu’il faut y jouer que dans une forme consciente de ce qu’il est possible de voir dans le jeu : "l’image du jeu est sans doute la moins mauvaise pour évoquer les choses sociales".
Un décor psychique : le labyrinthe référentiel :
Dans le didacticiel, Chloé Delaume explique que nous faisons face à une forme labyrinthique. Cela pourrait paraître surprenant, tant l’aventure est mince, peu densifiée, par rapport à nombre de livres dont on est le héros. En quoi alors s’agirait-il d’un labyrinthe ? Celui-ci n’est pas constitué de l’aventure, en tant que narration des actions que le narrateur a accaomplir, mais ce labyrinthe est construit sur les références. En effet, la véritable aventure du narrateur, n’est pas dans cet hôpital, mais dans les multiples références qui ponctuent, emplissent. Quel est le sens de ces références ?
On pourrait les classer en trois types : celles qui renvoient à des oeuvres de fictions, celles qui renvoient à la réalité, notamment politiques et celles liées à des théories philosophiques ou psychiatrique. Trois types de liaisons référentielles donc. [1] Les premières concernent les fictions : la série des nombres qui sont la clé de Lost, la femme à la bûche de Eraserhead Brazilt
de David Lynch (part. 15), Soleil vert de Richard Fleisher (part. 29), Buffy Summers elle-même, dont on peut retrouver une lettre cachée dans un plancher part. 13) ce qui renvoie à la série Heroes, mais aussi en définitive, de Terry Gillian (part.59). [2] Au niveau des références à la réalité : ce qui domine est une critique de la société de la spectacularisation, au sens où la réalité politique est elle-même pensée dans cette fiction, sur le même plan que la fiction. Les références choisies ne le sont pas au hasard : que cela soit l’élection de Schwarzenegger en tant que gouverneur de la Californie, ou bien que cela soit le discours de Sarkozy sur la délinquance sexuelle liée à un problème génétiquen"J’inclineras pour ma part à penser que l’on naît pédophile et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie […] Les circonstances ne font pas tout, la part de l’inné est immense" ou encore ce qu’elle avait déjà mis en perspective dans J’habite la télévision : la déclaration de Patrick Le lay sur la part de cerveau disponibleOn retrouve cette mention à plusieurs reprises dans l’aventure, notamment dans un épique combat, plein d’humour (part.45) où nous devons parer les trois combos des Néantisseurs
Combo 1 : BHL – sa femme – sa revue.
Combo 2 : le point de regard d’un candidat de la Star Académy – le temps de cerveau disponible d’un électeur de la star académy – l’avènement du groupe endemol à l’échelle planétaire.
combo 3 : le ressenti d’un corps féminin exposé à un écran publicitaire de six minutes trente secondes en période pré-estivale, attendu que ce dernier s’achève sur un spot consacré à des protèges-slips fraîcheur. La troisième dimension, permet de ressaisir dans une sorte de dialectique les deux premières en les posant dans une dimension problématique. Cette dimension référentielle est textuelle. Le stratagème de Chloé Delaume est d’amener le personnage à faire des recherches dans une bibliothèque.Mais ce qui domine, comme figure tutélaire philosophique n’est autre que Nietzsche, notamment à travers le rappel de sa crise de folie (part. 37).
L’aventure qui redouble celle du personage est alors celle de notre conscience face aux références. Chloé Delaume ici encore fait preuve d’intelligences dans l’entrelacs des pistes qu’elle sème tout au long des pages. Si certaine sréférences sont immédiatement visibles, d’autres se cachent, son seulement esquissées. La demeure psychique de ce livre dont st le héros n’est plus alors cet hôpital psychiatrique, mais notre culture et des différents niveaux de réalité.
Enjeu ultime : la défictionnalisation de la conscience
Ce n’est sans doute pas pour rien qu’Éric Arlix, le directeur des éditions è®e a publié ce titre : l’axe de recherche de ce travail de Chloé Delaume croise, en un certain sens, ce qu’il avait tenté notamment avec Et Hop ! publié aux éditions al dante. S’il y a bien une logique post-situationniste comme préalable, cependant le jeu que nous amène à expérimenter Chloé Delaume, est celui de la déspectacularisation de la réalité. Ainsi, venir incarner un personnage doit conduire à percevoir, en quel sens notre réalité est peuplée de personnages de fictions, et que c’est bien ce peuplement qui cause la difficulté de perception des hommes face à ce qu’ils rencontrent : "À trop faire de passerelles entre le monde réel et son autre côté, ça a créé des failles dans le dispositif". C’est pourquoi, peut-être que ce que tente d’exprimer Chloé Delaume, c’est que nous ne pouvons nous construire qu’à partir de nous-même, nous somme seul pour affronter notre "béance intérieure", et que si nous souhaitons nous-même nous incarner comme personnage de fiction, sorte de fantôme de série, nous serons alors les otages de la représentation tenue par autrui, parce que "personnage de fiction, c’est la mémoire des hommes qui nous maintient en vie au-delà de nos aventures".
Ce nouveau livre des éditions è®e est à découvrir tant par l’originalité de sa forme qu epar rapport aux multiples niveaux de jeux qui opèrent dans le texte. Seule critique : le style, parfois ampoulé, un peu maniéré de Chloé Delaume pourra paraître un peu rebutant au début, mais dès que l’on entre dans l’aventure, on oublie ces multiples maladresses pour se laisser entraîner dans le sens même du texte.
[FAQ de La nuit je suis Buffy Summers]
[Article de Dominiq Jenvrey sur remue.net]
30 octobre 2007
[Livre + chronique] Corbière Le crevant, d’Emmanuel Tugny
Emmanuel Tugny, Corbière Le crevant, éditions Léo Scheer, collection Laureli, 111 p.
ISBN : 978-2-7561-0098-2 // Prix : 15 €.
[Présentation de l’auteur sur le site de l’éditeur]
4ème de couverture :
Emmanuel Tugny parcourt la vie de Tristan Corbière, l’auteur des Amours jaunes, archétype du « poète maudit » dont il fait aussi et surtout un personnage de fiction. Cette figure étrange de la littérature française sert de support à une enquête passionnante, à la fois scientifique et romanesque. L’auteur réinvente Tristan Corbière. Il fait corps avec ce personnage afin de mieux s’interroger sur l’aventure de l’écriture et de la vie.
Ici et là apparaissent des extraits des Amours jaunes comme autant de refrains jalonnant le récit. On chemine au long de la vie tragi-comique d’un fils qui écrit après son père, inventant de nouvelles formes littéraires pour dire son ironie et son désespoir joyeux. Le roman pose entre autres questions celle de l’héritage esthétique, celle du rapport à la matière et à la mort. Qu’estce qui pousse à écrire ? De quelle matière est faite la vie ? Qu’est-ce que mourir lorsqu’on écrit ?
Emmanuel Tugny est écrivain et musicien. Corbière le crevant est son sixième roman.
Notes de lecture :
Laure Limongi, par ce nouveau titre de la collection Laureli, signe une nouvelle fois un choix singulier, qui interroge diagonalement la question de l’écriture. D’Hélène Bessette et d’une certaine forme de post-modernité, à Jérôme Gontier, sans l’expliciter, elle met en question le genre du roman.
Avec Emmanuel Tugny, entre biographie, création, narration, prose poétique, réflexion sur la poésie, de même, loin de rencontrer un livre simple, nous faisons face à un livre qui immédiatement déplie une certaine forme de jeu quant à son genre, ceci étant renforcé par la fréquence régulière des citations tout d’abord de sources multiples, puis seulement issues des Amours jaunes.
Le texte d’Emmanuel Tugny, pourrait, par sa manière de commencer, tromper. Mise en situation, littéralisation du lieu : Morlaix, références érudites, marquées en bas de page.
Mais ce serait être sourd déjà , au grondement de la phrase. Anormalement épaisse, en couches dès la première page :
« Des solidarités de vieux murs serreurs de miches, mur à coup franc et larderasse qu’enfila un viaduc alors que non, cela entier disait non, muré en soi, claque à misère froide que la mer seule donne à qui veut à l’heure louis-philipparde, 1845, où naît Tristan, du père Antoine-Édouard Corbière qu’à Morlaix tout lie, dirait-on, au physique comme au moral : l’amidon absolu, la portée exclusive du regard sur soi et peut-être au-dehors les choses du relatif sous l’averse de coaltar comminatoire au tonnerre radical — « comme ça! » & « saperlipopette ! » — vues du col bleu. »
Langue qui épaissit le lieu, et qui tout au long de ce récit épaissira la relation à Tristan Corbière. Dans son entretien avec Laure Limongi, Emmanuel Tugny le précise : ce qui l’a intéressé, ce n’est pas un genre, mais justement la corrélation entre la vie de ce poète et une forme de dissolution des genres qui s’y opérait.
Nous ne faisons pas face alors à une biographie, mais davantage à un processus d’engendrement réciproque de Tugny et de Corbière : ré-engendrant Tristan Corbière, Emmanuel Tugny s’engendre, se pose la question même de sa propre présence, de sa propre perception du monde, de sa propre écriture. Car ce qui travaille ce livre, c’est bien la question de l’engendrement par l’écriture, l’engendrement de soi, « car les poèmes de Tristan noircissent et embuent les poèmes de Tristan; les poèmes de Tristan sont palimpsestes des poèmes de Tristan comme la vague de la vague, l’amour de l’amour, la mort de la mort ». Cet engendrement est ce qui conduit au dépassement des genres, à leur traversée, en tant que la vie en son dire n’obéit pas à des catégories : biographie, prose poétique, réflexion sur la poésie, roman. Tout à la fois : la vie d’Emmanuel Tugny rencontrant les traces de cette autre vie.
Mais si Tugny semble choisir ce poète — outre qu’il le dit en entretien, il n’apprécie que peu de poètes — c’est que Tristan Corbière apparaît, comme un voyant. C’est là un trait qui traverse tout ce récit : la souffrance de la vue, de percevoir ce qui a lieu autour de soi : que cela soit par la peinture, « son aptitude maligne à repérer sous les sujets qu’il croque la bête immensément désirée », que cela soit par l’écriture où il dévoile non pas selon une « romance » mais « vérité sous-cutanée », son être au monde est celui de la nuit et du chien, celui de « l’oeil du mauvais ange » qui traverse les oripeaux et les surfaces tentures pour faire ressortir l’ossature réelle de ce qui s’exprime dans les corps et la nature.
« Ce n’est pas d’ennui, de nostalgie des grandeurs serviles que crève le crevant : il crève de voir, il crève de connaître dans sa chair la coulée terminale et bonne des formes et d’en être le Tantale »
Ce qui caractérise Tristan Corbière, tout a long de l’écriture d’Emmanuel Tugny, c’est cette acuité sur le monde, sans qu’il ait à se déplacer, à le courir comme le fit son père Edouard. Se révèle là quelque chose de l’écriture, de son frayage, de sa constitution, de son déchiffrage du monde : non pas être le duplique de ce qui est traversé seulement existentiellement, mais fonder le monde parce qu’il tourne en soi, parce qu’il est constitutif de soi et de notre propre pensée.
« Si Tristan meurt ici au voyage, il est très loin de mourir à l’aventure. Un monde sous le monde le tord. (…) La vibration originelle des mondes, la susciter, secouer l’esprit sous la vie, renouer avec les forces, pincer les nerfs du vivant.
Le voyage de Tristan ne se fera pas sur l’onde, mais sur l’onde qui la dessine et la résume »
Et cette onde qui dessine et résume est celle du corps en souffrance, du corps qui vit parce qu’il souffre.
16 octobre 2007
[Livre] Pôle de Résidence momentanée de Mathieu Larnaudie
Mathieu Larnaudie, Pôle de Résidence momentanée, postface d’Arno Bertina, ed. Les petits matins, 148 p.
ISBN : 978-915-87932-2 // Prix : 12 €.
[site des éditions Les petits matins]
4ème de couverture :
Participation = anticipation = adaptation = satisfaction.
Le plaisir, ça c’est important.
Mathieu Larnaudie est né en 1977. Il vit et travaille à Paris.
Il est également l’auteur de Habitations simultanées (éditions Farrago/Léo SCheer 2002. Il co-dirige les éditions et la revue Inculte.
Extrait :
L’annonce prochaine des résultats de notre Pôle pourrait, ainsi valider nos méthodes de travail comme étant les mieux adaptées aux dispositions actuelles du jeu. Ce qui signifiera sans doute également, et inévitablement devrait-on dire, l’adoption rapide de méthodes similaires par la majorité des Pôles concurrents, qui ne voudront pas continuer à nous laisser littéralement mener la danse sans réagir. Nous pensons avoir fait figure de pionniers en matière de restructuration, et nous voulons croire que ce statut nous assure, aujourd’hui encore, un avantage certain sur tous nos concurrents, celui de l’expérience. Avantage qu’il nous appartient désormais de faire reconnaître et fructifier, en nous appuyant sur lui pour valoriser et singulariser les futurs programmes qui seront mis en place.
Notes de lecture:
[Nous ne dirons plus rien sur le graphisme. Sauf : parfois ce qui paraît être à la mode, surtout en design, se périme très vite. Le lecteur ressentira malheureusement peut-être une lassitude, malgré la très grande jubilation que peut faire ressentir ce texte de Mathieu Larnaudie.]
Ce n’est sans doute pas un hasard, si Jérôme Mauche qui dirige cette collection poésie aux éditions Les Petits matins, a publié ce texte de Mathieu Larnaudie, il y a déjà quelques mois. Comme je le précisais, il a de cela peu dans une présentation du dernier livre de Jérôme Mauche publié aux éditions Seuil : La loi des rendements décroissants, cet auteur s’est intéressé à la possible reprise des discours économiques, politiques, d’analyse financière dans une forme de micro-perturbation généralisée, où l’amplification progressive des blocs textes vient accentuer une forme de brouillage idéologique. Le texte de Mathieu Larnaudie se construit comme une autre forme possible d’approche critique des système économiques et politiques. Approche fondée sur un certain ludisme du discours, qui construit une logique hyperbolique à partir des idéologies ambiantes.
Le pôle de résidence momentanée est en fait le livre lui-même, celui de Mathieu Larnaudie. Mais loin de se donner selon la volonté d’une critique explicitement et littéralement en rupture avec les discours qui régissent l’espace économique et politique, il fonde sa propre existence selon ces mêmes discours afin de mieux les perturber. En divergence, avec une poésie qui recherche plutôt l’idiolecte pour marquer la rupture, le texte de Mathieu Larnaudie tente de montrer, en quel sens il est possible de trouver des lignes d’intensité qui sont hétérogènes aux structures hégémoniques de contrôle, en se réappropriant leur phrasé.
Tout à la fois drôle, et très bien structuré, ce livre est une nouvelle pièce à conviction pour le dossier des formes actuelles d’écriture qui tout en renonçant à certains a priori modernes, pour autant n’en abandonne point leur intention critique.
[Par contre nous ne dirons rien de la postface, qui si elle est la marque d’une amitié d’Arno Bertina et de Mathieu Larnaudie, n’apporte rien ni au texte, ni même à l’approche du travail de l’auteur. Trop vite écrite sans doute, sans réel souci de s’adresser à un lecteur, elle paraît assez inutile.] /PB/
9 octobre 2007
[Livre] Continuez de Jérôme Gontier
Jérôme Gontier, Continuez, ed. Léo Scheer, collection Laureli, 215 p.
ISBN : 978-2-7561-0091-3. Prix : 17 €
[site des éditions Léo Scheer]
4ème de couverture :
Un homme se rend deux fois par semaine chez son analyste. La séance se déroule puis il rentre chez lui. Autoportrait, roman de l’infime dans lequel chaque microaction a valeur d’épopée, Continuez est un texte miroir reflétant le moi de chaque lecteur avec une écriture rythmée, jouant des niveaux de lange et des références. Les expériences, les introspections, les doutes, les menues joies, les angoisses font écho, dans une sympathie universelle qui a à voir avec les archétypes littéraires de la tragédie ou du roman d’initiation. Jérôme Gontier traite ce sujet s’examinant, s’écrivant, avec beaucoup d’humour. Il construit également une figure de l’analyste passionnante, à la fois humaine et fabriquée de toutes pièces par les fantasmes de l’écrivain.
Avec suspens et autodérision, Continuez aborde de façon lancinante des questions cruciales : qu’est-ce qu evivre ? qu’est-ce que parler ? penser ? écrire ? et comment chacun peut-il se débrouiller avec ces questions ? Tout en évitant d’y répondre avec un art qui s’appelle : littérature.
Notes de lecture :
Voici mon livre coup de coeur de la rentrée. Certes je suis loin de tout avoir lu, mais de ce que j’ai lu, c’est le livre qui m’a le plus intrigué, que j’ai le plus annoté dans tous les sens.
Continuez est un trajet régulier, régulé, d’un patient, une conscience réflexive, qui va chez son psychanalyste, à raison de deux fois par semaine, parfois le lundi, parfois le mardi, parfois le mercredi, parfois le jeudi, parfois le vendredi. Le livre retranscrit un de ces chemins en 5 parties distinctes qui sont 5 moments de ce trajet : dehors + dehors-dedans + dedans + dedans-dehors + dehors. C’est la manière d’investir ce trajet régulier qui fait toute la qualité du travail de Jérôme Gontier. La manière dont la pensée réfléchit ce trajet. Le travail littéraire qu’il accomplit est celui d’une mise en évidence de la multiplicité des couches de pensée qui apparaissent en chaque instant, et ceci aussi bien en rapport à cette expérience répétée, que selon son propre vécu de sens, qu’en liaison à autrui. Toutefois, ce travail ne s’inscrit pas dans les formes de dilatation qu’ont pu explorer aussi bien Hubert Lucot qu’à sa suite Didier Garcia. Ces deux auteurs en effet travaillent l’effraction du présent par des lignes strictes de passé, de micro-narrations imbriquées, qui se constituent selon des identités précises. La stratification est existentiellement concrète. Ici, rien de cela, ce qui éventre le présent de la pensée, est toujours de l’ordre de la multiplicité, de la variation de passés abstraitement saisis ou de potentialités futures elles-mêmes réduites à leur plus simple expression.
Nous suivons ainsi une pensée qui se réfléchit dans ses potentialités selon le motif de son rendez-vous chez le psychanalyste. Tout à la fois drôle très souvent, éminemment philosophique, ce texte non seulement se lit sans discontinuité, mais en plus appelle à des retours incessants en arrière, tellement sa construction est subtile.
[Une chronique sera publiée jeudi 11 octobre]
2 septembre 2007
[Livre] S.F comme Syndrome Fusionnel de Nicolas Tardy
Nicolas Tardy, S.F comme Syndrome Fusionnel, éditions de l’Attente, 48 p. ISBN : 978-2-914688-62-8, 6,5 €
Extrait :
On essaye de relier. On tire 1 trait. 1 trait d’esprit ? À la tête de cette folle équipée : le capitaine Robinson. On voit 1 de ses hommes : le docteur Badway. Puis 1 autre. L’autre homme est une femme. L’équipage est au complet. Dans cet ensemble en perpétuel mouvement et redéfinition, on raye des mondes sur la carte que l’on dessine au fur et à mesure. On ressentira parfois des lassitudes face à l’infini. Demain s’ânonne exaltant, exaltant et éreintant. Bonjour les petits mutants !
Premières impressions :
Avec ce nouveau titre des éditions de l’Attente, nous faisons face à un petit livre de S.F poétique, l’histoire étrange et drôle d’une excursion dans l’espace. Si l’ensemble paraît narratif, chaque page est néanmoins un poème. Nicolas Tardy nous prend dans un jeu de double, entre aventure poétique et fiction, où le glissement des mots dédoublent les significations pour à la fois nous surprendre et nous amuser, où les personnages sont tout aussi bien eux-mêmes et autres. Il nous plonge dans une métaphysique ludique de ce qui serait le post-humain dans l’espace. /HG/
15 juin 2007
[Livre] Schwitters en exil à Oslo de Patrick Beurard-Valdoye
Patrick Beurard-Valdoye, Schwitters à Oslo NARRÉ, éditions Contre-Pied, 34 p., ISBN : 2-916252-06-1 / ISSN : 1263-9729. 4 €.
[site de l’association Autres et Pareils]
4ème de couverture :
Le Narré des îles Schwitters (à paraître), dont sont extraites ces pages, est le cinquième volume du « Cycle des exils », entrepris en 1982, où s’enchevêtrent les strates d’une histoire de l’Europe, et plus particulièrement des rapports franco-allemands » (E. Laugier, Le matricule des Anges) : Allemandes (MEM / Arte Facts, 1985); Diaire (Al Dante, 2000); Mossa (Al Dante, 2002); La Fugue inachevée (Al Dante, 2004).
Patrick Beurard-Valdoye est né dans le Territoire de Belfort et vit à Paris. Lors d’un séjour prolongé à Cork (Irlande) en 1974, il décide de se consacrer aux arts poétiques. Parmi d’autres publications récentes, signalons : Itinerrance (Obsidianne, 2004); Théorie des noms (l’oeil du poète, Textuels, 2006); L’Europe en capsaille (Al Dante, 2006).
Premières impressions :
Le fragment qui nous est donné à lire porte sur la période Norvégienne de l’exil de Kurt Schwitters. Période fragile pour celui-ci, tel que d’emblée Patrick Beurard-Valdoye le fait dire à Reich rencontré par Schwitters et Lehman un soir après la projection du film d’Abel Gance « Un grand amour de Beethoven » : « Vous avez raison Monsieur Schwitters nous devons nous préparer à une invasion de la Norvège par des cohortes de cuirasses d’armures à chenille et tourelles incarcérant cette race de soldats ayons nos valises prêtes ». Phrase annonciatrice de la fin de cet extrait, puisqu’ils seront dans l’obligation de repartir. Ce fragment narré se tient ainsi dans la fragilité d’une situation d’exil où l’incertitude de ce qui a lieu gouverne tout à la fois le destin de Schwitters et la langue de Beurard-Valdoye. La langue narrée est fuite en avant sans ponctuation, exil de tout positionnement, croisée perpétuelle des lieux et du temps, variation toponymique, de même que cette période de vie de Schwitters, qui apparaît dans ce reflet de la narration.
Le monde de Schwitters apparaît ainsi dans le flux de la langue, une forme de nomadisme, et cette langue de Beurard-Valdoye est tout à la fois dans l’invention de son rythme, et dans la déclinaison des saillies des poèmes de Schwitters. Le narré est ponctué des sidérations phoniques issues de l’Ursonate entre autres : LANKE TRRL GGLL, Pii pii pii Züücka Züücka, Fümms bö wö tää zää Uu pögiff. Le narré est un ensemble lignes qui se croisent : biographie, fiction, recherche esthétique, recherche théorique, déclinaison historique, cartographie phonético-toponymique. Le narré de Beurard-Valdoye est à l’image de la manière dont il décrit le monde où vit Schwitters qui se décompose dans la création de son « atelier nomade » : Merzbau 2, qui poursuit la première Merzbau : « le monde est plein, de lignes le monde est un zèbre, mon atelier quant à lui est strié de lattes, sur, ces lignes, il y a, tout un monde écrit, aussi telle une feuille vierge, erre le zèbre dans le monde écrit de gauche à droite ».
La tension qui transparaît dans ce texte est celle qui tient dans l’oscillaton entre le singulier, son oeuvre, son existence affective et un monde de guerre. Ainsi sans cesse toute tentation de réduire le narré à la seule réalité de Schwitters est court-circuitée. /PB/
18 avril 2007
[Livre] Bienvenue à Bathory, Isabelle Zribi
Isabelle Zribi, Bienvenue à Bathory, Verticales, 177 p. ISBN : 978-2-07-078267-3, 15,5 €.
[site Verticales]
4ème de couverture :
À Bathory, principauté aux confins de l’Europe de l’Est, la différence des sexes a été abolies. Tous les habitants sont des « elles » qui s’habillent, s’épilent et se prénomment au féminin. Rien ne semble trouber la nature édénique de cette société sans classes : climat régulé, architecture inventive, sexualité débridée, règne de la diététique et de l’hygiène de soi, culte de la jouvence perpétuelle…
Certaines voix discordantes s’élèvent pourtant, dévoilant l’envers du décor d’un jardin des délices aseptisé, jusqu’à mettre à nu les moeurs inhumaines de Bathory Erzsebet, la prêtresse new age qui y règne en monstre froid et maîtresse abusive. Cette légendaire parente de Dracula n’a-t-elle pas magnétisé toute l’attention de son peuple pour mieux le soumettre à son bon plaisir et en jouir vampiriquement ?
Isabele Zribi est née en 1974 à Paris. Elle est l’auteur de M.J Faust aux éditions Comp’Act (2003). Elle a également participé aux ouvrages collectifs Autres territoires (Farrago, 2003) et Suspendu au récit. La question du nihilisme (Comp’Act, 2006) ainsi qu’à la fondation de la revue Action Restreinte.
Premières impressions :
Tout commence dans le croisement entre un reportage journalistique hype, d’un Nicolas, devenant par la force des choses une Nico, et un conte, conte historique, conte reprenant et réinventant à partir de la question de la monstruosité et de l’inhumain, l’histoire de la comtesse Erzebet Bathory, qui vécut fin du XVIème siècle et mourut en 1614 emmurée, condamnée pour ses crimes lesbiens et pédophiles. Car en effet, Bienvenue à Bathory est une sorte d’enquête fictionnelle sur la portée immémoriale de cette histoire réelle qui se passa en Transylvanie. Si nous suivons bien une forme d’enquête de la part de Nico, qui passe du reportage tendance, à l’intuition qu’elle serait face à une incroyable serial killer — ce qu’a été réellement E. Bathory — ce qui est davantage mis en perspective ce n’est pas tant la monstruosité du personnage que le monde qui est constitutif de cette perversité : monde de l’apparence, de la surface, d’une liberté de façade, de l’éternelle jeunesse. Isabelle Zribi n’écrit pas ainsi sur l’histoire de cette comtesse, mais donne à lire une analyse fictionnelle, très rythmée par moment au niveau du style, sur les composantes de cette histoire, et sur le rapport avec notre propre société, qui dans ce monde onirique, ne cesse pourtant de hanter, que cela soit selon ses processus internes (par exemple les émissions-jeu de Télé-réalité) ou selon ses problèmes rencontrés face aux dangers exogènes, comme les attentats terroristes (mis en perspective non sans humour par I. Zribi, dans la seconde partie de son livre). Ainsi, l’histoire recontextualisée de E. Bathory est par son caractère déformant, le révélateur de notre propre monde, « où les slogans couvrent l’espace », où le sexe inonde les pensées et la violence paralyse le tout./PB/
11 avril 2007
[Livre] Delenda Ouest, de Joseph Mouton
Joseph Mouton, Delenda Ouest, suivi de Doubler la langue, Comment motoriser l’âme (un peu) et continuer la poésie du coup de Patrice Maniglier. éditions Les petits matins, ISBN : 978-2-915-87928-5, 12 €.
4ème de couverture :
Le mardi 14 septembre 2004. Nice sous la pluie. Tonnerre au moment où j’écris la phrase précédente sur l’écran.
Écran : la caméra zoome sur une fenêtre quelconque du cinquantième étage du building de la MOUTON-GOLDWYN-MEYER […]
[…] Excuse-moi, John, mais je pense que tu es complètement à côté de la plaque. L’OUEST, c’est nous. L’OUEST, c’est comment on s’est fait baiser la gueule le 11 septembre; et DELENDA, c’est le slogan de Bin Laen et d’Al Qaida : il faut détruire l’Occident, il faut détruire l’Occident, il faut détruire l’Occident. Tu nous compliques la vie avec tes énigmes à la noix, comme quoi on ne saurait pas bien ce que ça veut dire. Non, c’est limpide, John, c’est très simple : Markus Retz veut que nous fassions un film sur la volonté terroriste de détruire l’Occient…
Joseph Mouton est né en 1954 à Aix-en-Provence. Il est ancien élève de l’école normale supérieure et depuis 1987, enseigne l’esthétique à la Villa Arson à Nice.
Postface de Patrice Maniglier, philosophe.
Premières impressions :
Dans l’entraînement, publié en 2004, aux éditions Le mot et le reste, Joseph Mouton faisait se succéder, selon un enchaînement ininterrompu, des pratiques de langue, comme autant d’exercices portant sur langue, la pliant et la dépliant, faisant se succéder un réel fait de fragments, de scènes séparées, de morceaux de réels accolés. En 2005, publiant Le projet Somb-héros aux éditions VOIX, paraissait le journal d’un projet celui de Sombr-héros, portant sur 1993-1994, où il mettait en évidence non seulement les procédures de création, mais aussi le jugement sur ces procédures, amenant à donner comme oeuvre son montage, l’immanence linguistiquement incarnée de la fabrication de l’oeuvre. Dans Delenda Ouest, on retrouve ces deux perspectives, à la fois enchaînement ininterrompu, à la première personne, passant d’un thème à l’autre, d’un évènement à un autre, et à la fois journal de la fabrication de son propre travail, ici de l’émergence de la langue autour de l’écriture d’un scénario, de ce qui associe, dissocie, de ce qui s’y imbrique. De fait comme il le dit lui-même, sans doute avec tout cela « il s’agit du chantier de moi » dit-il « vous verrez cela peut aller de n’importe quoi à pas grand chose ». Tel que y insiste Patrice Maniglier : « telle est l’oeuvre même de Joseph Mouton, cette chose un peu monstrueuse, ni produit ni processus, ni réelle ni potentielle, ni machine ni spectacle […] fabriquer le produit de telle sorte qu’il expose avant tout le procès de sa production, mais sans le séparer de son résultat ».
6 avril 2007
[Livre] Chloé Delaume, La Dernière Fille avant la guerre
Chloé Delaume, La Dernière Fille avant la guerre, éditions naïve, coll. « sessions », 2007, 117 pages, 12 € ISBN : 978-2-35021-099-5
Quatrième de couverture
Août 1983 j’entends, je me lève et je marche. C’est l’appel de l’Aventurier. Je suis si désolée, Chloé. Vraiment si désolée que ce soit la vérité. Mon corps avant ma tête, le corps avant la tête, pour moi ça c’est passé comme ça, le réveil. J’ai compris que j’étais vivante puisque j’éprouvais du désir. Moi aussi j’aurais préféré que ce soit la faute à Wagner, manque de pot, c’est tombé sur Nicola Sirkis.
Chloé Delaume redonne vie à Anne, l’ancien moi du dedans, celui d’avant la destruction du dossier Indochine (1995), celui qui fut fan du groupe dans les années 80 et même après, quand il passa au purgatoire. Oscillant entre je et elle, barbotant dans le jus de mémoire, Chloé Delaume restitue cette folie obsessionnelle qui lui a fait traverser l’adolescence un casque vissé sur les oreilles.
Sans se départir de la puissance poétique qui caractérise son écriture, poursuivant ses interrogations sur le personnage de fiction, elle raconte avec humour ce que c’est qu’être une fan revendiquée, puis cachée (forcément) d’Indochine.
Premières impressions
Depuis la toute fin du siècle dernier, dans ses récits comme sur son site www.chloedelaume.net, Chloé Delaume (née en 1973) ne cesse de faire d’elle-même la matière de son écriture. « Déjections égotiques » ? Certainement pas ici. Plutôt une écriture du dédoublement, qui oscille entre « je », « tu » et « elle », pour explorer le syndrome du fan. Une écriture ludique et métaphorique, toujours inventive, qui ne peut manquer de séduire, voire de fasciner le lecteur. /FT/
30 mars 2007
26 mars 2007
[Livre] Morts de Low Bat de Patrick Poulin
Patrick Poulin, Morts de Low Bat, éditions Le Quartanier, 148 p., ISBN: 978-2-923400-16-7, 13 €.
[site de l’auteur]
4ème de couverture :
Low Bat le païen dans l’éclair exécute un bertleman fluvial, et c’est un parfum qui monte de la grotte trois jours durant, en lieu et place du cadavre attendu et disputé d’avance. Il passe ainsi sublimé entre les colonnes sauloises, jeté de Charybde en Scylla, comme s’il était graphiquement pulvérisé sur un train filant contre le rugissant pacifique.
Premières impressions:
Ce texte est celui d’une fiction. Fiction trépidante qui est tant l’aventure d’une langue — celle de Patrick Poulin — que celui de corps, d’un corps, celui de Low Bat.
Le travail d’écriture de Patrick Poulin, s’il sera difficile à suivre pour certains lecteurs, étant dans cette part d’illisibilité de la modernité telle que la décrit Prigent, toutefois est sur bien des aspects remarquable. L’ensemble du texte semble issu d’un travail de moulinettes, où les mots sont découpés en unité phonétique et recombinés selon une dynamique de construction perturbée, produisant de nouveaux lexiques, aux improbables accents ou origines linguistiques, aux horizons de sens qui s’ouvrent, aux protagonistes qui se multiplient à foison. Le texte par ces jeux de transformations sémiotiques, de mutations linguistiques, obtient un rythme effréné, où, sans cesse, les actions s’accélèrent, violentes à l’image du premier combat de catch qui inaugure le livre, ou de la course de Low Bat en compagnie de Miniskin, tous deux « ballon d’auctor auctoritas jouent à dévaler et à dévisager, avalent tragées et chèvres égorgées qui crient, le sang attisant suavement le débit aux tempes. Temps qui cogne tant que le devant se secrète comme une belle étrange couverture, et la bande se cogne sur la lampe. »
Corrélation entre ce qui a lieu, aventures noueuses où les multiples protagonistes eux-mêmes sont pris dans des métamorphoses, et ce qui est lu, ce livre de Patrick Poulin est comme cet animal décrit dans un secret des « treize-Prologue » (dernier chapitre) : « animal immense dont le contour diffus n’est que trajectoire ».
Dès lors, d’emblée, Low Bat aura averti, « une longue patience, marche morte ou crotège chaloupé, ridiculissime, qui va d’énigme en énigme jusqu’à plus soif. (…) Haut bordel des frontières en trictrac et que délaissent naturellement les horloges », car, oui, ce texte est davantage sidérant par l’immanente langue qu’il projette que selon la volonté d’en arrêter un sens totalisant. Héraclite nous l’avait prédit./PB/
12 mars 2007
[livre] Pan Cake de Philippe Boisnard
Pan Cake de Philippe Boisnard, éditions Hermaphrodites, 168 p., publié avec l’aide du CNL. ISBN : 978-2-9519565-7-5 Prix : 16 €
[site de l’auteur]
[le commander sur Rezolibre]
4ème de couverture :
Pancake
Déf. 1 : Gâteau anglais, très apprécié en Amérique du Nord et ressemblant à une crêpe épaisse ou à une galette.
Déf. 2 : Fiction poétique hypnotique qui mêle le fantastique et l’oralité en décrivant le vertige fascinant d’un homme avec un trou dans le ventre qui ne cesse de s’agrandir.
« Un trou, une fois qu’on a enlevé les contours, c’est ce qui ne peut plus être enlevé ». Livré à un monde cannibale qui n’a de cesse de le dévorer, le narrateur vit en mode macro ce déchirement prométhéen. Tour à tour, à travers son viol, son divorce, les tentatives avortées pour travailler, la décision de devenir le cannibale de lui-même puis de faire manger aux autres ce que son corps ne cesse de reconstituer, jusqu’à l’exportation planétaire de ses organes en plats cuisinés, se dessine l’irréductible enfermement d’un homme dans lui-même et la perte de tout rapport réel aux autres humains.
Pan cake est en ce sens très proche d’une chanson de geste, remaniée à la sauce technoïde, car il s’agit bien de suivre l’exploit d’une survie, d’un effort absolu contre une altération irrémédiable et absurde. Un songe paranoïaque qui mènera le lecteur jusqu’aux profondeurs insondables de l’existence dans un big bang crunch du plus bel effet.
Premières impressions :
Chloé Delaume [source Cloedelaume.net] :
« Dans la série si un manuscrit vaut le coup, la patience finit par payer, je demande Pan cake de Philippe Boisnard. La première version de ce texte, je l’ai eue dans les pattes en hiver 2001. J’ai tenté ci et là de le caser en vain, j’y tenais assez, ça me frustrais. Je trouvais ça injuste, aussi, de voir un tas de conneries qui se faisaient éditer et qu’on me dise toujours non, trop formel, trop bizarre, trop difficile, voire oui ok c’est bien mais on va en vendre cent on ne peut pas se le permettre. Les éditions Hermaphrodite viennent de sortir ce roman expé, ça me fait vraiment plaisir. Quand j’ai vu l’objet sur le stand, c’est con, mais je crois que j’étais émue. »
Critique de Romaric Sangars dans Chronic’art #33 mars 2007 :
« Après avoir sévi comme activiste poétique et performer du web, Philippe Boisnard livre un premier roman, Pan Cake, qui se révèle être une charmante mixture kafkaïenne excitée de délires formels. Un homme se fait violer par d’autres un 25 décembre sur une aire d’autoroute. Commence alors une longue descente aux enfers corrélative à l’élargissement incessant d’un trou qui perce son ventre. Fantastique, trash mais sans fausse provocation, Pan Cake met en scène un personnage aux prises avec son délitement intérieur, paranoïaque, se désadaptant au monde, foré par le vide, dans un style haché et accéléré dont l’urgence et l’oralité portent les expérimentations syntaxiques ou typographiques transversales. Un texte convaincant qui, parfois, fait songer à la performance d’un actionniste viennois. »
11 mars 2007
[Livre] Pierre Jourde, Carnets d’un voyageur zoulou dans les banlieues en feu
Pierre Jourde, Carnets d’un voyageur zoulou dans les banlieues en feu, Gallimard, 2007, 109 pages, 7 € ISBN : 978-2-07-078386-1
Quatrième de couverture
La Nubie est une vieille république d’Afrique, de tradition musulmane, mais convertie depuis longtemps à la laïcité. Une forte proportion de Nubiens est issue de l’immigration belge, venue des plaines misérables de Flandre ou de Wallonie. Or, la Nubie peine à intégrer cette population, notamment les jeunes. Les fortes traditions catholiques des Belges se heurtent à la laïcité. Dans les banlieues, on croise de plus en plus de grandes femmes blondes empaquetées dans des jupes plissées grises et des lodens bleu marine. Des bandes de jeunes Belges font régner l’insécurité dans les faubourgs des grandes villes, mettent les chansons d’Annie Cordy à plein volume sur leurs autoradios, attaquent les pompiers et la police. L’antisémitisme progresse dangereusement parmi eux. Heureusement, ce n’est pas en France que de telles choses pourraient se produire.

