Libr-critique

28 juin 2020

[Chronique] Daniel Pozner, Défense, illustration, impatience et épluchures de la langue française, par Ahmed Slama (Dossier 2/2)

Daniel Pozner, Défense, illustration, impatience et épluchures de la langue française, Les presses du réel, coll. « Pli », 4e trimestre 2019, 72 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-110-7.

Défense, illustration, impatience et épluchures de la langue française. Le titre est déjà tout un poème. Sur la couverture, ces lettres non alignées et qui se lisent dans le même mouvement pour créer des mots vivants jouant avec (et se jouant de) la grille de composition. Les lettres quelque peu effacées, le n d’impatience et le h d’épluchures, et enfin le n et le g de langue. Typographie et couverture qui tissent et fixent déjà ce qui va advenir dans et par les pages. Comment ne pas penser à la Deffence et Illustration de la Langue Francoyse ? texte de Joachim Du Bellay, fondamental dans l’histoire de la langue (et la littérature) française. Il nous faut y revenir quelque peu, car c’est bien à partir de cette référence que se déploient la portée et l’ampleur du poème de Daniel Pozner.

Deffence et illustration ?

Publié en 1549, Deffence et Illustration de la Langue Francoyse intervient dans un contexte particulier, il s’agit pour une partie des « lettrés » français de promouvoir la langue française fraîchement institutionnalisée (1539)[1] contre le latin et le toscan qui dominaient le champ intellectuel et artistique. Ainsi, Du Bellay propose tout un programme d’enrichissement de cette langue française, mais surtout « un manifeste pour une nouvelle littérature et un programme pratique pour donner aux poètes des instruments spécifiques qui leur permettent d’entrer en concurrence avec la grandeur latine et son relais toscan »[2], voire de les dépasser. Objectif que pourront atteindre les « poëtes françoys » en s’inspirant des auteurs romains qui imitaient « les meilleurs aucteurs Grecz, se transformant en eux, les devorant, & apres les avoir bien digerez, les convertissant en sang et nourriture » (Du Bellay, Défense et illustration de la langue française). L’opération est donc de dévorer le latin et de transformer ou convertir la valeur du latin en capital symbolique français, permettant à terme de donner légitimité à cette langue « naissante ». Voici donc ce que fut le programme de Du Bellay, défense du français contre les latins, et son illustration, comprendre mise en valeur.

Quelle défense ? Quelle illustration ?

« Le temps serait venu de sortir par le haut
La cure de désintox
Égrène les noms
Le silence gagne »

Bien évidemment le poème de Daniel Pozner n’a rien d’un manifeste ou de quelque « programme » à destination des poètes. Additions, juxtaposées à la verticale, de phrases et de mots puisés dans le quotidien. C’est toute la ville et la vie qui murmurent, pas d’enchaînements ou si peu.

« Faire de l’or
Accentuer les efforts
Rechignement à s’engager
La réponse est ailleurs
Les sabreurs ont disparu
Visages retrouvent leur identité »

ou alors on assiste à quelques enchâssements.

« Parvenus à un accord
Incapables de comprendre
Balayé d’un revers de la main »

Ça coule et s’écoule sur le blanc de la page. Défense, illustration d’un quotidien. Langue qui s’exhibe par et dans une composition particulière qui donne rythme et vie au poème.

« Les perdants
Le cerveau du groupe
Les règles de transparence
La peur des banlieues
Les raison profondes »

Renversement de la Deffense de Du Bellay qui rejetait les dites « vieilles poësis françoyses » ; rondeaux ou chansons bachiques, ensemble de ce qui composait une poésie populaire. Chez Pozner, c’est bien le langage quotidien qui est défendu, illustré par la composition singulière. Il est poème et le devient par le fil de ces soixante-dix pages.

Impatience et épluchures

Nous l’avons compris, il ne s’agit pas ici d’enrichissement de la langue, nous n’en sommes plus – heureusement – aux temps de l’écriture ornementale, des normes et du bien écrire des dits honnêtes hommes. Ce sont plutôt les épluchures de la langue qui importent, attention aux bruissements et graphies du quotidien. Tout ce qui se déploie à celles et ceux qui savent tendre l’oreille, et bien porter le regard. Tout ce dont on se saisit au vol, sans pour autant en avoir scruté le cœur. Épluchures langagières.

« Feuilles bien vertes sont signe de fraîcheur
A moins d’importance que sa construction
Bouche à oreille ou vice versa jusqu’au recopiage »

Mots qui s’égrènent comme une longue épluchure. Cette impatience aussi. Ces milliers de phrases dites ou écrites sans les achever, sans y mettre de point. Mots lancés ou mots entendus, sans contexte et sans suite. Ça s’interrompt souvent,

À découper des phrases au
Mots ont passé avec succès l’épreuve du temps
Enfilez chacun d’eux dans les œillets
L’heure est grave
Abattage après étourdissement
Il s’agit avant tout d’un problème industriel
Sur le trottoir et d’y
Sinistre où l’esprit de sérieux triomphe

et ça repart parfois. Ou peut-être tout ce que j’écris ici est trop sérieux ? Sinistre ? Laisser le poème, seul, tracer sa voie, c’est le mieux. À lire, donc avec, pour finir, un extrait en supplément.

 

[1] Au travers notamment de l’ordonnance de Villers-Cotterêts – le plus vieux encore en application aujourd’hui dans la législation française, les articles 110 et 111 n’ayant jamais été abrogés.

[2] Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, Le seuil, coll. « Points essais », 2008, p. 86.

24 juin 2020

[Chronique] Dominique Preschez, Parlando, par Guillaume Basquin

Dominique Preschez, Parlando, Z4 éditions, coll. « La diagonale de l’écrivain », juin 2020, 142 pages, 12€, ISBN : 978-2-38113-007-1.

 

Dominique Preschez le prouve une fois de plus avec ce nouvel opus, Parlando, publié dans la collection que dirige Philippe Thireau chez Z4 éditions, il écrit en rhizomes, d’une écriture qu’appelait de ses vœux un Gilles Deleuze : « N’importe quel point d’un rhizome peut être connecté avec n’importe quel autre ; et doit l’être. » Rien à voir avec l’écriture en arborescence du type arbre qui procède toujours d’un plan, même caché : il faut développer la story, la généalogie du « crime » plus ou moins commis en commun, etc. Non, chez Preschez, tout peut advenir à chaque fragment, de façon absolument imprévisible. Le fragment (souvent en forme d’aphorisme, mais pas que) permet la fulgurance mais n’interdit pas les correspondances souterraines : telle est la liberté du rhizome : chaque point du réseau peut être raccordé à n’importe quel autre, hors logique argumentative. Voyez (c’est-à-dire, lisez), page 64 : « S’être abandonné en confiance… aux déchaînements imprévisibles de la tempête, aux gravitationnels trous noirs… par atermoiements massifs de la matière engloutie, jusqu’à s’évapore… au rayonnement du phare, en cette nuit de l’Univers… » On sait que les trous noirs constitueraient l’essentiel de la masse de l’Univers : 80% ; de même les réseaux cachés et souterrains — aléatoires — des écritures en rhizome en constituent la plus grande partie, même si non visible : c’est l’antimatière de la mémoire involontaire. Proust est passé par là ; il en fut le créateur premier. Page 62, on trouve un bon aperçu de cette creative method : « À la recherche du mot perdu ; pareille invitation au voyage sans retour… tant il semble bon pour l’homme qui va vers la lumière, de franchir l’espace hors de la Raison ; revenu, les pas dans les pas, au point fixe du baptême… » Dante : « Termine fisso d’eterno consiglio », « terme fixe d’un éternel dessein ». Le motif (très important, chez Preschez, peintre de plein air — d’où son amour des Impressionnistes, et de Monet en particulier) doit être « répété, appuyé, puis contourné »…

Longtemps j’ai traversé le parc du Luxembourg sans soupçonner le moins du monde l’existence d’une secrète numérotation de ses bancs (ah, les chaises du Luxembourg ! qui en dira la poésie ?) ; c’est pourtant sur le banc n°333, près de la roseraie, que Preschez affirme très souvent s’asseoir pour écrire sur de petits carnets — notant les épiphanies du Temps : « Quel oiseau égaré, perdu… pigeon voyageur en mission, entre ciel et terre »… À côté de Preschez, Dominique, écrivain de l’ouvert sur l’Étant, la plupart des gendelettres d’aujourd’hui apparaissent comme des confinés de naissance : ils ont l’air d’écrire depuis leur bureau, comme un André Gide autrefois, bien sagement habillés — et c’est à peu près toute la rentrée littéraire… Ils n’ont pas de carnet ? L’air leur manque ? Ils ratent la notation de la sensation… Le carnet, c’est la cahier d’esquisses, beaucoup plus rapide que le clavier de l’ordinateur. Vous avez une idée ? Une mouette rencontre un cormoran plus lent ? Le temps d’ouvrir votre ordinateur, hop ! la sensation est partie : envolée ! (comme les oiseaux…). On se souvient qu’en matière de pleinairisme, Preschez a eu de nombreux prédécesseurs : Nietzsche, Jean-Jacques Schuhl — mais sa manière n’est le plus souvent qu’à lui, dans un déséquilibre léger (calculé ?) de la syntaxe : « Écrire comme cela… pareil premier matin à l’heure des foins de fille, humés sur la paille encore couchée… » : improbable restitution d’une peinture de l’air, comme chez ses illustres prédécesseurs les « peintres de l’Impression ». Histoire de « s’accorder à la démesure de l’instant », Preschez est perpétuellement à la recherche du kairos, de l’instant formidable. Comme au « jeu de boule de cristal », il faut pointer pour « circonscrire le hasard », qui « relève d’une présomption rationnelle à s’approprier l’art vivant, des figures infinies… ». Là tout n’est plus que « zigzags », « pendules oscillant entre grammaire et syntaxe »… Mais cette chronique n’a que trop duré ; je vous renvoie maintenant vers le livre même de l’écrivain à la recherche de « l’atonalité grammaticale », si le cœur vous en dit…

P.-S. : Outre la très belle préface de Philippe Thireau qui rend justice au Trille du diable, précédent opus de l’auteur, on notera la très belle composition photographique d’Elizabeth Prouvost en couverture de cet ouvrage, qui lui donne un juste air d’Enfer dantesque.

20 juin 2020

[Chronique] Jean-Luc Parant le boulimique (à propos de Soleil double), par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Luc Parant, Soleil double. Le lisible, l’illisible, dessins de Titi, Quentin et Jean-Luc Parant, Fata Morgana, coll. « Scalps », 128 pages, juin 2020 (vient tout juste de paraître en librairie), 21 €, ISBN : 978-2-37792-064-8.

 

Et si après tout Jean-Luc Parant n’en finissait jamais boule après boule, tête après texte et yeux dans les yeux à écrire au fil du temps une cantate de formation aux déformations limpides en autobiographie indirecte ?

Pour preuve son « Soleil double », avec ses deux versants « Le lisible, l’illisible », comme s’il y avait dans l’astre de lumière de fait les deux versants de la lune.

Ce qui tient de la « mythobiographie » et d’un manuel pratique d’utilisation ou de traité de conduite forcée entre deux attractions (la terrestre et la céleste) est formé de deux pans de 9514 mots chacun. Le premier est celui du vrai « je », l’autre son image inversée et en écran où ce je est donc un autre.

Afin de jointoyer ces deux temps, le dernier paragraphe du premier volume devient le premier paragraphe du second : « Cette unique phrase répétée est le sommet d’une montagne gravie puis redescendue d’un volume à l’autre »,  écrit le hâbleur boulimique.

L’image du visible est donc en fracture entre le lisible et ce qui ne l’est pas. C’est comme les deux faces de la lune – boule parmi les boules. Ils font le partage entre le jour et la nuit, la terre et le ciel. Parfois, le corps étant plus fort que l’esprit, « l’attraction maintient nos pieds au sol », ce qui nous évite bien des lévitations mystiques et autres farces des maîtres du clair-obscur.

Mais écrire un tel livre devient tout autant la tentative de donner la parole à un fondement intime autant qu’insaisissable, là où la « sainteté » de l’écriture possède un caractère charnel. Il ne s’agit plus de dissimuler du désir en un chemin de l’avant vers l’arrière au nom de la charge d’un passé inassimilable.

Parant ne cesse d’y décoder son corps et sa tête pour décortiquer d’une part la matière et la pensée du monde (qui lui-même ne cesse d’éclater en s’éboulant) et d’autre part la pensée et le corps de l’auteur lui-même en sa mécanique mentale et charnelle.

Emanant de la pénombre de l’inconscient, le texte crée une paradoxale opération d’amour qui porte jusqu’à la transparence l’expression d’une mémoire à travers le bouquet d’ombres consumées. L’écriture de fait réalise un projet anthropologique. L’esprit sert d’appel désespéré au corps.

L’inverse est vrai aussi. C’est donc une manière de tempérer les convulsions seulement métaphysiques. Ici l’approximation de l’unité associe l’être au cosmos en une mélancolie chargée d’émotions archaïques, ferment d’une douleur et d’une rêverie inépuisables. Et dans le genre, c’est plus que bien.

12 juin 2020

[Chronique] Ahmed Slama, Yamina Mechakra, entre effacement et récupération du trauma colonial

Il s’agissait au départ d’évoquer Le Trauma colonial de Karima Lazali publié à La Découverte – en France – et Koukou éditions du côté de l’Algérie, ouvrage dense, d’une ampleur remarquable à la croisée de la psychanalyse, de l’histoire et de la littérature, explorant les replis et les remous d’une mémoire et qui va au-delà, par-delà cette colonisation. Psychanalyste, Karima Lazali exerce en France et en Algérie, en français comme en arabe, nombre de ses patients français – issus le plus souvent de la troisième génération postcoloniale – se trouvent « pris dans une histoire qu’ils n’ont pas connue et qui, le plus souvent, leur a été transmise dans un épais silence », silence et zone blanche de la colonisation française en Algérie. De l’autre côté de la Méditerranée, l’Histoire de la colonisation et de l’indépendance se trouve confisquée, figée par les différents pouvoirs qui se sont succédé. 

Et cette zone blanche de l’histoire coloniale algérienne et française a son pendant littéraire, une écrivaine plus exactement, Yamina Mechakra (1949-2013), oubliée en France, voire ignorée puisque ses romans n’ont jamais fait l’objet d’une publication. On pourrait se reposer la question de la domination masculine esquissée avec André-Fatima Touam.Récupérée en Algérie par le pouvoir et ses tenants, notamment le ministre algérien de la culture, Azzedine Mihoubi (de 2015 à 2019). Ce dernier, en 2018, inaugurait du reste un prix littéraire qui porte le nom de Yamina Mechakra, récompensant des Å“uvres littéraires d’écrivaines algériennes. Ainsi Yamina Mechakra se trouve être une sorte métonymie de cette l’histoire coloniale, récupérée ici, ignorée là ; et peut-être justement par ce qu’elle l’a portée, elle l’a racontée cette histoire coloniale au travers de ces deux romans, Arris (Marsa éditions, 1992), mais surtout La grotte éclatée (Société nationale d’édition et de diffusion (SNED), 1979 – devenue l’Entreprise nationale algérienne du livre (ENAL) à partir de 1983 –, dont nous allons explorer les pages.

 

Allégorie de la caverne

Il ne s’agit pas simplement d’un roman ? récit ? poème ? Taxinomies et autres typologies importent peu, car ici c’est d’abord et avant tout un langage singulier qui se déploie, obscur ou ardu pour les peines-à-ouïr : « Langage pétri dans les tapis, les livres ouverts portant l’empreinte multicolore des femmes de mon pays qui, dès l’aube se mettent à écrire le feu de leurs entrailles pour couvrir l’enfant le soir quand le ciel lui volera le soleil. »

Langage qui compose, par sa mise en page et ses grappes de phrases éparses, l’histoire de cette narratrice maquisarde « sans fiche d’état civil, sans nom, sans prénom » ; la question de l’état civil est primordiale, car la colonisation est également une dépossession de soi, de son nom et de son corps. Et c’est justement de corps blessés, mutilés qu’il sera question, la narratrice, maquisarde, on la chargera de soigner les blessés qui affluent dans une caverne isolée à la frontière franco-tunisienne.

« Je revis mes doigts cherchant la balle à extraire, le couteau se perdre dans le cou, le ventre, la poitrine. Je me revis aussi épaulant, visant, tirant à bout portant et supprimant d’un trait une bête vivante. Les animaux n’ont pas de tribunal pour porter plainte. »

Ces corps entassés dans des gouffres servant de fosses communes… comme « ce jeune homme, parti à l’aube de sa jeunesse, était mort sans avoir de tombe ; cette terre qu’il défendit lui refusa sa main. » Et c’est bien un motif particulier que trace cette caverne, allégorie des corps mutilés, des corps brisés. Dans ce délire qui précède la mort ou dans l’ennui et la solitude de la caverne, les histoires personnelles défilent et composent une mosaïque hypnotique, lentes murmurations qui font écho au récit de la narratrice, à la fois dans la caverne et une fois celle-ci quittée.

Mosaïque subtile

Dans ces récits et leur enchevêtrement kaléidoscopique, c’est l’histoire d’un état de l’Algérie coloniale qui se dessine. Les histoires de ces femmes pour qui les affres de la colonisation se doublent de la domination patriarcale.

« Toute une vie s’était écoulée ainsi. Dans sa chair et dans sa révolte intérieure tout un roman étouffé, qui se confondait dans ses souvenirs avec le cri de la matrone le jour de sa naissance-Malédiction !

Jadis en Arabie ils enterraient les filles vivantes.

Un père couvrait de terre sa petite.

Une dernière fois elle parcourut son visage. Elle y vit des grains de sable et les secoua. »

Vies monotones faites des tâches ménagères auxquelles elles sont perpétuellement astreintes, doublées d’humiliations.

« Une seule fois, j’ai connu le nouveau. C’était ma nuit de noce ou la nuit de mon viol car on m’a violée. »

Et qui résonnent avec l’histoire de la narratrice ayant fait son éducation, dans un couvent dont la mère l’exclut à cause d’une lecture, Les Paradis terrestres, à laquelle elle adjoindra celle de Hafiz, Rimbaud et Saadi.

Et c’est ainsi des dizaines d’histoires qui parsèment le récit ? poème ? roman ? et ce qui frappe c’est l’absence, dans et par la langue de Mechakra, l’absence de tout orientalisme, il ne s’agit pas de dépeindre les algériens en bêtes, pas d’essentialisme ici, mais plutôt de faire dans et par l’écriture la tension, la complexité des tensions.

« Faux adolescents, sauvages, la bouche affamée, les yeux éternellement amoureux, ils repartaient de nouveau sur la trace d’une proie. Les années s’écoulant ils cherchaient à consumer leur ardeur et leur soif d’amour inassouvi dans les bras d’une femme jamais rencontrée. »

Une justesse qui porte loin

Justesse dans l’écriture et la langue, la manière dont Mechakra parvient à jouer sur et se jouer des étymologies, comme  ici avec l’adjectif mesquine. « Il lui envoya un message d’amour par une vieille mesquine du quartier à laquelle les honnêtes gens ne refusaient pas le partage du repas. » Utilisé dans le sens que lui donne le français : « Qui s’attache à ce qui est petit, médiocre », mais également au sens du mot arabe مسكينة [msikina] : « pauvre ».

Et c’est bien cette rigueur et cette justesse dans l’écriture qui lui donne des résonances internationalistes,

Par l’étoile et le croissant

Par la hache déterrée

Par la squaw exterminée

Par la burnous et le poncho

Par la rizière fécondée et le blé soulevé

Par la flûte et la corde vocale

Par la pique et le bâton

Par la lance et béquille

Par le poing menaçant

Nous briserons vos canons,

Nous cisaillerons vos avions,

Nous mâcherons vos frontières

abolition des frontières et de la propriété, car patriarcat, colonialisme, racisme il y a toujours, et pas loin, cette question de la propriété.

« Des individus se sont proclamés propriétaires. Ils se sont assujetti d’abord les femmes, puis les enfants, les chevaux, les vaincus. À l’origine il n’y avait ni possesseur ni possédé. »

Nous ne nous attarderons pas sur le récit d’une quelconque origine, mais c’est là que Mechakra parvient à toucher toujours par ces phrases aériennes et sa composition en mosaïque, les points cardinaux de la domination, la propriété et le QANOUN [la loi],

« Ils se sont érigés rois représentants de la divinité. Ils ont construit des écoles pour enseigner et perpétuer leur QANOUN figé. »

Et l’on pourrait continuer ainsi longuement, longtemps, mais le mieux reste de lire Yamina Mechakra, et vous savez quoi ? c’est à portée de clic, ici.

9 juin 2020

[Chronique] Christophe Stolowicki, Baudelaire critique

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On ne relit pas Les Fleurs du mal ni Le Spleen de Paris, on les compulse seulement, et souvent, pour vérifier à la virgule près si ce qui s’est inscrit en nous et remonte à la moindre capillarité n’a pas été déformé par les ans et l’usage, et l’appropriation. Mais on peut relire d’affilée Les Paradis artificiels, ou Mon Cœur mis à nu, Pauvre Belgique, des Fuséesoubliées, et picorer dans les textes critiques d’un qui, et pour cause, « tutoyait le génie », comme a le modeste courage de l’écrire Hervé Falcou, son présentateur d’une édition de poche intitulée L’art romantique (1964).

Qui tutoyait d’un plain-pied de politesse de moindres génies, avec cette simple familiarité que n’a pas Nietzsche qui les surplombe de plus haut, toujours plus haut, de grotte en pic s’élevant avec ses seuls animaux héraldiques.

Il suffisait à Baudelaire de frotter la lampe pour qu’ils apparaissent – animaux de blason plutôt que djinns.

Avec une bonne pensée pour l’un de ses confrères en journalisme dont « le piétisme n’avait pas encore rogné les griffes [ni] les feuilles bigotes ouvert leurs bienheureux éteignoirs », parfait, en tout parfait, jusque dans les plus brèves notules, et l’insolence trempée dans le lait d’airain d’acier (Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques, / Et des parcelles d’or ainsi qu’un sable fin / Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques).

Ou échotier rapportant Comment on paie ses dettes quand on a du génie – « l’anecdote [lui] a été contée avec prières de n’en parler à personne ; c’est pour cela [qu’il veut] la raconter à tout le monde ». À « sa large bouche moins distendue et moins lippue qu’à l’ordinaire » ornant « la plus forte tête commerciale et littéraire du XIXè siècle », on reconnaît aussitôt le commissaire Maigret de ce temps de duchesses et de crocheteurs sublimes se vautrant dans le Rubempré, « gros enfant bouffi de génie et de vanité ». Honorant cet honoré bourgeois des lettres, comme par nous autres un quelconque Houellebecq, de l’épithète épitaphe de « grand poète ».

On lit sourdre in petto plus d’esprit qu’il n’est déployé en répliques de table d’artistes de la langue festoyant de bons mots, de discours en dit court, entre les bouquets d’écrevisses et le rôt, toujours oiseuses pour le lecteur contemporain parce que les pointes s’en sont émoussées – par Balzac le susnommé poète ou l’antipoète Flaubert.

Ou prodigue de railleurs conseils aux jeunes littérateurs pour lesquels je donnerais toutes les prétentieuses niaiseries rilkiennes : « un succès est, dans une proportion arithmétique ou géométrique, suivant la force de l’écrivain, le résultat des succès antérieurs, souvent invisibles à l’œil nu. Il y a lente agrégation de succès moléculaires ; mais de générations miraculeuses et spontanées, jamais. / Ceux qui disent : J’ai du guignon, sont ceux qui n’ont pas encore eu assez de succès et qui l’ignorent ». Écrit fraternellement par « une Warens au cœur intelligent et bon », avec une verve de contrepoint de son propre guignon (Pour soulever un poids si lourd, / Sisyphe, il faudrait ton courage ! / Bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage, / L’Art est long et le Temps est court. […] // – Maint joyau dort enseveli / Dans les ténèbres et l’oubli, / Bien loin des pioches et des sondes ; // Mainte fleur épanche à regret / Son parfum doux comme un secret / Dans les solitudes profondes).

28 mai 2020

[Chronique] Christophe Stolowicki, L’enfer des bibliothèques

Depuis longtemps Sade, adopté comme le Vieux par Maupassant, pendant de Rousseau dans la généalogie d’André Breton, apprivoisé en bloc d’abyme poétiquement correct par Annie Lebrun, a cessé de remplir son office d’épouvantail à moinillons. « Attaquer le soleil » ? Au mieux, retarder d’un micron le big crunch dans notre banlieue stellaire.

Il a ses dévots qui ont achevé de le tirer d’enfer, Maurice Heine son premier éditeur moderne, Gilbert Lely surtout, auteur d’une monumentale Vie de Sade, mais d’un lyrisme parfois désuet (« le chant zénithal de Sade » ou « La Coste, ô naissance, ô ruines ! poussières qui m’avez fait prince. Dans la vallée du Calavon tous les amandiers sont en fleurs. Vous êtes là, Sade. Je sens s’infléchir contre ma bouche les rais de votre invisible sourire », Ma civilisation, 1961). Il a ses séides médiocres tel Hugues Rebell (Le fouet à Londres, 1905), son cuistre nomenclateur (Krafft-Ebing), un pertinent lecteur célèbre, Roland Barthes relevant sa parenté avec Proust, de composition rhapsodique plutôt que suivie, et sa délicatesse toujours pensée et transgressive ; un autre disert, discursif, asséché par la prise de distance obligée, Maurice Blanchot lisant La nouvelle Justine comme le scandale absolu alors que cette dernière mouture, systématique, excessive, ne communique pas l’émotion des simples infortunes de la vertu ni surtout de Justine ou les malheurs de la vertu, la version centrale, plusieurs fois rééditée du vivant de l’auteur ; le « son » d’une cloche, celle de l’église de « Sainte-Marie-des-bois » où l’héroïne sera prise au piège de sa piété, résonne davantage en moi que les « mugissements » d’une voix de victime déformée par un casque.

(Qu’Agnès Rouzier, de lyrisme exact, au plus près de « regarder le soleil ou la tache aveugle », qui a réinventé en genre le « nul part », d’écriture chauffée à blanc comme on tire à blanc à ballets rouges, ait pu se méconnaître jusqu’à envier la continuité de Barthes et Blanchot.)

Deux siècles ont passé. Désormais jubilatoire, brandes en feu et flammes, Sade est perçu tout en re dont danse, bien ivre sur l’escarpement de langue. Celle du siècle des Lumières qui culmine en lui rassure – déliée, alerte, gargantuesque en érotisme. De donjon en bastille une œuvre accomplie la tête contre les murs et le vit à la main, lais vite à l’âme, l’évite-alarme pour l’insatiable libertin, n’effraie plus et son idiome occulte  ce qu’en son temps elle eut de tragique, de sulfureux. « Ce n’est pas ma façon de penser qui fait mon malheur, écrit-il de prison à sa femme, c’est celle des autres. »

Vivre à hauteur de pensée, dit Nietzsche. Ou penser en descente de vivre ? En vrille ascensionnelle de désir transmué en art obsidional ?

Comme tout grand poète ou presque, Sade est inégal. La charge érotique et langagière des cent vingt journées de Sodome, de Justine ou les malheurs de la vertu, de l’Histoire de Juliette, sa sœur ou les prospérités du vice, ne se retrouve nulle part ailleurs dans son œuvre pourtant considérable. Rimbaud retour d’Abyssinie s’installe en homme de lettres, romancier, nouvelliste. Au début d’Aline et Valcour, un roman par ailleurs insipide, et dans maintes nouvelles des Crimes de l’amour ou esquisses des Historiettes, contes et fabliaux, l’autofiction fleurit avec une fraîcheur aussi naturelle que frelatée de nos jours, et en plusieurs versions l’on retrouve les aventures embellies d’un gentilhomme de bonne famille aux prises avec les parvenus fanatiques de la noblesse de robe. Quelques nouvelles font exception, surtout Augustine de Villeblanche (figurant on ne sait pourquoi dans les Historiettes) où impertinent d’un sexe en trompe-l’œil, pour une double séduction paradoxale Sade préfigure Wilde, et Eugénie de Franval dont l’héroïne éponyme, éduquée à dessein, est l’objet d’un amour plus total qu’incestueux où s’exprime toute la délicatesse relevée par Barthes.

Théâtre de la cruauté, impossible si les victimes ne tiennent pas leur rôle de composition en gémissant au moment opportun. Dans les prospérités du vice Juliette monte un couvent dans son parc pour que son amant le ministre Saint-Fond et son ami aient le plaisir de le dévaster, y loge une famille qu’il a déjà persécutée pour de lubriques retrouvailles.

La couleur, la charge. Ce mauve, ce trébuchement de Thelonious Monk. Ce susurrement à pointes de feu de Miles Davis. Le fer rouge imprimant sur l’épaule de Justine une fleur de lys est celui même à mille rebours et retours qui inscrit les lettres de feu de grâce perverse qu’exhale l’embastillé.

Sade l’homme pivot, dont les origines remontent aux croisades et à Laure chantée par Pétrarque, membre de la Section des Piques aux côtés de Robespierre (« Français, encore un effort si vous voulez être républicains ») ; son œuvre cardinale secouant l’aigrette tous azimuts, poussant ses antennes par delà Nietzsche, la psychanalyse et le surréalisme.

Tous à poil, dit-il, qui ne comprendrait rien au Japon.

Dans l’enfer des bibliothèques, un autre lui a succédé. La nouvelle ère glaciaire qui l’épargne et néglige les dits « scandales littéraires », telle Histoire à l’O de rose, telle lettre ouverte au colin froid, fusées d’artifice mouillées, qui préserve Céline et autres collabos de plume, y a précipité son descendant de moindre envergure, encore plus poète que lui, Tony Duvert.

Entretemps Alain Robbe-Grillet multiplie exhaustivement ses descriptions de minutie obsessionnelle avant d’abandonner le Nouveau Roman à son mauvais sort pour le cinéma, où il exerce plus efficacement sa filiation sadienne. Dès Portrait d’homme couteau (1969), Tony Duvert  fissure cet univers implacable sous la poussée d’un désir de l’enfant qui répare l’enfant soi. Alternés, indissociablement fusionnels imparfait et présent toujours indicatifs, première et troisième personne, troisième et tierce d’un singulier singulier vitrifient au scalpel, délassent en poésie la prose la plus sèche. Le descriptif sans mode d’emploi déploie un mode d’envoi. Cette liberté a un prix : le récit est le meurtre, tout en reprises et variations, d’un garçonnet de dix ans attiré dans une vaste maison isolée, parfois en ruines, qui rédime la blessure de l’enfant soi dont barrant le ventre est tapie l’inamovible cicatrice dès les premiers paragraphes – bientôt tourne en quelques laisses contemporaines sans autre ponctuation que de blancs. La violence sourd, n’éclate pas, le descriptif clinique s’embue : « Un courant d’air passe sur son corps ; la peau frissonnante se granule puis s’apaise » ; « Je me suis penché, mes mains fouillent sous les chiffons souillés de crasse qui me cachent sa peau, son ventre, ses cuisses blanches. Je ne veux pas l’apprivoiser, mais lui faire mal » ; « Une image belle comme une vie à refaire passe dans la rue. »

Dans Paysage de fantaisie (1973), une loupe concentre ses rayons sur « le dessous du gland l’échancrure en fer de lance que le frein partage filet mince étiré par les vagues de peau qu’il retient et qui roulent sous les deux volutes de ce cœur à l’envers ». Indiqué comme roman, le livre est un pur poème où la pornographie enfantine, fixée à un âge que l’auteur n’a pas quitté, parle avec la musicalité de comptines d’Arrabal la langue que nous avons perdue à tout jamais, échouée sur la grève où s’entrecroisent guerre des boutons et retour à Roissy : « ils me tuent vraiment et je ne verrai jamais les poils de zizi que j’aurais eu sauf au paradis si ça y pousse » ; « il a des bras pleins de biceps il les arrondit un peu à la costaud » ; « il se tripote avec nous et sa mère crème fouettée monte entre ses cuisses ». Sur fond d’un pensionnat de prostitution garçonnière, deux voix principales alternent, de vieillard et de garçonnet, également torturés, récits frappés à la demi-volée de l’entre-deux songes. D’enfant qui « usine contre [des murs] d’urine », les « yeux de menthe gris ». Par antiphrase enfants tortionnaires, vieillards victimes dont le vice versicolore vers ça rampa.

Las, Tony Duvert (1945 – 2008) ne s’est pas contenté d’être ce prosateur poète parmi les plus grands, il lui manquait d’être reconnu comme moraliste – d’un moralisme à rebours dénonçant « l’ordre hétérosexuel […] un système de mÅ“urs fondé sur l’exclusion de presque tout plaisir amoureux et sur l’instauration d’inégalités, de falsifications, de mutilations corporelles et mentales chez les hommes, les femmes, les enfants » (Journal d’un innocent, 1976). À prétendre nous normaliser se dénonçant comme pathologique, sombré dans le militantisme pédo-pornographique, il est mort complètement délaissé depuis longtemps.      

19 mai 2020

[Dossier Libr-mai] Pierre Gauyat, Amila le passeur (Jean Meckert / Jean Amila)

Jean Meckert a mené une double carrière littéraire, l’une sous son véritable patronyme dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard, qui ne lui a pas permis de connaître la notoriété, et une autre sous le pseudonyme de John, puis Jean, Amila, toujours chez Gallimard, mais au sous-sol, là où se trouvent les bureaux de la Série noire.

La carrière de Jean Meckert a commencé sous des auspices atypiques. Né en novembre 1910 dans un milieu ouvrier parisien, il commence à travailler à treize ans, le certificat d’étude à peine en poche. Nous sommes au début des années vingt et la vie d’un jeune apprenti n’est pas facile, il trouve du travail dans différentes entreprises de son quartier de Belleville, à Paris. La crise de 1929 n’arrange pas sa situation sociale et il exerce toutes sortes de métiers pour survivre. On retrouvera la trace de cette vie précaire dans ses romans comme La Lucarne, paru en 1945, ou dans le recueil de nouvelles Abîme et autres contes inédits, écrites dans les années trente mais éditées seulement en 2012, chez Joseph K.

En 1939, il est appelé à rejoindre son régiment sur la ligne Maginot, en Lorraine. Au printemps 1940, la débâcle des armées françaises le conduit jusqu’en Suisse où il est interné jusqu’en 1941. Rentré à Paris, il trouve un emploi à l’état civil de la mairie du XXème arrondissement ; peu satisfait de sa condition, il envoie le manuscrit d’un roman à Gallimard. Ce texte, Les Coups, raconte la relation tumultueuse entre une secrétaire, dont la famille se pique de culture bourgeoise, et un jeune ouvrier. Ce roman enthousiasme Raymond Queneau qui décide de l’éditer. André Gide lui consacre l’une de ses chroniques dans le Figaro. La carrière littéraire de Jean Meckert est lancée. Ce roman est disponible en Folio depuis 2002.

Malheureusement pour lui, ses romans suivants, L’Homme au marteau, La Lucarne, Nous avons les mains rouges ou La Ville de plomb, malgré leurs qualités, ne suscitent pas le même engouement et, au début des années cinquante, sa carrière paraît compromise. C’est alors que Marcel Duhamel, qui a fondé en 1945 la Série noire qu’il dirige, lui propose de rejoindre la collection. Mais il y a un problème, la Série noire ne publie que des auteurs anglo-saxons. Qu’à cela ne tienne, il adopte un pseudonyme à consonance américaine, John Amila. Y’a pas de bon Dieu ! paraît sous ce pseudonyme en mars 1950, mais Jean Meckert refuse de céder tout à fait la place et il est crédité sur la couverture au titre d’adaptateur. Le roman se déroule aux États-Unis dans une petite communauté villageoise aux prises avec un consortium qui veut noyer sa vallée pour construire un barrage hydro-électrique. Cette histoire américanisée reste très française car il s’agit de la lutte des habitants de Tignes qui refusent l’ennoiement de leur village au début des années cinquante. Amila n’est d’ailleurs pas le premier Français dans la Série noire : dès 1948, Serge Arcouët a fait paraître La Mort et l’Ange sous le pseudonyme de Terry Stewart.

Dès 1953, avec Motus !, il revient en France, sur les bords de la Seine, dans une histoire un peu embrouillée sur fond de luttes syndicales. Il garde son pseudonyme américain à la Série noire jusqu’à son dernier roman en 1986, même lorsque la supercherie est éventée, mais il reprend son prénom français, Jean, avec Les Loups dans la bergerie, en 1959.

Jean Amila accompagne l’histoire du roman policier français des années cinquante aux années quatre-vingt car s’il n’a pas l’influence d’un Manchette ou d’un Daeninckx, qui ont marqué leur époque et les auteurs de polar qui les ont suivis, il est une référence pour de nombreux écrivains contemporains, dont, justement, Didier Daeninckx qui ne manque jamais de lui rendre hommage.

Il n’hésite pas à accompagner les modes du polar comme lorsque les goûts du public se portent, à la suite du succès des romans d’Albert Simonin, sur les histoires de truands. Cependant, il ne saurait être question pour lui de suivre une mode sans tenter de la sublimer. C’est ce qu’il fait avec La Bonne Tisane et Sans attendre Godot. Dans le premier titre, les véritables héros du roman ne sont pas les truands mais les élèves infirmières qui prennent leur première garde à l’hôpital. Dans le roman suivant, on retrouve les personnages survivants du précédent ; cette fois c’est un modeste postier qui part en guerre contre les propriétaires d’un magasin dans lequel sa femme a péri lors d’un incendie, qu’il soupçonne d’être criminel, pour toucher la prime d’assurance. Contrairement aux romans de Simonin ou d’Auguste le Breton, si ses personnages ne s’expriment pas comme des académiciens, ils n’utilisent pas l’argot qui est un peu la marque de fabrique de ces deux auteurs.

On croisera d’autres truands au fil de ses œuvres, ces personnages sont devenus des figures emblématiques du roman policier mais chez Amila, ils sont toujours placés au second plan, ils ne sont jamais les héros de ses romans, comme dans Langes radieux ou Les Loups dans la bergerie où il brosse de puissants portraits de personnages féminins.

Au début des années 1970, Jean Amila développe une sorte de phobie pour les services secrets et consacre une série de romans à démontrer leur dangerosité. Il commence en 1969 avec Les Fous de Hong-Kong qui se déroule dans la colonie britannique sur fond de rivalité entre les services de l’Ouest et les Chinois. En 1970, il propose Le Grillon enragé qui se déroule en partie lors des événements de Mai 68 en France et durant l’été suivant en Sardaigne. Là encore l’histoire est passablement embrouillée et peut se résumer à une charge contre les Services de renseignement.

En 1972 et 1973, il fait paraître une série de trois romans qui mettent en scène un policier hippy directement issu du mouvement de Mai 68, Édouard Magne, dit Géronimo, en raison de ses cheveux longs et de son bandeau indien. La Nef des dingues, est encore une histoire passablement obscure dans laquelle les barbouzes tiennent le mauvais rôle. Plus intéressant, Contest-flic aborde une affaire qui fit couler beaucoup d’encre dans les années cinquante en France, l’affaire Dominici, du nom du patriarche de la Grand-Terre accusé d’avoir assassiné les trois membres d’une famille de paisibles vacanciers britanniques, dont une fillette de 9 ans. Cette affaire suscita une profonde émotion dans la région de Manosque et dans le reste du pays. D’ailleurs, Jean Meckert écrivit un livre sur ce sujet en 1954 à la demande de Gallimard, La Tragédie de Lurs. À l’époque, il concluait prudemment au doute sur la culpabilité de Gaston Dominici, à rebours de la presse, quasi unanime à condamner le vieux Dominici. Dans le roman policier, il adapte les faits à son nouveau combat contre les services secrets.

On retrouve Géronimo dans Terminus Iéna qui est lui aussi un roman d’espionnage car il est chargé d’enquêter sur le meurtre d’un comédien devant jouer le rôle de Chargeboeuf dans l’adaptation, en co-production entre la France et l’Allemagne de l’Est, d’Une ténébreuse affaire, d’après l’œuvre d’Honoré de Balzac. Il finit sa charge contre les services secrets avec À qui ai-je l’honneur ?

Cette série de romans a été publiée dans la Série noire entre 1969 et 1974, après cinq années de silence littéraire en grande partie consacrées à des activités cinématographiques. C’est comme cela qu’il écrit La Vierge et le Taureau qui se déroule à Tahiti et dans lequel il dénonce les essais nucléaires français dans le Pacifique, qui sera publié aux Presses de la Cité en 1971, sous son véritable patronyme. La légende veut que ce roman ait valu à Jean Meckert une correction en règle qui provoqua 15 jours de coma, une amnésie partielle et de fréquentes crises d’épilepsie. S’il est douteux qu’il ait été agressé à cause d’un roman paru trois ans plus tôt, il a pu être victime d’un avertissement trop appuyé ou d’une banale agression. Il a fait le récit de sa lente convalescence dans Comme un écho errant, roman refusé par Gallimard en 1986 et publié, 17 ans après sa mort, par Joseph K, en 2012.

En 1981, sept ans après sa dernière publication, il fait paraître à la Série noire Le Pigeon du faubourg, un roman dans lequel il renoue avec un de ses thèmes favoris, les couples mal assortis. Durant cette période, qui correspond au septennat de Giscard – sans que l’on puisse déceler une relation de cause à effet… –, une nouvelle génération d’auteurs de polar est apparue ou s’est affirmée, le néo-polar. Parmi eux, on peut citer Manchette, ADG, Vautrin, Fajardie, Daeninckx, et, un peu plus tard, Jonquet, Pouy ou Raynal. Entre autres.

Amila, qui leur a largement ouvert la voie dès les années cinquante, pourrait passer pour un auteur un peu dépassé. C’est bien mal connaître le vieil anar, qui réplique avec un superbe polar, Le Boucher des Hurlus, qui nous plonge dans l’après Première Guerre mondiale, en pleine épidémie de grippe espagnole. Michou, comme des millions d’enfants, a perdu son père pendant la guerre. Mais le sien n’est pas tombé au champ « d’honneur », il a été fusillé pour l’exemple. Le voisinage harcèle la malheureuse veuve qui finit par craquer et doit être internée en raison de son état de santé. Le petit Michou est placé dans une institution religieuse dont il s’échappe pour se venger du général qui a plongé sa famille dans l’affliction. Là encore, Jean Meckert fait appel à ses souvenirs personnels, lui qui s’est retrouvé à 8 ans dans un orphelinat, privé de ses parents. Son père, ancien combattant, a préféré se faire démobiliser dans les foyers de sa marraine de guerre ; un choc de trop pour sa mère qui ne l’a pas supporté et a dû être admise dans une maison de repos. Son père n’a donc pas été fusillé comme l’auteur le laisse entendre après la parution du roman. Encore une légende qui a eu la vie dure. Mais, comme le dit John Ford dans son film L’Homme qui tua Liberty Valance, « Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende. » Ça fait toujours un bon roman policier.

Jean Meckert tire sa révérence littéraire avec un dernier roman à la Série noire en 1986, Au balcon d’Hiroshima, dans lequel il dénonce le bombardement atomique du Japon, en 1945. Ce roman lui vaudra le seul prix littéraire de sa longue carrière, le prix Mystère de la critique, bien mérité.

S’il ne publie plus, bien malgré lui, il continue à écrire et à proposer des manuscrits à son éditeur qui les refuse. Comme un écho errant illustre son acharnement à rester un écrivain, ce à quoi il renonce quelques années avant sa mort seulement, lorsqu’il note dans son journal : « Il faut arrêter !!! Définitif. Poursuivre serait trop fatigant et stupide » (Temps noir, n°15, « Meckert/Amila, en blanc & noir », entretien avec Franck Lhomeau, juin 2012, p. 184). Nous sommes le 24 mars 1992, Jean Meckert a 81 ans. Sa disparition, survenue le 7 mars 1995 à Lorrez-Le Bocage en Seine-et-Marne, passe presque inaperçue à part un article d’Hervé Delouche dans l’Humanité du 14 mars 1995 et une notice tardive dans Le Monde libertaire. Fermez le ban.

Mais on n’en a jamais tout à fait fini avec Jean Meckert. Après une dizaine d’années de purgatoire littéraire – délai de rigueur –, en 2005, il revient d’entre les morts avec La Marche au canon, roman retrouvé sur un simple cahier d’écolier dans lequel il raconte la Drôle de guerre et la Débâcle de 1940. La parution de ce texte, sans doute écrit peu de temps après les évènements, provoque une série d’articles dans la presse qui relancent l’intérêt pour l’œuvre de Meckert. D’autres romans reparaissent chez Joëlle Losfeld comme Je suis un monstre, L’Homme au marteau ; son enquête sur l’affaire Dominici, La Tragédie de Lurs, ou les novelisations des films de Charles Spaak et André Cayatte, Nous sommes tous des assassins, consacré à la peine de mort, et Justice est faite, sur l’euthanasie. Quelques romans policiers, parus à la Série noire sous le pseudonyme de Jean Amila, sont réédités dans la collection Folio policier, comme La Lune d’Omaha, une vision décalée du Débarquement en Normandie, Le Boucher des Hurlus, longuement évoqué plus haut, ou Jusqu’à plus soif, jubilatoire farce « polardo-rurale ».

Après un long silence de plus de 10 ans, 2020 voit la reprise de la réédition, toujours chez Joëlle Losfeld, des œuvres signées Jean Meckert avec Nous avons les mains rouges (1947). Ce roman nous replonge dans les années d’après-guerre dans un groupe d’anciens résistants qui n’ont pas renoncé à leur combat pour la justice. Hélas pour eux, les temps ont bien changé et les héros d’hier sont devenus de vulgaires terroristes.

D’autres parutions sont annoncées pour les prochains mois et les prochaines années. Espérons que cette réédition soit complète avec La Ville de plomb, La Lucarne et La Vierge et le Taureau, qui permettrait d’offrir au lecteur l’accès à l’ensemble de l’œuvre de Jean Meckert dans une collection unique, sauf Les Coups, réédité dans la collection Folio.

11 mai 2020

[Dossier Libr-mai] Robert Kurtz, L’industrie culturelle au XXIe siècle, par Ahmed Slama

Robert Kurz, L’Industrie culturelle au XXIème siècle, de l’actualité du concept d’Adorno et Horkheimer, traduit de l’allemand par Wolfgang Kukulies, éditions Crise et critique, février 2020, 140 pages, 9 €, ISBN : 978-2-490831-31-03-6.

  

L’industrie culturelle. Non pas antinomie, l’une prolongeant l’autre. Encore moins aporie, l’autre se fondant dans l’une. La culture comme contrôle, l’industrialisation de la culture comme massification et extension de ce contrôle. Prolongeant, actualisant en quelque sorte le chapitre que consacrèrent Adorno et Horkheimer à « L’industrie culturelle » [in La dialectique de la raison, 1944, 1974 pour la traduction française], Robert Kurz reprend ce concept négatif pour en examiner, en explorer les effets, aujourd’hui.

Tout au long de ces 12 chapitres courts et denses, Kurz passe au crible cette industrie culturelle, s’attardant sur les mutations technologiques de ces dernières décennies. La note que je livre ici est, je le dis rapidement contextualisée, j’illustre par des exemples « bien de chez nous ». L’un des rares avantages du capitalisme et de la globalisation est cette (re)production du même partout, facilitant l’analyse, c’est que seules quelques nuances ou particularismes s’ajoutent, se surajoutent et qui, paradoxalement, accroissent la sensation de reproduction du même.

Divertissement de masse et élitisme, même combat

 C’est une voie étroite et rigoureuse que trace Kurz, celle non pas de mettre dos à dos les tenants de la culture bourgeoise canonisée et ceux du du « pop » post-moderne, mais de montrer que tous deux participent du même effort, celui de la promotion de la culture, du contrôle dans et par la culture, tous deux relevant d’une critique « intracapitaliste ».

Quand les premiers mettent en cause l’industrie culturelle et nous parlent de défaite de la pensée, de baisse générale de niveau ou encore de culture du nivellement, c’est avant tout parce que les discours et les Å“uvres ne sont plus « l’apanage des couches supérieures et de leur prétendue « culture », mais parce que, dans l’ensemble, elle revêt un caractère de masse. »  Ainsi, ce n’est pas tant le formatage des Å“uvres dans et par le marché qui dérange, plutôt la démocratisation de l’art et son appropriation par le peuple. « On veut bien leur accorder quelque divertissement populaire (…), mais à condition que la grande culture élitiste garde son caractère de privilège et que l’on puisse rester entre-soi. » Les débats qu’ont déchaîné tour à tour le livre de poche (dans les années 60), puis le livre numérique donnent une idée précise du positionnement de la « critique culturelle conservatrice ». Le mépris qu’a pu susciter et que suscite encore internet – mépris désormais euphémisé par l’usage de l’expression devenue fourre-tout : « réseaux sociaux » – ; internet qui, un temps, a représenté la possibilité d’une remise en cause de la hiérarchie des valeurs, et qui permet encore de porter un discours critique (relativement) affranchi de toute verticalité. Et c’est bien cette horizontalité qui dérange, encore aujourd’hui et au plus haut point, les critiques réactionnaires.

De l’autre côté, nous retrouvons les thuriféraires « pop » post-modernes qui « s’extasient sur cette même massification industrielle susceptible, selon eux, d’être interprétée comme quelque part émancipatrice en soi. » Et pas de différence à leurs yeux entre des œuvres proprement populaires, créées dans et par les classes dominées, et les productions à destination du peuple ou la manière dont se le représente l’industrie culturelle ; une « conscience de masse formatée ». Ayant fait du « pop » leur objet d’étude, les post-modernes rechignent à scruter la logique marchande qui les sous-tend. On le sait bien, par le truchement [ترجمان – interprète] du marché, le lait n’est pas du lait, un masque (en tissu, FFP1 ou 2) n’est pas un masque ; toute chose n’est interprétée que comme abstraite grandeur de prix indexée sur le temps, les efforts et les coûts déployés pour la produire, sans oublier les effets d’offre et de demande. De la même manière les productions et les œuvres artistiques (qu’il s’agisse de livres ou de musique, etc.) ne valent que comme marchandises, leur « contenu spécifique demeure in-différent. » L’industrie culturelle n’ayant d’autres fins que de transformer l’art en simple objet de production pour le simple profit. Et c’est bien par cette logique de profit que l’industrie culturelle se présente comme « l’instrument le plus sensible de contrôle social. » [La dialectique de la raison, p.158], cette même logique de profit et de contrôle que rechignent à examiner les thuriféraires de la « pop » post-critiques. (Le pragmatisme américain saisi de « prurit de jugement » quand il juge le marketing et la société de contrôle).

Ainsi se construisent les fausses antinomies et leurs débats de façade, deux modes de penser se présentant comme contradictoires, mais qui, chacun à sa manière, évacuent la domination qu’exerce le capitalisme « sur les contenus et les formes de représentation des biens culturels ».

Pas de structures neutres

Toute production artistique, toute œuvre assujettie, régie par les lois du marché car considérée avant tout comme marchandise, n’ayant d’autre but que d’être non pas échangée, mais de participer à la circulation permanente et constante des marchandises – quel qu’en soit leur type étant entendu que le contenu propre de ces marchandises importe peu comme nous l’avons vu – qui, en se développant, en arrive à l’abstraction même, à savoir l’argent.

Les technologies développées dans le cadre de l’industrie culturelle ne sont bien évidemment pas neutres, nous l’avons vu avec Joachim Séné, et cela ne vaut pas seulement pour les usines, mais également pour l’art et les Å“uvres, celles-ci ne sont pas créées ex-nihilo, elles ne tombent pas du ciel, elles naissent dans le contexte d’une organisation sociale, la nôtre où domine le capitalisme, ce capitalisme qui modèle et violente les productions en les  adaptant à l’impératif de valorisation (circulation permanente des marchandises) et non à nos besoins. Ainsi dans le cadre de la création d’œuvres « ce n’est pas un (nouveau) contenu qui se cherche une technique adéquate ; au contraire, tout contenu est adapté à une technique profitable et la « créativité » se voit réduite précisément » à cette technique même.

Quant à internet, même si les réflexions de Robert Kurz sont le souvent fructueuses – quand il évoque par exemple la « gratuité chèrement payée » ou donne l’envers du décor de cette interactivité tant glorifiée, interactivité qui loin de libérer « les individus de contraintes sociales objectivées », au contraire les intériorise, faisant ainsi de chacun son « propre capitaliste », « chacun son propre travailleur » –, il oublie de signaler tout de même qu’internet, entendue non pas comme une structure neutre, permet tout de même de créer et de disposer de quelques espaces de (toute relative liberté), la manière dont internet a permis l’éclosion de mouvements populaires, ou encore dans le champ artistique l’espace de toute relative liberté que permet, qu’a permis le web. Autre point, mais bien évidemment aucun ouvrage ne peut être exhaustif, il aurait fallu, à mon sens, souligner justement la précarité, la lutte permanente contre l’industrie culturelle de celles et ceux qui la subissent de la manière la plus sensible à savoir les artistes – comédiens et comédiennes, écrivaines et écrivains –, les chercheuses et chercheurs, celles et ceux qui n’ont d’autres choix que de lutter dans les interstices de la domination hégémonique du capital.

6 mai 2020

[Chronique] Patrick Beurard-Valdoye, Fléau et Théâtre social

Il ne s’agit pas ici de mettre un signe égal entre le coronavirus et la peste, comme l’ont fait certains commentateurs. Il y a la différence considérable, que les phénomènes de peste au Moyen-âge, et certainement dans une large mesure en 1720, inexpliqués, dépassant l’entendement, relevaient de la « punition divine » Avec l’impuissance et la résignation – le fatum – qui s’en suivent, et la recherche d’un bouc émissaire.

Tel n’est pas le cas du virus atroce qui s’abat sur le monde, parce qu’identifié, classé, nommé, voire, semble-t-il, sous certaines conditions, repoussé par traitement médical. Certains pays comme l’Allemagne, l’Autriche ou l’Irlande – si l’on considère le nombre de morts, certes important – semblent être en mesure de contenir la démesure.

Contrairement aux pestes historiques dévastant tout, il apparaît de plus de plus clairement que le COVID 19 sévit massivement dans les pays où l’ensemble du système de santé est défaillant, ou très défaillant, parmi lesquels certains pays occidentaux. Ce propos est celui de Giovanni Maio, professeur d’éthique médicale et d’histoire de la médecine à l’Université de Freiburg (Arte Journal, 3 avril) :

Les politiques de santé qui ont été menées depuis vingt ans en Occident, sont responsables de la situation actuelle. Et nous en subissons les conséquences aujourd’hui. Nous avons laissé l’économie décider de tout dans notre système de santé. C’est comme ça que l’on en est arrivé à réduire des postes et fermer des lits. On a organisé de façon délibérée la pénurie du personnel. Ce virus est arrivé à un moment où les systèmes de santé des pays occidentaux étaient déjà malades.

L’analogie avec la peste paraît toutefois pertinente, quant au même flegme des autorités responsables de cités, de royaumes, de nations ou d’états de pays fédéraux, à anticiper, à prendre des décisions impératives, et les bonnes.

L’ouvrage d’Antonin Artaud nous renseigne magistralement sur une méthode d’élaboration d’un art inédit et inouï (Le Théâtre de la cruauté) à partir de l’expérience mnésique de la peste et ses symptômes. Les descriptions historiques et médicales sont ligaturées à un phénomène psychique collectif, qui relève également de la culture, et induit des options de culture dans nos sociétés.

En puisant dans l’énergie quasi illimitée de cette catastrophe, prélevée dans sa dimension fabuleuse – par transmutation, pour reprendre son terme – Artaud conçoit un art émancipateur. Il refoule une « culture qui n’a jamais coïncidé avec la vie, et qui est faite pour régenter la vie ». C’est un manifeste de la culture qui en découle, comme la préface du Théâtre et son double l’affirme d’emblée : « on peut commencer à tirer une idée de la culture, une idée qui est d’abord une protestation. Protestation contre le rétrécissement insensé que l’on impose à l’idée de culture en la réduisant à une sorte d’inconcevable Panthéon ; ce qui donne une idolâtrie de la culture, comme des religions idolâtres mettent leurs dieux dans leur Panthéon ».

Rien d’étonnant à ce que ce chapitre débute par l’évocation d’un bateau, le Grand-Saint-Antoine. Le vaisseau est par excellence le véhicule des rêves et des mythes. La vie et l’histoire d’Antoine (son véritable prénom à l’état-civil) sont profondément ancrées dans celle des navires, et il est essentiel pour lui de fonder sa parole sur une expérience d’être traversé par plusieurs cultures (moyen-orientale, grecque et française pour commencer) dont il est le réceptacle. Fils d’armateur, le petit Antonin dessine des bateaux avant d’écrire des poèmes. Et c’est sur le paquebot de la French Line qui le conduit au Mexique, via La Habana, que le titre du livre lui vient enfin. À bord, il expédie à Jean Paulhan ce message :

ce sera LE THÉATRE ET SON DOUBLE

car le théâtre double la vie

la vie double le vrai théâtre

Ou encore le malheureux renvoi d’Irlande en septembre 1937 sur le paquebot Washington, suite à quoi il est débarqué au Havre, pour être sitôt interné en hôpital psychiatrique durant 9 ans.

Le récit débute par l’évocation d’un rêve qui fait office d’augure. Peu avant, dans sa préface, Antonin Artaud met justement en relation les notions de culture et de rêve : « Si notre vie manque de soufre, c’est-à-dire d’une constante magie, c’est qu’il nous plaît de regarder nos actes et de nous perdre en considérations sur les formes rêvées de nos actes, au lieu d’être poussés par eux ».

Voici comment le vice-roi de Sardaigne (qui était baron, en fait), poussé par un rêve, passe à l’acte !

Sous l’action du fléau, les cadres de la société se liquéfient. L’ordre tombe. Il assiste à toutes les déroutes de la morale, à toutes les débâcles de la psychologie, il entend en lui le murmure de ses humeurs, déchirées, en pleine défaite, et qui, dans une vertigineuse déperdition de matière, deviennent lourdes et se métamorphosent peu à peu en charbon. Est-il donc trop tard pour conjurer le fléau ? Même détruit, même annihilé et pulvérisé organiquement, et brûlé dans les moelles, il sait qu’on ne meurt pas dans les rêves, que la volonté y joue jusqu’à l’absurde, jusqu’à la négation du possible, jusqu’à une sorte de transmutation du mensonge dont on refait de la vérité.

Il se réveille. Tous ces bruits de peste qui courent et ces miasmes d’un virus venu d’Orient, il saura se montrer capable de les éloigner.

Un navire absent de Beyrouth depuis un mois, le Grand-Saint-Antoine, demande la passe et propose de débarquer. C’est alors qu’il donne l’ordre fou, l’ordre jugé délirant, absurde, imbécile et despotique par le peuple et par tout son entourage. Dare-dare, il dépêche vers le navire qu’il présume contaminé la barque du pilote et quelques hommes, avec l’ordre pour le Grand-Saint-Antoine d’avoir à virer de bord tout de suite, et de faire force de voiles hors de la ville, sous peine d’être coulé à coups de canon. La guerre contre la peste. L’autocrate n’y allait pas par quatre chemins.

Il faut en passant remarquer la force particulière de l’influence que ce rêve exerça sur lui, puisqu’elle lui permit, malgré les sarcasmes de la foule et le scepticisme de son entourage, de persévérer dans la férocité de ses ordres, passant pour cela non seulement sur le droit des gens, mais sur le plus simple respect de la vie humaine, et sur toutes sortes de conventions nationales ou internationales, qui, devant la mort, ne sont plus de saison.

Quoi qu’il en soit, le navire continua sa route, aborda à Livourne, et pénétra dans la rade de Marseille, où on lui permit de débarquer.

Ce que devint sa cargaison de pesteux, les services de la voirie de Marseille n’en ont pas conservé le souvenir. On sait à peu près ce que devinrent les matelots de son équipage, qui ne moururent pas tous de la peste et se répandirent en diverses contrées.

Grand-Saint-Antoine n’apporta pas la peste à Marseille. Elle était là. Et dans une période de particulière recrudescence. Mais on était parvenu à en localiser les foyers.

La peste apportée par le Grand-Saint-Antoine, était la peste orientale, le virus d’origine, et c’est de ses approches et de sa diffusion dans la ville que date le côté particulièrement atroce et le flamboiement généralisé de l’épidémie.

Et ceci inspire quelques pensées.

Cette peste, qui semble réactiver un virus, était capable toute seule d’exercer des ravages sensiblement égaux ; puisque de tout l’équipage, le capitaine fut le seul à ne pas attraper la peste, et d’autre part, il ne semble pas que les pestiférés nouveaux venus aient jamais été en contact direct avec les autres, parqués dans des quartiers fermés. Le Grand-Saint-Antoine qui passe à une portée de voix de Cagliari, en Sardaigne, n’y dépose point la peste, mais le vice-roi en recueille en rêve certaines émanations ; car on ne peut nier qu’entre la peste et lui ne se soit établie une communication pondérable, quoique subtile, et il est trop facile d’accuser dans la communication d’une malade pareille, la contagion par simple contact.

Mais ces relations entre Saint-Rémys et la peste, assez forte pour se libérer en images dans son rêve, ne sont tout de même pas assez fortes pour faire apparaître en lui la maladie.

Quoi qu’il en soit, la ville de Cagliari, apprenant quelque temps après que le navire chassé de ses côtes par la volonté despotique du prince miraculeusement éclairé, était à l’origine de la grande épidémie de Marseille, recueillit le fait dans ses archives, où n’importe qui peut le retrouver.

 

La peste de 1720 à Marseille nous a valu les seules descriptions dites cliniques que nous possédions du fléau.

Mais on peut se demander si la peste décrite par les médecins de Marseille était bien la même que celle de 1347, à Florence, d’où est sorti le Décaméron. L’histoire, les livres sacrés, dont la Bible, certains vieux traités médicaux, décrivent de l’extérieur toutes sortes de pestes dont ils semblent avoir retenu beaucoup moins les traits morbides que l’impression démoralisante et fabuleuse qu’elles laissèrent dans les esprits. […]

La peste de 1502 en Provence, qui fournit à Nostradamus l’occasion d’exercer pour la première fois ses facultés de guérisseur, coïncida aussi dans l’ordre politique avec les bouleversements les plus profonds, chutes ou morts de rois, disparition et destruction de provinces, séismes, phénomènes magnétiques de toutes sortes, exodes de Juifs, qui précèdent ou suivent dans l’ordre politique ou cosmiques, des cataclysmes et des ravages dont ceux qui les provoquent sont trop stupides pour prévoir, et ne sont pas assez pervers pour désirer réellement les effets.

Quels que soient les errements des historiens ou de la médecine sur la peste, je crois qu’on peut se mettre d’accord sur l’idée d’une maladie qui serait une sorte  d’entité psychique et ne serait pas apportée par un virus. Si l’on voulait analyser de près tous les faits de contagion pesteuse que l’histoire ou les Mémoires nous présentent, on aurait du mal à isoler un seul fait véritablement avéré de contagion par contact, et l’exemple cité par Boccace de pourceaux qui seraient morts pour avoir flairé des draps dans lesquels auraient été enveloppés des pestiférés, ne vaut guère que pour démontrer une sorte d’affinité mystérieuse entre la viande de pourceau et la nature de la peste, ce qu’il faudrait encore analyser de fort près.

 

La méthode d’Artaud
(L’extrait se termine par : « ce qu’il faudrait encore analyser de fort près »)

En quoi Artaud procède-t-il de l’analyse ? C’est un terme rencontré rarement sous sa plume. D’autant que l’analyse pré-supposerait une approche scientifique. Mais Artaud, poète, est fin rhétoricien !

Remarquons notamment cette phrase à propos de la ville de Cagliari « qui recueillit le fait dans ses archives, où n’importe qui peut le retrouver ».

Les archives en question existent, comme la consignation de l’événement. Mais, par exemple, le « vice-roi » est plutôt un baron de St. Rémy  (de 1720 à 1724, Filippo-Guglielmo Pallavicini, de la Maison de Savoie), et non Saint-Rémys.

La méthode d’Artaud n’est pourtant pas celle d’un créateur de fiction ayant allure de vérité historique. À plus forte raison celle d’un faussaire, comme lorsque Céline  s’annonce en chroniqueur dans D’un château l’autre, qui – par exemple – décrit le cortège des fascistes français sous les bombes d’avions anglo-américains, alors qu’il n’y eut aucun bombardement à Sigmaringen, comme me l’ont confirmé des anciens témoins de Sigmaringen (cf. « L’Ange du narré » dans ma Fugue inachevée, Éditions Leo Scheer / Al Dante).

Nous avons des indications de la méthode Artaud, non pour Le Théâtre et son double, mais pour un ouvrage antérieur – remarquable – Héliogabale ou l’anarchiste couronné (Denoël & Steele, 1934), de principe historiographique assez semblable.

À parution de l’ouvrage, Jean Paulhan demande dans une lettre (1.6.34) à Antonin Artaud, si ce qui est écrit dans Héliogabale ou l’anarchiste couronné est vrai ?

Voici la réponse d’Antonin Artaud :

Cher ami,

Je m’aperçois avec ennui que vous me comprenez de moins en moins, et de mon côté je ne comprends plus vos réactions. La Vérité suprême je ne cherche que cela, mais quand on me parle de ce qui est vrai je me demande toujours de quel vrai on me parle, et jusqu’à quel point la notion qu’on peut avoir d’un vrai limité et objectif ne cache pas l’autre qui obstinément échappe à tout cerne, à toute limite, à toue localisation, et échappe pour finir à ce que l’on appelle le Réel.

Voilà ce que je peux vous dire – bien que votre lettre m’ait irrité et que je me sois dit : que ce soit vrai ou non qu’est-ce que ça peut bien lui faire si c’est beau et si l’on trouve dans ce livre la notion d’un vrai et du Réel Supérieur – les dates sont vraies, tous les événements historiques dont le point de départ est vrai sont interprétés, beaucoup de détails sont inventés ; les Vérités Esotériques j’ai voulu qu’elles soient vraies dans l’Esprit ; elles sont souvent et volontairement FAUSSÉES dans la forme : mais la forme n’est rien.

Une méthode qui, participant d’un projet d’artiste (on n’est pas obligé de le suivre quand il écrit que la forme n’est rien !), n’hésite pas à reconsidérer le sens d’un mot, et à contester son apparente évidence : si tant est d’ailleurs que le mot de virus soit autre chose qu’une simple facilité verbale. Une méthode qui, le cas échéant, pourrait conduire à des intuitions qui s’avèrent par la suite exactes. En effet, lorsqu’Artaud énonce que « La peste apportée par le Grand-Saint-Antoine, était la peste orientale, le virus d’origine », l’on peut se demander d’où Antonin Artaud détenait cette information. Il parle de « traités médicaux récents ». Je n’ai pas assez investigué sur ce point. Je mets cependant en relation cette assertion, avec le paragraphe tiré de Wikipedia :

En 2016, les résultats d’une étude de l’Institut Max-Planck révèlent que cette épidémie de peste était une résurgence de la grande peste noire ayant dévasté l’Europe au xive siècle et non une forme moderne. Le bacille yersinia pestis venu par le Grand Saint Antoine et à l’origine de l’épidémie de peste qui a ravagé la Provence, ne venait pas d’Asie, comme on le croyait jusqu’alors, mais descendait directement du responsable de la première pandémie ayant ravagé l’Europe au xive siècle. Il est donc resté latent pendant quatre siècles avant de redevenir actif.

Autrement dit, Antonin Artaud combinerait ce que j’appellerai – pour le plaisir paradoxal – la rigueur artistique, et l’intuition scientifique.

1 mai 2020

[Dossier Libr-mai] Germain Tramier, La Belle Lurette, un roman oublié

En ce 1er Mai 2020 bien particulier, nous lançons un work in progress sur les écritures libr&critiques d’expression populaire et de critique sociale : on commencera par un écrivain oublié depuis belle lurette, hélas – histoire de lutter contre l’oubli

Dans une thèse sur Jean Forton, Catherine Rabier-Darnaudet rappelait la malchance qu’un certain nombre d’écrivains avaient connu au sortir de la seconde guerre mondiale. Outre Jean Forton, elle évoquait les noms de Paul Gadenne, Raymond Guérin, Georges Hyvernaud, Henri Calet. Tous ont pour point commun d’être dans cette situation particulière d’auteurs de niches, l’ayant été de leur vivant, le restant aux yeux de la postérité. Elle réexpliquait les raisons de leur oubli partiel, ni écrivains engagés, ni hussards, ni nouveau romancier, n’ayant souscrit à aucune famille littéraire de leur époque, il ne leur était resté que de survivre auprès de lecteurs épars, par la seule qualité de leurs livres. Et lisant les manuels scolaires, d’histoire littéraire, on comprend à quel point il est nécessaire de trouver un groupe auquel s’affilier. Les étiquettes sont bien pratiques, elles économisent la pensée. C’est ainsi que j’ai été conduit à me plonger dans le premier roman d’Henri Calet, La Belle lurette (1935).

“Il y a belle lurette”, cette expression qui détermine le titre du livre vient de la contraction de belle et du néologisme : hurette (heurette), une petite heure. Ça fait longtemps. Ça fait longtemps ce dont nous parle Calet, son enfance et son adolescence dans les années 10. L’expression clôture même son premier chapitre : « Il a galopé de Belleville à Grenelle. À travers Paris. En pleine belle lurette.  Et nous avons ri durant tout le voyage ». Ce mot « voyage » n’est pas sans rappeler l’autre livre d’un contemporain, le fameux Voyage au bout de la nuit. D’ailleurs, La Belle lurette frappe par sa ressemblance avec le roman de Céline : style oral, description de vies miséreuses, humour et bassesse et quelques miettes de sublime. Ce galop en pleine belle lurette s’inscrit dans la tradition littéraire de la vie comme un voyage, Calet nous propose de le suivre, il y a longtemps, jusqu’au terme désenchanté du livre : « Le chômage et les cris dans la crise, ce n’est plus la belle lurette ».

Mais ce n’était déjà pas rose, la belle lurette. Quelques années avant Mort à Crédit, Calet, son narrateur plutôt, évoque son enfance. Parents faux-monnayeurs anarchistes, maltraitance, mère emprisonnée, maladies nombreuses. Une ironie particulière se découvre dès les premières pages ; cette petite heure, il s’attache à la décrire pleinement, sans hypocrisie, trouvant d’emblée un ton où la violence tutoie une sorte de mélancolie enfantine : « La revanche se jouait à la maison, entre quatre murs. Ma mère recevait des coups durs dans sa belle figure. Son p’tit homme, raffermi, lui lançait, en faisant cela, des mots orduriers, des mots courts qui, après avoir servi d’insulte, venaient se placer dans ma mémoire. La chambre était traversée de clameurs. Calmé ou lassé, mon père sortait. Il s’en allait gueuler dans les rues voisines, tout seul, le feu au ventre. On dit de ces gens qu’ils ont le vin mauvais. Maman, les chichis défaits et pendants, geignait longuement, ployée contre le bois de lit.

— Ce n’est rien mon petit, disait-elle en tamponnant son visage bouffi et rougi. Elle me souriait et découvrait des gencives saignantes, presque édentées sur le devant. »

Puis le départ du père, l’arrivé d’un nouvel amant de sa mère, M. Antoine, son désormais beau-père, la pension, la vie continue.

Les personnages qu’évoquent Calet sont pour la plupart issus des classes les plus défavorisées. Ouvriers, tenanciers, prostituées, prisonniers, vendeurs de tuyaux hippiques, accoucheuses d’anges, faux-monnayeurs. Il n’en fait pas une image attendrissante du peuple, celui naïf des musettes, de la vie précaire au cœur bon. À l’image des patrons, professeurs ou directeurs, ces personnages, débrouillards, n’échappent pas à la caricature, ils n’en restent qu’un peu moins haïssables de par leurs conditions de vie. Mais si Calet ne romantise pas, le poétique peut surgir à tout lieu : « Après l’éveil, les prisonnières se rendaient ensemble – en file indienne – à la fosse, pour y vider les seaux d’eau sombre où nageaient les crottes de la nuit et, chaque matin, un détenu du quartier des hommes parvenait à glisser une missive amoureuse sous le couvercle du récipient de ma mère. Idylle partout, quand-même et jusqu’au bout. Sur le papier, il étalait ses projets, ses espoirs et ses rêves de petit voleur sentimental ».

Le point de vue de l’enfant, puis du jeune homme, sera conditionné tout au long du livre par ce qu’il entendra. Héritier des Confessions, il ne se donne jamais le beau rôle. Tour à tour fils d’anarchistes, patriote d’aspiration bourgeoise, bon ouvrier, puis gréviste, puis chômeur, le narrateur absorbe comme une éponge les discours qui l’entourent (jusqu’à une certaine misogynie), eux-mêmes déterminés par les événements historiques, de la première guerre mondiale à la crise qui la suit. La « belle lurette » se révèle être peu à peu le fantôme de la Belle Époque, moment où son beau-père Monsieur Antoine, surnommé Mémède, pouvait boire du Pernod sans se soucier d’argent. La déchirure provoquée par cette hallucination mondiale, meurtrière, a rendu inaccessible le voyage à cheval heureux dans les rues de la capitale. Mémède lui-même en a subi les conséquences. Après le retour du père détesté, c’est vers lui que le narrateur va chercher refuge :

 « En laissant couler mes larmes dans son gilet, le jour de la gifle de la blanche colombe et de la bave de crapaud, je vis sur le devant de sa chemise du sang de punaises écrasées ; tâches rougeâtres que cachait mal la cravate de piquée.

Ces bêtes venaient à lui depuis longtemps.

L’échelle sociale, il la descendait. »

Estropié, alcoolique, père de substitution, Mémède est à l’image du livre, de son style : il est ce que la guerre a laissé dans le quotidien, changeant jusqu’à la littérature qui n’est plus, chez Calet, une littérature du Pernod, mais du vin blanc, des bars d’usines et des quartiers populaires. Ce que nous laisse le livre, au sortir de la lecture, c’est l’impression d’avoir lu un véritable roman poétique sur la misère. Quelque chose qui n’était pas gratuit. Un roman violent qui, presque à chaque page, et sans complaisance, a su nous désarmer.

Henri Calet, La Belle lurette, 1935 ; rééd. 1979, L’imaginaire/Gallimard, 182 pages.

25 avril 2020

[Chronique] Fabrice Thumerel, Sous covid-20 (Libr-critique dans l’espace littéraire actuel)

Covid-19 : coronavirus disease 2019 (à tout ce qui est important, n’est-ce pas, on confère un nom anglo-américain). Mais pour nous, c’est covid-20 : comment vivons-nous sous covid-20 ?

Et pour ce qui nous concerne plus particulièrement, quels sont les effets du covid-20 sur le champ littéraire actuel dans toutes ses composantes ? Sans prétendre mener ici une étude approfondie, contentons-nous d’en énumérer cinq, en nous concentrant sur les mutations.

Regard panoramique sur le champ littéraire sous covid-20

1. Le coup d’arrêt porté à la publication des nouveautés de mars-avril et plus généralement à la diffusion des livres a pour corollaire une récession économique, certes, mais qui s’accompagne –paradoxalement, vu la pénurie – d’une quantité non négligeable d’offres consubstantielle à la logique consumériste : se devant de s’adapter à toutes circonstances, le Marché s’emploie à satisfaire les lecteurs-consommateurs en leur proposant livres et magazines en version numérique (beaucoup plus rarement en version papier). Bien évidemment, comme toujours le système en place favorise les poids lourds de l’édition comme de la vente en ligne. Cependant, signalons l’opération « Les livres de mars font le printemps », qui regroupe huit maisons d’édition indépendantes (Asphalte, La Baconnière, Aux Forges de Vulcain, Le Nouvel Attila, L’Œil d’or, La Peuplade, les éditions du Sonneur et les éditions du Typhon) dont l’objectif est de promouvoir auprès des libraires les livres qu’ils ont publiés en mars.

Au reste, tous les acteurs institutionnels se mobilisent pour suivre une logique de divertissement, à titre gratuit le plus souvent : c’est la foire aux podcasts, aux rétrospectives et aux offres disponibles !

Parmi les nouvelles stratégies qu’a occasionnées la pandémie, retenons la mise à disposition gratuite de certains titres (Le Seuil, La Fabrique…), les précommandes avec extraits en « teasing », etc.

2. Les préoccupations de l’espace sociopolitique liées à cette pandémie sont omniprésentes dans l’espace littéraire mais traduites de manière spécifique (effets de champ) par des clivages entre conservateurs et progressistes, tradition et innovation, pratiques orthodoxes et pratiques hétérodoxes… Si l’on voulait tracer une ligne de démarcation entre pôle (semi-)commercial et pôle autonome, on pourrait opposer la topique du confinement (que faire chez soi de « culturel » ? et si on témoignait de sa façon-propre-de-vivre-son-confinement ? bref, comment réussir-son-confinement !) à la poétique ou problématique créatrice (entre autres, la viralité, aux sens médical et informatique, comme objet formel ou réflexif).

3. Arrêtons-nous un instant sur l’émergence d’une forme pseudo-originale : le journal-de-confinement. Contrairement à ce qui a pu être avancé, ce n’est pas nouveau à proprement parler : qui a oublié le fameux Journal d’Anne Franck ? Que l’on songe également aux Carnets de la drôle de guerre, publiés après la mort de Sartre, et nettement moins connus il est vrai.

Les journaux de confinement que, désÅ“uvrées, certaines stars littéraires publient dans des médias mainstream n’ont rien à voir avec le « journal de rien » du philosophe ; ce sont journaux des riens petit-bourgeois : grisaille-famille-Paris, entrailles-hygiène-propriété…

Le propre du pôle opposé est de renouveler le genre et d’inventer des formes singulières : dans les NEWS de LIBR-CRITIQUE, nous en signalons ; et on découvrira, de Philippe BOISNARD, le « Journal de confinement en quête de réseau »

4. Nombreuses sont les prises de position des acteurs du champ les plus divers qui confinent à des discours d’emprunt tout aussi divers : virologique, épidémiologique… politique, statistique, économique, sociologique, journalistique…

5. Quant aux penseurs les plus divers, ils tombent pour nombre d’entre eux dans l’hybris intellectuel, qui oscille entre catastrophisme et prophétisme. Sans même parler des chiens de garde dont le flair opportuniste n’est plus à démontrer, passés maîtres dans l’art de se soumettre aux puissances médiatico-politiques, allant jusqu’à vêtir un président néolibéral de lien sartrien et de probité candide (Comment peut-on sainement et décemment affirmer une telle énormité : « Jamais nous n’avons été plus sartriens que sous le confinement mondial » ?)…

 

LIBR-CRITIQUE sous covid-20…

« Il devrait y avoir autant de revues qu’il y a
d’états d’esprit valables » (Antonin Artaud, Bilboquet, n° 1, 1923).

« Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque
où rien n’adhère plus à la vie » (Artaud, Le Théâtre et son double, 1935).

« ce que j’ai à dire
je le lis d’abord
sur une paroi innommable
ce qui a plusieurs sens mais ici on retiendra celui de très sale
dont l’obscénité de sang et de merde vous couvre d’ivresse »
(Dominique Fourcade, Magdaléniennement, P.O.L, mai 2020).

 

La question que pose Jean-Claude Pinson dans son dernier essai, Pastoral. De la poésie comme écologie (Champ Vallon, mars 2020), est des plus légitimes : « L’art est-il sommé de traiter à chaque fois de l’époque dont il est le contemporain ? » L’évidente dimension rhétorique de l’interrogation donne à penser. Et le parti pris de LIBR-CRITIQUE consiste à laisser place au regard rétrospectif et à favoriser une pluralité de lignes de fuite, ce qui explique la grande diversité thématique et formelle. Il n’est donc pas question, comme c’est le cas pour les médias et les réseaux sociaux, de saturer notre espace de covid-20.

Sous covid-20, contrairement à certains blogs/sites dont le titre arbore fallacieusement les coquilles vides « libre(s) » et/ou « critique(s)/critik », LIBR-CRITIQUE accentue sa lutte contre ces sept virus capitaux : éclectisme consumériste/promotionnaliste ; conservatismes politiques et institutionnels ; patrimonialisme ; cuculturalisme ; suivisme ; tiédisme ; irénisme.

Dans le prolongement de notre position que synthétise l’article intitulé « La Place de LIBR-CRITIQUE dans l’espace des revues », plus que jamais il s’agit de viser une radicalité qui, sans rapport avec un extrémisme ou un militantisme quelconque, a trait aux recherches formelles et réflexives sur les questions traitées : contre la littérature des « situations moyennes » (Sartre), contre l’imposture postcritique qui se pose comme dissensuelle pour mieux rejoindre les valeurs consensuelles du demi-monde littéraire (Christophe Honoré plutôt que Valère Novarina !), notre voie est l’irreprésentable / l’innommable et notre état d’esprit est la mise en crise de nos idées sur la vie sociale et littéraire pour adhérer un peu plus à cette nouvelle vie qu’impose une civilisation en sursis.

C’est ainsi que LIBR-CRITIQUE est, non pas dans le post-, mais dans le faire, et dans un faire impétueux qui ouvre les possibles : en plus des chroniques et des NEWS qui se réfèrent à des pratiques exigeantes, les créations à lire/voir/écouter que regroupe le work in progress « covid-20 » vous propose des perspectives diversement libr&critiques (carnavalesque, épidémiK, fakepoetry… Sans oublier les transpoèmes de Laure Gauthier, qui jouent sur la tension entre parole et silence, visuel et sonore).

© 3 photo(montage)s : Philippe Boisnard et Joël Hubaut

24 avril 2020

[Chronique] Andréa-Fatima Touam, Encyclopédie de la domination masculine, par Ahmed Slama

Andréa-Fatima Touam, Encyclopédie de la domination masculine, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 2020, 84 pages, 9 €, ISBN : 978-2-37896-134-3. [Commander]

 

Encyclopédie de la domination masculine, bien singulière encyclopédie que nous avons-là, un peu moins d’une centaine de pages et qui ne manque pas de ressources. Un poème enquête ; une enquête poème. 15 tableaux. Du cinéma au Collège de France, en passant par les médias de masse et les programmes de l’éducation nationale. Pas une question de statistiques, ici, de comptage. L’éprouver cette domination, celle du patriarcat dans et par la langue, et dans les champs de l’art, de la littérature et de la théorie, champs où l’on se vante et l’on se targue de ne voir ni la couleur, ni le sexe, la question de la représentation y étant secondaire, puisqu’on vous dit et qu’on vous répète que la culture (sic) et l’art sont purs.

Visibiliser l’invisible, affadir le visible 

« Je lis les journaux,
vois des films,
lis des livres,
vais au théâtre,
écoute des concerts et blablabla.
J’ai une impression funeste.
Que les hommes tiennent
le haut du pavé.
Les femmes le bas. »

patriarcat qui se dessine au fil des pages, s’épaissit à mesure que l’on traverse les bibliographies, les programmations, les revues, les maisons d’éditions, rendu visible et saisissable au premier coup d’œil par un dispositif tout à fait singulier,

« J’écris les noms de femme en gras pour qu’on les voit mieux.
Je ferais même le contraire de ce que fait bell hooks.
J’écrirais les noms de femmes MAJUSCULES, en gras et en
surligné.
On me dirait que c’est trop. »

… suffit de feuilleter, et s’opère ce renversement, les hommes, partout omniprésents, grisés par leur nombre, leur nom est inscrit, retranscrit en gris, se fondent alors dans la page, subtil renversement de l’invisibilisation, celles qui sont invisibles accèdent à la visibilité par ce gras qui les révèle, et révèle la représentation minoritaire des femmes.

Parité vs Diversité

Nul besoin de grands discours, ni de tirades, suffit de passer les bibliographies, les programmations, les revues par le filtre de ce dispositif. Les références parleront d’elles-mêmes de Libération au Collège de France, en passant par Le Seuil. Et si je reproduisais le même dispositif sur moi, mes écrits du côté de Libr-critique :

Karine Parrot,
Leslie Kaplan,
Jean-Philippe Toussaint,
Mustapha Benfodil,
Pierre Ménard,
Ryad Girod,
Amid Lartane,
Joachim Séné,
Ivar Ch’vavar,
Andréa Fatima Touam

« Quand les femmes sont présentes,
Elles finissent toujours par disparaître.
Quelque part entre existence et inexistence. Être et néant ? »

3 sur 10, encore qu’il me faudrait élargir, accentuer et préciser mon autoanalyse, en cherchant piochant dans les articles en question les références ; je le sais d’emblée qu’elles seront essentiellement masculines, domination masculine.

« J’écoute : aujourd’hui il y a parité.
La diversité, c’est plus difficile.
En tout cas la parité est une volonté politique.
La diversité, personne n’en dit mot. »

Celles qui se taisent, ceux qui parlent

Incorporation du patriarcat, in corpore, dans le corps, de tous et de toutes, et c’est bien ce que l’on serre de près au fil de ce poème, ce patriarcat qui, des petites structures, au plus grandes, influence les productions, les écrits, reproduit en nous et par nous l’organisation sociale patriarcale.

« Je m’intéresse beaucoup à la parole.
Car qui la prend et la garde ?
Qui croit avoir des choses intéressantes à dire ? »

Quand on croît (faire sa croissance) dans un monde où la parole des femmes vaut moins que celle  des hommes, on est peu enclines à la prendre, cette parole, et à la garder, et puis de l’autre côté, quand son sexe et sa classe sont valorisés, on est certain que l’on a des choses à dire. La prise de parole est plus simple, plus douce, la réception, le sera d’autant plus. Il en va de même pour la couleur,

« Les Noirs et les Arabes ? Non, je ne veux pas en parler.
On me dirait que je mélange tout
Comme si les femmes, c’était la même chose que les Noirs et
les Arabes !
Oui mais les femmes arabes et les femmes noires : elles sont
où ? À Pompidou ?
Non, pour les Arabes et les Noirs (et les autres) il faut plutôt
chercher du côté des hommes.
Au fond du couloir à droite.

Pour les femmes, il faut regarder ailleurs. »

Ou regarder chez Andréa Fatima Touam justement, quand elle évoque Lady Macbeth et sa fameuse réplique « unsex me here ! », se l’appropriant, opérant une lecture actualisante. Se laisser entraîner dans et par l’écriture déployée de Touam, et qui porte, nous porte, met en lumière la domination masculine, lui répliquant sans fards ni effets de manche, et ça, ça risque de déplaire « à ceux qui n’aiment les idées [et le poème] que comme ils aiment les femmes : en grande toilette. »

15 avril 2020

[Chronique] Jean-Philippe Cazier, Europe Odyssée, par Fabrice Thumerel

Jean-Philippe Cazier, Europe Odyssée, éditions Lanskine, 2020, 48 pages, 13 €, ISBN : 978-2-35963-021-3. [Commander]

« devons-nous mourir ?
devons-nous être tués ?
est-ce cela que dit votre langage ? » (p. 24).

Dans les pays occidentaux, l’heure est au confinement – et non au reniement, hélas, de nos dévoiements. Or, respirer un air confiné nous fait oublier que le confinement est un luxe de propriétaire auquel n’ont pas droit tous les sans-… De quoi nous remuer les sangs si nous avions encore quelque humanité !
Et parmi ces sans- figurent ceux-là mêmes qui jusqu’à présent faisaient l’actualité de nos pays secturitaires, les migrants, ces figurants des pays riches, ces invisibles traités comme des nuisibles, ces fantômes qu’on ne saurait voir car venant de l’enfer, ces silhouettes qui font de l’ombre au tableau de nos divertissements consuméristes…

Ces ombres – innommées en raison de leur situation innommable – font ici chorus pour crier leur détresse et notre scélératesse : le seul traitement qui leur est réservé n’est pas d’ordre humaniste ou médical, mais policier : là-bas, bruit & fureur ; « ici, il faut fuir la police » (44)… Au reste, leur traitement linguistique est révélateur :

« il y a une frontière militaire entre votre langage et notre langage
nous vivons ailleurs que dans votre langage
avec vos mots vous construisez des camps
vous construisons des maisons où vous vivez
comme des soldats en guerre
les mots qui sont les vôtres
signifient pour nous la mort » (23).

Dans nos démocraties européennes, ces mots qui tuent peuvent revêtir les atours de l’abstraction juridique : « le gouvernement français nous traite / comme si nous étions un problème / nous ne sommes pas un problème, nous avons des problèmes » (21). Ou de l’image humiliante : parler de « jungle » pour leur campement revient bel et bien à les assimiler à des animaux sauvages.
Ce nous communautaire et solidaire – que nous avons perdu – se dresse contre un vous oppresseur ; nulle place pour un moi propre, cet autre luxe : « je suis seul je n’ai plus de nom / mon nom est celui d’autres milliers de noms » (42)… Ce je anonyme et choral laisse parfois place aux « je » et « tu » singuliers, mais pour des histoires tragiques, comme celle de cette femme démunie, sans rien d’autre qu’un portable sur lequel, après sa noyade, on a pu lire ce sms qui n’a pu partir faute de crédit :

« mon amour
nous arriverons bientôt en Italie
le voyage a été très dur mais maintenant je suis presque arrivée
c’est le plus important
sois encore un peu patient et prends soin de nos enfants
nous serons bientôt enfin réunis
et ce sera une nouvelle vie pour nous
je t’appellerai dès que je serai arrivée
vous me manquez tellement
tu me manques tellement
je t’aime » (35).

Nulle échappatoire pour ceux qui subissent et « la violence politique » et « la violence économique » (37) : l’odyssée de ces aventuriers s’achève tragiquement en Europe. Depuis un demi-siècle, cette puissance néo-coloniale achète du reste des travailleurs pauvres, qui constituent « les bidonvilles de l’Empire européen » (27). L’Europe-des-Droits-de-l’Homme et de l’Hymne-à-la-Joie est devenue « une zone policière / pour préserver son système abusif » (24).

Typographiquement centré, le texte flue au gré d’une figure phonique régie par un mouvement de contraction/dilatation, comme un chÅ“ur vivant qui se fait écho d’âge en âge. (On songe au chÅ“ur tragique des Aveugles de Maeterlinck, à ceci près qu’ici les « aveugles » c’est nous !). L’agencement répétitif tragique que met en place Jean-Philippe Cazier (ART) traduit parfaitement l’éternel retour des figures de l’Exil/Errance/Exclusion : de 1962 à aujourd’hui, c’est la même Misère en marche, celle des esclaves du Marché.

7 avril 2020

[Libr-relecture] Jean Anouilh, Pièces costumées et Pièces secrètes (rééditions poche), par Christophe Stolowicki

Jean Anouilh, Pièces costumées, Pièces secrètes, La Table Ronde, coll. « La Petite Vermillon », mars 2020, 8,90 € chaque volume (successivement 352 et 320 pages).

 

Lire Anouilh, réédité ici dans une collection de poche, me fait remonter toujours le même bonheur, qu’une douleur sourde traverse : les dents du scorpion dans l’éden.

Le génie du théâtre l’a touché de son aile, celui qui dans les temps modernes a élu Jarry et Wilde, ni Giraudoux ni Cocteau – cette aile dentelée me blesse encore quand la dernière guerre est finie depuis trois quarts de siècle. Dans la France du chagrin et de la pitié il fallait prendre parti et Anouilh a tergiversé mortellement.

Antigone, 1942, représenté en 1944 sous occupation allemande, évoque un Pétain sympathique qu’illustre Créon, la Résistance et la collaboration renvoyées implicitement dos à dos. Pauvre Bitos, 1956, repris dans un recueil de Pièces grinçantes, ridiculise, engoncé dans le costume de Robespierre, un procureur de l’épuration qui n’a pas eu pitié d’un « petit milicien », ancien camarade de classe, que « deux mères à genoux », dont la sienne, le conjuraient d’épargner. Onze ans après Anouilh, qui a cependant aidé la femme juive d’un ami, lève le masque de son tropisme.

Génie d’un théâtre du théâtre, mis en abyme à une puissance qu’aucune table de logarithmes ne saurait suggérer. Dans Le rendez-vous de Senlis, 1937, des comédiens professionnels sont engagés pour assister un séducteur redevenu un simple jeune homme amoureux. Dans Léocadia, 1939, qui fait suite dans le recueil des Pièces roses, tout le décor d’une rencontre

Le jeune Michel Bouquet dans le rôle de Bitos (coll. A.R.T.)

idéalisée est reconstitué dans un parc de château, y compris un taxi que dévore le lierre. Pauvre Bitos met en scène un « dîner de têtes » de personnages grimés en Danton, Mirabeau, Tallien pour accabler Bitos Robespierre, qui a accepté par snobisme de jouer le rôle. Dans L’alouette, 1953, la première des Pièces costumées, descendue une marche aux Marches du Temps et à ses margelles, desserré un cran de sa ceinture d’éternelle vierge, Jeanne d’Arc et les personnages historiques de sa vie et de son procès portent sur scène leurs propres rôles, mais avec une telle intensité que ce qui paraît joué d’avance déjoue la fatalité de l’Histoire. Cauchon le collabo (« godons » employé par Jeanne pour désigner les Anglais préfigurant « boches ») représenté en vieil évêque humain, trop humain, qui avec une dialectique adoucissant de cautèle de verve sourde les pratiques judiciaires de l’époque, sa théologique inquisition, épargne à Jeanne contre toute attente le bûcher. Au fait, on a oublié de jouer le sacre du roi Charles (de Gaulle ?), avorton couronné sinon bâtard, c’est réparé sur-le-champ.    

Dans Becket ou l’honneur de Dieu, 1958, la deuxième des Pièces costumées, où par machinerie et jeux d’éclairage les décors les plus disparates se succèdent en un paroxysme du théâtre rappelant les fêtes données par un séducteur dans La double épreuve, une nouvelle de Sade – d’entrée une indication scénique (« Leur ton d’abord lointain comme celui d’un souvenir changera aussi et deviendra plus réaliste ») éclaire qu’est emprunté au cinéma son flashback. En costumes d’un temps où l’Angleterre était encore catholique, planté d’emblée le dénouement de la passion tragique du roi pour son mentor et compagnon d’armes et de débauche qui, nommé chancelier, se dépouillant de ses biens devient primat d’Angleterre – alternent des propos cyniques (« Charmants bambins ! Graine d’homme. Déjà sournoise et obtuse. Dire qu’il faut s’attendrir là-dessus, sous prétexte que ce n’est pas encore assez gros pour être haï et méprisé ») et des paradoxes rappelant le théâtre d’Oscar Wilde (« Vous êtes aussi le Dieu du riche et de l’homme heureux, Seigneur […] et c’est peut-être lui votre brebis perdue ») sans son génie.

Anouilh, suite et fin. Malgré quelques retours en grâce, le délicieusement suranné tourne à l’odieusement suranné. Dépouillé de sa grâce, le cynisme est nu.

Dans La foire d’empoigne, 1962, la dernière des Pièces costumées, le cabotinage s’empare de l’Histoire : Napoléon, « un acteur pareil », revenu de l’île d’Elbe alors qu’il sait « qu’il est perdu […] pour se faire une sortie ». Justifier la collaboration revient comme une antienne. Fouché : « – Votre Majesté compte faire une épuration ? Napoléon, frappé. – Épurer ! Voilà un mot auquel je n’aurais pas pensé. Fouché, l’ancien révolutionnaire qui a survécu à tous les régimes, adopté par Louis XVIII – érigé en modèle. Tu étais si gentil quand tu étais petit, 1969, la première des Pièces secrètes, rejoue Les Choéphores d’Eschyle, agrémenté des commentaires ignobles, réducteurs, racoleurs  (« Une fille de l’Assistance placée en ferme à treize ans, ça les bat de loin, les Tragiques ») des quatre musiciens de l’orchestre. L’Histoire ne suffisant plus, Anouilh s’en prend à la légende, Égisthe devient un bon père pour la petite Électre. On ne récrit pas deux fois Les Choéphores ; où Shakespeare a fait Hamlet, Anouilh ressasse sa haine de l’épuration : « lorsqu’enfin est passée la justice – la justice que tout le monde appelait à grands cris – l’éclairage change […] et ce sont les juges et leurs robes rouges qui prennent des airs d’assassins. »)

Restituant, avec les seuls dialogues et jeux de changement de décors les effets de montage du cinéma, L’arrestation, 1971, superpose deux temps, deux âges d’une vie d’homme, un Arsène Lupin meurtrier, non de son humble père qu’il révère mais de son pervers géniteur – se révèle être le film d’une vie déroulant sa bobine au dernier instant de vie, d’une durée passant toute espérance, vraisemblance, un excellent Chabrol. Et depuis longtemps qu’il lutte pied à pied avec le cinéma, plus apte que le théâtre à rendre le temps vécu, Anouilh l’attaque de front avec Le scénario, 1974, situé en août 1939. Le regard narquois sur le producteur juif, Loubenstein, d’une vulgarité que tout oppose aux deux aristocrates qu’il paye généreusement, l’un allemand, Von Spitz, ne claquant pas encore les talons, l’autre d’Anthac, français décavé, les patronymes bien choisis – agace d’antisémitisme bon enfant, voire compréhensif. Le scénario choisi sera celui d’Hitler.

31 mars 2020

[Chronique] Krishna Monteiro, Ce qui n’existe plus, par François Crosnier

Krishna Monteiro Ce qui n’existe plus. Traduit du portugais (Brésil) par Stéphane Chao. Éditions Le Lampadaire, printemps 2020, 102 pages, 10 €, ISBN : 978-2-9559097-3-7. [Commander]

 

Les éditions Le Lampadaire proposent la première traduction française de Krishna Monteiro, écrivain et diplomate brésilien né en 1973. O que não existe mais (2015) est son premier ouvrage ; il comprend sept nouvelles dont la plus longue, Monte Castello, porte en exergue une citation de Clarisse Lispector qui fait écho au titre et pourrait fournir une première clé pour entrer dans le livre : écrire c’est bien souvent se rappeler ce qui n’a jamais existé.

L’impression d’étrangeté ressentie à la lecture tient en effet au statut incertain des récits de Monteiro : pris en charge par un narrateur (un enfant, un homme, un chat même) à la première ou à la troisième personne, ils convoquent des souvenirs qui ont toute l’apparence de la véracité aussi bien que des scènes hallucinatoires ou fantasmatiques. Le lecteur est prié de renoncer à la plus petite parcelle de scepticisme, au moins pendant ce court laps de temps où nous parlons ensemble. Souvenez-vous plutôt de ces voix inattendues qui de temps à autre vous appellent par votre nom.

Ainsi, dans la nouvelle énigmatique intitulée « Les croisements du Docteur Rosa », le narrateur qui, tel un Dante désenchanté se trouve « au moment le plus inattendu de (s)a vie », est surpris par un appel surgi de la nuit : « Viens ». C’est un médecin qui l’entraîne dans une sorte de chevauchée fantastique dans le désert, peuplé de « craignant-Dieu » et lui remet au sommet de la montagne, non pas les tables de la Loi, mais une valise remplie de papiers portant tous sa signature, avec lesquels le narrateur se construit un abri pour habiter « entre les lignes du texte ». Au-delà de l’influence du Livre, manifeste (citations de Matthieu, allusions à Moïse), Monteiro ne cesse d’interroger, dans cette nouvelle comme dans d’autres, sa propre position d’écrivain : « blotti, enveloppé dans la couverture de ces pages, j’habite désormais leur être, leur noyau, les mots ». Il parle du « combat qui [lui] tombe en partage, appuyé sur des volumes, des livres ».

Sur le versant autobiographique (réel ou fantasmé), les figures paternelles ou grand-paternelles donnent lieu à deux nouvelles. Celle qui donne son titre à l’ouvrage est placée sous l’invocation de Carlos Drummond de Andrade :  Dans le désert de Itabara/ l’ombre de mon père / me prit par la main. Le narrateur voit apparaître son père après la mort de celui-ci, arrachant « des étagères les auteurs qui depuis longtemps s’y abritaient » : de manière kafkaïenne, il l’interpelle « avec une audace qui ne m’avait jamais habité du temps où [il] était parmi les vivants » pour lui demander de quel droit il touche à ses livres. Il se souvient de la fascination que ce père « splendide » exerçait sur lui et pense que, peut-être, le mort n’est pas celui qu’on croit. Pourtant, le verdict (encore un terme emprunté à Kafka) rendu par le miroir dans lequel il se contemple est différent : « toi, père, tu es enfermé en moi (…) j’arrive à la conclusion, père, que tu existeras toujours ».

La seconde nouvelle « autobiographique », Monte Castello, est construite sur un entrecroisement de souvenirs d’enfance du narrateur – les vacances chez son grand-père, les conflits entre sa grand-mère et sa mère – et le récit de la bataille italienne de Monte Castello (novembre 1944 – février 1945) qui voit l’entrée dans le second conflit mondial des forces brésiliennes et à laquelle ce grand-père a participé. Dans ce texte magnifique, les éléments mythologiques (les pièces de monnaie qu’on place dans la bouche des morts pour payer à Charon le passage du Styx) rencontrent les prosaïques lires italiennes rapportées de la guerre. Le conflit mondial croise la guerre intestine, familiale.

L’unité du recueil est assurée superficiellement par certains éléments récurrents (la maison coloniale, rue Varzea, les allusions aux combats en Italie), mais surtout par la voix du narrateur, lequel, inlassablement, tisse les récits à la manière de la potière et conteuse de la nouvelle Une âme en travers du corps : « l’infinité d’histoires qui remplit la cuisine cède la place à une parole unique : le récit interdit, inachevé, le Verbe qui avait manqué à la femme, le flux qu’elle avait si longtemps poursuivi ».

Ces quelques aperçus de l’ouvrage sont loin d’épuiser la richesse des thèmes abordés par Monteiro, qui pourront parfois décontenancer le lecteur. L’effort requis, pas insurmontable, est largement récompensé par la découverte d’un écrivain de grande qualité dont l’univers personnel fait parfois penser à celui d’un Bruno Schulz.

28 mars 2020

[Libr-relecture] Ivar Ch’Vavar, La Vache d’entropie, par Ahmed Slama

Ivar Ch’Vavar, La Vache d’entropie, éditions Lurlure, janvier 2019, 136 pages, 16 €, ISBN : 979-10-95997-14-6. [Commander]

Trois parties pour ce recueil, La vache d’entropie, Poèmes justifiés et le sublime Cul-de-four amont.   On commence avec la première, l’éponyme. On y chemine avec Ch’Vavar, on avance paisibles, il n’y a pas de quoi, plutôt lieu de s’inquiéter. Ivar s’est mis à regarder « les choses et le monde depuis Le cul des vaches ». On l’imite, on y jette un Å“il au monde par cette lorgnette incongrue, qu’y voit-il Ch’Vavar ?

Le spectacle et le sinistre

« je vois une pente qui N’est pas pour me remonter le moral.» Ni le nôtre. On pourrait tous et toutes reprendre son exclamation « la vache d’entropie » et sans point d’exclamation, histoire de se ménager un peu d’espace, parce qu’ici peu d’espace, ça se déroule en blocs, on est en plein dans la poésie justifiée – Lucien Suel vous en parle par ici. Parce que Ch’Vavar écrit, sans ménagement aucun, ce « monde qui a déjà bien avancé dans son recul… Dans sa Dévastation. » Et pas de désenchantement mou, pas de ces constats en caoutchouc qui rendent compte des effets sans jamais pointer les causes ; « Bravo l’artiste ! Bravo, le pitre sinistre. Bravo le capitalisme – Saloperie ! » Ce même capitalisme désigné quelques lignes plus bas comme clown de funérarium.

Arrêtons-nous sur cette série de noms et d’adjectifs, « clown, artiste, pitre » spectacle, surgissement du spectacle, c’est que le règne de ce capitalisme est, d’abord et avant tout, la suprématie d’un certain spectacle – je vous en parlais dans un tout autre registre avec Joachim Séné –  la langue même se fait spectacle quand Ivar s’arrête sur cet étrange acronyme O.S.E.R advenu dans et par l’imaginaire déviant de communicants  – vous voulez savoir ce que c’est O.S.E.R ? lire La vache d’entropie. Les médias et les maisons d’éditions commerciales n’ont pas le monopole du teasing. Et ce capitalisme, il se fait surtout pitre sinistre, quand on sait que sinister désigne en latin « ce qui vient de la gauche », on perçoit de suite l’angle de Ch’Vavar, pas la gauche bien évidemment, une certaine gauche, celle des « Prime time des télés », de la politique, des philosophes, artistes ou autres « intellectuels » domestiqués.

Vaches contre vache

Voici pour les deux premières pages, vous imaginez bien qu’on ne va pas continuer sur ce rythme, on va survoler, piquer ça et là, quelques et s’y attarder, survoler le monde que Ch’Vavar tisse, parfait contrepoint aux pitres sinistres, monde de poètes – évocation de Pierre Vainclair ou Laurent Albarracin – de peintures, celles de Konrad Schmitt et plus particulièrement Les vaches roses que l’on va traverser dans et par l’écriture d’Ivar :

                                         Une vache, tout en bas, très occupée à
Brouter. Elle écarte drôlement ses pattes de devant. Sa queue,
Grossièrement bifide, n’est pas crédible. Elle ne voit pas celui
qui regarde le tableau, ni rien ; que le bout de son mufle, pro
Bablement. Elle est toute de profil, corps et tête, on ne lui voit
qu’un Å“il ; il est mi-clos, comme endormi. Elle n’a pas de pis.
Ni de couilles, du reste. Mais, si fortement distinguée des au
Tres, serait-elle/le taureau ?

écriture limpide et fluide, rythme singulier des vers justifiés d’Ivar quand il écrit La Grande Picardie Mentale – « étant bien entendu que la Picardie est l’image et la métaphore du Monde et le picard, qu’on entendra ici aussi… » –, avec ses vaches, bien sûr, les villages aussi, déserts, cette ambiance quelque peu mortifère des villages :

Est-ce qu’il est trop tôt encore ? Quatre heures et demie. En tout cas
Les voitures, au moins elles, se sont réveillées ! L’heure de la
Sortie de l’école ? Je suppose que les chiards ne marchent plus
Du tout ? Enfin, c’est un vrai ballet. Et nous sommes les seuls
Piétons, absolument.

Et dans ce portrait des villages désertés aux cafés fermés ou à vendre, ces nouvelles bâtisses « – aussi laides qu’il se doit », on ne peut s’empêcher d’y voir quelques échos – peut-être lointains – à ce qui surviendra quelques mois après l’écriture de ce poème justifié (du 27 février au 5 mars 2018) ; le mouvement des Gilets Jaunes advenu par celles et ceux qui vivent justement en ces espaces, que « le clown de funérarium » (le capitalisme) a aseptisé, enlaidi, fait des riverains des gens à voiture.

Proscrit aux « peine-à-ouïr »

Suivent, dans la deuxième partie, une série de poèmes écrits entre 2001 et 2007 et qui tracent une continuité, malgré l’antériorité de l’écriture. Bouillir avec l’écho, on est parmi les feuillages et les branchages, les racines et les troncs, les « Feuilles mortes envolées / Formant devant le peu de ciel qui restait / Un banc, d’astres noirs, de météores sus / Pendus. »

Et on avance, on avance dans ce décor, résonance avec ce que l’on a dit précédemment, mais désormais on va s’arrêter sur la composition, toujours les vers justifiés bien sûr, mais leur enchaînement, leur déroulement, leur coupe – à ne pas confondre avec la césure – coupe qui tranche le vers, laisse échapper une syllabe sous nos yeux, la langue qui se dérobe, et qui reprend, une impulsion, accélération au vers suivant,

De ce bois
La grande bouilloire a sifflé : elle a bron
Ché sur son brûleur – la grande bouilloi
Re de la forêt de toutes ses forces a sifflé
Mais on se demande ici si ce sif

                                                        flement :

Les coupes pour bron/Ché, sif/Flement, ce jeu à contre-courant du français qui place l’accent tonique à la fin, renversement de Ch’Varvar par la mise en exergue de la première syllabe de bronChé ménageant une parfaite transition entre la bouilloire et le brûleur, ce /br/ comme fil conducteur. Ou encore plus bas, isoler le /sif/ de sifflement, porter l’accent tonique dessus pour clore cette allitération sifflante, « ici si ce sif ».

Nous n’en avons pas pour autant encore fini avec ce poème, agrandissons ensemble l’échelle, sortons du vers et portons notre attention sur le poème, sa composition, la successions de strophes denses où s’étagent les vers (entre 16 et 5 pour chaque strophe), où se déploient les sons et les images, flore dévastée, les arbres coupés abattus « sans souci De l’être (ni des hêtres !) » puis… ces deux derniers vers isolés du reste, queue de comète : « Et moi, Ivar, / J’étais là, j’ai pleuré la mort de ces arbres. »

Quelques mois me séparent de cette lecture et pourtant ça résonne – raisonne ? – encore, T.S Eliot, dans un essai trop méconnu au sujet de la poésie de Dante, écrivait :

« L’expérience d’un poème est à la fois l’expérience d’un instant et celle de toute une vie. (…) un instant qui ne peut jamais plus être oublié, mais qui ne se répète jamais intégralement ; et qui, pourtant, se verrait dénué de toute signification s’il ne survivait pas dans l’ensemble plus large de l’expérience…» (T. S. Eliot, Dante, London, Faber & Faber, 1929 ; trad. fr. de B. Hoepffner, Climats, 1991).

Et c’est bien cette expérience, en acte, qui se produit et se réalise à la lecture d’Ivar Ch’Vavar, son vers justifié, son travail sur la langue et les sonorités, les images et les sons, un ensemble de matières et de manières qui nous affectent radicalement à la lecture, mais surtout affectent nos manières d’être. Et pour la saisir cette totalité dont parvient à se saisir Ch’Vavar, il nous faut nous pencher sur son usage chirurgical des mots, de leur sens et de leur historicité. Quelle ne fut pas ma surprise découvrant ces vers (extraits de chanson de l’horizon) : « (…) des maîtres à qui / nous avons déclaré la guerre : le dji / had des gueux… Corneilles et freux / en avant ! En route pour l’anarchie ! »

Voici un usage du terme djihad dans son sens le plus strict. Des décennies d’amalgames médiatiques ont « encrassé » (pour reprendre le qualificatif de Mallarmé) le terme djihad. Sans cesse, ce terme, trempé dans le bain confessionnel. Pourtant, l’historicité du terme nous dit tout autre choses, djihad est dérivé de djouhd ou jouhd جهد qui veut simplement dire un effort, quant à djihad ou jihadجهاد, cela décrit simplement l’effort de tendre vers quelques chose – qui pourrait être une parfaite traduction du concept de Conatus présent notamment chez Spinoza.

Et avec tout ça, Ivar Ch’vavar il tend vers Quoi ? L’Éternité…  justifiée !

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