Libr-critique

5 mars 2016

[Livre] Henri Michaux, Le voyage dans le Non, par Jean-Paul Gavard-Perret

Henri Michaux, Donc c’est non, édition de Jean-Luc Outers, Gallimard, mars 2016, 208 pages, 19,50 €, ISBN : 978-2-07014-976-6.

 

Michaux n’eut cesse de se débattre avec les importuns même lorsqu’ils proposaient des projets pas forcément douteux. Y compris son sacre dans le « must » et le lustre de la Bibliothèque de la Pléiade… Mais l’auteur de « Plume » se méfiait de ceux qui venaient – écrit-il – « gâcher [s]on existence »… Il voulait « simplement » ne pas se tromper et tomber dans le divertissement du monde. Celui qu’il explorait était ailleurs. D’où son appel à l’aide : « Je cherche une secrétaire qui sache pour moi de quarante à cinquante façons écrire non. » Il n’en eut de fait pas besoin.

Les lettres réunis par Jean-Luc Outers le prouvent. A Claude Lorent il envoie un laconique : « Dois-je vous rappeler que je suis contre tout passé, contre tout lien que je renie et qu’en partie je nie ». Et il est encore plus radical avec Bruno Roy : « Au sujet d’une autorisation de reproduction d’un de mes textes (…) refus catégorique et une fois pour toutes. » L’œuvre ne réclame donc pas d’autres scènes que l’écriture elle-même. Elle doit  rester la manifestation, dans le recueillement, d’un creux du silence qu’il s’agit de faire parler. Un tel travail ne peut se grever des remugles de vanités d’usage. Les lettres signifient donc de sublimes fins de non recevoir. Et le « non » devient le seul nom qui permet à l’œuvre de se poursuivre. Il s’agit de reculer pour mieux sauter en quelque sorte. L’auteur a donc appris à lutter contre sa timidité afin de ne pas finir, comme il l’écrit à l’un de ses récipiendaires, « gavé de [s]on propre nom ».

7 août 2015

[Livres – news] Libr-vacance (2)

Après une Spéciale Libr-vacance, notre Libr-sélection (Bergen, Verheggen, G. Mar, Guesdon, Parlant, Gare Maritime 2015)… De quoi attendre fin août la reprise de Libr-critique. (Vous pouvez également remonter les pages LC et vous servir du moteur de recherche en haut à droite : vous attendent près de 2000 posts !).

 

Spéciale Libr-vacance

â–º Marie-Christine Masset (poète, membre du conseil de rédaction de la revue Phoenix cahiers littéraires internationaux ; collaboratrice de Libr-critique) :

♦ Du 2 au 5 juillet a participé à la deuxième édition du Festival C’Mouvoir dans le Cantal. A découvert avec bonheur le poète Antoine Mouton et écouté Raphaël Monticelli. Est en train de travailler à la traduction d’un recueil de poésie aborigène.

Lectures Libr-juillet :
Osiris 80, Contemporary Poetry/ Poésie Contemporaine (106 Meadow Lane Greenfield Massachusetts 01301 USA)
Estuaire, numéro 161 (Outremont Québec)
Contre-Allées, 35/36
Les Cahiers du Sens, n°25 : Le Feu
Ce qui est écrit change à chaque instant, anthologie quarante ans de poésie, Le Castor Astral
Elise Turcotte, Dark Menagerie, Guernica Editions
Tim Winton, Eyrie
Antoine Mouton : Les Chevals morts, Les Effarées
Raphaël Monticelli : Les mers intérieures, Motus

Relectures prévues :
William Faulkner, Lumière d’Août, Folio
Angèle Paoli : Les Feuillets de la Minotaure, Editions de Corlevour/Revue Terres de Femmes
Tim Winton : Cloudstreet, Pinguin Books

â–º Corinne Lovera Vitali, poète qui participe ponctuellement à LC (prochaine contribution : "Monsieur Rabbit"), va publier à la rentrée : Absence des cowboys, dessins de Stéphane Korvin, Ripopée ; "Apnée" aux éditions Contre-Mur.

 

Libr-sélection /FT/

â–º Véronique BERGEN, Le Cri de la poupée, Al dante, Marseille, été 2015, 248 pages, 17 €, ISBN : 978-2-84761-742-9.

Après Edie. La Danse d’Icare, épopée trash de 2013 consacrée à Edie Sedgwick (1943-1971) – l’actrice et mannequin qui a représenté "la Marilyn Monroe de la contre-culture", celle dont l’"état naturel, c’est le manque" – et la biofiction portant justement sur MM (Marylin. Naissance, année zéro, 2014), toutes deux parues chez Al dante, voici une tout aussi sidérante anti-narration, au centre de laquelle gît la femme-marionnette Unica Zürn, artiste et écrivaine allemande (1916-1970) qui s’est défenestrée après un destin tragique fait de "résidus de fragmentations atomiques".

Rappelons l’enjeu de ce type de texte : "passer le matériau brut de vies au travers du prisme de la fiction […] redonner vie, couleurs, voix, étoffe à des personnes réelles coulées dans les eaux de l’imaginaire ne va pas sans le souci de laisser intacte leur part d’ombre" (Edie). C’est ici à travers le regard d’entomologiste de sa rivale Christa (anagramme de "Trichas"), qui fut également la maîtresse de Hans Bellmer, que, à coups de mots-torpilles et de bégaiements syntaxiques – caractéristiques de l’écriture-crachat -, prennent vie les schizogrammes de celle qui n’a pu "ni vivre ni mourir sans bourreau".

Après ce troisième volume de la série, nul doute que Véronique Bergen fait déjà partie des voix actuelles les plus singulières.

 

â–º Jean-Pierre VERHEGGEN, Ça n’langage que moi, Gallimard, printemps 2015, 128 pages, 13,90 €, ISBN : 978-2-07-014924-7.

De quoi ci-gît-il ?
En retraite, ce docteur horroris causa du langagement envisage avec "humort" ses activités de septuagénaire, avec "conjugaison gaga" et craductions latines à la Prigent, et même sa façon de quitter cette terre complètement "calembourré" pour mériter un "monument funérire"… Ce qui ne l’empêche pas de s’en prendre avec verve aux snobinards, aux ultra-contemporains, à "Madame Supermarché", ou encore aux technophiles – "télédéchargeurs précoces"… C’est dire que, pour notre plus grand plaisir, nous assistons une fois de plus à un carnaval des mots (mots-valises, calembours et à-peu-près, etc.).

 

â–º G. MAR, Nocturama, textes-rêves & hypnagogies, Toulouse, Le Grand Os, coll. "poc !", hiver 2014-2015, 96 pages, 12 €, ISBN : 978-2-912528-21-6.

Les meilleurs passages de ce livre qu’il faut absolument découvrir ne résident pas tant dans l’inventivité surréaliste que dans les jeux avec le temps et les codes : l’agencement répétitif va jusqu’à alterner réel et virtuel, la narration étant informée par le jeu électronique. Entre deux mondes, les lecteurs ébahis peuvent contempler leur devenir, le parcage de l’humanité : "Le parc a pour objectif de préserver cette forme ancienne de l’humanité et l’offrir en spectacle à nos contemporains afin d’en entretenir la mémoire vivante […] le Monde Nouveau est là qui nous attend avec ses promesses d’harmonie sociale […] une forme très futuriste (postmoderne) de zoo humain…" (p. 25-26).

 

â–º Maël GUESDON, Voire, Corti, hiver 2014-2015, 88 pages, 14 €, ISBN : 978-2-7143-1143-6.

Pour Maël Guesdon, jeune poète de 28 ans, la poésie n’est ni dans le voir, ni dans le savoir, mais dans l’insu, le voire. À même les choses. Et même sans figures – littérale. "Soumise aux choses inanimées", elle "défait le lien de vivre et raconter". D’où sa poétique : "coupes où le flux n’a pas de reprise". Le texte présente ici un type d’illisibilité particulier lié à l’indétermination pronominale et énonciative, aux apocopes et juxtapositions syntaxiques…

 

â–º Pierre PARLANT, Exposer l’inobservable, Contre-Pied, coll. "Autres & Pareils", hiver 2014-15, 32 pages, 4 €, ISBN : 978-2-916252-46-9.

Examinant le travail du "bricoleur-artiste-photographe" Denis Bernard, Pierre Parlant est frappé par sa façon paradoxale d’"exposer l’inobservable" : ses recherches expérimentales visent à rien moins qu’à montrer l’au-delà du voir, ce qui échappe à l’œil en tant qu’organe, mais non en tant qu’éclaireur de l’imagination. Car "l’œil, sitôt ouvert, est un faiseur d’intrigue."

 

â–º Gare maritime, anthologie écrite et sonore de poésie contemporaine, Maison de la poésie de Nantes, été 2015, 108 pages + CD, 17 €.

Liée à la programmation des diverses manifestations que cette institution a organisées en 2014, cette publication nous offre un bon cru 2015 : en plus de lieux poétiques cruciaux (Le Bleu du Ciel, Héros-Limite, Plaine Page, La Barque, la revue Espace(s)), sont présentés par d’autres auteurs – avec extraits textuels et sonores -, entre autres, quelques-unes des voix poétiques actuelles des plus singulières, dont Libr-critique vous entretient régulièrement (Valère Novarina, Patrick Beurard-Valdoye, Claude Favre, Mathias Richard, Philippe Jaffeux, Marie de Quatrebarbes…).

7 juillet 2015

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Pour le plaisir (à propos de Mademoiselle S, Lettres d’amour 1928-1930)

Mademoiselle S, Lettres d’amour 1928-1930, présenté par Jean-Yves Berthault, coédition Gallimard/Versilio, Hors série Littérature Gallimard, mai 2015, 264 pages, 19 €.

 

Jean-Yves Berthault laissera le mystère sur les deux amants qui, dans les années 20, échangèrent la correspondance torride qu’il a exhumée d’un coffre fait pour demeurer caché. Un tel échange prouve que la littérature épistolaire érotique du début du siècle n’a rien à envier à celle de notre époque qui l’a souvent remplacée par des mails. L’objectif et les postures déclaratives et initiatrices restent néanmoins les mêmes. L’échange entre James Joyce avait déjà été un bon exemple de transgressions littéraires. Chez lui déjà  les lettres (disponibles chez le même éditeur que ce livre)  étaient faites pour être lues d’une main et avaient pour objectif ce qu’Henric nomma « des plaisirs vicaires ».

 

Mais ici la femme se fait encore plus pressante que son jeune amant. Riche d’une haute culture et d’un vocabulaire précis / précieux, elle n’hésite jamais à appeler un chat un chat pour titiller (euphémisme) son partenaire. Les  lettres expriment toute la passion sensuelle qui s’empare des deux amants. Aucune transgression n’est passée sous silence. La violence non seulement des sentiments mais des actes avance sans masques. Tout est insolent, « inconvenant » au plus au degré eu égard  aux standards de la société dite policée dont les deux amants font  partie.

 

Les mots rendent obsédants les fantasmes et les hantises des épris qui brûlent du feu de l’enfer des sens. Le plaisir reste le maître mot de missives qui ne sont là que pour le susciter. Les derniers outrages sont réclamés pour tout vœu. Par exemple, la femme oblige son partenaire à une masturbation fléchée et celui-ci lui renvoie l’ascenseur. Belle leçon d’inconduite qui permet de relativiser les époques et leurs stéréotypes.

Les deux amants n’ont rien à envier  aux dérives sadiennes ou aux demandes hardcore d’aujourd’hui. L’intérêt de cette correspondance n’a rien toutefois de simplement « sociologique ». Le livre est avant tout un morceau exceptionnel de bravoure littéraire : deux discours croisés n’en font qu’un dans la conjonction de « découpes » et de mises à nu en un vertigineux mouvement d’abîme des sens.

2 octobre 2014

[Livre] Annie Ernaux, Le Vrai Lieu [Annie Ernaux : en soi et hors de soi 1/4]

La richesse de l’actualité ernausienne justifie l’ouverture d’un nouveau dossier : "Annie Ernaux : en soi et hors de soi".
On commencera par présenter le dernier livre d’Annie Ernaux, paru aujourd’hui même – ce qui vaut à son auteure d’être invitée ce soir sur France 5 à La Grande Librairie. Il s’agit des entretiens – retravaillés – qui constituent la matière du film signé Michelle Porte, Les Mots comme des pierres, Annie Ernaux écrivain (diffusé sur France 3 en 2013).

Annie Ernaux, Le Vrai lieu, entretiens avec Michelle Porte, Gallimard, octobre 2014, 120 pages, 12,90 €, ISBN : 978-2-07-014596-6.

 

Quand l’indicible devient écriture, c’est politique (Le Vrai lieu, p. 108).

Depuis le début de ce siècle, Annie Ernaux a livré de nombreux entretiens – dont certains sur Libr-critique -, avec à la clé le riche volume réalisé avec Frédéric-Yves Jeannet, L’Écriture comme un couteau (Stock, 2003). En quoi Le Vrai lieu se distingue-t-il donc ? Telle une comédienne ou une danseuse, ce que l’écrivaine trouve devant la caméra est cela même qu’elle connaît dans l’écriture : une mise en danger qui, par la déstabilisation, favorise la spontanéité ; qui déconcerte, et par là même décentre la parole, la fait sortir de ses gonds.

Le vrai lieu est celui de l’écriture, et il est lié au lieu originel comme à celui que l’on habite. Nul enracinement, pourtant, chez Annie Ernaux : "L’identité française. Je ne sais pas ce que ça signifie, l’identité. La langue française, oui, la mémoire française, aussi, parce qu’on a été traversés par les mêmes choses, mais pas l’identité française" (p. 104). À l’identité, à la continuité, à l’immobilité qui favorise les positions de survol ou le point de vue de l’esthète, elle préfère la traversée, le passage, l’aller-vers. Écrire n’est pas une opération de transsubstantiation, d’identification à soi : c’est être hors de soi, se perdre dans une mémoire impersonnelle. (D’où cette vision singulière : "Je ne suis qu’une caméra. J’ai simplement enregistré. L’écriture consiste à aller à la recherche de ce qui a été enregistré pour en faire quelque chose" – 88). Écrire ne revient pas non plus à affirmer son être-femme ; nul féminisme basique chez cette auteure réputée féministe : "Quand je me suis mise à écrire, je n’ai pas eu l’impression d’écrire avec ma peau, mes seins, mon utérus mais avec ma tête, avec ce que cela suppose de conscience, de mémoire, de lutte avec les mots ! Je n’ai jamais pensé, voilà, je suis une femme qui écrit. Je ne suis pas une femme qui écrit, je suis quelqu’un qui écrit. Mais quelqu’un qui a une histoire de femme, différente de celle d’un homme" (57).

Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que son lieu originel comme son lieu d’habitation soient des lieux de passage (Yvetot/Cergy).

En somme, l’intérêt de ce court volume qui paraît en même temps que les volumineux Actes du colloque de Cerisy (Annie Ernaux : le Temps et la Mémoire, Stock, 488 pages), dont la problématique constitue le fil rouge de ce Vrai Lieu, est d’offrir une synthèse de l’univers ernausien (Bibliothèque, trajectoire, œuvres, écriture et engagement…) qui sache proposer des points de vue décalés, voire lumineux, sur sa relation complexe à la mère ("Ma mère, c’est le feu"), ou encore sur son activité scripturale : "Écrire, je le vois comme sortir des pierres du fond d’une rivière" (72) ; "C’est quoi, le style ? C’est un accord entre sa voix à soi la plus profonde, indicible, et la langue, les ressources de la langue. C’est réussir à introduire dans la langue cette voix, faite de son enfance, de son histoire" (76).

1 juin 2014

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche de juin, avant de vous donner RV au Marché de la Poésie de Paris, Jean-Paul Gavard-Perret et Périne Pichon vous proposent nos Livres reçus (correspondance de Beckett ; Éric Pessan, Le Syndrome Shéhérazade ; Elsa Boyer, Mister) ; et ne manquez pas nos Libr-événements (Sandra Moussempès à Paris ; projet CAVALCADE de Vincent Tholomé ; expo photo à Libourne avec Thomas Déjeammes).

 

Livres reçus (Jean-Paul Gavard-Perret et Périne Pichon)

Samuel Beckett, Lettres, 1929-1940, trad. de l’anglais (Irlande) par André Topia. Édition de George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck, Gallimard, en librairie depuis le 20 mai 2014, 800 pages, 55 €.

 

Reprenant l’édition anglaise des lettres de Beckett, cette publication peut sembler déroger à la demande de l’auteur. Il avait accordé à son éditeur et exécuteur testamentaire Jérôme Lindon un avis restrictif à la publication de ses lettres. Seules celles ayant rapport à l’œuvre pourraient être publiées. L’édition anglaise ne respecte pas cette demande. Néanmoins cet ensemble est un pur régal qui ne met à mal ni le génie, ni l’intégrité de l’auteur.

Cette première partie de correspondance (1929-1940) mêle anglais, français, allemand et parfois italien, latin et grec. Le tome dit toutes les difficultés d’un écrivain en devenir qui n’arrive pas à faire publier Murphy (son premier roman) et semble prêt à renoncer au métier d’écrivain : « Je ne me sens pas de passer ma vie à écrire des livres que personne ne lira. Je ne sais même pas d’ailleurs si j’ai envie de les écrire. ».

Au sérieux se mêle souvent la fantaisie. Et celui qui n’est pas encore l’auteur reconnu élabore par sauts et gambades son art poétique. Dans une lettre de 1937 écrite en allemand où l’auteur exprime son insatisfaction à l’égard de la langue : « De plus en plus ma propre langue m’apparaît comme un voile qu’il faut déchirer afin d’atteindre les choses (ou le néant) qui se trouvent au-delà. Étant donné que nous ne pouvons éliminer le langage d’un seul coup, il ne faut rien négliger de ce qui peut contribuer à le discréditer ». Et l’auteur d’ajouter : "Y aurait-il dans la nature vicieuse (viciée) du mot une sainteté paralysante que l’on ne trouve pas dans le langage des autres arts ? ".

Beckett, le plus étonnant des minimalistes, va donc en iconoclaste s’attaquer à la sainteté du vocable et jusqu’à l’épuisement. Les lettres en deviennent l’écho : souvent drôles, elles donnent à la gravité de l’œuvre venue d’un tréfonds inconnu une coloration atypique. /JPGP/

 

â–º Éric Pessan, Le Syndrome Shéhérazade, éditions de l’Attente, avril 2014, 248 pages, 19 €, ISBN : 978-2-36242-046-7.

On raconte des histoires.

On se raconte des histoires.

Le Syndrome Shéhérazade, de Eric Pessan, raconte comment on se raconte et on raconte des histoires. Ces textes brefs qui constituent chacun une petite histoire sont disposés en une suite à première vue aléatoire. Pour la forme, on peut penser à Nouons-nous, d’Emmanuelle Pagano. Quant au fond, il est variable, entre scène de couple, préoccupations pubères, anecdotes, bruits de rues et collages de citations. Notons qu’entre chaque fragment le narrateur diffère. Pourtant, il arrive qu’au détour d’une page on rencontre à nouveau tel sujet énonçant telle histoire. Pas de fin dans ces petits récits, mais une instance : juste raconter pour survivre…

 

On raconte des histoires pour ne pas mourir.

Tant qu’on écrit, tant qu’on parle, tant qu’on écoute, on est en vie, on peut espérer connaître l’amour. C’est le syndrome de Shéhérazade, on s’invente 1001 histoires par peur du silence définitif. /PP/

 

â–º Elsa Boyer, Mister, P.O.L, mai 2014, 144 pages, 12 €, ISBN : 978-2-8180-2100-2.

Mister est une créature ambivalente, pas vraiment humaine. Mister est un anonyme, sans regard, portant toujours des lunettes noires. On ne sait pas bien si « Mister » est un surnom ou une appellation donnée par le staff et son équipe de football à cet entraîneur mystérieux. Son humanité, il semble l’avoir bradée pour atteindre son ambition : créer une équipe de champions. Tous les moyens sont bons, et les rumeurs recouvrent l’entraînement singulier de Mister. Le problème, c’est le staff, pas toujours d’accord avec ses pratiques presque magiques, c’est l’argent, incontestable moyen de pression et d’accélération dans le monde du sport, c’est l’image des joueurs, à donner à boire aux supporteurs fétichistes. Mais avec Mister et contre eux se battent aussi des forces ancestrales, des divinités primitives, animales. Elles violentent cet être sans regard tout en lui donnant assez de force pour élever son équipe, et avec elle, un chant du cygne, violent et efficace. Car, avec l’étrange histoire de « Mister » et de ses joueurs de football, une partition s’invente, où se percutent des rythmes primitifs avec les grandes puissances de l’argent et de la publicité.

C’est cette équipe qu’il veut, des nerfs en vrac, des muscles comme des plantes, tronc, tige, liane, et l’argent qui entre en réaction violente avec les corps. /PP/

 

 Libr-événements

â–º Le 5 juin à la librairie Texture, 19h30 : autour de Sandra MOUSSEMPÈS (94, Avenue Jean Jaurès 75019 Paris).

Dans le cadre de sa résidence à la librairie, Sandra Moussempès interrogera pour cette troisième soirée le lien poésie/oralité plus particulièrement autour du livre CD Acrobaties dessinées, en compagnie d’Antoine Dufeu (écrivain) et de Valentina Traïanova (performeuse, plasticienne).

Comment donner à entendre autrement ses propres écrits…

Elle présentera quatre extraits du livre et du CD Beauty Sitcom qui l’accompagne, parus aux éditions de l’Attente (dont un duo "virtuel" avec la poète K.Prevallet) + d’infos ici
Présentation du livre par les éditeurs :
"Une place singulière est faite au monde de l’imaginaire et du féerique à travers l’écran où s’entremêlent poésie, prose, fiction et enquête. Sandra Moussempès nomme ce qui échappe au genre, esquisse le portrait malléable d’un récit en mutation continue dans l’élasticité brumeuse du temps qui passe. Avec le CD Beauty Sitcom, dans une ambiance post-punk liquide elle révèle d’une voix idyllique les abysses bleutés d’une pièce de vers performative."

Antoine Dufeu et Valentina Traianova présenteront une double performance "surprise" en réponse à sa proposition.

â–º Projet CAVALCADE
Un film expérimental réalisé par Gaetan Saint-Remy adapté du livre Cavalcade, poème anthropophage, de Vincent Tholomé et des performances Cavalcade de Vincent Tholomé et Maja Jantar.
LIBR-CRITIQUE soutient ce projet original : merci de les aider à produire ce film via la plateforme de financement participative : www.kisskissbankbank.com/cavalcade

â–º Stéphane Klein, directeur artistique du Printemps Photographique de Pomerol, et l’association Images et lumière seront très heureux de vous accueillir le vendredi 13 juin 2014 à partir de 18 heures pour l’inauguration de l’exposition Écritures photographiques qui aura lieu dans les locaux de l’imprimerie GIP à Libourne au 3 rue Firmin Didot.

En présence des photographes : Alain Bèguerie, Jean-Luc Chapin,Thomas Déjeammes (celui-là même qui a initié le projet DREAMDRUM sur LC !), Frédéric Desmesure, Claude Pitot, Mélanie Gribinski, Stéphane Klein, Frédéric Lallemand et Loïc Le Loë.

25 octobre 2013

[Chronique] Pierre Jourde, La première pierre, par Périne Pichon et Fabrice Thumerel

Maintenant que l’honneur est sauf (pensez donc : faisait partie de la première liste des nominés au prix Goncourt 2013 celui-là même qui, depuis La Littérature sans estomac (2002), s’était fait une réputation de "Tonton flingueur" en s’attaquant à toutes les médiocrités et complaisances du petit milieu – et donc à la spécificité française en matière de prix littéraires), revenons sur un roman qui, succédant au carnavalesque Maréchal absolu, – selon un mouvement de balancier propre à l’auteur – développe une méditation mélancolique sur son pays perdu comme sur le pouvoir de la littérature. Et comme cette Première Pierre est marquée du sceau de la dualité, cette chronique le sera également (FT puis PP).

 

Pierre Jourde, La Première Pierre, Gallimard, septembre 2013, 192 pages, 17,90 €, ISBN : 978-2-07-014215-6.

"Tu prends la mesure, petit bonhomme, de la déflagration produite par les quelques dizaines de pages publiées par un écrivain obscur chez un petit éditeur. Ce n’est pas seulement ta vie qui s’en trouve changée, mais c’est, définitivement, celle de tout le village, et d’une bonne partie de ceux qui le fréquentent. Toi qui ironisais volontiers sur ceux qui débitaient de grands discours sur le pouvoir de la littérature…"

Pour n’avoir pu prendre suffisamment de distance par rapport aux histoires locales, ou s’être perdu dans les fictions villageoises, il est arrivé à Pierre Jourde dans son pays auvergnat ce que n’a pas connu Richard Millet en limousin : en ce pays des pierres et des taiseux, pays perdu dans ses légendes, l’écrivain a failli se faire lapider un an après la parution de Pays perdu (L’Esprit des péninsules, 2003), qu’il était loin de considérer comme une offense à son (mi)lieu originel : "Le livre ne se voulait pas réaliste, parce que la réalité n’est pas réaliste. Ou plutôt parce que le réalisme est impuissant à délivrer toute la charge d’imaginaire qui bonde le réel. Le livre était une élégie pour une jeune fille morte, une tragédie se déroulant en un même lieu en un seul jour, une épopée, un conte mythologique" (p. 135). C’est alors que le péquenot rattrape l’intello

La Première Pierre est un dialogue avec le premier Pierre – le "péquenot" -, son habitus primaire de paysan conservateur ; un récit écrit par un "tu" – celui du "petit bonhomme", du dépositaire – pour dire le "je" du père qui s’est toujours tu – et à jamais depuis la tombe. Rien d’étonnant à ce que ce récit sobre et émouvant de la dualité interne soit dynamisé par toute une série de couples antinomiques : secret/révélation, étrangeté/familiarité, rêve/réalité, honte/honneur, propre/sale, ombre/lumière, merde/poésie, régional/universel, absence/présence… /FT/

♦♦♦♦♦

Il y a peu, l’écrivain Pierre Jourde s’est vu décerner le prix Jean Giono pour son livre La Première Pierre. Ni roman, ni pamphlet, ce discours à la recherche de son “je” propose une analyse des effets d’un livre, Pays perdu, sur les habitants d’un village d’Auvergne l’ayant inspiré. En prenant racine dans les fictions intimes des paysans, Pierre Jourde a enfreint un tabou qui appelle un châtiment : la lapidation. L’écrivain et sa famille sont accueillis par des jets de pierre. Mais, dans ce pays perdu qui a vu naître le premier Pierre, qui est responsable de la première pierre ? La Première Pierre ressemble à une enquête intime, servie par un pronom “tu” vindicatif, scrutateur. Cette quête nous projette dans une époque légendaire où l’écriture est considérée comme une pratique sacrilège et mortifère. Le temps, dans ce village d’Auvergne, a perdu sa linéarité, et les morts du Coudair sont appelés à parler eux aussi, à sortir de leurs tombeaux.

La pierre est à la fois fondatrice et destructrice ; et son double jeu sert le jeu binaire sur lequel se construit le texte. Les alliances de contraires, déjà soulignées par F. Thumerel (familier/étranger, obscurité/lumière, etc.), révèlent la tension et l’écart entre ce qui se passe sous la pierre et sur la pierre. C’est d’ailleurs d’un "lourd vêtement de pierres" que les habitants du village se parent, pour garder intact un "je" intime, un "noyau de silence" sous la "fiction de l’être". En écrivant Pays perdu, l’écrivain avait malgré lui lancé une pierre contre ce manteau et rompu l’équilibre du village en perforant le mur de la fiction. La fiction est un mode de vie dont il faut scrupuleusement respecter les rites, en commençant par ne jamais la désigner comme fictive. Les habitants du village vivent dans la nécessité de se représenter dans une fiction codifiée. Les histoires secrètes et intimes de chacun conservent leur saveur à partir du moment où la fiction vécue maintient son charme à l’extérieur des enveloppes de pierre. “Car s’entourer d’un lourd vêtement de pierre, que renforcent encore les interdits et les rites, visibles toujours en transparence sous les postures calculées de la simplicité paysanne, c’est créer la fiction de l’être en entourant de formes son noyau de silence.” (p. 126). La fiction est une nécessité, une nourriture de la réalité, un rideau poreux où s’abrite le "je" intime et silencieux. Nécessité dans le petit village décrit par Pierre Jourde, où les histoires sur les familles des uns et des autres se transmettent de la bouche des uns aux oreilles des autres. Montrer l’histoire est le rôle du livre, la montrer c’est également briser un "tabou", une loi sacrée, c’est faire basculer la représentation jouée par les villageois. La pierre découverte montre l’abîme secret, l’angoisse du "je" jusque là masqué par les histoires trop racontées et l’honneur chevaleresque de comédie. De quoi nous interroger sur le pouvoir et le pourquoi de nos propres fictions.

C’est d’ailleurs en remontant le fil des histoires des autres que l’écrivain revient à sa propre histoire, ou plutôt à celle de son père, la « première pierre ». La Première Pierre nous convie donc à remonter jusqu’à la parole hésitante et conciliante du père. Le “je” qui finit par faire face au “tu” utilisé au début de l’enquête se veut le “je” du père, un retour à une parole qui n’a jamais osé se dire et s’est retrouvée emmurée dans le tombeau. Là commence la filiation dont est issu l’écrivain, mais également l’origine de son attachement à la terre. Le village devient à la fois si présent, tentant, et pourtant absent, intouchable, pour l’écrivain excommunié comme pour son lecteur, qu’il oscille entre fiction et réalité fantasmée. Le pronom « tu » indique la rupture, la déchirure avec le lieu des origines, lieu de l’enfance. On en ressent l’absence de concession et la violence comme un dernier hommage au lieu et à ses habitants, à leur brutalité mais aussi à leur dignité singulière. /PP/

10 juillet 2013

[News] Libr-estivales

Avant même la pause estivale (de fin juillet à fin août), voici d’ores et déjà un avant-goût de ce que l’on appelle la "Rentrée romanesque" : Pierre Jourde, La Première Pierre (Gallimard) et Iegor Gran, L’Ambition (P.O.L). Mais auparavant, à partir de demain, RV à la Friche Belle de mai à Marseille pour EXHIBITION – Corps et Histoire ; et nos Livres de poésie reçus : Daniel Pozner, Trois mots (Le Bleu du ciel) et Jean-Marc Undriener, Zugzwang (éditions Centrifuges).

(more…)

8 décembre 2012

[Dossier – 2/4] L’ami Prévert, enfant du paradis…

Suite au premier volet de ce Dossier, qui présentait les quatre parutions dont Carole Aurouet est le maître d’œuvre, nous la remercions vivement de nous avoir accordé cet entretien très complet sur "l’ami Prévert" – et son pré toujours aussi vert… Les deux prochains volets seront consacrés à l’héritage Prévert.

Cet après-midi à 16H, on ne manquera pas la Rencontre avec Carole Aurouet à la Librairie de la Cinémathèque française (51, rue de Bercy 75012 Paris).

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10 novembre 2012

[Dossier – news] L’ami Prévert, enfant du paradis…

Après le temps fort de 2009 (exposition "Jacques Prévert, Paris la belle" ; colloque organisé à l’Université d’Artois, "À l’école Prévert"), Jacques Prévert – qui a maintenant son site spécialisé – revient sur le devant de la scène avec ses Enfants du paradis et son activité de dessinateur. Le prochain volet de ce Dossier sera un entretien avec la spécialiste Carole Aurouet, au centre de cette actualité Prévert.

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