Libr-critique

15 mars 2018

[Chronique] Christian Bachelin, Soir de la mémoire, par Christophe Stolowicki

Christian Bachelin, Soir de la mémoire. Préface de Valérie Rouzeau, La Table Ronde, coll. "La Petite Vermillon", mars 2018, 144 pages, 7,30 €, ISBN : 978-2-71038-664-3.

De « désuétude », de désolation, de dessiccation moite de peu d’enchantement, au prisme élu de l’olfactive mémoire, de miettes, bribes, grains de poussières odorantes ténues (« la poussière dans sa vieille tiédeur neutre et tolérante, son irresponsabilité illimitée »), de lambeaux de parfums dans un rapiècement indécis où l’individualité s’estompe – se compose, se décline un classique renouvelé. Seul un poète viscéral a pu oser cette trouée rechignée, lumineuse, dans l’intériorité inépuisable des jours malheureux. On aimerait tout citer, réciter, de ce récit sis dans sa cité, Compiègne pieds dans l’ô de sa forêt brumeuse, dans une ou deux communes circonvoisines au hasard des déménagements, remontée « La rue Vivenel son perpétuel dodelinement débonnaire et débilitant » ; lieu de l’inaction alentie un vaste appartement vue sur sylve où se rétracte, entre un chat Kylou et les vestiges de quelques passés modestes superposés, la vie rétrécie d’emblée d’une mère ancienne sténo dactylo, facturière, ayant lu Saint-John Perse. Grand cru de vinaigre, de lavasse, de coteaux, de layons, qui se déguste comme un nectar.

De cet appartement l’inlassable inventaire, visuel, mémoriel, parti pris non des choses ni des objets mais d’un sujet de cendres froides, de braises lentes, le Temps ; l’inépuisable bréviaire, rebondissement resserrement de la Recherche, son acte VI, le temps retrouvé écrit après la prisonnière, la fugitive, où les objets (« Ce grand miroir scrute discrètement l’obscurité ») sont les sujets de verbes transitifs, un transitif qui ne porte plus, qui s’éteint ; de la Recherche le roman reflué, renfloué en récit, de ce qui ne s’invente pas, dans un annuaire téléphonique piochés impayables des noms dont aucun savant Bergotte n’explicite, escamote la bergamote, la réglisse ; savoureux comme un beignet confit et déglacé plusieurs fois, délavé par les pluies d’immémoire, en senteurs muletières de sentiers perdus ; avec le portrait de la grand-mère maternelle traînant sur une étagère, « paraissant régner dans sa pavane et sa splendeur d’aïeule défunte sur tout un parterre de fushias et de pivoines, telle une princesse de Wurtemberg dans un jardin de casino, elle qui simplement fut lingère et triple veuve successivement d’un palefrenier de Basse-Normandie, d’un cuirassier  » réunis enfin un sous-côté de chez  Swann et celui de Guermantes ; généalogie de la déréliction dans un redoublement, une redondance, complaisance, recrudescence adoucies, émulsifiées ; quand en deux accords d’un zeugme intense diluvien ramifie sa phrase en jours pluvieux et en ceux d’avant les déluges ; qu’en cette fin de vie de la mère quelque chose de l’auteur culmine, de rance, de suri, d’éventé qu’importe, fond de culotte ou de tiroir, culmine en creux, s’épand en échos resserrés desserrés – bref, un chef-d’œuvre.

11 février 2018

[Livre – chronique] Olivier Domerg, La Sainte-Victoire de trois-quarts, par Christophe Stolowicki

Olivier Domerg, La Sainte-Victoire de trois-quarts, La Lettre volée, Bruxelles, automne 2017, 120 pages, 18 €, ISBN : 978-2-87317-502-3.

Domerg a la veine calcaire, rocheuse, tarpéienne. Une Sainte-Victoire à son nom lève de demi-profil, de trois-quarts dos, son étendard de solitude, la savante, l’immergée dans le levant, la petite sœur des riches des réseaux sociaux de la poésie. La solitude vue comme un métier de vivre, descriptif, programme son charme sans alarme, contreforts et soubassements basculent dans le maculé. « Le bellâtre, le bleuâtre du lointain » quand « la ligne bleue déroge » et que « La Sainte, plus claire, se découpe sur l’horizon », savent en dérogation expresse dévoyée déployer leurs couches de repeint. Ceux dont les pics tutoient l’enfer du ciel ne savent que récrire, brosser de toutes leurs époques un sempiternel tableau, ne savent plus parler ; à l’encontre de son œuvre habituellement intense (« pour toute poétique et pour toute morale » scandait-il dans Le temps fait rage paru il y a deux ans), Domerg affiche ici sa profession : poète, s’y réserve de beaux jours.

9 janvier 2018

[Chronique] Didier Ayres, Années / Une mystique des larmes, par Christophe Stolowicki

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Didier Ayres, Années / Une mystique des larmes, Le Lavoir-Saint-Martin, novembre 2017, 64 pages, 12 €, ISBN : 978-2-919749-34-8.

Distendant le fil de soi en une ductilité de gageure existentielle, un succinct journal courant sur près de trois ans ajoure le temps aux intermittences de la raison du cœur, diaphane glissando réflexif déconstruit l’explicite à haute tension, journal de bord à bord dont les bordées font feu de ce bois dont est fait l’homme. La « mélancolie » « manteau de plumes », « chasuble de feutre » – le suicide d’une sœur démultiplie ses cercles dans l’étang. L’âme élève ce que l’intériorité dissèque, une fragilité prend appui. De condition précaire le poète élit pour « tutelle végétale le roncier ». Une matérialité de la métaphore creuse de ses sillons le champ spirituel, une « intellection sur elle-même » tournée fore l’angoisse de sa pointe sèche « hors les clous de la représentation ». Quotidien du diariste une calligraphie mentale tout en idéogrammes de pur intellect,  déliés où le plein fait défaut, trace ses « arabesques » disjonctives. Réunissant première et quatrième de couverture en un condensé de saisons, une peinture de Yasmina Mahdi à touches de lumineux relief immerge, éclaire, rehausse, enrichit ce mystique dépouillement d’afflux.

16 novembre 2017

[Chronique] Mina Loy, Il n’est ni vie ni mort (poésie complète), par Christophe Stolowicki

Mina Loy, Il n’est ni vie ni mort. Poésie complète. Traduit de l’anglais par Olivier Apert. Éditions Nous, Caen, septembre 2017, 320 pages, 24 €, ISBN : 978-2-370840-42-4.

De cérébralité prodigue, stature passionnelle, se jouant des avant-gardes, Mina Loy (1882 – 1966) de son nom d’auteur, née Mina Gertrude Lowy, métissée de juif et d’Anglaise comme le diamant, ballerine de l’intellect, Madame Teste. Féministes, encore un effort, dit-elle. Peintre connu, longue, délicate, spirituelle, retorse, entre futurisme et dadaïsme misant d’atout la carte de sa cristalline beauté, dans le mare nostrum atlantique à trois points cardinaux, Paris, Florence, New York, dédaignant les plus célèbres pour se lier d’amour indissoluble à Arthur Cravan le boxeur insolent, veuve inconsolée – elle se taille à vif, à facettes de poésie verticale ou abrupte un habit, un scalpel, une loupe qui découd, irradie la langue. Dans la traduction magistrale d’Olivier Apert, ainsi qu’un parfum fort en son flacon d’avers éclatant le mur de langue.

 

En hommage au père migré de Hongrie « au paradis    de la livre sterling / où le juif domestique    / au lieu / du knout    est fouetté par les langues », entée d’entame elle fait battre au pas de deux le cœur de son métissage comme seul le poème, par touches de blancs et de vif d’arythmie cardiaque ; de largesse dans la lucidité, les mots dans les yeux. « Ainsi [] la rose / qui fleurit / dans le flot rouge / au flanc du Christ /s’épine-t-elle des calculs / propres à la descendance / de l’antique Jéhovah ». De mère puritaine, « essuyant  / sa rose paralysie / sur l’aube de la raison » (l’apex du traducteur). Nantie de siècles « l’enfant ne trouve aucune nouveauté dans les choses / seulement dans les mots / mystérieux ».

 

Tout en ricochets, plus lierre que volubilis creusant d’encoches le réel ; happant la balle au bond en tessons d’intériorité, jamais peut-être la poésie verticale, lâchant son mot à mots comme d’une fronde, n’a caillouté Poucet d’aussi implacable intelligence ; pierreuse alternée de plages et de criques qui « donne chair / au mot » projectile, « Iris / translucide / qui déplace / son / interstice / irradiant » de blancs en verve, de blanc en neige floculant ; dans sa désinvolte gaîté de haut voltage, voltige à grands écarts de grand escient, sautillant de vers en vers à la marelle de part & d’autre de ses scintillants ruisseaux ; dansante boxeuse à la manière de son amour décochant les railleurs crochets d’un savoir long ; dans les aléas de la modernité frayant sa ligne d’entre-deux ô où « compromis / Entre le perpendiculaire et l’horizontal / quelque vagabond s’adosse ».

 

Quand dans un « filet à papillons de nuit / de métaphores et de miracles [] des ornithologues / observent le vol / d’Éros obsolète », une éthologie du dicible capte des limbes les traits essentiels à retentissements millimétrés, en « essuyant la sueur inflorescente ». Renonçant à retrouver Arthur Cravan vivant, à l’instar d’Hölderlin Scardanelli elle ensevelit dans un silence avare les trente dernières années de sa vie, se repliant dans une méticulosité pointilleuse à tâtons subliminaux. Dans le quartier pauvre de Bowery quelques scènes de la vie new-yorkaise aussi compassionnelles et distanciées que la parisienne de Baudelaire. Quand le « présent troque / un  réel improbable / contre la sur-évidence de l’irréel », le surréalisme mis à nu.   

 

13 octobre 2017

[Chronique] Jacques Demarcq, Suite Apollinaire, par Christophe Stolowicki

Jacques Demarcq, Suite Apollinaire, Barjols, Plaine page, coll. "Calepins", été 2017, 32 pages, 10 €, ISBN : 979-10- 96646-09-8.

Suite pour calligrammes et poésie concrète, non comme fugue ni contre-appoint, de verve visuelle panoptique initiée d’Afrique. « Sous le pont dit faidherbe du fleuve sén/égal » Mirabeau a beau mirer « les eaux sal/ées de l’océan [] léchouillant les déjections urbaines », le pastiche s’honore d’un compagnonnage enté plus visuel que sonore. Sur les brisées d’Apollinaire, le découvreur du Douanier Rousseau, l’inventeur de surréalisme dont l’isme reste accolé à la peinture d’abord – d’érudition époustouflante Jacques Demarcq accroche comme wagons ses anneaux de scolopendre, approche au plus serré, plus acéré, de proche en proche décroche d’une époque ou deux. De fétiches africains aux séries biomorphes de Claude Viallat notre contemporain, retenu parce qu’il « vit et travaille à Nîmes », la ville caserne des Poèmes à Lou ; à Jean Arp, Picasso, dépositaires du « tracé dépourvu de modelé » de Guillaume sinon de son détouré à vif ; à Robert Delaunay aux enroulements de couleurs premières, ici ceux d’un mètre de couturière ; à Calder, évidemment, trop, le poétique par excellence fildefériste sculpteur tout en épure de grâce appelant le calligramme – les principaux amis peintres et épigones picturaux du poète nourrissent le travail fusant d’esprit d’un clairvoyant commissaire d’exposition personnelle, galeriste en son privé. Seul absent le génie bon enfant de Guillaume.

21 août 2017

[Chronique] Spéciale Philippe Jaffeux, par Christophe Stolowicki

En cet été 2017, trois publications  de Philippe Jaffeux : Deux, éditions Tinbad, 236 pages, 21 €, ISBN : 979-10-96415-04-5 ; Glissements, éditions Lanskine, 56 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-54-0 ; 26 tours, éditions Plaine page, Barjols, 60 pages, 10 €, ISBN : 979-10-96646-05-0.

Trois livres parus à peu d’intervalle : un épais volume, une plaquette haute, un livre-objet. De « IL » en « nous » deux personnages en quête d’auteur croisent décroisent un écrivain prolifique, « protéiforme », happant l’émulation de ses lecteurs. « Les inachèvements inacceptables de son inaction inavouables inaugurent l’inamovibilité » d’un, apophatique qui démontre sinon l’existence de Dieu celle de son suppôt, sautant l’obstacle de l’automaticité de la négation de clocher en clocher d’un steeple-chase alternatif, d’antiphrase en paraphrase, de triple à quintuple dérobade. Son nuancier de l’être épris de glissements, pris de convulsions, une colossale performance le laboure en boustrophe. À preuve par neuf fois 26 tours une somme de soustractions épouse épuise la matière critique d’une prodigalité nerveuse. Nul commentaire ne l’épaississant assez pour défaire le nœud gordien dont nous nargue la tranche, son exhaustivité devançant les objections en y abondant, au gré de la dissociation libre, de la contrainte assistée par ordinateur – nous nous le rappelons et il voyage, rimbaldien Génie qui abolit, surmultiplie le mallarméen « hazart ».

 

Deux. Un très fort joueur de whist, d’échecs, de bridge à pont d’aplomb du Pantalon d’une commedia dell’arte s’installant dans la petite ville de notre microcosme, une passion du jeu s’empare des piliers de fumoir qui ne mangent ni ne boivent à son instar – rajoutée aux Diaboliques de Barbey d’Aurevilly cette hypertrophie de l’intelligence, cette « mise en abyme d’un vide tautologique » dont l’auteur est le critique et la plaie, la victime et le dérouleur d’un supplice savant. Aux contraintes de temps et de lieu, à la déclamation cornélienne un classique contemporain substitue celles de l’abstrait récurrent. « Les mots qui ouvrent sa bouche savent pourquoi nous sommes enfermés dans une langue qui nous ignore », le pasticheur allonge d’une rasade d’eau claire un vin de grande garde.

 

Un tireur de cartes numériques traque une suite de métathèses imprononçables. Plutôt que Bételgeuse ou Altaïr un appoint à la ligne suscite Becrux,  Hadar, Zubra, chaque fin de vers semant en décrochage alphabétique la dent de lait de géant du vers suivant. Par glissements un poète sériel déplace lacunaire de proie en proie aux commissures priseuses de la langue le curseur de son déboîtement. Muet à tire d’ailes « un gentil cul prend le pouls d’un outil avec le fusil d’un fils saoul. »

 

Quand ellipse, hyperbole, parabole, les trois sections coniques ont leur répondant littéraire, la spirale manque à l’appel, laissant pendre dans le vide de métaphore ses anneaux rouillés – Jaffeux en 26 tours de son trope favori, 26 coups de cachet tournant sur les parois d’une grotte platonicienne en trompe-l’œil magrittéen, piégeant du non-sens en ses volutes répare une lacune.

 

La poésie expérimentale relevant non du laboratoire de la langue mais de la vie à vie à mort en mots, prendre Jaffeux au sérieux discursif non au tragique serait le trahir.    

19 juillet 2017

[Chronique] Guillaume Decourt, Le Cargo de Rébétika, par Christophe Stolowicki

Guillaume Decourt, Le cargo de Rébétika, LansKine, juin 2017, 56 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-53-3.

Enchâssé de vécu le temps se tient en embuscade. Serpent d’amer se profile un cargo de « bananes bonnes à bonnir », baleinier mythomane, vaisseau fantôme d’Errant. Par clair de codage comme de lune en son premier quartier, entre politesse et insolence, voire méchanceté, et dandysme élémentaire, éclectisme à nul escient, une poésie subtile, agile, égrène des anecdotes en instantané d’années. Damnées et salvatrices, si peu. Du grand train d’être une poésie délasse en de petits souliers. Railleur, peu galant, toujours prêt à actionner le siège éjectable de ses amours en feu, multipliant les variantes de faire cattleya en frisant la pornographie, en vers d’un sophistiqué prosaïsme aux antipodes de l’autofiction, en énigmes bien timbrées à mots simples que relève un frémissement érudit, lyre basse flamberge en dedans – Decourt fait exception dans le paysage de la poésie contemporaine, son style calibré reconnaissable entre mille. Tout en rejets d’enjambements tournant court, jeune (encore) fauve s’ébrouant à la ligne (de flottaison), à la différence d’Oscar Wilde qui choisissait soigneusement ses roses, il porte un cargo à la boutonnière. Ce style, dont il est rare de qualifier un rhapsode, relâche sa tension dans le dernier poème, « berceuse » ironique rimant têtu.

16 juin 2017

[Chronique] Michel Ohl, La Poule pond suivi de Sonica mon lapin, par Christophe Stolowicki

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Michel Ohl, La poule pond suivi de Sonica mon lapin, La Table Ronde, printemps 2017, 128 pages, 15 €, ISBN : 978-2-7103-7821-1.

J’ouvre La poule pond et en quelques phrases m’imprègne le soulagement de lire par temps de cuistres une France de Doisneau testimonialement, pataphysiquement bon enfant où l’on meurt juvénile avec un peu d’avance – tout compris dont Descartes (« 21 juin. Pensé, dont été »). D’un qui se brise méthodiquement les os et dans celles de la mémoire noie son chagrin en cure de désintoxication ; dont les facéties et scies grotesques et sérieuses, entonnée la chansonnette lettrée qu’un hoquet assèche, prennent à la gorge. De lire, d’ « agonie sardonique » pétaradant sec et salubre en maximes minimalistes, platitudes aiguisées en saillies, de boulisme d’aboulique pas une quille debout ; en relevailles de cuite tout en trouvailles esquif fêlé, perlé de sang pour sang un pitre du dernier soupir, funambule de l’en deçà, grimacier marionnettiste de la camarde oser le « psychopompon » de charrier l’Achéron en prosimètre de mirliton – tenir son journal de bar et de bord du néant, de la mort vache, où posthume se hume à se faire la bouche à tord-boyau. Son poids (46) dit en passant, l’on imagine par quelle maladie l’éthylisme de sa jeunesse l’a rattrapé. Sous les auspices, à l’hospice, à l’enseigne du cartésien « On pensotte, Michel et moi, on devrait être un peu, eh bien pas du tout », du cartésien « Mon cocoricogito : je pense donc je suis français », un qui panse donc essuie par avance les plâtres de sa mort se dédouble pour être encore que n’étant pas.

Michel Ohl, 1946 – 2014. À la suite La Table Ronde a réédité son premier livre paru chez Millas-Martin en 1972, Sonica mon lapin. Concis, non lapidaire. Desserré collé. De vieux nœuds pendent, sabrés doux. « Il ne m’arrive jamais rien. J’arrive avant », constate inabusé Toto. L’aphorisme foré au plus articulé d’une langue en ronde bosse à bosse, suicide mode d’emploi à l’usage timide d’un alcoolique – tortueuse, achiléenne, une preuve par l’absurde sourd de source, amuit le poème. En fautes de temps, de genre, d’accord à corps et écrit une syntaxe ramassée dans le ruisseau voire le fleuve céans, « le ululement de l’hibou » aspire la langue à la hache. En redondances à paliers, préceptes plus détourés que détournés, variations infimes du tout au tout ou rien, l’irréfutable impayable quand claudiquent les tables de l’aloi – le rêve est dans le rêve qui est dans le rêve tout plat comme le désert à dos de poney ; l’être est dans l’être de n’être pas.

5 avril 2017

[Libr-relecture] Christine Bonduelle, Genèse, par Christophe Stolowicki

Christine Bonduelle, Genèse e+ 1 = 0, éditions tituli, 2013-2015, 38 pages, 12 €, ISBN : 978-10-92653-24-4.

Et Dieu l’incréé créa le monde en sept démonstrations mathématiques fondamentales. Leur genèse demanda quelques millénaires ramassés en une fabuleuse semaine, le temps que s’éveille une Babel au bois dormant et qu’en parallèle, l’un de ceux aimantés qui se rejoignent dans le fini du blanc de l’œil, l’écriture naisse en trois points du globe, pas quatre, pas cinq. Transitant dans une démonstration par des nombres imaginaires ou impossibles telle la racine carrée de moins un, passé de l’autre côté du miroir l’esprit de géométrie se délasse en finesse. Aux agrès, à la barre fixe, au cheval d’arçons il s’exerce en quatre, dix dimensions que l’œil hume, connaissant par les narines. Quand « tohu va bohu à brûle pour point », s’allumant avec mesure, s’éteignant avec mesure, un scepticisme des scepticismes découvre dans le principe d’incomplétude de Kurt Gödel l’impossibilité d’être à la fois cohérent et exhaustif. Résidu sec de « l’âme : 21 grammes » d’humour. Mathématique qu’à l’adolescence j’ai dédaignée d’un clic, mieux que ton élégance me frappe ta beauté lapidaire de fond. Sous une sobre sombre couverture héraldique où se dédouble le T majuscule de tituli, Christine Bonduelle « serre » en son « giron d’écholalie » sept poèmes du monostiche d’Einstein s’accroissant chaque jour d’une strophe, au regard de sept formules, équations, théorèmes majeurs, dans une plaquette initiatique tranchant à cru sur la production poétique contemporaine.

15 janvier 2017

[News] News du dimanche

En ce troisième dimanche de l’année, trois rubriques pour vos découvertes et RV : LC vous recommande ; Libr-brèves ; Libr-événements

Libr-critique a reçu et vous recommande… /FT/

â–º RIP, revue critique et clinique de poésie, 1.1 "Poésie va pas tous mourir", Paris, automne 2016, 15 €, ISBN : 978-2-9557237-0-8.

Antoine Dufeu et Frank Smith lancent cet objet littéraire bien conçu dont le support est mixte (parution annuelle en papier, puis sur le site), avec la volonté de riper poétique et politique. La fragmentation des textes – dans lesquels on navigue grâce à une architectonique subtile – est expliquée dans l’édito : "la littérature a valeur d’expérimentation, d’acte de création • pliage d’un texte sur l’autre"… Car "c’est à plusieurs que s’écrit le moindre poème"… En ces temps tragiques, voici une revue qui donne à penser – avec Deleuze en toile de fond, mais pas seulement.

â–º Corinne Lovera Vitali, Ce qu’il faut, Publie.net, novembre 2016, 184 pages, 17 €, ISBN : 978-2-37177-465-0.

Après les 39 fragments adressés au père dans 78 moins 39, avec Ce qu’il faut, nous entrons dans l’œil de ce cyclone ravageur qu’est la vie : de poésie lente, cet Agencement Répétitif Névralgique (ARN) se développe sans pathos autour de cette tache aveugle qu’est le deuil – celui d’un homme et d’un enfant aimés. On en sort bouleversé.

â–º Christophe Stolowicki, Rhizome, Passage d’encres, "Trait court", décembre 2016, 32 pages, 5 €, ISBN : 978-2-35855-127-4.

Voici des "brèves sans humour, à l’encontre du genre" (p. 17). Autant de lignes de fuite dans le paysage littéraire et artistique moderne. Avec la volonté de dépasser l’alternative entre poésie et prose : "La poésie, le roman tombés en inégale désuétude. Contractant le prosimètre, un genre mixte qui les relève ?" (p. 17). On terminera cette courte présentation destinée à vous mettre l’eau à la bouche par une citation qui rend compte du titre : "Affleure une neuve dramaturgie de longue patience étirant son rhizome, en quelques phrases contractant les années – celle qui a déserté le roman" (p. 21).

Libr-brèves

â–º Pour bien commencer une année, il faut bien se justifier… On écoutera donc "De la justification", que nous propose Sylvain Courtoux en cette première quinzaine de janvier 2017.

â–º Un événement que la réédition de Nous d’Antoine DUFEU : à ne pas manquer !

â–º Avant de codiriger le Colloque international de Cerisy en août prochain ("Jacques Prévert, détonations poétiques"), Carole Aurouet nous présente une bio-bibliographie synthétique du braconnier des Lettres : un parcours très vivant tout en poésie ("La poésie parlée", "La poésie filmée", "La poésie écrite", "La poésie chantée", "La poésie imagée"). Dès vendredi prochain 20 janvier, les passionnés – qu’ils ressortissent à un public large ou spécialisé – pourront se faire plaisir : Jacques Prévert. Une vie, Les Nouvelles Éditions Jean-Michel Place, en librairie le 20 janvier 2017, 224 pages, 10 €.

Libr-événements

â–º Vendredi 20 janvier à partir de 18h30, soirée de lectures, performances, concerts pour fêter un double lancement :

• Le lancement du 1er numéro papier de la revue Frappa, créée par A.C. Hello
• La publication du nouveau livre d’Antoine Boute, Inspectant, reculer, publié aux éditions Onlit

Le Monte-en-l’air
71 rue de Ménilmontant / 2 rue de la Mare, 75020 Paris

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Lectures, performances, concerts de :
• Julien Blaine
• Laura Boullic
• Antoine Boute
• Virginie Grahovac
• A.c. Hello – accompagnée de Thierry Müller (basse/guitare/électrosonic), Laurent Saïet (basse/guitare), Quentin Rollet (saxophone)
• Manuel Joseph, accompagné par motif_r
• Sébastien Lespinasse
• Igor Myrtille
• Elodie Petit
• Chloé Schuiten

+ exposition d’originaux ou reproduction des textes/dessins/photographies des auteur.e.s : Amandine André, François Audemar, Nikola Akileus, Stéphane Batsal, Véronique Bergen, Jérôme Bertin, Julien Blaine, Baptiste Brunello, Laura Boullic, Antoine Boute, Jean-Philippe Cazier, Ivar Ch’Vavar, Christophe Claro, Valentine Crémier-Garce, Robert David Elwood, Cédric Demangeot, Billy Dranty, Jean-Michel Espitallier, Sarah Fisthole, Liliane Giraudon, Virginie Grahovac, Martin Gosset, Benoit Grimalt, Marion Guillet, A.C. Hello, Hugo Hengl, Manuel Joseph, Charlotte Jankowski, Manuel Joseph, Éléonore Lebidois, Élinora Léger, Sébastien Lespinasse, Fabienne Letang, Laurent Cauwet, Bryan Lewis Saunders, Igor Myrtille, Charles Pennequin, Emmanuelle Pidoux, Élodie Petit, Popier Popol (Nathalie), Konrad Schmitt, Chloé Schuiten, Thomas Sidoli, Lucien Suel, Fanny Torres, Cécile Wautelet.

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REVUE FRAPPA

"Frappa a été conçu – rédaction, graphisme, maquette – par A. C. Hello , dont le Clavier cannibale a, il y a un peu moins d’un an, exploré le précédent livre, Naissance de la gueule. Frappa existait déjà en ligne, la voici donc sur papier, riche de 246 pages, pensée mais non préconçue, nullement attifée d’un thème mais parcourue de mille motifs. Comme l’expliquait A.C. Hello dans un entretien, quelque chose de l’ordre de la "bascule", paradoxalement, tient et relie ces textes:
"Ce qui – et encore une fois, c’est quelque chose dont je me suis aperçue bien après – manifestement les rassemble tous, c’est leur travail, peut-être inconscient, sur le basculement. Le mot est instable, la phrase est instable, ou même la pensée est instable, et c’est toujours à deux doigts de se casser la gueule. C’est un équilibre ténu, qu’ils aiment mettre en danger. Et si certains le font sérieusement, je veux dire sur un ton sérieux, la majorité produit ce basculement dans un joyeux désordre branque, même si bien sûr on sent une fêlure qui ébrèche, parfois, cette douce ironie" (entretien donné à Diacritik).
Pensée instable, phrase instable: rien à voir avec une fragilité feinte, bien sûr. Et force est de constater que les textes publiés dans cet impressionnant Frappa (ce fracas frappé?) brillent par l’intelligence instinctive de leur violence. Qu’ils soient signés par A.C. Hello, Martin Gosset, Amandine André, Antoine Boute, Lucien Suel, Charles Pennequin, Baptiste Brunello, Manuel Joseph, pour n’en citer que quelques-uns sur la multitude de participants à cette revue, tous les textes de la revue montent à l’assaut, tranchent, déplacent, résistent. Poésie sonore, mais surtout prise de poésie, prise de heurts, tensions. Une centrale surchauffée. Un état des lieux des affres, de l’égarement, de la résistance." — Christophe Claro.

Liens vers les 2 premiers numéros numériques de Frappa :

http://www.poesie-frappa.com/frappa-1.1/
http://www.poesie-frappa.com/frappa-1.2/

Entretien sur Diacritik :
https://diacritik.com/2015/12/07/la-poesie-frappa-entretien-avec-a-c-hello/

Spot publicitaire :
https://www.youtube.com/watch?v=6vPPD4XjncM&index=9&list=UUoNuEUi7DZ3Dt8y6IVzALig

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INSPECTANT RECULER d’Antoine Boute (Éditions Onlit)

Synopsis : Au lendemain de son mariage avec l’inénarrable Valéria, Freddo se retrouve seul et désemparé. Ça lui pèse tellement qu’il décide d’aller chez les flics: « Bonjour pardon de vous déranger mais ma femme a disparu le jour de notre mariage. ». Avec l’aide de l’inspectrice Karolien, il tente de résoudre cette inquiétante disparition. Or L’enquête, plutôt que d’avancer ou même de piétiner, recule au contraire jusqu’à prendre des dimensions cosmiques.

"Boute est un magicien décomplexé qui préfère extraire des chapeaux du lapin. Avec lui, on est embarqué, cahoté, aucune intimidation, ça marche à cent à l’heure, c’est salutaire, le texte bat la campagne, défriche, et surtout on rit, le texte rit, la syntaxe se marre, c’est un rire cosmique, un rire chamanique et contagieux. (…) C’est ce qui manque à la littérature française." — Christophe Claro.

Présentation du sommaire d’Inspectant reculer par Antoine Boute :
https://www.youtube.com/watch?v=Y_QDgqI_Ic0

â–º Vendredi 20 janvier à 18H30, Librairie L’Échappée Belle à Sète, rencontre-lecture avec Juliette Mézenc pour son dernier livre Laissez-passer (éditions de l’Attente).

â–º Dimanche 22 janvier 2017 à partir de 14h, American Gallery, visite exceptionnelle de l’exposition F. comme faille et Chevrotines : Ayme/ Blaine/Pazzottu
 
Lecture avec ponctuation sonore et déclar’action à 15h
F. comme faille et Chevrotines, deux livres d’artistes aux éditions Rencontres parus en 2016 dans la collection Tête à texte. Exposition du 4 décembre 2016 au 19 février 2017.
œuvres originales de Julien Blaine, de Giney Ayme, et (œuvres à quatre mains) de Florence Pazzottu et Giney Ayme.
AMERICAN GALLERY
54 RUE DES FLOTS-BLEUS 13007 MARSEILLE
bus 83 arrêt anse de la Fausse Monnaie
visites sur rendez-vous : 06 27 28 28 60

 

â–º Mardi 24 janvier 2017 à 19h30 Ivy Writers vous invite à une soirée de LECTURES BILINGUES avec les poètes :

MANUEL DAULL (France)
KATE NOAKES (UK)
et LAURENT GRISEL (France)

24th JANUARY from 19h30: Ivy Writers Paris welcomes French poets Manuel Daull and Laurent Grisel alongside Welsh poet Kate Noakes with translations in French and English by Mary Reilly among others—let us know you are coming!

MARDI 24 janvier 2017 à 19h30
Au bar / 1er étage :
Delaville Café, 34 bvd Bonne Nouvelle 75010 Paris
M° Bonne Nouvelle (ligne 8 ou 9)

 

â–º La cie Stelisto de Tempo présente le vendredi 27 janvier à 20h au Théâtre Massenet (rue Massenet à Lille) // SANS FRONTIERES FIXES //

Réserver : https://goo.gl/forms/FIwAIninSSvba0cj1
Tarifs : 9/6/3 €
Mangez ou buvez un verre en bonne compagnie dès 19h30 !

“Sans Frontières Fixes” est un spectacle à plusieurs voix où nos colères et nos incompréhensions sonnent, où nos peines résonnent, où la poésie et la musique se mêlent et nous lavent, nous enlacent et nous livrent une lueur d’espoir et de Beauté. Les comédiennes Coline Marescaux et Céline Hilbich portent une furieuse envie de refuser les limites absurdes, ses frontières qui nous séparent et nous éloignent de l’autre. Accompagnées du multi-instrumentiste Dorian Baste, elles vous invitent à un concert poétique à la frontière du théâtre inspiré du recueil de Siméon.

"Parce que justement ça sert à ça la poésie, à mettre les pieds du poème dans le plat de l’existence." J-P. Siméon

30 décembre 2016

[Livre] Guillaume Decourt, 9H50 à l’Hôtel-Dieu, par Christophe Stolowicki

Guillaume Decourt, 9 h 50 à l’Hôtel-Dieu, Passage d’encres, « Trait court », décembre 2016, 28 p., 5 €, ISBN : 978-2-35855-125.

De rejets à jet continu, contenu, en enjambements de sept lieues de continent à contenant d’une enfance adolescence secouée au gré des affectations d’un père ambassadeur, de Mayotte à Berlin – en décrochages sages la vie la vie est un poème que Guillaume mène grand train dans l’entre-deux amantes, « la Juive » et la Grecque. Appendant ses dizains à la contrainte tournante d’agencement de rimes insolites en tierce que quarte enlace, embrasse, suspend, assouvit ; en décamètres fendant vocable pour que s’accorde « po/ sséder une telle en son sexe clair » avec « tremblais un peu beaucoup leur peau / noire me semblait inviolable » ; de « 10 » en « prémisses » infiltrant rubato sa pianistique jeunesse de corps nus en alambic tandis que les amours s’en vont de Vienne à Sao Paulo ; en instantanés repêchés dans le détroit, en anecdotes légères de leur pesant d’ombre désarmée la gravité en son centre ; érudite de port une franchise timbrée de l’océan, une gourmandise de vivre (sérieux, il a bientôt trente ans) fait trébucher sonner le bon aloi.

12 octobre 2016

[Livre-chronique] Jean Esponde, Les derniers Grecs, par Christophe Stolowicki

Jean Esponde, Les Derniers Grecs, Atelier de l’agneau, 2016, 112 p., 16 €, ISBN : 978-2-930440-96-5.

En l’an – 146 Corinthe, dernier bastion de la résistance hellène, est rayée de la carte à l’instar de Carthage. Des derniers Grecs, à longs traits brassée leçon d’Histoire et reportage le tragique est méticuleusement, lumineusement rendu à notre périphérie du sens. En exergue Hölderlin en ses titanesques retrouvailles. D’Héraclite seuls lecteurs « les chats d’Éphèse ». À l’hôtel adaptés Les Perses d’Eschyle. Bientôt convoqués un poète grec contemporain qui pastiche Rimbaud, langue alerte de millénaires repêchés, l’historien gréco-latin Polybe qui assiste à l’événement et a choisi son camp, Hegel historien de l’achéenne désunion des cités – et quelques protagonistes ou figurants alternativement sur le devant de la scène. Aucun chœur ne donne la réplique. En non-prosimètre inversés, compactés prose et vers. Quelques photographies de ruines de Françoise Favretto ponctuent le texte. En couverture des colonnades brisées sur fond aride, la culture murmure d’intempestifs échos.

Mais l’Histoire. En son appendice chronologique des temps glorieux où l’individu est né. Nul passant touriste des Thermopyles invité à dire à Lacédémone qu’à quelques milliards contre des mille et des cent nous survivons pour défendre les saintes lois de l’économie de marché. Mais. Évoqué aux échos de Thucydide le dernier rempart d’une ligue achéenne contre la niveleuse pax romana. Mais. L’Histoire non le roman historique. Relation d’un voyage dans l’espace-Temps mieux qu’une résidence d’écriture, l’anti-tourisme fondamental.

12 juillet 2016

[Libr-retour] Regard sur les derniers textes de Gérard Cléry, par Christophe Stolowicki

Gérard Cléry, Roman de l’île, D’autres Univers, 2e édition, 2014, 66 p., 12 € (édition originale Pierre-Jean Oswald) ; Roi nu(l), Librairie-Galerie Racine, 2015, 60 p., 15 €.

À quelques officiants dans une salle obscure, chacun prenant son tour sur l’estrade d’une contre-performance debout sous un clignotant éclairage pour rock star. Deux déjà ont franchi leurs montagnes russes d’effets de manches vocales ; de lui, plus myope peut-être, butant sur des silences de déchiffrement, les feuillets bientôt lui glissant des mains sitôt lus, il me reste des registres qui se chevauchent avec cet à propos désaccordé qui signe le poète.

 

Le romanesque étréci à son angle mort, îliens en arroi de marée décapent l’estran. En « rafales d’hirondelles au ras des têtes ». L’ellipse incisive, le geste épars, la geste raccourcie à la ligne de flottaison – le sens propre des mots perdus s’instille scintille dans sa gangue de figuré. Une rudesse en délicatesse avec le désir, « contre la poitrine l’ampoule confidentielle des seins de son amour », vouvoie, tue-toi à corps rompu. De « rissolement perclus ». Inconditionnelle la condition humaine, des mots improbables cognant dru, une poésie solide, substantielle, jointive, trempée dans le déblai à cran de gorge – bref masculine. Nu roi Lear à « l’armure oxydée » sans chevaliers errants, un homme jamais quitte d’aimer marche à marche descend aux margelles. Testamentaire, disruptif d’échos, d’une ferveur que le temps n’a pas déprise, de braise lente invétérée martelant à flanc de syntaxe de tautologiques accords, un cantique de l’ontique.

20 juin 2016

[Chronique] Po&psy, une collection originale, par Christophe Stolowicki

Collection PO&PSY, dirigée par Danièle Faugeras et Pascale Janot aux éditions Érès.

Alfredo Costa Monteiro, Dépli, trilingue, 52 p. en 4 leporellos sous pochette à rabat, un mini CD, 10 €.

Olav H. Hauge, Bateau de papier, bilingue, traduit du néo-norvégien par Anne-Marie Soulier, photographies de Sandrine Cnudde, 60 p. doubles reliées sous pochette à rabat, 10 €.

Paolo Universo, Dans un lieu commun j’ai fini par te trouver, poésie, bilingue, traduit de l’italien par Danièle Faugeras et Pascale Janot, dessins de Michèle Iznardo, 400 p., 20 €.

 

Happé par l’intitulé, je découvre au Marché de la place Saint-Sulpice une collection à la charnière où les sciences humaines s’évasent, se transcendent en poésie : PO&PSY, créée en 2008 chez Érès par Danièle Faugeras, une traductrice de large palette, et comportant à présent une trentaine de livres, la plupart coffrets de proportions modestes, de conception raffinée, certains emblématiques de la démarche. Deux traductrices viscérales poussent leurs antennes où PO et PSY ont partie liée, suivant sur les traces d’auteurs engagés dans la passe ou l’impasse à perte de réel – deux pistes principalement, celle où le poème s’irrigue de la folie qu’on n’enferme plus, et l’ultra-contemporaine du plurilinguisme, danse ici à trois temps inégaux rappelant la bidisciplinarité qu’un savant de sciences animales et humaines, Boris Cyrulnik, exigeait de ses pairs.

Il chante le dépli, celui de l’embryon, celui allitéré d’homophonies d’un basculement trilingue conceptuel primordial, mors aux dents la mort aidant. Bienheureux Alfredo Costa Monteiro, né à Porto en 1964, diplômé des Beaux-Arts de Paris en sculpture / multimédia sous l’égide de Christian Boltanski, installé à Barcelone depuis 1992 comme poète performeur et vidéaste, qui en dépliants en accordéon, dits leporellos, recto verso imprimés d’accords fondamentaux, de vers en escalier, espalier, criant son « horreur / du vide // em horror / duvido // horror / de vida », éploie ses trois idiomes en un déni du sens, en un retour au sens – aux confins contemporains de notre Babel. Les hiatus plus tranchants, hoquetants, plus cahotiques que chaotiques, plus décisifs en langues plus latines (« ecoa /o ego oco […] // assailli / l’ego / sec / que le vide / noue / et évide »). À la lecture orale le français pris en tenaille entre deux scansions marque le temps de retrait prosé, pesé, pensé, plus délibéré (de quel amour blessée / vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée) d’une langue cardinale de poésie.

 

Rude, douce, d’un solitaire de grands espaces que seul réconforte le papier ; d’un autodidacte absolu qui entre ses crises dites de schizophrénie a appris seul le français, l’anglais, l’allemand pour traduire en nynorsk ( néo-norvégien) les plus grands poètes ; au creux d’un livre qui feuilleté sans dépli ne laisse apparaître qu’un paysage de fjords, eaux vibrants miroirs, forêts, ciels en nuées, sur les photographies entrecoupées de verticales blanches questionnant cette vie de sédentaire de l’extrême ; d’Olav Håkonson Hauge (1908 – 1994) une poésie de l’élémentaire, périlleuse traversée de torrent sur les mots, galets de Poucet ; dans un mot à mot ardu de monosyllabes gutturales ou dentales aux consonances d’allemand ou d’anglais, en vers courts de poème vertical telles des bûches enfin « bien empil[ées] pour qu’[elles] sèch[ent] » ; de sérénité trempée comme le métal ne hurlant plus (« Les aigles ont repris leur vol, / les griffes tout ensanglantées ») quand « l’ondine [ne] trépigne [ plus] sa danse » – une rhapsodie rauque détache l’essentiel en tectonique de plaques sous la banquise.

 

Jadis […] ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs […] trop de chance ! Espoir dans sa jeunesse de l’athlétisme puis de la littérature italiennes, dandy côtoyant dans les salons Ezra Pound, Pasolini, toute l’avant-garde, Paolo Universo (1934 – 2002) ou l’avortement. Raisins verts ? Prise à outrance de son personnage ? Paraissant aux côtés des plus cotés dans une revue prestigieuse, rendez-vous fixé avec l’éditeur Mondadori pour publication, il renonce au dernier moment, soi-disant par « honnêteté ». Sur les brisées de Rimbaud s’affichant débris. De son œuvre quasiment inédite en italien il demeure des fusées infuses. Une Ballata del Vecchio Manicomio, Ballade de l’ancien asile où il n’a jamais mis les pieds ; il prévoyait de la faire jouer par les fous comme Sade qui y a séjourné longtemps. Des Penseri per versi, Vers p(a/e)r vers, aphorismes (« La valeur de la vie diminue à mesure que la demande s’accroît » ou « L’homme – ce succédané ») plus cyniques ou douloureux que pervers. Des jeux de mots à tire lyre, certains rendus avec prouesse (« io ?/ mi dissoc…i…o moi ? Je/ me désagrè…j…e »). Dans l’autodérision de la déréliction « réduit à [se] demander la charité quand [il se] rencontre ». Par la piété de deux traductrices exhumé de sa posture misérabiliste magnifique.

17 mai 2016

[Chronique] Jean-François Bory, Abracadada, par Christophe Stolowicki

 Jean-François Bory, Abracadada, La Fête de la Lettre, 1997 ; rééd. mai 2016, Librarie L’Iris Noir (4, rue Trousseau 75011 Paris ; 01 47 00 41 34), 40 pages, 9 €. [On peut commander auprès de la Librairie : <Librairieirisnoir@free.fr>]

Vingtième siècle. De magie matinale la vie tire de sa hotte un, deux, dix et j’en passe mouvements d’avant-garde plutôt littéraires que picturaux que philosophiques (le dernier sage fou bientôt tiré de son apocryphe purgatoire nazi) que dodécaphonistes. En écho d’ego de la tradition française de la table rase vaillante du cogito ergo sum sum sum. 2016, anniversaire de DADA, ce juvénile centenaire. À cette occasion, la librairie parisienne L’Iris Noir reconduit opportunément la joyeuse hécatombe de lettres de grâce, par deux fois épuisée, perpétrée par Jean-François Bory, rhapsode et dynamiteur, dynamiseur lettriste. D’isthme en isthme d’un continent perdu, la poésie, émergent quelques plaques tectoniques connues – sinon, omission sourde capitale, le caporalisme usurpateur du grand lecteur, poète moyen, qui a phagocyté le dadaïsme. Paru initialement en 1997 pour le centenaire du Coup de dés, ce feu d’artifice au long cours prend un singulier relief par nos temps moroses. Les « ovationneurs du futur », « bellicistes innocents » tels que Marinetti sombrés désuets dans un âge ingrat du passé à présent que « MASSE MASSE MASSE […] » s’est compacté en un irrespirable bloc rectangulaire. « Sincérité + charlatanisme » ont fait long feu numérique. « Séropositivisme » sévit. Lunaire qui comme Gagarine regarde encore « la planète / comme si / de l’univers surgissait le quai du / monde ». De la vanité des inanismes émergent (comme toujours chez Bory) des bribes de joliesse juste, « charpies de nuages ».

28 avril 2016

[News] Libr-brèves

Avis aux curieux : après notre Libr-carte blanche à Antoine Dufeu (nouvelle rubrique), présentation de Leur patient préféré de Violaine de Montclos, puis RV avec la dernière émission de radio de Sylvain Courtoux, le dernier chantier poétique de Bourges et la soirée marseillaise de Jean-Michel Espitallier et Véronique Vassiliou…

Libr-carte blanche à Antoine Dufeu

La récente parution des Chroniques bretton-woodsiennes chez Mix, qui vient de se relancer cette année avec la parution de six livres, a été l’occasion d’interroger Antoine Dufeu le 14 avril dernier à Paris – écrivain bien connu de nos Libr-lecteurs qui codirige désormais la collection "gris" de Mix avec Fabien Vallos.

Entretien avec Fabrice Thumerel : https://soundcloud.com/fabrice-thumerel/libr-carte-blanche-a-antoine-dufeu

â–º Antoine Dufeu, Chroniques bretton-woodsiennes, Mix, 2016, 136 pages, 14 €, ISBN : 979-10-90951-08-2.

Présentation éditoriale. Oui, nous avons décidément besoin de penser à nouveau la politique sinon toute rébellion sera destinée à se transformer tôt ou tard, plus vite que l’ombre qu’elle aura projetée sur les premières heures de ses manifestations, en jetons échangeables dans la première caisse du casino du coin dont la monnaie alors sonnante et trébuchante sera destinée à la couverture des frais de gestion des bonnes œuvres du club resort des anciens présidents de la cinquième république française, lequel n’existe pas à ma connaissance.

Extrait. « Arthur s’imagine seul là haut hurler d’une envie intraitable.
"Bonjour les prix. Bonjour l’argent ! Bonjour la finance ! Bonjour les tulipes ! À quoi sert tout l’argent du monde !" Et encore de crier : "bonjour le fer, le cuivre, le souffre, les diamants. Bonjour les chambres de compensation. Bonjour la spéculation et bonjour l’excitation boursière. Bonjour le paroxysme de la vitesse de circulation de l’argent et de son accumulation en bourse. Bonjour exubérance irrationnelle, irrégularité intrinsèque de l’économie réelle" » (p. 19).

â–º Fabien Vallos, Chrématistique & poièsis, Mix, 2016, 302 pages, 20 €, ISBN : 979-10-90951-05-1.

Ce livre commence avec un problème de nomination de ce que l’on appelle économie et avec la disparition du terme chrématistique. Il pose l’hypothèse qu’il s’agit d’un problème métaphysique d’interprétation du réel et du monde. Le livre continue avec l’hypothèse étrange qui consiste à dire que la disparition du terme chrématistique est en lien avec la transformation substantielle et radicale du terme poièsis. Il pose alors la thèse qu’il y a une source fondamentale pour penser le problème de l’agir et de l’opérativité et pour interpréter ce que l’on nomme une économie de l’œuvre. Enfin ce livre indique des manières de lire l’œuvre moderne et contemporaine en supposant qu’il y a eu, à cet endroit, un irrémédiable tournant : c’est ce que nous appelons critique de la poièsis.
Ce livre pourra être lu de trois manières différentes et conjointes : comme un traité métaphysique de l’opérativité et de la disqualification des agir, comme un traité esthétique pour la lecture moderne du concept de poièsis (autrement dit de l’œuvre et de ses crises) et enfin comme un traité de philosophie politique en vue de faire face à ce qui tient de notre extrême et scandaleux contemporain.

Libr-brèves diverses

â–º Violaine de Montclos, Leur patient préféré, Stock, février 2016, 176 p., 17 €. [17 récits de psychanalystes, parmi lesquels Pierre Streliski, Gérard Bonnet, Michael Larivière, Jean-Pierre Winter.]

À un ogre de livres, antihéros-limite trébuchant à fleur de mots, sur la durée d’une ou l’autre vie épargné l’hôpital. Un assassin en vingt ans de prudente ménagerie extrait de sa cage. Surdoué funambule, qu’un bizutage a tué. Ou « silence contre silence », le circonspect dénouant le taiseux de la fosse à purin où est mort un enfant. Un livre de journaliste, d’écriture inégale, au titre détestablement vendeur. Où cependant dès le premier récit affleure une neuve dramaturgie de longue patience étirant son rhizome, en quelques phrases contractant les années – celle qui a déserté le roman. Alerte centenaire, la psychanalyse investit ses servants chacun d’un « patient-princeps » comme d’un hapax qui le fait roi mendiant. /Christophe Stolowicki/

 

â–º On écoutera avec grand intérêt la deuxième émission radio de Sylvain Courtoux sur Soundcloud : https://soundcloud.com/sylvain-courtoux/les-poetes-vestiaires-poesie-sonore-sarl-emission-du-22-avril-2016

 

â–º Jeudi 28 avril, 18H30, 4e rendez-vous Chantiers poétiques de Bourges : soirée de clôture avec Amandine André, Justin Delareux, A.C. Hello, Yannick Torlini et Laura Vazquez Médiathèque Les Rives d’Auron bd Lamarck BP 18 18001 BOURGES cedex.

â–º Vendredi 29 avril à 19H, RV à Marseille avec Jean-Michel Espitallier et Véronique Vassiliou.

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