Libr-critique

13 février 2019

[Chronique] Jean Rolin, Peleliu (réédition poche), par Christophe Stolowicki

Jean Rolin, Peleliu (P.O.L, 2016), rééd. La Table Ronde, « La Petite Vermillon », 2019, 192 pages, 7,30 €, ISBN : 978-2-7103-8987-3.

Discrètement jubilatoire ou clins d’yeux appuyés, un récit à la manière de – de la pléiade d’auteurs jaillit Blaise Cendrars en son premier roman, L’Or, brassant l’écume de poèmes, encore que près d’un siècle en ait raboté les traits saillants. Littérature efficace, d’aventures menées à conclusion d’échos.

Tout en « autodissolution dans l’alcool et dans le Pacifique ». En éclaboussures à la manière de Jackson Pollock.

Sur l’archipel des Palaos un espion américain des années vingt exclu pour ivrognerie du corps des Marines, sautant d’île en île et confiant à tout indigène ou Japonais qui veut l’entendre sa qualité d’espion, sur ses brisées un pharmacien en chef hagard censé enquêter sur sa mort suspecte, nous projettent au travers d’une cascade de relations d’auteurs combattants ou documentés sur celle (l’île) de Peleliu qu’en un carnage mirifique de Japs les Américains investirent à la Pyrrhus et qu’il est recommandé de randonner à vélo avec l’auteur.

Suit un long entremets de tourisme que coupe, à hauteur de Robbe-Grillet, « un plan perpendiculaire à celui qu’occupent réellement les objets ainsi reflétés. »

Nautique, la guerre : une « flotte de débarquement […] cinq cuirassés, trois porte-avions lourds et cinq porte-avions d’escorte, enveloppés d’une nuée de croiseurs, de destroyers et de torpilleurs […] peut-être le sillon zigzaguant que tracent à la surface de la mer tous ces navires est-il pailleté de luminescences, encore qu’aucun récit de la traversée ne mentionne un tel phénomène » – la guerre, alternée de plans paisibles comme dans tout bon film d’action, alternance que sublime dans d’autres registres Le Satyricon de Fellini.

Mais oui, l’auteur y est allé. Folie ici a pris de « nostalgie » le nom, Freud à la lettre et le voyage, de rêve en rêve des écrivains sources à leur débarquement dans le fracas des shrapnells, les teintes douces mères d’un retour du refoulé. Maintenant que nous y sommes, auteur, jouons à qui perd gagne – son statut dans l’île d’un livre souple qu’illustre en couverture un tank rouillé sur fond d’éden, signé Loustal.

Reporter d’après-guerre, un métier. Regard acéré, connaissance encyclopédique des végétaux exotiques reconnus de loin (ou par Wikipédia ?), méticulosité, sens de l’orientation. Il ressemble (le métier) à celui d’écrivain par la solitude. Mais quel soulagement de revenir à la bataille, à son pittoresque pic de tuerie qu’allègent les visites nourricières de l’auteur à une fratrie de cinq chiots quasi abandonnés dans un repli du semblant de jungle. « Aux débris repérés dans des grottes (« grenades, bouilloires, étuis de munitions, gourdes »), « on dirait que la fin des combats remonte à la semaine précédente. »

Il faut relever le courage physique d’une telle prospection déambulatoire solitaire, un « holster virtuel » à la ceinture, ou le pari de la dissuasion. D’un baroudeur ès lettres.

26 janvier 2019

[Chronique] Jean-Luc Parant, La Découverte du vide, par Christophe Stolowicki

Jean-Luc Parant, La découverte du vide, dessins de l’auteur, Dernier télégramme, Limoges, 2018, 80 pages, 12 €, ISBN : 979-10-97146-10-8.

Une Genèse, une extinction. Un Sermon sur la Montagne du vide en nous, du trop plein d’infini. Pascalienne, cartésienne, une apothéose des contraires, Pascal transfigurant Descartes, Descartes de ses animaux-machines appesantissant Pascal, un vanité des vanités retourné comme un gant, un onguent qui s’épand. En trois essais-poèmes Bossuet d’aporie en aporie fait rebondir la parole divine. De l’aigle de Meaux le regard jadis affrontant le soleil fleurdelisé converti en regard intérieur. Sa redoutable éloquence de prédicateur ad majorem Dei gloriam tout en Que si de (dé)liaison infinie et de reprise inlassable – ici sous-jacente. De style coulant, écoulant leur jeu d’antinomies, des litanies plus versets que vers secs nous suspendent de big bang en long crunch au fil d’arantèle des siècles. La Bible imprégnée dans la langue, les cosmologies contemporaines se déploient d’expansion infinie en rétraction latente.

« L’infini ne finit pas, l’infime ne commence pas. » « Nous marchons, nous nous déplaçons, mais nous ne pouvons faire le tour d’aucun monde, car tout espace est sans limites dans l’infini, et le parcourir ne fait que l’agrandir encore, jusqu’à en reculer sans cesse l’horizon. » Ou les prolégomènes du vide, de l’angoisse existentielle lissée. « L’infini prend fin sans cesse pour renaître sans fin sans cesse. […] Le vide monte sur le vide pour engrosser le vide et faire naître encore le vide. » Et pourtant « Il faudrait délimiter l’infini pour que l’infime qui contient tout puisse grossir et augmenter de volume jusqu’à ce que tout devienne visible et touchable, pour que tout nous revienne en mémoire. »

Des volumes de controverses théologiques en un nominalisme nouveau rédimés, feutré leur cliquetis dialectique. Opposés le toucher et le voir comme l’immatière de tout et la matrice de tout et rien, de tout terrien. Opposés l’homme et l’animal, l’homme et les hommes, le toucher et le voir, mis en balance la terre et le soleil, disjoints la tête et le corps jusqu’à appeler « la guillotine » comme métaphore de la preuve de Dieu et instrument spirituel. « L’homme s’est mis debout et il s’est séparé de la terre comme il s’est séparé de son corps. » « L’homme voit son corps pour ne plus sentir que sa vue intouchable sur sa peau voyante. » « Les hommes ont coupé la tête de l’homme quand ils ont pris conscience que l’homme n’est pas un animal. » « Si les animaux n’ont pas de visage, c’est que leur visage a pris la forme de leur corps. » Postulat premier que l’homme voit et ne se voit pas – comme le chien et le chat et déjà plus le singe.

« Si les animaux sont sans tête, l’homme est sans corps ». À croire qu’insatiable railleur Isidore Ducasse s’est plu à contrefaire Descartes. « L’homme n’a pas besoin d’être découpé tout entier pour être un animal mort que les hommes ne reconnaissent plus. Seule sa tête coupée suffit pour qu’il soit découpé tout entier et que les hommes ne voient plus quel homme il est, comme en découpant un animal ils ne voient plus quel animal il est. » Passés à la trappe les rites funéraires des éléphants. Aux réversibles lueurs d’une dialectique apophatique point Dieu l’innommé. Deus absconditus joue à cache-cache mieux qu’à casse-noisette.

De cette rhétorique coulant de source de sourcier, dont la modernité déguise l’anachronisme, monte un plain-chant. Y répondent les dessins de l’auteur sur fond de notes d’agenda : d’animaux aux contours indécis voués à la seule reproduction ; celui de couverture de deux mains s’attouchant, de grain plus et moins serré, évoque La Création d’Adam de Michel-Ange à fresque sur la voûte de la Sixtine et les empreintes en positif / négatif sur les parois des grottes du Paléolithique ; on distingue des séries d’entailles suivies de chiffres, celles des premiers nombres.

5 janvier 2019

[Chronique] Henri Abril, Intime étymon, par Christophe Stolowicki

Henri Abril, Intime étymon, Aonides, novembre 2018, 138 pages, 9 €. [Lire la chronique de Christophe Stolowicki sur Henri Abril, Byzance, le sexe et l’utopie]

Intime étymon, ce radical libre favorisant l’immunité, tout en perles de la plus belle eau qu’un poète ait portées pour les faire rosir, est un recueil de brèves notées sur quinze ans (« Ibérie / Moscovie, 1986 – 1995 ; 2012 – 2016 ») par l’exilé viscéral en résidence alternée aux deux pôles de son ascendance de sépharade et d’ashkénaze – en démenti cinglant à maints praticiens contemporains de l’aphori(s)me dont l’oulipisme d’isthme en isthme a pétri la lippe de suffisance, dont de virtuose l’audace perdue il reste l’osier. Formules hors devise, de langue plein la bouche, de celles qui s’abouchent et s’aboutent comme un grand cru de réglisse sur échasses de la pure douleur, une tragédie suspendue dans les ajours de leur codage ; à profusion de sens qui se profilent et se dédoublent et s’engendrent à échos, s’allient et se délient et se délitent à force d’alluvions allusifs en diable et en débâcle ; « en une sorte de danse rituelle ou virtuelle, à la façon de la nostalgie radieuse suivant l’orgasme » ; à coups de botte en touche le substantiel affleurant sous le fortuit ; rompu l’auteur non en place de Grève mais par un bourreau chinois aux mille tours & détours faits au tour, au compas de ses langues, dix en une – s’append et s’étrécit, au festin de Thyeste de la paronomase, la dentale, l’imprononçable, la liquide, l’allitérée, le mitoyen cours d’une vie du traducteur connu de poètes russes, Henri Abril.

Dix en une, dix au moins, dont le catalan, l’espagnol, l’ukrainien, le polonais, le lithuanien, tapis en embuscade aux abords du français et du russe, ses idiomes d’écriture, et dont les échos matelassent, décrassent, délassent en virelangue son propos ; de langue plus réversible et chargée de sens d’être imprégnée, et dont nous ne connaîtrons jamais que la partie émergée d’iceberg ; un précipité de dix en une, plus franche que franque, qu’un sosie associe, en sursis de soucis, d’ipsissime asepsie ; dans les jointures, cannelures de ses jeux de phonèmes qui se musse, se niche, nidifie ; vins de soif dont il s’est fait la bouche pour composer, de merlot et de cabernet franc, un nectar de garage ou de jardin de curé qu’à l’aveugle on déguste comme un grand cru clairvoyant.

« Il y a dans toute théorie une idée habitée par ses propres scories ». « Lave tes laves avec tes larmes. » « Trouve pour perdre. Perds pour que tout s’entrouvre », ou Jette ton pain à la face des eaux. « Fières intentions des dépravés, tout l’enfer en est dépavé. » « Tel saint s’épure ou suppure jusque dans sa sépulture. » « Propos sur la poésie : crachats du crapaud dans l’ambroisie » (le cuistre Heidegger dissertant Pourquoi des poètes). « De cercueil en fauteuil, de fauteuil en cercueil l’Académie […] l’emphase des logophages – rois de la paraphrase » (y eut-il jamais un seul grand écrivain à l’Académie française, de ceux dont les noms perforent les siècles ?) « Inoxydable innocence des noces du son et du sens. » « Certains poètes ont la peau de l’âme si transparente qu’ils vous traversent de veine à veine et vous réinventent. » « Les faits ont une autre allure avec un peu de fêlure. » « Épuiser l’adversaire sous l’épaisseur du regard. » « Malheureux qui revêt ce qu’un autre a rêvé » (je ne serai pas aussi intransigeant). « Ambassades à la juste croisée du sabre et de l’embrassade », ou la juste dose d’huile dans son vinaigre de Wilde revu par Sade. « Aux anges l’ex-corps réclamait une escorte », les rimes en paronymie reconduisant l’imprononçable. Du liquide au rauque (« n’ayant vécu qu’à mi-être, déjà tu t’émiettes ») les paronomases à fronts renversés. « Ne te moque pas du perroquet : qui ne serait interloqué par l’écho de son propre hoquet ? », ou la brève en abyme d’abyme maîtrisant son bégaiement existentiel.

Quand le sens ne tient qu’à un fil que trame enchaîne, sur les brisées d’Abril on s’essouffle on s’irise, de méprise en cerise sur le gâteau en miettes – sa poétique éloge parfait de l’imperfection le dispute à celle de Lautréamont. Tiré par les cheveux à quatre chevaux d’un écheveau fil à fil emmêlé, déroulé, on ne peut le comprendre qu’en l’imitant – en hémolyse d’homorimes au défaut de la cuirasse du sens, pour seule religion le nominalisme, le seul isthme qui s’étrécissant nous laisse toujours ivre de poésie comme d’un vin de messe, missa est. De son oulipo la contrainte a fait long feu de brandes, à tant de feux croisés l’exposant qu’on ne sait plus ce qui l’emporte, de la contrainte ou de l’association libre – dans son précis de dégagement les pirouettes celles d’un styli(s)te sur sa colonne. Poètes par ouï-dire disent à l’ouïe non le oui, non le non ni le mezzo voce, ni le jeu, de l’ego, du pair et de l’impair, mais un ludique fonctionnel – quand l’ouvroir d’Henri Abril, si instruit soit-il des mille jeux, est de littérature effective, rigoureuse, tragique, rarement gratuit, sinon de prodigalité encensant ses amours : Mandelstam, Essénine, Danil Harms, Tomas Venclova (lituanien), Guennadi Gor, Tsvétaïéva, Akhmatova, Khodassévitch, traduits en français fibre à fibre.

En couverture un Baigneur nu de Malévitch, marcheur au pas gymnastique déboîté et palmé ou crawleur nu sans visage, ses membres réduits à leurs seules lignes de force compacte, de 1911, préfigure l’abstraction suprématiste, comme la série de L’homme qui court de 1933 (cf. photo ci-dessus) en post-figure l’extinction sous le révolver braqué de Staline. De même violence d’abolition de la perspective et du visage humain.

26 décembre 2018

[Libr-relecture] Henri Abril, Byzance, le sexe de l’utopie, par Christophe Stolowicki

Henri Abril, Byzance, le sexe de l’utopie, Stellamaris, 2016, 134 pages, 14 €.

En poèmes dédiés à ses morts encore jeunes par leur traducteur connu, de ses pores d’attache un exilé filtre la vase aurifère. En rondeaux contemporains déliant leur boucle d’un coup de hache dans le dégel, en villanelles condensées d’agencement subtil, cadence flamberge en dedans, prouesses de bouts rimés épelant les voyelles d’une consonne unique – des chefs-d’œuvre de rimes approximatives, décousues main, insolites savantes, charnues, androgynes, ciselées de diphtongues d’apparat, traquent dans le labial de l’entre-deux langues, ou trois ou quatre, russe espagnole une Byzance « biseautée » passée par les camps staliniens. En échos de Mandelstam, Essénine, Tsvetaïéva, Khodassévitch, du catalan Pere Quart « avec sa tête hilare au bout des bras », en vers d’embrasse qui trop étreignent, de leurs tropes enlacent, trébuchent sur leurs pieds tors, inégaux à lier, mâchés même si le compte défaille – Orphée d’« un labyrinthe oriental/ où Ariane aurait perdu le fil des jours », métis de lin russe et de coton d’Espagne, barbare juif juif juif un « mécréant de fils en père » nous lâche à la gorge, au plexus, tel l’oiseau roc ses œufs géants d’une raucité recouvrée.
Notes en bas de page sans astérisque d’appel, pagination discrète en seuls nombres impairs.

13 décembre 2018

[Chronique] Laure Gauthier, Je neige (entre les mots de Villon), par Christophe Stolowicki

Laure Gauthier, Je neige (entre les mots de Villon), Lanskine, novembre 2018, 72 pages, 13 €, ISBN : 979-10-90491-71-7.

Une langue court, non la prétentaine non l’aubaine, non l’écorce mais l’aubier. Entre les mots de Villon je ne reconnais pas la voix de Villon tant une neige drue, à pénétrants flocons, l’a traduit en contemporain – tant un cours érudit sinueux, fourmillant, torrentiel arrêté, non sur image se ramifie, émarge aux lisières, de lectrice assidue, dissolue. Reconnaît-on la voix de Rimbaud dans ses lettres d’Abyssinie ?

Sa voix non, voix 1, voix 2, voies sur berge, « Un poète seul dans l’auberge ? », un mire a beau épandre son art sur la scène, l’art guérisseur de Celan, d’Apollinaire, de Rimbaud – Villon si fondateur qu’en lui tous nos poètes ont mêlé leurs échos. C’est en ce fluide dans l’alambic que Laure Gauthier (« Pas de flammes divines / Ni de vin métaphorique / Pour la grosse margot / Elle inspire les lais / Pas les divans ») distille son vin de lierre, recrachés les extraits de mandragore dont elle s’est fait la bouche. Œnologue de grands écrus, portée sur le livresque de l’ivresse.

Sans une onde de complaisance médiévale. À contre-langue Villon ne déteint pas mais diffuse.

Son cas ravage qui un siècle et demi après lui, également querelleur, de surdon fraternel fut coupé court à l’identique. La voix de Villon qui d’entre les répons émerge à présent et se déporte en d’intempestifs décalages et du gibet se rit – à force de « secouer le cocotier des préséances à coups de huitains » est celle de Laure la bien prénommée dont les corps qui se lient en ses lais s’élident « en place de grève » lente, dans « les rues de la ville » de son amour à qui chacun peut parler.

« Laisser bruisser le mouvement / entre / les mots » ; « distribuer ce qu’on n’a pas avant de perdre ce que l’on est / vider la phrase de son sang avant qu’ils ne l’attrapent ». Faussaire sororale piper le dé d’envoi à « Prince glaïeul aux ances roncies ». Traquer le diffus, dérober l’inaugural, délasser dans un théâtre de voix pensantes l’impensé parler premier. De celui qui de rondeaux et dictons nous a légué l’haleine mouiller le vin de fraises et pourpoints. Où sont les neiges d’antan bousculer la congère. Consigner en faits divers le fait d’hiver. Passer en boucle de boustrophédon le microsillon des ballades. Ne pas garder en bouche une motte, une note de terre. De ses blue notes ébarber le blues à la française. Au droit de la falaise prosaïser l’avers. Maîtresse d’œuvre de fluidité.

Il y a en Villon du masculin pluriel, pas une once de femina. Celui qui dans son bourdeau passe en revue tant Flora la belle Romaine appelant du pied Jeanne, la bonne Lorraine / Qu’Anglois brûlèrent à Rouen, que belle Gantière et gente Saucissière […] Ne que monnoie qu’on décrie provoque de tierce en quarteesquive et dérobade et retour en neige d’une poète du vingt-et-unième siècle en son premier quartier. Bravoure à Laure Gauthier d’avoir pris aux cheveux ce pendu déjà mûr dans sa Cythère natale ; de l’adapter en traductrice virtuose dans la langue de la maison d’en face, pour que la neige passe entre les mots.

« Ne pas interpréter la sueur du vers […] Ne pas recueillir l’exsudation des strophes comme du miel. Non, plutôt chercher la neige avant la neige, lorsqu’elle se condense encore dans le nuage, encore hybride entre eau et vapeur ». Acquiescer aux « coups de rame grammaticaux qui donnent autant de coups de pied dans la fourmilière de l’usage. » Suivre « dans la dernière ballade du Testament […] Villon [rimant avec] souillon, tourbillon, pavillon ou encore haillon » : celui de toutes les déjections, « strophes baignant dans la salive, la merde et les larmes », qui du « nom du père adoptif […] colmata les brèches d’absence pour permettre à François d’aller dans l’onde et trouver ses mots à contrecourant » ; celui, joutant de son patronyme d’emprunt, qui de l’atrocité des Coquillards, de « tout le commun [de la fosse commune] fait du propre, pour l’encrer dans l’histoire des lettres ». L’entendre, « coupant les cordes des guitares arrachées aux ménestrels faire résonner la caisse de bois de l’instrument pour en sortir un son inouï », Elvin Jones à sa forge de vulcanisé ; ou « mettre ses images en branle en ôtant au dicton le “on”, coller le je, et faire crisser l’ensemble » ; « en ces chutes de strophes qui sont autant d’anti-rondeaux », « à pas de côté dans les flaques de la langue ».

Admirer Laure critique déneigeant, ramassant à la grande cuiller ce qu’à la louche, poète floconneuse elle a semé de blanc. Sa chronique se déboîtant en poème, emportée par l’influx.

Je connais tout, moi excepté. Mais. Tant crie-t-on Noël qu’il vient.

4 décembre 2018

[Chronique] Olivier Domerg, En lieu et place, par Christophe Stolowicki

Olivier Domerg, En lieu et place, postface de Michael Foucat, L’Atelier contemporain, juin 2018, 142 pages, 20 €, ISBN : 979-10-92444-69-8. [Après Guillaume Basquin, c’est au tour de Christophe Stolowicki de rendre compte de ce livre fascinant].

La photographie de couverture (de Brigitte Palaggi), d’un fauteuil (de jardin public ? de café attenant ?) campé sur les pavés déserts de ce qu’on imagine une place, annonce la couleur (en sépia & sépia) – d’un surréalisme dans son cliché si entré dans les mœurs sinon désuet, qu’un parti pris des choses le bouscule négligemment, le chosifie, Dali revu par Magritte.

Olivier Domerg incarne à l’imperfection dans la poésie contemporaine le retour en grâce du décrit, du narré sur le motif, du gravé dans l’œil intérieur autant qu’externe, dans l’œil doté des vertus de l’oreille, dans l’œil vertigineusement éveillé. Il est un Ponge qui éponge la sécheresse de son devancier. Tant dans les circonvolutions carrées de New York que cérébrales de la Sainte-Victoire, il est un Van Gogh à Cézanne, un hyperréaliste fougueux, un voyant visionneur dans son viseur happant à tours de langue la nature tant citadine que cyclopéenne paysagée.

Est venue l’heure de théoriser un peu (si peu) le thésaurisé (en vingt-sept ans) à foison d’or ni car, de jaser, de jazzer en Argonaute d’une mer intérieure, urbaine ce coup-ci.

D’envergure titanesque un petit chose adresse aux choses sa « supplication muette », en la cause de la cause qui les a faites choses. En quinze mouvements et un final entrecoupés d’oratorios, « la liesse est cuite », la messe amissa est au nord d’une boussole hors sol. À Charleville-Mézières ou à Nevers, any never hors de ce monde. Comme carrefour aboli exponentiel la place met en place « En premier lieu, le lieu. / En second lieu, le lieu » – comme tout immobilier qui se respecte et la Ville et fort peu ses clients vante en premier le site, en second le site et en son tout la situation, la si tue action.

(Nevers fausse piste, autre fief du duc Gonzague qui a fondé Charleville en 1606.)

Où théorisation est fête de l’esprit, appelant prose sur prose, et quelques départs de poème ou chutes en parachute ouvert à bout touchant. Où théories procèdent et processionnent à grands écarts de ce qui a désormais remplacé la philosophie. La verve lettrée de Domerg si contagieuse que d’yeuses dépeuplée la Ville à ses lecteurs anime une langue détourée à sa main d’un siècle à pognes.

Il en est de plus célèbres, munificentes ou condamnées. Celle de l’étoile sur une poitrine juive. Pourquoi s’étendre sur le hasard (résidence d’écriture) qui a conduit Domerg à élire cette place Ducale en Ardennes, en pente de sa prison à son palais fictif, lyre de ses élytres à soulever la chitineuse carapace – cela seul qui importe emporte sa vision sur tapis volant en son fébrile lieu.

De cette place dans son placet en quête « moins des virtualités géométriques que de celles, plus impures et disharmoniques, de la métrique “moderne” ». Développant en coda d’une démonstration visuelle et sonore lourdement, répétitivement rimée, en performance du contraste maximal obtenu entre l’abstrait d’équation et le dispositif verbal – d’abyme en abyme une poétique de la plus intense poésie.

Fort de la liberté de désécrire comme on déconstruit (« la place, qui enjambe un bras du fleuve […] la phrase n’a que faire des lois de l’anatomie, elle se soucie, en revanche, beaucoup plus de la syntaxe de la Meuse »), désécrire superlatif de décrire qui convulse le frelaté de relater et met dans sa poche Michel Leiris ; didactique si ses dactyles ne lissaient l’aire – « au ras du pavé, là où d’autres n’ont cessé de le battre » – ; déhanchant de proses le décalé conclusif en faconde que fécondent ses réticences aux tapageurs musiques et flonflons, et du carrousel « les échos fanés de […] bande-son » ; dans l’opulence en fer de lance d’une Histoire qui tourne court, « pissant de l’intempestif à jet intermittent ou dru », Domerg retourne en chausse de non-lieu toute épithète de poésie.

Maître d’un art nouveau qui à la pointe sèche grave dans l’aigu, humain, trop humain, le paysage minéral et peint à la détrempe de siècles – quatre – le chaos urbain, noyant dans l’eau du bain d’algues d’impacts le pacte social dont s’allège la poésie.

En « instance de l’intense », en « fugue traversière » d’une « clairière de ville », en symphonie de justes outrances au gré d’une respiration – célébrant jusqu’à la cohue automobile (« complexité du bruit […] ralentissements, freinages, brusques arrêts et relances […] / Et aussi ceux couplés […] de ce qui chuinte et crépite […] lorsque les pneumatiques collent à la pierre ; aux ressauts et reliefs nombreux des pavés. / Être devant la place comme devant une p(l)age musicale ») : à force de pianoter, trompeter sur la vue et l’ouïe, illusionniste évacuant la puanteur.

Chantre d’une ville haute surplombant de ses quelques siècles tout « l’anarchitectural contemporain », de son blues il invite à « jouir de l’aire du Temps », à « tutoy[er] la liberté rendue, la liberté montée à crue, la liberté qui rue. »

11 novembre 2018

[News] News du dimanche

Au moment même où se termine le 28e Salon de la revue, et avant celui de l’Autre édition qui aura lieu en cette fin de semaine, en UNE, tout d’abord, « Les revues en revue… » Ensuite, notre Libr-10, puis nos Libr-brèves (Caligaris, Wauters, Festival Ritournelles #19, Doppelt, Hans Limon et son Poéticide, Stiegler)…

UNE : Les revues en revue…

Dans l’avant-dernier numéro de La Revue des revues, Jérôme Duwa perçoit « la revue comme coeur surchauffé de la machine littéraire. Ça vrombit, ça met en mouvement des flux, ça grince, ça fuit, de l’énergie circule et ça irrigue une quantité de membres formant une totalité organique. En cas de défaillance, l’explosion catastrophique n’est pas à exclure » (p. 95).

En cette soirée de clôture du 28e Salon de la revue, on ne peut que rendre hommage à celle qui les met en vue et les passe en revue depuis plus de trente ans… Entre autres, à découvrir dans les deux derniers numéros de La Revue des revues : pour le numéro 59, « Blaise Gautier et la Revue parlée » (R. Stella), « Format : poésie, la parole aux typographes » (Hervé Laurent), « Le mook, chimère éditoriale » (Frédéric Gai), « Pourquoi des revues ? » (J. Duwa)… Et pour le n° 60, « Quand le coeur d’Europe battait pour l’Espagne » (Jean-Baptiste Para), « Du Bout des bordes au bout du monde, les royaumes imaginaires de Jean-Luc Parant » (Jeanne Bacharach)…

► Voici le début de ma chronique sur le retour de TXT (n° 32°) :

Quoi TXT ? « Le Retour »… On n’en croit pas ses yeux : la dernière avant-garde historique recyclerait-elle une stratégie commerciale des plus éculées ? Le petit clin d’œil d’Éric Clémens dans sa contribution « La Mort n’existe pas », allusion à un texte paru dans la collection « TXT » (De r’tour, éditions Limage 2, 1987) – avec en prime la référence au fameux « imagimère » –, nous (re)met sur la bonne voie, celle de la distance ironique : Magna Via : vis comica !
Un quart de siècle après le dernier numéro et un demi après sa création post-soixante-huitarde, voici le « ressusciTXT » – selon le bon mot de Christian Prigent dans sa dédicace personnalisée –, revoici les TXThéoristes de la « communauté dormante » (p. 1)… Tous les principaux acteurs d’une aventure collective (1969-1993) qui avait à ce point marqué la fin du siècle qu’elle avait donné naissance à un véritable label : Philippe Boutibonnes, Éric Clémens, Jacques Demarcq, Alain Frontier, Pierre Le Pillouër, Valère Novarina, Christian Prigent et Jean-Pierre Verheggen ; les artistes de Supports/ surfaces ne manquent pas à l’appel non plus, avec Pierre Buraglio qui donne de nouveaux contours au sigle « TXT » trente-cinq ans après, et les créations toniques de Daniel Dezeuze (Grotesque), Claude Viallat (Conan) et de Jean-Louis Vila (La Méduse et le Paon). /Fabrice Thumerel/

Libr-10 : LC vient de recevoir et recommande…

â–º François BIZET, Dans le mirador, Les Presses du Réel, coll. « PLI », 96 pages, 10 €.

► Suzanne DOPPELT, Rien à cette magie, P.O.L, 80 pages, 13 €.

► Maria EFSTATHIADI, Hôtel rouge, Quidam éditeur, 128 pages, 15 €.

â–º Claude FAVRE, Crever les toits, etc., suivi de Déplacements, Les Presses du Réel, coll. « PLI », 96 pages, 10 €.

â–º Dominique MEENS, L’ÃŽle lisible, P.O.L, 304 pages, 22 €.

► Marcel MOREAU, À dos de Dieu, Quidam éditeur, 140 pages, 16 €.

â–º Florence PAZZOTTU, Le monde est immense et plein de coïncidences, éditions de L’Amourier, 116 pages, 13 €.

► Charles PENNEQUIN, Gabineau-les-bobines, P.O.L, 208 pages, 18 €.

► Christophe STOLOWICKI, Deuil pour deuils, Lanskine éditions, 88 pages, 14 €.

â–º Louis-Michel de VAULCHIER, Le Hall, Atelier de l’Agneau, 150 pages, 18 €.

Libr-brèves

â–º Mercredi 14 novembre, de 10 à 18H : Journée d’études sur Nicole Caligaris à l’ENSBA Lyon, organisée par la Station d’Arts poétiques (8bis, quai Saint-Vincent 69001 Lyon). Programme : ici. [Photo de Camille Faucheux]

► Vendredi 16 novembre à 19H30, Librairie Charybde (129, rue de Charenton 75012): Rencontre avec Antoine Wauters.

â–º FESTIVAL RITOURNELLES #19 – Samedi 17 novembre, La brasserie de l’Orient : 6 Esplanade François Mitterand, 33500 Libourne :
* 18H30 : Dégustation littéraire avec Julien Blaine, entrée 10 €. [Réserver]
* Rencontre et lectures avec Amandine Dhée, La Femme brouillon (Editions La Contre Allée) et Stéphanie Chaillou, Le Bruit du monde (Éditions Noir sur Blanc, collection Notabilia).
Deux récits de femmes qui interrogent la nécessité de se battre contre les carcans d’une culture toujours archaïque, ce qui revient à se faire violence pour être enfin soi-même.
Rencontre animée par Thomas Baumgartner.
Infos pratiques : Entrée gratuite – réservation conseillée sur reservation@permanencesdelalitterature.fr

► Dimanche 18 novembre, à l’occasion de la publication de Rien à cette magie, Double Change et la galerie éof vous invitent à une lecture de Suzanne Doppelt et Avital Ronell qui débutera à 18h Galerie éof (15 rue saint fiacre 75002 Paris).

► Vendredi 23 novembre à 19H, à la librairie Le Coupe-Papier, Laure Sagols accompagne Hans Limon dans une lecture-présentation de Poéticide, texte hybride mêlant poésie, théâtre et roman. C’est à 19h, au 19, rue de l’Odéon 75006 Paris. M° Odéon.

â–º Samedi 24 novembre, de 14 à 19H : Une journée avec Bernard Stiegler, organisée par l’Association Lacanienne Internationale (25, rue de Lille 75007).

23 octobre 2018

[Chronique] Jean-Luc Lavrille, Jetés aux dés, par Christophe Stolowicki

Jean-Luc Lavrille, Jetés aux dés, intervention graphique de David Christoffel, Atelier de l’Agneau, coll. « Architextes », septembre 2018, 90 pages, 16 €, ISBN : 978-2-37428-017-2.

Jeté aux dés dans la fosse aux « sons sans leçon » le lecteur respire, et d’aise Mallarmé dans son tombeau, pour une fois que le sollicite un poète de telles concision, densité, lucidité nourries d’emportements justes ; « creusant cratères critères d’écriture », « un objet forme de Dé perdant six fois la face » roule dans notre arrière-palais ce que la roulette verbale impaire passe dont notre manque s’amplifie et s’allège et s’abrège – de tant de dés qui roulent sur leur erre faut-il qu’on désespère, non.

Aux trois coups d’intertitres bi-syllabiques premiers (« a thée », « ô té », « thé ô ») levé le rideau, entrent en scène à brefs échos « l’étau / […] léthal / occis mort » de tant d’oubli que létal hache, « nuées de criquets cris et hoquets » que « plus jamais dieu / insidieux » de synérèse ne lâche comme la plaie de gypse. Avec Jean-Luc Lavrille prodigue d’oxymores, frayant, desserrant ses impasses en apories, le pas de deux n’ouvrage pas de littérature potentielle mais l’effective, la jointive, la dessoudée.

Au biplan réacteur de clichés surexposés, superposés, en butte au gel, en proie au sel (cum grano), au champ contrechant de pure poésie, celle culminant en cette pénultième fin de siècle qui « dérape par happés d’Europe » d’un coup de dés. De prince des poètes déprisant son art pour celui qui lui adviendrait à pic de ténèbres. De l’Autre qui faute d’avoir vécu a eu raison dans tous ses mépris, brassé son sang, d’outre-tombe sans commissions. Le cliché de destins croisés. De sépulcre en sépulture délasser culture.

Jean-Luc Lavrille hume et nourrit. De railler en vers décalés « pitoyable la pythie / et son / appeau long python / sans vie / sans pneu attique » fait bondir le lecteur de son starting-block à son trépied. Son « sas aux sciés tropes défigurés » fait fulgurer l’effet augure dont les fées n’ont cure ni les renoncules. Exaltant le sens occulte, exultant d’ « héliogamie / viol raptide », de gaîté fée rosse, de gaîté fait rostre d’un espadon, des gaîtés de l’escadron il ne conserve que la pointe sèche sapide. Fuyant « l’âme hélas la / mélasse », gréé de gai savoir, agréé pour créer aux grilles du non-sens un croisement, un métissage de terre-neuve et de terre sienne.

Souvent la poésie verticale, d’égrènement alenti, trahit son artefact, son conformisme narquois ou pénitent au mode dominant : prosaïque s’engonçant dans l’habit taillé sur mesure pour les touristes de Gomorrhe, quitte à retailler les pieds. Celle de Jean-Luc Lavrille, quand il y recourt (« une voix // off / poursuit / poussières et suies // l’image / soudain / de la // diphtonguïté sexuelle » dont une liesse, une hardiesse essuie le dimorphisme) se tronçonne par seule nécessité, rétrécissement aortique de ce qui ne s’avorte en ce jardin d’orties, hachures de virulence. Non vains jeux de langue spatiale mais son ressort mis à nu, à nue, annuités payées cash.

Paronomases en saccade appellent à présent la profération pleine page sans ponctuation ni blanc – à la lecture vive les sursauts d’impulsion ou de recharge dont à profusion Elvin Jones relance, propulse Coltrane. À bout d’étranglement programmé (« cramé macramé macule mon cul mon flux mafflu maladroit mon bras droit mon drame madame mon gros magot […] mon guignon maquignon ») la langue démêle à la feuille les nœuds gordiens de son histoire, de son sanctuaire de saccage et d’accords – quand le silence se fait elle glisse « // tes lestes scopies / ces lestes copies ».

L’abstrus (« hachoirs qui langagent », « plates plantes du pied / vestiges oedipeux ») d’un cran se dessert à chaque poème nouveau. La liberté de langue en ses retranchements, en son épanchement épand son miel de scories, son corps âme et lie au pays de cocagne, de qui pairs gagne. Improvisant chorus de « mer / déposséïdée déblousolée / décésarisée décalottée déculottée / désempalée dézeugmée désemparée / […] désanacoluthée désanalculottée / désanaphorisée désamphorisée / […] et de rerum naturae / déprobicandidée déchismée déchiasmée […] », bref. Mais non moins : démultipliée, déniée, déhiscente, démontrant qu’un coup de dés préfixe un renfort.

11 octobre 2018

[Chronique] Denis Ferdinande, Astéroïdes, par Christophe Stolowicki

Denis Ferdinande, Astéroïdes. Un carnet de notes, Atelier de l’agneau, coll. « Architextes », septembre 2018, 114 pages, 16 €, ISBN : 978-2-37428-016-5.

Sur le prurit d’un agacement léger dansant comme la cigale, un fourmillement de pensées naines que l’écriture draine, enchaîne, enchâsse, un contingent de joyaux distribués dans l’alternance en escalier, dans le beat à deux temps têtu trompeur d’un hard rock qui d’un texte pleine page en note un peu verticale respire – ne pas se fier à l’apparence lisse binaire d’un livret alternant pleine page son corps principal et en notes ménageant du blanc son corps cadet, nous frustrant du corps puce en bas de page de vraies notes que des astérisques distribués au pénultième hasard appellent, rappellent, appelants comme l’oiseau mutilé, de tout un corpus critique chaotique prédateur. Astérisques échus à point innommé, nommés astéroïdes que « qui a jamais vu[s] de ses yeux vu ? » confond volontiers avec « météorites, astres et météores » ; alunis de préférence dans le corps principal, incestueux s’égarant parfois dans les notes et qu’absorbe par exception une torrentielle chute.

Frotté de syntaxe mallarméenne un art de la digression qu’anime une ponctuation émotionnelle, une syncopée dentelle tout en méandres, incises et affluents, embranchements, bifurcations de labyrinthe, se rétablissant à l’abrupt, tant couru le marathon que s’y loge un éclat de sprint, ou de verre dans le cœur d’un oiseau de passage qu’a trompé la franchissable vitre. Onirique gigogne de mille & une nuits.

Réflexions sur l’écriture qu’appelle le récit, les notes bientôt infusent ce qui de narration demeure à telle enseigne que la scène sombre dans l’empeigne d’une chaussure à son trépied – d’un « soit dit en passant », d’un double astérisque notifié le cran d’intériorité dont se resserre la resserre, la desserte, la tautologie.

Phrases de réveil. Autre sujet le temps, en récolte, émerveillement ou en murmure, découvrir son temps, son aoriste onirique, son plus-que-présent, son parfait qu’en grec on traduit toujours au présent, le temps du rêve que la grammaire a négligé ; les mots à présent se rapportent à ce qui les porte, de rêve en rêve le journal approfondit sa cohérence réflexive, et l’amour fait, à faire, y devient repère, reperd ce qui l’a motivé, une irrépressible angoisse.

À deux voix, peu clivées. En reprises, à gros fil et à torons de nacre, d’un en deux de corps un en corps deux encordé sur l’à pic et sur l’aléatoire. Corneille en prose, racine carrée. Dans la retraite, dans le retrait, dans l’amalgame les thèmes s’emboîtant, en dérive au cours long épique, Odyssée ou exode contemporains, par voie de terre de déserts pavée de plages. De « syntaxe déréglée », « dissémination de virgules », de déprise en déconstruction, à mi-chemin du rêve et de la résidence d’écriture dans une Cordoue plus imaginaire que rêvée, un verbe défectif pour salut, un « dépourvoir » pour ultime vue sinon la préhistorique anfractuosité de roche où loger sa sacoche d’écrivain vagabond – le récit du non-récit expansé, rétréci, enrichi de café en café, cinq à sept, de trois supplémentaires cahiers.

Effets d’hiver que lustrale commente la photographie de couverture de Françoise Favretto de la place Monge prise par le gel, recadrée comme en sortie de rêve sur les capitales de METRO sur fond amarante et de squelettes d’arbres.

12 septembre 2018

[Chronique] Anne Malaprade, Parole, personne, par Christophe Stolowicki

Anne Malaprade, Parole, personne, éditions Isabelle Sauvage, mai 2018, 102 pages, 17 €, ISBN : 978-2-917751-94-7.

Par temps cuistres l’air se charge de particules didactiques, anions, cations que catalysent des spécialistes, hommes de préférence ; dames parfois, d’échec & mat.

De « formules toutes faites et formules à faire » : la langue une arme dont le double tranchant s’est émoussé, le fendant simple aiguisé. De « livres, livres, livres à perte, livres à dégueuler, beaux livres, livres oubliés, livres signés, livres trouvés dans les poubelles, livres à ordures. Régulièrement elle fait des courses » – non, des cours. L’or dure en plomb, le magistère, fleuri fané naguère (Bergotte, Merleau-Ponty), a mué en cri de guerre. Les âmes mortes des bêtes qui ont meuglé à bout touchant, matière des matières professionnelle, tourmentent l’âme des éleveurs. Science n’est pas culture mais misère de l’âme.

D’offrande démonstrative (« Touchez et prenez-en tous. Touchez-moi toccata toute ») dont l’art trahit, annonce la technique ; d’écriture opérationnelle, efficiente, usurpant le chant du rhapsode de son boustrophédon, labourant son pré carré, son timbre poste, notre chagrin de peau ; d’autorité non d’auteur mais d’enseignante, de seconde main, d’impolitesse viscérale.

De femme en femme une lignée matricielle, déverbale syncopée où s’inscrit un homme, Paul fils de Pauline la folle – le secret de famille. « Anne année zéro » peut lancer sa fusée. Dans l’autre fresque fondatrice, ni jumelle ni amébée, les hommes par ouï-dire. Dans la résultante série d’enfants où « les sœurs renoncent aux héritages des frères » un autoportrait se dessine où les laisses de prose respirent sur un point-virgule. Bille en tête entête si n’enfièvre pas, rouletabille contre ses calots cale son billot. Mes préventions cèdent.

« L’excellence au pied. // Demain un corps doit parler, expliquer, démontrer, lire et délier, exposer, écrire, demander, interroger, exiger, réciter et faire réciter, demain son corps tient le sens jusqu’aux citations, tenir le temps, tenir l’espace, tenir la chronologie, tenir les grecs, tenir aux grecs, conduire les barbares vers une thrace intérieure […] Demain l’estrade et le tableau […] demain une autre respiration ».

L’enfant veut dire à personne. Plus tard elle découvre Ulysse tapi en elle, déroule celui de langue cyclopéenne comme géhenne, ou simple gêne, ou simple haine. La seconde main passe la main, la main courante, l’amen « des livres allergènes », l’âme 1 court la prétentaine jusqu’à 19 et réitère en vers avers ce qu’en vers de prose elle a milliaire frayé.

Au jour d’ouï, dans ce huis clos avec les livres, un inouï, un inédit, un nain lu, un nain nu chausse ses bottes de non-lieu. De non-profération qui infère dans la plaie (« une nuit pour vieillir et apprivoiser le désastre, une nuit pour un visage irrespirable ») extraits l’enracinement au carré, la puissance cube d’arrachement. Rien au-delà, toutes opérations d’algèbre rhétorique suspendues, les mâles équations au septième degré de foudre ; le corps suinte en ses humeurs coupables ; la langue prise en ses rets enserrée d’un lacis féminin pluriel, d’une sangle de femelléité.

Elle m’envoûterait si voûtes étaient plancher.

« Je dormirai dans la cave à contre-corps. Tout encore s’y fait langue morte. »

De « maladie d’une âme sous-exposée », sous-stimulée, « tourn[ant] en creux » – surgie dans le surplis, le plissé suzette, le suze & ruse, les montagnes russes, les poupons gigogne ; dont le corps pets cache, à pis coûtant, engage sa mue comptant ; du tunnel de son « éconduite » sort en sifflant le train de mots, en soufflant son panache de fois deux fois dix-neuf.

Maintenant à rebours. À « sauts dans le contre-être » qu’une rigueur assèche. À « contre-vie ». D’un mal des ardents les charbons.

Palimpseste de nuit se gardant braise, la couverture d’Isabelle Sauvage toujours aussi belle.

31 août 2018

[Chronique] Jean-Pascal Dubost, & Leçons & Coutures II, par Christophe Stolowicki

Jean-Pascal Dubost, & Leçons & Coutures II, Isabelle Sauvage, mai 2018, 116 pages, 16 €, ISBN : 978-2-917751-96-1.

Autrement dit (qu’en moyen français), lectures et filiations. Une première plaquette d’hommages (et de quelques éreintages, Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, voire Venaille) était parue en 2012 chez la même éditrice. De même propos, archaïsant en gageure les contemporains et brusquant de langue drue bop et rock les anciens peu usités qui composent et renouvellent le fond de culture jubilatoire de Jean-Pascal Dubost, le nouvel opus, glossaire amoureux sans ordre alphabétique, se distingue d’entrelarder plus étroitement Anciens, « Renaissants », Modernes et contemporains, poètes et prosateurs, un essayiste, pâtissés au même moule de madeleines peu proustiennes à la faveur d’une contrainte : neuvains de prose d’une seule phrase, un tiret pour point final. Le lecteur (s’) y rencontrera, méconnaîtra, contrariera, réparera, écartera, écourtera, radoubera, rallongera, rassurera à raz de songeur loisir. Rimbaldiens et mallarméens n’y échangeront pas leurs livrées. Les échoués (Rodanski, Kafka) massacrés ici aussi.

Cela dit, ne boudons pas notre bonheur de lecture du pandémonium second (comme vent favorable) en regard ou contrepoint de fugue du panthéon premier. Ici une croche tient parfois lieu d’esperluette et les auteurs d’appoint nommé, de point perlé, à point recuits de légende, si la plupart moins connus qu’en Coutures premières à quelques éclatantes exceptions près (Nietzsche, actualisant le baudelairien aristocratique plaisir & privilège de déplaire – « élitiste, disent-ils ; élitaire dit-il ; et, eh ! devenir mauvaise conscience de son époque, une gageure, car l’époque est, d’office, fermée, aux poètes » –), les auteurs seconds, dis-je, ceux qui secondent de minutes premières le procès séculaire, appellent déjà un tiers livre de quart rab&lais(s)ien.

Tel Alain Rey le coordinateur de bibles étymologiques illustrant comment « l’engauloisé latin se métissa de langues migrantes et de mots migrateurs comme les oiseaux et de gents mots barbares et forestiers et d’arabe savant ». Tel Bernard Collin ouvrant le bal, donnant le la « à chaque pas de page … d’exploser mille fois de grande Joie dans l’urgence et sous la pression de la Mort ». Dans la chambre d’échos d’un ou une (ici Isabelle Pinçon) qui « travaille les livres dans son tablier les mains remplies d’autres mains ». De François Béroalde de Verville à Robert Angot de l’Éperonnière, fidèle à son siècle, entre-deux siècles d’empreinte tardive, jointive – irritant, délectable Jean-Pascal Dubost dont tout est pastiche et rien, rien n’acrostiche sinon sur pointes grasses et mines de couleur.

D’érudition cryptant culture, et la nature à l’avenant, de tropisme réitéré pour le concentré lettré sapide pourvu que vie n’y mêle trop son sel, son amertume – un chef-d’œuvre de l’intelligence goûteuse pure mieux que critique de la quantième raison.

29 juillet 2018

[Libr-relecture] Pierre Le Pillouër, Ça et pas ça, par Christophe Stolowicki

Pierre Le Pillouër, Ça et pas ça, Le Bleu du ciel, 2015, 128 pages, 15 €, ISBN : 978-2-915232-96-7. On pourra lire la chronique de Tristan Hordé lors de la parution de ce superbe recueil.

Écrit aux deux temps de l’image et de son commentaire en écho décalé, déboîté, non sa légende, loin s’en faut, seule la vision, la visualisation apposant son emblème ; au deux registres du ça et du pas ça, le sursoi qui sursoit, de fulgurance en lambeau halluciné, de mystère en énigme, à leur élucidation ; du sas imagé et de sa fermeture exfiltrant des îlots de phrases en phase avec l’innommé ; aux deux modes d’apnée de la vision en romaines et de ce qu’en regard ou en ballon crevé « LA VOIX DIT » en italiques ; en séquences de films au doublage longtemps déficient, défaillant, rétabli sur la fin ; de poème en poème d’articulation franche, vers de prose longs dédaignant le rejet ou l’enjambement, seule la poésie apte à dire et décrire d’un même allant le rêve ou l’hallucination, seul le vers à vers disruptif rendant le fragmentaire onirique – un livre singulier dont le courage, l’audace, le travail sous-jacent d’une vie professionnelle, l’éthique évoquent Socrate dans Le Banquet vu comme un Silène déguisant ses vertus, son savoir.

Ça et pas ça ou le journal, tenu sur près d’un an, de ses hallucinations normales, légères, impondérables, celles que chacun laisse filer dans le sommeil, tenu par un diariste qui a soumis son endormissement à l’épreuve de happer ces images, la gageure de capter ces paroles – à contrecourant. Images filantes en floraison hypnagogique stellaire, feux follets dont chacun, la nuit venue, mais de préférence la sieste pour ne pas trop contrarier leur fonction, peut faire l’expérience – non des voix, imperceptibles comme le fond de rumeur de notre microcosme sinon aux dits psychotiques, héros méconnus appelés, sinon à sauver le royaume de France, à Domrémy fa sol et pic et pic et colégram rouler dans les limbes dont nous nous gardons.

Pierre Le Pillouër n’a pas frayé son chemin de poésie sur l’autoroute de l’enseignement universitaire des lettres ou d’une philosophie de peu de sagesse ni de folie, mais dans la rocaille de corniche, le surplomb d’une vie d’hôpital, à l’écoute infertile féconde dont s’est bien gardé André Breton, plus grand lecteur que poète, des fous qui pis que nous qui cogitons ergo sommes sommes sommes (dit Gide), ont décroché, dévissé dans l’à-pic. À cette expérience plus proprement surréaliste que l’amuse-bouche d’un cadavre exquis, il se livre relativement sur le tard, culture acquise, notamment picturale, fortune faite, celle de César ou des tarots sous l’égide de son étoile dans une nuit d’été riche en comètes.

Tout cela pour dire comment ces voix, lui peut les entendre, et a pu écrire son livre dans la tension, le jeu, les monologues amébées, et vers la fin surtout, quelques moments de suivi des deux registres. Curieusement, alors que d’intensité les voix sont très en retrait des images, toute la dramaturgie, la rythmique, le beat reposent sur la réitération anaphorique structurelle dans chaque poème des « ET LA VOIX DIT », ou « LA VOIX DIT », ou une fois « LA VOIX », cette fois en decrescendo de distiques, ou encore « LA VOIX DIT » suivi de parenthèses vides. Non la grosse caisse d’un Jacques a dit mais le porte-à-faux de baguettes sur les parois du vide, l’éclair des élancements de rapides de la démence côtoyée, parfois réparée.

« Deux lourdes portes genre hôpital […] elles n’ouvrent sur rien que / l’une contre l’autre », « Main droite dont tous les doigts sont des moignons / sur un paquet de bonbons », « Du ventre d’une vache aux taches blanches et marron / tombent de la chair et du mou par paquets rouges et rose vif », « Pâte malade pour malade / sans rebords suivis » : récurrents les détails hospitaliers. À l’écoute préservant des « Monstrueuses mâchoires de glace / stalactites et stalagmites cernées de chair rose / et prêtes à broyer ». Comme à contrepente réparatrice, dans les visions l’accent mis sur les habits des personnages aux couleurs vives : « Très belle jeune femme vêtue de vêtements blancs scintillants » ; « Batman costumé bleu ciel / son masque s’arrête au front et on pourrait voir ses yeux / s’il en avait » ; « Une religieuse toute vêtue de violet sauf la cornette / descend de cheval » ; « Bras gauche nu de femme pendant le long de sa robe / moirée pourpre » ; ou sur la couleur pure, intérieure, allitérée : « Plante verte aux boutons verts enfermant du vert / elle rampe ventre à terre ».

« Une énorme langue sort d’un vieux poêle / en proie aux flammes » : vision fulgurante qui dispense de tout commentaire – « ET LA VOIX SE TAIT », Lacan ne risquerait pas un jeu de mots. Dès la première strophe elle dit « il lira il lira il lira », lettrée révolutionnaire. « Une croix en or scintillant au pied d’un haut sommet neigeux / ET LA VOIX DIT / Orgival », d’orgie verbale longtemps réfrénée. La voix voit, dévoie – défie un siècle saturé d’audiovisuel où de bruissant s’est perdu le silence. Des premières visions légendées à faux dont on attend du plan suivant comme de rêve à rêve l’explication dont image et voix épaississent la dérobade, imperceptiblement, à la vigilance têtue, à l’affût permanent, au mirador intérieur à même l’immatière des matières – une chapelle Sixtine s’éclaire en phase paradoxale ; les piécettes d’hallucination tapissant le fond du bassin comme des « confettis d’or fin », les emblèmes nets, tableaux imparfaits, les voix de somnambule sur fil d’aragne tendu entre deux déserts évoluent vers des bribes de cure analytique : « LA VOIX DIT / J’ai tout de même des oreilles » ; « Immense cathédrale […] / LA VOIX DIT / Quelques transferts de bénédiction » ; « les anecdotes qu’il a respirées » ; « Elle a fait tout le boulot qu’il fallait pour nettoyer la dynamique du dieu » ; tandis que les couleurs gagnent en nuance : « rose stabilo », « une sculpture abstraite couleur pierre à savon ». « Boudins blancs grillent sur un barbecue / Bien qu’à l’envers ils ne tombent pas », le surréel réduit à son plus magrittéen simplisme. Quand une dernière « VOIX DIT / On voit ce qui se noue », le prénom du poète thérapeute répond à l’appel.

Sur la double page de couverture courent à strates des tracés d’encéphalogrammes à ressauts, rehauts, d’une neurologie des limbes tournée tableau, poème.

8 juillet 2018

[Chronique] Edith Azam, Oiseau-moi, par Christophe Stolowicki

Edith Azam, Oiseau-moi, dessin de couverture signé Eléa Damette, éditions Lanskine, printemps 2018, 36 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-74-8. 

Quand Seine rime avec souvienne mais que « Mais s’en fout bien Hannah » coupe court au fond musical, se désarticule d’intériorité l’oiseau porté en soi au pénultième ciel. Auteur moteur coupé enroue le libre usage de son vers. Quand deux point à la ligne, aligne son horizon, capte les simples sons, un et deux font deux, font d’elle le confondant auteur d’une motrice en soi. D’une émettrice qui maîtrise son pénultième soi, qu’électrise aux lectrices (et à quelques lecteurs) son féminin singulier à « corps ouvert » de « manque d’espace » quand « l’air est hirsute ». L’humour dispute à l’émotion le but en blanc. De but en banc de touche (non, là j’exagère, André Breton me taperait sur les doigts) la poésie mise à l’épreuve emporte à faux son authentique visage.

 

Le lyrisme s’est entrecoupé, ce qu’il en demeure hoquette en quête d’intériorité. Une petite musique bute sur le hic et nunc, ici et maintenant une scie associe un amour défunt à tout ce que la poésie dérobe de l’auteur qui « préfère écrire de droite à gauche, cela lui paraît mieux illisible. » Le dit d’Hannah met à mal la mâle grammaire qui sous les ponts s’affaire comme dans la plaie le fer d’un jour ou d’une vie. Le mire a beau égrener ses vers plus verticaux tumeur des jours heureux, plus familier tu meurs, d’Illiers en Montjouvain le temps affinitivement perdu. « Hannah Hannah / My Osotis » court son palindrome sa prétentaine comme l’ant(i)enne qu’un « caillou [jeté]sur la Seine » assène et retire de l’ô. Le chagrin se rétracte en peau de poème. De deux points en deux points de chute sur chute surlignées le rapide court son Niagara plus peur que pleurs.

 

Ce livre appelle une lecture seconde, avant-première, une lecture sonde qui débonde son objet, l’on y adhère à tire d’elles. Grand ouverte, de parataxe une syntaxe se déboîtant, court la verticale du souffle long. De piétinement, d’arrache les « mots [pèsent des tonnes » qu’un feu de paille éblouit. 

 

Dessin de couverture d’un voyage au centre de soi en devisement du monde, géographie cartographiée où des langues de mer s’enfoncent dans un continent de palimpseste, de Elea Damette. 

22 juin 2018

[Chronique] TXT n° 32 : le retour, par Christophe Stolowicki

TXT, n° 32: "Le retour", éditions Nous, Caen, juin 2018, 96 pages, 15 €, ISBN : 978-2-370840-57-8.

Occasion ou jamais où jauger une performance à l’aune de la lecture reposée. Pour ce numéro du retour après vingt-cinq ans sous les mers d’une revue rivalisant jadis avec Tel quel et Change (créée en 1969 dans le sillage

de mai, par un groupe d’amis estimant à l’instar de Denis Roche que la poésie est inadmissible – d’autres ne comprenant pas qu’on puisse encore être poète – elle poursuit le combat sur le long cours d’un quart de siècle jusqu’à se tauper en 1993), les mêmes blanchis sous le harnais, passibles de la hart nés, de la camarde au moins, thème récurrent tout en gaîté sans qu’explicitement ils se soient donné le mot. Ce soir (8 juin) à la librairie parisienne À Balzac à Rodin, revue en poche juste feuilletée, j’assiste à plusieurs exploits de trapézistes de hauts fonds, le plus performant en sautes de timbres et de registres et de noms de capricante définition Jean-Pierre Bobillot, de chanteur après poète réaffirmant dans ses chutes Tzara. Le grand absent Jean-François Bory, appelé héroïque sous le drap ô de la guerre d’Algérie avouant « On m’a cru brave parce que j’avais peur de me sauver ». De prestation de pur fond à fond l’accès sans effet cabotin, à étiage de foison d’or, d’ « intégrAal » à tenir les promesses de l’oral, Pierre Le Pillouër.

 

À l’écrit, huit jours après, la faucheuse revient en force, bravement niée (La mort existe pas, d’Éric Clémens, grimacier dru, celle qui est dans la vie (Jean-Pierre Bobillot), celle sur qui Le Père Lachaise s’assied (Jean-Pierre Verheggen), en lettres de la fin (Jacques Barbaut), celle qui gesticulait tout en tessons se défaussant à présent en ricanements. À l’exception de Typhaine Garnier cooptée pour ce numéro, rien que des hommes – non que je veuille me faire le chantre de la parité, de l’anima peut-être. La pornographie quintessenciée de Christian Prigent dont l’écholalie hale tout l’internet, que le jubilatoire bile en « bye/Bye : it’s time to die ! » Valère Novarina en son théâtre du pieux mensonge renouvelé, ici la cathédrale Notre-Dame le 18 mars 2018 dans une conférence de Carême, apologétique de la Croix (« In hoc signo vinces, Par ce signe tu vaincras »), celle offerte à Constantin dans un rêve auquel je préfère celui d’Alexandre rapporté par Freud d’un satyre dansant sur un bouclier (σαΤυρος, Tyr est à toi). Roboratif dans la foulée Éric Clemens (« sortir des ombres haut la caverne []génuflexion pose à couillons »). Fermant le numéro les variations logiques dé-mentes de Charles Pennequin, ontologie de la poussière d’être, du poussier d’être été, syllogismes en quête d’auteur, vanité des vanités que vent coulisse d’étire lyre. Creusés plus avant dans la glèbe, « gale de Galerie et venin de mygale », ressortent l’onirique brut net de tout onirisme de Pierre Le Pillouër, son heurté du poème vertical (« st / / AJT // St / Agité ») alternant avec « l’allonge » tant de la boxe que du divan, dans une écriture où coexistent et se dépistent la superficialité rase de la paronomase et le travail en profondeur sur la langue de la faux-lie où « tout est bille, tout s’habille », de poésie guérisseuse.

 

25 mai 2018

[Chronique] Olivier Apert, Si et seulement Si, par Christophe Stolowicki

Olivier Apert, Si et seulement Si, Lanskine, printemps 2018, 112 pages, 14 €, ISBN : 979-10-90491-61-8.

Mi-secret mi-stère mi-mètre, plus assertorique qu’apodictique fantôme de l’Opéra il niche « l’Ange B » en variations en dents de scie, al dente, plutôt rubato qu’andante, dans (dandysme) la distance à la langue prise, déprise en reprises, en rifs, en chorus pâlissant les notions de rehaut et d’aplat ; en surprises de ponctuation ; en humeurs, gaîtés de la mémoire, de l’escadrille du joyeux équarri drille à retours de scorpion nous tenant en haleine de ce que seule sait dire la poésie. Savant et virulent il progresse sur les pointes, rat d’ô tell se faufile au droit de la falaise mortelle où « l’ange B » le lange dans son linceul à pic & pic & colle, engramme sa haute définition. Il joue avec nos nerfs, verbe haut vertébraux nous dessoude et cajole à bris de glace, à prix d’or sa caresse fait tressauter encore et dore lémure notre carcasse. Hors les murs en dents de scie, si et seulement Si.

Litaniques versets que récurrente éclaire une ampoule « (75 W/970 lumen) » jusqu’aux rituels, simples ou redondants deux points annonçant la chute en capitales de fin d’(apo)strophe. « Vénus anadyomène callipyge voire stéatopyge » côtoyant l’encadrement d’une aile d’ange « au format a3 (29,7 x 42) », se compose le « madrigal uchronique : : : » à deux temps, trois points d’orgue d’une compression de Satan. D’« une main gantée de rose » effleurée Gertrude Stein en ses tendres boutons.

D’une gaîté funèbre funambule, foisonnant de registres, nous devançant aux deux pôles de son « inadvertance » et, restant sibyllin, de « savoir s’arrêter // juste au bord de l’intelligence ». Parenthèses retournées comme gant en onguent, épaissies en croissants de lune, ouvrant sur la clarté d’ajour leurs ténèbres intérieures. Limbes surexposés. À contrepied, à contretemps de sa rigueur de traducteur connu (récemment de Mina Loy, poésies complètes), repoussant les frontières du sans genre où l’hydre s’entête. Maître verrier dans la débauche de manières, pompier pyromane à sautes de jubilation, batifolant à strates, à trois points en triangle esquivant une virgule, dans l’élégance du triplet d’astérisques appelant non appelé, entre citations et proverbes appendu haut & court.

Une maîtrise, une vélocité, une féroce érudition. Et puis & puis, dans un hommage funèbre (à Jean-Noël Vuarnet), sous tant d’esprit de sel de raillerie, changeant de ton au prix du change, du commerce d’émaux, la personne se révèle, celle dont le nom est pair sonne, sa promesse sonne. Encore qu’y « con » serve cinquante fois.

4 mai 2018

[Chronique] Olivier Domerg, Onze tableaux sauvés du zoo, par Christophe Stolowicki

Olivier Domerg, Onze tableaux sauvés du zoo, Atelier de l’Agneau, Limoges, mars 2018, 108 pages, 16 €, ISBN : 978-2-37428-012-7. [Christophe Stolowicki sur La Sainte-Victoire de trois quarts]

La Sainte-Victoire, « serpent de terre » d’un éternel resurgissement, propriété inaliénable de Domerg que seul Cézanne peut lui disputer ; gamin il y courait ; altière qu’une pollution altère, allitère, entame ; toute en « nervures variqueuses », par son aridité minérale réchappée de l’autre pollution, celle des « folliculaires » et photographes « sur le poncif », en onze tableaux sauvés du zoo et de l’ô touristiques.

 

Le paysage, ce que d’humain, trop humain, surhumain il recèle ou décèle ou descelle quand l’aplat, quand la plaque tectonique se reconstitue. La Sainte bien en bouche, articulée à pleins caillots, une trigonométrie de la montagne traque de grand angle son à pic. Seule la poésie peut décrire d’un corps d’haleine la courbe, l’arc, l’angle obtus ou diffus, l’objet transitif premier, en prosimètre, en prosiprose, en pause à pose d’instantanés, en multipliant les points de vue, par le flanc, par le travers, vu d’avion, en « répliques » non sismiques d’un théâtre muet, en zoom avant à deux temps comme Xavier Dolan.

 

Excessivement, exquisément monstratif, bonimenteur brassant tout l’interjectif trivial et « le stupre métaphysique », de truculence ontologique millimétrée ; pamphlétaire, sa puissance verbale tenue en réserve, qui sporadiquement irise, arase la roche dure, marée l’amarre à la passion, l’articule au plus explicite, au plus offrant, au plus friand, au plus friable ; d’(hy)performance perforant l’abrupt ; alternant prosaïques vers et prose à son avers, à son adret, à son endroit au droit de ses falaises, de ses à pics & colegram ; dans une double page remontant deux goulets, deux cheminées entre crochets ; la mise en ligne vers à vers décalés imitant les vaguelettes d’eau croupie ainsi sauvée des ô ; tout en déferlement de paronomases vécues, d’approximations déboîtées, d’émaux de calcaire, de cals qu’errements lissent en délice ; à l’imparti des mots parti pris pour la cause, surmultiplicateur de Ponge épris, réconciliant les mots et la cause à l’accore d’accord primordial, le visuel et le verbal se renvoyant la balle.  

 

À l’énorme volume de La phénoménologie de la perception de Maurice Merleau-Ponty qu’on fait lire aux petits, je préfère quelques pages de ce Domerg ; les gens sérieux, qui ne savent pas lire, préfèrent Merleau-Ponty ; Domerg voit, parle & pense d’un même mouvement quand M.P. pense en aveugle, d’où son jargon ; le poète apophatique dans sa démonstration. 

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