Libr-critique

20 février 2014

[Chronique] Mika Biermann, Palais à volonté, par Périne Pichon

Paul Revenaz, narrateur du Palais à volonté, est enfermé dans un asile, un lieu clos associé à un référent temporel : « aujourd’hui ». Ainsi devient-il une sorte de personnage de théâtre, évoluant devant un « palais à volonté », c’est-à-dire un décor.

Mika Biermann, Palais à volonté, P.O.L, février 2014, 183 pages, 14 euros, ISBN : 978-2-8180-1976-4.

 

L’exergue nous renseigne sur la particularité du « palais à volonté » : il s’agit d’un décor unique qui se veut fidèle aux règles d’unité de temps, de lieu et d’action du classicisme. Mais Paul Revenaz outrepasse les règles : sans bouger, sans changer de lieu, sans quitter « aujourd’hui » et au présent de l’indicatif lorsqu’il évoque sa vie à l’asile, il voyage dans ses souvenirs à la poursuite de Berthe, son action principale. Ou plutôt, il se projette dans ses souvenirs, s’y met en spectacle et, usant des illusions du « palais à volonté », élabore une création dramaturgique personnelle dans le petit théâtre de sa mémoire. En ce sens, les séquences temporelles présentées comme des « souvenirs » par la narration sont construites en puisant dans différentes matières fictionnelles : on peut retrouver la trace de romans d’aventure, romans noirs ou policiers, romans de guerre, récits d’anticipation…

En ce sens, Paul Revenaz est atteint d’un bovarysme inversé : plutôt que de voir la vie à travers le prisme du roman, il évoque son passé à travers des imaginaires romanesques. Quant à l’auteur, il semble s’amuser des règles plus ou moins explicites et des clichés des différents sous-genres du roman convoqués. Notons toutefois une petite mise en garde – involontaire – du narrateur :

« Quand on aura joué tous les rôles possibles, quand on aura imprimé le motif de nos semelles dans la poussière du dernier monde de l’univers, je pourrais peut-être enfin me reposer un peu. En attendant, j’écris sur ces feuilles collées ensemble pour former un rouleau, où je jette mes souvenirs sans queue ni tête. Et alors ? Ceci n’est pas un roman, personne ne les lira jamais, surtout pas le Dr Fischli. Je n’écris pas pour comprendre, j’écris pour me distraire, j’écris pour m’en défaire, contre vents et marées, j’écris en tout petit ; […] » (p. 50).

Ce pronom « on », indéfini, symbolise Paul et Berthe, cette femme mystérieuse qu’il rencontre sur une île déserte pour la perdre ensuite et la chercher toujours. Ces deux-là sont en symbiose, surtout dans les rôles qu’ils se jouent, d’où sans doute ce pronom « on », singulier et pluriel à la fois. Donc Paul et Berthe se représentent dans des vies multiples, des mondes multiples ; Paul écrit ses souvenirs et cette vie d’aujourd’hui non pour romancer (« ceci n’est pas un roman ») mais pour « se reposer ». Pour évacuer. Clin d’œil à l’autobiographie, au fameux « pacte » implicite qui veut que le narrateur dise la vérité ? Alors que presque chaque action du livre renvoie au roman, ou du moins, à la fiction, et même aux comptines pour enfant : « Il ne saute plus dans mon jardin / saute saute petit lapin », écrit Berthe au dos d’une carte postale. L’univers de Palais à volonté est instable parce que issu de collages de fiction.

Sans doute est-ce la raison pour laquelle Revenaz évoque sa vie et son passé comme une série de naufrages, voire un naufrage dans un naufrage dans un naufrage… De plus, dans ses souvenirs reconstruits avec de la fiction, comment faire la part du vrai et du faux, du réel et de l’imaginaire ? Quelques indices, au-delà du jeu avec la polyphonie romanesque, renvoient à des faits historiques réels. Et si le rapport au et à la mémoire du temps de Paul Revenaz sont bancales, sa conscience du temps écoulé est intacte ; son principe de datation des souvenirs le montre : « Vingt temps plus tôt », « Deux jours plus tard ». Les événements qu’il raconte ( au passé par opposition au présent des chapitres intitulés « aujourd’hui ») suivent une certaine chronologie, même s’ils sont racontés dans le désordre. Le narrateur perçoit la continuité du temps, révèle un besoin de logique temporelle dans le récit de son passé. C’est l’invraisemblance de ses souvenirs qui fait douter de ce qui est raconté, pas leur succession. Mais cette succession apparemment aléatoire fait dialoguer entre elles différentes strates de l’histoire du narrateur. Même si chaque séquence de souvenirs, chaque « drame », qu’il soit policier, d’aventure, ou soldatesque, amène le récit à une impasse – un « trou » de mémoire –, le personnage se dévoile et se raconte grâce à ses superpositions de fictions.

Finalement, l’unité de temps du théâtre classique avait été prescrite par un besoin de vraisemblance mise au service de « l’illusion théâtrale ». Jouer sur l’expansion de cette unité, en utilisant la mémoire du personnage, permet de défaire avec humour ce code du vraisemblable. Sans changer de lieu et de temps, par la magie de l’écriture, Paul Revenaz tient plusieurs rôles différents. Sa conscience du temps passé le raccroche un tant soit peu à la réalité. Cependant, il s’agit d’un temps personnel, considéré comme vécu mais fictif, ce qui montre que même la sensation du passage du temps, l’accumulation des traces de ce passage dans notre mémoire, peuvent être simplement un mirage.

Attention toutefois : le deuxième exergue du livre nous sauve d’une conclusion trop angoissante : il s’agit d’un extrait des Hautes sottises de Nasr Eddin Hodja. Nasr Eddin Hodja est un personnage de conte arabe, loufoque et faux-naïf, souvent évoqué dans des anecdotes absurdes. Ce héros paradoxal apparaît comme le roi des sots et (peut-être) l’empereur des sages. Placé en ouverture du livre, il invite à voir dans Paul Revenaz une sorte de double occidental. Un personnage bouffon alors, avec toute l’ambiguïté et la polyvalence que ce rôle implique. Le rire du fou est souvent à double-entente et va de pair avec la conscience d’une situation instable, dangereuse, voire angoissante. De même pour sa parole, généralement à double-entente. Paul Revenaz apparaît également comme le pendant de Macbeth et Palais à Volonté comme une réponse à cette évocation de l’histoire comme un « récit plein de bruits et de fureur conté par un idiot et qui n’a pas de sens » (Shakespeare, Macbeth, V, 5). Heureusement, pour éviter la tragédie, l’écriture et l’humour de Mika Biermann nous rappelle que « lire » rime avec « plaisir » et « rire ».

13 février 2014

[Chronique] Julie Douard, Usage communal du corps féminin, par Périne Pichon

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Ça pourrait commencer comme : « Dans un village lointain très très lointain… »

Julie Douard, Usage communal du corps féminin, 240 pages, 16, 50 euros,  ISBN : 978-2-8180-1915-3.

 

Le titre de ce roman de Julie Douard – qui sera ce soir à la Librairie Eureka Street à Caen – peut déconcerter, surtout à cause de cet adjectif « communal ». « Communal », c’est-à-dire qui appartient à la commune, un usage « communal » serait donc un usage fait par la commune.

 

Le récit débute avec Marie Marron, personnage central de la première partie. Être marron signifie généralement se faire avoir. Or Marie est une jeune fille naïve, voire godiche qui vit chez sa tante Hortense, Claude Marron de son vrai nom. On devine que les deux femmes habitent ce genre de petit village perdu où tout le monde connaît chacun ; un endroit seulement désigné par le nom : « le pays », à trente kilomètre de la « petite ville » la plus proche. Un « trou » anonyme, enfin.

Là, Marie a tous les atouts, avec le nom naïf d’une vierge en prime, pour être un pigeon. D’autant plus qu’elle rencontre un petit ambitieux minable, Gustave Machin. Ironie du sort : cet apprenti mégalo est doté du patronyme le plus insignifiant possible, car « machin », c’est souvent ainsi qu’on désigne celui dont on a oublié le nom.

 

Curieusement, les personnages de ce coin paumé décrit par une narratrice souvent caustique, semblent tous tenir de la caricature de village. Chacun représente un « type » : la cruche, l’étudiant, le médecin de village, le maire, les producteurs bios…. ils possèdent tous des traits caractéristiques qui les rendent aisément reconnaissables aux lecteurs, voire familiers. Et la narration, omnisciente, use ça et là du discours indirect libre et d’un pronom indéfini « on » à la fois pour marquer une distance ironique par rapport à ces personnages et pour accentuer cette familiarité. Surtout, tous possèdent un petit défaut monstrueux pour se distinguer les uns des autres et pour amuser le lectorat : Gustave Machin est malade des nerfs et pleure à la moindre frustration, Marie Machin est très grande, très lente, et naïve au point de ne s’étonner de rien, la secrétaire du maire est si laide qu’elle ne « peut s’encadrer » et espère se faire « refaire le portrait » par quelques chirurgiens esthétiques…. Une tension s’instaure entre le caricatural et la singularité des habitants de la commune de Marie Machin.

 

De cette commune anonyme, personne ne semble sortir, ou rarement pour aller brièvement à la ville, ou, dans le cas de Maryse Chabodon, la femme du dentiste, pour s’ennuyer aux Baléares. Pas pour longtemps, on la rappelle vite : la vie communale reprend ses droits, elle doit voir son fils hospitalisé d’urgence. De fait, si la vie de la commune est décrite soigneusement, on ignore ce qui s’y passe à l’extérieur. Des échos de la vie citadine sont rapportés par le fils du maire, la gazette du village en quelque sorte, dont le père tente en vain de singer les « dernières tendances » pour faire grimper la popularité du pays. Comme ce concours de Misses, qui fait s’insurger la seule élue féminine du conseil municipal : « cet usage public du corps féminin à des fins publicitaire est intolérable ! » La petite phrase met la puce à l’oreille : «l’usage communal du corps féminin », c’est l’utilisation par la commune du corps. Le meurtre de la secrétaire du maire fait vivre un feuilleton policier à ladite commune, l’hystérie de Maryse lui sert de spectacle, et Josette, la pute du village sert au plaisir. Quant à Marie, elle devient progressivement la représentante de la commune.

 

Les événements du village, racontés suivant un ordre chronologique, constituent une « Chronique», soulignant la clôture du lieu. Chacun commente les nouvelles du jour en cancanant, sans sortir des limites du village. La narratrice semble s’amuser à rapporter les cancans et conclusions de l’opinion communale : « Gustave Machin ne comprenait pas pourquoi ses anciennes connaissances ne se précipitaient pas pour lui acheter ses salades […]beaucoup de gens du pays l’avaient vu en larmes à la mairie, le croyaient encore malade, peut-être contagieux. » (p.151) Quand on connaît le goût de Gustave Machin pour les longs discours vains et les argumentations inutiles, le nom « salade » prend une connotation particulière. C’est aussi bien la production maraîchère que les sornettes verbales du jeune homme qui ne trouvent pas preneurs. Gustave Machin est donc loin de jouir d’une grande popularité dans l’opinion publique « du pays », contrairement justement à Marie, qui grimpe les échelons.

 

Mais il faudra bien en sortir, du pays. Et paradoxalement, cette gourde de Marie Marron, débarrassée de son prétendant parti en cure, en a les moyens. Progressivement, le personnage évolue, se défait de ses oripeaux de caricature. La grande asperge perd sa timidité, prend du caractère et même les gens de la commune la voient d’un autre œil, puisqu’elle devient l’icône du pays : « […] même sur la photo du journal dont elle faisait la une et qui, joliment encadrée, ornait la devanture du bistrot qui jouxtait la mairie. Le correspondant local avait jugé plus judicieux de mettre en avant la fille du pays, qui avait remplacé au pied levé ce nullard de vieux saltimbanque, plutôt que la gagnante du concours [de Misses] » (p. 212). On retrouve ici « l’usage communal » qui est fait du corps féminin… Mais cette soudaine popularité de Marie lui fournit également la clef des champs pour quitter le village. Peut-être trouvera-t-elle la réponse à cette question qu’elle pose à sa tante, au début du livre, inspirée par Gustave : appartient-elle « au monde des vrais gens » ?

 

Dans l’enclos de la commune, difficile de le savoir. L’apprentissage de Marie n’est donc pas achevé, et il va falloir qu’elle franchisse les frontières de ce pays imaginaire pour chercher un semblant de « vérité ». Toutefois, si cette émancipation se fait à travers le cadre photographique, la question se pose de son efficacité et du lieu exact de la dite « vérité ».

2 février 2014

[News] News du dimanche

Libr-critique ne pouvait pas ne pas mettre en UNE le colloque international sur l’émancipation. Ne pas signaler le lancement du blog Autour de Christian Prigent. À noter également : la parution du n° 20 de la revue en ligne Paysages écrits, et, cette semaine, du roman de Mika Biermann, Palais à volonté (POL).

 

Paraît cette semaine en librairie (Périne Pichon)…

Mika Biermann, Palais à Volonté, P.O.L, 6 février 2014, 183 pages, 14 €, 978-2-8180-1976-4.

 

Jamais complètement sûr de ce qu’il imagine ou de ce qui est réel, obsédé par une femme ou par le rêve d’une femme, le personnage de Palais à Volonté, de Paul Revenaz, présente quelques ressemblances avec le protagoniste du film Brazil (Terry Gilliam, 1985), Sam Lowry. Certes, il ne s’agit pas d’anticipation ici, mais plutôt d’une histoire de vrai/faux souvenirs, de trous de mémoires et de naufrages intérieurs, jusqu’à la folie.

 

Le « roman » de Mika Bierman se découpe en séquence de souvenirs. Chaque chapitre, si on excepte l’insertion des cartes postales mystérieuses reçues par le narrateur, est titré par une référence temporelle : « Onze ans plus tôt », « Trois mois plus tard », « Aujourd’hui ». De quoi nous faire bondir d’un souvenir à l’autre… Mais le lien entre ce que retient la mémoire et ce que raconte l’imagination est ténu, et ce ne sont plus des souvenirs, mais des fantasmes ou des hallucinations que nous rapporte le narrateur « d’Aujourd’hui », patient dans un hôpital psychiatrique. Celui-ci, Paul Revenaz, possède un goût curieux pour les accidents célèbres et les chiffres : avec une précision de comptable, il donne le nombre de morts de plusieurs naufrages. Cette maniaquerie du chiffre se retrouve dans sa persistance à marquer ses souvenirs d’une durée. Les « onze mois plus tôt », « vingt-deux ans plus tard » permettent l’énumération de ses naufrages personnels : « J’aime les naufrages. […] En toute logique, je devrais me passionner pour ma vie, qui est un naufrage dans un naufrage dans un naufrage définitif. » Le temps intime, celui de la mémoire, lorsqu’il est exploré par Revenaz, semble induire une mise en abîme labyrinthique avec pour seul point d’accrochage, des chiffres. Les événements du récit du narrateur sont mis en relation grâce à la conscience du temps passé qui les a espacés. Toutefois, la succession de ces événements dans le récit ne suivant nul ordre chronologique, toutes les facettes de la vie du personnage sont mises en parallèle, avec ses rêves. Ainsi, la mémoire de Paul Revenaz possède plusieurs fils conducteurs qui correspondent chacun à une séquence temporelle : l’histoire d’un naufrage sur une île avec Berthe, récit d’une guerre (avec Berthe en mercenaire tueuse, une « Dicke Bertha » personnifiée), récit d’un meurtre (celui du père ou celui de Berthe)… Roman d’aventures, roman policier et récit de guerre sont convoqués pour servir de décors à la pièce que se joue la mémoire du narrateur. Pour construire peut-être une sorte de « Palais à volonté », c’est-à-dire un décor de théâtre en trompe-l’œil, une manière d’escamoter la réalité, de créer un mirage. Berthe, le point de retour, le point de départ et d’arrivée de toutes les actions de Paul Revenaz, apparaît elle-même comme un mirage, pourtant puissant, increvable  : « Je savais que je ne lui échapperais pas, à Berthe. On n’échappe jamais à rien. On vieillit, c’est tout. Un jour on meurt. C’est la seule sortie du labyrinthe. » Il semble impossible d’éviter ses illusions et ses obsessions.

 

Libr-Net

â–º À cinq mois du premier colloque international de Cerisy consacré à l’œuvre d’un des plus importants écrivains français vivants ("Christian Prigent : trou(v)er la langue"), vient d’être lancé par Fabrice Thumerel le blog Autour de Christian Prigent : les chercheurs, critiques et passionnés divers y trouveront des textes et documents inédits, des notices bio-bibliographiques, des chroniques, des articles de recherche… bref, tout sur la planète Prigent !

De quoi Christian Prigent est-il le nom ?
Autour de Christian Prigent : avec et ailleurs – le dialogue empathique se doublant d’une distanciation propre à la démarche du critique et du chercheur.

â–º Le numéro 20 de Paysages écrits est en ligne :
https://sites.google.com/site/revuepaysagesecrits/

Au sommaire :

Laurent FOURCAUT, Jean MORÉ, Petr KRÁL, Muriel COUTEAU, Guillaume DECOURT, Ghislaine LEJARD, Hughes LABRUSSE, Erwann TIRILLY, Murièle MODÉLY, Fabrice MARZUOLO, Gilles PLAZY, Sylvie DURBEC, Raphaël GAIGNET, Jamila ABITAR, Yves-Jacques BOUIN, Alexandra BOUGE, Yann GARVOZ, Arnaud TALHOUARN, MOONTAIN, Samaël STEINER, Marie-Josée DESVIGNES, Sanda VOÏCA, Christiane PREVOST.

DOSSIER FRANÇOIS RANNOU

François RANNOU, Caroline FRANÇOIS-RUBINO, Nicole BLOUËT, Pierre-Yves SOUCY, Laurent FOURCAUT, Sanda VOÏCA, Samuel DUDOUIT.

NOTES DE LECTURES :

Béton armé de Philippe RAHMY.
L’arbre de vie de Raphaël MÉRINDOL.
Bernard DUFOUR, Les grands entretiens d’artpress.
Quelque chose de David LEMARESQUIER & Morgan RIET.

NOUS AVONS REÇU :

Opsimath de Werner LAMBERSY.
Brocarts (ou Glisser) de Petr KRÁL.
N de Philippe JAFFEUX.
Venge les anges de Patrice MALTAVERNE.
Même pas mort à Vienne de Patrice MALTAVERNE.
En perte impure de Thibault MARTHOURET.
Aka nr.2.
Dissonances nr.25.
Libelle nr. 241 à 251 (2013).

REVUE des REVUES :

Décharge nr.160
Traction-Brabant nr.54
L’autobus nr.17
Comme en poésie nr.56
Les tas de mots nr.14

Libr-événement à la UNE

Lien vers le programme du colloque :
http://penserlemancipation.net/programme.pdf

http://penserlemancipation.net/site.html?page=app

PENSER L’ÉMANCIPATION.
Théories, pratiques et conflits autour de l’émancipation humaine.

Deuxième édition : Les Communs
19 – 22 février 2014

Université Paris-Ouest Nanterre

Réseau Penser l’émancipation / Laboratoire Sophiapol

Ce colloque international, qui aura lieu des 19 au 22 février 2014 à l’université Paris-Ouest Nanterre, est organisé par le réseau « Penser l’émancipation » et le laboratoire Sophiapol. Il fait suite à la première édition, à Lausanne en octobre 2012, d’une série de colloques et initiatives visant à développer, dans le monde francophone, un espace de réflexion et de discussion autour des élaborations théoriques et des pratiques sociales qui mettent en jeu l’émancipation humaine.

http://penserlemancipation.net/site.html?page=appel

Présentation

Ces dernières années, le monde capitaliste a traversé des bouleversements dont il est encore difficile d’estimer l’ampleur. Au rythme des effondrements financiers, des occupations des places, des révoltes et insurrections, les mécanismes de domination sociale et politique sont contraints de se transformer – et tentent de s’imposer avec plus de férocité encore. Les forces de transformation sociale doivent penser la nouveauté des défis contemporains et l’urgence d’une réponse politique en vue de l’émancipation humaine.

Face à une crise d’une gravité sans précédent, les classes dominantes s’efforcent d’intensifier l’exploitation du travail humain et des ressources naturelles, mais aussi de développer des mécanismes de prédation et d’oppression en partie nouveaux, qui, dans les pays du Sud, se traduisent par la réémergence de modalités de domination de type quasiment colonial, y compris sur le plan militaire. L’enjeu est alors de bien saisir le redéploiement en cours du capitalisme et de sa conquête des temporalités et des espaces, non seulement dans les domaines de la production de richesses nouvelles, mais aussi de la privatisation des communs et de la captation des ressources disponibles par un nombre toujours plus réduit de propriétaires et de décideurs.

À l’opposé, les expériences des mouvements d’émancipation du passé, mais aussi les réflexions originales qui accompagnent les luttes actuelles, contribuent à éclairer les contours d’une société radicalement différente. Un champ théorique dispersé tente aujourd’hui de repenser les combats pour l’émancipation sociale à partir d’une réflexion critique sur les dynamiques régressives dominantes ainsi que sur les expériences politiques et formes d’organisation sociale alternatives.

Chaque dimension du monde social, et des luttes qui le traversent, fait ainsi l’objet d’analyses renouvelées. A l’asservissement croissant du travail par le capitalisme répondent des tentatives de réappropriation collective de l’activité et un retour de la critique du salariat. La généralisation de la précarité, qui conduit au délitement des solidarités « traditionnelles », suppose ainsi de repenser la centralité du travail, de l’aliénation qu’il génère, mais aussi la place des acteurs-actrices qui luttent pour s’en émanciper. Face aux politiques racistes et à l’islamophobie, de nouvelles dynamiques émergent dans les mouvements de l’immigration et des quartiers populaires, ainsi que dans le champ des études postcoloniales et décoloniales. Les transformations de l’exploitation du travail féminin à l’échelle mondiale, les formes renouvelées d’oppressions sexuelles, et toutes les expressions recomposées du patriarcat, posent la question d’un agenda féministe, queer et LGBT pour le 21e siècle. L’urgence écologique suscite une réflexion globale pour comprendre les désordres systémiques et penser un métabolisme durable entre les sociétés humaines et la nature. La généralisation de politiques inégalitaires et autoritaires appelle la construction d’alliances radicalement démocratiques travaillant ensemble à redessiner les contours d’un horizon post-capitaliste.

A cette fin, le retour en force de questions liées aux communs – dans leurs dimensions historiques, environnementales, sociales, économiques, politiques, juridiques, culturelles, etc. – demande une attention particulière. Par communs, on peut entendre à la fois la préservation et le partage égalitaire du monde matériel, de la production sociale et de ses conditions, des histoires et des cultures humaines, ainsi que du pouvoir d’agir et de transformer la société. A l’ère du capitalisme global, de la financiarisation, de la privatisation et de l’accumulation par dépossession qui exploitent, démantèlent et occultent ces communs, les enjeux liés à leur préservation, à leur production, à leur distribution et à leurs usages deviennent cruciaux. La centralité de tels enjeux nécessite de renouveler la réflexion sur les stratégies et expérimentations, les théories et pratiques de l’émancipation passées et en cours, souvent isolées en fonction de leurs enjeux et lieux spécifiques.

C’est donc dans la perspective de ce qui peut constituer des enjeux communs pour les luttes d’émancipation, que nous faisons appel à toute proposition d’analyse découlant d’une recherche théorique et/ou pratique – dans le temps court ou plus long – portant sur les modalités contemporaines d’exploitation, de domination et d’aliénation, de même que sur les formes de résistance, de réappropriation du pouvoir et d’organisation alternative. Nous espérons ainsi contribuer à un débat théorique et politique, trop souvent délaissé, sur les expériences possibles, voire en cours, visant au dépassement du capitalisme, de l’impérialisme et du patriarcat.

En vue d’un travail collectif large – alliant analyses de fond ou conjoncturelle, questions théoriques et politiques générales ou examens critiques de processus et d’objets particuliers – s’appuyant sur des outils philosophiques, sociologiques, économiques, psychologiques, historiques pour mettre en discussion des positions théoriques et politiques de manière explicite, nous sollicitons des propositions de contribution à ce deuxième colloque du réseau « Penser l’émancipation », notamment autour des thématiques suivantes :

Crises, structures et transformations du capitalisme contemporain : dette et financiarisation ; formes renouvelées d’exploitation ; néolibéralisme, post-fordisme et capitalisme cognitif ; théories et critiques de la valeur et de l’argent.

Critiques du travail : Le salariat aujourd’hui ; Nouvelles formes de précarité et d’exploitation ; Domination de race et de genre au travail ; Résistances au travail ; Quel syndicalisme ?

État et domination : État pénal, violences militaro-policières ; Luttes anti-carcérales ; État et rapports de classe ; État intégral et hégémonie.

Racialisation et luttes anti-racistes : Histoire du capitalisme et stratifications raciales ; Quelle pensée du racisme et/ou du colonialisme ? ; Luttes de l’immigration et des quartiers populaires hier et aujourd’hui.

Révolte, insurrection, révolution : Révolutions arabes ; Grèce et Europe en révoltes ; Insurrections populaires (notamment en Afrique et en Asie) ; Réforme et révolution en Amérique latine ; Lutte des classes dans le monde.

Nouvel impérialisme : L’accumulation par dépossession aujourd’hui ; Nouvelles guerres impérialistes ; Dominations, nouvelles alliances et recompositions géopolitiques mondiales.

Rapports sociaux de sexe et luttes féministes : Quel agenda féministe ? ; Transformations du patriarcat ; Production des sexualités et capitalisme global ; Oppression et libération sexuelles.

Formes de l’émancipation : Auto-émancipation et auto-organisation ; Éducation populaire ; Démocratie, droits et transformation sociale ; Communs, communisme, communisation ; Méthodes de l’émancipation : critique, stratégie, révolution ; Échecs et conquêtes de l’émancipation sociale.

Espace-temps de l’émancipation : Bulles immobilières et droit à la ville ; Histoire globale et résistances locales ; Religions, domination et luttes pour l’émancipation.

Critique de la culture : Cultures populaires et contre-cultures ; Critiques des idéologies ; Théorie esthétique et critique sociale ; Critiques et avant-gardes culturelles ; Cultures communes de l’émancipation ; Recherche, édition et diffusion des savoirs émancipateurs.

Écologies politiques : L’écologie et les communs ; Le capitalisme vert, un paradoxe ? ; Socialisme, croissance alternative ou décroissance ? ; Critique de la modernité : rationalisation, industrie, technique.

Mémoires des luttes : Histoire des socialismes et des gauches radicales ; Histoire des grandes "dissidences" (ultra-gauche, avant-gardes, gauches communistes) ; Expériences d’organisation alternative.

Epistémologie des concepts critiques : Aliénation, réification, idéologie, fétichisme, lutte des classes ; Psychanalyse et critique sociale ; Intersectionnalité et consubstantialité des rapports sociaux de classe, de race et de genre.

Ce colloque se tiendra du mercredi 19 au samedi 22 février 2014 à l’Université de Paris-Ouest Nanterre, en France. La date limite pour soumettre une proposition de communication est le 15 juillet 2013.

Les propositions, d’environ 2000 signes, sont à envoyer à l’adresse électronique suivante : penserlemancipation2014@gmail.com.

Les frais de voyage et d’hébergement ne pourront être pris en charge par les organisateurs et organisatrices que de façon exceptionnelle. La priorité sera donc donnée à des participants et participantes ne disposant que de très faibles moyens.

1 février 2014

[Chronique] Daniel Pozner, Trois mots, par Périne Pichon

On perçoit notre environnement dans son ensemble, sans s’arrêter particulièrement pour regarder. Mais si on s’amuse à repérer les détails, à les collectionner, à les accommoder suivant une règle, un jeu, par exemple une règle de trois… Par ajouts successifs de lignes de trois, voici Trois mots de Daniel Pozner.

Daniel Pozner, Trois mots, Le Bleu du Ciel, 2013, 76 pages, 12 €, ISBN : 978-2-915232-85-1.

D’abord, les mots s’y bousculent, cherchent leur ordonnance, dans une sorte de murmure, de balbutiement : « Mots en main/ Si nous ne/ Bille en – chut !/ Ah ! Nous a-/Pprîmes langue – nouvelle ? » jusqu’à l’exclamation qui donne son impulsion à la locomotive poétique :

Larguez les amarres !

Toi joue drap

Câbles dents heures

Mèches paumes vagues

Becs oubli redite

 

Et ce chiffre trois, ces lignes de mots par trois, des mots qui se heurtent et explosent en superpositions. Pourquoi trois ? Et pourquoi pas trois ? Trois est un chiffre magique, symbolique, celui de la valse. Trois mots et une rythmique dansante.

On se souvient d’ailleurs des comptines : « et un deux trois, nous irons au bois, quatre cinq six, cueillir des cerises… » Sur un jeu similaire, les Trois mots de Pozner construisent une balade cadencée, – une ballade « qu’à danser ? » – avec reprises et répétitions à intervalles réguliers. Loin de figer la forme, celles-ci participent au roulement du texte : elles n’occupent pas la même place et sûrement pas la même fonction, si on s’attache à la grammaire. La rupture de la syntaxe, contenue dans une forme relativement régulière (triades de strophes de cinq vers), motive la cadence du texte. Le lecteur est emporté dans les trois temps d’une valse. Des impressions, des expressions fugitives sont capturées ici et là, dans le mouvement de la danse : des rideaux sur une vitre, un chat gris, une boîte, des lettres. Des objets saisis du coin de l’œil et, des « mots-objets » aussi et surtout sont cueillis puis regroupés par poignées de trois sur la page. Ces mots se croisent et se chevauchent, se juxtaposent dans une sorte de collage-colportage, où le mot ramassé ici et recollé là pour revenir là-bas, déformé, déguisé, comme ce participe : « déchiffré » qui passe à « déchiré » pour qu’un coup de « dé » (celui de Mallarmé ?) plus loin le fasse devenir un néologisme – « débiffé » – et enfin, laisser le « dé » là pour se changer en « biffure ».

Nuages déchiffrés nus

Journaux déchirés mots

Les mêmes jamais

Les mêmes phrases

Délicieux sens doublés

 

Le mot est un jouet, on le prend, on le voit, on le lit on l’arrache et on le coupe, on l’écrit, au crayon, sur une page, dans un calepin. Ils sont recollés, assemblés et montés dans ce cadre de jeu par trois, où ils prennent une densité troublante. Jamais totalement fixés, toutefois, ils frappent, réveillent et se révèlent, en s’épanouissant soudainement à travers le jeu entre la contrainte formelle et la mobilité. Le signifiant devient insolite dans son apparente banalité, mais loin de donner lieu à une inquiétude, il amuse. On aimerait pouvoir le déchiffrer, peut-être en le chiffrant encore, afin qu’il déroule ses potentialités. Qu’il nous fasse découvrir dans toute son amplitude, son signifié, toujours s’échappant. Qu’on puisse peut-être contempler le paysage. Mais impossible d’arrêter la machine, il faut saisir les mots sur le vif, dans leur intensité et leur immédiateté, les retenir sur le papier et les laisser s’additionner, puis muter. De superposition en superposition, on apprend à lire et à voir autrement.

22 janvier 2014

[Chronique] Claude Chambard, Tout dort en paix, sauf l’amour, par Périne Pichon et Fabrice Thumerel

Pour ce texte fascinant de Claude Chambard, nous vous proposons une lecture à double voix : une vue synthétique par Fabrice Thumerel, suivie de l’analyse de Périne Pichon.

â–º Claude Chambard, Tout dort en paix, sauf l’amour, Un nécessaire malentendu V, éditions Le Bleu du ciel, Coutras (33), automne 2013, 112 pages, 16 €, ISBN : 978-2-915232-88-2. [Site de l’auteur]

"Vivre, c’est comme écrire, mais sans pouvoir rien corriger" (António Lobo Antunes).

Que ceux qui, à la seule considération du titre, soupçonneraient une quelconque cuculerie, se rassurent en lisant ne serait-ce que la page 17 : "Oui, tout dort en paix, sauf l’amour, me disais-je, pris par une redoutable envie de pisser"… Ou 17 : "C’est la mi-nuit, les sexes sont sur les tombes, ils regardent la nostalgie & les bougies & le canal & le vent secoue tout vers le bas & les sexes rétrécissent & ma tête pèse sur les vagues gonflements & prend les baisers rouges"… Dans ce "récit incontinu" ressortissant à la proésie (p. 51), nous fascine un art subtil de l’ellipse et du télescopage, du figuré comme de l’incongruité, un phrasé mêlant affects et percepts, souvenirs et visions hallucinées, réflexions et évocations. Écrire pour Claude Chambard : "Comme un saut dans le vide                               de la langue" (69). Son livre : "l’histoire enfouie en moi & dont personne ne comprendra rien" (87). Une archéologie de la mémoire – sensible et culturelle – que rend encore plus critique le jeu de notes en fin de volume. /FT/

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â–º Tout dort en paix sauf l’amour apparaît comme un carnet de voyage où ont été consignés des notes, des photographies, des souvenirs… Le narrateur, d’ailleurs, ouvre son discours sur « la montée des Couardes », entreprise avec son Grand-père, autrement dit un souvenir d’enfance. Mais ensuite, les références à une quelconque temporalité ou chronologie d’événements se brouillent : s’agit-il d’un homme embarqué pour un voyage qui se souvient de son enfance ? D’un homme qui cherche à écrire et qui se souvient de son enfance et de son voyage ? Ça prend la forme d’une liste en vrac de souvenirs, de fantasmes, de fictions. La mémoire elle-même, interrogée, n’est pas sans tache, et plutôt qu’un souvenir raconté, nous lisons l’histoire au présent d’un souvenir du passé déformé et transformé par le temps et par l’imagination. Ainsi, la grand-mère du narrateur apparaît aux yeux de l’enfant d’avant et de l’adulte du maintenant comme une harpie concupiscente :

« Je vois le corps nu de Grandmère dans l’encadrement de la porte. Je vois ses mamelles & sa touffe noire. J’ai honte. Elle rit, elle se moque de moi. J’entends crier & je sais que c’est dans la ferme à côté. Elle se couche sur le seuil de la porte. »

 

L’atrocité de la vision du narrateur s’impose par la répétition de l’action de voir au présent. Quel que soit le moment de la narration : celle-ci demeure présente face au « je ». Cette femme nue couchée sur la porte comme une bête – elle a des « mamelles » comme une vache, non des seins comme on l’attendrait d’une femme – s’assimile à un monstre de cauchemar, opposée et s’imposant au narrateur-enfant. Son alter ego positif, c’est le grand-père protecteur chargé d’initier son petit-fils à la chasse à l’ours en pleine forêt. Finalement, on ne sait plus bien s’il s’agit d’un temps rêvé ou d’une vision du passé. Le nom de « Sigmund » dans la première page peut, à ce propos, nous faire doucement cogiter. Les quelques réveils et pertes de conscience inopinées du narrateur également. Les frontières entre le temps rêvé et le temps qui s’écoule se brouillent. Il semble impossible de construire une chronologie des faits ici ; dès qu’on s’y essaye, le récit se brise en fragments d’enfance, en descriptions du paysage, dans le rappel d’un amour anonyme.

 

À ce brouillage d’une hypothétique réalité se superpose la confusion des temporalités. En effet, le temps n’est pas linéaire, tous les faits sont permanents, éternels, tout se raconte au présent. On vogue sur cette singulière ligne temporelle qui traverse la mémoire pour la ramener à une immédiateté : ce dont « je » se souvient, c’est maintenant que ça se passe, pas avant pas après. L’univers qui se dégage de cet ensemble est poreux ; le présent et le passé se contaminent, la veille et le rêve se confondent.

« Je m’éveillais, le nez tordu sur ma table de travail, au milieu d’un cauchemar. Ne parvenant pas à le retrouver dans la veille, j’entrepris la lecture de mes carnets – ou ceux de quelqu’un d’autre, comment être sûr […]. »

 

Finalement, après des détours et des voyages par prolepse et analepse, apparaît une certitude : il existe un ici, un « maintenant » et un « je » qui se construit progressivement et tente de se retrouver dans ce listage labyrinthique des faits de sa mémoire. Un « je » qui tente de raconter une histoire, peut-être la sienne – d’écrire un livre – mais qui se heurte au labyrinthe, qui s’est « perdu dans la langue ». Alors, il faut recommencer, lancer une nouvelle tentative pour trouver le chemin du récit, apparenté à la montée des Couardes, à une marche avec ses hoquets, ses difficultés. Parmi elle, il y a ce nœud qui apparaît entre les pages, à chaque fois à l’emplacement de la conjonction « et » : la perluète.

« Un nœud errant en avant & et en arrière : c’est mon vrai nom, imprononçable. La liberté n’est jamais convenable ou ce n’est pas la liberté. J’ai arraché le cordon ombilical avec mes dents mais c’est pour ne pas être empoisonné plus longtemps. »

Mais la perluète est une ligne tordue qui, répondant à un autre symbole, le « _ », peut nous rappeler que le temps n’est pas seulement linéaire, mais qu’il se noue et se dénoue avec l’écriture. Car l’écriture est un moyen d’exploration, une formule pour « traverser les frontières » mais aussi pour créer un « ici » et un « maintenant » où le « je » peut s’ancrer malgré l’intangibilité du réel. /PP/

16 janvier 2014

[Libr-relecture] Christophe Marmorat, La Fille du froid, par Périne Pichon

Après La Direction des risques, Périne Pichon remonte au 4e tome de la série "Ancrage". Nos remerciements à l’auteur pour ses précisions et le dialogue ouvert.

 

Christophe Marmorat, La Fille du Froid, série « Ancrage », t. 4, 231 pages, 18 €, ISBN-978-2-9535444-3-5.

 

La Fille du froid est un personnage énigmatique, femme, sœur, ou guide spirituelle, elle est au cœur du quatrième tome de la série Ancrage, de Christophe Marmorat. Expérience d’écriture musicale, Ancrage est aussi une expérience de la découverte et de la maturation de soi, d’où les deux pôles complémentaires que nous retrouvons à la lecture de La Fille du Froid : réflexivité et créativité.

La Fille du Froid se lit comme une composition architecturale : d’abord, l’importance de l’intégrité est mise en texte, en tant que ligne de conduite primordiale pour l’auteur. C’est en suivant cette ligne que l’auteur et le lecteur sont préparés, l’un à donner, l’autre à recevoir, en pleine confiance. L’intégrité est une valeur humaine qui doit être solidement implantée pour que s’échafaude au-dessus d’elle une ligne de conduite et une ligne d’écriture. Être intègre donne l’assurance nécessaire pour pouvoir assumer le « lâcher-prise » dans lequel l’écriture prend naissance : « J’ai appris à écrire sans réfléchir, sans penser, j’ai appris à écrire en me contentant de restituer ce que je visualisais dans la salle de cinéma de mon inconscient et de mon imagination. » écrit Christophe Marmorat sur une mélodie de Dire Straits, Private Investigations. Cette intégrité, enfin, correspond au gage « d’authenticité » sur lequel insiste lui-même l’écrivain. L’écriture se donne, et, en tant que don, elle est sincère.

L’intégrité reflète donc un des fondements de l’architecture musicale. Après elle, se cimente une deuxième base : une réflexion sur l’écriture musicale, ce qu’elle représente, ce qu’elle est. Dans ces réflexions, voire ces semi-confidences, nous lisons la construction d’une sensibilité, d’une écriture et d’un idéal esthétique dans la musique, la découverte de l’importance de l’échange, et surtout de la rencontre. Or, « La Fille du Froid, explique l’auteur, est née d’une rencontre ». Et c’est une rencontre que révèle et propose La Fille du Froid ; une sorte d’échange où les êtres se livreraient complets et complexes.

Dernière base des fondations de La Fille du Froid, les « Tentatives d’écritures philosophiques » montrent à l’œuvre la maturation de la réflexion et la progression de la quête du beau. Les fondations ainsi construites, l’ouvrage peut déployer son architecture poétique ; après ces « écritures philosophiques », nous basculons dans l’écriture-création, voire l’écriture-libération, celle du « lâcher-prise ».

 

Le vent glacé déchire

Les êtres

Qui errent

Sans fin.

La Fille du Froid a un regard lointain, elle vient de

loin,

La Fille du Froid marche seule, depuis longtemps

dans sa vie.

 

(La Fille du Froid, I, Élodie Frégé, Les Rideaux)

 

Le voyage onirique en compagnie de la Fille du Froid est rendu possible. L’évasion vers le rêve, le fantasme, vers l’autre féminin, la « belle altérité », ne peut prendre une réelle ampleur, une véritable signification qu’avec, en parallèle, des appuis identitaires solides, d’où cette répartition entre textes de création et textes de réflexion. La Fille du Froid représente un imaginaire. Solitaire, elle s’offre, s’expose librement, sur scène ( La Fille du Froid, V) ou en se donnant aux âmes blessées, brisées (La Fille du Froid, VII). Mais ce don de soi, la Fille du Froid l’apprend ensuite, pour être complet, doit aller de pair avec une pleine possession de soi : on ne peut donner que ce qu’on a. C’est sans doute pourquoi la Fille du Froid cherche son âme sœur, pour trouver une complétude grâce à la relation avec l’autre. La relation, en tant qu’action, s’imprime dans l’écriture d’Ancrage, où la musique rencontre l’écriture, et où la rencontre humaine occupe une place primordiale.

Toutefois, une part de hasard, ou de magie, entre dans la conjoncture permettant l’écriture musicale. La Fille du Froid est ainsi née d’une rencontre humaine, mais également d’une coïncidence entre un instant précis, cette rencontre, et d’une chanson Élodie Frégé. La voix humaine apparaît alors comme un des éléments de cette équation alchimique qui informe le texte. Rappelons- nous que la voix est un instrument de musique humain, le chant révèle ce que la musique peut avoir d’organique : la respiration, la vibration, la sensualité. Cette humanité de la musique permet de faire vibrer les consciences de celui qui écoute et écrit, et de celui qui écoute (peut-être) et lit. En ce sens, Christophe Marmorat évoque la recherche de points de résonance ou de vibration dans l’être grâce à la musique et l’écriture. Ces points de résonance activés grâce à l’interaction de la musique et de l’écriture ouvrent la sensibilité du lecteur vers un espace a-temporel, un espace de « transe » partagée entre les consciences. Cette « transe » se mue en « danse », une « danse de la relation », la rencontre et le lien demeurant au centre de l’écriture musicale.

Pour entrer en vibration avec le texte, pour entrer dans la « transe musicale », l’écrivain propose parfois une lecture musicale. Libre au lecteur d’accepter de les suivre. Mais si l’on applique ces indications, nous sommes amenés au cœur d’un « instant esthétique » créé par la conjonction des sensations et des arts reçus (photographie, poésie, musique…). La beauté d’une telle création artistique – il ne s’agit plus seulement d’une création d’écriture – tient à la part de contingence qu’elle a en elle : il faut que le lecteur soit disponible, accepte de jouer au jeu de l’artiste, qu’il accepte finalement de recevoir et d’être mené par le bout du nez… qu’il accepte la rencontre, la bascule dans une autre dimension.


« Aurèle louve, lecture expérimentale, Nude, Radiohead »

Conseil de lecture : Attendez d’entendre la basse (seconde n°40), comptez sept secondes au rythme imprégné par la basse et laissez-vous guider par elle, par la basse, tout au long de votre lecture. […]

Aurèle louve,

Elle louve,

à pas de loup.

 

Elle est si femme,

N’est-ce pas ?

 

Respirez lentement et, profondément.

 

Elle avance,

Elle balance,

Ses hanches.

 

Profondément.

 

Aurèle est une des figures féminines qui succèdent à La Fille du Froid. Si celle-ci a quelque chose d’idéal, celle-là est plus sensuelle, elle incarne la femme désirée et qui désire, un charme un peu sauvage, voire animal. Nous glissons vers l’érotisme au fur et à mesure que le livre s’achève :

 

Quand je t’aperçois, au loin dans la rue,

Aurèle,

Je me prépare à te sentir, à te respirer, à te humer,

Je me prépare à te goûter du nez.

[…]

Enfin tu es là devant moi,

Tu es là Aurèle,

Ma belle princesse glam.

 

(Poème à Aurèle, « Le parfum de ta peau »)

Le « je » désire le « tu », évidence illustrée par le jeu des pronoms : « Je » en sujet, « te » en complément d’objet. L’attente, perceptible dans l’action du verbe préparer, accentue ce désir. Un pré-plaisir précède le plaisir de : « sentir » « respirer, « humer », « goûter », bref de consommer le « tu » auquel s’adresse le poème, objet du désir. Mais cette consommation reste sensible ; elle est dans l’air, dans la respiration et la sensation. Il s’agit presque d’un plaisir éthéré, sensuel malgré tout. Cette adresse à un « Tu », on la retrouve dans le cycle de Petite Lucie, qui succède à Aurèle :

 

Tu déambules

Petite bulle de néant,

Folle noctambule,

Avec ton regard

De jeune démente.

 

Tu déambules,

Et tu vomis,

Dans le silence,

Qu’est ta vie.

Petite Lucie.

(« L’Histoire de Petite Lucie », II, Le vent nous portera, Sophie Hunger)

 

Observateur de son personnage, l’auteur est un conteur singulier, puisque c’est à celui-ci qu’il raconte son histoire. Comme s’il était plus facile de parler à un « tu » fantasmé, comme si pour naître, un personnage avait besoin d’être raconté. Comme si le personnage se retrouvait projeté sur le lecteur, interpellé également par ce pronom « tu ». Une réunion lecteur/personnage/auteur a lieu par ce simple pronom.

Mais l’interpellation au lecteur a lieu également sans la présence intermédiaire d’un personnage, comme dans le dernier texte de La Fille du Froid, « La Grâce des Sentiments » sur la musique des Beatles : Golden Slumbers. Cette mise en scène musicale est un ultime don au lecteur arrivé au bout du livre, un « au revoir » sur une dernière vibration musicale et sensible.

12 janvier 2014

[News] News du dimanche

On croit rêver : c’est bel et bien dans Le Monde des livres – daté de ce vendredi 9 janvier 2014 – que Marie Gil lance son appel-manifeste, "Pour la pensée littéraire"… (Comme chacun sait, ce haut lieu littéraire s’intéresse à la pensée littéraire et défend la création littéraire). Examinons-en la substantifique moëlle :  « le nom "littérature" n’a plus de sens – et, cela, parce qu’on a dissocié la pensée et la création. En retirant son sens à la littérature, qui est un sens critique, nous avons accentué la perte de son aura dans la société ». En effet, réduit à une étiquette patrimoniale, il n’a plus de sens : et si on le remplaçait par "écriture", "création", "dispositif", "expérience transartistique" ?
Que vaut ce genre d’appel dans ce genre de publication ? Et sans aucune évaluation socioculturelle (quels facteurs peuvent-ils expliquer véritablement la perte du poids symbolique qui affecte la "littérature" ?) ? Et sans aucune référence précise ? Et sans cette honnêteté intellectuelle qui consiste à faire l’état des lieux des rapports entre pensée et littérature ?
Aucune pensée dans les fictions et écrits poétiques de Adely, Benfodil, Bertin, Brosseau, Butor, Cadiot, Chevillard, Courtoux, Delaume, Desportes, Doppelt, Espitallier, Ernaux, Game, Giraudon, Hanna, Jouet,  Jourde, Lucot, Massera, Moussempès, Novarina, Prigent, Raharimanana ou Varetz, pour n’en citer que quelques-uns ? Rien sur les interrelations entre pensée et littérature depuis huit ans sur LIBR-CRITIQUE ?
Le second volet sur la rentrée P.O.L de janvier (Chaosmos de C. Carpentier et Good vibrations de B. Matthieussent) apportera son eau au moulin critique – celui de Marie Gil n’étant sans doute qu’un moulin à vent. À lire également : nos Libr-annonces. /FT/

Rentrée P.O.L (2), par Périne Pichon et Fabrice Thumerel

â–º Christophe Carpentier, Chaosmos, 416 pages, 19 €, ISBN : 978-2-8180-1936-8.

Présentation éditoriale. Chaosmos se compose de trois parties reliées entre elles par deux « Intermèdes du temps qui passe » qui, fonctionnant tels des couloirs du temps, déposent en douceur le lecteur dans chaque changement d’époque.
La première partie s’intitule L’Onde, et se déroule de juin 2020 à octobre 2022.
La seconde partie s’intitule L’Ode, et se déroule en mars 2043.
La troisième partie s’intitule L’Ordre, et se déroule en mai 2052.
Chaosmos est donc une vaste épopée romanesque dont la trame narrative s’étend sur plus de trente ans. Parce qu’il se passe dans un temps à venir, et parce qu’il tente de proposer une solution aux tensions individuelles et collectives qui gangrènent nos sociétés postmodernes, ce roman peut être considéré comme un roman d’anticipation sociale dans la lignée de 1984 d’Orwell, mais il est également un hommage à L’Odyssée d’Homère et aux héros de l’Antiquité grecque dont il opère une réactualisation lyrique, notamment dans la seconde partie intitulée L’Ode qui fonde une mythologie nouvelle, celle des Chaos Makers (les faiseurs de Chaos). Enfin, un troisième niveau de lecture fait de ce roman une réflexion sur l’avenir de la littérature en temps de crise, et notamment sur la possibilité d’une extinction graduelle de l’imaginaire et du genre romanesque au profit d’une littérature essentiellement axée sur les biographies et les autobiographies, deux genres qui pourraient redonner à l’humanité un sentiment d’unité et de cohérence.

Chaosmos est le deuxième roman chez P.O.L de Christophe Carpentier. Il a déjà publié, chez Denoël, Vie et mort de la cellule Trudaine 2008) et Le Parti de la jeunesse (2010).

Premières impressions Chaosmos est une dystopie qui intègre d’autres modèles génériques : fantasy et SF, récit d’aventure, épopée, roman trash à l’américaine, fiction post-apocalyptique… Comme dans toute contre-utopie, ce roman constitué d’un chaos de mots est écrit au futur antérieur : notre temps est perçu avec nostalgie depuis un monde infernal régi par "une pure angoisse mondialisée" (p. 137), un chaos où ont disparu l’amour comme la littérature. Un exemple : "C’était inimaginable cette situation-là il y a trente ans, c’était comme qui dirait de la science-fiction. À cette époque on pouvait encore se projeter dans l’avenir […]. Aujourd’hui les faits n’autorisent plus l’espoir, ils ont pris le pouvoir" (p. 136)… Mais qu’est-ce que ce Chaosmos, cet onde chaotique ? La nature de la Révolution ayant changé, il s’agit d’une puissance de destruction fascinante qui se propage à grande vitesse, faisant de ses proies des prédateurs on ne peut plus cruels. Pour lui résister : les Francs-Tireurs Humanistes, les Brigades anti-Chaosmos. Et quand la seule façon de lui échapper est la déshumanisation… /FT/

â–º Brice Matthieussent, Good Vibrations, chronique pour quatre personnages, 544 pages, 22,50 €, ISBN 978-2-8180-1960-3.

L’école d’Art de la Ville doit traverser une grève estudiantine. Khaled, le sympathique magasinier de l’école, a disparu et quelques étudiants restent persuadés qu’il a été viré par la Ville. Mais en vérité personne ne sait ce qu’est devenu Khaled Mohadji, le comorien, chanteur occasionnel dans le groupe disco funk de ses frères, les Good Vibrations.

Or, comme pour protester contre cette disparition, le sol sur lequel repose l’école d’art se met à trembler sans que pour autant ce trouble sismique n’émeuve la Ville. Daria, étudiante photographe vibrant au son des Variations Goldberg, Nicolas, artiste bavard (artiste en langue) et Andréas, peintre fasciné par la matière terrestre, cherchent à comprendre le pourquoi de ces étranges « vibrations » qui affectent les fondations de leur école, mais également les rêves de la jeune fille, les hallucinations de Nicolas et la peinture d’Andréas.

« Je vous sens vibrer, je devine que pour vous l’art est affaire de vibrations, d’accord musical, de don, et je respecte tout à fait cette affaire-là, je dirais même qu’avec vous je défends haut et fort cette « propagation des ondes en milieu artistiques »… », assure à Daria une des membres de son jury d’examen. Voilà qui semble répondre à la formule de Goethe, placée en exergue du livre : « je ne me sens davantage moi-même que lorsque je vibre à l’unisson de l’autre, être humain, œuvre d’art ou paysage. » Vibrations artistiques et secousses telluriques agitent donc les trois étudiants jusqu’à ce que les ondes leur livrent la clef pour percer le « mystère Khaled ». En effet, ces quatre-là sont liés, « vibrent à l’unisson » pourrait-on dire. Dans la Ville austère, coincée dans de vieux préjugés, et pourtant détentrice d’un certain potentiel artistique, ils se découvrent, jusque dans leurs rêves… Daria, l’étudiante aux yeux vairons, semble le point central de cette « Chronique pour quatre personnages ». Ces yeux d’une couleur différente pour voir à la fois l’intérieur et l’extérieur des choses et son don d’empathie extraordinaire intriguent ses pairs. Elle « vibre », non seulement en présence de certaines œuvres d’art, mais également de certains individus, comme une illustration de la phrase de Goethe.

Les discours des uns et des autres, sur l’art, ce qui l’habite, ce qu’il donne à faire ressentir – sa vibration – se rencontrent dans ce roman. « Tu sais, je ne comprends pas grand-chose aux trucs que les étudiants fabriquent à l’école, mais l’art m’a toujours intéressé, intrigué, parfois choqué quand c’était trop osé, trop nu et trop vulgaire, du moins selon moi. Bref, je regarde, j’essaie de piger. […] Les tableaux d’Andréas, par contre, ils me font un peu peur, ils m’intriguent, ils me troublent, je pourrais passer des heures devant, à regarder sa peinture, à suivre les chemins de peinture, cette surface informe et grouillante, où je vois des signes mystérieux […] », confie Khaled. L’art semble impliquer une capacité à s’immerger dans une œuvre ou une matière…

Néanmoins, ces nombreux discours peuvent faire naître un doute : à force de trop parler, les personnages de Good Vibrations semblent défiler sur une scène de théâtre ou un écran de cinéma. L’école d’art enfouie sous la neige, la Ville anonyme, mais surtout les oraisons des personnages, que ce soient celles du directeur, habile orateur amoureux de La Panthère rose, de Khaled assis sur une chaise au milieu d’une gare pleine de gens endormis ou de Nicolas dont la matière à modeler est le langage ; ou les duos des deux agents d’entretien, presque trop rodés pour paraître naturels… tout cela évoque l’art du langage et sa représentation dans le théâtre. Perdu parmi ces artifices, ces mises en abyme d’une interrogation sur l’art, on perd progressivement la réalité du récit, on est happé par un univers de variations oniriques autant qu’artistique. Il ne faut donc pas s’étonner si l’action principale du roman finit en tableau…/PP/

 

Libr-événements

 

â–º Mardi 28 janvier 2014 à 20H30, Café de la mairie à St Sulpice (75006), soirée exceptionnelle Annie Richard : L’AUTOFICTION ET LES FEMMES : un chemin vers l’altruisme ? (éditions de L’Harmattan), avec Camille Laurens et Isabelle Grell.

Le principe vital de l’autobiographie traditionnelle est l’acte d’imposer à autrui, avec sans doute de moins en moins d’assurance, au prix d’un dévoilement total, son autoreprésentation des êtres et des choses.
L’autofiction s’en démarque nettement par la pleine conscience de la fiction à l’œuvre dans tout récit de soi et, paradoxalement, de la nécessité de la faire partager à autrui. Car pour que le monde existe, soit une réalité et non pas un délire, encore faut-il y faire entrer le lecteur, lecteur réel, sceptique, irrité, compatissant, comme tout interlocuteur dans la vraie vie. Dimension nécessaire, peu explorée à cause de la fascination pour l’expression du moi.

Dimension fondamentale : l’autofiction ne serait pas principalement une ego-fiction mais une alter-fiction. Les femmes semblent y avoir pris une place particulière.
Lectures – Débats – Vente de livres – Signatures

Les mardis littéraires de Jean-Lou Guérin
http://lesmardisdejeanlou.blogspirit.com/ & http://editionduboutdelarue.fr/

 

 

 

5 janvier 2014

[News] News du dimanche

Si vous avez des doutes sur 2014, rassurez-vous, si l’on en croit le Chaosmos de Christophe Carpentier (P.O.L), en 2043 ce sera pire : "Aujourd’hui les faits n’autorisent plus l’espoir, ils ont pris le pouvoir"… La rentrée P.O.L fait sans nul doute partie des 2014 raisons de s’offrir des souhaits et de partager les choses de la vie artistique et intellectuelle en ce début janvier. En ce sens, oui, belle année 2014 à vous toutes/tous, Libr-lectrices et Libr-lecteurs : dès ce mois de janvier, nous essayerons, non pas de vous rassurer sur l’état du monde, mais de vous maintenir en alerte et de donner à votre esprit critique 2014 raisons – ou presque – de se mettre en branle.

 

La rentrée P.O.L (1) – romans parus le 02/01/ 2014 (Périne Pichon et F. Thumerel)


â–º Jacques Jouet, Les Cocommunistes, 496 pages, 22,50 €, ISBN : 978-2-8180-1999-3.

 

Présentation éditoriale. Ce roman se veut un parcours panoramique sur la confrontation épineuse entre l’idée communiste et le concret de ses tentatives.
Il propose sept approches successives à partir de situations historiques ou imaginaires différentes, à partir aussi de points de vue différents.

1. Les chiens pavillonnaires : en banlieue parisienne dans les années 1970, l’auteur est membre du PCF. Le roman fait un retour personnel sur cette période. La scène est à Viry-Châtillon, là où se trouvait au début du xxe siècle le premier aérodrome de l’Histoire. Un certain Lénine y venait voir voler les premiers coucous.

2. La voix qui n’en faisait qu’une : en URSS, entre la mort de Lénine et celle de Staline, un employé du Kremlin raconte son métier : c’est lui qui téléphonait, au nom de Staline, aux acteurs fameux ou obscurs de la période soviétique : faire peur, rassurer, donner confiance, terroriser, jouer avec le feu, avec les vies, avec la mort.

3. Une ronde militante, poésie et théâtre : dans le bassin creillois entre 1950 et 2010, à quoi ressemblait le militantisme communiste ? Des poèmes-portraits sont là pour en témoigner (poèmes documentaires parlant de personnes bien réelles, que l’auteur a rencontrées). Une pièce de théâtre tente de rendre compte, décennie après décennie, de l’histoire de ces hommes et de ces femmes dans leurs luttes.

4. Roman de papier : dans une « démocratie populaire » après la destruction du rideau de fer, un écrivain se débat avec la nouvelle réalité libérale triomphante. Tous se passe sur fond d’ouverture d’archives sans discernement, phénomène dont nul ne sort vraiment indemne, et surtout pas le personnage principal.

5. Enfantin, roman documentaire : en France avant Karl Marx, les saint-simoniens ébauchent une idée plus ou moins communiste qui sera capable d’agiter tout le siècle, et cela contradictoirement, tant du côté de l’industrie en gloire que du côté de la révolution. Cette partie du roman n’est pas achevée, elle est une ébauche d’un futur « roman documentaire » au sens de Hans Magnus Enzensberger.

6. Histoire de Povarine : en Amérique latine aujourd’hui (le pays précis est imaginaire), le roman raconte une prise du pouvoir exemplaire de type communiste, l’exercice de celui-ci, volontariste et chaotique, et la nécessaire autodestruction du pouvoir étatique, du moins selon la réflexion du personnage central, Povarine.

7. Les chiens pavillonnaires, retour en banlieue : on revient, pour finir, en banlieue parisienne aujourd’hui. Le tissu social est encore un peu plus tendu et, là encore, les tentatives collectives (communistes peut-être encore ?) se détournent de l’idée de l’État et de la prise du pouvoir. Qu’en est-il de l’idée, après tout ce concret d’un siècle et demi ?

 

Note de lecture.

"Les livres n’ont plus la moindre importance, depuis qu’on est dans le capitalisme" (p. 284)… Et lorsqu’on était dans le communisme ? Qu’on en juge un peu : Lénine estimait que, pour ne pas gâcher le précieux papier, il était préférable de tirer du 150 000 000 de Maïakovski 1 500 exemplaires plutôt que 5 000, c’était bien assez, « "pour les bibliothèques et les toqués" ! » (123)… Au reste, même dans les années 70, un roman critique ne saurait être conseillé par "le réalisme démocratique et socialiste" (77).

Dans cette somme polymorphe, l’expérience cocommuniste est présentée à la fois comme un échec (impasse idéologique et morale – absence de fraternité), un moyen d’émancipation – au travers du militantisme – et une nécessité : "- C’est quoi, un truc communiste ? / – C’est la seule chose qui nous reste, la seule qui ne soit pas propriété du capital" (466) ;  "Et si je nous déclarais cohommunistes, tu aurais encore peur du co- ?" (484)… En fait, nous est proposée dans ce septuor la généalogie d’une relation particulière ou collective au (mot) communisme : "Ce qu’il advint à ce moment par le mot communisme était une réaction rationnelle, rationnelle et rationaliste" (37)… Non sans humour : "le stalinisme était un spiritualisme !" (135). La prise de conscience critique débouche sur un bilan linguistico-idéologique des plus singuliers : "Le co- et le ca-, le coco et le caca, le cocommunisme et le cacapitalisme. Le co a fait la preuve de son incapacité économique ; le ca a fait la preuve de son incapacité sociale" (474).

Mais, si discours de la méthode il y a, il concerne la forme même du livre. Pour attrayant qu’il soit – en raison de sa capacité à absorber les autres genres (poésie, théâtre et essai), le roman n’en demeure pas moins "un genre […] pléthorique, éphémère, facile, c’est-à-dire difficile, le genre le plus guimauve qui soit du champ littéraire, le plus apparemment invertébré"… Et de mettre en garde : "… mais c’est une illusion, car il est tout un art du roman qui a très bien su se vertébrer et continuer de le faire" (318). Aussi Jacques Jouet – toujours aussi enjoué ! – va-t-il chercher du côté de la culture, de la structure et de la mise en abyme – et du récit et de l’auteur – de quoi redynamiser cette forme galvaudée et lui assurer une excellente tenue. Ainsi, dans ce texte multiforme, ce "roman gonflable" qui procède "par grossissement embryonnaire" (31), trouve-t-on ce genre de mise en abyme : "Dans son Roman de papiers, Milos sera un personnage nommé Milos. Le personnage est une potentialité d’un être vivant. Mais aussi, réciproquement, un être vivant peut bien un jour être quelque chose comme la potentialité d’un personnage. Puisque Milos avait été dans le communisme, il serait dans Le Cocommuniste et dans Roman de papier et dans Roman de papiers" (290)… Et le lecteur de se perdre avec humour et philosophie dans une galerie des glaces, un jeu de miroirs entre réalité et fiction, personnes et personnages, textes de l’auteur et textes imaginaires. /FT/

 

â–º Santiago H. Amigorena, Des Jours que je n’ai pas oubliés, 256 pages, 14 euros, ISBN 978-2-8180-2002-9.

 

L’écrivain Santiago H. Amigorena poursuit son analyse du sentiment amoureux sur l’être, après Première défaite (2012).

La narration commence par le récit d’un « il » anonyme mais si intimement connu par son narrateur qu’il est difficile de le dire inconnu. « Il » est marié à une femme qu’il aime passionnément et a deux enfants. Pourtant, « il » hésite à mourir car sa femme aime un autre homme. « Il » décide de partir en voyage, ou plutôt en pèlerinage, suivant par étapes les lieux où son amour avec cette femme s’était construit : Venise, puis Rome. Les lieux réveillent dans sa mémoire les jours d’avant, quand l’amour entre lui et sa compagne était encore vif et certain. « Il » les compare aux jours présents, à son amour actuel, changé, mais toujours présent.

Entre le récit de ce voyage s’intercale les extraits des Lettres à Lou, de Guillaume Apollinaire, et des fragments de journal, écrit par le « Il », et qui s’adresse souvent à sa femme. Pas de nom pour cette dernière, pas plus que pour le personnage principal, ce qui les rend à la fois distants et familiers. Ce pronom « il » est parfois tellement répété qu’il en devient un martèlement, une onomatopée douloureuse qui assomme un peu plus un personnage déjà blessé, qui masque peut-être un « je » sous le bruit du « il », ou le tient à distance pour ne pas devenir fou de douleur.

Pour contrer ou comprendre la blessure, « il » écrit, justement. Mais l’écriture est également une déchirure, une souffrance, à laquelle il retourne malgré tout, sans pouvoir s’en empêcher, parce qu’elle lui semble liée à la vie et à la mort :

« L’écriture a cet étrange privilège : elle nous éloigne de la vie lorsqu’elle est la plus vivante exactement de la même façon dont elle nous éloigne lorsqu’elle est la plus morbide.

Il ne cessera pas d’écrire. L’écriture est la souffrance qui lui permet de ne pas mourir de toutes les autres souffrances. En lui, l’écriture ne calme rien : une souffrance est simplement remplacée par une autre souffrance. »

L’écriture se trouve donc mêlée à la relation amoureuse, et le personnage principal s’interroge sur l’influence et la puissance de celle-ci sur celle-là et vice-versa. D’où la présence des Lettres à Lou, lettres d’un poète amoureux mais surtout prétexte au texte, à l’écriture. /PP/

 

â–º Julie Douard, Usage communal du corps féminin, 240 pages, 16, 50 euros,  ISBN : 978-2-8180-1915-3.

 

Le titre de ce roman de Julie Douard peut déconcerter, surtout à cause de cet adjectif « communal ». « Communal », c’est-à-dire qui appartient à la commune, un usage « communal » serait donc un usage fait par la commune.

C’est justement une sorte de « chronique communale » que cet Usage communal du corps féminin, avec au centre, Marie Marron, grande fille « un peu gourde ». Le village de Marie Marron n’a pas de nom, il pourrait être n’importe où, n’importe quel village paumé mais pas trop loin d’une ville. Car quelques échos de la vie citadine parviennent déformés aux habitants de la commune de Marie Marron. Ceux-ci offrent une panoplie de grotesques portraits, tant les défauts et les désirs de chacun se trouvent exagérés : Josette, la putain du village, est si gourmande qu’elle troque sexe contre pâtisseries, et le gendarme Barnabé, grand anxieux n’aimant pas les animaux, s’éprend soudainement d’un chat noir témoin d’un crime. Quant à Marie Marron, la voilà éblouie par un vantard fanfaron, prompt à crier haut en disant peu de choses : Gustave Machin. Un nom qui ressemble à un surnom, d’autant plus que « machin » ou « machin-truc » est généralement un moyen de désigner une personne dont on a oublié le patronyme. Or, Gustave déteste qu’on l’oublie ou qu’on le néglige, il ambitionne de « devenir quelqu’un » mais surtout pas « machin ». Alors il complote, pour lui mais aussi pour sa dulcinée, qu’il verrait bien secrétaire du maire à la place de la secrétaire actuelle.

Marie, si placide, Marie « Marron » qui a tout pour « être marron », demeure curieusement ignorante des intrigues de son amoureux d’un moment. Lorsque celui-ci est envoyé dans une institution religieuse après une crise de nerf, elle laisse faire. Elle finit par obtenir sans la vouloir vraiment cette place de secrétaire, et aide le maire à organiser un « concours de misses » pour redorer l’image du village. Ce concours ne se déroule pas comme prévu : plusieurs habitants disparaissent, certains sont transformés, d’autres trouvent enfin l’occasion de quitter le village pour une obscure liberté, dehors…/PP/

 

À noter

 

â–º Lundi 13 janvier 2014 à 20h30, La Java (105 rue du Faubourg du Temple 75010 Paris) / 10 € – 7 € en tarif réduit / Concert / Jazz

â–² 1er set : duo Charles PENNEQUIN (voix / poésie) & Jean-François PAUVROS (guitare)

â–² 2ème set : Fire Works, ou le désir d’étincelles

“On a commencé avec deux silex l’un contre l’autre. Puis avec un saxophone, une clarinette-contrebasse, un bandonéon et des percussions, et les uns avec les autres les étincelles jaillissaient encore mieux. Notre tribu, composée de Cyril Hernandez (percussions et électronique), Ugo Boscain (clarinette, contrebasse), Albert Ferré (saxophones et électronique) et Tristan Macé (bandonéon), vous proposera ses fusées, ses couleurs, ses chants d’étincelles. Venez vous réchauffer avec nous !"

www.vefblog.net/charlespennequin/
http://jf.pauvros.free.fr/
www.cmapx.polytechnique.fr/~boscain/
http://myspace.com/albertferremasque
https://myspace.com/tristanmace
www.latruc.org/
http://futuramarge.free.fr/

Retrouvez toutes les infos sur le site : http://www.la-java.fr/

 

 

 

31 décembre 2013

[News] Spéciale LC : de 2013 à 2014…

Pour ce passage entre 2013 et 2014, LC vous offre à la fois une prospective particulière (14 citations pour 2014 : avant-goût de quelques livres sélectionnés pour le début de l’année) et une petite rétrospective (les 10 posts les plus lus/vus depuis le lancement du nouveau LC en septembre)…

14 citations pour 2014

Voici un aperçu en citations des livres que nous avons lus et que nous vous recommandons pour le premier trimestre 2014.

â–º Christophe CARPENTIER, Chaosmos (P.O.L, 2 janvier : dystopie de 416 pages) :

1) "Il n’y a plus d’actifs ni de chômeurs, plus de riches ni de pauvres, plus de malades ni de bien portants, il n’y a plus qu’un peuple : celui des relais efficaces du Chaosmos" (p. 116).

â–º Jacques JOUET, Les Communistes (P.O.L, 2 janvier, 490 pages) :

2) "On parle de passéisme, dit Pavel, mais jamais d’avenirisme ou de présentéisme" (p. 255).

3) "Et si je nous déclarais cohommunistes, tu aurais encore peur du co- ?" (p. 484).

â–º Jérôme BERTIN, Le Projet Wolfli (Al dante, 15 janvier, 64 pages) :

4) "Le peuple n’aspire qu’à se faire enculer" (p. 12).

5) "L’écriture aussi est un sport de combat. Ou alors ce n’est pas de la littérature. C’est de la merde" (p. 42).

6) "Top chrono pour les moutons. Consommez consommez avant que le cancer ne vous consume. Cassez votre tirelire cochons. Vous vous serrerez la ceinture après. Crédits crédits. Une seule vie ne suffit pas pour tout acheter" (p. 48).

7) "Debout les damnés de la terre. Ils vivent à ne pas douter leurs derniers instants. La culture d’état pue la mort. Les derniers penseurs sont enfermés dans la misère. Les éditeurs, les producteurs, travaillent par leur censure et leurs choix commerciaux à la désintégration du pensé debout" (p. 49).

â–º Jérôme BERTIN, Première ligne (Al dante, 15 janvier, 40 pages) :

8) "Festin de terre. Assis sur le lit la tête entre les mains. Cracher le poème et du sang. Du sens interdit. La tête cogne contre le carrelage" (p. 15).

9) "Anus, l’origine du monde. Plus de débats mais des combats. Des décombres des cobras. À la place de la langue, uppercut. Un sein vert expression. Tu vois le sang araignée sur le sol" (p. 18).

â–º Éric CHEVILLARD, L’Autofictif en vie sous les décombres (L’Arbre vengeur, 15 janvier, 234 pages) :

10) "Il y a les écrivains qui se complaisent dans le réel, qui fourrent leurs phrases dedans, qui en rajoutent une couche ; et les écrivains qui prennent le réel dans les rets tranchants de leurs phrases afin de le retailler à leur guise" (p. 14).

11) "L’écrivain ne doit pas s’y tromper. Il travaille aujourd’hui pour les ménagères de plus de 50 ans" (p. 85).

12) "Tous les autres mots ne sont pour lui que des euphémismes hypocrites et maniérés pour dire merde" (p. 93).

â–º Marc OHO-BAMBE, Le Chant des possibles (éditions La Cheminante, mars) :

13) "Souviens toi

De ce matin-là,

Ecarlate et révolutionnaire,

Du parfum de jasmin flottant dans l’ère alors

Souviens toi mon sang,

De la promesse du jour et des slogans,

Des chants de la rue défiant le joug des tyrans

Et la morsure des fusils"

â–º Serge Doubrovsky, Le Monstre (Grasset, avril 2014) :

14) "Vous pourrez enfin découvrir ici le texte restitué dans sa première composition, toute son opulence, sa première jeunesse, sa vitalité débordante, ses rêveries nomades et sa fascinante écriture. Le Monstre vous attirera dans son labyrinthe et vous n’essaierez même pas de trouver l’issue mais vous cheminerez, comme hypnotisé, à sa rencontre. L’approche génétique de ce texte aura aussi prouvé qu’il faut en finir de vouloir donner un seul sens à une œuvre, d’en faire une donatrice de signification" (Isabelle Grell).

Les 10 posts les plus lus/vus depuis le lancement du nouveau LC en septembre 2013

LC, en 2013, c’est quelque 200 posts (si l’on tient compte de la pause estivale, cela fait une moyenne de 4,5 posts/semaine).

En quatre mois, vous êtes plus de 100 000 à être venus visiter les quelque 1 600 posts disponibles : les 10 les plus lus/vus (chiffres arrondis) témoignent aussi bien des goûts de lecture que des circuits de circulation et d’indexation.

â–º Chronique de Philippe Boisnard (17/05/2008) sur Ralbum (Léo Scheer) = 11 275 visites [total : + de 120 000]

â–º Emmanuel Adely, "No more reality" (création du 05/09/2009) = 4 475 [total : + de 50 000]

â–º Chronique de Fabrice Thumerel, "Richard Millet et la postlittérature" ("Manières de critiquer" / 01/04/2011) = 3 650 [total : + de 20 000]

â–º Michel Giroud, "Généalogi-z 2.1" (création du 9 décembre 2006) = 2 200 [total : + de 35 000]

â–º NEWS du dimanche 10/11/2013 (F. Thumerel) = 1 760

â–º Chronique de Périne Pichon sur La Direction des risques de Christophe Marmorat (07/11/2013) = 1 150

â–º Fabrice Thumerel, "De l’intellectuel critique" (20/01/2006 ; travail de recherche en cours de réécriture) = 775 [total : + de 15 000]

â–º Mathias Richard, « Pour un déclin du mot "roman" » ("Manières de critiquer" / 26/09/2013) = 725

â–º Matthieu Gosztola, "Vivre I" (création, 29/10/2013) = 600

â–º Thomas Déjeammes et Mathias Richard, "Dreamdrum 10 / Amatemp 28" (création, 14/09/2013) = 580

16 décembre 2013

[Chronique] Iegor Gran, L’ambition, par Périne Pichon

Seriez-vous ambitieux du type lego ou playmobil ?

Iegor Gran, L’Ambition, P.O.L, automne 2013, 224 pages, 16,50 €, ISBN : 978-2-8180-1755-5.

Les ambitieux du type lego sont des bâtisseurs. Ils se hissent par paliers dans la hiérarchie sociale, méthodiquement et patiemment. Les ambitieux du type playmobil sont fantasques, optent pour une idée brillante qui doit les conduire aux sommets, l’abandonnent presque aussitôt pour une autre. Le prologue du roman de Iegor Gran décrit ces deux types d’ambition, laquelle se trouve être l’objet d’étude, en quelque sorte, de ce roman qu’on pourrait qualifier de « sociologique ».

Dans un café parisien, Cécile quitte José en lui reprochant son manque d’ambition. Elle veut avancer, se construire un avenir sûr, alors qu’il s’entête dans des projets fumistes, autour d’un paquet de fèves ou de vache-qui-rit. C’est que José, inspiré par son ami Léo, refuse de rejoindre la masse des « esclaves salariés » et rêve du coup de chance grandiose, du plan génial qui consacrera son ambition, comme son idole, Mark Zuckerberg. Le hasard va permettre au jeune homme de devenir professeur particulier à domicile en prenant la place de son colocataire, le trop parfait Jean-Jules, un tranquille ambitieux type lego qui construit son futur par étapes. Un autre hasard fait de José une connaissance d’un écrivain adepte de la procrastination. Son œil amusé suit les déboires de José et de son ex-petite amie, alors que sa plume s’essaye à une intrigue néolithique, dans laquelle le chasseur Chmp tente de conserver la liberté, d’agir à sa guise dans une petite société matriarcale.

La narration, portée par une voix ironique, alterne entre le quotidien de José et Cécile, les commentaires plus ou moins directs de l’écrivain et la parabole du chasseur Chmp et de la tribu des Pierres percées. Le lien entre ces récits demeure José, hypothétique descendant de Chmp, comme le laisse supposer leur identique barbe blonde et bouclée. Mais l’entrelacement des deux récits, l’un moderne et réaliste, l’autre tendant vers le conte néolithique passe également par la langue. En effet, certains mots sont des ponts ou des clefs qui font passer le lecteur d’un étage à l’autre, du néolithique imaginaire à la vie du XX siècle : «Tu sais, des mammouths, j’en ai jamais vu », avoue le chasseur Chmp (p. 104) pendant qu’au chapitre suivant, José, qui travaille dans un magasin d’informatique deux jours par semaine, s’échine à réparer un processeur « Mammouth HD 520 » (p. 105). Plus tard, l’écrivain noircit des pages de notes (p. 151) tandis que Chmp s’extasie devant la blancheur d’un crâne humain (p. 153), puis un artiste spécialiste du polissage de crânes « dégusta en silence » des morceaux de chairs séchées alors que Cécile ordonne gentiment à son nouvel amour de « goûter » « ce yaourt grec » (p. 169). La fiction narrée par l’écrivain et la (fausse) réalité qu’il côtoie semblent se renvoyer la balle, se nourrir l’une de l’autre. D’autres indices le prouvent, comme l’étrange pierre bleu remarquée par José dans une vitrine, identique à la pierre mythique recherchée par la tribu des Pierres percées. Les deux récits apparaissent ainsi comme synchroniques plutôt que chronologiques.

Notons que le personnage de l’écrivain, qui mène ces deux récits, n’apparaît pas immédiatement. Il faut attendre, au milieu du roman, un s.m.s. providentiel de José au dit homme de lettres attablé à un café pour que celui-ci se révèle. L’écrivain se met en scène en train d’écrire, ou plutôt de chercher à écrire. Mais surtout, sa fonction en tant que personnage est celle d’un observateur, voire d’un révélateur de la vanité des ambitions de ses contemporains, puisqu’il en vient à raconter avec ironie comment se débattent ces jeunes de « parodie » (p. 148). Grâce à cette remarque, l’ironie du narrateur prend tout son sens : l’histoire de José ou celle de Cécile peut se lire comme une parodie de l’ambition. Car finalement, leurs hypothétiques projets d’avenir reflètent les désirs et les rêves de leur époque, de leur société, où il s’agit surtout de se montrer ambitieux. Ainsi, l’opinion publique, véhiculée par notre ironique narrateur, occupe une place de poids dans tout le récit :

« C’est peu dire que les marchés de niche font rarement rêver les grands capitaines d’industrie ou les conquistadors de la finance, et encore moins l’opinion publique qui n’a d’yeux que pour le grandiose, le gothique flamboyant, le gras et le sucré. Ainsi négligée, la niche n’en nourrit que plus généreusement l’entrepreneur qui a su l’occuper tranquillement, avec patience et passion, dans la pénombre des bonnes affaires gardées pour soi. » (p. 31.)

Ailleurs c’est l’apparence positive qui cache le ridicule : « Pour être exhaustif, signalons aussi que José avait une formation en technique de la communication, option création d’entreprise. Ce beau document servait à rassurer ses parents, mais en pratique, il ne valait pas une fève. » (p.46)

On constate l’importance faussement accordée à l’apparence « qui fait bien ». D’ailleurs, si José progresse en tant que professeur particulier c’est grâce à son talent pour « bien parler », se faire bien voir par les parents de ses élèves, plutôt qu’à ses dons pédagogiques. De même, Cécile se voit enlever sous ses yeux un jeune artiste, très plaisant, par une vieille peau, juste parce que celle-ci possède l’allure et les langages qui conviennent aux canons de l’opinion publique. « Faire bien », apparaître en respectant le code social est plus important que « être bien ». L’être social prédomine sur la sincérité du rapport social, et l’image sur l’être. Ajoutons que la rupture entre José et Cécile a lieu dans un café, lieu de rencontres sociales par excellence : « Dans leurs effluves germent l’opinion publique, naissent les sondages et les futurs présidents, meurent et ressuscitent les sportifs, et, s’échine l’écrivain, sur la banquette du fond, près du radiateur, tandis que, deux guéridons plus loin, se travaille le premier flirt et, qu’à une table en terrasse, chez un couple symétrique, couve une méchante rupture […] » (p. 13) Le personnage de l’écrivain joue lui aussi avec un certain nombre de clichés liés à l’apparence sociale. L’ironie du narrateur feint donc d’épouser la constante de l’opinion publique en y mettant suffisamment de distance pour montrer son absurdité.

De fait, l’ambition est liée indubitablement au prestige social. Mais quel est son rapport avec l’apparition de la propriété dans l’ère néolithique des Pierres percées ? Résumons les faits : les femmes, lasses de voir les hommes partir à la chasse et s’attarder auprès des jolies voisines de la tribu d’à côté, décident de pratiquer l’élevage de « Capras ». La parabole des Pierres percées ressemble à une évocation de l’âge d’or, juste avant sa fin. Juste avant que le désir de s’approprier les êtres et les choses ne naisse, avec, ensuite, l’ambition. Cependant, cette parabole illustre également « l’ambition » de l’écrivain, comme la nomme José, d’écrire un récit sur l’apparition de la propriété dans le néolithique.

La mise en parallèle de l’ambition de l’écrivain avec celle de José et de Cécile indique à quel point l’ambition, en tant que moteur, a besoin des autres pour s’élaborer. Ainsi, José clame à Léo « Je suis l’ambition » (p. 187), en y croyant presque, parce qu’il se rend compte que l’ambition née d’un choc entre deux identités sociales, du désir d’éblouir l’autre aussi. Chacun peut en effet se voir comme le moteur de l’ambition de l’autre. Finalement, l’ambition peut contribuer elle aussi à une parodie des relations sociales.

 

 

3 décembre 2013

[Libr-relecture] François Zénone, Le Ressassement, Par Périne Pichon

Périne Pichon vous propose une nouvelle libr-relecture qui vous entraîne dans le sas du ressassement.

François Zénone, Le Ressassement, éditions Fissile, novembre 2011, 48 pages, 10 €, ISBN : 978-2-916164-49.

Ressassement : 1. revenir sur les mêmes choses, faire repasser dans son esprit. 2. répéter de façon lassante, rabâcher.

Le Ressassement est un livre de François Zénone qui contient deux poèmes, « le ressassement » et « vite ». Ces deux poèmes envahissent le format du livre comme s’il s’agissait d’en faire le support insécable du texte. Les mots sont espacés ou resserrés sur une page qui laisse libre de mots un large espace, comme une permission accordée à un commentaire du lecteur ou à une projection de son imaginaire sur le blanc de la page.Ce n’est pas la répétition des mots qui frappe dans le premier texte, il n’y pas de rabâchage lexical, ni dans « ressassement », ni dans « vite ». Le ressassement apparaît donc surtout comme une affaire de rythme, rendu visible presque palpable par les espaces blancs qui séparent parfois les mots entre eux. C’est le ressac d’une phrase qui se crée au fur et à mesure de la lecture, qui cherche ses mots pour se construire, à la fois dans la linéarité et dans des sursauts, des trébuchements, des « balbutiements ». L’image d’une marche bancale et d’une langue aphasique est d’ailleurs évoquée par le texte. Celle-ci, détachée de la linéarité phrastique habituelle, puisqu’elle semble n’avoir ni début ni fin, arrache son lecteur au temps1 pour lui imposer sa cadence si singulière. La phrase est une boucle éternelle condamnée à des aller-retours, à des ratures, à des recommencements. Cette technique d’écriture peut évoquer dans sa forme le " stream of consciousness " en usage dans certains romans. Cependant, il s’agirait d’un flux et d’un reflux de la langue plutôt que de la conscience, grâce auxquels des fragments de discours sont sur le point de s’assembler.

Le tempo de ce flux semble primordial car, si le ressac est perceptible à la lecture du « ressassement », un sentiment d’urgence est présent dans « vite ». La cadence s’emballe, l’adverbe « oui » et l’adjectif « vite » se répètent et laissent pressentir l’avènement espéré vers lequel file la phrase. Voire un désir, une pulsion qui prend forme enfin et amène un dépassement de la langue :

« Je continue                              cette dressée

rose    une langue rouge                        sans

les dents                                   elle est

sœur d’outre-langue

 

sœur. fille. fleur. aussi. de. montagne. »

 

Des poignées de mots sont jetées sur la page blanche, secouées jusqu’à donner naissance à une ébauche de phrase. Celle-ci devient un signifiant et un signifié, elle est comme construite par le texte pour s’évoquer elle-même. Ce que suggère l’article démonstratif utilisé par l’auteur dès la première page : « cette phrase », désignant à la fois la phrase non visible qui se construit et celle qui s’écrit. Mais la deuxième, tracée sur le papier, est une rature, signe de l’échappée finale de la phrase désirée.

                                          « Et la lumière

un mot de plus               et

c’est le basculement  le ratage

 

quand tout flanche

le dehors          la phrase

qui se dissout  inaudible dans le non-sens. »

Le ressassement apparaît donc comme une démonstration de la recherche laborieuse nécessaire pour réussir à construire une phrase juste et singulière à son énonciateur. C’est également un exercice de rythme, ce dernier maintenant sous tension la phrase à naître, la modelant et remodelant, par des pauses, des accélérations, des reprises.

1À propos d’une littérature du ressassement, voir Bernard Vouilloux, Le Geste suivi de Le Geste ressassant, Bruxelles, La Lettre volée, 2002.

7 novembre 2013

[Libr-relecture] Christophe Marmorat, La Direction des risques, par Périne Pichon

Comme Libr-critique n’a jamais voulu s’enfermer dans un présent sans perspective – une lecture immédiate qui rend parfois aveugle -, la rubrique Libr-relecture permet de revenir sur une œuvre qui, pour des raisons diverses, n’a pas été analysée lors de sa parution : aujourd’hui, Périne Pichon vous invite à (re)lire un livre transgénérique paru en 2011.

 

Christophe Marmorat, La Direction des risques, vivre au féminin masculin, éditions Ancrage, 2011, 278 pages, 20 €, ISBN : 978-2-9535444-5-9.

 

Ce livre est présenté comme le septième tome de la série Ancrage, écrit selon la pratique dite de « l’écriture musicale ». Ancrage est à la fois le terrain où s’expérimente l’écriture musicale et le lieu où s’accomplit une démarche d’exploration identitaire. Le titre d’  « Ancrage » a été choisi dans ce sens : progressivement, Christophe Marmorat montre à ses lecteurs comment son identité prend ses marques, « s’ancre » avec l’écriture, mais également avec les rencontres, les expériences qui forgent cette écriture. C’est pourquoi les sept tomes prévus d’Ancrage (sept tomes pour sept lettres) sont composés de poésies, de réflexions, de petites histoires, réparties en plusieurs chapitres ou parties.

Chaque texte a été écrit suivant l’écoute en boucle d’une musique, d’une chanson, laquelle libère un rythme dans l’écriture, l’alimente d’une série d’images, à la fois propres à l’auditeur et fournies par la mélodie. Ainsi, la pratique de l’écriture est ici liée à la libération de l’inconscient. Il ne s’agit pas pour autant d’écriture automatique, expérimentée par les Surréalistes, mais d’une écriture mise en réseau et en résonance avec la musique et l’image, qu’elle soit photographique ou peinte. En effet, deux des chapitres de La Direction des risques, nous offrent des textes associés à des images : « Je suis elle : travail sur les auto-portraits de Johanna Stahl », et « L’expérience de la peinture, nourritures créatives ».

L’écriture serait donc ici une pratique de mise en réseau de l’être. Elle explore les connexions entre plusieurs processus artistiques (la peinture, la musique, l’écriture), plusieurs pratiques sensorielles (l’écoute et la vision), et surtout entre les êtres, même séparés par le temps, l’espace, la mort : « Je t’écoute seul dans ma chambre d’hôtel, à New York.[ …]Je sens là quelque chose, venant de toi. Je sais que tu es morte Eva mais sache que ce n’est pas un problème pour moi, vu ce que je reçois de toi. » (poème pour Eva, Autumn Leaves, Eva Cassidy, p. 197). Nous touche ici la fragilité de l’instant où se rencontrent l’écrivain, la chanteuse, la musique. Cela d’autant plus que la musique et l’écriture sont des passerelles entre les êtres, qu’ils soient vivants ou morts. Ces « ponts de mots » (p. 59) donnent la clef pour accéder à des textes-rêves, liés à des textes réflexifs, pour comprendre comment ces connexions et ces passages entre les arts et entre les êtres peuvent enrichir le « soi ». L’écriture y gagne une spiritualité enveloppante, présente dans un texte de l’adolescence de l’auteur, mais également dans le chapitre « Je chamane ». On ne peut qu’être sensible à la recherche d’équilibre existentiel de Marmorat.

Dans cette mise en réseau, en connectivité, le « je » ne peut pas être laissé indemne. Il y a un investissement conscient dans l’écoute, dans l’écriture, un investissement qui semble vouloir juger de ses propres limites. Marmorat semble être à la recherche d’un investissement vers et dans autrui dans la justesse, qui ne va pas jusqu’au vampirisme de l’autre, ni jusqu’à l’identification à l’autre. Dans « Je deviens elle », chapitre que l’auteur place au centre de La Direction des risques, cet investissement vis-à-vis de l’autre est le plus palpable. Il devient une force empathique grâce à laquelle s’exprime les multiplicités des interrelations entre être féminin et être masculin. Un « je » qui se veut féminin s’affirme avec abnégation :

Je vouvoie

Je regarde,

Hautaine,

Je vous fusille,

Je vous crache,

À la gueule,

À votre gueule,

Vous, mes amants.

 Je […] (p. 183.)

Pourtant, il est dommage que certains textes semblent encore trop lisses, trop timorés, ne creusent pas assez le jeu de connexions et les émotions (féminines / masculines) qui s’en dégagent. La complexité des êtres, des sentiments, si elle est palpée, est rendue parfois avec naïveté, voire avec facilité. Cette négligence se fait au profit de la recherche de l’harmonie dans le « je » avec l’extérieur. La Direction des risques, comme l’indique son titre, montre toutefois une « direction » à creuser dans une pratique de l’écriture et dans le processus de construction identitaire que l’écriture charpente.

25 octobre 2013

[Chronique] Pierre Jourde, La première pierre, par Périne Pichon et Fabrice Thumerel

Maintenant que l’honneur est sauf (pensez donc : faisait partie de la première liste des nominés au prix Goncourt 2013 celui-là même qui, depuis La Littérature sans estomac (2002), s’était fait une réputation de "Tonton flingueur" en s’attaquant à toutes les médiocrités et complaisances du petit milieu – et donc à la spécificité française en matière de prix littéraires), revenons sur un roman qui, succédant au carnavalesque Maréchal absolu, – selon un mouvement de balancier propre à l’auteur – développe une méditation mélancolique sur son pays perdu comme sur le pouvoir de la littérature. Et comme cette Première Pierre est marquée du sceau de la dualité, cette chronique le sera également (FT puis PP).

 

Pierre Jourde, La Première Pierre, Gallimard, septembre 2013, 192 pages, 17,90 €, ISBN : 978-2-07-014215-6.

"Tu prends la mesure, petit bonhomme, de la déflagration produite par les quelques dizaines de pages publiées par un écrivain obscur chez un petit éditeur. Ce n’est pas seulement ta vie qui s’en trouve changée, mais c’est, définitivement, celle de tout le village, et d’une bonne partie de ceux qui le fréquentent. Toi qui ironisais volontiers sur ceux qui débitaient de grands discours sur le pouvoir de la littérature…"

Pour n’avoir pu prendre suffisamment de distance par rapport aux histoires locales, ou s’être perdu dans les fictions villageoises, il est arrivé à Pierre Jourde dans son pays auvergnat ce que n’a pas connu Richard Millet en limousin : en ce pays des pierres et des taiseux, pays perdu dans ses légendes, l’écrivain a failli se faire lapider un an après la parution de Pays perdu (L’Esprit des péninsules, 2003), qu’il était loin de considérer comme une offense à son (mi)lieu originel : "Le livre ne se voulait pas réaliste, parce que la réalité n’est pas réaliste. Ou plutôt parce que le réalisme est impuissant à délivrer toute la charge d’imaginaire qui bonde le réel. Le livre était une élégie pour une jeune fille morte, une tragédie se déroulant en un même lieu en un seul jour, une épopée, un conte mythologique" (p. 135). C’est alors que le péquenot rattrape l’intello

La Première Pierre est un dialogue avec le premier Pierre – le "péquenot" -, son habitus primaire de paysan conservateur ; un récit écrit par un "tu" – celui du "petit bonhomme", du dépositaire – pour dire le "je" du père qui s’est toujours tu – et à jamais depuis la tombe. Rien d’étonnant à ce que ce récit sobre et émouvant de la dualité interne soit dynamisé par toute une série de couples antinomiques : secret/révélation, étrangeté/familiarité, rêve/réalité, honte/honneur, propre/sale, ombre/lumière, merde/poésie, régional/universel, absence/présence… /FT/

♦♦♦♦♦

Il y a peu, l’écrivain Pierre Jourde s’est vu décerner le prix Jean Giono pour son livre La Première Pierre. Ni roman, ni pamphlet, ce discours à la recherche de son “je” propose une analyse des effets d’un livre, Pays perdu, sur les habitants d’un village d’Auvergne l’ayant inspiré. En prenant racine dans les fictions intimes des paysans, Pierre Jourde a enfreint un tabou qui appelle un châtiment : la lapidation. L’écrivain et sa famille sont accueillis par des jets de pierre. Mais, dans ce pays perdu qui a vu naître le premier Pierre, qui est responsable de la première pierre ? La Première Pierre ressemble à une enquête intime, servie par un pronom “tu” vindicatif, scrutateur. Cette quête nous projette dans une époque légendaire où l’écriture est considérée comme une pratique sacrilège et mortifère. Le temps, dans ce village d’Auvergne, a perdu sa linéarité, et les morts du Coudair sont appelés à parler eux aussi, à sortir de leurs tombeaux.

La pierre est à la fois fondatrice et destructrice ; et son double jeu sert le jeu binaire sur lequel se construit le texte. Les alliances de contraires, déjà soulignées par F. Thumerel (familier/étranger, obscurité/lumière, etc.), révèlent la tension et l’écart entre ce qui se passe sous la pierre et sur la pierre. C’est d’ailleurs d’un "lourd vêtement de pierres" que les habitants du village se parent, pour garder intact un "je" intime, un "noyau de silence" sous la "fiction de l’être". En écrivant Pays perdu, l’écrivain avait malgré lui lancé une pierre contre ce manteau et rompu l’équilibre du village en perforant le mur de la fiction. La fiction est un mode de vie dont il faut scrupuleusement respecter les rites, en commençant par ne jamais la désigner comme fictive. Les habitants du village vivent dans la nécessité de se représenter dans une fiction codifiée. Les histoires secrètes et intimes de chacun conservent leur saveur à partir du moment où la fiction vécue maintient son charme à l’extérieur des enveloppes de pierre. “Car s’entourer d’un lourd vêtement de pierre, que renforcent encore les interdits et les rites, visibles toujours en transparence sous les postures calculées de la simplicité paysanne, c’est créer la fiction de l’être en entourant de formes son noyau de silence.” (p. 126). La fiction est une nécessité, une nourriture de la réalité, un rideau poreux où s’abrite le "je" intime et silencieux. Nécessité dans le petit village décrit par Pierre Jourde, où les histoires sur les familles des uns et des autres se transmettent de la bouche des uns aux oreilles des autres. Montrer l’histoire est le rôle du livre, la montrer c’est également briser un "tabou", une loi sacrée, c’est faire basculer la représentation jouée par les villageois. La pierre découverte montre l’abîme secret, l’angoisse du "je" jusque là masqué par les histoires trop racontées et l’honneur chevaleresque de comédie. De quoi nous interroger sur le pouvoir et le pourquoi de nos propres fictions.

C’est d’ailleurs en remontant le fil des histoires des autres que l’écrivain revient à sa propre histoire, ou plutôt à celle de son père, la « première pierre ». La Première Pierre nous convie donc à remonter jusqu’à la parole hésitante et conciliante du père. Le “je” qui finit par faire face au “tu” utilisé au début de l’enquête se veut le “je” du père, un retour à une parole qui n’a jamais osé se dire et s’est retrouvée emmurée dans le tombeau. Là commence la filiation dont est issu l’écrivain, mais également l’origine de son attachement à la terre. Le village devient à la fois si présent, tentant, et pourtant absent, intouchable, pour l’écrivain excommunié comme pour son lecteur, qu’il oscille entre fiction et réalité fantasmée. Le pronom « tu » indique la rupture, la déchirure avec le lieu des origines, lieu de l’enfance. On en ressent l’absence de concession et la violence comme un dernier hommage au lieu et à ses habitants, à leur brutalité mais aussi à leur dignité singulière. /PP/

7 octobre 2013

[Chronique] Emmanuelle Pagano, Nouons-nous, par Périne Pichon

Emmanuelle Pagano, Nouons-nous, P.O.L, octobre 2013, 208 pages, 16 €, ISBN : 978-2-8180-1954-2.

Le dernier livre d’Emmanuelle Pagano avait pris la forme d’un recueil de « nouvelles », où les personnages se croisaient et voyageaient d’un texte à l’autre, créant des passages entre les récits. Un monde était ainsi brassé par l’écriture.

Dans Nouons-nous, Emmanuelle Pagano a chaussé ses lunettes scientifiques pour explorer la relation amoureuse et ses nuances. Le fragment, forme brève et éclaté, proche du poème et de la liste, est la forme choisie pour cette exploration. Comme dans Un renard à main nues, des échos entre les textes peuvent permettre au lecteur de tisser sa propre trame en mettant en relation – puisqu’il s’agit d’un jeu autour de la relation – les indices abandonnés, sciemment ou non, par l’écrivain. Leurs longueurs varient, entre le récit s’étendant sur plusieurs pages et la phrase seule, livrant la singularité de la relation entre le « je » de la narration et le « il » ou « elle » désigné(e) par le narrateur. Le « je », cher à l’écrivaine puisqu’il se retrouve dans chacun de ses textes, est le médium via lequel s’exprime le lien amoureux. Son anonymat, sa plasticité, tant au niveau du sexe – il est parfois très difficile de repérer l’indice grammatical indiquant si le narrateur et homme ou femme – que de l’âge amène l’attention du lecteur sur ce lien ; parfois lâche, parfois serré jusqu’au « nous », signe que le nœud amoureux possède son poids, sa tension. Ainsi, le « nous » peut aussi bien signifier l’union amoureuse que l’union dans le désamour. Il est le pendant du « je », sa doublure déformée, décuplée, par la mise en couple, quelquefois bizarre et bancale. Toutefois, l’usage du « je » ne fait pas basculer le texte dans le lyrisme ou l’apitoiement. Chaque nœud amoureux est décrit d’une manière qui se veut neutre, comme une confidence sur laquelle il est inutile de renchérir par des déploiements sentimentaux. En effet, la description de la relation se focalise sur les sensations corporelles plutôt que les sentiments.

Dans toute relation, l’individu doit s’ajuster à autrui. Ce réajustement est à la fois spirituel et corporel. Il faut que la chair s’adapte à la présence d’un autre corps, mais également au lieu où cet autre corps a posé ses marques : vêtements, chambre, appartement, bureau, etc. La frontière des corps est un des terrains d’analyse de Pagano ; il est le lieu d’un contact avec l’autre, donc un point de déformation du corps, voire de transgression. Les organes sensitifs, la voix, la respiration, la peau, sont des espaces de contact avec l’extérieur, et avec les objets et les individus qui l’habitent. Il faut éprouver ces limites pour constater les traces et les ancrages du rapport amoureux. De plus, le corps possède une curieuse symétrie que le désir semble révéler, prémisse de l’agencement du nœud amoureux : lèvres, langues en bas et en haut, salive contre cyprine et sperme, poils en bas, en haut. Le corps conserve les traces d’une relation passante ou passée, mais également les points d’ancrage où l’attache amoureuse peut se faire, où le corps de l’autre peut s’attacher, se nouer. Ces points d’ancrage résident parfois dans des maladresses que l’écrivain décrit, comme une rougeur d’émotion sur un visage, une épilation oubliée qui attire le regard, etc. Mais l’agencement des corps passe également par la médiation d’objets, symbolisant par métonymie la relation. Ces objets sont retrouvés et énumérés sur la quatrième de couverture, rédigée par l’auteur. Cette liste nous met sur la piste d’un jeu de listes et d’une liste de « je » fragmenté pour peindre les nuances d’un lien complexe. La narration demeure cependant simple, essentiellement descriptive, facilitant la lecture du livre. Mais le fragment, qui tranche la page, fait buter le lecteur sur le blanc, pose une difficulté, voire une énigme sur laquelle rêvasser.

© Emilie Pothion, dessin à l’encre noire.

28 septembre 2013

[Chronique] Nicolas Bouyssi, Les Rayons du soleil, par Périne Pichon

Périne Pichon poursuit son tour d’horizon de la "rentrée P.O.L" avec ce recueil de nouvelles entre ombre et lumière, réalisme critique et fantastique.

 

Nicolas Bouyssi, Les Rayons du soleil, P.O.L, été 2013, 176 pages, 15 €, ISBN : 978-2-8180-1903-0.

Alors que le soleil apporte normalement chaleur et lumière, dans l’ensemble, les nouvelles de ce recueil sont assez froides. Cette impression est peut-être due à la neutralité de l’écriture, rappelant celle de George Perec, simple et méticuleuse. Mais les rayons du soleil contribuent également à faire naître des zones d’ombre et de lumière. Ils permettent à l’œil d’apercevoir ce qui est caché par l’ombre, voire l’ombre elle-même. En ce sens, les nouvelles de Nicolas Bouyssi constituent une espèce d’angle mort, comme si l’œil du lecteur était amené à regarder le monde en coin, sous une luminosité nouvelle et un rien fantastique. Car les rayons du soleil nuancent les couleurs de la réalité.

Ces nouvelles sont les premiers écrits de N. Bouyssi, auteur de six livres depuis : il s’agit donc de « textes d’apprentissage » où l’écriture se forge, s’exerce. On découvre en effet des textes différents, comme « À la découverte du marché de Secrétant », récit historique d’un lieu, ou « Quelque chose monte », ou encore « Le déménagement d’Hervé », flirtant avec la SF et le récit d’anticipation. Mais on y retrouve toujours une forme de prise de distance ou de mise à distance du réel.

Certaines de ces nouvelles ne sont pas des « récits » à proprement parler, avec un début, un événement perturbateur, des péripéties et une fin. La première nouvelle, « Le Repli vers la forêt », se finit sur une ouverture, une phrase suggérant un basculement : « C’est alors que Berthier décida de se replier vers la forêt » (p. 10). La place de cette nouvelle, au début du recueil, semble significative : le recueil lui-même est une forêt pleine d’arbres feuillus, porteur d’un substrat d’histoire.

Remarquons la présence de plusieurs « fantômes » : « Premier fantôme », « Deuxième fantôme », « Troisième fantôme », « Septième fantôme ». Ces quatre nouvelles ne se suivent pas (à part les deux premières), et l’énigme des trois fantômes disparus entre le troisième et le septième demeure. Faut-il les chercher dans les autres textes. S’agit-il d’un ensemble dont l’auteur n’a conservé que quatre textes ? Dans ce cas, pourquoi les présenter sous ce titre commun de « fantômes » ?

Dans « Premier fantôme », nous sommes projetés dans un homme brûlé vivant. La focalisation interne nous entraîne dans la tête et dans la peau de cet homme, comme s’il s’agissait de se remémorer ses pensées et sa vie au moment où il a pris feu. Le « fantôme » est donc la trace artificielle d’un homme dans l’écriture.

Dans « Deuxième fantôme », un deuxième type de fantôme est envisagé. Un homme apprend par le journal le décès de sa sœur, avec qui il était brouillé depuis son divorce. Le fantôme, c’est l’absence soudaine d’un être déjà loin. Celle-ci provoque un basculement, une promesse de changement pour l’homme, dont le comportement est codifié par des schèmes. Par exemple, faire l’amour pour contrer la mort : « Elle m’a demandé ce que je désirais faire. Je lui ai répondu que je voulais la retrouver chez elle, avec en tête l’idée de faire l’amour pour conjurer la mort. « C’est classique, ai-je ajouté, on trouve ça dans tous les livres. » (p. 19). Il y a une espèce de conscience d’un code comportemental que le narrateur et protagoniste espère peut-être détourner dans le hors-texte du récit.

Plusieurs nouvelles entre le deuxième et le « troisième fantôme ». Celle-ci se place entre l’histoire d’un homme se réfugiant dans une cave pour échapper aux autres ( « Soute ») et celle d’un vieil homme qui refuse de mourir ( « Un vieillard buté »). Ce troisième type de fantôme est le récit d’une vie, celle d’ Octave Wiggs qui veut comprendre et conceptualiser les rapports amoureux. Le fantôme est sans doute l’ambition de Wiggs, dont les certitudes s’écroulent à la fin du récit : il doit tout reprendre à zéro. Parce que rien n’est jamais certain et qu’il existe toujours un soupir, un mot, un comportement qui échappe aux codes dans lesquels il a été précédemment rangé. Cette nouvelle a une légère intonation satirique. On la retrouve dans un « vieillard buté », dans « Numéro », où un homme timide et peu sûr de lui devient un fêtard paresseux parce qu’il n’assume pas ses retards au travail.

Le « septième fantôme » met en scène un quinquagénaire persuadé qu’un homme s’est introduit chez lui. L’angoisse rend la figure virtuelle palpable pour le quinquagénaire.

Dans « Un vieillard buté », on retrouve un mécanisme de projection identique à celui du « premier fantôme », mais qui passe cette fois par la troisième personne du singulier et une focalisation interne. Nous partageons l’esprit, les pensées du personnage. Le vieillard s’appelle « Nn. » et il est possible de supposer qu’il est atteint de la maladie d’Alzheimer (c’est une hypothèse). Le personnage refuse de mourir. Cette décision, ce refus, est, en quelque sorte, ce qui le maintient à la vie depuis très longtemps. Un refus de suivre le court du temps, ce temps que mesurent les « rayons du soleil » : « il est dommage que le temps passe, dommage que le soleil se couche », pense Nn. (p. 44). (Ce motif du temps qui passe, qui file, qui se mesure ou s’arrête, revient dans plusieurs textes : « Moi et Mon ordinateur », « Le Déménagement d’Hervé », « Quelque chose monte »). Le soleil est la première horloge de l’homme. Il préfigure la « fin du monde », donc la « fin des temps »). Nn. semble d’ailleurs être sorti du temps : il a « toute sa vie devant lui », ne se souvient pas du temps proche, donc est un « perpétuel étonné ». Cette formule, presque un oxymore tant l’adjectif « perpétuel » s’oppose à « étonné », désigne à plusieurs reprises le vieil homme. Sortir du temps, c’est une manière de regarder passer le temps pour les autres (ce que fait en quelque sorte le lecteur pour les personnages qu’il suit). Or, il existe une écriture du temps, qui cherche à mesurer, à condenser, à dilater, à fantasmer, à raconter enfin le passage du temps (comme Proust dans sa Recherche). Peut-être est-ce pourquoi la plupart des personnages des nouvelles sont aux prises avec ou prisonnier du/ou dans le temps.

Enfin, plusieurs personnages sont victimes d’une forme d’aliénation, mentale (le paranoïaque de « Un parcours héroïque) ou sociale (le couple de « Quelque chose monte », que la loi oblige à abandonner un inconnu en train de se noyer) – aliénation du désir, peut-être, pour la jeune femme du « Test de Rorschach ». Ces personnages se cherchent en outrepassant les limites qu’on leur a fixées. Il existe également une forme d’aliénation par la violence, dont sont victimes les protagonistes du « Repos prolongé » et du « Déménagement d’Hervé ». Dans cette nouvelle, témoin de la violence grandissante dans son quartier, un jeune homme se demande s’il va déménager ou non. Finalement, il imite les autres, prend un fusil et sort dans la rue. Il est possible de considérer le déménagement d’Hervé comme une sorte de lutte personnelle contre la pression sociale. Lutte qui se solde par l’échec du jeune homme, puisque celui-ci finit par prendre, lui aussi une arme.

La majorité des personnages sont en train de débattre, de chercher une place par rapport à l’espace et au temps dans lesquels ils évoluent. Le narrateur de « Quelque chose monte », par exemple, décide de tenter de sauver l’inconnu malgré la loi. Là, il se rend compte, pendant un bref moment, d’une sorte d’incohérence : « C’est la première fois que je vois un cadavre. La scène m’intrigue plus qu’autre chose. Elle me fait prendre conscience de certains de mes défauts : ma froideur et mon indifférence. Je réalise également que Zaza a été taillée dans le même bois que moi » (p. 66). Il faut sortir de ce cadre de bois, chercher un creux, un « vide » où s’épanouir.

Dans ces nouvelles, on sent l’exercice d’un regard oblique, d’une perception un peu décalée, un peu dérangeante. Même dans les nouvelles futuristes, la société qui est esquissée n’est pas très lointaine de la nôtre. Les personnages se débattent avec leurs pensées. Il ne s’agit pas vraiment de s’évader ou de rêver par l’écriture, plutôt de cogiter, de faire de cette évasion dans le livre un espace « vide » pour la réflexion sur la place que nous occupons. Règle du champ oblige, nous avons bel et bien affaire à une écriture minimaliste avec, sans doute, une certaine force d’évocation symbolique (comme la forêt de la première nouvelle).

 

 

18 septembre 2013

[Chronique] Marie Darrieussecq, Il faut beaucoup aimer les hommes, par Périne Pichon

En cette énième "Rentrée littéraire", nous avons demandé à Périne Pichon d’examiner de près un roman classé dans le Top-Ten des meilleures ventes.

Marie Darrieussecq, Il faut beaucoup aimer les hommes, P.O.L, été 2013, 320 pages, 18 €, ISBN : 978-2-8180-1924-5.

Dans ce roman qui constitue un diptyque avec Clèves, les pensées de l’héroïne sont majoritairement rapportées à la troisième personne, par petits paragraphes séparés d’un blanc, comme s’il s’agissait de faire dialoguer entre elles les pensées de Solange. Cette écriture fragmentaire est marquée par la psychanalyse : il y a comme une tentative de solliciter l’inconscient par l’écriture. Mais emprunter son titre à Marguerite Duras suffit-il pour mener à bien un tel projet ?

Certains passages tournent autour des « clichés » intériorisés par le personnage, ou de mécanismes psychologiques, voire des maladies psychologiques, comme cette « maladie d’attente » qui affecte la femme amoureuse, Solange. Marie Darrieussecq dit vouloir travailler les « clichés ». Mais a du mal à dépasser le cliché, semblable à une petite case dans laquelle se range une sensation ou une situation mécanique, connue et codifiée. Elle le présente, en montre certes la naïveté, mais reste acculée sur sa barrière. Le lecteur en ressort frustré, avec une envie de poursuivre ce « et alors » déjà inscrit sur la quatrième de couverture. Cet effet d’interrogation qui persiste peut être un point positif pour le roman, de l’autre côté un point négatif, car on en vient à se poser la question cruciale relative à l’histoire de Khouhouesso et Solange. Leur passion est un échec. Pourquoi, parce qu’il est noir et elle blanche, comme le suggère la quatrième de couverture ? Parce qu’ils sont les produits de deux cultures différentes (cultures plutôt simplifiées et résumées à travers les explications brèves du personnage de Khouhouesso) ? Le jeu avec les clichés auquel s’adonne la romancière semble encore trop pauvre, voire trop facile.

Khouhouesso devient le stéréotype de l’homme aimé : énigmatique, insaisissable, impénétrable. Sa couleur de peau devient un indice de plus pour signaler ce stéréotype de « l’homme mystérieux » (voulu ou non par la romancière ?). Autre cliché de la relation amoureuse : la rencontre « coup de foudre » (Solange ne « voit que lui », est perturbée par le « champs magnétique » de l’homme).  Solange et Khouhouesso, en tant qu’acteurs, sont coincés dans une série de codes qui règlent leurs conduites, elle de femme française, lui d’homme africain. Et également, comme le personnage de Khouhouesso le souligne, de Noir et de Blanche (p.  133 : « Il lui dit qu’elle et lui, c’était même farine : ils ne pensaient qu’à eux. Être un Noir et une Blanche. »). Est-ce la raison pour laquelle leur relation est un échec ? Ou est-ce plutôt parce que cet homme flirte avec le monde du cinéma où ce qui est vu prime (l’image, la photographie, le montage) parfois sur ce qui est dit ?

Finalement, on ne sait pas bien ce qui marche et ce qui échoue dans cette relation où les deux personnages semblent ne jamais pouvoir communiquer. Ils sont empêtrés, empêchés par quelque chose. Solange est toujours prise dans le « vouloir dire », différent du « dire » (p. 27). Leur incompréhension mutuelle teinte leur langage, lorsque la jeune femme comprend « Amérique » pour « amharique » (p. 84). Mais l’absence de Khouhouesso (même présent avec Solange, le jeune réalisateur s’absente dans sa Grande Idée) empêche le développement de cet écart entre ce qui est dit et ce qu’on a voulu dire, si bien qu’il semble la conséquence de l’opposition culturelle du couple, ou « idéale » (Khouhouesso vit pour son idée, Solange pour Khouhouesso, il y a comme une divergence d’idéaux).
 
Solange semble également se débattre avec des préjugés relativement conscients ou plutôt sur des préjugés potentiels qu’elle pourrait avoir à l’encontre de Khouhouesso. Dès le début de leur rencontre, Solange refuse de voir l’origine de son amant comme un problème – et par conséquent, elle la surévalue : « Elle aurait préféré se consumer d’un coup, comme les vampires surpris par le jour, que prétendre le réduire à la question des origines. Ils étaient deux étrangers, deux adoptés de l’Amérique » (p. 21). Elle en vient même à faire des recherches sur internet, dans les livres, pour trouver des « images » de l’Afrique. Là encore, on peut voir le lien avec son métier d’actrice, son rôle dans la fabrique aux images qu’est le cinéma, et ce besoin de voir, d’interroger l’apparence des choses. Solange est comme prisonnière d’un monde d’images (à plusieurs reprises, elle imagine les photos people d’elle et de son amant, à Paris et à Kibri), un monde en miniature puisqu’elle l’arpente, téléphone en main, d’est en ouest, du nord au sud.

Le passage relatant le tournage en Afrique (parties III et IV, à partir du chapitre « images fantastiques de mondes où la forêt n’en finissait plus ») est le plus intéressant (pour une lectrice européenne). Se détache l’image d’un Cameroun mystérieux, envoûtant et insaisissable (les forêts sont prêtes à engloutir les hommes, les petites pygmées ne peuvent être filmées), ou plutôt difficilement saisissable. Le pays de Khouhouesso, tout aussi mystérieux. Y a-t-il une tentative de poser les fondements d’un « romanesque » où les héros ne sont plus ces chevaliers en armures, mais des acteurs de cinéma ultra connus (George, Vincent), arpentant le monde pour créer des images ?

Dans une interview, Marie Darrieusecq avoue elle-même qu’elle n’est pas une « romancière à histoire ». Il n’est pas non plus question de récits ou d’études sociologiques, et les « clichés » sont présentés, réunis, sans êtres mis à l’épreuve. En fin de compte, les fils du récit, malgré l’écriture assez limpide, ne réussissent pas à maintenir une trame. La passion de Solange, attendant sans cesse l’attendu, devient presque ennuyeuse. Elle se solde par l’effacement de son image dans le film tourné par son amant. Mais cet effacement semble n’avoir aucune valeur. Bref, difficile de comprendre où la romancière veut en venir, le pourquoi du comment du récit, et de cette équation irrésolue qui mêlent un homme, une femme, le cinéma et Conrad.

 

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