Libr-critique

28 septembre 2008

[News] News du dimanche

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   En raison d’un travail intense, la semaine dernière nous n’avions pas donné de news du Dimanche.

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25 mai 2008

[News] Pleins feux sur Christian Prigent

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  Après nous avoir livré l’année dernière avec Demain, je meurs une autopoéfiction d’une extraordinaire ingéniosité – sur  laquelle, à la Rentrée prochaine, portera l’un des articles de nos Territoires romanesques -, à 63 ans, Christian PRIGENT prépare rien moins que quatre volumes.

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7 mai 2008

[Chronique] Réception asiatique de La Ville est un trou de Charles Pennequin par Clément Bulle

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  Longtemps je me suis couché en me demandant : quand vais-je enfin pouvoir lire La Villes est un trou ? Pas toujours si simple de s’approvisionner en livres du Japon. Pourquoi préciser le lieu de réception ? Pour une autre question : Qu’est-ce qui, d’Asie, fait résonnance avec ce texte ? Sans être ni un spécialiste de la civilisation et des arts japonais, ni de l’oeuvre de Pennequin ; juste ici faire part de comment je me suis disputé La Ville est un trou.

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14 février 2008

[Livre + chronique] Nathalie Quintane, Grand ensemble

  Nathalie Quintane, Grand ensemble (concernant une ancienne colonie), P.O.L, 2008, 165 pages, 16 € ISBN : 978-2-84682-217-6

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11 février 2008

[News] Le Falstafe de Novarina à Chaillot

Filed under: chroniques,News,UNE — Étiquettes : , , , , , , , — Fabrice Thumerel @ 17:50

   Écrit en 1975 après l’imposante farce politique Le Babil des classes dangereuses, mais publié un an plus tôt chez le même éditeur (Christian Bourgois, 1977) – bien avant que tous deux ne soient recueillis dans le même volume paru chez P.O.L (Théâtre, 1989) -, Falstafe est un texte de jeunesse qui, bien que réécrivant les deux parties du Henri IV de Shakespeare (1597), est le plus court de l’oeuvre novarinienne avec sa centaine de pages. Rien d’étonnant à cela, puisque Valère Novarina a choisi de se concentrer sur une figure haute en couleur carnavalesque : "non un homme, mais une barrique à figure humaine, sac de toutes les bestialités, boyau gonflé de tous les vices ! […] ce gueux suborneur abominable et bas, ce dindon empiffré de farce jusqu’au col, ce paquet boursouflé de toutes les infamies, ce vieux Satan blanchi, ce fou couvert de rides ?" (p.557).

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2 janvier 2008

[Chronique] Claude Royet-Journoud, Théorie des prépositions

Claude Royet-Journoud, Théorie des prépositions, P.O.L, 2007, 80 pages, 11 € ISBN : 978-2-84682-200-8 // [site des éditions]

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13 décembre 2007

[Livre-CD] Conte de F___ de Thomas Braichet

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  Thomas Braichet, Conte de F____ ,  avec un CD-audio, éditions POL, 77 p. // ISBN : 978-2-84682-161-2 // Prix : 18 €. [site de l’éditeur]

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5 juillet 2007

[Chronique] Raphaël Majan ou l’antipolar

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , — Fabrice Thumerel @ 10:28

majan2.jpgRaphaël Majan, Adieu les pauvres [AP] et Les copropriétaires [C], P.O.L, 2007, 12 € le volume ISBN : 978-2-84682-197-1 et 978-2-84682-198-8
☛ Deux extraits des Carnets du commissaire Liberty :
« Si, après chaque meurtre, on arrêtait immédiatement le premier ou le deuxième venu, il n’y aurait plus de crime impuni, et la police gagnerait un temps fou qu’elle pourrait consacrer à des opérations de sécurité pour rassurer la population » (exergue à chaque volume).

« Le meurtre de proximité, ça éclaircit la vie quotidienne » (Les copropriétaires, rabat de couverture).

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Anti-Christie

majan1.jpgSi l’on veut comprendre pourquoi chacun des quatorze épisodes de la série lancée en 2004 par un ancien fonctionnaire du Ministère de l’intérieur a pour sous-titre « Une contre-enquête du commissaire Liberty », il suffit de considérer le quatorzième et avant-dernier chapitre de Adieu les pauvres (« En plein Agatha Christie »), où l’on assiste « Ã  la grande scène résolutoire finale, comme dans un Agatha Christie ». Le « comme » nous prévient explicitement qu’il s’agit d’une parodie. Devant un parterre d’auditeurs ébahis dont le seul point commun est une inhumanité hors du commun, celui qui « a le sentiment qu’Agatha Christie romance beaucoup dans ses scènes finales résolutoires » se retrouve dans une fâcheuse posture, encombré qu’il est par une fille adultérine que tous sauf lui qualifient d' »horreur » : « Hercule Poirot aussi serait un tout autre détective s’il devait se trimballer sa propre fille de deux ans et demi pendant toutes ses enquêtes, grande scène résolutoire finale incluse où elle empêcherait tout le monde d’entendre quoi que ce soit en hurlant tout son saoul ». Le commissaire Wallance, qui doit son surnom au film de John Ford L’Homme qui tua Liberty Valance, n’en réussit pas moins à transformer la soupe d’arme en mobile du crime et à faire endosser la responsabilité d’un double crime singulier à deux SDF, Double Jojo (car double de l’une des victimes, Christian Jaubiscoton, dit Jojo) et son acolyte, Titi. Au trou, donc, ces deux moins-que-rien « qu’un avocat commis d’office ne serait pas à même de sauver au tribunal avec les sales têtes qu’ils ont » – ou plutôt à la soupe, pour reprendre une expression incontrôlée de ce drôle de policier sujet à de fréquents lapsus !

Antimonde

C’est dire que nous avons affaire à un antititre, qui ne salue pas tant la disparition de la pauvreté que celle de pauvres dont les représentants de l’ordre social se débarrassent, cibles idéales pour « faire baisser les statistiques de la délinquance » (89). Car, dans l’infâme microcosme policier et judiciaire ici décrit, qui comprend notamment un juge pervers (Aramandes), un commissaire sexuellement et judiciairement douteux, gros et grossier personnage de 54 ans (Liberty) et un commissaire divisionnaire « pour qui le bureau n’est rien de plus qu’une résidence secondaire où il passe épisodiquement quelques heures entre deux rendez-vous plus ou moins galants » (107), l’objectif principal est de trouver « des coupables impeccables » (89). C’est tout particulièrement celui du commissaire Liberty, qui résout d’autant plus vite « les plus grandes énigmes de notre temps » (sic !) que, le plus souvent, il commet lui-même les meurtres… Outre l’efficacité dont il vient d’être question, d’autres raisons apparaissent dans le discours rapporté ou les propos mêmes de l’ironique narrateur, qui soulignent tous le cynisme et la mauvaise foi de celui qui se libère sans vergogne de sa mission (Liberty le bien nommé, donc !). Deux exemples : « S’il assassine, s’il décrète coupables des individus qui pourraient aux yeux de beaucoup protester à excellent droit de leur innocence, il ne le fait pas pour son bon plaisir mais bien pour la sécurité de sa patrie, et qu’est-ce que la sécurité sinon le socle de la liberté ? » (8) ; « quand il ne tue pas lui-même, il est moins au courant du déroulement réel de l’affaire, d’où sa résolution d’opérer un maximum d’assassinats personnellement pour faciliter des enquêtes rapides » (154).

Un antipolar jubilatoire

Dans ces conditions, se trouve remis en question le code herméneutique mis en évidence par Roland Barthes, à qui il est d’ailleurs fait allusion à la page 68 : comment des faits ou des objets anodins pourraient-ils prendre rétroactivement sens dans les parodies de raisonnement logique que nous proposent les contre-enquêtes du commissaire Liberty ? Les indices et présumées pièces à conviction, comme les chaussures du criminel antipolicier dans Adieu les pauvres et son arme de service dans Les copropriétaires, parce que dépouillées de leur fonction, deviennent proprement insensées, alors que d’autres revêtent in extremis une importance capitale. Tel est le cas de l’imperméable dans ce passage ironique qui clôt la section « En plein Agatha Christie » : « Il n’avait pas pensé à mal en abandonnant l’imperméable sur place, il ne l’a fait que par commodité, de même que les grands artistes nous donnent parfois leurs plus belles oeuvres quand ils ont l’impression de seulement se délasser avec un travail mineur ».

Ainsi triomphent l’artifice, le gratuit, l’incongru. Avec ces récits invraisemblables et dépourvus de suspense, où des pseudo-mystères sont résolus par un flic serial killer au gré de son inspiration, alors qu’un vrai mystère comme celui de l’affaire Torkaminon demeure énigmatique – échappant à sa compétence du seul fait que, pour une fois, ce ne soit pas lui l’auteur du crime -, Raphaël Majan prend un malin plaisir à transgresser les lois du genre, à tordre le cou aux « polars désuets » (C, 51) : ce n’est pas un hasard si, dans L’Auteur de polars (2005), le commissaire Liberty a le bon goût de débarrasser le milieu littéraire d’un piètre écrivain (Plouf !). Ces antipolars sont d’autant moins sérieux que règne un humour noir irrésistible. Que penser, par exemple, d’une veuve qui, sitôt après la tragique disparition d’un mari sauvagement assassiné dans sa cuisine, s’adonne à ce genre de plaisanteries : « Il a toujours été aussi nul en bricolage qu’en cuisine […]. Peut-être qu’il a voulu se mijoter des yeux en neige » (AP, 32) ; « Il n’a jamais eu grand-chose dans le crâne mais il ne lui restait rien. En revanche, la cuisine, le sol, les murs, l’évier, je préfère ne pas en parler » (126) ? L’autre volume n’est pas en reste : « il [Wallance] n’a jamais tué personne au cimetière, ce pourrait être une expérience neuve qui ferait faire des économies au moins de transports à la famille du disparu » (C, 102). À la fin, la parodie va jusqu’à se conjuguer au grotesque dans cette intervention ironique du narrateur : « Ca suinte l’urine, cette enquête » (C, 180). En outre, certaines discussions ne sont pas loin d’atteindre les sommets du loufoque, comme celle autour du malheureux Jaubiscoton : « C’est très pénible, pour une mère, de voir son fils adulte finir mort dans un bol de soupe […]. – Pas dans un bol, dans une marmite »
(AP, 122) ; « En tant que légiste, c’était hier soir la première fois que je voyais un cadavre se promener dans la soupe, non pas pieds nus puisqu’il avait ses chaussettes, mais sans ses souliers » (134) ; « Peut-être qu’il voulait se servir de son soulier comme d’une louche pour avoir un rab de potage » (138). Et le lecteur de bénéficier en prime d’un point de vue décalé sur le monde : « le potage est un résumé de l’histoire du monde » (81).

En fait, ces ouvrages nous interrogent sur ce qu’il en est du fameux polar à une époque où, faits divers et séries TV obligent, le policier est désormais l’une des catégories de perception dominantes du monde social. Rien d’étonnant, donc, à ce que les réactions des proches de la victime, « genre « Non, ce n’est pas possible ? » ou « Quoi ? Mais je l’ai encore vu tout à l’heure », […] révèlent plus une culture télévisuelle qu’une franchise spontanée » (C, 101). Les rapports au monde sont à ce point médiatisés que des copropriétaires peuvent se réjouir qu’enfin leur immeuble accède à la scène médiatique grâce à un crime abominable : « Croyez-moi, ça va être que du bonheur pour les journalistes, « L’ascenseur habite au 59 ter » ou « L’ascenseur frappe toujours deux fois », j’espère que non. Voilà enfin qu’il y a de l’actualité chez nous » (C, 125). Sont ici parodiés des lieux communs actuels comme les pratiques ludiquement intertextuelles des journalistes, tandis que le texte même renvoie à des films policiers cultes (Clouzot, L’Assassin habite au 21, 1942, d’après le roman de Steeman publié en 1939, et Garnett, Le Facteur frappe toujours deux fois, 1946), quelques pages après l’allusion au Mystère de la chambre jaune. Dans Adieu les pauvres, la déterritorialisation des références ouvre une nouvelle voie vers l’incongru : « pas mal vu pas mal dit, très drôle, dit Judith Torkaminon en un pastiche beckettien » (7O) ; « Il y a donc quelque chose d’humiliant à avoir assassiné pour ce résultat, même si ça ne retire rien à la beauté de son meurtre, mais il n’est pas flaubertien pour deux sous dans son travail, plus partisan de l’utilitarisme que de l’art pour l’art » (94)…

Ainsi en va-t-il du polar que d’aucuns qualifieraient de postmoderne : prédominent le second degré, l’ambivalence, la distanciation, les jeux avec le lecteur comme avec la bibliothèque ou la cinéthèque du policier… Cela étant, on retrouve chez Raphaël Majan au moins deux caractéristiques du polar traditionnel : très lisible, il flirte avec l’air ambiant (en l’occurrence ici, la vogue du ludique et du trash), tout en tendant un miroir critique à notre société secturitaire par le biais d’un « justicier au service de la sécurité » (C, 36).

21 mai 2007

[Chronique] Nouvelles de Novarinie

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — Fabrice Thumerel @ 10:53

Bienvenue en Novarinie
timbres_vn.pngValère Novarina est à lui seul un microcosme littéraire : non seulement l’auteur d’un univers étrange, mais encore le centre à partir et autour duquel prend forme un monde original. Et c’est parce que l’écrivain-dramaturge est devenu un label qu’est né avec le siècle le site www.novarina.com, qui recense les dates de tournée, les diverses manifestations avec lui et/ou autour de lui, les représentations passées et présentes, ses publications et expositions, les publications critiques sur son oeuvre…

La dernière météorite survenue dans la sphère novarinienne a pour nom Le Vrai Sang (Hors-limite, 2006, 24 €) : au CD qui, grâce à Pascal Ribier, offre une compilation de divers documents sonores enregistrés entre 1972 et 2006, s’adjoint un livret de 64 pages qui réunit trois entretiens, un extrait de Lumière du corps (« L’Acteur sacrifiant », P.O.L, 2005) et huit photos (« Scarifications ») de Valère Novarina, accompagnés d’un texte de Pascal Omhovère (« Une lutte de couleurs »), qui a en charge la dramaturgie de L’Acte inconnu, prochain spectacle qui sera joué à Avignon en juillet (nous en rendrons compte, ainsi que du livre qui paraîtra chez P.O.L).

20scenes.jpgLe vrai sang, c’est l’origine rouge de la langue, celle que le poète oppose à la noirceur de la condition humaine. Car l’inquiétude naît avec et par la parole, et c’est par la parole qui se fait Verbe qu’elle peut être conjurée. L’inquiétude est consubstantielle à l’incarnation : le théâtre novarinien met en scène les interrogations de cette créature hybride qu’est l’homme, déchirée entre son être-de-sang et son être-de-bois. Jeté dès sa naissance dans l’espace furieux du langage, l’homoncule novarinien, comme l’homoncule beckettien, ressent à chaque instant le tragique de sa condition. Regrettant d’être né, c’est-à-dire tombé, non pas dans la vie, mais dans « la mécanique humaine » (La Scène), il fait l’expérience comique de l’inadéquation entre le corps et l’esprit, l’homme et le monde : « Nous sommes au monde mais nous ne sommes pas du monde« , lit-on dans L’Origine rouge. Un Homme Pantalon de La Scène, tout droit issu de la commedia dell’arte, résume ainsi ce qui apparaît à la fois comme le destin de l’acteur et celui de tout homme : « Ma vie est l’histoire d’une marionnette agitée par les choses déjà toutes dites ». Au sentiment d’étrangeté que ce fantoche lorrain éprouve devant l’existence (« Ah que je m’étonne d’être ! ») répond l’angoisse existentielle du fantoche de Gugusse : « Je m’ennuie de ma grosse marionnette ». Les pièces de Novarina sont des farces métaphysiques, en ce sens qu’elles n’ont de cesse que de mettre à nu la pantinitude humaine.

VN à 20scènes

znyk.jpgC’est cet univers d’opérette philosophique que nous propose de (re)découvrir le Festival de théâtre contemporain 20scènes, dont la deuxième édition se tient à Vincennes du 22 au 27 mai 2007. Ce n’est pas moins de huit spectacles qu’on pourra ouïvoir ; on s’immergera en outre dans le mode imaginaire du peintre-écrivain grâce aux expositions de dessins, maquettes et photos. Au reste, la bonne idée de ce festival – dont la première édition en 2005 a rassemblé quatre mille spectateurs – est de regrouper sous la bannière « Théâtre et poésie » trois auteurs dont le point commun se résume en un seul mot, langagement : Eugène Durif, Joël Jouanneau et Valère Novarina. [voir le programme].

« Quand on rit, on respire différemment, on aère sa tête » (Daniel Znyk)

Au moment où Novarina entame les répétitions de L’Acte inconnu [en savoir plus], il est impossible de ne pas avoir une pensée pour Daniel Znyk, qui, après avoir collaboré avec cet « infini poète » (1986-2006), est mort accidentellement le 12 septembre 2006, à 47 ans.

Daniel Znyk était au sommet de son art : un acteur-marionnette, donc. On se souvient de sa transe du verbe, de son extraordinaire travail de Déséquilibriste dans L’Origine rouge ; « Pour arriver au sentiment qui est celui d’avoir les mains ouvertes, toute la durée d’une représentation, être dans une maîtrise absolue, à la façon d’une horloge, il faut accepter de baisser les bras sur un certain nombre de contingences, de soucis personnels, de représentation, de continuité de sens », disait-il en 2001. Dans Lumière du corps, Valère Novarina lui rend ainsi hommage : dans L’Origine rouge, Znyk « est facial et muet (…) comme Grégoire de Nicomédie ».

Dès son entrée en Cène, ce vocassier de génie savait sortir de lui pour incarner le Verbe, se défaire pour être parlé, s’abîmer dans les « extrémités de la matière humaine » (2001) et offrir son « sacrifice comique » (Lumière du corps).

16 mai 2007

[Livre] Charles Pennequin, La ville est un trou, suivi de Un jour

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trou_pennequin.jpgCharles Pennequin, La Ville est un trou, suivi de Un jour (avec CD de la lecture d' »Un jour »), P.O.L, 2007, 192 pages, 18 € ISBN : 978-2-84682-191-9
Quatrième de couverture
Quelle est cette affaire de trou qui nous anime ? Quelle est cette ville ? et l’affaire d’y vivre. Pour y creuser soi ? Soi-même est absent de toute ville. Ou alors il est entravé par sa posture, muselé dans ses tics et ses trucs. Il ne revient à lui que par la bande, par tout ce qui a été prononcé et qui aurait pu rester dans l’air. Je vis dans la nature insupportable de l’homme, la ville est son trou, son milieu naturel. Et c’est là-dedans, dans le milieu de la parole non parlée et des gestes larvés et des violences télévisuelles et du patronat et de la bêtise comme culture nationale, que je vis. Dans ce trou-là, cette fosse sceptique de tout ce que les humains peuvent faire pour se débarrasser de la pensée. Et notre seul concept sera de tenter malgré tout d’y prendre l’air. Prendre tout. Dire tout et même son contraire. S’égarer dans le voisinage, emporter deux trois idées, traverser quelques histoires, en aimer quelques-unes, et quitter toutes les autres, jusqu’à occuper seul le terrain de l’angoisse. Le terrain de sa propre langue où tout est à faire.

Je fais de la poésie parce que demain je suis mort.

Premières impressions

La première bonne nouvelle est que « Charles Pennequin campe toujours un rôle de vivant jusqu’au prochain numéro (à suivre.) » (p. 81).
La seconde, c’est la parution aujourd’hui en librairie de son dernier livre, qui constitue bel et bien un événement. Non pas ce qu’on appelle un « livre-événement » dans le jargon du marketing : il ne s’agit pas ici d’une opération commerciale, mais d’une révélation capitale. C’est dire la puissance de cette méditation sur l’angoisse d’exister et d’écrire.
Exister : être-dans-les-discours-du-monde. Tout le problème est de passer du trou passif (être enfermé dans la ville comme dans « le blabla humain ») au trou actif (trouer le mur des représentations toutes faites). Au reste, Charles Pennequin reprend à son compte la problématique rimbaldo-prigentienne : « Nous ne sommes pas au monde, ça veut dire quoi ? le « nous », c’est quoi ? c’est quoi le monde ? » (p. 69).
Écrire, c’est justement vider la fosse commune du langage, évacuer les langues et « tous les mots de merde entassés » (p. 55). Tout le problème est de ne pas jouer à faire l’écrivain : « C’est l’emmerdement d’avoir à trier des mots, à rassembler des phrases, et à faire croire que tout ça a un sens » (p. 73).
Le pire, c’est que cet Agencement répétitif neutralisant (ARN) qu’est La Ville est un trou rend entêtant l’être-chiant de l’existence comme de l’écriture.
À cette histoire de trous fait écho Un jour, texte troué par excellence, litanie prosaïque constituée de mini-biographèmes et d’anti-biographèmes. Un seul regret : la monodie idiote du CD dure moins de quatre minutes. /FT/

1 avril 2007

[Pois(s)on d’avril] Les éditions POL rachetées par AUCHAN

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pol.jpgLa nouvelle était attendue depuis la semaine dernière, les rumeurs allaient bon train, dans le monde germanogratin, la maison d’éditions POL a été revendue à AUCHAN qui veut devenir la première enseigne de grande distribution a vendre des livres contemporains. Le PDG d’AUCHAN, Vianney Mulliez, a indiqué, lors de la conférence de presse du samedi 31 mars, que ce qui a motivé son choix, ce n’est pas tant les écrivains, qui lui semblent grandement illisibles, que le logo de POL, qu’il a toujours apprécié. Il compte même réutilisé ce logo pour la grande enseigne, ce logo étant pour lui l’un des meilleurs conçus depuis fort longtemps.

9 mars 2007

[Salon du livre de Tanger] 5ème jour, interview de Christian Prigent

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image-17.pngInvité au Salon international du livre de Tanger, Christian Prigent a bien voulu répondre à quelques questions le matin même de son intervention. Notre entretien porte sur la question de la transmission des questions poétiques, et sur ce qui anime la poésie, pour finir sur la sortie en février 2007 de Demain je meurs aux éditions POL.

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27 janvier 2007

[Livre] Christian Prigent, Demain je meurs

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prigendemain.jpgChristian Prigent, Demain je meurs, P.O.L, 382 pages, 19,50 € ISBN : 978-2-84682-174-2
En librairie le 8 février.
Quatrième de couverture
« Hier, j’étais né; demain, je meurs », souffle la Voix qui sort du lit d’agonie. Entre cet hier et ce demain : une vie, celle du père. Qui raconte cette vie est qui entendit murmurer la Voix. Scènes, vignettes, tracés d’émotions, poussées d’interprétation, visions en vitesse, conversions bouffonnes. Temps : une demi-heure en gros, à vélo. Espace : deux kilomètres. Décor : Bretagne, années 1950. Fond d’Histoire : la guerre d’Indochine, l’affaire Henri Martin, Budapest 1956, les communistes, André Marty, Thorez, Staline. La Chienne du Monde parle. Le monde aboie fort. On file pas chronique, engrène pas annales en ordre de maillons : on mixe, on bricole, on pétrit sa boule avec du déchet de biomachin ou de chronotruc. Et puis : roule cette boule, enroule les cadences, enchaîne véloce – et va la musique !

Premières impressions

Après Une phrase pour ma mère (1996) et Grand-mère Quéquette (2003), voici Demain je meurs, dont on trouvera sur libr-critique.com l’incipit (ici) et un autre extrait, mais lu par l’auteur [ici]. En 29 sections, ce troisième volet de l’humaine comédie familiale mêle poèmes, encadrés, reproductions, documents et bibliographie à l’histoire d’un père qui croise parfois la grande Histoire. Au rythme du rétropédalage, l’écrivain-poète nous offre des instantanés fulgurants et parfois émouvants : « Première esquisse du héros », « Deux flashes en rétro », « Quelques phrases qui flottent », « Vu d’une falaise », « Adieu »…S’il retrouvera le phrasé et le carnavalesque prigentiens, le lecteur ne manquera pas d’être surpris : c’est au moment où Prigent aboutit à un degré de figuration sans précédent qu’il atteint son plus haut degré de fulguration. FT

25 janvier 2007

[chronique] Olivier Cadiot, Un nid pour quoi faire

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , — Fabrice Thumerel @ 21:18

Olivier Cadiot, Un nid pour quoi faire, P.O.L, 343 p., 19 € ISBN 978-2-84682-171-1

A B Cadiot

nidcadiot.jpgAnnonce. La quatrième de couverture nous donne le fil directeur de cette polyphonie comique : « Cour royale en exil à la montagne cherche conseiller image, chambre tt cft dans chalet atypique, artistes s’abstenir, envoyer prétentions ». Tout est dans cette petite annonce. Le ton : ironie et fantaisie. La forme aussi : l’intégration dans ce récit multipistes de micro-matériaux hétérogènes.

« Formalisme réaliste ». Alors que Christian Prigent parle de « réalisme négatif », dans la mesure où l’oeuvre engage « comiquement (…) l’insensé de la monstruosité présente dans le dés-assemblage des formes disparates de l’écrit » (Une erreur de la nature, P.O.L, 1996, p.168), Anna Boschetti adapte à cette même oeuvre la formule de Bourdieu dans Les Règles de l’art (1992) : il s’agit d’un « exemple réussi de « formalisme réaliste », car par son travail sur la forme elle parvient à exprimer un point de vue sur le monde qui interroge nos habitudes de pensée et notre représentation du réel » (« Le « Formalisme réaliste » d’Olivier Cadiot », dans Eveline Pinto dir., L’Écrivain, le Savant et le Philosophe, Publications de la Sorbonne, 2003, p. 238).
Dans cette perspective, à l’interrogation de Futur, ancien, fugitif (P.O.L, 1993) : « Comment représenter le lever du jour et sa fraîcheur le bleu pur imprimé avec le chant strident des oiseaux en vol le vert profond des haies circulant haut en spirale ff-fff ? », fait sans doute écho cette vision de Pauline : « (…) il y a des descriptions, ça vient se coller entre les phrases et les sons, comme un ciel bleu suit impeccablement les contours d’un immeuble » (338).
Mais surtout, affublé d’un conseiller en « réalité augmentée » (Goethe !), égaré dans le palais des glaces que constitue une société du Tout-communication dont se montre digne la « bande de zigotos » qui l’entoure, le roi cherche d’autant plus « un conseiller en réel » que, pour être un terme à la mode, le « Réel » n’a jamais été aussi inaccessible : « le Réel, on dit ça, c’est le terme, quand on dit ça on a tout dit, à tout bout de champ, c’est-à-dire, une sensation de réel, la joie du C’est maintenant, c’est une légende, je suis en train de l’embrasser » (232).
Ainsi Un nid pour quoi faire est-il un roman critique, au sens où l’entend Sartre dans ce passage de Situations, IX : « L’homme vit entouré de ses images. La littérature lui donne l’image critique de lui-même » (Gallimard, 1972, p.31).

Goethe. Conforme à son illustre prédécesseur, Goethe – de son vrai nom, Goth – est à la fois réactionnaire et progressiste. Mais c’est surtout le personnage qui nous renvoie l’image la plus critique de l’ultralibéral : voulant « appliquer Darwin à nos sensations » (34), il est en quête de recrues « encyclopédiques, mais marketing » et d' »autodidactes arrivistes » (190)…

Moderne. Aujourd’hui, plus que jamais, il-faut-être- moderne ! Tel est le leitmotiv dont se fait l’écho ce roman critique. Mais en quoi notre société est-elle « moderne » ? Elle l’est par son obsession de la mondialisation, de la compétitivité, de l’hypersurveillance sécuritaire, de la « traçabilité impeccable »…de la psychomédicalisation : « Ah, j’ai une sensation de culpabilité avec un retour sur investissement sur la mère déviée par la projection du roman familial, implique mal au coeur + idées noires, c’est la molécule 567B12, ah c’est ça ? » (211)…Par son anti-intellectualisme, son goût du bouddhisme, du sensationalisme, ou encore du métissage – un métissage que le surnommé « Raspoutine » pousse jusqu’à l’absurde en proposant « une nouvelle race post-mélange, pure par croisements », le rêve fou d’un « travailleur transgénique », et en développant métaphoriquement son délire : « il faut passer les représentations sociales au robot, vroum, faut remélanger nos idées à celle du prolétariat, planter nos idées dans le champ du voisin, mélanger nos habitus, le sang bleu et l’OS, et voir ce que devient la nouvelle plante sociale » (17-18).
Notre monde est encore « moderne » du fait qu’il impose une ontologie somatique oscillant entre obésité et anorexie, annexe la poésie à la sphère communicationnelle (d’où l’apparition, dans ce microcosme fantomatique de la Cour, d' »un conseiller en poésie » appelé Bossuet !), et met la prose au pinacle parce que « Ã§a nous remet dans le monde » (188)…

14 décembre 2006

[chronique] Peep-show, de Christian Prigent

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18 octobre 2005

[chronique] Tokyo de Eric Sadin

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , , — Philippe Boisnard @ 16:05

La société japonaise est l’un des laboratoires les plus développé de la mutation sociale liée aux technologies. Laboratoire grandeur nature, où après l’intégration du télévisuel via les publicités, le jeu et l’information en temps réel et taille surréelle, c’est depuis quelques années la dimension numérique et les connections wire-less qui se sont répandues, de l’i-mode développé par DOCOMO qui a généré une toute nouvelle approche de l’espace et de la liaison à autrui, jusqu’aux dernières avancées qui concernent la construction d’un espace totalement cybernétique grâce aux u-tags (étiquette électronique), à savoir la construction intégrée à la géographie matérielle, d’une deuxième dimension entièrement numérique, dans laquelle on navigue avec son téléphone portable, son palm, sa balise GPS, que cela soit à travers internet ou des bulles privées, dédiées à des localisations et impacts spécifiques.
Mais cette transformation rencontre la mémoire indélébile de la catastrophe de Hiroshima, mémoire obsédante non seulement dans la culture conventionnelle mais aussi dans les cultures émergentes, tels le manga ou bien encore le cinéma cyberpunk, et elle implique une transformation non seulement de cette mémoire mais aussi de ce sur quoi elle se focalisait. Tokyo, le dernier livre d’Eric Sadin, qui depuis quelques années observe le Japon, tente, à travers un ensemble de strates qui retranscrivent des dimensions de cette nouvelle réalité, de donner à voir cette mutation non seulement de l’espace et des comportements mais aussi peut-être des paradigmes qui déterminent la possibilité de comprendre une telle transformation.

Hiroshima, catastrophe atomique, a marqué le Japon, non seulement par la destruction qu’elle a entraîné, mais aussi par ses retombées dans le temps, à savoir les séquelles du nucléaire, la mutation organique des corps que l’anniversaire d’Hiroshima nous a rappelé : les hibakushas, discriminés, comme une trace que l’on voudrait effacer. C’est en ce sens que la littérature et le cinéma se sont attachés à penser la question de cette mutation. Tel Abe Kobo, dans son dernier livre, le Cahier kangourou (Gallimard, 1993), où un homme voit sur sa cheville pousser de l’alfalfa (kaiwaredaikon en japonais), sorte de salade. Dégénérescence incontrôlable, produisant non seulement, une mutation des rapports humains, mais aussi l’événement de la monstruosité du corps en tant que trace incicatrisable de ce qui a eu lieu. Depuis 20 ans, ce qui a pris le plus en charge cette obsession de la dégénérescence cancéreuse liée à la mutation du corps n’est autre que le cinéma et l’animation. De Akira de Oshii, où l’on voit Tetsuo, le personnage central, peu à peu se transfigurer en masse organique sans forme, à la série inoubliable de Tsukamoto : Tetsuo. Premier vrai film cyberpunk, où le corps se développe comme machine de guerre qui se métastase en composant biotechnologique, qui vient au final, du deuxième volet (body armor), pulvériser Tokyo, ne pouvant faire autre chose que de ravager, de décharger une violence incontrôlable. Le symptôme qui apparaît dans bon nombre de ces Å“uvres, plus que d’être celui de la viralité qui imprègne nombre d’auteurs occidentaux d’avant-garde, est celui du cancer, de la perturbation cellulaire et du déploiement des métastases. Toutefois, ces Å“uvres mettant en avant la mutation organique du corps, et donc ontologiquement la dimension matérielle, n’ont pensé la mutation qu’à partir de la monstruosité singulière, et d’autre part selon une logique matérielle de la prolifération : à savoir toute dégénérescence cellulaire est une perturbation du reste de la dimension matérielle, une catastrophe qui transforme l’espace, le détruit. Or, les dernières évolutions technologiques de la société japonaise, et simultanément de l’espace urbain, se posent en grande partie à l’extérieur du champ problématique posé par les Å“uvres liées à la dégénérescence cellulaire. En effet, les proliférations ne sont plus matérielles mais immatérielles, liées aux dimensions virtuelles déployées grâce aux numériques et aux réseaux. L’espace qui se multiplie n’est plus expérimentable matériellement d’abord, mais selon les implications numériques de réseaux, de signalétiques, qui n’apparaissent que par les médiations technologiques qui nous permettent de nous y relier. Eric Sadin s’est intéressé à ce tournant depuis la fin des années 90, notamment à travers ses recherches théoriques publiées dans Ec/art_S, mais aussi dans son livre 72(Les impresions nouvelles, 2002). Ce dernier livre décrit dans sa structure et ses expériences linguistiques ce qui se produit à l’angle de la 7ème avenue et de la 49ème rue à New-York. Suivant un fil narratif du point de vue logique, Sadin invitait à traverser une juxtaposition de strates de sens, déterminées par des logiques de captation intermêlées (signalétique urbaine, webcam, …). Dans Tokyo, Sadin, à travers une suite de strates descriptives, qui vont du bloc texte à la réappropriation du haiku (1), à travers une métamorphose de la dimension naturelle d’appartenance de l’homme, met en évidence comment s’est déplacé le lieu ontologique de l’existence humaine. Celle-ci, en totale rupture avec les ontologies traditionnelles, notamment avec l’une des dernières de ce siècle, celle de Heidegger et de son rapport à la Terre, pose que l’homme en son événement technologique, ne serait plus en rapport avec le champ ontique traditionnel, mais que son existence se déterminerait de plus en plus au croisement du matériel et de l’immatériel, voire même dans la seule dimension immatérielle permise par l’ère numérique. Dans Tokyo, peu à peu, le réel est absorbé par la dimension des écrans, le réel est en surimpression sur la dimension de l’écran qui devient la dimension originaire de la perception :
« Derrière la vitre du guichet
On surprend soir et matin
Les passagers se mouvoir sur
Fond de caisson lumineux
Publicitaire ou sans cesse
Le recomposer par les tracés
Des corps en mouvement » (p.71)
La réalité géographique dans laquelle s’inscrit l’homme n’est plus alors privilégiée, mais c’est cette seconde réalité, virtuelle, qui devient première, espace sans épaisseur où l’on s’oriente, où l’on crée son existence, où l’on projette ses aspirations, où « on voix de synthèse du navigateur GPS vous souhaite la bienvenue », où « on voix de synthèse du navigateur GPS annonce l’entrée de l’autoroute à mille cinq cent mètres » (pp.40-41).
Car si comme l’expliquait Castoriadis, rien dans le monde humain ne se détermine sans être signification, signification inter-reliée à un magma de significations imaginaires sociales, alors il est évident que l’espace géographique de Tokyo, ne vaut plus que par son double qui efface toute saisie immédiate du premier espace, car « muni de ses lunettes écran nano-résolution on comprend mieux Tokyo » (p.31).
De même les relations à l’autre se font par le double, par sa duplication numérique, sa constitution en tant qu’avatars avec lequel on partage aussi bien sa banque de Pokemon numérique, que des repas permis seulement par ce type de liaison : « dans la salle de cours ou la cour de récré de mobile à mobile on s’envoie Pokémon Massko Sharpedo ou Johto » (p.111) « au téléphone on s’invite à dîner / On expédie aussitôt par fax le plan d’accès à la maison (…) On sonne on se réjouit de vous apercevoir sur l’écran témoin de la porte » (p.147). Alors que Kafka, dans l’une de ses Lettres à Milena insistait sur la tragédie de la disparition de l’aura du corps en faveur du fantôme de celui-ci par la communication à distance (2), Sadin montre que tout dans cette société s’est dématérialisé, a glissé du côté de cette dimension immatérielle du numérique.
Tokyo, s’il décrit cette réalité qui imprègne et digère la dimension première de l’expérience, c’est pour mieux souligner la mutation comportementale de l’homme à son environnement. Ce qu’on appelle un espace cybernétique, ce n’est pas d’abord un espace lié aux technologies, c’est un espace, au sens propre de kubernèsis, de guidage, où l’agent est dirigé par un certain nombre de routines, qui lui imposent tout à la fois son sens, sa direction, et son comportement, à savoir qui lui impose une vectorialité. L’espace Tokyo décrit par Sadin, est un espace cybernétique, où de part en part, la masse humaine est inscrite dans des parcours qui sont prédéterminés selon des exigences commerciales, de consommation. Car ce qui ressort pleinement de ce texte, c’est la prégnance des marques, des logos, la sur-exposition commerciale à laquelle l’espace géographique est déterminée. « Au réveil on pilote sa douche automatique Mitsubishi » (p.19) « au-delà e la vitre on remarque une enseigne Kentuky Fried Chiecken » (p.15) « on hésite devant la télé-achat sur l’écran de sa Sony » (p.31) « on flâne à Shinjuku on tombe sur l’égalisation du Cameroun sur un écran géant Hitachi » (p.55) « on sort du collège on court o’ Printy_Club » (p.69) …
Logosphère de la ville, très bien rendu par la stratégie d’écriture, devenue espace déambulatoire contrôlé et structuré autour de la consommation et de sa réalité numérique. En conséquence, le comportement des hommes va se définir par rapport à ce tissu saturé des significations qui constituent l’espace cybernétique. Au lieu de la succession des actions, les actions s’empiètent, sont simultanées, et ne se font plus selon des gestes déterminés et ne relevant que de types de contextes (3), mais se réduisent à un clicking incessant, clicking de la connexion. Forme de stéréotypie comportementale face à toute contextualisation de l’action. Ceci Sadin l’analysait parfaitement dans le numéro 2 d’éc/art_S : « la dissémination technologique impose de tout autres structures, que je nomme le clicking, qui correspond au passage du régime de la successivité à celui de la prolifération ininterrompue de pulsations événementielles qui font circuler des flux d’éclosions et d’entropies selon une quasi-simultanéité, qui ébranle d’un point de vue symbolique et comportemental, les pouvoirs historiques de l’identification, de la nomination, de la classification ».

Par cette exploration sémiotique et comportementale, nous pouvons concevoir une transformation du paradigme du cancer. Comme je l’ai indiqué au commencement de cet article, le cancer est traditionnellement pensé en tant que phénomène matériel organique, qui au niveau de la dimension sociale implique certaine production matérielle et diffusion qui se situe dans l’espace physique. Ce qui est troublant quand on considère Tokyo, ces longues listes de marques, de repères, dans lesquels « on » agit, « on » se déplace, « on » interagit, « on » achète, c’est que la prolifération n’est plus de l’ordre matérielle, mais elle se situe dans un espace immatériel, comme une seconde géographie qui viendrait hanter, par ses champs d’onde, la première. Ce qui apparaît physiquement n’est qu’une infime part de cette réalité, tout est là virtuellement présent dans des réseaux, tout est indiqué, répété, martelé, du point de vue numérique, par l’espace virtuel qui s’incarne grâce aux interfaces. Cette prolifération sociale, cellulaire, organique, ne peut être comprise que selon le paradigme d’une cancérisation virtuelle (4). Cette cancérisation ne produit aucune catastrophe géographique car elle ne peut saturer que virtuellement (conflit de réseaux) et non pas matériellement. Dès lors, face à cette prolifération des dispositifs virtuels, l’individu à tout instant est traversé par ces métastases, totalement happé dans ces réseaux. Le livre d’Eric Sadin traduit bien cette inquiétude, au sens où il est perceptible que derrière cette description se déroule une forme de drame, de non-rencontre, de rupture peut-être, qui est en relation étroite avec une forme de déshumanisation.
En effet, Tokyo, n’est pas seulement un portrait de la ville, mais il est aussi le lieu où l’individu est désincarné en tant que sujet singulier et englouti dans l’unité synthétique d’un « on » qui se duplique, se multiplie, sans qu’il y ait parfois la possibilité de discerner quelle est la source de la parole. Or, c’est bien ce sur quoi Sadin revient à la fin de son livre : cet indiscernement dans lequel cette société s’est enfoncée au point que les hommes ne soient plus distinguables, mais aussi que plus rien ne puisse être discerné véritablement : « on claque nos pas seuls ou plus ou moins comme un seul homme remarque-t-on la panne de l’horloge s’imagine-t-on seulement visible ai-je bien répondu aperçoit-on quelques foulards rouges ou jaunes » (p.171) De même, alors que traditionnellement, c’est la monstruosité sur laquelle il y a focalisation, monstruosité qui est source de destruction, Tokyo nous livre un corps tramé, imprégné de cette dimension virtuelle, corps non pas conçu selon le singulier, mais selon la masse. Ce « on » qui revient sans cesse, qui est tout à la fois selon les passages : particulier ou général. Variation de ce que recouvre le sujet, non pas selon une logique paradoxale, mais selon une intention axiale, car que cela soit l’un ou le multiple, tous sont pris dans l’émergence et la prolifération de cette dimension numérique de l’espace.

Tokyo, apparaît alors comme un livre inquiet, certes objectif de part en part, mais inquiet de cette transformation pour et de l’homme. S’il évite la critique alarmiste, que l’on peut voir par exemple chez Virilio, toutefois, il est indéniable que dans ce nouvel écrit, par rapport à ses textes théoriques précédents ou bien encore 72, il y a un recul qui s’est créé, un recul qui demande peut-être une vigilance. Car certes, Tokyo est un laboratoire en temps réel et taille réelle de l’urbanité à venir, toutefois, Sadin nous le rappelle, cette mutation de l’espace et de l’orientation de l’existence peut coïncider avec des effets de désubjectivation et de conditionnement accomplissant pleinement le nihilisme, tel qu’il a été thématisé en occident.

(1) Dans Tokyo, Eric Sadin se réapproprie la forme courte du haiku : 3 vers (5 / 7 / 5), à part qu’au lieu de donner à lire des images liées à la nature, comme cela s’est déterminé à partir du XVIIème siècle à la suite du renga avec entre autres Baho Matsuo, l’ensemble des images sont issues de l’univers technologique de la technopole Tokyo. Alors que le haiku était lié à une forme raisonnée de morale, ou de réflexion sur la destinée humaine, les haikus de Sadin ne sont que circonstanciels et descriptifs : « Halls daéroport / Pas ininterrompus on / Tarmac enneigé » (p.103).

(2) Lettres à Milena, Kafka, Imaginaire-Gallimard, pp.266-267.

(3) Cf. Les Gestes, Vilem Flusser, Hors-Commerce, 1999, où Vilem Flusser décrit le rapport entre gestualité et monde, selon deux hyppothèses : « Primo, l’être dans le monde (l’existence) se manifeste par des gestes, et secundo, on peut observer aujourd’hui des gestes jamais observés jusqu’ici » (p.185). Or, force est de constater que les gestes, par l’immersion dans des espaces-écrans, dans des sites, se réduisent de plus en plus au clicking. De même que le mouvement de corps-physique se réduit à l’immobilité face à l’écran, alors que l’avatar du corps pour sa part est en mouvement de plus en plus rapide (cf. les paradigmes descriptifs du web : autoroutes de l’information, tube, etc…). Dès lors, alors que pour Flusser l’observation des gestes implique « une série de mouvements significatifs, c’est-à-dire dont le but est déchiffrable pour ceux qui en connaissent le code » (pp.187-188), apparaît que par le clicking, la gestualité n’indique plus rien : que fait devant son écran (celui plasma de son laptop, celui de son téléphone i-mode ou u-mode) la personne ? Quelle est son activité ?

(4) Sur la critique du paradigme de la viralité du point de vue de la littérature contemporaine, on peut se reporter à mon article paru dans DOC(K)S numéro sur l’Action.

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