Libr-critique

3 octobre 2020

[Chronique] Clemente Padin, Horizons ouverts, par François Crosnier

Clemente Padín, Horizons ouverts & Autres poèmes. Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Florence Malfatto, relecture de l’auteur et de Violeta Tenté. Les Presses du réel / collection « Al Dante », printemps 2020, 96 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-062-9.

 le feu est libération
(Horizons ouverts, p. 58)

 

Clemente Padín, né en 1939 à Lascano (Uruguay) a reçu le Prix d’honneur Bernard Heidsieck en 2019 pour l’ensemble de son œuvre[1]. Les Presses du réel ont publié la même année son essai De la représentation à l’action (1976) et tout récemment cette première traduction française des poèmes de jeunesse, parus entre 1965 et 1967.

Comme l’écrit Laurent Cauwet dans sa postface, ce livre « permet de découvrir la préhistoire du chantier poétique de Clemente Padín, le socle à partir duquel le poète a remis en cause tous les formalismes poétiques, en a sapé les limites et contraintes, pour devenir l’un des acteurs les plus inventifs et critiques de la poésie-action, où la nécessité d’une continuelle réinvention du geste poétique est toujours sous-tendue par une critique sociale et un désir de révolution ».

Horizons ouverts (Los Horizontes Abiertos) est composé de sept poèmes initialement parus en 1966 dans la revue créée par Padín, Los Huevos del Plata et édités en recueil en 1967. Autres poèmes comporte huit pièces séparées publiées dans la même revue entre 1965 et 1967.

Los huevos del plata, n° 0, décembre 1965

Ce sont donc les textes d’un poète âgé d’environ 25 ans que nous lisons, plus de 50 ans après leur publication en Uruguay. Le lecteur français qui entre, sans préparation, dans cette œuvre ne peut qu’être frappé par le très haut niveau d’exigence qu’elle manifeste, ce qui n’est guère étonnant lorsque l’on apprend que les poètes réunis autour de la revue se référaient à rien moins qu’Antonin Artaud, Ezra Pound, Vicente Huidobro et Sade. Dans les textes ici traduits, les épigraphes permettent également de repérer les influences avouées : Góngora, Blake, Artaud, Dylan Thomas.

Si l’obsession pour le contenu politique de l’art n’a fait que croître dans le travail ultérieur de Padín, cette dimension est plutôt masquée dans ses textes de jeunesse. Certes, le premier poème du recueil se termine par le vers « l’unique espérance est la victoire » et le dernier par « hasta la victoria sempre ». Mais ce sont les seules marques d’un langage politique explicite. De même, le refus du discours à la première personne est total, à l’exception d’un poème (« Grenier 40 ») allusivement autobiographique.

Clemente Padín (au centre), vers 1968

La lecture d’Horizons ouverts donne le sentiment d’une poésie énigmatique, d’une extrême densité, déjà totalement maîtrisée, présentant sous forme de « tableaux » saturés d’images un monde livré à la brutalité des éléments, hanté par des acteurs hostiles (le lobizón – loup-garou de la mythologie guarani – revient à plusieurs reprises) et qui est une prison pour l’homme. Cet univers qui n’a pas besoin de celui-ci n’est cependant pas sans espoir, car « cette prison est illusoire ; nous sommes la prison » (p. 14). L’aliénation n’est pas irréversible et le dernier vers indique que la lutte est une solution. Le thème du feu purificateur est présent dans presque chaque poème, jusqu’à celui intitulé La découverte du feu qui appartient à la poésie visuelle puisqu’imprononçable : il s’agit de la découverte littérale du mot « Fuego » dont les lettres sont présentées dans le désordre avant de s’ordonner.

 

Les éléments

Alice en flammes, le plus long poème du recueil, débute comme une cosmogonie régie par le hasard qui donne naissance à la vie :

Rageusement

            renonçaient les paupières de l’univers

pour fendre la toile d’araignée

                        des éléments liés

            au joug d’obscurités.

 

(…)

À présent le hasard

                        enduit de ses mains hasardeuses

            les éléments ivres d’indifférence

(…)

La vie s’est brisée

                        en milliers de morceaux incroyables  

 

À partir de cette genèse se déploient des figures identifiées par leur origine (d’eau, d’air, de terre ou de feu), par leurs traces (tout ce qu’ils ont jeté dans la petite lagune), par leurs actes… tandis que leur statut ontologique demeure énigmatique. Seuls les éléments primitifs et les phénomènes de la nature ont droit à un nom.

Enfin, l’Histoire fait violemment irruption sous la forme de la conquête :

S’enauberginant de nuages

            Le ciel ferme les montagnes effilées

voilant la vue des conquistadors

                        tandis qu’ils longent

            la couche tabaqueuse des ossements ;

Le temps se télescope, des tableaux contemporains se juxtaposent à l’évocation des colons, avant que le poème ne revienne à l’évocation du commencement de l’humanité, dans une forme archaïsante dont l’ironie n’est pas absente :

Premièrement la flamme ét ait pure

et les hommes vivoiyaient en innocence

leur manger était le fruit des arbres

                        et ils buvoyaient de l’eau

                        ne portoyaient nulle vêture

                        ils s’esjoyoient

                        n’avoient point de demeures

                                   ni ne creyaient en dieu

                                   ni ne creyèrent en rien

 

Introduit dans cette partie, le thème du feu perdu et retrouvé débouche sur un finale quasi mallarméen, où les mots disséminés dans la page miment le brasier par lequel s’opère la libération :

feu                                                                                                       vent de flammes

                                               ignition

            conflagration

                                                           fureur des éléments

cleur à chair brulée

                                                                       cris des condamnés          

 

À la fin de chacune des sept parties du poème, comme un contrepoint au flux du récit principal, une anagramme différente formée sur la phrase « le feu est libération » introduit une description d’état qui fait intervenir des acteurs récurrents (le figuier, le lobizón, l’exilée, la petite lagune…) dont la combinatoire donne lieu à une série de transformations, que l’on peut considérer comme une forme de « rimes ». Suivons à titre d’exemple, puisqu’il est le plus exotique à nos yeux, les vicissitudes du lobizón en sept temps :

le lobizón revient/le lobizón repu /le lobizón, dans l’attente de la pleine lune, se penche pour ramasser le cadavre de la victime près de la petite lagune / le lobizón geint dans un sanglot de baves la voix des augures /le lobizón vomit le cadavre dans la citerne sèche /le lobizón se lèche le museau / le lobizón se tord entre les débris carbonisés

On espère avoir donné une idée de la complexité et de l’ambition d’un poème dont l’interprétation est loin d’aller de soi, à commencer par son titre : Alice en flammes. Si le thème du feu est central, cette Alice au prénom carrollien demeure mystérieuse. Serait-ce le double du lecteur, qui va d’étonnement en étonnement ?

 

La prison

La joie de vivre, au titre paradoxal, est placée sous l’invocation de William Blake : « Cinq fenêtres éclairent l’homme en sa caverne », mais ici chaque fenêtre ouvre sur des tableaux terrifiants, dont la sauvagerie est renforcée par des effets visuels à la Artaud :

la hurlerie crie son vakarme de bruits

les urlements grincent leur chahut de brames

le krissement hue son tumulte de chutes

les ululements meuglent leur kraks de bourdonnements

le koup de kouteau sonne son frakas de clakements

Cette évocation des enfers est encadrée par deux poèmes Libres comme le vent et Dix tableaux de domestication d’une vache. Le premier montre « le triste prisonnier » jouant à être libre dans « cette prison que nous dressons » ; le second est une métaphore de l’aliénation et de la dissociation de la conscience, introduites par une épigraphe d’Artaud. Rien de didactique dans ce long poème dont l’imaginaire repose notamment sur des représentations de paysages sud-américains :

 

Le soleil

            Accomplisseur d’horizons inarrêtables

casse des herbes en brumées de poussière

                        muant des sucs

                                   en bourbiers de cochons d’eau

conglutinant des lapideries de lézards

                                   dételeurs de queues

            irritant des vipères Bothorps mauvaises cavalières

meurtries du vert de poursuivre des cobayes soyeux

            dans l’assemblage serré des bambous

 

La libération

Dans les deux poèmes qui closent le recueil se fait jour l’espoir de sortir des ténèbres. Libere filos, entièrement construit sur une négation (« Non que… ») réaffirme néanmoins, en creux et en les unissant,

l’à venir des peuples

le futuraire de la poésie

C’est également à la fin de ce poème qu’apparaît le vers qui donne son titre au recueil :

parmi les aubes / préfigurant les horizons ouverts.

L’exilée est quant à lui animé d’un violent souffle purificateur, suscitant des vers parmi les plus beaux du livre :

Terre décharnée tu allumes

            avec le cul à l’air parmi les charniers

                                   les enchevêtrements de jungles

                                   les vivanteries d’hommes

                        pour qu’ils se couvrent d’espérance

                                               avec ta chair à nu

 

[1] Sur Padín, on peut lire en français : Elena Lespes Munoz, « Clemente Padín, la subversion du mot et de l’objet », Artelogie [Online], 6 | 2014,  URL : http://journals.openedition.org/artelogie/1286

L’article porte toutefois, essentiellement, sur la période postérieure à celle de la publication d’Horizons ouverts.

 

1 octobre 2020

[Chronique] Jérôme Game, Album photo, par Fabrice Thumerel

Jérôme GAME, Album photo, éditions de l’Attente, Bordeaux, paru le 25 septembre 2020, 144 pages, 13 €, ISBN : 978-2-36242-091-7.

« Il y a du visible qui ne fait pas image,
il y a des images qui sont toutes en mots »
(Jacques Rancière, Le Destin des images, 2003).

« Je suis une plaque photographique
constamment sensible »
(Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité, 1982).

Dans le micro-espace poétique expérimental, la tendance reste au prélèvement-détournement-montage critique, avec un usage de l’image comme cheval de Troie. Dans un monde-immondialisé dynamisé/dynamité par des flux de passagers et de migrants, d’images dont certaines font le tour du monde avec leurs légendes – épopée de l’ère hypermoderne ! –, Jérôme Game, quant à lui, préfère les « images qui sont toutes en mots » – pour reprendre la formule de Jacques Rancière –, interroger le visible par le biais de ses textes ico/ôniques, ces photopoèmes qui sont classés dans cinq rubriques (« _image_file », « Négatifs », « Catalogue », « Press-Book » et « Légendes »).

Est-ce à dire qu’il vise l’abstraction ? Pas du tout : « plaque photographique constamment sensible » (Pessoa), il dévore notre monde ; contemporain vital, il est tout entier de son temps, comme on dit – d’un temps où « plus de photographies sont prises toutes les deux minutes qu’à travers tout le XIXe siècle » (« InstaSnap », p. 139), où « plus de 30 000 images sont snapées chaque seconde » (« chaque minute, 1,6 million sont partagées sur Whatsapp »), où « Instagram compte plus de 1,3 milliard d’usagers » (« Plus de 50 milliards d’images y ont déjà été partagées »)… Recourant au lexique comme à la technique de la photographie et encore plus du cinéma (cadrage / surcadrage / hors cadre ; champ / contre-champ / profondeur de champ ; gros plan / plan américain / plan rapproché ; plongée / contre-plongée…), le poète nous donne à voir avec une distanciation objectiviste, dans des  textes aux formes géométriques (rectangles, carrés – noirs et blancs pour les « négatifs »), nos selfies, nos images pixellisées, nos pictogrammes, nos couleurs fluorescentes… Dans la première partie, le rythme effréné de notre image-world est rendu par une invitation, sur chaque page de gauche, à glisser par simple balayage d’une image à une autre (« SWIPE »). Les vignettes instantanées sont d’autant moins statiques qu’elles sont en outre dynamisées par ce qu’on pourrait appeler des raccords dans l’axe pour rester dans l’univers du cinéma, à savoir des raccourcis qui télescopent nos perceptions. En voici quelques exemples, avec des slashs pour souligner les télescopages : « Depuis le mur d’enceinte une fois pénétré l’atrium, on voit la foule des pratiquants / sont de profil par rangées, inclinés en avant yeux fermés, mains jointes sur toute la profondeur de champ » (p. 17) ; « On voit les muscles du livreur cul du camion ouvert / est torse nu, super-penché, la jambe d’appui, les bras près du corps en tirant le transpalette / est surchargé » (84) ; « On voit les façades de l’autre côté de l’avenue, les visages immenses et souriants saturent l’image avec en contrebas les passants / fourmillent à l’avant-plan […] » (106) ; « Elle lit son livre / est bien centrée, bien perchée sur son scooter / est à l’arrêt cheveux noirs, jambes en jean repliées, absorbée par-dessus son masque anti-pollution / est tout blanc » (107)… Au lieu d’être synthétisées pour constituer une vision cohérente, les sensations sont enregistrées au fur et à mesure par une intuition purement empirique : dans notre monde régi par la logique du ressenti, prime la conscience immédiate, un instantanéisme lié à un monde qui vit en accéléré. Le phrasé béhavioriste traduit avec brio au plan phénoménal notre nouveau rapport au monde, immanentiste. C’est en cela que Jérôme Game renouvelle l’épiphanie, un peu à la façon de Michèle Métail dans ses Portraits robots (Les Presses du réel / al dante, 2018), qui, cependant, vise l’archétypal à coups de syntagmes juxtaposés.

De cet Album photo se dégage le portrait robot de l’homoncule ultramoderne : un jean à smartphone… L’image d’un monde marchandisé dans lequel même une couleur est associée à une marque : « bleu Nestlé » (37)… De sorte que le photopoème actuel par excellence n’est peut-être qu’une litanie commerciale : « Coca-Cola. Coke zero. / Coca light. 7 Up. Fanta. / Sprite. Diet Sprite. Diet / Pepsi. Pepsi Max. Pepsi / Cola. Dr. Pepper. Mountain / Dew. Hawaiian Punch. / San Miguel. Heineken. / Asahi Super Dry. Kirin / Lager. Tsing Tao Beer. / Carlsberg. Budweiser. / Miller. Nesquik Choco Milk. / Snapple. Lipton Ice Tea » (p. 102).

30 septembre 2020

[Chronique] Fabienne Radi, Email diamant, par Jean-Paul Gavard-Perret

Fabienne Radi, Émail diamant, Art&fiction, Lausanne, coll. « SushLarry », en librairie ce vendredi 2 octobre 2020, 156 pages, 14 €, ISBN : 978-2-940570-94-2.

 

Fidèle à son genre d’élection Fabienne Radi poursuit l’écriture d’essais très particuliers et programmatifs à la fois spécifiques et spéculaires où celle qui écrit s’interroge sur ce qu’il faut écrire et d’ailleurs s’il faut vraiment écrire eu égard à son attrait pour les images qui deviennent pré-textes et péri-textes.

Ces livres sont des tentatives de détournements et un moyen d’être créatrice à part entière par des voies détournées. Se sentant quasiment « choisie » par des oeuvres, des images et certains cas d’espèce elle propose un champ particulier à la culture comme à l’aventure humaine.

En conséquence, lorsque qu’elle ressort avec une mâchoire paralysée – ce qui est tout de même assez fréquent – de chez son dentiste, puisque, « enfant, je n’ai pas eu droit au fluor dans le sel de table » dit-elle – l’auteure ne manque jamais, à peine la porte du cabinet refermée, de lire à plus ou moins haute voix les textes qui apparaissent alors dans son champ de vision : « OTICH ASCHENCHEUR, PHARMACHIE DE CHERVICHE ou encore DÉFENCHE DE CHTACHIONNER, en produisant un filet de bave par la même occasion ».

Fabienne Radi y trouve un certain plaisir, voire un plaisir certain qu’elle chérit en oubliant sa souffrance : « tout en me confortant dans l’idée que j’ai bien fait de ne pas essayer de me lancer dans la performance » ajoute-t-elle. Et ce en allusion à une de ceux et celles qu’elle évoque dans ce livre et à laquelle elle pense à chaque visite chez le dentiste : Hayley Newman dont elle a perdu la trace mais qui n’eut jamais peu d’aller au charbon.

Mais ne s’arrêtant pas en si bon chemin, et depuis les bords du Léman, elle convoque outre la performeuse anglaise et son dentiste vaudois, une nonne belge, l’Homme des glaces, Shelley Duvall, Peter Pan et Harry Dean Stanton, pour traiter d’une partie singulière du corps mieux qu’en dentiste pour les vivants ou si l’on est mort, pour les servir « aux inspecteurs de police et aux archéologues en indiquant l’âge approximatif du corps. » Adepte des détails quasi documentaires, la créatrice mêle le réel et l’imaginaire pour dénoncer les ombres de la petite histoire et les mythologies de notre époque de manière plus ironique que fractale. S’en suivent des réflexions multiples. Fabienne Radi s’interroge sur le sourire à la fois de la Joconde « sans que l’on sache comment étaient ses dents, ni même si elle en avait vraiment » et sur celui de Julia Roberts qui semble avoir dans la bouche plus de dents que le commun des mortels.

Chez elle, l’évolution des formes peut donc dépendre de la forme des dents et de leur couleur. Elle y découvre une racine métaphysique au monde. Il y aura donc désormais un blanc « Ã©mail diamant » dans l’univers des signes tel que Fabienne Radi le médiatise en des morceaux de bravoure faussement abracadabrants. Ils décrivent un grand bain de bouche individuel et collectif qui ne fait que prolonger ses préoccupations et ses obsessions antérieures.

23 septembre 2020

[Chronique] Roland Gori, Et si l’effondrement avait déjà eu lieu, par Jalil Bennani

Roland Gori, Et si l’effondrement avait déjà eu lieu. L’étrange défaite de nos croyances, Les liens qui libèrent, été 2020, 304 pages, 20 €, ISBN : 979-10-209-0864-3.

 

L’effondrement dont il s’agit dans cet ouvrage est celui de nos catégories de pensée et de notre rapport au temps, du lien entre passé, présent et futur. Le psychanalyste Roland Gori, auteur de nombreuses publications et interventions médiatiques, nous revient avec un ouvrage brulant d’actualité en cette période de pandémie de la Covid 19. Il nous montre avec une grande érudition, en s’appuyant sur de nombreux exemples historiques, que les crises résultent d’une rencontre entre un événement et des conditions sociales. Il dénonce avec force l’impréparation de nos sociétés face à un facteur environnemental.

Le drame du Liban, que j’ai appris pendant que je lisais ce livre, justifie pleinement sa thèse. Des milliers de tonnes d’explosifs déposés depuis six ans dans le port de Beyrouth en plein centre de la ville ! Un énorme choc traumatique avec son lot de stupeur, de sidération et d’effroi ! Le contexte particulier de ce pays, tantôt en guerre, tantôt en crise, voisinant avec des combats permanents… Tous les ingrédients de l’effondrement étaient là. L’auteur souligne de façon pertinente que « l’idée de catastrophe, la catégorie de l’effondrement, constituent le retour du refoulé qui se glisse dans le discours d’une civilisation de l’instant, l’irruption d’une temporalité que l’on veut méconnaître à la hauteur de l’oubli de la mort ». Les causes des catastrophes sont bien les inégalités sociales, l’atteinte à la dignité humaine, la dérégulation de la planète, la course à la rentabilité, les exigences toujours plus grandes de productivité et d’utilitarisme.

Parmi les questions qui m’ont fortement interpellé dans ce livre, je retiens celle relative à « l’homme machine ». Tout au long de ses recherches, Roland Gori a été fasciné par le texte de Tausk : « La genèse de la machine à influencer au cours de la schizophrénie ». La construction délirante est la véritable machine qui persécute le schizophrène et elle est isomorphe au corps, plus précisément au fantôme d’une totalité du corps à même de contenir et de donner un sens à ses cénesthopathies. J’avais dans les années quatre-vingt montré dans mon ouvrage Le corps suspect, à quel point l’ouvrier, dont le destin était brisé à la suite d’un accident du travail, s’exprimait comme si son corps était une machine. La subjectivité est cachée et profondément réprimée. Le patient en appelle à une solution technique. Ce corps sans plaisir interroge l’imaginaire du corps médical qui a montré bien des résistances aux notions freudiennes. Un corps auquel il n’a été demandé que d’être corps-machine a accepté ce contrat. En cela, il a rejoint la machine industrielle et la machine médicale. Une machine objectivante et normalisante. Je pense à l’ouvrage L’établi de Robert Linhart. Un livre bouleversant qui raconte ce que représente, pour un Français ou un immigré, d’être ouvrier dans une grande entreprise parisienne. Il montre de manière étincelante le rapport que les hommes entretiennent entre eux par l’intermédiaire des objets, ce que Marx appelait les rapports de production. Robert Linhart a vécu cette expérience en devenant ouvrier spécialisé dans l’usine Citroën de la Porte de Choisy à Paris, en 1968. Il a fait partie des centaines de militants intellectuels qui s’embauchaient dans les usines. Il raconte les rythmes, les méthodes de surveillance et de répression. L’auteur rapporte qu’il n’a jamais autant perçu le sens du mot « économie ». Économie de gestes, de paroles, de désirs. Il faut s’être frotté à cette réalité matérielle pour prendre conscience de sa dureté, des souffrances, des risques et de la mise à disposition du corps au profit de la machine. Roland Gori rappelle bien dans son ouvrage le « spectre » qui hante nos sociétés, la situation des plus pauvres, des plus vulnérables parmi lesquels figurent les migrants. Ils « viennent de notre futur pour hanter notre présent », écrit-il. Sa réflexion sur le temps s’avère ici essentielle : « Penser la catastrophe supposerait que nous puissions changer notre rapport au temps.  Nous sommes aujourd’hui dans un paradoxe : en même temps que l’on nous enjoint de penser à l’avenir, nous nous trouvons contraints par « l’actualisme technique » de la civilisation des machines ». Il dénonce « la religion positiviste » qui vient au service de l’industrie et dont nous sommes les héritiers : « C’est sur les ruines de cette révolution symbolique avec ses exigences de productivité, d’utilitarisme, de positivisme et d’efficacité louant la force et la raison instrumentale que se profilent les risques d’effondrement ».

Roland Gori relève très justement que le sujet de la psychanalyse, a « besoin des normes de son époque pour pouvoir se les réapproprier et les trahir ». Comme l’artiste, le psychanalyste est témoin et acteur de son époque. Je pense à Kader Attia, un artiste de son temps qui a reçu le Prix Marcel Duchamp en 2016. Ses recherches socioculturelles l’ont conduit à la notion de réparation, un concept qu’il a développé philosophiquement dans ses écrits et symboliquement dans son œuvre. Tout système vivant, social ou culturel peut être considéré comme un infini processus de réparation, étroitement lié aux pertes et aux blessures. L’art, comme la vie, est une réparation par les émotions qu’il produit et des juxtapositions des images, des représentations, des installations… Alors que dans les cultures occidentales modernes, la réparation vise à revenir à l’état original, dans les cultures extra-occidentales traditionnelles la réparation procède de l’inverse. Roland Gori écrit très justement : « La vie moderne est une invitation à effacer les traces ». Cacher, masquer la suture d’un objet réparé est une prétention à revenir à l’identique, ce qui est impossible ou pure illusion. Comme la nature, la psyché humaine est constamment l’objet de blessures et de réparations – avec différents concepts et différentes stratégies pour ces réparations, à la fois individuelles et institutionnelles.

Pour l’auteur de Et si l’effondrement avait déjà eu lieu, les notions de progrès liées à une « modernité européenne affirmant sa supériorité intellectuelle » mises en œuvre lors des conquêtes coloniales ne font plus recette dans bien des régions du monde. Il ajoute que si les Lumières ont un côté sombre comme le dénoncent les critiques postcoloniales, cette pensée est hétérogène et « se prête à une lecture qui fait entendre les failles, les tensions et les hésitations » (citation empruntée à Antoine Lilti).

Roland Gori articule avec brio les notions d’individuel et de collectif, en évitant toute confusion entre l’agent social et le sujet de la psychanalyse. Et la référence à Winnicott apporte un étayage essentiel à l’ouvrage : « Le traumatisme a bien eu lieu mais à un moment où, pour une raison ou pour une autre, le patient n’était pas en mesure de l’éprouver… à ce moment de son histoire, il n’avait pas la possibilité d’intégrer le traumatisme qui surgissait », la crainte de l’effondrement devenant alors une tentative de donner au traumatisme une existence psychique et sociale. L’apport de la psychanalyse fut d’apporter un autre éclairage et une autre issue pour sortir du traumatisme. Elle a donné un tournant aux travaux des psychiatres ayant travaillé, décrit, classifié les traumatismes, depuis Charcot, Oppenheim, Kraeplin, Pierre Marie… Avec Freud, un nouveau statut est donné à la notion de trauma : il est psychisé. Il donne un contenu psychologique à la notion de « trauma ». Le traumatique est déjà là, avant qu’un événement ne lui permette de se révéler. Roland Gori s’appuie beaucoup sur Winnicott pour poser cette hypothèse : les effondrements que nous craignons voir advenir dans le futur ou le présent ont déjà eu lieu. Ce qui s’est effondré c’est notre cadre mental, symbolique, psychique pour penser le monde, pour nous penser, ce qui justifie le sous-titre de l’ouvrage L’étrange défaite de nos croyances.

Et si l’effondrement avait déjà eu lieu est un ouvrage fort, psychanalytique, philosophique, sociologique, politique. L’auteur, qui est aussi l’initiateur de l’Appel des appels, un collectif national « pour résister à la destruction volontaire de tout ce qui tisse le lien social »,  nous invite à une réflexion riche et incontournable pour inventer de nouvelles catégories de pensée, repenser notre rapport au temps, le lien entre passé, présent et futur, nos oublis, nos croyances.

11 septembre 2020

[Chronique] Antoine Hummel, Est-ce qu’il se passe quelque chose ?, par Ahmed Slama

Antoine Hummel, Est-ce qu’il se passe quelque chose ?, Éric Pesty Éditeur, collection « 8 clos », juillet 2020, 112 pages, 10 €, ISBN : 978-2-9573340-0-1.

Au cours du confinement avaient essaimé, un peu partout, sur les réseaux dits sociaux, des publications ironiques – voire sarcastiques – d’écrivain·es, poètes ou éditrices s’inquiétant d’une vague à venir de manuscrits et de livres traitant dudit confinement. Ça se comprenait, il y avait alors pléthore de journaux de confinement, multisupports : vidéo, blogs ou presse – pour cette dernière catégorie, mention spéciale aux textes de Leïla Slimani et Marie Darrieussecq qui, chacune à sa manière, ont fait preuve d’un égotisme à toute épreuve ; mention honorable à l’infect Sylvain Tesson pour sa saillie à l’encontre des gilets jaunes. Le confinement achevé, errant du côté de Marseille, voici pour la première fois je crois, un ouvrage – recueil de poésie – traitant de ce qui s’est passé, fait partie d’un certain passé, d’un avenir peut-être, incertain.

Des usages de « (se) passer »

Confinement et poésie. Écrire dans et par le confinement au sujet du confinement, notamment. On l’aura compris, nous avons affaire ici à un exercice périlleux, publié si tôt ou sitôt après la fin du confinement ; ce livre, Est-ce qu’il se passe quelque chose ?

Pour cela, Antoine Hummel recourt à une composition particulière, emboîtement de plusieurs lignes qui se passent (se déroulent) au fil du recueil, de page en page, ça alterne : entre ce flux qui pense ce qui se passe (ou ne se passe pas), l’histoire d’un employé d’EHPAD à qui une pensionnaire, atteinte d’Alzheimer, pose chaque jour, à la même heure, la même question : « Est-ce qu’il se passe quelque chose ? » Le confinement moelleux et petit-bourgeois du narrateur et ses soucis de santé, de posture. Il va consulter un ostéopathe aux opinions validistes [discrimination envers les personnes considérées comme invalides] et fascisantes – les deux allant de pair.

L’alternance de ces flux ponctuée par ce ressac persistant : Est-ce qu’il se passe quelque chose ?

Tout est contenu dans ce verbe, « passer », sa polysémie, ses usages multiples, temporels – le temps qui passe –, la succession – passer de l’un à l’autre – puis la forme pronominale qu’on retrouve donc dans ce titre : non pas dans le sens de « se passer de » – ne pas utiliser – mais en indiquant le moment présent : « il se passe quelque chose » : c’est maintenant, tout de suite, que ça se déroule, quelque chose se déroule et engloutit le temps. Ainsi affleure, de page en page, la question centrale :

 « Est-ce qu’on peut décrire ce qui se passe depuis ce qui se passe – comme voir la lumière dans la lumière ? Et, de là, est-ce qu’on peut en venir à penser que ce qui se passe a un sens, veut dire quelque chose qu’il faudrait comprendre parce que ce qui se passe est le signe que quelque chose produit ou que quelque chose arrive et dit ce que je suis en montrant où j’en suis dans ce qui se passe ? Est-ce que ce qui se passe laisse des traînées, des références pour la pensée, des cailloux pour le retour (à la normal, chez soi, à soi) – comme la lenteur des nuages à se déliter, à se dissiper, à se recomposer, laisse des traces à penser sur la célérité des sphères ?

« Faites ce qu’il y a à faire et tout se passera rien. »

Dans et par ce qu’il se passe

Loin d’être simplement un relevé du déroulement (passage) des événements, de tout ce qui, loin d’être advenu par le coronavirus et le covid 19, n’a été qu’intensifié. Cette chose qui s’est passée, se passe encore, est variable et multiple, c’est avant tout d’un rapport qu’il s’agit, avec nous, avec chaque groupe social, ça résonne avec ce que nous avons dit (écrit) des usages du verbe (se) passer :

« On l’appelle « guerre » quand elle sévit. « Vacances » quand elle s’oublie. « Atmosphère » quand elle s’installe et détermine un orbe, un ordre. « Vie » quand elle dure et fait cesser des vies. « Romance » quand elle dépayse. « Crise » quand elle divise. « Ambiance » quand elle diffuse et plombe et détermine un milieu, un bain. « Ã‰tat » quand elle gère. « Souci » quand elle sollicite. Tous ces noms ne lui reviennent pas à cause d’une pluralité dans son essence mais seulement à cause de la multiplicité de ses effets et de son activité même. »

Le traitement réservé à celles et ceux qui n’ont d’autre choix que de s’employer et travailler pour subsister : « La guerre est déclarée, tout travail devient dévouement, prolongement de la vocation professionnelle dans la vocation nationale. »

Nationalisme et « Darwinisme social »

Cet élan nationaliste qui a affleuré, partout et tout le temps, renforcement de la conception nationaliste du travail, on travaille pour son pays, la croissance qui fait la fortune des mêmes. On se crève pour son pays comme on crève à la guerre. Pas nouveau tout ça, ancien, très ancien, le travail comme concept a aussi son histoire ; pandémie et autres crises venant simplement mettre un coup de projecteur sur cet impensé du travail, de l’emploi – même face d’une même pièce quoi qu’en disent les amateurs de distinctions fades.

En filigrane, tout doucement et patiemment, le lien se trace, sibyllin, cet ostéopathe qui nous vante et nous vend sa vision décliniste de l’être humain, être fait pour chasser et cueillir et qui, depuis, mène une vie désadaptée.

« Que l’anthropopathe se soit fait ostéo – comme un nazi vendeur de piscines – ou que sa pratique de l’ostéopathie lui ait progressivement rendu dégoûtantes les postures de son temps, la réalisation de son programme – positivement (redresser l’espèce en butant les inviables) ou négativement (sauver la race en laissant crouler ceux ne savent plus se tenir) – »

Comment ne pas penser dès lors au renforcement de ce qu’on appelle le « darwinisme social » (expression erronée car il résulte d’une mauvaise interprétation des travaux de Charles Darwin) ; conception du monde social consubstantielle au capitalisme. Que le virus circule ! la sélection reconnaîtra les siens. Le capitalisme s’est toujours construit sur cette donnée ; cette notion de l’exploitable, si tel n’est pas le cas, qu’on crève ! Mais cette question du « darwinisme social » s’est en quelque sorte posée dans ce qui s’est passé et se passe encore avec moins d’atours, plus directe en somme. Avec les sorties d’André Comte-Sponville ou les questions, encore posées, d’une soi-disant immunité collective. Ensemble de questions réflexions qui trouvent pour figure allégorique cet anthropopathe ostéo.

Il y aurait encore tant à dire au sujet de ce recueil singulier, regretter peut-être la comparaison avec les Grandes Pandémies passées, quelques facilités parfois quand Antoine Hummel glisse des références qu’on qualifiera rapidement de politiciennes. Quelques détails auxquels il ne faudrait pas prêter plus d’attention tant le recueil réussit à enjamber ce qui semblait être, au départ, une gageure des plus hasardeuses.

8 septembre 2020

[Chronique] Christophe Stolowicki, Tâtons rompus

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Les caractères acquis ne se transmettent pas est l’imbécile gageure théorique, contre toute évidence, que je devais affronter en sortant de mes études, dans les années soixante-dix. L’éthologie, qui s’était développée sous l’impulsion de Konrad Lorenz, était encore raciste. La génétique n’avait pas encore mouillé son vin, fractionné ses gènes. J’ai abandonné la partie, ayant mieux à vivre.

D’ordinaire l’inné et l’acquis font bon ménage, cela acquis par l’animal bien avant que l’homme n’ait germé. Mais dans le cas d’une naissance adultérine à l’encontre des mÅ“urs, ou pis d’un enfant né d’un viol – les distinguer n’est pas moins impossible, tant ils abondent à se contrecarrer.

Autodidacte comme tout artiste authentique, je me suis formé moi-même, dit Héraclite, et se garde de former quiconque. Après lui tous les philosophes enseignent, y compris Nietzsche − plusieurs crans ont lâché.

« Lord Caversham, smiling at the pertness » (celle de Mabel Chiltern, dans An Ideal Husband d’Oscar Wilde). J’ai toujours traduit sans vérifier : « souriant à l’impertinence », et je n’avais pas tort, encore que le Harrap’s parle surtout de mutinerie, pert mutin côtoyant pertinent sans soulever d’obstacle ni de rapprochement – bref une symbiose allitérée de sens en le francophile écrivain aboutissant à cette délicieuse impertinence – laquelle ? lisez donc le théâtre d’Oscar Wilde, c’est ce qu’il a fait de meilleur.

À la fable rabbinique (L’an prochain à Jérusalem) qui s’est incroyablement avérée comme le berceau du sionisme et de la (re)naissance d’Israël – a succédé la fable freudienne dotant l’humain d’une hypersexualité théorique. Derrière ces théories, qui gardent quelque chose de la procession et ne sont pas des fêtes de la pensée, il faut entendre la rumeur sourde d’une asexualité (se marier tard, limiter les contacts à la seule reproduction) sur des siècles.

Le latin, expulsé de la langue administrative par François 1er (ordonnance de Villers-Cotterêts, 1539), continue longtemps de servir et de sévir : dans les prêches catholiques traditionnels, c’est-à-dire antisémites, jusqu’à nos jours ; mais surtout comme langue des « Â philosophes « Â : Descartes, Spinoza, Leibnitz, jusqu’à ce que l’allemand de Kant et de Hegel prenne le relais. Il serait fastidieux d’entreprendre l’étude linguistique des théoriciens de la connaissance (qui rarement, suivant l’étymologie de « philosophe » pratiquent la sagesse, sinon la folie) pour le moucheron enivré à la pissotière de l’auberge.

Le ou la poète n’est plus précoce, si surdouée soit-elle. Souvent la quarantaine suscite les premiers émois aboutis.

Le temps n’est pas loin où sévissaient des porte-parole, modèle Paul Bourget, fins connaisseurs de l’âme féminine, qui tiraient du je leur épingle, leur canne, leur jonc d’or.

Don Juan finit par faire une fin, Maupassant n’a pas vécu assez vieux pour savoir cela. L’homme éléphant de mer, grand maître de harem, aux épouses et concubines de plusieurs catégories, est une voie de garage, non le chemin de crêtes qui fait le sapiens sapiens.

L’enfance a perdu une bataille, elle n’a pas perdu la guerre. Français, encore un effort si vous voulez être Armoricains.

Le français classique simplifiait l’expression par la langue. Le franglais d’internet la simplifie par l’image, clin d’Å“il à deuil d’une culture.

Tâtonnements, trébuchements de Monk, poussière de prolégomènes, d’une politesse exquise que le jazz rock a piétinée.

Bribe après bribe se détachent mieux que ne tombe goutte sur goutte de la trompette d’or de Miles Davis (Concerto de Aranjuez, 1959), qui dans le cornet m’instille son alliance de métaux rares dont le corps naît d’une jeunesse acquise.

J’aime, pour rendre le rêve, la naïveté du Douanier Rousseau, le trompe-l’Å“il de Dali. Moins l’onirisme échevelé qui sévit, du 19e au vingt-et-unième siècle. Mais le seul peintre qui ait vraiment dit le rêve est Balthus (La Rue, 1933, La Montagne, 1937, Le Passage du Commerce-Saint-André, 1952-1954), par son art de la décontextualisation. En un même tableau plusieurs scènes s’ignorent, reliées par un fil invisible, espacées par un temps inconnu.

D’une moule mal fermée du Jardin des délices dépasse une jambe de l’entre-deux sexes, nue si peu nue.

Très nus ceux de Balthus, de la roseur aux joues du plaisir vierge aux quelques tableaux de membres déjetés. Ce qui domine sont les méplats de bras et jambes, chair jeune lue au plus charnel. En bascule au surréalisme, son œuvre équivaut (en l’excédant de loin) au parti pris des choses de Ponge. Paysages, natures mortes, centrage sur le sujet délaissant obsolète toute perspective. Comme Matisse, il se dispense de commentaires de poète sur sa peinture. La transgression se suffit.

Rêve : comment peut-on nommer rêve ce qui chaque fois s’annonce et s’énonce comme plus réel que le réel, surréel indiscutablement même s’il se dérobe – non comme un voile d’illusions mais comme le sol sous nos pieds.

2 septembre 2020

[Chronique] Arno, Bertina, L’Âge de la première passe, par Jean-Paul Gavard-Perret

Arno Bertina, L’Âge de la première passe, éditions Verticales, printemps 2020, 260 pages, 20.00 euros, ISBN : 978-2-07-285160-5.

 

Quittant la fiction pour ce voyage auprès de vraies jeunes filles de joie du Congo, l’écriture reste tout de même pour Arno Bertina un moyen de détruire certains clichés. La misère est là telle quelle mais l’auteur tente de créer son livre comme un lieu pour elle  où elles seront respectés.

Bertina ne les rabaisse pas, ne tombe ni dans le pittoresque ni dans la violence. Il diversifie les points de vue sans chercher à bricoler des personnages. Existe là une forme hybride. En une telle hétérogénéïté en fragments la mémoire rémontée est fascinante.

Là où les mâles détricotent le coeur et le corps des femmes, et l’auteur souverain se rapproche de ces dernières pour faire corps avec un monde violent et dramatique, mais où existe parfois l’attente d’une forme de joie. Le tout sans morale dominante.

Nous sommes dans une vision de la prostitution qui montre l’esclavage et les réseaux qu’il faut combattre, mais aussi ce qui échappe là où l’auteur tente d’accorder une place ouverte à de telles femmes abandonnées et traumatisées quelques années plutôt où elles furent déclarer sorcières pour qu’on n’ait plus à s’en occuper.

Par l’introspection et la mémorialisation Bertina via la voix d’un narrateur propose un voyage au pays des jeunes femmes « habitées ». Elles souffrent de la violence économiques et des hommes, et l’usage du monde prend ici des visions qui refusent l’universalisme des valeurs. Le voyage au Congo évite ici tout pittoresque pour certes souligner la douleur, la victimisation mais pas seulement. Et c’est là où le livre devient un gage de « sur-vivance ».

28 août 2020

[Chronique] Juliette Mézenc, Journal du brise-lames, par Ahmed Slama

Juliette MÉZENC, Journal du brise-lames, éditions Publie.net, printemps 2020, 160 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37177-584-8 ; version numérique, avec jeu vidéo.

 

« On dirait que le brise-lames de Sète tient son journal » : pas qu’une impression, il se déploie tout au long de la centaine de pages qui le composent, c’est dense et ça danse. On ouvre et l’on retrouve quelques illustrations du jeu-vidéo accompagnant la parution du livre ; un tétrapode placé ici, le plan du brise-lames là. Façon de nous immerger dans cette œuvre particulière qui allie littérature et jeu-vidéo ; oui, le journal du brise-lames est disponible en version vidéoludique, développée par Stéphane Gantelet. Mais d’abord cette question, certes un peu bête, c’est quoi un tétrapode, un brise-lames ?

Devenir brise-lames

L’écriture de Juliette Mézenc vaut plus que n’importe quelle définition, être brise-lames ; ressentir ce qu’est le brise-lame ; de l’intérieur du brise-lame. Expérience singulière que seule la littérature et l’écriture peuvent porter. À sa manière et en son temps – chaque temps ayant ses manières – Claude Simon avait opéré des tentatives de restitutions, avec deux de ses premiers romans du côté des éditions de Minuit, à tel que point que le premier qui y parut devait porter le titre : Tentative de restitution d’un retable baroque[1] ; ce Journal pourrait être alors tentative de restitution de la manière d’être un brise-lame.

« L’air de rien, je respire. Le vent circule dans mes tuyaux. Sans ces voies d’air je le sais, je ne résisterais pas à la pression de la mer. Chaque vague propulse l’air du large dans les boyaux qui me trouent de part en part, à intervalles réguliers, et c’est de cette façon simple et très involontaire que l’air et l’eau font de moi leur instrument. (…) Par gros temps, le vent et l’eau se disputent mes vides. C’est violent. Et beaucoup moins inquiétant. »

Pas une question ici de compréhension ou d’utilité du brise-lames, on est brise-lames, et pas n’importe lequel celui de Sète, par quelques flashs successifs, on traverse son histoire à lui, à ce brise-lames qui déjà, comme les enfants qui existent avant même leur naissance dans et par le prénom qu’on leur destine, le brise-lames il nous confie :

« À mes débuts, 1673, j’étais hébergé dans le cerveau de l’ingénieux La Feuille. Mais de la conception à la réalisation, il y a des pas de fourmis et de géants, de travers en arrière, je vais pas tout vous refaire (…) : le 21 mai 1821, première pierre, façon de parler, au début on n’a rien vu. À la sortie de l’eau : un mur en arc de cercle assorti de deux musoirs circulaires (…). Élégance, efficacité. »

Membres et parties extensives

Deux adjectifs aisément transposables au Journal du brise-lames, tant on glisse sur cette personnification filée. Jour après jour, chaque fragment du journal étant daté, et parcelle par parcelle on est brise-lames dans et par l’écriture de Juliette Mézenc. On scrute ses membres à lui, le moindre de ses recoins, lui dont « la structure se renouvelle constamment ». On y adjoint ces blocs de béton qui le prolongent, parties extensives de l’être brise-lames afin qu’il résiste mieux aux remous des vagues, et s’installe alors cette poétique des blocs de béton– appelés tétrapodes ou accropodes – où tout est saisi, et leur entremêlement avec les éléments, et les stigmates qu’ils subissent.

« Si le tétrapode est doux c’est pour mieux rouler [la vague] et la renvoyer au large, sans même trembler. Et que dire de l’accropode (…) plus dense encore, plus résistant (…). Eux aussi pourtant seront rattrapés par la mer et les gens, tout comme les blocs, c’est forcé, à moins que les gens disparaissent bien avant les accropodes, c’est probable. »

 

Le vivant autour et dedans

Pas disparus les gens, enfin pas encore. Ils sont là et parcourent le brise-lames, portent leurs histoires à elles, à eux. Mosaïque d’histoires qui s’agence autour de celle du brise-lames de Sète, histoires que condense d’abord cette anaphore de six pages. Chaque paragraphe commence par ce « Il y a : » et qui nous plonge instantanément dans un fragment d’histoire. Un tableau subreptice et quotidien du brise-lames.

On les suit ces gens, habitant·es de Sète ou d’ailleurs, leur existence et leur vie qui ne font qu’un avec celle du brise-lames, le port de Sète ou la plage. Ça va de « Mathilde [qui] se nourrit de sel et de rats » à Mamadou, Kindezi, Abbas ou encore Shatterjee. De celles qui squattent un temps le brise-lames et ses abords, ceux qui y viennent l’été ou le printemps à celles échouent à côté ; immigré·es et émmigré·es. Et qui n’est pas sans nous rappeler par certains aspects La Double Absence du regretté Abdelmalek Sayad.

« C’est pour te dire que l’immigré c’est la honte, c’est la honte deux fois : la honte d’être ici parce qu’il y a toujours quelqu’un pour te dire et te faire dire – te faire dire à toi-même, c’est ainsi que je l’ai ressenti toute ma vie – pourquoi, pour quelles raisons tu es là, tu n’as pas à être là, tu es de trop ici. (…) La deuxième honte, c’est là-bas, c’est d’être parti de là-bas, c’est d’avoir émigré. Émigrer reste toujours une faute. »

Position paradoxale de l’immigré·e, émigré·e, ici et ailleurs, là et pas vraiment là, position instable et floue qui recoupe, par certains aspects, celle du brise-lames lui-même.

« Je suis un être hybride à la proue de la ville, issu du croisement entre l’homme, l’industrie lourde et les éléments naturels, eau, vent, sel, un peu la terre mais très peu et puis le feu… »

 

Un livre et un jeu-vidéo

Position du Journal du brise-lame l’œuvre : le livre et comme nous l’avons évoqué le jeu-vidéo. Œuvre hybride donc, à la proue de l’expérimentation, issu du croisement entre expérience vidéoludique et littérature.  Le jeu se présente comme un FPS littéraire [First Person Shooter, jeu de tir à la première personne], première personne qui recoupe celle que l’on (re)trouve dans les pages. Et dans les pixels du jeu, on parcourt ce brise-lames, il y a cette petite boule que l’on roule, et qui n’est pas sans rappeler Beautiful Katamari (Namco, 2007).

Ici quelques touches – que l’on peut configurer avant de lancer le jeu – servent à se déplacer, à parcourir le brise-lames. On (re)découvre le texte sous une forme spatialisée. À la dimension du temps, les dates dans le journal qui se succèdent, s’ajoute la dimension spatiale. On peut s’amuser à reprendre les lieux évoqués dans le journal. S’immerger dans la mer, aux abords du brise-lame par exemple, et on les voit les blocs de bétons, et on l’entend, le texte, la poétique des tétrapodes et accropodes. Et ainsi de suite pour l’ensemble des lieux dans et autour du brise-lames ; on peut se prendre au jeu de la navigation – ce fut mon cas – prendre le jeu, non pas comme un FPS, mais comme Point’n click (pointer et cliquer) et voir, éprouver, entendre ce qu’est être brise-lames, celui de Sète.

 

[1] Jérôme Lindon trouvant le titre peu approprié lui préférant le simple Le vent (1957).

25 août 2020

[Chronique] Jacques Demarcq, La Vie volatile, par François Huglo

Jacques Demarcq, La Vie volatile, éditions Nous, en librairie depuis le 20 août 2020, 400 pages, 30 €, ISBN : 978-2-370840-81-3

 

« Le poète est semblable au prince des nuées » ? Pas tout à fait, cher Charles. C’est le poème, ou la page, qui est un vol (« de gerfauts » éventuellement, « aux bords mystérieux du monde occidental » : aux confins du hiéroglyphe et de l’idéogramme). Voilà pourquoi Jacques Demarcq zoziote, et toute la poésie « visuelle » ou « spatiale » avec lui. La Vie volatile prolonge Les Zozios : ni retombée, ni chute, accomplissement plutôt, et perfectionnement —dix ans de travail ! — d’un tour du monde spatial et temporel. Vie des volatiles (plus de 250 rassemblés dans un index avium) et nos vies volatiles se croisent, se font signe entre écriture, photo et peinture.

Comme d’autres « Ni Dieu ni maître », Demarcq pourrait écrire : ni linéarité, ni filiation. Sauf des livres : « Qui lit descend au moins autant des auteurs qu’il a rencontrés que de son milieu (…). Je n’est pas tant un autre que plusieurs, une troupe de caméléons prenant les formes d’écritures les plus variées (…). Il faut être inculte, idiot, ou crétinisé par l’inculture de masse, pour penser qu’on écrit à partir de sa seule expérience. On peint mieux dans son atelier qu’à la campagne : Corot, Monet, etc. On change de monde dans sa bibliothèque : Montaigne… ». Demarcq écrit comme s’il peignait : il remonte de la linéarité de l’écriture à l’instantanéité du tableau, qui « se montre tout entier d’un coup, avant que l’esprit ne serpente dans le réseau de ses motifs, échos et tensions. Aucun poème, même bref, n’a cette instantanéité saisissante ». Même si les pages de la première et de l’avant-dernière partie du livre, « Aux Amériques » et « Du Sénégal », ressemblent à celles d’un journal, s’y insèrent des images et des poèmes où s’insèrent des images. Dans leur typographie même. Demarcq cite Barthes (Essais critiques) : « Toute secousse imposée par un auteur aux normes typographiques d’un ouvrage constitue un ébranlement essentiel […]. Attenter à la régularité matérielle de l’œuvre, c’est viser l’idée même de littérature ».

C’est « la nouveauté plastique des calligrammes » qui « a pu influencer Picasso », affirme d’abord Demarcq : « Apollinaire insuffle de l’air entre les mots et les lignes ». Il revient un peu plus loin sur cette idée, car « une ligne d’écriture n’aura jamais l’intensité d’une droite tracée à la main, la fluidité d’une courbe, la sensualité d’une arabesque —surtout de Picasso — Des caractères typographiques séparés la font graphiquement bégayer, leur lisibilité parasitant leur visualité ». Mais c’est visuellement que les calligrammes de « Suite Apollinaire » et de « L’envol moderne » rendent hommage au rousseau, au picapo, à l’arp, aux delaunay, aux monet, aux brancusi, au kandinsky, au malevitch, aux mondrian, aux klee, au miró, à l’ernst, au giacometti, au léger, au matisse, délestés de toute majuscule, comme si Demarcq les traitait de noms d’oiseaux, leur ouvrait les cages des musées, celles de l’espèce : « J’ai feint de parler oiseaux par refus de l’anthropomorphisme, cette auto-idolâtrie de l’espèce ». Il dénonce l’ « incroyable prétention d’imaginer que, s’il y avait des dieux, ils s’intéresseraient d’abord à l’humanité ». Jaime Joycé le mène à Andrade, « porte-voix d’une conscience déchristianisée », où « l’esprit refuse de se concevoir sans corps ». Le Brésil a « découvert le bonheur avant que les Portugais découvrent le Brésil ».

Demarcq réécrit des tableaux comme il réécrit (et peint) « Le Corbeau » de Poe et « Zone » d’Apollinaire. Changement de décor à vue et en couleurs, l’Hourloupe de Dubuffet devient « D’Ubu fait dure loupe ». Le tableau s’éveille poème, le poème tableau : Demarcq réécrit et repeint en même temps, comme un jazzman s’empare d’un standard. L’improvisation en jazz ressemble à l’instantanéité photographique, à celle de la notation : « le feuillage frémit, telle la peau d’une caisse claire sous les balais de Max Roach (…) j’aurai vécu ce frisson de lumière, ce jazz de printemps ». Loin du « cratylisme dénicheur de racines naturelles », il retient « l’idée qu’a Meens d’un signifiant non sémiologique ». Les vols découpés, insérés dans sa page, ne sont pas auspices. Son écriture intègre « de plus en plus d’images », ses photos « souvent détournées, voire recomposées, sont des clins d’œil faussement documentaires », l’emprunt à la nature devenant « un signifiant parmi d’autres ». Le réel est « du vivant inarticulé », et effronté : quand le poète sort son appareil, la bergeronnette « regarde droit l’objectif ». Mais il y a quelque chose du geste définitif du peintre, du jazzman, dans « M’attire l’œil et vite le téléobjectif le vol stationnaire d’un martin-pêcheur ».

Car c’est maintenant ou jamais, now or « never more ». La biosphère a déjà rétréci pour les survivants que met en scène l’ « oziatorio » final, « et si une révolatilution ». Dilution, évaporation du vivant, d’où le titre du livre. Les vœux pieux font FLOP (onusien entre autres) : « Forum Limité aux Options de Prières ». Les mêmes nous bercent de « promesses de sauver la planète qu’ils bousillent chaque jour davantage ». On invite l’Indien, l’Océanien, « pour le folklore, pas pour (les) entendre ». Le Grand corbeau en appelle à Hitchcock, à Edgar Poe, pour éborgner « leur morgue aux idéologues ». Le Canard chipeau crie « vive la grève des z’ailes ». Pour Macounaïma l’Indien, « la nature, envahie d’humaines fictions, a pu se laisser contaminer jusqu’à se mentir ». Car « les hommes sont d’un naturel pervers : contre nature ». Assumée, la précarité devient allègement, et entre les interlocuteurs volent ces répliques : « vivons (…) avant de nous volatiliser (…) dans nos airs, prenons du champ, et dansons légers ! ».

22 août 2020

[Chronique] Philippe Jaffeux, Pages, par Christophe Stolowicki

Philippe JAFFEUX, Pages, éditions Plaine page, coll. « Calepins », été 2020, 56 pages, 10 €, ISBN : 979-10-96646-30-2. [Deux extraits sur Libr-critique : « John Coltrane » ; « Ornette Coleman ».]

 

Une musique, un musicien, un groupe ou un instrument par page, de graphologie savante ou inspirée : si festival n’était pas gangrené par son mercantile emploi, tout ce que ce mot comporte de festif concentré s’appliquerait au présent ouvrage, auquel seuls les parfums manquent pour répondre au vœu baudelairien. En autant de musiques que l’année comporte de semaines, Jaffeux allie ici plus spectaculairement que jamais sa puissance de performance à une intériorité creusée au scalpel.

De Thelonious Monk « l’introspection musicale », la « pianistique percussive », l’ « exact contrepied » des accords attendus, les « notes écorchées », la « densité d’un défi asymétrique », les « mélodies elliptiques » d’ « autodidacte rigoureux » (excellente définition du poète) appellent un cadrage surligné de la page rompu par un accès minimal.

De Bach-Jaffeux, aux « répétitions radieuses [qui] soulignent les rebonds d’un thème pour consolider l’envol musical d’un écrit désarticulé », répond pleine page la « fugue inimitable » d’une pointe sèche de crayon.

Du Boléro de Ravel la montée lancinante est rendue de ligne en ligne, du corps puce au Gros-Canon, par le « crescendo » en format de leurs caractères.

De Gershwin « le fond paradoxal de jazz symphonique », la « vitalité puisée dans une trépidation urbaine », la « musique légère et populaire [qui] s’ajuste avec une œuvre savante et expérimentale » sont sobrement soulignées par le jeu du crayon, tout le long de la page, d’angles droits en aigus pour de virtuelles insertions.

De Miles Davis le « climat intériorisé », l’« expérience minimaliste du jazz », la « vibration inimitable » sont modulés en positif négatif par l’alternance de lettres blanches sur fond noir et leur inverse comme il a su allier, seul entre tous, le cool et le bop.

Le « chef-d’œuvre de clarté » de la 40ème Symphonie de Mozart, à « enchaînements réguliers de climats » et « exposée à une intensité mélancolique », se décline en lignes diagonales encadrées pour une contrapunctique composition.

Un quadrillage de kilt écossais soutient le son de la cornemuse, mi-« pastoral », mi-militaire. John Coltrane est moins bien servi.

La culture musicale de Jaffeux et son vaste éclectisme ne me permettent pas de le suivre en détail de Ska aux Doors, de la Surf Music aux Who, du Reggae à Little Richard, je les énumérerais en vain, mais de ce coiffe art, na, homme il me reste, prouvant sur fond écrit qu’un poète vaut tous les musicologues, la déambulation de page en page de géométries non euclidiennes, où sont évoqués ou figurent hoquets de politesse (celle de Monk) et déglutitions (celles railleuses de Sonny Rollins), pouce d’identité carcérale (Monk a fait de la prison pour usage de drogue, interdit des clubs où l’on jouait ses œuvres), diagonale du bel été, celui d’être et d’être été, convulsivement, rigoureusement, notre contemporain capital, minimal, expérimental, de clair métal à vif.

Plaine page : Jaffeux ne pouvait choisir pour ce livre éditeur plus indiqué, qui a reproduit en couverture les cinquante-deux pages (lesquelles ont été exposées à la galerie Les Frangines de Toulon, une par semaine, de février 2019 à février 2020), outre quelques-unes en supplément, versions non retenues (alternate takes).

9 août 2020

[Chronique] Fabrice Thumerel, L’univers réticulaire selon Bernard Stiegler

Tout juste quelques jours après la disparition tragique du philosophe atypique Bernard Stiegler (1952-2020), on peut mesurer aussi bien le vide laissé que l’héritage légué : dans la lignée du matérialisme dialectique comme de la phénoménologie ou encore de l’École de Francfort, de Simondon, de Foucault comme de Deleuze, il a apporté une rare pensée critique qui développe à la fois une vision tragique de notre temps et un utopisme combatif. Au passage, on notera que, tout héritage philosophique étant inévitablement incomplet, dans l’exacte mesure où toute pensée est limitée par les conditions de sa production, il appartient à chaque penseur, en situation, de formuler des problèmes pertinents et de reproblématiser des questions anciennes, comme par exemple celle, métaphysique par excellence, de l’infini : « Après la mort de Dieu, que reste-t-il d’une possibilité, pour la folie, d’être encore, dans la pensée, ce qui saura com-poser l’analyse et la synthèse infinitisant la fin comme sa différance ? La disruption est la dramatisation de cette question, qui soulève mille nouveaux problèmes organologiques et pharmacologiques. Parmi ces problèmes, il y a avant tout le statut de cet organe noétique qu’est la « machine universelle » de Turing comme rêve noétique de la noèse comme exosomatisation » (Dans la disruption, p. 430). Stiegler prend ici comme point de départ le point de vue de Derrida, selon lequel le fameux cogito cartésien est fondé sur une folie qui le dépasse, une infinité nommée Dieu. La science s’étant substituée à Dieu avant d’être annexée par la technè, le problème est le mirage produit par une société hyperindustrielle qui a perdu la raison pour avoir foi dans l’hyper rationalisation : la maîtrise de l’infini au moyen de la rationalité algorithmique est de facto impossible. La folie capitaliste est de prétendre réduire la noèse à la technèse, le pharmakon à l’automaton ; or, comment articuler l’extériorisation numérique de notre mémoire (« fonctions analytiques de l’entendement »), limitée et synthétique, et l’exercice même de notre pensée humaine, c’est-à-dire « la fonction synthétique de la raison », spontané et théoriquement illimité ?

Contre le ludisme et le crétinisme triomphants, le technicisme et le transhumanisme du XXIe siècle, qui constituent sans doute les dernières ruses de l’idéologie néo-libérale, l’auteur de La Société automatique pose que nous vivons la phase ultime de l’Anthropocène, celle qui conduit à la déshumanisation, moment d’autant plus tragique que la société numérique est ambivalente, se présentant comme un monde de progrès qui renforce la néguentropie, tout en favorisant l’entropie : l’ironie tragique fait que, au moment même où l’hommoderne croit s’être libéré de la matière et des principaux déterminismes qui pèsent sur lui ontologiquement, c’est sa propre perte qu’il occasionne ; nouvel Œdipe, il se condamne dans le même temps qu’il entend exercer sa liberté. En ce sens, l’homo automaticus est un homo absurdus. Mais l’intellectuel critique ne cède pas au fatalisme : il nous revient de réinventer le monde en fondant un nouveau mode de vie (« a european way of life »), de le réenchanter en sortant du capitalisme pulsionnel, en luttant contre son « devenir-barbare » et en opposant la « valeur esprit » au « populisme industriel ».

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Jadis chair à canon, l’individu s’est mué en ego-à-consommation et désormais en gogo-à–rétentions : dans notre société réticulaire qui voit le triomphe de la gouvernementalité algorithmique, ces traces individuelles que sont les données personnelles permettent aux dispositifs rétentionnels de calculer et de programmer les protentions (volitions) de tout à chacun. Tracé, pixellisé, modélisé, on n’existe plus qu’au travers du prisme des prothèses numériques qui le déchargent de son poids existentiel ; désormais prime la rétention tertiaire (automatisation) sur les primaire (perception) et secondaire (imagination), de sorte que, dépossédé de son existence propre puisqu’il ne produit ni ne vit rien de singulier, ne s’attache à aucun objet singulier, cet homoncule n’a pas plus d’être que son avatar virtuel, aliéné comme pouvait l’être le travailleur prolétarisé : si l’ouvrier a été dessaisi de son savoir-faire technique par la machine, lui c’est son savoir-vivre qu’il perd ; le premier ne conservait que sa force de travail, le second ne dispose plus que de son pouvoir d’achat. DésÅ“uvré, athymique, l’homo automaticus contemple de façon hypnotique le vide d’une société d’hypercontrôle nihiliste qui le plonge dans la misère symbolique. Le malaise dans notre civilisation hyperindustrielle, c’est la mainmise sur la production symbolique des industries de services, c’est-à-dire de ce que d’aucuns ont nommé le « capitalisme culturel » ou le « capitalisme cognitif » : la destruction des circuits de transindividuation et donc du processus d’individuation même vient parachever la désintégration du narcissisme primordial entreprise par une « déséconomie libidinale consumériste » qui a annihilé les mécanismes d’idéalisation et d’identification pour orienter la libido des consommateurs vers les objets consommés.

La disruption est précisément le processus d’extrême rationalisation qui, dépassant les puissances de la raison, mène au contrôle des corps et des esprits par des dispositifs rétentionnels et biotechnologiques, et par là même à l’irrationnel, à savoir à la folie et à la barbarie. C’est dire à quel point notre monde hyperindustriel ne fait plus société : aporétique, c’est-à-dire sans destination, il connaît bel et bien un destin tragique.

Reste cette question cruciale : peut-on être créatif dans l’univers numérique ? Laissons le dernier mot à Bernard Stiegler : « l’infrastructure numérique réticulée […] peut et doit être renversée en une infrastructure néguanthropique fondée sur une technologie digitale herméneutique mise au service de la désautomatisation, c’est-à-dire basée sur l’investissement collectif des gains de productivité issus de l’automatisation dans la culture des savoir-faire, savoir-vivre et savoir-concevoir en tant qu’ils sont par essence néguanthropiques et en cela producteurs d’une nouvelle valeur, seule capable d’instaurer l’ère porteuse d’une nouvelle solvabilité que nous appelons le Néguanthopocène » (La Société automatique, p. 34-35).

 

Bernard Stiegler en quelques livres :

La Technique et le Temps, 3 volumes, Galilée, 1994-2001 ; rééd., Fayard, 2018.

De la misère symbolique, 2 volumes, Galilée, 2004-2005 ; rééd. Flammarion, coll. « Champs essais », 2013.

États de choc. Bêtise et savoir au XXIe siècle, éditions Mille et une nuits, 2012.

La Société automatique, 1. L’Avenir du travail, Fayard, 2015.

Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ?, éditions Les Liens qui Libèrent, 2016.

– Avec le collectif Ars industrialis : Réenchanter le monde. La Valeur esprit contre le populisme industriel, Flammarion, 2006 ; rééd. coll. « Champs essais », 2008.

23 juillet 2020

[Chronique – News] Julien Blaine : fin de partie ?, par Fabrice Thumerel

Parmi les démonstr@ctions aisées, l’actualité de Blaine : tandis que l’on polémique sur la démolition/dégradation/désacralisation des statues-des-grands-hommes, souvenons-nous de son Appel à occuper les stèles libérées de leurs statues… C’était en 1978 : « Pour donner une leçon à ceux qui ont oublié les gloires anciennes pour créer des gloires nouvelles ; je réclame l’occupation des stèles et socles abandonnés. Présentez-vous sur le socle de votre choix, nu ou habillé et mettez-vous en valeur avec ou sans outils, vos instruments, vos jeux ou vos montures »… L’action plutôt que la commémoration, l’action plutôt que la célébration, l’action vivante et innovante plutôt que la consécration, voire la sacralisation embaumante et consternante…

Rien d’étonnant, donc, à ce que sa dernière exposition soit une action irréversible : se débarrasser de tout ce qui, pour lui, ne constituait que des objets transitoires, des tentatives artistiques/poétiques inachevées…

Et comme toujours, ces derniers temps, cette exposition fait l’objet de parutions, lesquelles proposent des explica©tions du Grand-Dépotoir final… La boucle est bouclée ? Sans doute pas, tant le poète subversif préfère la spirale au cercle. Fin de partie ?  Tout dépend de quelle partie il s’agit…

 

► Retrouvez Le Grand Dépotoir de Julien BLAINE à La Belle de Mai à Marseille jusqu’au dimanche 9 août. Soirée finale, samedi 8 août à 18H30.

Bon débarras / Fin d’un artiste. Après toute une carrière passée à contre-courant du marché de l’art, Julien Blaine, poète, performeur et l’un des créateurs de la poésie-action, a décidé de liquider sa vie d’artiste. Tout doit disparaître ! « Le public pourra venir choisir les œuvres qu’il désire emporter gratuitement. »

 » Évidemment ce serait plus pertinent, plus exemplaire, si j’étais Christofer Wool, Peter Doig,
Damien Hirst, Richard Prince, Anselm Kiefer, Adrian Ghenie, Marc Grotjhan, Rudolf Stingel, Zeng Fanzhi, Yoshitomo Nara, Jeff Koons, Ai Weiwei…

Si j’étais un artiste issu de l’impérialisme américain made in United State of America ou asiatique made in République Populaire de Chine !

Je ne suis que Blaine, Julien Blaine, et je ne suis pas dans le marché de l’art à part quelques rares collections italiennes, suisses, floridiennes et françaises que je puis compter sur les doigts de mes 2 pieds.

Le but de cette exposition Le Grand Dépotoir est donc le suivant : montrer tout ce qui me reste dans mes ateliers : absolument tout ! Les choses seront déposées dans les pièces et sur les cimaises de l’expo de-ci, de-là à l’emporte-pièce (le mot composé est doublement juste).
L’exposition durera un mois, durant ce mois le public pourra venir choisir les œuvres qu’il désire emporter gratuitement. Et à la fin, le mois étant écoulé, ce qui reste de l’expo composera un beau feu de joie à moins que tel musée les récupère dans ses réserves… !
Et je ne produirai plus que du texte dans des livres ou des revues.
Plus aucune toile, dessin, sculpture, installation, plus rien pour les collectionneurs, les galeries et les musées. Et pas loin de passer au stade octogénaire, je cesserai aussi de me produire en chair et en os et en public.  » /Julien Blaine/

Fin de partie ?

Julien Blaine, Le Grand Dépotoir, Les Presses du réel / Al dante, coll. « Les Irréconciliables », printemps 2020, 224 pages, 25 €, ISBN : 978-2-37896-143-5.

Julien Blaine, Introd@ction à la performance, Les Presses du réel, coll. « Al dante », printemps 2020, 84 pages, 9 €, ISBN : 978-2-37896-141-1.

« Hui, j’ai 3/4 de siècle (et des poussières)
et je suis 1/4 dans l’énergie & 3/4 sur la nostalgie.
Alors mes performances actuelles sont-elles énergiques ou nostalgiques ? »
(Introd@ction à la performance, p. 66).

Depuis Bye bye la perf (Al dante, 2006), le fondateur de DOC(k)S n’en finit plus de dire adieu à la performance… En un temps qui voit le triomphe du néo-libéralisme – où tout se recycle, y compris la performance –, il semble qu’avec ce Grand Dépotoir l’anartiste ait trouvé l’ « action conclusive » qui vise à « attaquer la pathologie de l’art contemporain » (Démosthène Agrafiotis, p. 72), le moyen d’ « en finir avec les Å“uvres d’art » grâce à « la performance absolue » (Giovanni Fontana). Nulle relique, juste un reliquat : « retour au résidu », pour Laurent Cauwet… Ce qui fait dire à Barbara Meazzi, qui du reste se réfère aux déchets d’arman, à la « Ballade des ordures » de Balestrini, ou encore à la formule de Jean Tardieu, la « glorification du Déchet » : « L’image du déchet, de l’excrément qui tombe et encombre, et qui prolifère dans l’espace, est saisissante dans l’Å“uvre de Blaine, de même qu’elle est provocatrice, et très dérangeante : que faire de ces tonnes de merdre qui couvrent la terre et les humains, si ce n’est que c’est le seul moyen de nous rappeler que la puanteur et la pourriture nous ont déjà ensevelis ? » (112)… D’où cet autoportrait en poète de merde : « Quand je contemple ma merde – au sens propre, si je puis dire ! – je me souviens de ces moments dans mon enfance où je chiais dans les collines… L’estron issu, achevé, je reculais à croupetons et je le contemplais et je l’améliorai en y plantant des cailloux et des petits bâtons. […] J’ai beaucoup créé depuis, je doute d’avoir fait mieux » (Introd@ction…, p. 78).

En même temps que son stock dans le Grand Dépotoir, Julien Blaine déballe son sac dans ce qu’il faut bien appeler son autobiodéclara©tion. Work in progress, Introd@ction à la performance a d’abord comme objectif de rappeler et d’enrichir sa vision de la performance : « la poésie / en chair & en os & à cor et à cri » (16)… « La performance (la perf) c’est l’expression de tout le corps : os, viande et sons. Un art absolument libre, soit, libéré sans aucune référence au théâtre, à la danse, à la musique, aux arts plastiques, au cabaret, au cinématographe… […] Une fois cette liberté acquise, alors la performance peut avoir des aspects musicaux, picturaux, sculpturaux, chorégraphiques, cinématographiques… » (59). « La performance devrait montrer notre force animale en dévoilant la spiritualité qui réside au fond de la bête, de l’anima’l » (71)… Sa poésie à outrance renvoie aussi bien à ses excès performatifs qu’à sa définition extensive de la poésie, qui englobe les pratiques les plus diverses (celles des rappeurs, slameurs, beat boxers, etc.)…

Bien qu’évitant toute statufication, la posture du performeur est celle d’un poète en voie de consécration, qui porte un jugement négatif sur l’état actuel du champ poétique dans lequel la performance s’est imposée – dénonçant la spectacularisation ambiante, le « déjà vu à 90% » (28) comme ses propres plagiaires – et défend sa position de « terroriste antimonothéiste et anticolonialiste » (41), tout en prenant soin de se placer sur le piédestal des créateurs/inventifs. Avec la distance, il pose un regard qui paraît assez lucide sur sa trajectoire : entré dans le champ à l’époque de la poésie engagée, il constate aujourd’hui que sont majoritaires ceux qui témoignent – surtout d’une bonne maîtrise des « lois du marché » (66)… Issu d’ « un monde populaire et impopulaire », il doit désormais affronter « un monde people et populiste » (72)… Conscient du problème que peut poser l’autoreprésentation (cf. p. 28), il précise plus loin : « je suis passé de la déclara©tion à l’interprétation orale & gestuelle de mes textes et de mes tableaux » (45).

Inévitablement, cette autobiodéclara©tion revêt parfois la forme d’une confession touchante : à 78 ans, Christian Poitevin confie son attitude paradoxale face à la volonté d’arrêter définitivement la performance ; tout aussi contradictoire, son bilan d’une vie heureuse/malheureuse… Il avoue encore son dégoût du vieillissement, son insatiable désir de célébrité… Sa vision devient parfois très amère : « voilà un 1/2 siècle que je fais Ça. C’était « pour-changer-le-monde » et le monde s’est modifié vers le pire au lieu d’évoluer vers le meilleur » (29)… Au point de faire écho à l’auteur de Fin de partie : « Je ne regrette qu’une chose, c’est d’être né » (70)…

Chapeau à l’anartiste !
Pour son penchant carnavalesque, qui lui fait préférer à la poésie-sacerdoce cette approche pragmatique : « Ã‡a sert d’os » (51)…
Chapeau à l’anartiste !
Car ils ne sont plus si nombreux ceux qui pratiquent une véritable poésie du NON.

17 juillet 2020

[Chronique] Christophe Stolowicki, Le Parfait Honnête Homme

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« L’extrême plaisir que nous prenons à parler de nous-mêmes doit nous faire craindre de n’en donner guère à ceux qui nous écoutent. » S’il n’était aussi poli – d’éducation aristocratique et comme une galerie des glaces – La Rochefoucauld eût fait un excellent psychanalyste, bien taiseux.

Poli et repoli, tourné et retourné sur la grille de décodage d’une vie, aussi intérieure qu’illustre – hors métier, hors ouvrage incompatibles avec la noblesse.

« Les personnes foibles ne peuvent être sincères. » Sur une aussi brève évidence, œuf d’oiseau roc plutôt que pavé dans la mare contemporaine, que de gloses superflues signées Nietzsche.

Hormis les coups redoublés dont il accable à plaisir l’amour-propre et dont la redondance peut déplaire, il est parfait, autant grand seigneur d’esprit que de naissance et de fortune, une douceur acquise et son grand classicisme le gardant d’abuser de la concision et le préservant de tournures abruptes. Il est ce vrai grand seigneur que n’est pas Saint-Simon dont la prétention ducale, le projet de sa vie d’étudier les rangs me détournent de m’enducailler. 

« Louer les princes de la vertu qu’ils n’ont pas, c’est leur dire impunément des injures. » Où le frondeur qui a défié Mazarin et y a perdu un château, rasé de fond en comble (il l’a fait reconstruire), balance de son arbre à lettres un trait vengeur. On comprend mieux que Sade préfère le second rang au premier.

Maximes, réflexions, sentences peu sentencieuses, nulle aporie ni paradoxe, rien qui n’aiguise ni n’épointe la pensée, mais un âge d’or de la mesure, où l’υβρις est une inconvenance de fond plutôt que ce que dénonce le proverbe quos vult Jupiter perdere dementat. Brèves, d’expérience assourdie. – La plupart des contemporains qui s’essaient à l’aphorisme sont ridicules ou exaspérants de suffisance.

« Il arrive quelquefois des accidents dans la vie d’où il faut être un peu fou pour se bien tirer » – la notion d’inconscient soufflée par Freud en enjambant les siècles.

« Il y a des gens destinés à être sots qui ne font pas seulement des sottises par leur choix mais que la fortune contraint d’en faire. » A-t-il de la chance ? demandait d’un officier Napoléon.

« Presque tout le monde prend plaisir à s’acquitter de petites obligations, beaucoup de gens ont de la reconnaissance pour les médiocres [moyennes], mais il n’y a quasi personne qui n’ait de l’ingratitude pour les grandes. » Sade n’a rien inventé, qui fait de l’ingratitude vertu.

« Il est aussi honnête d’être glorieux avec soi-même qu’il est ridicule de l’être avec les autres » : une éthique lui tenant avantageusement lieu de morale et dispensant de se tenir prétentieusement par delà le bien et le mal ; celle de Montaigne, de Marc-Aurèle, ce que l’on se doit à soi-même d’abord.

« C’est être véritablement honnête que de vouloir être toujours exposé à la vue des honnêtes gens. » Marc-Aurèle lui aussi prenait soin de ne pas se dérober à ses obligations sociales.  Mais La Rochefoucauld a fini seul, jouant aux cartes avec son valet.

Ou la maison de verre d’André Breton, mais aristocratique.

Oui, le parfait honnête homme, par qui tout est dit en si peu de mots, tous d’intelligibilité facile, de vocabulaire plus succinct que Racine. Transparaît dans son honnêteté le goût de la conversation avec des femmes d’esprit. Pascal qui pourrait lui en disputer la palme, Pascal qui n’a rien vécu mais dont l’intelligence plus universelle embrasse les chiffres et les lettres – comparé à La Rochefoucauld se pique trop de bien écrire.

Quel dommage que dans sa débauche d’antiphrases d’un romantisme flamboyant déchevelé, Isidore Ducasse, ne lui empruntant que trois petits coups de griffe, lui ait préféré Vauvenargues et Pascal.

11 juillet 2020

[Libr-relecture] Sara Bourre, À l’aurore, l’insolence, par Germain Tramier

Sara Bourre, À l’aurore, l’insolence, préface de Hubert Haddad, éditions du Cygne, 2016, 56 pages, 10 €, ISBN : 978-2-84924-462-3.

Le genre

Livre de la métamorphose adolescente, À l’aurore, l’insolence convoque de nombreuses figures tutélaires, dans le désordre : Lautréamont, Duras, la Beat génération ou encore Lynch. La narratrice-poète s’invente une amante imaginaire Lou, avec qui franchir de nombreuses routes au bord d’une mer interminable : « Cela fait bientôt cent mille ans que l’on roule, plein phares, sur l’impossible retour à l’enfance ». Son double poétique, Lou, est une amante imaginaire que le monde cherche à dévorer ; la nuit, déambulant seule dans les rues d’une ville inconnue, elle devient la proie d’hommes de passage :

« Certaines nuits, un homme passe derrière moi, il s’arrête pour regarder dans la vitre et c’est moi qu’il regarde – je le sais.

Et puis parfois un autre arrive, et un autre, et encore un autre.

Alors soudain ça fait beaucoup de regards pour un seul reflet dans une vitre. 

Alors soudain je deviens un peu aveugle, et un peu gauche et un peu antipathique aussi. »

D’elle, c’est bien son reflet qui attise le désir, une projection, un masque ; le genre contraint les deux personnages, empêche ce qu’elles voudraient être – la narratrice avoue pourtant son indétermination première : « Enfant, je me déguisais en cow-boy pour faire rougir le ciel ». L’adolescence a coupé court à cette autodétermination, les regards extérieurs ont forcé l’association au genre biologique, et sa sexualisation. Il ne reste plus pour elle que la fuite, et la reconstruction permanente.

Les routes de l’écriture

Pendant que Lou erre dans les rues nocturnes, affronte sa destruction par une envie intégrée d’annihilation, le je poétique écrit dans la chambre, veille jusqu’à l’aube, jusqu’au retour honteux, délabré : « Il est très tôt. Le soleil n’est pas encore là. Tu apparais, du noir sous les yeux. (…) Tu te changes, ne me regardes pas, crache dans le lavabo un liquide qui ne vient de nulle part. » Lou se confond avec l’écriture, elle est une utopie : « Peut-être n’as-tu jamais existé. Je ne sais plus ». Le recueil décrit ainsi le cheminement de Lou vers sa destruction, où son corps délivré laissera place à un amour potentiel : « Bientôt ton sang sera libre. Nous nous aimons Lou, de cet amour des écritures ». La fuite est autant spatiale qu’interne, ou écrite, et les lignes tracées par la poétesse se mêlent aux abondantes routes franchies. L’activité poétique devient un refuge contre les ténèbres, les viols, un lieu d’imaginaire pur, où il devient possible de recréer l’histoire, de traverser la nuit : « Dans la nuit je trace des lignes. Pour ne pas me perdre. Pour à coup sûr arriver saine et sauve sur la large épaule de l’aube. »

Une rencontre onirique

Leur rencontre en bord de mer est évoquée dans la partie centrale intitulée : « Le Rêve de Lou ». Ici, c’est le personnage imaginaire qui rêve leur rencontre, sur laquelle plane dès lors l’indécision. Le rêve commence par une initiation faite par des reines, modèles imposés, qui attirent Lou au bord de l’eau : « Des reines à moitié nues m’invitent à danser dans les profondeurs marines ». Lors de ce baptême, elles sont engrossées par l’océan. À la fois échouées, sans racine (ou enfance), il leur incombe désormais de donner naissance, de participer aux jeux des séductions, de la dépersonnalisation. Au bord de la mer, elles imaginent alors leurs enfants sous la surface, comme une génération à venir, plus assurée, qui prépare le renversement du monde : « (…) peut-être que nos enfants seront les indestructibles, les bruyants, les acharnés, les révolutionnaires ».  Mais l’amour qui les lie est lui-même autodestructeur, comme si toutes les formes de tendresse, en dehors de la mer, se trouvaient aliénées par la violence qui contamine les choses, déclenche au matin une guerre entre la lumière et la nuit : « La clarté entre en résistance, elle sort ses crocs, lance ses grenades sur l’obscurité ».

Osiris et l’écriture

Leur fuite est une sorte d’épreuve à recommencement, un hors-monde, transitoire. Quelques échos viennent hanter leur imaginaire, ceux des guerres, des attentats : « On s’est connu il y a quelque temps, nous avions à peine seize ans. Au bord de la mer. (…) Et puis un jour son corps a explosé aux quatre coins de la ville ». Comme la radio de la voiture, dans Sailor et Lula, continue de les informer des atrocités contemporaines, leur route se fait dans une invariable angoisse. Des deux, Lou est la plus téméraire et son éclatement rappelle le démembrement d’Osiris. De même qu’Isis veut recomposer le corps de son mari, la narratrice cherche à remodeler son amante, par un phénomène de perpétuelle recréation, et Lou de devenir indissociable du livre à construire : le premier livre. Elle vagabonde dans l’obscurité, proie de toutes les dévorations, comme chaque texte donné en lecture : elle prépare la dissection future de l’œuvre, chaque interprétation anonyme, que ne pourra bientôt plus brider la narratrice : « Je t’écris, te ramasse, te recolle. C’est infini. Tu es immense, partout, je pourrais dire irrécupérable ».

La mort de Lou ?

Un reptile finit par se loger dans le cerveau de Lou, cette intrusion dernière, viol intellectuel, la fait basculer dans un état de violence qui la sabote de l’intérieur. Ce personnage, qui semblait en éternelle phase de reconstruction, finit par se perdre et disparaître, dans un dernier chant du cygne : « Il me ferait haïr le soleil, tirer au fusil de chasse sur des femmes enceintes, foutre des bombes au hasard, sacrifier des taureaux, dévorer des fœtus, pénétrer tous les corps jusqu’à l’orgasme, violer toutes les peaux trop blanches ». Lou s’est laissé contaminée par la violence, par la brutalité proche, nocturne. Le livre débouche sur une fin ouverte : « Nous ne savons pas quoi faire des fins », phrase lapidaire qui amorce le processus de relecture multiplicateur, comme si aucun point final ne pouvait exister, comme si chaque œuvre ne faisait, en quelque sorte, que passer d’un état à l’autre, de la composition à la lecture publique. Dans une ultime métamorphose.

6 juillet 2020

[Chronique] Seloua Luste Boulbina, Le Singe de Kafka, par Jalil Bennani

Seloua Luste Boulbina, Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie, Les presses du réel/Al Dante essais, été 2020, 224 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37896-136-7.

Le singe dont il s’agit est celui auquel Kafka donne la parole dans Rapport pour une académie. Un singe raconte à un auditoire de scientifiques sa transformation forcée en homme. Cette nouvelle pouvant être interprétée comme une parabole, Seloua Luste Boulbina nous propose une réflexion riche et originale pour penser la décolonisation. Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie nous révèle l’humanité profonde de celui que l’on nomme le sauvage et nous introduit à la déshumanisation du colonisé puis à sa réhumanisation sous un jour qui n’est pas le sien. Cet ouvrage marque un tournant dans les débats sur la colonisation, le rapport du colonisé au colonisateur et l’esclavage. L’auteure nous invite à « penser la colonie », thème du séminaire qu’elle a dirigé au Collège International de philosophie (2005-2008). Théoricienne de la décolonisation, elle s’appuie sur les registres politique, philosophique et artistique. La colonisation n’est pas une situation, selon elle, mais un programme.

« Faire sauter les serrures et ouvrir les portes ». C’est ainsi que Seloua Luste Boulbina ouvre le prologue à cette réédition complétée de l’ouvrage. Elle nous propose de dépasser la colonisation des savoirs et nous invite à une relecture des notions du pluralisme, du public/privé,  de l’universel et du particulier. Son propos vise une « réécriture de la modernité » ». L’eurocentrisme c’est « les colonies vues de la France ce n’est pas la France vue des colonies ». Face à un faux « discours de vérité », elle préfère la « dissidence ». Seloua Luste Boulbina reprend la parole du singe Rotpeter qui raconte sa vie et la manière dont il s’est humanisé, pour aborder un sujet social et anthropologique. La voix permet d’exprimer la subjectivité, les émotions, la passion. « C’est des « colonisés » eux-mêmes qu’il faut partir ou plutôt d’une déconstruction de ladite catégorie à l’écoute de la parole et de l’expérience des subalternes. Et, du coup, s’efforcer de travailler à partir des formes de subjectivation à l’œuvre au sein des pratiques et des usages », souligne l’auteure. Elle-même décide de parler à la première personne. Elle ne veut pas se situer dans la verticalité du pouvoir et se sent, comme Edward Saïd ou Frantz Fanon, partie prenante de l’intérieur, se situant entre la colonisation et l’immigration. Elle choisit une autre déterritorialisation, en partant de Kafka. Cet écrivain a donné la parole à celui qui était réduit au silence, dénié en tant que sujet. Cette question est centrale et représente le point commun de toute forme de colonie. Le colonisé n’est pas reconnu comme sujet parlant mais comme un administré. L’indépendance, c’est la possibilité d’accéder à la position légale de sujet autonome, pouvoir être avec les autres et se sentir libre.

L’autre « c’est moi », dit-elle. « L’autre vu du dedans est fort différent de celui qui est regardé du dehors. » Dès lors, les langages mineurs traduits par le discours de la majorité aboutissent à une « impossibilité épistémique » : on ne peut pas scier la branche sur laquelle on est assis. D’où le fait de ne pas confondre post-impérial et postcolonial. Le premier étant la situation dont le passé de domination est impérial, le second l’état contemporain des régions qui ont vécu sous cette domination. « L’autre c’est moi » est une posture relevant d’un enjeu politique de l’anthropologie philosophique. Elle nous évoque inévitablement la notion de « L’inquiétante étrangeté » (Das Unheilmliche) développée par Freud. L’étranger renvoie au familier et interpelle à la fois la situation de l’auteure et celle du colonisateur qui refoule l’autre en lui qu’il rejette. La rencontre avec l’autre d’une autre culture confronte chacun à sa propre étrangeté. L’autre est inconsciemment en nous. Dans la rencontre avec l’étranger, chacun se voit comme étranger à l’autre. Et chacun est confronté à cet autre en lui. Le retour du refoulé se rencontre fréquemment dans la répétition des attitudes coloniales. Et on voit bien que la colonialité persiste bien après les indépendances.

Seloua Luste Boulbina s’invite dans le débat actuel en France sur les questions coloniales, postcoloniales et décoloniales dont elle souligne les travers : « On ne peut pas bénéficier d’une hégémonie sans y collaborer ». Elle propose de détacher le sujet de l’ethno anthropologie dans les termes qui ont servi à l’assujettir. « Les savants des sud doivent être ambidextres, les savants des nord ont le droit, quant à eux, d’être droitiers… ou gauchers. » Il s’agit pour l’auteure d’entendre les objectivités et les subjectivités, afin de « s’extraire d’une domination de la pensée pour penser la domination. » Pour penser le postcolonial Seloua Luste Boulbina différencie les notions du temps et de l’histoire de la décolonisation. Elle se réfère à Saint Augustin pour distinguer les trois temps du présent « le présent du passé (qui définit l’historicité) le présent du présent et le présent du futur qui correspondent à trois postures distinctes de l’esprit : la mémoire, l’attention et l’attente. C’est une façon de dire qu’il y a plusieurs présents dans le présent. C’est cette pluralité que désigne, au fond, le terme de postcolonial ».

S’appuyant sur le cours de Michel Foucault au Collège de France de l’année 1974-1975, elle écrit : « Il y a un racisme moderne, un racisme générique à l’encontre des « anormaux » qui se réfère, en Europe, à l’orée du XXe siècle, à la psychiatrie ». Cela me fait penser qu’au cours de la même année, face à la montée du racisme, Jacques Lacan invitait à reconnaître l’autre dans son altérité, dans ses références symboliques – un autre réservoir de signifiants –, dans « son mode de jouissance », à ne pas lui en imposer une autre, ce qui le tiendrait pour « un sous-développé ». Toutes les cultures et toutes les sociétés proposent à leurs sujets, sous une forme plus ou moins impérative, des modalités de jouissance, c’est même sans doute l’essence même du pouvoir. Pour en revenir au rôle de la psychiatrie dénoncé par Michel Foucault, on sait que les diagnostics et les traitements psychiatriques ont représenté un enjeu essentiel pour tenter d’imposer aux peuples colonisés des nouvelles mÅ“urs, en Algérie en particulier. La psychiatrie a participé à la « médicalisation de l’existence » en ayant recours à une nosographie en cours en Europe. Ainsi, les théories de la dégénérescence en cours en Occident à cette époque ont été appliquées par l’école d’Alger aux patients nord-africains : « débilité mentale », « impulsivité criminelle », « paresse frontale »… Cette impulsivité tiendrait à des facteurs constitutionnels et à des facteurs morbides. Comme je l’ai moi-même montré, Antoine Porot, chef de file de l’École d’Alger et maître d’œuvre de l’assistance psychiatrique algérienne, voulait distinguer le normal et le pathologique chez l’indigène, mais la déviance infiltre en permanence dans ses écrits ce qui serait la norme chez ces sujets ! Et l’on se perd avec l’auteur dans la description de l’indigène normal définie à partir du pathologique…

Le singe de Kafka ne laisse pas en reste la question historique. Au-delà de l’individu auquel sont appliquées les notions de « retard mental » et de « faiblesse de la vie affective et morale », cette forme de jugement est étendue à l’histoire : « Une certaine conception de l’histoire fondée sur la périodisation conduisent ainsi à assigner à l’Afrique un rang inférieur dans le concert des nations », écrit l’auteure. On sait que les notions d’avance et de retard des sociétés obéissent à des normes culturelles, politiques, économiques et idéologiques. Durant les époques coloniales le retard prétendu des civilisations a montré son caractère désuet et périssable.

Ces questions gardent aujourd’hui toute leur actualité. La guerre d’Algérie constitue pour Seloua Luste Boulbina « un obstacle épistémologique de taille » en raison de la « dette symbolique » exigée des Algériens devenus Français et vivant en France depuis plusieurs générations. En Afrique, les philosophes, les écrivains, les démographes, les économistes et autres chercheurs travaillent à repenser la place de l’Afrique dans le monde à venir et œuvrer à son émancipation par des idées neuves. Le singe de Kafka et autres propos sur la colonie est un ouvrage incontournable pour penser la colonie. Un livre à entrées multiples, philosophique, anthropologique, littéraire, psychanalytique et artistique.

29 juin 2020

[Chronique] Christophe Stolowicki, Galland ou Mardrus ?

Filed under: chroniques,Non classé,UNE — Étiquettes : , , , — Fabrice Thumerel @ 20:27

Les rivages sont ceux à tout jamais de l’Arabie heureuse. Il est peu de livres qui happent, absorbent autant que Les Mille et Une Nuits dont on ne peut se détacher, non tant comme le sultan Schahriar pour connaître la suite du feuilleton emboîté en poupées russes, que pour le charme, qui ne se laisse pas lever. On ne retrouve pas la flèche enchantée, tant elle a de loin outrepassé sa cible.

Soit un corps de récits comme il est des corps de légendes, d’antiquité persane et arabe comme il en est une hindoue ou grecque, Homère décidément multiple – elle a en Galland et Mardrus son Sophocle et son Euripide français, après cinq à sept siècles. Littérale, conforme aux textes premiers la version de Mardrus, tel Euripide mettant en scène la prostitution de Silène au Cyclope, qui n’omet pas un détail des copulations (Mardrus restant toutefois discret dans le conte le plus pédérastique où l’amoureux accomplissant les destins perce par malchance, au quarantième et dernier jour, le cœur du garçon de quinze ans enfermé dans un caveau pour le préserver de lui) ; elle conserve les parties lyriques en vers arabes agréables aux auditeurs d’origine mais que nous recevons comme des longueurs cassant la poésie des rêves, ceux rendus avec un taquin plaisir, temps et distance abolis, dix ans en une nuit (histoire de Noureddin Ali) ; toutefois plus riche en couleurs (« notre histoire, si elle était écrite avec des aiguilles sur le coin intérieur de l’œil », ou « à cette vue le monde noircit sur son visage » ou djinn ou efrit que Galland a traduits en génie, calife resté khalifat).

En ces temps bénis où le b a bah de l’enrichissement était encore de commencer par dissiper ses biens, l’histoire de Sindbad le marin nous est contée comme le paradigme de l’esprit d’entreprise, à inscrire en lettres d’or au fronton du medef, de celles qui ne parlaient pas encore la langue de bois. Hindbad le portefaix et Sindbad le capitaliste du quitte ou décuple, ne diffèrent que d’une consonne, comme on a peine à le faire entendre à ceux qui peinent à aspirer le h.  

Récits de tiers état, d’un comique moins populaire que n’est Molière, où plus encore que dans les tragédies de Racine, adressées à un roi-soleil, la puissance souveraine est évoquée au travers de personnages princiers, mais où le quotidien, tant des conteurs que du public, est de richesse marchande, de bonne foi mercantile, de bonnes manières dont la matière est le commerce, des gens, des denrées, des étoffes, des joyaux, où joailler tutoie vizir, où seul l’amour d’Allah tricote le lien social avec les rustres et les rois, mais où la condition normale, normative, est celle d’entrepreneur en bagatelles, en bagues à telle enseigne que les massacres y sont occultés, que chrétien et juif, davantage que juif en chrétienté, y sont tolérés, que tôt les rais et les rayons de chalandise l’emportent sur les rêves, gâchent du rêve mais en structurent comme élément premier des contes l’immarcescible empreinte.

Si Versailles m’était contée comme le sont ici Bagdad et Damas, Mossoul, Le Caire, bien avant le romantisme et tous nos ismes en cascade, et l’invitation au voyage, de Châteaubriand et Byron à Mérimée sans l’intériorité baudelairienne – jamais Galland n’eût fait sensation, obtenu succès de Cour et de librairie (celui-ci relatif faute seulement de tirages et d’alphabétisation) avec son bienséant orientalisme. Ce qu’il traduit, et que traduisent ses lecteurs en Comment peut-on être persan, sont de politesse à politesse avec un à deux siècles d’avance (le premier volume de ses contes paraît en 1704), les degrés de l’Histoire. Et quand Mardrus y reviendra, avec des affectations dignes de Bloch du Temps perdu, un érotisme de pacotille à la Pierre Louÿs, un lyrisme de Nourritures terrestres, tant de philologues ayant martelé de leur exigence le drap d’or des lettres, les mille et une nuits dans leur version première auront si fort imprégné notre littérature, de Stendhal à Proust, que malgré son lancement à grands éclats par La revue blanche, son tour sera passé.

Poésie. Sous le pinceau de Delvaux l’esplanade de la Défense semée de palais de marbre en guise de tours, au coin de la rue entre deux collines à quelques années lumière, des poissons de quatre couleurs nageant dans un vaste bassin, est une cité figée dont est banni le végétal irrégulier, tous ses habitants statufiés à l’exception du roi, lui seulement à mi-corps – je condense deux trois contes.

La plupart, alternant comique et tragique, marqués par un climat d’enfance (Histoire des amours de Camaralzaman), sont datés du douzième siècle, soit des rayons bas d’un âge d’or, d’un paradis perdu de l’Islam, époque des philosophes Averroès et Maïmonide, avant qu’il ne décline sous l’assaut des Croisés et de Gengis khan également barbares, et ne se radicalise bien avant les fanatismes contemporains.     

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