Libr-critique

23 septembre 2008

[Manières de critiquer] « Ã€ quoi bon encore des revues de poésie ? » (1)

  "À quoi bon encore des revues de poésie ?" est la reformulation d’une question implicite qui, depuis la fin du siècle dernier, tiraille le champ littéraire tout entier — à savoir, les espaces des médias, des éditeurs, des libraires et des bibliothécaires, mais également, par ricochet, ceux des auteurs et des revues.

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16 juin 2008

[Chronique] Le critique et son double (2), par Pierre Jourde

  Voici la seconde partie de l’article, qui précède un entretien avec Pierre Jourde. [Voir la première partie, du 17/03/08]

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20 mai 2008

[Dossier] Annie Ernaux : une oeuvre de l’entre-deux (5), par Elise Hugueny

  Après les articles sur le parallèle entre Ernaux et Calle (23/11/07) et sur son dernier livre, Les Années (07/02/08), voici celui d’Elise Hugueny sur un aspect peu commenté des journaux extérieurs. D’emblée, nous tenons à remercier Annie Ernaux d’avoir bien voulu nous donner une photo inédite prise dans le RER.

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13 mai 2008

[Manières de critiquer] Critique et poésie : Prétexte, par Lionel Destremau

   Suite à la présentation de Poésie et critique : les revues, lieux de la valeur, par Stéphane Baquey et Fabrice Thumerel (26/03/08), voici, comme premier article de la première partie, l’analyse autoréflexive que propose Lionel Destremau sur ce lieu double que constitue Prétexte, d’abord revue avant de devenir maison d’édition. [voir le site : http://pretexte.club.fr].

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26 mars 2008

[Manières de critiquer] Poésie et critique : les revues, lieux de la valeur, par Stéphane Baquey et Fabrice Thumerel

  Selon sa logique propre, de mars à juillet 2009, Libr-critique publie en onze entrées, qui prendront progressivement  place dans le portail "Manières de critiquer" pour constituer un tout, les contributions à deux colloques organisés en 2003 et 2005 à l’Université d’Artois (Arras) par Stéphane Baquey et Fabrice Thumerel. Les études et témoignages sur les revues de poésie comme espaces institutionnels, dont une bonne partie a été réactualisée en 2007-2008, sont regroupés en deux parties – ainsi qu’on le verra dans le sommaire suivant la présentation.

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17 mars 2008

[Chronique] Le critique et son double (1), par Pierre Jourde

  En avant-première, nous publions un chapitre entier du prochain essai de Pierre Jourde, intitulé La Forme et le Feu, qui paraîtra en fin d’année à L’Esprit des péninsules.

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7 mars 2008

[Recherche] A propos de l’hyperlittéralité poétique

  [Ces quelques notes pour indiquer ici, une voie d’exploration poétique que j’avais nommée en 2000, l’hyperlittéralité. Ces brèves indications entrent dans le cadre des articles liés aux derniers essais des éditions al dante, et plus particulièrement, ici, en relation avec le livre d’Olivier Quintyn, Dispositifs/Dislocations. À la page 31, il fait intervenir ce concept, qu’à ma connaissance j’ai été l’un des premiers à utiliser, ne sachant s’il existait auparavant (toute indication bibliographique sera la bienvenue), en disant à propos du collage qu’il y aurait une "sorte d’hyperlittéralité". Or, non seulement, il laisse relativement dans le flou ce concept qu’il réutilisera à plusieurs reprises (p.31, 32, 34, 106, 116), mais alors que le livre d’Olivier Quintyn est très référencé et précis, sur nombre de concepts (y compris certains qu’il n’énonce qu’en note), il ne mentionne pas la source de celui-ci. Sans doute ignorait-il alors son origine, même si, en mai 2007, est sorti Raison basse, aux éditions Cameras Animales, qui insistait, dans son communiqué de presse largement diffusé, notamment sur l’hyperlittéralité, puisqu’il  y avait justement une de mes créations. ]

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18 janvier 2008

[chronique / recherche] A propos des documents poétiques de Franck Leibovici

   [Cet article inaugure, une série qui sera consacrée aux dernières publications des éditions al dante et aux questions théorico-poétiques qu’elles peuvent susciter. Ces articles tenteront de mettre en évidence les apports théoriques et poétiques — au sens de production — qui se tiennent dans l’horizon de ces publications. En ce sens, cette série, sera à lire aussi hypertextuellement, chaque article renvoyant peu à peu aux autres, selon une logique de reprise. Pour une présentation rapide cf. l’article sur sitaudis.]

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11 janvier 2008

[Livre + chronique] Planning de Pierre Escot : esquisse d’un lyrisme post-moderne

  Pierre Escot, Planning, éditions PPT, 110 p. ISBN : 2-95117606-4-7.[site des éditions] Prix : 10 €

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7 janvier 2008

[Manières de critiquer] Le roman contemporain : trajectoires et territoires

  PRÉSENTATION DU PROJET, par Francis MARCOIN et Fabrice THUMEREL

Pour être au centre des débats depuis le début de ce nouveau siècle, le roman contemporain fait-il pour autant l’objet d’une véritable réflexion argumentée, d’une cartographie fondée et approfondie, bref d’une approche critique et historique véritablement raisonnée ? (more…)

28 novembre 2007

[texte] Mathias Richard : Prolégomènes mutagénétiques 1.0 [extrait]

Filed under: créations,recherches,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 16:37

  [Avec la sortie de la revue Carbone n°4, où on retrouvera un entretien avec Mathias Richard et François Richard qui a été réalisé originellement par Libr-critique, nous vous proposons de découvrir une création textuelle de Mathias Richard, issu de ses recherches littéraires.]

Prolégomènes mutagénétiques 1.0 [extrait]

Quelques premiers outils mutantistes : syntexte, scriptopsie, film mutantiste [synthsation], synthimage, sneepll, snepll, intercept

Syntexte [syn-t.ext] : signifie "texte synthétique", et n’est pas uniquement un jeu de mot lacanien avec saint texte, cela peut se dire et écrire de multiples manières significatives : syntex, syntexe, synt.exe, synt.exp, syn-t.ext. On peut aussi ajouter un g pour faire sy(g)n-t.ext, pour accentuer la dimension "signe", ou un h (synth.etc.) pour accentuer le côté synthétiseur.
T.ext, .exp, .exe, comme des extensions de fichiers correspondant à des logiciels d’extériorité, d’exploration, et d’exécution, l’extension .exe étant sans doute la plus puissante des extensions [naissance = vie.exe], évoquant la notion de texte perfor(m)atif (installant et déclenchant logiciels et programmes).

Il s’agit de condenser des dizaines de pages en quelques phrases : concentrer les résumés pour aboutir au niveau 2, faire ouvrir la porte secrète des pensées du cerveau ; résumer les résumés pour trouver de nouvelles idées, de nouvelles visions. Le mutantisme pourrait être un amoncellement de concentrats visiotextes, de concentrats psychiques synthétiques.

Le syntexte doit être comme un shoot : 5mn de lecture est l’idéal, 10mn maximum ; après l’impact se perd, l’on passe à un autre type de super-syntexte qui nécessite organisation et subdivisions.
Pour cela : écrire pendant plusieurs mois ; relire, tout couper sauf quelques mots qui semblent mériter d’être sauvés (aller droit au nec) ; puis assembler (la phase d’assemblage doit être effectuée, si possible, dans un état de légère transe épiphanique, avec une musique adéquate, très violente, très compliquée, très rapide).
A force de travailler sur des textes de toutes origines sur de longues périodes, on finit vraiment par voir tout cela comme de la matière, de la sculpture de langage pensée-sensation. Tous les textes du monde sont de la matière à sculpter. Tout le langage du monde est de la matière à compresser et sculpter. Comme une immense casse de voitures, où de nombreuses carcasses sont démantelées et compressées en un seul parallélépipède métallique, une seule sculpture compacte et chaotique à la fois, un chaos compact.

De l’intérêt du développement des techniques de concentrat et de syntextique
Le nombre d’œuvres produites dans ce monde s’accroît chaque jour. Avec le temps qui passe, les écrits s’accumulent, et même après un tri rigoureux, le nombre d’œuvres méritant le détour, le regard, méritant d’être connues et conservées, ce nombre d’oeuvres s’accroît, lentement, mais inéluctablement.
La population sur Terre augmente, et avec les progrès de l’alphabétisation et de l’éducation, la population d’humains produisant et pouvant produire des œuvres écrites augmente en proportion.
Le nombre d’œuvres sur Terre va augmenter au point que tout regard d’ensemble deviendra de plus en plus ardu, voire impossible.
En l’absence de technique d’ingestion accélérée des œuvres (ce qui, peut-être, ne saurait tarder, grâce à l’invention de puces miniaturisées pouvant stocker des informations dans le cerveau), le temps de prise de connaissance des oeuvres importantes du patrimoine de l’humanité va et ira sans cesse croissant. Il suffit de considérer le nombre et la qualité des œuvres du 20e siècle : on ne peut faire l’économie de leur connaissance, pas plus que l’on peut faire l’économie de la connaissance des œuvres des siècles précédents. Il en sera de même pour le 21e siècle et les siècles suivants : même avec des zones désertiques, des périodes creuses, la fécondité reste la règle, sur la durée, et ce siècle produira son lot d’œuvres significatives qui ira s’additionner à celles des siècles et millénaires précédents, au point qu’il sera de plus en plus difficile pour un nouveau-venu de comprendre et assimiler l’ensemble, pour être un humain mis à jour et conscient du point historico-spatio-temporel où il se trouve.

Le Chinois comprennent particulièrement bien ce problème : leur écriture est si complexe, qu’il faut en moyenne à chaque Chinois plusieurs années de plus, par rapport aux autres civilisations, pour maîtriser leur idiome. Il va s’avérer crucial pour eux de trouver une technique de synthèse et de simplification de leur écriture. (Les Turcs sont par exemple exemplaires en la matière, avec la réforme de leur langue.)

Devant cette situation d’inflation généralisée et durable du nombre d’œuvres, il peut être intéressant de considérer une autre manière de produire des œuvres : faire très court, en utilisant les techniques mêlées de la condensation, du résumé et du cut-up : qu’une page condense, sans pertes, 30 pages d’images et de pensées. Selon le roman de science-fiction Babel 17, le langage condensé, compressé, serait l’arme absolue. Sans aller jusque là, nous pensons que l’humanité aurait à gagner à étudier cette voie, et il me semble que d’un point de vue littéraire cette voie n’a pas été pleinement explorée. [Attention nous avons pleinement conscience d’autres voies basées sur la répétition, l’amplification, le développement, etc.].

Quelques exemples

Les livres Caméras Animales (Raison basse, Crevard, Danse-fiction, Vitriol, excepté Musiques de la révolte maudite) sont des syntextes : chacun d’eux a été conçu avec l’auteur à partir de plusieurs œuvres de l’auteur, d’un volume à chaque fois environ 3 à 30 fois plus important que le livre final. Chacun de ces livres est donc un moyen d’en savoir beaucoup plus sur chaque auteur et son œuvre qu’un livre classique. Par exemple, 15000 mails sur des années des listes [compost_23] et [cucuclan] ont été syntexés en 51 pages dans Raison basse.
Quelques autres exemples de tentatives de langage concentré à partir de grandes quantités de texte : Réplicants (7 syntextes) ; examiner possibilité que certains textes existants (de François Richard par exemple) soient des syntextes.

Langage français plus compact et rapide

En français, nombre de petits mots dans une phrase ne sont pas pleinement nécessaires à la construction du sens (ils jouent un rôle de consolidation et réaffirmation du sens) et peuvent en de nombreux cas être supprimés, produisant ainsi des effets d’accélération de lecture et d’ingestion de données, et ceci sans avoir recours au langage sms ou sténo. Ainsi par exemple "je suis français" peut être transformé sans dommage en "suis français", ou "je vais à la pharmacie" en "vais pharmacie". Le but est d’inventer des codes plus rapides, tout en restant fluide et aisément compréhensible (éviter syndrome Guyotat-Le-Livre, le point où la compression n’est plus compréhensible (même si l’on peut voir ça comme une très belle partition musicale)).
Donner exemples de ce type d’accélération dans Machine dans tête et Réplicants.

Scriptopsie : condensé d’esprit, polaroïd de crâne, archivage compacté de données mentales, prélèvement d’échantillons de langage-texte. La scriptopsie est à la pensée ce que l’autopsie est au corps, ou la boîte noire à un avion. Elle peut être produite avec la technique du syntexte.

"Des fragments de cette conscience peuvent et pourront être transférés dans d’autres corps, par l’opération de la lecture de ses scriptopsies."

Pourquoi la scriptopsie ?
La littérature n’est pas qu’un générateur de fictions, d’"histoires", de scénarios, même si beaucoup la cantonnent à ça, ce qui la tue. Cette spécialisation la tue, car le cinéma et le virtuel font ça mieux qu’elle, avec plus de moyens sensoriels, de puissance technique, de suggestion.
Ce qui sauvera ce qu’on appelle la littérature est qu’elle peut être un relevé sismique des pensées, des états nerveux, des pulsions humaines : un moyen de connaissance. Son intérêt est autant littéraire que scientifique. Elle constitue un moyen biotechnologique de témoignage et connaissance du vivant, de la pensée humaine sous forme langage.
Issue de la théologie, la littérature devient ainsi une subdivision de la neurobiologie.
Nous faisons cette proposition. La littérature est une subdivision de la neurobiologie : l’exploration de la conscience a des fins de compréhension de l’humain et de l’univers.
Ou plutôt, dans notre volonté de puissance-poésie [la vodpoïssance], nous aimerions cancériser, gangrener la neurobiologie jusqu’à en faire une subdivision esclave de la littérature. Les écrivains, les poètes, sont des savants fous et sont leurs propres cobayes.

Film mutantiste [synthsation] : application du syntexte à la vidéo : comprimages, film d’information accélérée, entre la vidéo et le diaporama, vortex filmique protéiforme : prendre pour exemple les images stroboscopiques du clip de Den Harrow "Future brain" [1:46-2:03 ; 2:54-3:10] (1984, clip visionnaire quant à ce qui sera plus tard l’afflux d’informations Web) ; le film mutantiste est un magma concentré de données, de signes, sur le monde et sur l’humain (plusieurs options : a/ défilement d’images rapide mais pas trop, restant au-dessus du subliminal ; b/ film d’images subliminales, si rapides qu’on ne "voit" rien, sinon une forme mouvante), un magma à vocation éducative.
Les images défilant à toute vitesse constituent un archétype de vision en état de conscience modifiée, comme en témoignent certaines visions sous transe, ou certaines visions-EMI (expérience de mort imminente), ou certains états oniriques rares. Jérémy Narby décrit ainsi une vision sous ayahuasca (il parle d’une "télévision de la forêt", avec une dimension de connaissance) :

"Je me mis à vomir des couleurs et quittai mon corps pour voler au-dessus de la Terre. Je vis des images défiler à une vitesse ahurissante, par exemple les nervures d’une main humaine alternant avec les nervures d’une feuille végétale. Les visions défilaient sans relâche, je ne pouvais les retenir toutes. »

Ou encore : "Je voyais des images kaléidoscopiques devant mes yeux. Des images inondaient ma tête. Dans mes notes, je les décris comme "inhabituelles ou effrayantes : un agouti qui montre ses dents et dont la bouche est ensanglantée, des serpents multicolores, très brillants et scintillants, un policier qui me fait des problèmes, mon père qui me regarde d’un air soucieux"… Je vole dans les airs, des centaines de mètres au-dessus de la terre, et, regardant en bas, je vois une planète toute blanche. Je ne vois plus que des images confuses, dont certaines à contenu érotique, comme un femme avec vingt seins ! Je vois une feuille verte, avec ses nervures, puis une main humaine, avec les siennes, et ainsi de suite sans relâche. C’est impossible de se souvenir de tout."

Ces visions indiquent une direction à prendre pour le film mutantiste (un stroboscopisme encyclopédique).


Synthimage :
puzzle de la réalité. Application du syntexte à l’image. Cf. certains collages de Stéphanie Sautenet, François Richard, réalisés à partir de centaines voire milliers d’images découpées en petits fragments et assemblés en synthillement [partie à développer ; réfléchir également à l’équivalent sonore, l’intérêt, la pertinence (ou non) et la possibilité d’un équivalent sonore au syntexte]. Image composée à plusieurs échelles (macro- et micro-, voire nano- si technologiquement possible).

Sneepl, snepll (cartographies psychiques, sensorielles, nerveuses) : les sneepl sont les "sentiments non encore exprimés par le langage", et les snepll les "sentiments nouvellement exprimés par le langage".
Traquer, identifier, sculpter et exprimer des sneepll devrait être l’objectif n°1 de l’écrivant(e) mutantiste, l’un de ses objectifs suprêmes.
Et, pour cela, il doit plonger dans la multiplicité.

Exemple de sneepll :
"On rêve de devenir robot pour échapper à la douleur d’être humain, mais quand un matin on s’éveille enfin robot, on s’aperçoit trop tard que l’on ne savait rien de la douleur." (Anaérobiose, 2002)

La notion existante la plus proche est peut-être celle du percept deleuzien.
Percept = complexe d’états nerveux, ensemble de sensations, qui survivent à celui qui les ressent et exprime (écrit, peint, etc.). Souvent, les écrivants écrivent pour exprimer des percepts.

Un snepll célèbre : la madeleine de Proust.

Un snepll est la première occurrence d’une idée, d’un percept ou d’un concept, dans l’histoire connue des écrits.
Un travail d’érudition peut invalider ou valider des snepll. On peut découvrir qu’une idée de 1952, que l’on croyait un snepll, fut en fait déjà exprimée en 1825. En cas c’est l’occurrence de 1825 qui constitue le snepll. Un snepll peut être une phrase ou tenir en plusieurs pages.
Chaque snepll vit ainsi sous l’épée de Damoclès d’une mise à jour, d’une découverte, produite par les archéologues des sentiments humains écrits.


Intercept (notion d’) :
quand un concept est intercepté par un affect, et vice-versa, quand un affect est intercepté par un concept.

23 novembre 2007

[Dossier] Annie Ernaux : une oeuvre de l’entre-deux (3)


Voici le troisième volet du Dossier faisant suite à la réédition du volume Annie Ernaux : une oeuvre de l’entre-deux (cf. 05 et 06/09). [bon de commande] ☛ Isabelle ROUSSEL-GILLET, L’Usage de la photo , de Annie Ernaux et Marc Marie. Échos et écarts avec Sophie Calle : quand il n’y a pas photo… au montage. (more…)

8 novembre 2007

[Recherche] La présence (tr)Ou(vr)hante de la femme chez Christian Prigent

  [Ce texte entre dans le dossier Christian Prigent que nous constituons peu à peu sur Libr-critique. Il est aussi l’un des chapitres de l’essai [mécano] sans mode d’emploi, essai qui concerne la littérature contemporaine. Ce texte est inédit. En Janvier, dans un livre collectif portant sur Bernard Desportes (éditions Presse Universitaire d’Artois) un article complètera cette première approche, confrontant Bataille, Desportes, Prigent autour de l’abîme du trou de la mère.]

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3 novembre 2007

[Manières de critiquer] Claudine Nédelec, Etre moderne, être à l’avant-garde : le champ de bataille des belles lettres au XVIIe

[Nous poursuivons la publication du Colloque sur les avant-gardes qui a été organisé fin 2005 à l’Université d’Artois. Après, Anne Tomiche, Serge Martin, et Francis Marcoin, nous publions l’allocution de Claudine Nédelec : Être moderne, être à l’avant-garde : le champ de bataille des belles lettres au XVIIe siècle. Résumé : Le concept de l’avant-garde est-il réductible à la période contemporaine ? Claudine Nédelec me    en lumière comment l’affrontement dans le champ des belles lettres du XVIIème siècle s’est construit autour de la récurrence des motifs d’arrière-garde et d’avant-garde.]

Claudine Nédelec [ Université d’Artois] :
Être moderne, être à l’avant-garde : le champ de bataille des belles lettres au XVIIe siècle.[1]Cet article issu d’une communication faite au colloque Avant-gardes, critique et théorie (17-18 Mars 2005, Université d’Artois) met en perspective les notions d’ « avant-garde » et de « modernité », tout en nous replongeant dans la première Querelle mémorable entre Anciens et Modernes. Il a d’abord été publié dans la revue Dix-septième siècle (PUF, n° 228, juillet 2005, pp. 453-464) –que nous remercions pour son autorisation de mise en ligne [Note de l’un des organisateurs, FT].

On lie aujourd’hui volontiers avant-garde et modernité. Ainsi, selon l’introducteur anonyme de l’ouvrage Littérature moderne, I. Avant-garde et modernité, Baudelaire, tout en se méfiant de l’avant-garde, « fonde la modernité »[2]Littérature moderne, I. Avant-garde et modernité, Paris/Genève, Champion/Slatkine, 1988, p. IX-X.. Pourtant, un autre poète, un certain Théophile de Viau, écrivait vers 1620 que ses « nouveaux escrits » « ne suiv[aient] point la trace accoustumée », et qu’« Il faudrait inventer quelque nouveau langage, / Prendre un esprit nouveau […] », bref : « écrire à la moderne »[3]Élégie à une Dame [1621], dans Après m‘avoir tant fait mourir. Œuvres choisies, Paris, Gallimard, « nrf. Poésie », 2002, p. 72-77, p. 73-74 et 76-77 ; Première journée (connue sous le titre de Fragments d’une histoire comique depuis sa publication posthume en 1632) [1623], dans Libertins du XVIIe siècle, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1998, t. 1, éd. par Jacques Prévot, p. 7-26, p. 7.. Et, qu’on veuille le reconnaître ou non, Théophile de Viau fut entendu, puisqu’on n’a peut-être jamais tant parlé de « modernité »… qu’au XVIIe siècle. Ainsi que le dit Jérôme Game,

la modernité n’est pas datable à une origine ou un fondement l’inaugurant benoîtement, telle une ligne de métro ou de chemin de fer. […] Inventer en reprenant, en abandonnant : c’est ainsi ce sur-place perpétuellement chaloupé, ce mouvement immobile qui définit la modernité comme acte plutôt que comme période ou catalogue (d’œuvres ou d’auteurs).[4]« Actualité du moderne », Magazine littéraire, n° 396, « La Nouvelle Poésie française », mars 2001, p. 20-21.

 

Mais, au XVIIe siècle, cet acte est-il réformiste, ou révolutionnaire ? armé, guerrier, militaire, ou pacifiste ? Les « modernes » du XVIIe siècle (ou leurs adversaires) ont-ils théorisé leur action comme celle d’une avant-garde, groupe d’action minoritaire s’affrontant de manière polémique à la culture établie pour préparer des temps nouveaux ? Commençons par le commencement, l’enquête philologique. Dans son Dictionnaire universel, contenant généralement tous les mots français tant vieux que modernes [voir](1690), Furetière note :

Avant-garde : terme de guerre. C’est la premiere ligne de l’armée rangée en bataille, la premiere division d’une armée, celle qui marche à la teste. Tout corps d’armée est composé d’avant-garde, d’arriere-garde, & de corps de bataille.

Cette définition est encore, à peu de choses près, celle du Littré, vers 1880. Le Robert, dans son édition originale des années 1960, est le premier de ceux que j’ai consultés à mentionner un « sens figuré » : « se dit d’un groupe, d’un mouvement qui joue ou prétend jouer un rôle de précurseur, de promoteur », bref qui se donne comme une force de progrès et d’innovation plus que comme une puissance militaire, ou qui du moins mène une guerre juste, se battant pour « un avenir meilleur ». De plus – est-ce aussi parce que les tactiques militaires ont changé, et qu’on est passé des guerres de position aux guerres de mouvement ? – l’avant-garde, ce n’est plus la première ligne de bataille, située immédiatement devant le gros des troupes, et destinée à essuyer le premier feu, mais une sorte de commando, engagé dans des opérations de reconnaissance avancée du terrain à conquérir, ou encore quelque chose comme l’avant-garde du prolétariat. Pour emprunter à une autre source, Ionesco évoque, dans son Discours sur l’avant-garde, en juin 1959, son recours au Larousse (lequel ?) qui lui donne pour définition d’avant-garde « les éléments précédant une force armée, de terre, de mer ou de l’air, pour préparer son entrée en action ». Il en retire, en ce qui concerne le théâtre, l’image d’un « petit groupe d’auteurs de choc […] suivis, à quelque distance, par le gros de la troupe des acteurs, auteurs, animateurs », d’un « phénomène artistique et culturel précurseur » ; mais cette représentation ne le satisfaisant pas, il dit préférer « définir l’avant-garde en termes d’opposition et de rupture. Tandis que la plupart des écrivains, artistes, penseurs s’imaginent être de leur temps, l’auteur rebelle a conscience d’être contre son temps »[5]Discours sur l’avant-garde », Notes et contre-notes, Paris, Gallimard, « Folio essais », 2000, p. 76-77. C’est cette notion de rupture que retient le Dictionnaire du littéraire, paru en 2002. Après avoir rappelé l’origine militaire de l’expression, l’auteur de l’article affirme :

Par métaphore, le mot a désigné, en politique (aux lendemains de la Révolution française), puis [vers 1830 selon lui] dans le vocabulaire artistique, des idées et des formes d’expression en rupture avec l’idéologie et l’esthétique dominantes, généralement défendues dans un manifeste par un groupe plus ou moins structuré.[6]Paul Aron, Denis Saint-Jacques, Alain Viala (dir.), Dictionnaire du littéraire, Paris, PUF, 2002, s. v. avant-garde. L’article est signé de Jean-Pierre Bertrand.

Tout en reconnaissant que l’on peut désigner comme « avant-garde » des manifestations esthétiques et culturelles qui en ont présenté les caractéristiques, alors même qu’elles n’ont pas brandi le mot, l’auteur de l’article ne remonte pas au-delà du XIXe siècle, selon une posture idéologique ainsi formulée : « l’idée d’avant-garde est liée à l’époque où l’innovation a été perçue comme une valeur majeure du littéraire ; aussi elle ne s’applique pleinement comme telle que pour le XIXe et le XXe siècles ». Peu après allusion est tout de même faite à la querelle des « Modernes contre les Anciens » : si ce retournement de la formulation conventionnelle a un sens, il s’agirait de pointer le fait que les Modernes sont à l’initiative de la querelle, ce qui historiquement n’est pas si évident que cela. Malgré quelques traces çà et là du souvenir de l’origine militaire du terme (je cite : « polémique », « stratégie », « visée révolutionnaire »), l’ensemble de l’article tend à l’affadir au profit de celle d’innovation, voire de progrès.

De là, les quelques lignes critiques que j’entends suivre. Quelles sont les formes de la représentation, qu’induit la métaphore, de la littérature comme champ de bataille au XVIIe siècle, ce que je reformulerais sous les termes de « champ littéraire » comme champ de bataille (jeu de mots facile !), voire (mais ce n’est pas sûr) comme « champ clos », ce qui implique à la fois des « champions », c’est-à-dire, au-delà du pittoresque médiéval, des groupes constitués animés par des leaders, et une clôture du champ. Qu’en est-il, si tant est qu’avant-garde signifie groupe de lutte pour la modernité, l’innovation, le « progrès » (autant le dire tout de suite : la notion de progrès, comme celle de décadence d’ailleurs, me paraissent, en art, nulles et non avenues), de la façon dont, au XVIIe siècle, les Modernes vivent leur rapport aux Anciens ? S’il est indiscutable qu’il y eut combat, l’idée que les Modernes se soient représentés comme à « l’avant-garde » reste problématique.

 

Sous le signe de la violence

Au XVIIe siècle, le champ littéraire est bel et bien perçu comme un champ, et un champ placé sous le signe de la violence, de la dissension, de la querelle, de la guerre civile. Après avoir fait représenter pour la première fois à Paris, le 26 décembre 1662, L’École des femmes, Molière est très vite la cible d’une « fronde », selon le mot du journaliste Loret, dans sa Muse historique du 13 janvier 1663[7]Cité par Jean Serroy (éd.), L’École des femmes. L’École des maris. La Critique de L’École des femmes. L’Impromptu de Versailles, Paris, Gallimard, « Folio classique », 1985, « Notices », p. 299.. Entendez d’une véritable polémique, au sens premier du mot. Ces violentes attaques venaient d’un peu partout, mais notamment de ses honorables confrères tant auteurs que comédiens, qui mettaient en cause les données esthétiques et éthiques de L’École des femmes, et leur auteur même. Dans cette réponse sous forme théâtrale que constitue La Critique, il fait alors dire à Dorante, personnage d’honnête homme que l’on peut considérer comme son porte-parole :

Si l’on joue quelques marquis, je trouve qu’il y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que ce serait une chose plaisante à mettre sur le théâtre que leurs grimaces savantes et leurs raffinements ridicules, leur vicieuse coutume d’assassiner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges, leurs ménagements de pensées, leur trafic de réputation, et leurs ligues offensives et défensives, aussi bien que leurs guerres d’esprit, et leurs combats de prose et de vers.[8]Ibidem, p. 227 (s. 6).Le conditionnel ici (« ce serait une chose plaisante à mettre sur le théâtre… ») à la fois atténue et dénie. C’est une façon de ne pas dire que c’est précisément ce que fait Molière lui-même, dans cette pièce où le raisonnable Dorante est confronté à un écrivain ridicule, Lysidas, dont la coterie, explicitement présentée comme telle (Lysidas arrive en annonçant sa nouvelle pièce, et en invitant ses amis à venir l’applaudir, pour faire pièce à une éventuelle « cabale » adverse[9]Ibidem, p. 220-221, s. 6 (« Tous ceux qui étaient là [à la lecture privée de sa pièce chez « Madame la marquise »] doivent venir à sa première représentation, et m’ont promis de faire leur devoir comme il faut. »).) est constituée de confrères jaloux comme lui, de marquis snobs et de précieuses. Mais il est vrai également que Molière, récusant les méthodes « vicieuses » de ses adversaires, a choisi pour cadre de sa « critique » un salon mondain, où le débat littéraire, pour être vif, reste dans les bornes des civilités de la conversation honnête et permise, de l’urbanité qui se constitue alors en valeur de la relation sociale, et marqué « au coin du bon goût » et du bon sens : façon de montrer, donc, qu’il ne tombe pas lui-même dans les travers de ses ennemis, et qu’il se refuse à participer sur le même pied à cette « guerre comique » qu’ils ont engagée contre lui. Mais, sous l’avertissement – moi aussi, messieurs, je pourrais, si je voulais, vous déclarer la guerre – se glissent également deux autres implicites : d’une part l’allusion à des guerres antérieures, fort connues du public, permettant de postuler qu’il serait de la charge d’un poète comique, voué à représenter les mœurs de ses contemporains pour les corriger (castigat ridendo mores), de peindre avec le « fouet de la satire » l’état de guerre permanente où se trouvent les « auteurs » ; d’autre part une certaine inquiétude devant cette violence sans cesse renouvelée, qui fait du champ littéraire un champ qui semble échapper à la régulation des rapports sociaux et des échanges linguistiques qu’appelle de ses vœux une société qui a mesuré à leur juste prix, dans les guerres civiles, les effets délétères de la polémique sans frontières ni contrôles, alors même que ce champ devrait être celui de la formalisation et de la valorisation de cette « politesse » qui pourrait servir d’antidote et de contre-feu à la violence sociale, à la violence verbale. Plane alors l’impression diffuse que la littérature, loin d’adoucir les mœurs, loin d’être le lieu irénique de la conversation lettrée et de l’amitié savante, est un champ privilégié de la polémique : Furetière, lui-même engagé dans de sévères conflits avec ses chers collègues, revient sans cesse dans son Dictionnaire sur les relations tendues à l’intérieur du champ littéraire. Citons pour exemple cette sentence : « il n’appartient qu’aux Barbares, aux Sauvages & aux Auteurs d’avoir des haines immortelles. »[10]Cf Hélène Merlin, « Le public et ses envers, ou l’archaïsme de Furetière », Littératures classiques, n° 47, hiver 2003, p. 345-380, p. 378.

 

C’est pourquoi l’on trouve deux types de représentations fictionnalisées des débats théoriques en cours (je ne parlerai pas ici des pamphlets qui s’engagent sans médiation littéraire dans les diverses querelles), fictionnalisation par ailleurs « pragmatique » dans la mesure où à la fois elle compense la relative absence de « lieux propres » pour la théorie littéraire, et où elle permet aux écrivains de rendre accessible l’effort théorique à un public élargi, notamment mondain, en le parant des « grâces » de la fiction.

D’un côté, le dialogue lettré entre gens de bonne compagnie, ce que Jean-Pierre Camus appelle la « conférence académique », titre d’un dialogue qu’il écrivit à l’occasion de la querelle des Lettres de Guez de Balzac : « en ces entretiens & devis studieux qui se font entre amis sur des sujets agreables & pour l’ordinaire indifferens, quand autant de testes auroient autant d’opinions diverses cela importe peu »[11]Le Sieur de Musac [Jean-Pierre Camus], La Conférence académique sur le différend des Belles Lettres de Narcisse et de Phyllarque, Paris, J. Cottereau, 1630, p. 314.. L’enjeu – qui ne serait « que » littéraire, c’est-à-dire dénué de sérieux véritable (voir sur ce point Hélène Merlin, L’Excentricité académique[12]Paris, Les Belles Lettres, 2001.) – mérite donc l’intérêt, mais non pas la guerre, même si les livres des deux « champions » en question sont « comme en une lice ou en un champ de bataille »[13]La Conférence académique […], op. cit., p. 28.. Le raisonnable de service reproche même à un de ses amis d’avoir lancé le débat en comparant la querelle littéraire aux combats de la récente campagne militaire. Cela n’empêche pas parfois la polémique d’y être violente, mais elle y avance masquée : c’est le choix que fait Charles Perrault dans ses Parallèles[14]Charles Perrault, Parallèle des anciens et des modernes en ce qui regarde les arts et les sciences. Dialogues avec le poème du siècle de Louis le Grand et une épître en vers sur le génie [2ème éd. en 4 t., 1692-1697], Genève, Slatkine, 1979..

De l’autre, des récits allégoriques à modèle épique/héroïque, décrivant de véritables « guerres », c’est-à-dire où la métaphore militaire de l’avant-garde pourrait avoir sa place, dans le contexte d’un débat entre partisans de l’ancien et partisans du nouveau. Ils sont essentiellement au nombre de trois : la Nouvelle allégorique ou Histoire des derniers troubles arrivés au Royaume d’Éloquence de Furetière (1658)[15]Antoine Furetière, Nouvelle allégorique ou Histoire des derniers troubles arrivés au Royaume d’Éloquence [1658], Toulouse, Société de Littératures classiques, 2004, éd. par Mathilde Bombart et Nicolas Schapira.., La Guerre des auteurs anciens et modernes de Gabriel Guéret (1671)[16]Gabriel Guéret, La Guerre des auteurs anciens et modernes, La Haye, A. Leers, 1671., et l’Histoire poétique de la guerre nouvellement déclarée entre les Anciens et les Modernes de François de Callières (1688)[17]François de Callières, Histoire poétique de la guerre nouvellement déclarée entre les Anciens et les Modernes [1688], Genève, Slatkine, 1971..

 

La guerre des Anciens et des Modernes

Tâchons de dégager les constantes de la représentation du conflit dans ces trois narrations allégoriques, par rapport au sujet qui nous occupe. Un champ de bataille La guerre des lettres a bien lieu dans un espace propre, un espace qui lui est assigné, doté d’autonomie. S’il peut y avoir guerre, c’est que les Belles Lettres sont constituées en « États et Empires », sur le mode tant géographique que politique. Chez Guéret, le récit s’ouvre sur l’évocation d’une « sédition » qui prouve au narrateur que « l’emportement des beaux esprits est mille fois plus dangereux que celuy d’une populace émeuë » (p. 2). Apollon, en chef d’État responsable, bannit alors les plus séditieux (p. 4), qui se vengent en jetant leurs livres dans la fontaine Hippocrène, pour l’empoisonner (p. 8-9). Chez Callières, la lecture, sur Terre, du Siècle de Louis le Grand (le manifeste moderne de Charles Perrault, qui fit grand bruit lors de sa lecture au cours d’une séance extraordinaire de l’Académie française, en 1687) provoque une guerre civile :

La fureur & la division s’étant introduites dans les esprits des Anciens & des Modernes, ils se separerent en deux Corps, & chacun de ces corps s’empara de l’une des hauteurs du Parnasse […]. (p. 32) Aprés que tous les chefs furent élus, les deux Generaux des armées Grecque & Latine, suivant le plein-pouvoir qui leur fut donné, firent contre les Poëtes Modernes un traité de confederation & de ligue offensive & défensive […]. (p. 41) Homere, Virgile & tous les autres Chefs des Poëtes ayant reconnu par une longue experience que le mont Parnasse estoit un lieu fort sterile, resolurent de l’abandonner & de marcher vers le mont Helicon pour s’y rendre maistres de la fontaine d’Hypocrene, & faire camper leurs armées le long du Pernesse : ils sçavoient de quelle consequence il étoit d’ôter aux Modernes l’usage de ces eaux, & qu’étant privez de ce secours & de celuy du Sel Attique, ils seroient bientôt reduits aux dernieres extremitez. (p. 79)

Décidément, dans un contexte de guerre de siège, la maîtrise de l’eau est gage de réussite ! Chez Furetière, qui – c’est en soi un signe, mais la position de Furetière est extrêmement ambiguë – utilise, non une métaphorisation « à l’antique », mais une métaphorisation « à la moderne », l’empire de la reine Rhétorique, à la suite de la révolte et du « passage à l’ennemi » de certaines de ses troupes, humiliées d’avoir été « réformées » par son ministre, « Bon sens », et condamnées par ses « quarante Barons » (les Académiciens), se voit assailli par les troupes du roi voisin, « le Capitaine Galimatias, homme obscur, et né de la lie du peuple », qui s’est rendu illégitimement maître du pays de Pédanterie, jadis florissant, mais en pleine décadence[18]Op. cit., p. 6. – autrement dit, qui rassemble autour de lui les pires des Anciens, opposés à toute réforme. Ainsi les « pays de la Fable » sont-ils bien décrits comme des pays autonomes, institués en États, avec leurs juridictions propres : ici le « roi » (le pouvoir), c’est Apollon ou « la Sérénissime Princesse RHETORIQUE »[19]Ibidem, p. 5.. Représentation plus rêvée qu’effective, voire paradoxale, dans la France du XVIIe siècle, où peut-être la littérature n’a jamais été autant sous contrôle du politique[20]Voir Christian Jouhaud, Les Pouvoirs de la littérature. Histoire d’un paradoxe, Paris, Gallimard, « NRF essais », 2000., mais qui est déjà un signe d’une pensée moderne : supposer que la littérature puisse être à l’avant-garde, en avance sur son temps, suppose qu’elle dispose d’une histoire et d’institutions qui lui soient propres.

L’état des forces en présence

Les troupes bellicistes, déclarant la guerre, sont représentées effectivement comme instaurant une rupture par rapport à un passé (tout à fait mythique !) d’équilibre et d’harmonie. Mais si cette déclaration de guerre cause l’émoi, c’est que les troupes sont, de part et d’autre, puissantes, bien armées, nombreuses, et que l’issue de la guerre n’est pas donnée d’avance : bref, qu’il s’agit, non de l’incursion de quelques commandos agissant par coups de main, de minorités agissantes préparant les voies à une victoire future, quitte à risquer de se perdre en chemin (Ionesco souligne avec humour qu’on ne parle que des avant-gardes qui ont réussi…), mais de batailles rangées, à forces à peu près égales, de troupes solidement composées comme telles, avec leurs leaders et leur piétaille. C’est ce qu’illustre la carte allégorique de la Nouvelle allégorique de Furetière, ainsi que celle de l’Histoire poétique de la guerre […] de Callières : elles représentent face à face les bataillons, infanterie et cavalerie, en ordre de bataille, représentation figurée que double le texte, en une « revue des troupes » conforme au topos incontournable de tout récit épique. Lisons la composition des troupes du prince Galimatias, cumulant ridicules divers et antiquité mal comprise :

L’armée était disposée de cette sorte, on voyoit d’abord marcher l’avant-garde, où les Equivoques avoient la pointe et formoyent un gros bataillon hérissé à la façon de la Phalange Macedonienne ; car ils ne presentoient que des traits aigus de quelque costé qu’on les voulût prendre, ce furent ceux qui commencerent à former la premiere ligne. […] Sur la seconde ligne […] se trouvérent deux gros bataillons : celuy de la droite étoit composé d’Authoritez presque innombrables; car elles faisoient la plus grande force de l’armée. Elles étoient sous la charge de deux Lieutenans Generaux: dont l’un se nommoit Index, qui au contraire des autres Chefs marchoit toûjours à la queuë afin de rallier ses Troupes, fort sujettes à se débander. L’autre appelé Polyanthéa, marchoit à la teste. C’étoit un homme laborieux qui les avoit réünies ensemble, n’en ayant fait qu’un corps divisé en vingt trois Regimens : et pour éviter la confusion dans la marche, il les faisoit filer par ordre Alphabétique, comme les rentiers de l’Hostel de ville. Elles étoient composées de toutes sortes de Nations, il y avoit des Arabes et des Rabini, qui faisoient peur aux Peuples, à cause qu’on n’entendoit point leur langue, gens de pere en fils, et de toute ancienneté attachez au service de ces Etats. Il y avoit aussi des Grecs et des Romains qui faisoient grand bruit et qui marchoient avec beaucoup d’équipage, quoy que ce ne fût pourtant que de la populace; car tout ce qu’il y avoit de noble, de propre, et de poli, s’étoit mis dans le parti de LA RHÉTORIQUE.

On observera d’une part qu’il y a une « avant-garde » de part et d’autre de la ligne de bataille, et qu’il y a, chez les Anciens eux-mêmes, à distinguer entre la piétaille, engagée au service du (mauvais) prince Galimatias, et les Grands, passés du côté de Rhétorique et de Bon sens. Ici se fait jour en effet une répartition « aristocratique », qui invite à lire la querelle comme la révolte (vouée à être matée) du « peuple », voire de la « populace », des mauvais auteurs et du mauvais style, contre une aristocratie de l’esprit et des textes, Modernes et Anciens se répartissant finalement à peu près également de part et d’autre.
Chez Callières, selon le sommaire du Livre troisième,

Les Modernes élisent leurs Generaux ; dispute entre les Poëtes Epiques François ; avis donnez aux Poëtes François par Brebeuf au nom de Lucain ; ils élisent Corneille pour leur General ; plainte de Ronsard ; élection des autres Chefs des differentes especes de Poësie Françoise […] ; les Poëtes Italiens, élisent le Tasse, il est reconnu par les Poëtes Espagnols ; l’Arioste se retire mécontent […]. »[21]Op. cit., Table des Sommaires (non paginée).

Ainsi, comme chez Furetière, l’harmonie ne règne pas précisément entre les chefs, et la victoire est conditionnée par des compromis entre les diverses forces modernes, dont la désunion, voire les trahisons, font le jeu de l’adversaire – si bien que les « camps » sont beaucoup moins stables qu’on ne pourrait le penser, et les transfuges nombreux.

Les péripéties de la guerre
Guéret annonce « une sedition, non pas à la verité aussi sanglante, mais pour le moins aussi tumultueuse que celle du troisième livre de Thucidide […] »[22]Op. cit., p. 2. . La description des combats se heurte en effet à une sorte d’aporie : les combats littéraires restent des combats à coup de discours beaucoup plus qu’à coup d’armes contondantes ou tranchantes. De ce fait, ils se transforment très généralement en disputes oratoires. Parfois, tout de même, les « bouquins » (le terme existe, au sens de vieux livre[23]Selon Furetière, ce serait une déformation de l’allemand Buch, les plus anciens livres imprimés venant d’Allemagne. ) deviennent armes contondantes, comme chez Guéret, qui s’inspire probablement du Voyage au Parnasse de Cervantès[24]Viaje del Parnaso [1614]. On trouve une bataille de livres aussi dans Le Lutrin de Boileau (1674, chant V, v. 123-216), lequel s’était peut-être inspiré d’une lettre inédite de son frère Gilles (voir Nicolas Boileau, Œuvres complètes. Epîtres, Art Poétique, Lutrin, Paris, Les Belles Lettres, 1967, éd. par C.-H. Boudhors [1932], p. 308-309). :

Dans ce grand tumulte tous ensemble se jettoient leurs Livres à la teste, & se faisoient des armes de leurs Ouvrages. Vous jugez bien que les auteurs de petite taille, comme vous pourriez dire les In-douze, n’eurent pas l’avantage dans ce démêlé ; certains géans qu’on apelle les Infolio les battirent à plate couture, et c’étoit une pitié de voir comme on en accabloit d’autres, qui n’avoient que des feüilles volantes pour leur défense.[25]Op. cit., p. 3-4.

 

Rapport des forces révélateur, car les in-douze sont bien sûr les ouvrages de consommation courante, tandis que les in-folio sont emblématiques de la lecture savante et bibliothécaire.
Cependant, il ne faut pas simplifier la représentation du rapport de forces : ce sont ici les mauvais Modernes qui sont fauteurs du trouble, et qui ont décidé d’empoisonner la fontaine Hippocrène de leurs méchants livres ; chez Callières, Modernes et Anciens décident en même temps de la guerre, mais les uns (les Modernes) veulent conquérir des positions que les autres (les Anciens) ont occupées avant eux, tandis que chez Furetière ce sont les Anciens déjà plus ou moins « vaincus » qui se rebiffent.

Les diverses batailles font d’ailleurs successivement pencher le sort de la guerre d’un côté ou de l’autre. Lisons par exemple le sommaire du livre sixième de Callières :

Bataille d’Helicon ; Corneille attaque les Poëtes tragiques Grecs ; ses premieres pieces sont deffaites par Sophocles, & ses dernieres mises en desordre par Euripides ; ses pieces du milieu repoussent les Grecs & gaignent la moitié de la fontaine d’Hippocrene ; defaite de la Pharsale de Brebeuf par l’Odissée ; defaite de Malherbe par Pindare ; Moliere parle à Menandre & à Aristophanes ; combat du Marquis de Racan avec Theocrite ; combat entre Sapho & la Comtesse de la Suse ; defaite du Tasse par Virgile, defaite de Stace par le Cavalier Marin ; combat de Lopé de Vega, & de Seneque le Tragique ; combat de Petrarque & du Guarini avec Ovide & Tibulle ; Voiture & Sarrasin vont au secours des Italiens, ils deffont Martial ; declaration du Tassoni en faveur d’Horace ; entreveuë de Moliere avec Terence & Plaute, leur conversation ; defaite de Balsac [Guez de Balzac] par Desmosthenes, defaite des Avocats François par Ciceron ; Platon maltraité par Boccalin, bagage des Orateurs Modernes pris & pillé par Lucien & par Quintilien.[26]Op. cit., Table des Sommaires (non paginée).

Ainsi la bataille est-elle manifestement âprement contestée, et les pertes et profits équivalents de part et d’autre. Chez Furetière, la princesse Rhétorique, après une première déroute de Galimatias, manque même de perdre définitivement la guerre, à cause encore une fois de la division de ses généraux, qui l’oblige à se retrancher dans ses places fortes : bref, il y eut « quantité de sorties et de rudes combats : où parfois les gens de la Reine chassoient les Ennemis de la Tranchée et mettoient le feu à la pluspart de leurs ouvrages ; par fois ils avoient du pire, et étoient recognez dans leurs murailles »[27]Op. cit., p. 40..

Les traités de paix
Malgré tout, une trahison interne fomentée par Aristote (qui passe du parti des Anciens à celui des Modernes – ce qui montre toute l’ambiguïté de Furetière) conduit Galimatias à accepter de parlementer, et la guerre se termine par un traité de paix, comme chez Callières, sorte de compromis diplomatique entre Anciens et Modernes, qui est en fait un véritable programme, pour ne pas risquer le terme de manifeste : il s’agit bien là de fonder un nouvel ordre des choses en Pays de littérature.
Chez Furetière, Galimatias et ses « Supots » obtiennent des espaces qui relèveront de leur souveraineté propre. Résumons (en simplifiant) : aux partisans de Galimatias, le Collège et l’Université, la Justice et l’éloquence sacrée ; aux Modernes fidèles de Rhétorique, « la province de la Cour et des Alcoves », l’Académie, la Poésie. Mais Galimatias obtient une déclaration solennelle : « qu’il y auroit desormais par tout liberté de conscience pour le langage »[28]Op. cit., p. 44-45..
Chez Callières, le premier article du traité intime aux auteurs l’ordre « de retablir entr’eux une parfaite union, amitié & correspondance » (p. 277). Corneille et Racine sont égalés à Sophocle et à Euripide, tout comme Boileau à Horace, et Molière aux comiques anciens (XIII, p. 284-285). Si les poètes se doivent donc de connaître le latin et le grec, les pédants qui abandonnent leur langue au profit des langues anciennes sont mis « au plus bas étage du Parnasse » (XIX, p. 287). Enfin, selon l’article II, Apollon « veut que les Modernes lisent souvent les Anciens […], il leur permet d’ajoûter à leurs inventions & de les perfectionner quand il en seront capables […] », mais il leur refuse le droit d’édicter des règles nouvelles « sur peine d’estre traitez comme des novateurs & des corrupteurs de la pureté des Loix de son Empire » (p. 277-278). Les Modernes sont-ils une avant-garde ?
Les textes allégoriques que nous venons de parcourir, s’ils représentent bien le champ littéraire comme un champ de bataille entre Anciens et Modernes, et valident ainsi la métaphore militaire, excluent cependant à peu près la notion d’avant-garde, même s’ils représentent satiriquement les partisans des Anciens comme de « vieilles troupes », même s’ils intègrent plus ou moins explicitement la notion de progrès, même si, somme toute, ils font bien des artistes des agitateurs et des entrepreneurs[29]Je fais allusion à l’article de Pascal Ory, Télérama, n° 2788, 21-27 juin 2003, « Les Allumés de la culture », p. 49..
D’une part, ils envisagent toujours une sorte de face à face entre bataillons de nombre et de forces égales, ce qui fait des Modernes non une poignée d’éclaireurs, mais un groupe déjà constitué en armée ; notons que cette fiction contribue à le constituer comme tel en même temps qu’elle fait comme si elle en constatait l’existence.
Si ces troupes sont déjà puissantes, c’est que les Modernes sont, comme l’étaient d’ailleurs les Anciens eux-mêmes, les véritables représentants de leur temps, ceux qui se vouent à lui donner la littérature qui lui convient, qui lui est accordée – auraient-ils, en ce sens, inspiré Stendhal, et sa théorie du « romanticisme » ? Si l’acte créateur est bien voulu comme rupture, il ne l’est pas avec son temps et sa société, mais au contraire, pour assurer et réaffirmer le lien de la littérature et de la société qui lui est contemporaine. Or, ces temps modernes étant des temps de progrès dans tous les domaines (personne alors ne songe vraiment à séparer les belles lettres des lettres, et Perrault parle tout autant d’architecture et de sciences que de littérature), la littérature qui leur convient ne peut être que l’expression de ces progrès – sans pour autant renoncer à être, aussi, inactuelle – c’est-à-dire classique, selon Ionesco, « au-delà du nouveau, à travers le nouveau dont [l’art] doit être imprégné »[30]Notes et contre-notes, op. cit., p. 96..
Leur représentation de la modernité ne relève pas d’une esthétique révolutionnaire : « du passé faisons table rase » n’est pas leur mot d’ordre. Tout en revendiquant que l’on reconnaisse comme pleinement « littéraires » ces lieux (genres, styles, registres) où les Modernes ont fait œuvre d’innovation (pour Perrault par exemple, la poésie galante, le burlesque et la poésie lyrique, sous la forme de l’opéra), ils n’excluent pas que l’on puisse, dans certains genres, continuer à tenir les Anciens pour des modèles, à condition d’admettre que les Modernes sont capables de faire mieux, donc que l’imitation soit un dépassement : si tant est que les Anciens aient été des géants, nous sommes juchés sur leurs épaules, donc nous voyons plus loin et plus haut qu’eux. La valorisation de l’innovation des Modernes n’est pas non plus chant en faveur d’une « nouveauté inouïe » en ce qu’elle s’appuie, selon un processus de recherche de fondation historique où Ionesco voit d’ailleurs une des composantes habituelles des mouvements d’avant-garde[31]« Il y a des “avant-gardes” fructueuses qui […] sont permises ou facilitées par un retour à des sources, à des œuvres anciennes et oubliées. » (op. cit., p. 94)., sur un « autre » passé que celui que valorisent institutions et auteurs en place, le passé récent de la modernité italienne, voire le passé des « antiquités nationales » (car modernité et défense et illustration de la France sont intimement liées), qui fait de La Fontaine un imitateur du « badinage marotique » tout autant que de la fable antique.

C’est probablement cette position de compromis qui a fait la victoire des « classiques », considérés comme ayant engagé une « ère nouvelle », un nouvel élan de la langue et de la littérature « françaises », définitivement victorieuses des langues et littérature anciennes, sans pour autant renier les modèles antiques : selon Boileau lui-même, que les prises de position modernes de Perrault mirent pourtant fort en colère, Racine a fait mieux que Sophocle et qu’Euripide, comme Molière a fait mieux que Plaute et Térence. Était-il possible d’ailleurs, dans un champ encore en voie de constitution – on ne proclame si haut son autonomie que parce qu’elle n’est en réalité pas acquise…et que les guerres littéraires ont beaucoup à voir avec le politique[32]Voir ce qu’en dit Alain Viala dans « La guerre des institutions et la modernité », XVIIe siècle, « Desmarets de Saint-Sorlin », n° 193, oct.-déc. 1996, p. 875-890, p. 883. – de jouer la stratégie de l’exclusion, et de la lutte à outrance ? Plus sages que la représentation qu’en donna le XIXe siècle, les écrivains et critiques de l’âge classique ont pensé que, puisque guerre il y avait, mieux valait tâcher, pour en sortir, d’assigner à chacun une place (fût-elle marginale) et de constituer des hiérarchies que de prononcer des anathèmes – et cesser de se faire la guerre.

11 octobre 2007

[Chronique-art] Brian Dettmer

Filed under: recherches,UNE — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 10:23

band-dettmer1.jpg Découvert via le site de Pierre Ménard, le blog-liminaire, le travail de Brian Dettmer s’il provient des arts plastiques, il croise de nombreuses expériences qui ont été faites dans la poésie contemporaine. Il s’apparente à une forme de sculpture du livre, via le découpage, le retrait, l’évidement. Un genre de ready-writing, qui se construirait non plus selon la logique de l’aplat, mais du volume.

Le collage en poésie, si on se réfère à ce qu’a pu en dire entre autres Philippe Castellin, se construit non pas comme volonté d’aller vers une exposition esthétique du travail, ce qui conduirait de fait à la dépolarisation poétique neutralis(s)ée par la logique de représentation lui étant hétérogène, mais tout au contraire, c’est par la sensibilité même au langage relié à un contexte déterminé que des formes visuelles de la poésie se créent. En ce sens que cela soit le cut-up, la poesia visiva, ce qui caractérise pour une part ces travaux, tient à la question de la langue, d’un devenir de celle-ci, de sa composition.
eugenio miccini Le collage — si on considère la poesia visiva — se construit comme une forme synthétique où se rencontrent des éléments provenant de supports différents. Si on considère ici cette poésie visive d’Eugenio Miccini de 1963 (L’arte tecnologica), est visible immédiatement que l’unité est synthétique, à savoir qu’il s’agit de réunir en un seul espace, des éléments qui proviennent d’espaces différents. Il s’agit d’une logique de télescopage d’énoncés et d’images qui n’étaient pas contextuellement reliés, afin de créer un nouveau sens. Ce qui joue, ce sont des rapports de tension entre ces éléments et ceci selon une logique époquale de la culture de l’écrit : 1/ les éléments proviennent essentiellement de journaux, de magazines 2/ la poésie visive se compose selon les codes de la publication de son époque : exploitation de la sur-représentation de l’image, et transformation concomitante des énoncés en impact esthético-visuel.
On perçoit que pour questionner une certaine forme de logique éditoriale, et corrélativement de sens lié à cette logique, cette création se construit comme la réalisation d’un visuel composé d’éléments distincts [pour davantage d’approfondissement : cf. Gaëlle Théval — revue Trans n°4].
Contrairement au collage le travail de ready-writing des poèmes express de Lucien Suel, se construit non pas par synthèse, mais biffures d’un texte pré-existant (par exemple des pagespoeme express lucien suel issues de la collection arlequin). Le questionnement du sens est opéré tout autrement. Si dans le collage, c’est la totalité d’une logique d’époque qui peut être interrogée grâce à la composition, ici c’est plutôt l’unité spatiale du sens qui est mise en perspective. On passe d’une approche macroscopique, à une approche microscopique. Autrement dit : par le travail sur le signifiant, matériellement présent, par son altération par le feutre, c’est directement le texte utilisé comme support qui est mis en question. Le collage crée du sens par collusion, le poème express crée du sens par l’effacement. Il fait apparaître ce qui a lieu dans un texte mais qui est caché du fait de la visibilité du texte lui-même. Biffant des mots, il crée une nouvelle série. Le poème express fait apparaître la virtualité d’un autre texte dans le texte. Il déplie les sens possibles. Il introduit une forme de vitalité dans le texte qui n’y était plus, qui d’ailleurs ne pouvait plus y être au vu de l’unité choisie : la page, le fragment. D’un point de vue critique, cette approche de Lucien Suel dévoile que dans toute forme de texte, il est possible de trouver d’autres formulations. De là, en reaffectant, une dynamique à une page de roman populaire comme c’est le cas avec Arlequin, il met en critique la distinction de langue riche et de langue populaire, en montrant qu’il est possible, dans l’oeuvre présentée d’ouvrir d’autres formes d’horizon littéraire.

brian-dettmerLe travail de Brian Dettmer ne part justement pas a priori des mêmes postulats littéraires, toutefois, il rejoint pour une part le travail de Lucien Suel.
Brian Dettmer est d’abord plasticien et non pas poète. Son travail, qui est en quelque sorte issu des recherches liées au ready-made, toutefois en est distinct. Car si pour une part il explicite lui-même qu’il prend des objets qui pré-existent (disques, livres, …) pour les recontextualiser, toutefois, cette recontextualisation ne fonctionne pas comme un déplacement de l’objet dans un contexte différent — logique de l’infra-mince — mais comme réinterprétation de l’objet par une opération plastique. Son but, en reprenant des livres qui sont désuets, c’est de leur ré-insuffler une forme de vie, de dynamique propre en les réinterprétant à coup de cutter. C’est là qu’il rencontre de fait Lucien Suel. Tous les deux se réapproprient un matériel textuel qui paraît sans intérêt, démodé, pour redonner une intensité non seulement esthétique mais aussi signifiante.
Mais le travail de Brian Dettmer se compose non pas comme aplat, mais selon une logique de stratification complexe en volume. Ses découpages et la répartition des strates n’est pas une création à proprement parlé, donc ce n’est pas un collage, mais il découpe et laisse exactement à la même place dans le repère tridimensionnel du livre chaque élément. Il travaille ainsi sur l’abstraction de motifs du contexte de chaque page afin de redonner à l’ensemble du livre une présence esthétique qui est tout autre, qui est réinterprétée par les choix qui président au découpage.
Comme pour Lucien Suel, il ouvre des plans de virtualité dans une unité donnée. Il élabore un autre livre par le livre. Mais son approche se détache de celle de Suel du fait de la question du volume.
Quand nous lisons un livre, nous tournons des pages. À savoir, l’unité que nous concevons du livre est un travail de mémoire et donc de recomposition. Je relie dans ma mémoire les différentes pages, je crée des liaisons, des combinaisons entre des images ou des textes qui sont séparés spatialement et temporellement quant à ma lecture. Le travail de Brian Dettmer justement remet en cause cette parcellisation en donnant d’un coup à voir un ensemble de pages distinctes qui par l’évidement sont reliées et mises sur un même plan perceptif. C’est aussi cela qui marque la force de son travail : la création d’une seul plan spatial et temporel de perception, par rapport à ce qui était disséminé. En ce sens, ses oeuvres peuvent être comprises comme projections matérielles du travail de composition synthétique de la pensée.

Pour découvrir davantage son travail :
[+] Galerie  Paker Schopf
[+] Bibliofrance.

8 octobre 2007

[Manières de critiquer] Philippe Forest, Le retour au réel : un lieu commun critique, ses limites, ses usages

band-forest.jpg Nous reprenons la publication des actes du colloque sur Les avant-gardes, organisé par L’Université d’Artois. On peut retrouver l’ensemble de ces recherches sur la page de Manières de critiquer. Pour cette première publication de la rentrée, nous vous proposons la conférence de Philippe Forest [Université de Nantes] sur la question de l’appel au retour au réel chez les avant-gardes.

1. Avec bien d’autres, après bien d’autres, mais tout en lui assignant une place tout à fait particulière dans son propos, Alain Robbe-Grillet, en conclusion de son essai Pour un nouveau roman, insiste sur l’unanime ambition réaliste qui caractérise la création littéraire: « Tous les écrivains pensent être réalistes. Aucun jamais ne se prétend abstrait, illusionniste, chimérique, fantaisiste, faussaire… Le réalisme n’est pas une théorie, définie sans ambiguïté, qui permettrait d’opposer certains romanciers aux autres; c’est au contraire un drapeau sous lequel se rangent l’immense majorité – sinon l’ensemble – des romanciers d’aujourd’hui (…). Mais s’ils se rassemblent sous ce drapeau, ce n’est pas du tout pour y mener un combat commun; c’est pour se déchirer entre eux. Le réalisme est l’idéologie que chacun brandit contre son voisin, la qualité que chacun estime posséder pour soi seul. » A sa manière, c’est donc bien sous le signe d’un réalisme nouveau qu’Alain Robbe-Grillet place l’entreprise qu’il initie à l’époque du nouveau roman. Dirigé contre les représentations falsificatrices de l’homme et du monde qu’impose la reconduction des modèles dérivés du roman balzacien, se voulant non plus reproduction, transcription d’une réalité préexistante mais au contraire création, recherche, invention d’une réalité que le texte construit en son sein et qui ne s’autorise que d’elle-même, la démarche de l’auteur du Voyeur et de La Jalousie se laisse, selon certaines de ses formulations tout au moins, verser au compte d’un « retour au réel » dont l’histoire littéraire constituerait la mise en scène sans cesse répétée. De fait, et ainsi que le souligne Robbe-Grillet lui-même, le « mot d’ordre » réaliste est au principe de toutes les révolutions littéraires: « C’est par souci de réalisme que chaque nouvelle école littéraire voulait abattre celle qui la précédait; c’était le mot d’ordre des romantiques contre les classiques, puis celui des naturalistes contre les romantiques; et les surréalistes eux-mêmes affirmaient à leur tour ne s’occuper que du monde réel. »

2. Un mot d’ordre unanime: ainsi apparaît donc bien la volonté de s’en retourner vers le réel qu’exprime périodiquement l’histoire littéraire. Aussi commune qu’elle soit, la formule a pourtant valeur à la fois de tautologie – ou peut-être plutôt de pléonasme – et d’aporie, tour à tour évidence et énigme, ce qui contribue à la priver deux fois de signification. Insatisfaisante, la formule l’est en effet une première fois dans la mesure même où l’idée de « retour au réel » est indissociable d’une conception du « reel “ comme constituant précisément et par excellence ce « quelque chose » vers quoi l’on s’en revient nécessairement, qui obligatoirement fait retour: comme si du réel, on s’écartait insensiblement jusqu’au moment où la distance doucement creusée paraissait tout à coup si importante et si inacceptable qu’elle appelait en réaction le mouvement par lequel on ouvre en sa direction le chemin d’un revenir. De telle sorte que la seule définition satisfaisante du réel – à laquelle on trouverait de nombreux échos dans l’enseignement de Jacques Lacan – est celle qui le pose très exactement comme « ce qui revient ». Et on voit bien en quoi une telle définition fonde (en lui donnant une possible substance) et sape (en la réduisant à une tautologie) la formule de « retour au réel » qui en dérive. Mais l’évidence ainsi énoncée n’enlève rien à la nature d’énigme du propos engagé. Et c’est en cela que la formule concernée avoue une deuxième fois son absence de signification stable. Car, de ce qui fait ainsi retour, on échoue toujours à donner une définition qui rende compte de tous les usages auxquels le terme se prête. Tantôt le réel est envisagé comme un certain état objectif du monde que l’œuvre littéraire devrait réfléchir en en produisant une représentation fidèle: et le retour au réel est alors pensé comme un réajustement des moyens de la mimesis romanesque, poétique ou dramatique en vue de la fabrication d’une reproduction adéquate. Tantôt, au contraire, le réel est approché comme relevant d’un hors langage irréductible à la représentation et ouvrant donc dans toute représentation un défaut où l’œuvre se fonde et s’abîme à la fois: cette fois, le retour au réel suppose donc la confrontation avec un en-dehors radical auquel l’œuvre ne peut être fidèle qu’à la condition d’aménager en son cœur un espace où elle s’annule en tant que représentation. On peut bien sûr entreprendre d’introduire un peu de clarté dans le débat en distinguant deux usages du mot « réel », en désignant le premier comme « réalité » et en réservant au second le terme – ainsi réinvesti d’une signification particulière – de « réel ». Du coup s’opposent deux régimes de l’œuvre littéraire: d’une part, le « réalisme » – au sens du XIXe siècle romanesque – supposant une possible vérité de la représentation reposant elle-même sur une correspondance entre les univers considérés comme homogènes du monde et du texte; d’autre part, le « réelisme » – tel que l’exprime une tradition alternative de la littérature moderne, le plus souvent poétique – et impliquant cette fois un rapport du texte à l’hétérogénéité sans appel d’un impossible qui mine toute prétention à la vérité mais se conçoit dans un face-à-face avec ce quelque chose que Julia Kristeva a baptisé du subtil néologisme de « vréel ». Mais une telle clarification du lexique critique, pour louable qu’elle soit, laisse accroire que ces deux régimes du « réel » seraient susceptibles d’être distingués, opposés quand c’est précisément leur possible communication, les conversions réciproques s‘opérant de l‘un à l‘autre, qui intéressent l’ambivalence fondamentale du texte littéraire: tourné vers l’irreprésentable, procédant de lui, reconduisant à lui mais le faisant au sein d’une indispensable représentation du monde que l’œuvre doit sans doute ruiner mais à laquelle elle ne peut jamais tout à fait renoncer.

3. En vérité, l’ambiguïté doit demeurer. Elle seule permet de rendre compte du caractère formidablement opératoire de cette formule-sésame que constitue l’expression « retour au réel »- formule ayant joué dès lors un rôle constant et contradictoire dans les stratégies d’engagement et de dégagement qui ont fait l’histoire des avant-gardes successives du siècle passé. On peut en effet risquer l’hypothèse que c’est toujours au nom d’un tel impératif que se sont constituées puis dissoutes les grandes avant-gardes historiques et, plus encore, que c’est l’ambiguïté même de cet impératif qui a décidé du mouvement pendulaire précipitant dans des directions opposées leur devenir. A défaut de la longue démonstration qui s’imposerait, on peut proposer ici une sorte de minuscule modèle théorique et tenter de rendre compte à partir de lui des principales étapes de cette histoire. Les définitions de l’avant-garde abondent. Comme celle de Jean Weisberger, elles posent qu’on peut entendre par « avant-gardes une série de mouvements, c’est-à-dire d’actions souvent collectives (parfois individuelles), groupant un nombre limité d’écrivains et d’artistes, s’exprimant notamment par manifestes, programmes et revues, et se signalant par un antagonisme radical vis-à-vis de l’ordre établi dans le domaine litttéraire (formes, thèmes, langage, etc.) comme -très généralement – sur le plan politique et social. Dans la plupart des cas, il s’agit d’une double révolte (souvent même d’une révolte globale, visant aussi les mœurs et l’éthique), d’une rupture liée à la conscience de devancer l’époque, soit qu’elle se borne à une entreprise de pure destruction (nihilisme), soit qu’elle poursuive un idéal de reconstruction (recherches formelles, action politique, utopisme, etc. ). Et parmi tous ces mouvements, la nécessité de distinguer, de discriminer conduit encore la plupart des analystes à mettre en évidence une polarité essentielle en opposant deux « versions » du phénomène comme le fait très récemment François Noudelmann, séparant une « avant-garde interventionniste » (pour laquelle prime la volonté d’inscrire l’art dans la réalité) d’une « avant-garde puriste » (pour laquelle prime la volonté inverse d’émanciper l’art de cette même réalité). Pour ma part, la formulation que je proposerais s’énonce ainsi: elle consiste à repérer dans le phénomène des avant-gardes une volonté constante de procéder à une révolution qui soit à la fois poétique, théorique et politique: c’est-à-dire qui, touchant à la forme même de l’œuvre littéraire, induise une transformation radicale concernant la pensée (la philosophie) et l’action (la politique). D’un tel nœud – variable selon les relations qu’il implique entre chacune des trois dimensions concernées, des rapports de subordination ou des marges d’autonomie qui s’établissent de l’un à l’autre des trois projets développés – se déduit dans une large mesure l’ensemble des débats à l’occasion desquels se sont faites et défaites les grandes avant-gardes du siècle passé. Mais le modèle demande encore à être précisé pour repérer comment la révolution poétique – dont tout procède et dépend-, s’élevant contre une conception trop simple de la mimesis, se trouve à son tour partagée en raison des deux appels contradictoires et simultanés qui toujours s’adressent à l’œuvre: d’une part, l’appel du « texte », commandé par le rêve d’une poétique pure où l’œuvre s’affirme autonome et indifférente à l’égard du monde; d’autre part, l’appel du « réel » envisagé à la façon d’un « impossible » auquel l’œuvre se doit de rester fidèle en faisant signe en direction d’un « irreprésentable » dont l’insistance même questionne la langue et la confronte à sa limite. Ainsi, dans l’histoire des avant-gardes, se trouveraient en posture de contestation constante une esthétique « textualiste » – se rattachant à une quête d’autonomie et de pureté qu’initie sans doute dans la littérature française le projet mallarméen – et une esthétique « réeliste » – qui tourne l’œuvre vers une extériorité réfractaire au langage où elle découvre le lieu d’une aporie avec laquelle se confondre extatiquement et dont la quête d’impossible peut se reconnaître cette fois du côté du projet rimbaldien. Les deux mouvements, sans doute, ne s’opposent qu’en apparence tant chacun débouche logiquement sur l’autre. Telle que la met à jour l’esthétique textualiste, l’écriture du texte, se réfléchissant exclusivement lui-même, renvoie pourtant ultimement à l’écriture du monde (en tant que le monde n’existe lui-même qu’à la façon d’un réseau d’écritures). Inversement, telle que la désigne l’esthétique réeliste, l’expérience du réel, tout en échappant au langage, ne peut cependant faire sens qu’à l’intérieur (ou du moins: à la limite) du langage (en tant que le langage lui-même est en dernière instance le lieu obligé de notre disponibilité à l’appel de l’impossible). Ou encore: se retournant sur sa propre intériorité, l‘oeuvre, tout en se disant elle-même, dit encore le monde dans la mesure où celui-ci se manifeste comme texte enveloppant tous les autres; se renversant vers le réel, éprouvant face au monde son impossibilité à dire, elle se découvre cependant comme texte dans la mesure où c’est seulement le jeu du sens au sein duquel apparaît le silence, le non-sens de ce qui lui résiste et échappe.

Aussi schématique soit-il, le modèle ainsi présenté permet de faire apparaître comment ces deux postulations opposées, ces deux tropismes contraires commandent par leur aimantation la logique propre des avant-gardes et la façon dont celles-ci communiquent avec l’histoire d’ensemble de la littérature moderne. En amont, l’appel du texte procède visiblement d’un certain esthétisme idéalisant inséparable des premières formes de la modernité et congédiant tout souci du monde à la faveur d’une sacralisation sans réserve de l’art posé comme seule valeur, comme unique horizon et une telle tentation reste inscrite dans le projet des grandes avant-gardes du XXe siècle. En aval, ce même appel du texte commande les principales formes du dépassement post-moderne qui visent à placer l’œuvre dans l’espace strictement virtuel de la « simulation » où le jeu vide des formes la dispense de toute espèce de référentialité. En amont, l’appel du réel, par un effet de symétrie, se retrouve dans le souci inverse, propre également aux premières formes de la modernité, de soumettre l’art à la vie, voire de sacrifier l’art à la vie en un geste de protestation qui ne cessera également de commander aux grandes avant-gardes du XXe siècle. En aval, ce même appel du réel conduit visiblement à certaines des tentatives de restauration pré-moderne qui mènent à réintégrer l’œuvre dans l’espace classique de la représentation au nom d’un nécessaire retour de la littérature à la réalité.

4. Si une telle logique est bien à l’œuvre dans l’histoire des avant-gardes, la formule du « retour au réel » sert significativement à assurer la transition de l’une à l’autre des phases du mouvement concerné, garantissant tantôt le passage d’une esthétique du texte à une esthétique du réel, tantôt l’entrée tantôt la sortie au sein de l’un des cycles successifs dont cette histoire constitue la série. Pour rendre compte du mouvement de la modernité, je hasarderais l’image suivante: celle d’une vague. On sait qu’aussi forte qu’elle soit, aucune vague nouvelle déferlant sur le rivage ne pousse significativement plus loin que les précédentes – et en ce sens, l’idée d’un progrès linéaire s’accomplissant de lui-même tombe aussitôt. Mais, inversement, il n’est aucune de ces vagues successives qui ne bouleverse le rivage sur lequel elle passe, effaçant toutes les traces antérieures pour y laisser provisoirement les siennes. Une image en valant une autre et à la condition qu’elle prétende simplement à une représentation parmi d’autres d’une réalité infiniment complexe, avec ses flux et ses reflux, son va-et-vient perpétuel, l’histoire même de la modernité littéraire peut se laisser appréhender à la façon d’une seule vague, avec ses creux et avec ses crêtes, dont seules les secondes – le surréalisme de 1929 , la nouvelle littérature de 1960, le structuralisme de 1968- nous concernent ici.

Le processus se joue en trois temps qui demandent à être identifiés au sein de chacun des cycles constituant l‘histoire des avant-gardes. Le premier moment dépend toujours de la protestation se faisant entendre d’un réalisme nouveau ou supérieur prétendant à une représentation plus exacte de la réalité: c’est le cas du premier surréalisme des années 20, du néo-réalisme de la fin des années 50 puis du structuralisme de la décennie suivante. Mais, afin de se dégager des représentations fossilisées du monde qu’il entend destituer, le propre de ce nouveau réalisme réside dans ceci qu’il se constitue aussitôt en un anti-réalisme qui oppose bientôt à l’esthétique surannée de la mimesis une protestation qui tourne l’œuvre artistique vers l’un ou l’autre des tropismes concurrents du texte ou du réel. Et c’est lorsqu’une telle protestation conduit l’œuvre trop loin du monde auquel elle tient, que se manifeste en retour l’impulsion qui reconduit l’art vers ce que Rimbaud lui-même nommait la « réalité rugueuse à étreindre » et auquel notre temps donne des noms plus convenus. L’impératif réaliste ou réeliste doit donc ne pas être envisagé à la façon d’un principe moteur poussant la recherche littéraire toujours plus avant en direction d’un hypothétique « réel » – quel qu’en soit le contenu- qu’il appartiendrait ultimement – et en raison d’une vision téléologique de l’art- d’approcher voire de toucher. Cet impératif fonctionne davantage à la manière d’un principe régulateur qui, grâce à son ambivalence, rappelle toujours -et de façon sans cesse contradictoire- l’œuvre à la nécessité d’un rapport avec cet en-dehors d’elle-même qui, malgré tout, se nomme le monde et qui relève pour elle à la fois du représentable et de l’irreprésentable. Envisager cet impératif comme solidaire d’une régulation perpétuellement appelée à être répétée permet également de se déprendre d’une vision de l’histoire des avant-gardes en termes téléologiques- de progrès voire de décadence- et de l’envisager comme le lieu d’une reprise où c’est justement avec le réel que l’œuvre continuellement se reprend, se projette en avant, en un geste qui ne conduit nulle part sinon à l’affirmation avec lequel elle s’énonce et se confond.

Quant à la valeur de cet impératif, elle ne peut donc être appréciée qu’en relation avec le contexte où celui-ci prend place et en fonction des effets qu’il produit. L’exigence d’un « retour au réel » est positive lorsqu’au début des années 30, elle assure la rupture avec un surréalisme courant le risque de s’enfermer dans une pratique idéalisante et solipsiste de la poésie à laquelle vont s’opposer aussi bien le bas matérialisme de Georges Bataille que le réalisme socialiste de Louis Aragon et dont l’évolution même d’André Breton porterait aussi témoignage. Positive encore cette exigence, lorsque que se constitue à la fin des années 50 un « nouveau réalisme » dans le champ de la littérature romanesque (le « nouveau roman »), du cinéma (du néo-réalisme italien à la nouvelle vague française) ou des arts plastiques (d’Yves Klein à Raymond Hains) qui tend à se dégager de l’académisme et du néo-naturalisme restauré au lendemain de la seconde guerre mondiale. Positive encore, cette exigence lorsqu’elle conduit dans les années 70 à rompre avec le formalisme structuraliste, avec une conception du « texte » vouant celui-ci à la pure exploration de sa seule dimension poétique et le coupant de toute relation avec un en- dehors qui soit celui du désir et de l’histoire. Mais que cette protestation puisse s’avérer, dans d’autres contextes, pour d’autres œuvres, moins productive et se limite à couvrir la pure réintroduction d’une vision non problématisée de la mimesis, pour le dire clairement: la stricte régression néo- naturaliste, je ne le contesterai bien sûr pas.

5. La formule de "retour au réel" n’a donc guère plus de valeur qu’un lieu commun, ou plutôt qu’un slogan susceptible de servir toutes les causes et qui doit donc être apprécié non pas en raison de son introuvable signification théorique mais bien en raison de sa valeur opératoire. Faire aujourd’hui usage de ce slogan -en en rappelant la nécessaire ambiguïté- n’est pas dépourvu de justification. Il en va d’un enjeu essentiel dont dépend en vérité la poursuite du projet même de la modernité : rompre avec une esthétique du virtuel, du simulacre qui voue la littérature à l’abstrait et la coupe de toute la part de négatif, d’impossible qui seule justifie l’exercice de la création sans pour autant consentir à une régression réaliste où cette même expérience de l’impossible se perd une seconde fois dans la restauration d’une représentation pleine et assurée du monde.

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