Après le point de vue de Lionel Destremau sur Prétexte (1994-1999), voici celui de Christian Prigent sur sa trajectoire de TXT [voir le site : http://www.le-terrier.net/TxT] à Fusées [voir le site : http://mathiasperez.com][1]Sur la revue TXT (1969-1993), en plus du site mentionné ci-dessus, qui renvoie à l’article de François Lacire "L’Histoire de TXT par ses textes théoriques et critiques", on pourra consulter Jacques Poirier, "Au carnaval des mots : Christian Prigent, Jean-Pierre Verheggen et la revue TXT", dans Bruno Curatolo et Jacques Poirier dir., Les Revues littéraires au XXe siècle, Editions Universitaires de Dijon, 2002, p. 129-139, et le chapitre 4 de mon Champ littéraire au XXe siècle, Armand Colin, 2002, p. 103-112. Sur Fusées (fondée en 1997), mon article "Fusées, une revue moderne" (La Revue des revues, Paris, n° 34, mars 2004, p. 99-106) et mon entretien avec Mathias Pérez, "Mathias Pérez : Carte Blanche à Fusées" – réalisé lors du colloque Critique et poésie : les revues comme lieux de la valeur, mais publié dans le dossier qu’a consacré au peintre et directeur de Fusées la revue Il particolare (n° 15 & 16, décembre 2006, p. 191-195). .
16 mai 2008
[Manières de critiquer] Critique et poésie (2) : Christian Prigent, de TXT à Fusées (entretien)
19 mai 2007
[Chronique] Claude Le Bigot dir., À quoi bon la poésie, aujourd’hui ?
[Lire ici la présentation du livre]
État de crise
Depuis la fin du siècle dernier, la question hölderlinienne de l' »Ã€ quoi bon la poésie ? » tiraille le champ littéraire tout entier. Depuis les « États généraux de la poésie » (CipM, 1992), le diagnostic est en effet des plus critiques : poids économique nul, reconnaissance institutionnelle insuffisante, danger d’asphyxie par inadaptation au circuit commercial actuel, maintien « sous perfusion / subvention étatique », pour reprendre une formule du poète Olivier Quintyn (Magazine littéraire, n° 396, mars 2001)… De sorte que, dans le numéro 110 de la revue Littérature, intitulé « De la poésie aujourd’hui » (juin 1998), Yves Charnet n’hésite pas à parler de « malaise dans la poésie » et Michel Deguy de « devenir- mineur » : « Oui, vouée maintenant aux petits médias, aux petites plaquettes, au perd-petit éditorial, aux petites annonces, aux petites audiences multipliées, aux petites manifestations culturelles ». De ce mal poétique fin de siècle, le poète et essayiste Jean-Claude Pinson rend ainsi compte dans un essai qui donne son titre à l’ouvrage collectif dirigé par Claude Le Bigot : « Si malaise de la poésie il y a, il n’est pas sans rapport avec la fin d’une représentation avantageuse, emphatique, de la poésie et de la figure du poète » (À quoi bon la poésie aujourd’hui ?, Éditions Pleins Feux, 1999). Trois ans plus tôt, dans un texte qui le premier posait la cruciale question (À quoi bon encore des poètes ?, P.O.L, 1996), Christian Prigent décrivait avec un sens du paradoxe et un humour caustique le sort réservé aux poètes et à la poésie aujourd’hui : si les professeurs du secondaire vouent aux poètes contemporains, morts de préférence, « une déférence de principe », ils leur préfèrent néanmoins « des clones clownesques » ; quant à la poésie, elle est malmenée et subvertie (« on y taille des épigraphes, des exergues, des récitations, (…) on la détourne en pubs et en fétiches chromos »).
Au début du présent volume, c’est le problème de l’action poétique que pose cette fois Jean-Claude Pinson : »Avec la mise à mal des utopies politiques qui formaient l’horizon des poétiques de la révolution par le signifiant, avec des lendemains qui déchantent, parler d’action poétique a-t-il encore un sens ? » (p. 23). D’autant que ce sens échappe à la plupart de nos contemporains : « Peut-on encore se dire poète aujourd’hui ? », « À quoi ça sert, la poésie ? », sont de fréquentes questions, qui font notamment partie du quotidien de tout professeur de lettres. Pire, « À quoi bon la poésie, aujourd’hui ? » n’est autre que l’injonction qu’adresse aux poètes un sous-champ de grande production en adéquation avec une société utilitariste (à quoibonisme inquisiteur-restaurateur).
De la poésie en terrain hostile
Plus encore que les défenseurs du roman actuel, confrontés à une prétendue crise, les acteurs du microcosme poétique se doivent de réagir, puisque la remise en question est radicale. Aussi Claude Le Bigot commence-t-il par légitimer un genre qui, pour être désacralisé, n’en est pas moins fécond : « Descendue du piédestal sur lequel le Romantisme avait installé la poésie, celle-ci est encore aujourd’hui pleinement légitime au regard d’un pouvoir, certes limité mais réel, qui concilie deux positions en apparence éloignées : d’une part le dynamisme de l’écriture poétique dérivée des avant-gardes avec un discours qui opte souvent pour l’étrangeté et de l’autre, la réactivation d’un réalisme qui s’édifie sur le dévoilement des contradictions de la société marchande et qui du point de vue formel, n’hésite pas à tourner le dos à la grandiloquence pour épouser un prosaïsme calculé qui se plie aux exigences de l’intelligible ». Ce décalage entre valeur esthétique et valeur économique explique le nombre important de poètes en France et le succès de l’activité poétique dans la société espagnole.
La majeure partie de cet ouvrage est en effet consacrée à la poésie espagnole contemporaine, cinq des huit participants au colloque étant spécialisés en la matière (dont deux poètes et deux universitaires de langue espagnole). Et tous de souligner l’émergence d’un nouveau réalisme qui réintroduit en poésie les dimensions éthique et sociopolitique, mais débarrassées des grandes idéologies passées. Les divergences d’écriture sont toutefois mises en lumière : le style des Novisimos qui poursuivent leur oeuvre (J. Siles, L.A. de Villena, G. Carnero) contraste avec celui de Luis Garcia Montero (1958), Felipe Benitez Reyes (1960) ou de Carlos Marzal (1961), et la poésie savante de Montero avec la veine antipoétique de Jorge Riechmann et de Roger Wolfe. Cela étant, Marie-Claire Zimmermann note entre les anciennes et les nouvelles avant-gardes une série de points communs qu’elle regroupe afin de définir la postmodernité poétique : une écriture distanciée et humoristique qui va de pair avec un refus des certitudes concernant le monde et le moi, « l’impossibilité de penser le temps, l’angoisse ontologique, l’usage du paradoxe, la confiance malgré tout dans les mots, l’exploration d’un moi sensible, que l’on traduit par un nouveau lyrisme très retenu, le travail sur la langue sans déclamation » (51)…
Le critique Alfredo Saldana, quant à lui, conçoit le postmoderne comme crise du sens et des modèles traditionnels. Sa posture peut être qualifiée d’à quoibonisme novateur, dans la mesure où elle remet en question la tradition poétique pour défendre le paradigme avant-gardiste : à quoi bon la poésie, aujourd’hui, s’il ne s’agit que de se conformer aux normes et aux institutions en place ? Celui qui considère la notion d’avant-garde comme principe actif de renouvellement propose une « poétique des limites » : à la vision continue du monde et de la poésie qui caractérisait le clacissisme il oppose la théorie négative d’une écriture comme mise en crise de la langue, des discours et de la poésie même.
Mais à la question « À quoi bon la poésie, aujourd’hui ? » se dégagent d’autres réponses : la poésie est aujourd’hui subversion de l’idéologie dominante, résistance à l’ordre rationnel, puissance d’étonnement, construction du sens… Au reste, on pourrait rappeler ici le constat de Charles Pennequin dans son dernier livre : « Je fais de la poésie parce que demain je suis mort ». Côté français justement, prenant acte de l’échec des avant-gardes historiques, qui combinaient révolution formelle et révolution politique, Jean-Claude Pinson s’engage en faveur d’une poéthique : un « lyrisme sans transcendance », une poésie dont l’action est restreinte, mais grande l’ambition ; une poésie qui, plutôt que de déconstruire vise à construire, plutôt que de prétendre changer la vie appelle chacun à changer sa vie par la pratique poétique. Cela dit, dans sa critique des avant-gardes, il semble confondre effets critiques et efficacité pratique de la poésie ; quant à sa séduisante position, à laquelle on voudrait croire, est-elle réellement moins utopique ? En cette époque d’individualisme effréné, peut-on échapper à l’enfermement solipsiste et parler de grande ambition en ramenant la poésie à la dimension d’une pratique restreinte ?
Bien qu’il tienne désormais pour inopérant le terme « avant-garde » et qu’il repousse dans un avenir incertain le retour du paradigme révolutionnaire, Christian Prigent réaffirme au contraire l’enjeu politique : « lancer des missiles de langue idiolectalement réinventées contre l’emprise du lieu stricto sensu commun« , ainsi que les caractéristiques formelles de toute écriture qui se situe dans le prolongement des récentes avant-gardes : « fabriquer des espaces de langue vivante, hétérogène, mêlant tragique et comique, « cure d’idiotie » (Novarina) et scientificité rhétorique du travail formel, bouffonnerie et spéculation intellectuelle, récit, dialogue et chant, archaïsme et hyper-modernité, parodie et lyrisme » (133). Et de voir cette pratique critique dans les textes de Sylvain Courtoux, Christophe Fiat, Christophe Hanna…Cette posture suppose évidemment la croyance dans l' »effort de symbolisation dégagée de la norme déréalisante », et donc dans la résistance du discours poétique aux discours médiatiques.
Ainsi les problématiques des deux poètes-essayistes traduisent-elles l’opposition entre lyrisme et littéralisme, conception positive et conception négative de la poésie.
16 mai 2007
[Livre] Charles Pennequin, La ville est un trou, suivi de Un jour
Charles Pennequin, La Ville est un trou, suivi de Un jour (avec CD de la lecture d' »Un jour »), P.O.L, 2007, 192 pages, 18 € ISBN : 978-2-84682-191-9
Quatrième de couverture
Quelle est cette affaire de trou qui nous anime ? Quelle est cette ville ? et l’affaire d’y vivre. Pour y creuser soi ? Soi-même est absent de toute ville. Ou alors il est entravé par sa posture, muselé dans ses tics et ses trucs. Il ne revient à lui que par la bande, par tout ce qui a été prononcé et qui aurait pu rester dans l’air. Je vis dans la nature insupportable de l’homme, la ville est son trou, son milieu naturel. Et c’est là -dedans, dans le milieu de la parole non parlée et des gestes larvés et des violences télévisuelles et du patronat et de la bêtise comme culture nationale, que je vis. Dans ce trou-là , cette fosse sceptique de tout ce que les humains peuvent faire pour se débarrasser de la pensée. Et notre seul concept sera de tenter malgré tout d’y prendre l’air. Prendre tout. Dire tout et même son contraire. S’égarer dans le voisinage, emporter deux trois idées, traverser quelques histoires, en aimer quelques-unes, et quitter toutes les autres, jusqu’à occuper seul le terrain de l’angoisse. Le terrain de sa propre langue où tout est à faire.
Je fais de la poésie parce que demain je suis mort.
Premières impressions
La première bonne nouvelle est que « Charles Pennequin campe toujours un rôle de vivant jusqu’au prochain numéro (à suivre.) » (p. 81).
La seconde, c’est la parution aujourd’hui en librairie de son dernier livre, qui constitue bel et bien un événement. Non pas ce qu’on appelle un « livre-événement » dans le jargon du marketing : il ne s’agit pas ici d’une opération commerciale, mais d’une révélation capitale. C’est dire la puissance de cette méditation sur l’angoisse d’exister et d’écrire.
Exister : être-dans-les-discours-du-monde. Tout le problème est de passer du trou passif (être enfermé dans la ville comme dans « le blabla humain ») au trou actif (trouer le mur des représentations toutes faites). Au reste, Charles Pennequin reprend à son compte la problématique rimbaldo-prigentienne : « Nous ne sommes pas au monde, ça veut dire quoi ? le « nous », c’est quoi ? c’est quoi le monde ? » (p. 69).
Écrire, c’est justement vider la fosse commune du langage, évacuer les langues et « tous les mots de merde entassés » (p. 55). Tout le problème est de ne pas jouer à faire l’écrivain : « C’est l’emmerdement d’avoir à trier des mots, à rassembler des phrases, et à faire croire que tout ça a un sens » (p. 73).
Le pire, c’est que cet Agencement répétitif neutralisant (ARN) qu’est La Ville est un trou rend entêtant l’être-chiant de l’existence comme de l’écriture.
À cette histoire de trous fait écho Un jour, texte troué par excellence, litanie prosaïque constituée de mini-biographèmes et d’anti-biographèmes. Un seul regret : la monodie idiote du CD dure moins de quatre minutes. /FT/
15 avril 2007
[Livre] Claude Le Bigot dir., A quoi bon la poésie, aujourd’hui ?
Claude Le Bigot dir., A quoi bon la poésie, aujourd’hui ?, Presses Universitaires de Rennes, 2007, 144 pages 12 € ISBN : 978-2-7535-0397-7
Quatrième de couverture
Répondre à la question À quoi bon la poésie, aujourd’hui ? c’est d’abord envisager ce que sont les pouvoirs et les enjeux de la poésie dans un monde qui tend à réduire cette pratique à une confidentialité qui la marginalise face à la fiction romanesque. Cette journée d’études, qui a réuni créateurs, critiques et essayistes, a pourtant mis en évidence la vitalité du genre et sa vocation à être encore la conscience critique de son temps.
Les diverses contributions ont placé sous un nouvel éclairage la responsabilité éthique du poète. Dans ce sillage, l’engagement est encore de mise ; mais après sa phase idéologique, il a cédé la place à l’histoire du sujet. Alors la poésie n’hésite pas à utiliser les ressorts de l’intimité qui avait été jugée indécente pour se faire « poésie indiscrète » ; entendons par là l’attitude de celui qui est le témoin gênant des événements. À côté des exemples précis empruntés essentiellement au domaine espagnol, la table ronde autour de Christian Prigent est l’occasion de repenser le divorce – toujours déroutant – entre le langage poétique et l’adéquation au monde du logos. Le désir d’écrire envers et contre tout est en soi une dynamique inépuisable. Même s’il reste peu de choses des spéculations théoriques des avant-gardes, toutes époques confondues (dimension polémique, souci de l’impact civique, questionnement idéologique), ce peu est incontournable.
Premières impressions
Depuis la fin du siècle dernier, la question hölderlinienne de l' »Ã€ quoi bon la poésie ? » tiraille le champ tout entier – à savoir, les espaces des médias, des éditeurs, des libraires et des bibliothécaires, mais également, par ricochet, ceux des auteurs et des revues. Car le diagnostic semble de plus en plus critique : poids économique nul, reconnaissance institutionnelle insuffisante, danger d’asphyxie par inadaptation au circuit commercial actuel, maintien « sous perfusion / subvention étatique », pour reprendre une formule du poète Olivier Quintyn (Magazine littéraire, n° 396, mars 2001)…Sans oublier le problème de l' »action poétique », que Jean-Claude Pinson résume ainsi en début de volume : « Avec la mise à mal des utopies politiques qui formaient l’horizon des poétiques de la révolution par le signifiant, avec des lendemains qui déchantent, parler d’action poétique a-t-il encore un sens ? » (p. 23). Et de s’engager en faveur d’une poéthique : un « lyrisme sans transcendance », une poésie dont l’action est restreinte, mais grande l’ambition ; une poésie qui, plutôt que de déconstruire, vise à reconstruire.
Dans cet ouvrage collectif qui arbore en couverture la superbe reproduction d’une création de Marisa Cal (Zurgai, 2004), nous retrouvons d’ailleurs les deux poètes qui se sont posé la même question dans leurs essais : Christian Prigent, À quoi bon encore des poètes ? (P.O.L, 1996), et Jean-Claude Pinson, À quoi bon la poésie aujourd’hui ? (Éditions Pleins Feux, Nantes, 1999). Leurs problématiques traduisent l’opposition entre lyrisme et littéralisme, conception positive et conception négative de la poésie.
Prochainement, nous reviendrons en détail sur les pistes de réflexion que nous offre ce livre important. /FT/
6 mars 2007
[News] Talkie-Walkie sur France Culture au Mardi littéraire
La revue Talkie-Walkie, dirigée par Hortense Gauthier, était présentée rapidement aujourd’hui dans l’émission de France Culture. L’émission avait pour invités Christian Prigent pour Demain je meurs et Suzanne Doppelt pour le pré est vénéreux, à la fin de l’émission Xavier Person a présenté brièvement T-W.
[site Talkie-Walkie]
6 février 2007
[NEWS] Tarkos dans le titre, un atelier de création radiophonique de David Christoffel
Jusqu’à dimanche prochain, vous pouvez entendre sur le site de France Culture, émission les Ateliers de création radiophonique, ou en podcast, un trés beau travail sur Tarkos, sur sa langue, dans sa langue, sur les résonnances de cette « langue de la langue », non pas un hommage, bien une « expérimentation », une « expérience » dans la poésie de Tarkos, réalisée par David Christoffel. Une heure d’enchevêtrement de voix, celle de Tarkos, lisant ses textes ou parlant de son travail, celles d’enfants et d’adultes, découvrant les textes de Tarkos et essayant de les lire, celle d’un boulanger parlant de la fabrication du pain (on pourrait presque croire que c’est un poème de Tarkos!), celle de Christian Prigent, Jean-Marie Gleize, Ghérasim Lucas, celle du piano bondissant de David Christoffel… Cette création radiophonique est aussi dense et épaisse et proliférante que la pâte-mot de Tarkos, qui fait sonner et travailler en nous les voix et la langue qui tourne dans nos têtes, nos vies, nos corps … Comme le dit le boulanger, « la pâte (mais on pourrait dire la langue) est bien un espace vitale de fermentation ».
« Il n’y a pas d’autre langue que la langue » disait Tarkos, « on est toujours à l’intérieur », oui, ce à quoi Prigent ajoute que Tarkos « nous parle de la langue et peut-être ne nous parle que de la langue », il ferait un travail de « musculation rhétorique ». Cela ne me semble pas tout à fait juste, Tarkos ne parle pas que de la langue, il ne fait pas de la rhétorique, même musclée. Bien que sa langue soit rotative, sur elle-même et en elle-même, creusant une réflexion sur ce qu’est le langage et la communication, elle n’est pas pour autant une langue autotélique, refermée sur elle-même, enfermé dans un sujet ressassant et ruminant (comme c’est le cas de nombreux disciples de Tarkos, qui prolifèrent depuis quelque temps en ratant complétement ce qu’est l’écriture de ce dernier). C’est au contraire une langue complétement ouverte sur les choses, une langue traversée et travaillée par le monde, parle du monde, qui fait parlé le monde en l’interrogeant … une langue qui fait penser et qui produit des « formes de pensée », comme dirait Christophe Hanna (qui d’ailleurs prend comme exemple une vidéo de Tarkos, pour montrer en quoi la poésie peut produire des outils de pensée, cf. conférence à Limoges durant Manifesten).
Cet atelier de création radiophonique déploie les potentialités qu’ouvre dans la langue la poésie de Tarkos, et montre à quel point celle-ci est plus que jamais vivante, à quel point elle nous fait penser sur ce qu’est le rapport au monde et à l’autre à travers le langage. C’est intelligent, riche, plein de drôleries, quand David Christoffel par exemple téléphone à un habitant de la rue Jean-Sébastien Bach, tiré au hasard, pour lui offrir un poème de Tarkos, qu’il lui lit et dicte … Il y a aussi des moments émouvants, sans pour autant qu’il n’y ait nostalgie ou pathos, comme lorsque l’on entend hésitante la voix de Tarkos faire des additions alors que la maladie le gagnait, ou comme à la fin ce poème superbe sur l’oiseau et le froissement de l’air …
Merci à David Christoffel pour ce trés beau travail qui va, je l’espère, permettre de faire découvrir Tarkos à un plus large public ….
24 janvier 2007
[Chronique] Perspective sur une opération poétique [à propos de JP. Michel]
[présentation du livre d’entretiens de JP. Michel]
S’intéresser ici à Jean-Paul Michel, et à ce livre d’entretiens, c’est non pas revenir sur toute l’oeuvre de cet auteur, connu tout d’abord par son pseudonyme Jean-Michel Michelana, mais c’est bien plutôt mettre en évidence l’opération d’écriture qu’il définit et qui loin de se réduire à ses propres contrées littéraires, en liaison avec le surréalisme initié par sa rencontre très jeune avec Breton, pose des questions très pertinentes sur la question de la construction du poème, notamment et surtout pour le Dépeçage. Le travail de Jean-Paul Michel, tel qu’il le présente dans les entretiens faits avec Michaël Sebban, porte sur la question de l’expérience littéraire : non pas seulement expérience du nouveau, mais expérience de la littérature en tant qu’expérience de soi, endurance de son propre temps comme celui de la bio-graphie des marques de l’existence.
En ce sens plutôt que d’envisager la littérature de JeanPaul Michel, littérature qui se veut salvatrice, qui par son lyrisme, notamment dans Beau front pour une vilaine âme, se noue autour d’une réconciliation post-hölderlinienne au divin, il s’agira plutôt de saisir l’opération poétique que pose JP. Michel lorsqu’il publie Le dépeçage comme l’un des beaux arts. Car si JP. Michel n’appartient pas apriori aux dimensions poétiques que nous explorons habituellement, cependant ce qu’il explique dans ces entretiens n’est pas sans faire écho avec Ecrit au couteau, de Christian Prigent. Ainsi, cet article tentera davantage de voire formellement un certain type d’opération poétique, que de mettre l’accent sur la teneur des poèmes de JP. Michel.
Question de signatures
Jean-Paul Michel, s’il est parfois peu reconnu sous ce nom, ou si l’on pense davantage aux éditions William & CO qu’à son propre travail, c’est qu’il a écrit ses premiers livres, comme il l’explique lui-même, sous le pseudonyme, “Michelenaâ€; l’utilisation du pseudonyme permettant selon lui “une distance expérimentaleâ€.
Se référant à Kierkeggard, qui signa de plusieurs noms ses livres, JP. Michel explique en effet que chaque livre pourrait être signé par un nom différent, au sens où chaque livre est une sorte de fragment condensé d’un état en présence et non pas une unité synchronique rassemblant sous ses termes la diversité possible des êtres de soi constitués. “La permanence d’un nom unique comme “signature†a déjà quelque chose de trompeur, eu égard à la discontinuité réelle qui sépare les ouvrages, les états du sujet, les moments d’une vieâ€.
Chaque texte est ainsi l’ouverture d’une personnalité, d’une façon de s’ouvrir au monde. Par le texte JP. Michel sait que c’est la totalité du sujet qui se remet en cause, qu’il n’est pas unité transcendante, démiurge voyant la totalité de l’oeuvre dès son amorce, mais bien le réel immanent de l’écriture. L’écriture est le réel de la subjectivité qui se donne à elle-même dans l’acte d’écriture [On retrouve ici ce qu’avançait Breton quant à l’écriture comme espace de déforclosion de soi et d’un ordre plus réel que l’apparence d’ordonnancement donné par la rationalité]. Ainsi la signature en haut du livre, qui signe le texte, ne devrait pas être l‘unité décontextualisée et légale de la propriété, mais toute signature devrait être cet éphémère condensé immanent qui a été en jeu dans l’acte même d’écrire cela et non pas autre chose. “Mon mouvement me porterait très aisément à utiliser un nom nouveau à chaque livre. Cela n’irait pas dans le sens de la continuité de l’affirmation d’un personnage mais plutôt dans la remise en jeu, à chaque fois, de cette fiction d’une permanenceâ€.
Écriture d’emblée envisagée comme empreinte de soi, comme cet espace où l’on peut se saisir, se comprendre, penser un ordre des choses, autrement que les choses nous sont présentées.
En posant cette hétérogénéité de soi en soi, il marque là un trait spécifique de son propre travail d’écriture : la reprise de soi. En effet, et c’est bien là ce qui se signe dans Le dépeçage, l’hétérogénéité de soi est propice à l’affrontement de soi, à sa propre déconstruction critique. La particularité du Dépeçage, comme nous allons le comprendre, tient au fait que ce serait en quelque sorte une étape de solve, de dissolution, où doit se faire la plus grande acuité possible du regard sur soi.
13 janvier 2007
[NEWS] Lancement de Vlog-trotter.org
Le site Libr-critique vient de lancer une nouvelle plateforme : vlog-trotter.org.
Sur ce site, vous pourrez trouver des reportages interactifs, auxquels vous pourrez participer, ou bien que vous pourrez suivre. Le principe est simple : dès qu’un reportage est lancé, en amont, est présenté la perspective suivie, mais aussi le cas échéant les différents interlocuteurs qui seront interrogés. Ceci permettant, aux internautes de poser des questions qui seront dès lors transmises aux personnes interviewées, ou bien qui permettront de diriger notre enquête.
La première expérience que nous menons aura lieu à Tanger durant le salon du Livre International. Une partie de l’équipe de Libr-critique s’y rend : Philippe Boisnard, Hortense Gauthier et Fabrice Thumerel. Durant 6 jours, vous pourrez suivre en quasi temps réel, aussi bien ce qui a lieu là -bas (notamment les interventions de Christian Prigent, Jean-Luc Nancy, Philippe Boisnard ou Fabrice Thumerel), que des interviews que nous mènerons avec des écrivains ou bien des personnalités impliquées dans le milieu de la littérature et de la poésie marocaine.
Sur le site vlog-trotter.org, vous pouvez dores et déjà trouver : un interview du commissaire du salon de livre de Tanger, Bernard Desportes, et un interview d’Helena Printice, qui a été la première a publier au Maroc, non seulement un journal gratuit à destination du peuple, mais aussi et surtout un journal en Darija, à savoir en arabe marocain, alors que jusqu’à présent il n’y avait pas encore de publications dans cette langue.
En souhaitant que vous soyez nombreux à nous suivre dans cette aventure.
29 décembre 2006
[recherche] Hugues Marchal, Le coup du canon : Christian Prigent lecteur des anciens
Le coup du canon :
Christian Prigent lecteur des anciens
Hugues Marchal
( Université de Paris III – Sorbonne nouvelle / CNRS )
Début
Si l’avant-garde se pense de manière polémique, voire polémologique, conformément à l’origine militaire du terme, c’est bien qu’elle juge et déjuge une pratique littéraire antérieure. Venue périmer, elle attaque des cibles existantes et produit des lectures contre des textes que ses acteurs, selon l’un des premiers éditoriaux de la revue TXT, « se donnent pour propos de viser et d’abattre ». Aussi Christian Prigent parle-t-il avec raison des « exigences métapoétiques de la position avant-gardiste » : elle discrimine, et par là avance une critique. Cependant, tout commentaire est postface : le métatexte arrive, comme les cavaliers d’Offenbach, après la bataille – en l’occurrence après une parole première. Et, dans un élan forcément rétrograde, il reconduit l’œuvre commentée vers notre présent, en la répétant par des citations ou des allusions. Le geste n’est donc pas aussi aisément conciliable qu’il ne paraît avec la double visée disruptive et prospective associée, à tort ou à raison, à l’avant-garde – cet avant-regard qui volontiers va prophétisant. Dans nos représentations les plus courantes, les avant-gardes résolvent cette tension en utilisant la visée rétrospective du commentaire précisément pour rompre avec le texte commenté, en affirmant son caractère inactuel et périmé.
24 octobre 2006
[audio] Alain Veinstein et Philippe Boisnard : 10 ans de Fusées sur France Culture
>> Le 23 octobre, la revue Fusées n°10 a été présentée sur France Culture, dans l’émission Surpris par la nuit d’Alain Veinstein. Durant les 13 mn consacrées à Fusées, un bref historique a été fait, et d’autre part a été présenté le dossier Charles Pennequin, avec un enregistrement d’une lecture de Charles Pennequin faite lors de la sortie de Mon binôme [POL].
[écouter toute l’émission sur le site de France Culture]
la partie consacrée à Fusées [13 mn] :
20 octobre 2006
[Revue] DOC(K)S POESIE(S)/THEORIE(S)
>> Revue DOC(K)S, Quatrième série, n°1/2/3/4, Poésie(s), théorie(s) + Film (DVD rom)[entre 2 siècles]
[site]
450 pages, 50 €
Plutôt que de mettre un extrait, et avant de faire une chronique — travail qui raisonnablement sera impossible et qui demandera de choisir des lignes spécifiques — je préfère d’emblée marquer l’importance historique de ce numéro de DOC(K)S, sans doute, l’un des plus importants depuis sa création.
Il n’échappera à personne, qu’une nouvelle série commence, Julien Blaine revient de son long voyage à travers la performance (bye bye la perf), et voilà DOC(K)S qui se retrouve avec son créateur historique entouré des deux acolytes qui l’ont recueilli et amener à traverser les années 90 et le début du siècle. Si ce numéro a de l’importance, ce n’est cependant aucunement pour cela. Si une nouvelle série peut commencer, cela n’a je crois que peu de rapport avec ce retour, retour de Blaine, qui de fait n’a jamais quitté DOC(K)S son nom y étant attaché, aussi bien que celui de Jean Torregrosa et de Philippe Castellin maintenant.
Si une quatrième série peut commencer, c’est parce que DOC(K)S propose une réponse historique à un certain nombre de questions historiques sur la poésie. Réponse historique qui n’est pas donnée seulement par ses créateurs [thèse], mais qui fait intervenir l’ensemble des participants de la réalité qui fonde la poésie et la littérature contemmporaine. Qu’on lise les noms : Balpe, Blaine, Bootz, Burgaud, Boxon, Castellin, Christoffel, Darras, Dreyfus, Fontana, Frontier, Game, Garnier, Garvard Perret, Giroud, Hanna, Hémion, Hubaut, Kostelanetz, Lebel, Leibovici, Limongi, Malbreil… Qu’on lise et relise les noms, qu’on les poursuive : Maraux, Menoud, Meyer, Minarelli, Molinié, Pey, Prigent, Tanabé, Simon, Sivan… et j’en oublie… Ce numéro est historique, car il pose un répons possible à la mise en question théorique des pratiques poétiques, et ceci aussi bien, par des pratiques, ce qui rejoint en quelque sorte le travail qu’a effectué cette année Denis Ferdinande dans TheoRire actes (essai) en tant que suspension de réponse face à l’injonction prigentienne de Salut les modernes, que par des ouvertures théoriques. Ce répons n’est pas celui d’une école, n’est pas celui confiné d’une édition qui s’auto-promeut, mais il est celui entrecroisé d’une véritable anthologie critique, qui n’avait pas encore été faite en France, amenant — comme j’y reviendrai dans ma chronique — de véritables affrontements non seulement sur la question de la définition de la poésie, mais aussi plus largement sur des questions ontologiques portant aussi bien sur le sujet humain que l’espace politique. Seule une revue comme DOC(K)S pouvait accomplir un tel pari, et ceci du fait que DOC(K)S est une revue de croisement, non pas lieu de fixation idéologique sur la poésie, mais lieu d’ouverture(s) des pratiques.
Le dialogue ainsi ouvert par ce numéro, pris dans la dynamique d’une juxtaposition qui ne suit pas l’ordre alphabétique, met en jeu, en tension chacune des interventions. Un choix de trajectoire a été choisi, il y a un sens à cette édition. Ceci est redoublé par le DVD, véritable film, [Entre 2 siècles], où se croisent les interventions d’Akenaton, Blaine, Giroud, Menoud, Serge Pey … autour d’une ligne de structure qui est celle de trois interventions de Paul Virilio qui de fait met en question ce qui est dit dans ces différentes interviews ou créations.
Certes toutes les interventions ne sont pas de même qualité, mais la préciosité historique de ce numéro tient justement aussi à ces déséquilibres, aux lignes de fracture, qui séparent ces paroles, ou bien ces écrits. Les qualités varient : questionnement, affirmation, cynisme, copinage, errance, impertinence, egocentrique, publicitaire, décalée, à côté, ….
Ce numéro ainsi est historique car il propose, non pas un panorama de pratiques, mais le faisceau théorico-pratique qui détermine les formes de la poésie à partir de ceux qui se situe sur ces lignes généalogiques, et ceci depuis les futuristes (Les idées futuristes après la fin des futuristes, Giovani Lista) ou Dada (Théorie DADA, Michel Giroud), jusqu’à l’usage des micro-ordinateurs (Panorama de la poésie numérique : Vers une écriture verbi-voco-visuelle, Jacques Donguy).
2 octobre 2006
Joël-Peter Witkin, L’angélique et l’obscène de Hervé Castanet
Joël-Peter Witkin, L’angélique et l’obscène de Hervé Castanet, suivi d’un entretien inédit avec le photographe, collection « L’impensé contemporain » éditions Pleins Feux. ISBN 2-84729-055-9, 8 €.
4ème de couverture :
Ce court essai porte sur Joël-Peter Witkin, photographe américain né en 1939 à Brooklyn (New-York). Depuis 1975, il vit et travaille à Albuquerque au Nouveau-Mexique — USA. Son oeuvre est connue, exposée internationalement et ses étonnantes photographies (« des tableaux photographiques » dit Pierre Borhan) — où sexe, pornographie, monstres divers et icônes saint-sulpiciennes cohabitent — largemennt reproduites. Des polémiques naissent. Doit-on exposer de telles images (qui choquent) et si oui pourquoi — et sinon, tout aussi bien, pourquoi ? Il y a radicalement les pour et, tout aussi bien radicalement les contre. Qu’ajouter de plus ? Prendre parti, trouver la voie médiane, passer à autre chose ? Ou bien justifier (ou dénoncer) la provocation (puisque ce terme est systématiquement associé à Witkin) dans l’art ? Ou encore … La réponse : nullement !
Hervé Castanet, professeur des universités, est membre de l’École de la cause freudienne. Il est psychanalyste à Marseille.
Premières impressions :
Nous commençons ici, une suite de présentation des oeuvres critiques de Hervé Castanet? Dans le milieu littéraire français contemporain, il est surtout connu pour la revue Il particolare et son très bel entretien avec Christian Prigent [Ne me faîtes pas dire ce que je n’écris pas chez Cadex], sur lequel nous reviendrons dans ces présentations. Nous avons décidé de commencer par ce petit livre, au sens, où il ouvre immédiatement le champ auquel s’intéresse Hervé Castanet : l’image, sa scène, ses débords, la question de la sexualité (en liaison avec la psychanalyse), l’écriture…
21 septembre 2006
Découverte des fictions de Bernard Desportes par Philippe Boisnard
Bernard Desportes n’est pas un nom qui semble très connu dans les milieux contemporains français. Nulle mention dans la plupart des essais sur la littérature contemporaine française, nom qui revient peu sous la plume. Cela tient certainement à cet effacement de soi qui le caractérise, aucunement mondain, comme certains milieux aiment les auteurs, aucunement revendicatif comme certaines stratégies de visibilité le sont afin de marquer de leur sceau un champ d’écriture. Ainsi, même si pour lui il est indéniable que la langue poétique s’ouvre pleinement en tant que politique de la langue, cette politique n’est pas du même ordre que celle qui apparaît fréquemment, tournant le dos pour une part aux thèses révolutionnaires des avant-gardes, mais refusant aussi la nostalgie passéiste du retour, du refus. Sa position face à l’écriture est en ce sens l’une des pus complexes, et il a su tout au long de Ralentir travaux en défendre les principes, circulant entre Du Bouchet et Bataille, rencontrant aussi bien Guyotat que Blanchot ou Koltès. Sans territoire, car bâtissant son propre chemin d’écriture. Bernard Desportes n’est pas un nom-leïtmotiv, car justement, loin de l’esprit de groupe, ce qu’il a expérimenté par ailleurs politiquement dans l’action politique réelle, son travail littéraire est celui plutôt d’un élan existentiel intensif en retrait : retrait des communautés, retrait de la modernité positive définie par la rationalité et le capitalisme, retrait des facilités relationnelles inaugurées dans les faux semblant. Ainsi, comme il le précise dans l’entretien avec Fabrice Thumerel, même Ralentir Travaux fut l’expérience d’une entreprise personnelle, ambivalente car en relation à …, sans définir cependant d’appartenance avec.
Et pourtant son écriture me semble être, au niveau des fictions contemporaines françaises l’une des plus exigeantes, l’une de celles qui témoignent d’un trajet du désir dans l’écriture assez rare. Loin de la pose avant-gardiste, qui se donne à voir en tant qu’avant-gardiste, comme Pierre Jourde a pu brocarder certains jeunes écrivains dits à la mode, son écriture se présente dès La vie à l’envi (1985) comme une sismographie du désir de vie. Sismo-graphie certes encore retenue dans ce premier texte paru chez Maurice Nadeau, où l’oscillation entre poétique et prose fictionnelle définit le trajet, où le désespoir se laisse peut-être encore déborder par l’insolente force d’une plénitude possible dans le désert, cette solitude de la modernité : "entre l’aurore et le couchant vers la nuit étale / l’enfant au soleil sur la route marche vers quel incertain".
La sismographie de son écriture est celle qui trace les vibrations des topoï pulsionnels denotre être. Par exemple chez Prigent, nous retrouvons une telle intensité seulement dans Le professeur, où l’économie de la langue se donne comme raréfaction du vocabulaire, par rapport aux autres fictions hantées par la prosodie inventive des avant-gardes TXT, mais non pas afin de témoigner d’une diminution d’intensité, mais au service d’une hyperintensification de l’écriture désirante. C’est ainsi que le minimalisme variationnel de passages entiers du Professeur est comme la vibration d’une aiguille de sismographe.
Desportes dès Vers les déserts (Maurice Nadeau, 1999), rompt avec le penchant poétique formalisé, rompt avec une certaine tendance simultanéiste qui habitait La vie à l’envie. Si le désespoir d’une modernité négative imprègne définitivement son travail, toutefois la vie traverse toute tentation nihiliste dans le cri sauvage de corps qui deviennent tout à la fois hyper-sexués et paysages d’écriture (on ne peut pas ne pas penser aux Garçons sauvages de Burroughs). Et ceci à partir d’un motif qui va hanter plusieurs de ses oeuvres : la mère, même si ce premier tome de son triptyque porte davantage sur la figure du frère. Une mère qui hante, mais avec cette intensité bataillienne, beaucoup plus que prigentienne, une intensité de l’enchevêtrement des corps, du sperme, des cris rauques et des étreintes moites de nuits qui n’en finissent plus. Alors que chez Prigent, que cela soit dans Dum pendet filius ou dans Une phrase pour ma mère, la langue par sa saturation en vient à désintensifier la folie du désir, conduisant le texte à rencontrer sa seule donation [et c’est bien là le trait prigentien, l’aporie de l’impossible touché], chez Desportes, la langue beaucoup plus tenue et pourtant cinglante, ouvre aux stupres de désirs incestueux qui contaminent toute région de son monde, qui engloutit l’ensemble du monde qu’il décrit sous la seule charte du désir. Parce que l’oubli chez lui est déterminant, engloutit tout, les possibles de la mère se déplient, se répandent et ceci par ses odeurs, ses "lourds seins tièdes" ses cuisses, sa croupe, ses caresses sur le sexe de lui l’enfant.
Mais il est évident que c’est avec Brèves histoires de ma mère, (Fayard 2003) que la figure de la mère, va insister le plus dans sa langue et que l’intensité va prendre le plus d’ampleur, au point d’être proche d’une écriture de la folie : plus aucune logique temporelle ou linéarité narrative [la rationalité est totalement perdue dans les spasmes du seul corps-mémoire, qui éjacule des bribes chronologiques éparses], plus aucune géographie stable [l’action étant prise dans le tourbillon de trajets incessants aux stations quasi-imprononçables : "cités-dortoirs de Schrut, Kruft, Ghrut, Plrut (…) direction Dlav, arrêts à Slof, Splitch, Splatch, là changement de train, direction Gdarz, Glav, Blav, Glog et Dlav enfin"], plus aucune retenue dans les étreintes des corps : l’homosexualité éclate, inceste qui étourdit l’ensemble dans le solécisme bataillien du désir et de la fureur mêlées, mère dévorée comme une charogne par les chiens errants et mère qui branle et abandonne son enfant "lorsque dans un râle saccadé j’inondais sa main, mon ventre, ses cuisses", passant alors "sa main souillée sur ses lèvres".
Le dernier livre sorti, qui vient clore le triptyque, Vers les déserts, Brèves histoires de ma mère, porte davantage la signature tout à la fois du père et de Bernard-Marie Koltès, auquel il avait consacré un essai Koltès — la nuit, le nègre et le néant (La Bartavelle) au milieu des années 90. Dansant disparaissant, certes témoigne d’une même violence de langage, d’un même cynisme sur l’époque, toutefois, il est habité par une lourdeur plus sombre. Un corps plus lourd à porter, hanté par son trajet et ainsi inquiet de ses désirs et de son dire : "écrire ne pas écrire, j’essaie de me frayer un passage entre ces deux impossibles dans la vaine tentative de me livrer par les mots à la folie d’un désir, à la violence destructrice de l’illusion d’une pensée". Dansant disparaissant ferme le trajet débuté avec Vers les déserts, comme si le désir revenait à lui-même, comme si une mort s’était produite : désir s’invaginant, paysage implosant, visages devenant tous les mêmes dans une mémoire ne pouvant plus se déplier, affrontant le néant de sa présence d’être.