Libr-critique

25 octobre 2020

[News] News du dimanche

En UNE, le poète CUHEL et le dessinateur Joël HEIRMAN reviennent à leur manière sur l’atteinte obscurantiste à l’Ecole de la République. Vous découvrirez ensuite quelques lectures conseillées (Libr-6) et deux Libr-événements

UNE (CUHEL/HEIRMAN)

 

Faut pas s’mentir
faut être réaliste
Nous au gouverdément
on Z’aime les enseignants
on les Z’aime tellement
qu’on les place carrément en première ligne
Honneur aux hussards de la République !
avec un pognon de dingue plein la carlingue
on les Z’aime tellement
qu’on s’est creusé les méninges pour les ménager et leur aménager des carrières de ouf
des conditions de travail foldingues
et tutti-frutti
quelle Passion !

Faut pas s’mentir
faut être réaliste
Nous au gouverdément
on Z’aime les enseignants
sauf les universolitaires
Trêve de laxisme et de causalisme
foutaises foutaises foutaises
d’anamnèses
Tout ça c’est à cause que
maladroite
l’univercécité
est allée droit à gauche
l’univercécité s’est radicalisée
islamo-gauchisée

À bas les fanatiques
la source de nos hic
Faut pas s’mentir
faut être réaliste
contre nos déboires
nous on se contente chaque soir
de prier la Ste Croissance
qui nous dicte ses exigences
Pour qu’elle croisse
sale engeance
diminuez vos créances !

 

Libr-6 (septembre-octobre 2020)

â–º Antoine DUFEU, Sofia-Abeba, suivi de MZR et « Le Train » de Léon Trotski, éditions MF, coll. « Inventions », 176 pages, 15 €.

► Tristan FELIX, Faut une faille, Z4 éditions, 174 pages, 13 €.

► Jean-Paul GAVARD-PERRET, Joguet, Joguette, préface de Tristan Felix, Z4 éditions, 62 pages, 10 €.

► Iegor GRAN, Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres, P.O.L, 142 pages, 13 €.

► Emmanuel TODD, Les Luttes de classes en France au XXIe siècle, Seuil, 1er trimestre 2020, 376 pages, 22 €.

â–º Revue des revues, n° 64 : « Femmes en revues », 172 pages, 15,50 €. [sur la nouvelle recockpitvue COCKPIT Voice Recorder : p. 181-183]

Libr-événements

► 
â–º Colloque « Musidora, qui êtes-vous ? » coorganisé par Carole Aurouet, Marie-Claude Cherqui et Laurent Véray du 18 au 20 novembre 2020 à la Cinémathèque Robert-Lynen et au CNC.
Participeront à ce colloque : Olivier Assayas, Carole Aurouet, Karol Beffa, Anne Bléger, Didier Blonde, Francesca Bozzano, Lucas Bruneau, Emilie Cauquy, Patrick Cazals, Pierre Edouard Clamour, José-Maurice Cherqui, Marie-Claude Cherqui, Marie-Joëlle Cherqui, Anne-Olga de Pass, Béatrice de Pastre, Marc Durand, Yvon Dupart, Hélène Fleckinger, Annette Förster, Christophe Gauthier, Magali Goimard, Anne-Elisabeth Halpern, Myriam Juan, Laurent Mannoni, Camille Paillet, Paola Palma, Pascal Roques, Sébastien Rongier, Michel Saussol, Laurent Véray, Christophe Viart, Michel Viennot et les élèves du conservatoire de musique Jean-Philippe Rameau du VIe arrondissement de Paris.

22 octobre 2020

[Chronique] Philippe Aigrain, Soeur(s), par Ahmed Slama

Philippe AIGRAIN, Sœur(s), Publie.net, coll. « Temps réel », automne 2020, 256 pages, 17 €, ISBN : 978-2-37177-601-2.

 

En dire assez pour donner envie d’aller y voir de plus près, mais sans tout dévoiler pour autant. Non pas pour préserver quelque « suspense » que ce soit, mais plutôt une expérience singulière de lecture. Exercice périlleux, auquel je ne suis pas habitué. Il y aurait justement tant à dire de ce premier roman Sœur(s) de Philippe Aigrain. Figure majeure de la lutte pour les libertés sur internet et les « biens communs » ; contre la surveillance généralisée et l’abus (devenu généralisé) de la propriété intellectuelle. Recoupant ce que l’on appellera rapidement son domaine d’expertise, Sœur(s) n’est en rien un essai déguisé sous les atours d’un roman. Le roman (se) tient par sa composition mûrement réfléchie ; tenir en haleine, non pas pour quelques broutilles inconsistantes, ou pour happer des lecteurs ou lectrices en mal de frissons, la dissimulation d’éléments clés, dans et par la composition du roman sert justement le propos, ni artificielle, ni bassement commerciale.

Imitant les spirales que figure la couverture, avec ce point mis non pas au centre, mais à côté, nous allons explorer ce roman « ébahissant ».

Hack et « fausses » identités

Ça commence par un courriel accompagné d’une photographie : « Je suis ta sÅ“ur et j’ai besoin de toi. N’essaye pas de me répondre. Laisse-moi te contacter. » Problème… le personnage n’en a pas, de sÅ“ur. Et pas d’histoire, ici, de parents ayant une quelconque vie cachée ou tout autre chose de cet acabit. Alors quoi ? On pense, avec le personnage, automatiquement à une « fraude 4-1-9 » ou « arnaque nigériane » – les deux appellations provenant du code (numéro 4-1-9) nigérian sanctionnant ce type de fraudes. Il s’agit, en gros, d’obtenir les coordonnées bancaires d’une personne afin de lui subtiliser de l’argent et ce en gagnant sa confiance par des moyens aussi « subtils » qu’un supposé gain à la loterie ou l’appel à l’aide d’un·e proche.

À l’instar du personnage, nous avions été aiguillés vers une mauvaise piste, préjugé qui vous fait braquer l’attention sur les plus démuni·es. Ainsi ne s’agit-il pas d’une arnaque, mais d’un hack à grande échelle – je préfère pour ma part l’usage du terme anglais plus précis, plutôt que le français « piratage » chargé de connotations négatives[1]. En effet nous apprenons que plusieurs identités semblent avoir été « fabriquées » de toutes pièces. Des personnes – essentiellement des femmes – répertoriées dans les fichiers, disposant de (vraies) cartes d’identité sans en avoir jamais fait la demande. Qui sont dès lors ces femmes ? D’où viennent-elles ?

Puzzle narratif

Et c’est là où nous entrons dans la composition polyphonique du roman, s’y succèdent des fragments écrits à la première personne (pour la plupart), intitulés en fonction du narrateur ou de la narratrice qui, chacun·e, dans et par son discours va nous donner sa version. D’abord Lui et Elle. Lui qui a reçu le courriel, Elle qui semble en être l’expéditrice, et qui semble souffrir d’amnésie

« Sur ma carte d’identité, il est écrit Sexe : F. Sexe est en bleu et le F en noir avec des caractères imitant ceux d’une machine à écrire, un appareil qui date d’avant que je sois moi, pour qu’on voie bien que c’est une réponse à une question. Sexe, c’est une question, et sur les cartes d’identité, on répond H ou F. (…) Agathe. C’est la première fois que je prononce ce nom qui apparaît sur ma carte d’identité, et l’émotion qui me submerge, ce n’est pas tous les jours qu’on se baptise soi-même. »

Et ces fragments figurent des sortes de puzzles narratifs qui, mis bout à bout, reconstituent l’ensemble de l’histoire et donnent à voir les perspectives. Un roman en 3 dimensions, de 3D narrative. Parmi les voix qui forment cette polyphonie se trouve « Eux ». Eux sont chargés de la sécurité intérieure, « censés défendre l’ordre républicain et la paix civile ». Eux sont stupéfaits par ces identités qui surgissent de nulle part. Les fragments qui relatent leurs échanges se présentent sous la forme de réunions, de dialogues entre une supérieur (ou n+1 comme on dit dans la langue devenue hégémonique du management) et ses subordonné·es. Eux décident – dans la mesure de leur pouvoir – de ce qu’il faut faire tout en se conformant aux décisions qui viennent de plus haut, en s’adaptant – tentent-ils du moins – aux remous que provoquent les contrôles policiers et le pouvoir dont ils sont un rouage (parmi d’autres). Eux entrevoient tout ce qui questionne leurs pratiques comme ennemis ; qu’il s’agisse des « droits-de-l’hommistes », des « féministes », des « zadistes » ou encore « ces petits malins qui font la cartographie collaborative des caméras » ; tout ce qui remet en cause leur pouvoir est à annihiler.

À lire leurs échanges, comment ne pas penser à ce terme popularisé par l’actuel ministre de l’intérieur : « séparatisme ». Étiquette accolée à celles et ceux qui ne veulent pas se fondre dans le pouvoir et l’ordre. Comment ne pas penser également à ces écoutes, publiées il y a de ça quelques mois, où un ex-chef du renseignement (Bernard Squarcini) embauché par un milliardaire (Bernard Arnault) défend les intérêts de ce dernier avec les moyens de l’état – qui dit à ses ex-collègues, fonctionnaires, qu’il leur faut défendre CAC 40 ; preuve que l’état n’est que le garant de l’ordre capitaliste. Et eux sont un rouage (parmi d’autres) de cette machine. Malgré leurs moyens et leur influence, ça leur échappe, presque tout leur échappe, paranoïaques et focalisés sur la répression, la traque à mener contre tout ce qui contrecarre(rait) leur surveillance, ils ne prennent même pas la peine d’aller enquêter, surveiller du côté des dominants.

L’ébahissement sécuritaire

Par l’entremise de ce puzzle narratif, on tourne et l’on explore ces questions qui de coutume vont de soi : qu’est-ce qu’une « identité » ? Un fichier recoupant quelques informations ? Une photographie ? Un corps ? La correspondance entre un corps et son reflet (identité → ce qui est identique) administratif dans et par les fichiers administratifs ? Ou est-ce encore ce que l’on nomme les datas (données).

« – Dans les trois cas où l’on sait qu’il y a eu de vraies femmes, on n’a aucune indication qu’elles aient utilisé des ordinateurs, des téléphones, des cartes de crédit ou des dispositifs RFID comme les cartes de transports. Les seuls documents qu’elles ont utilisés sont les cartes d’identité qui ne sont pas lisibles à distance à cause de ce débat qui a tué la carte d’identité électronique avant qu’on décide qu’on ne demanderait plus leur avis aux droits-de-l’hommistes. »

Il y a ce phénomène qu’Eux appellent « l’ébahissement ». Terme inventé pour qualifier ces femmes aux identités fantômes : des ébahies. Comment les « identifier » elles dont justement l’identité reste floue ?

« Une nouvelle recrue du cabinet a décidé que le problème constituait une opportunité de mobiliser nos compatriotes. Ils ont pris le modèle du signalement de radicalisation : les signes qui doivent vous alerter. La liste n’est pas complète, mais elle inclut déjà : ne pas avoir de carte de crédit ; ne pas avoir de téléphone portable ; ne pas avoir de carte de transport traçable ; l’ébahissement (…) ; les comportements visant à éviter les contrôles d’identité ; une nervosité inhabituelle chez les femmes témoins de contrôles visant d’autres femmes ; les relations affectives avec des personnes présentant les signes précédents. Et comme pour la radicalisation, ils précisent bien qu’un signe à lui seul ne doit pas inquiéter. »

Ou comment, comme pour la « supposée » radicalisation, « les signes distinctifs » stigmatisent une partie de la population ; une minorité politique, ici, les femmes. Elles doivent être et doivent rester identifiables et traçables. C’est une longue histoire que celle de l’identification sur-le-champ des femmes, notamment, on peut citer par exemple (et il y en aurait tant d’autres) les poches proscrites aux femmes depuis le XIXe siècle dans et par un pouvoir patriarcal qui représentaient une sorte d’espace intime et incontrôlé, pas visible ni saisissable au premier coup d’œil.

Face à ce qui est désigné comme l’ennemi intérieur voici que se déchaîne la domination policière. Et bien évidemment ça fait son chemin du côté de la population, se font dès lors des solidarités :

« … il faut penser à celles qui pourraient être signalées et essayer de comprendre pourquoi ils en ont peur ou veulent les stigmatiser, est-ce juste une cible qu’ils ont choisie par coïncidence ? Ou alors, qu’est-ce qui les a alertés ? Et d’abord qui sont ces ils ? »

Et même qu’Eux, avec leurs études, ont la certitude qu’elles (les ébahies) ne représentent pas un danger, mais trop paranoïaques pour lâcher. Comment peut-on laisser ainsi une frange, même minoritaire de la population intraçable, indétectable ? Surtout qu’il y a des fronts qui désormais soutiennent celles que l’on qualifie d’ébahies. Qu’est apparu un manifeste de l’ébahissement. Que se créent même, ici ou là, des ZEL pour Zone d’Ébahissement Libre où l’on apprend « à s’étonner des choses considérées comme les plus naturelles, par exemple les conférences de presse ou la politique sécuritaire. »

Hypothèse séduisante, plus s’étonner, mieux s’étonner, de tout ce qui nous entoure, d’abord du devenir d’internet et du web, et comme un écho à Sœur(s) et ces « ébahies », pourquoi pas détruire internet ?

 

 

[1] Négatives dans la représentation (stéréotypée) que nous nous faisons des pirates, car la piraterie fut également un système anarchiste bien plus égalitaire que nombre de systèmes actuels.

20 octobre 2020

[NEWS] Jacques Donguy, Jungle électronique (exposition)

Du mercredi 21 octobre au samedi 21 novembre, exposition « Jungle électronique » à la Galerie Satellite (7, rue François de Neufchâteau 75011 Paris ; tél. : 01 43 79 80 20) : du mardi au samedi, 13H à 19H.
Vernissage : demain mercredi à 18H, avec Jacques DONGUY.

Le titre de l’exposition correspond à un projet non retenu pour clore l’exposition “Poésure et Peintrie” en 1993 à Marseille, que j’avais intitulé « Jungle électronique », soit, avec les nouvelles technologies de l’époque, du magnétophone à la vidéo, une diffraction ou la sortie du tout typographique (poésie concrète…), sortie du gris où tout se ressemble à une exubérance où l’on se perdrait. Un portail sur l’avenir, ou les “Portes de l’oeiloreille”, le poème idéographique d’Augusto de Campos. Dans cette exposition, il y a l’un des 3 exemplaires de la “Dream Machine” (“Machine à rêves”) de Brion Gysin réalisé en 2010 pour l’exposition “Brion Gysin Dreammachine” au Consortium à Dijon, “On Holography”, un hologramme de 1978 de Richard Kostelanetz (U.S.A.), en fait le premier holopoème jamais réalisé, “Poema Bomba”, un hologramme de 1987 d’Augusto de Campos (Brésil), exemplaire signé, seul exemplaire existant en dehors du tirage original qui est dans l’atelier d’Augusto de Campos à São Paulo et de la copie qui est au Musée de Rovereto en Italie, sachant que le négatif n’existe plus. Cette copie avait été réalisée pour l’exposition que nous avions organisée, « Terminal Zone Poésie et nouvelles technologies », au CAC d’Hérouville Saint-Clair en 2002. Une autre Å“uvre de Piet.sO et Peter Keene est présentée, son titre : « bla bla bla », à partir de fragments sur l’actualité glanés sur le net, boîte à gâteaux motorisée bourrée d’électronique. De Liliane Lijn est présentée une Å“uvre gérée par ordinateur, « MOONMEME » (1992 – 2011), hommage au principe féminin de transformation, avec la projection d’un seul mot sur la pleine lune, « SHE », qui se modifie en « HE », avec les phases lunaires. De Jacques Donguy, une photo de performance de Poésie numérique de 2019 par Bernard Bousquet ainsi qu’une sélection d’œuvres montrées sur écran plat, montage réalisé pour l’exposition « Digital Icons » au Mill à La Louvière en Belgique en 2020. Une part importante de l’exposition est consacrée à Philippe Boisnard, avec 4 tirages sur dibond réalisés en collaboration avec Beb-Deum, et « IADOLL », icône de Beb-Deum et programme de Philippe Boisnard, qui échange avec le public grâce à l’IA, l’Intelligence Artificielle. À l’occasion du vernissage de l’exposition le mercredi 21 octobre sera présenté le dernier numéro de la revue « Celebrity Cafe », qui comporte un dossier sur le numérique avec Jasia Reichardt (“Cybernetic Serendipity”), un entretien avec Liliane Lijn et ses Poèmes Machine, un débat sur la poésie numérique auquel participent Philippe Boisnard, Jacques Donguy et Fabrice Thumerel, un inédit de William Burroughs de 1962 où Ralf Rumney lui reproche de vouloir mécaniser la poésie avec son fold-in.
Commissariat : Jacques Donguy

18 octobre 2020

[News] Les Tourbillons de Valère Novarina

Dès cette fin octobre, comme tous les passionnés vous serez emportés par les tourbillons novariniens, qui vous feront virevolter du dernier texte de l’écrivain à sa mise en scène par Jean Bellorini, et à un volume collectif riche en reproductions couleurs et en volutes interprétatives…

 

Le Jeu des ombres (P.O.L, paru le 15 octobre)

► Le Jeu des ombres, P.O.L, 15 octobre 2020, 272 pages, 17 €, ISBN : 978-2-8180-5098-9.

Présentation éditoriale. Le Jeu des ombres est la nouvelle pièce de théâtre de Valère Novarina. Quatre actes pour revisiter le mythe d’Orphée. Avec cette conviction que nous sommes tous des Orphée. Des ombres passent, parlent, reviennent de l’autre espace : l’espace des dessous. Ni feu ni flammes, les enfers sont le lieu des métamorphoses. On y trouve Orphée, Eurydice, Cerbère, Charon, Hécate, Pluton. Ils croisent Sosie, Flipote, les Machines à dire beaucoup, Robert Le Vigan, Michel Baudinat, Gaston Modot, Anne Wiazemski, Louis de Funès, Christine Fersen et Daniel Znyk. Les temps s’entrecroisent jusqu’à la discordanse des temps. Et dans ce grand dépérissement, le berger des langues, le gardien, l’amoureux de la parole, n’est plus Orphée tout seul, mais chacun d’entre nous. Nous sommes tissés de temps, et cependant étrangers à lui. Respirer, être vivant, chercher les ombres pour jouer avec la lumière. Les personnages du Jeu des ombres se retournent, imitent Orphée à l’envers et trouvent leur chemin.

Tout Valère Novarina est dans ce drame : l’homme, « animal capable de tout », la rosace des définitions de Dieu, les ritournelles de l’espace et du temps en langue spirale, « l’étrangeté d’être des animaux qui parlent », l’étonnement de parler, la stupeur d’être là.

â–º Spectacle de Jean Bellorini en tournée pour les saisons 2020 / 2021 : [Plus d’informations sur le site de l’auteur]

Le Jeu des ombres sera une plongée joyeuse, festive et profonde dans la langue de Valère Novarina, charnue, organique, rythmique, musicale dialoguant avec les grands thèmes musicaux de l’opéra L’Orfeo de Claudio Monteverdi. Jean Bellorini conjugue dans ce projet ses deux matières de prédilection, le langage et la musique.
Le Jeu des ombres, c’est l’Homme qui réenchante le monde, le transforme, l’émeut et le déplace. Il fait danser les arbres, pleurer les rochers, détourne le cours de fleuve par son chant. Il est l’Artiste, déchire le voile des conventions, des valeurs, des dogmes. Il fait descendre les regards jusqu’alors tournés vers le Ciel vers les êtres qui aiment, qui souffrent et qui meurent. C’est aussi l’Homme qui doute, qui pousse à questionner, à remettre en cause, à croire et ne plus croire. Le doute qui oblige au retournement, contraint à regarder en face, jusqu’à la disparition des illusions. Il s’agit de se confronter au monde tel qu’il est et d’être libre. Quoiqu’il en coûte.
Ce que l’on ne peut pas dire, c’est cela qu’il faut dire. Ce qu’on ne peut pas voir, c’est cela qu’il faut voir. Ce qu’on ne peut pas traverser, c’est cela qu’il faut traverser.
Jusqu’en Enfer. [Photo : © Pascal Victor]

Première représentation – le 23 octobre – À Avignon à La FabricA
23 > 30 octobre 2020 – Semaine d’Art, organisé par le – Festival d’Avignon

6 > 22 novembre 2020 – Les Gémeaux Scène Nationale – Sceaux

6 > 8 janvier 2021 – Le Quai – CDN Angers Pays de Loire
14 > 29 janvier 2021 – Théâtre National Populaire – Villeurbanne

5 > 6 février 2021 – Grand Théâtre de Provence – Aix-en-Provence
10 > 13 février 2021 – La Criée – Théâtre national de Marseille
17 > 19 février 2021 – Anthéa – Théâtre d’Antibes
4 > 26 février 2021 – La Comédie de Clermont

5 > 6 mars 2021 – Théâtre Quintaou Scène nationale du Sud-Aquitain – Anglet
23 > 26 mars 2021 – Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie

6 avril 2021 – Opéra de Massy – Paris Sud
14 > 16 avril 2021 – Théâtre du Nord
21 > 22 avril 2021 – Comédie de Caen – CDN de Normandie

18 > 21 mai 2021 – MC2 – Grenoble
27 > 28 mai 2021 – Scène Nationale Châteauvallon-Liberté

Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture

Marion Chénetier-Alev, Sandrine Le Pors et Fabrice Thumerel dir., Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture,  Hermann éditeur, coll. « Les Colloques de Cerisy », parution prévue seconde quinzaine d’octobre 2020, 456 pages, 26 €, ISBN : 979-10-37003-621.

Organisé à Cerisy, le colloque international dont est issu ce volume présente deux intérêts majeurs : d’une part, il réintroduit avec force le théâtre dans l’histoire des manifestations cerysiennes puisque consacré à l’œuvre du plus important dramaturge contemporain, qui est également écrivain, peintre et metteur en scène ; d’autre part, ce colloque marqué par un rare enthousiasme a mis en évidence la puissance théorique et pratique, éthique et esthétique, d’une œuvre déjà reconnue mais dont il convenait de récapituler les aspects les plus divers. Ainsi, cet espace novarinien (Novarimonde) qui nous arrache à notre tranquille humanité, à notre commode immobilité, pour nous entraîner dans un tourbillon de signes et de formes, les intervenants l’ont parcouru en tous sens, empruntant les pistes théologiques, philosophiques, dramaturgiques, poétiques, ou encore scéniques et topologiques, pour montrer comment le créateur organise le chaos grâce à la quadressence de son art.

 

Deux événements à ne pas manquer à l’occasion de ces deux parutions…

â–º Maison de la poésie, samedi 31 octobre – 17h & 19h [157, rue Saint-Martin 75003 Paris ; réserver au plus vite – vu la jauge limitée – au 01 44 54 53 00]
Table ronde Valère Novarina : Les tourbillons de l’écriture : entrée libre dans la limite des places disponibles [Réserver, même si c’est gratuit]
Soirée poétique : L’Esprit respire [Réserver]

Tarif lectures : 10 € / adhérent : 5 €

Comment s’orchestrent les tourbillons baroques de signes et de formes qui apparaissent, reviennent et disparaissent dans les travaux de Valère Novarina, écrivain, metteur en scène et peintre ? Cette question est centrale dans sa poétique : à Cerisy, en juillet 2018, un aréopage international s’est réuni pour suivre les développements imprévus d’une œuvre aérienne, ventilée, dans ses circonvolutions théologiques, philosophiques, dramaturgiques et poétiques. Le volume issu du Colloque de Cerisy paraît en même temps qu’une nouvelle volute de la spirale novarinienne : Le Jeu des Ombres.

Cette soirée inédite sera l’occasion, non seulement de faire tournoyer le Novarimonde au cours d’une table ronde qui n’a jamais porté aussi bien son nom, mais encore, pour l’auteur du Jeu des Ombres, de faire respirer l’esprit non dans un lieu abstrait (du cerveau ou de l’entendement) mais dans toute sa matérialité : sur la page, dans l’espace, dans notre corps.

17h – « Les Tourbillons », table ronde autour de Valère Novarina, avec Marco Baschera (Suisse), Marion Chénetier-Alev, Céline Hersant, Sandrine Le Pors, Fabrice Thumerel et Amador Vega (Espagne)


19h – « L’esprit respire »

Lectures de fragments du Jeu des Ombres et de Lumières du corps par Valère Novarina.

Réponses et développements du violoncelliste Anssi Karttunen (Finlande), soliste de renommée internationale dont le très large répertoire est à la fois baroque, classique et moderne.

Apparition tourbillonnante de l’accordéoniste Christian Paccoud, qui accompagne la troupe de Novarina depuis plus de vingt ans.

► GALERIE WAGNER (19, rue des Grands Augustins 75006 Paris), Jeudi 19 novembre de 17h à 20h : Signature de l’ouvrage “Les tourbillons de l’écriture” de Valère NOVARINA et d’une sérigraphie numérotée (tirage limité à 50 exemplaires), en parallèle de l’exposition d’une sélection de ses œuvres picturales (du 18 au 21 novembre).

Renseignements pratiques : du mercredi au samedi, 14H30-19H30 ou sur RV.

Florence Wagner : 06 62 16 16 28

Galerie Wagner : 19 Rue des Grands Augustins 75006 Paris (du mercredi au samedi de 14h30 à 19h30 et sur RDV)

17 octobre 2020

[Création] Joël Hubaut, EpidémiK (17)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 21:03

Pour votre Noël 2020, chers Libr-Lecteurs, vous disposerez d’un objet littéraire déconcertant et bouillonnant, d’une rare vie singulière : la somme épidémike de Joël HUBAUT, écrite dans les années 70 – et introuvable. [Lire le seizième texte]

Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

Infiltration d’épidémie caméléon camouflée en marron dans zone morale d’épidémie marron…
La peau de la langue enfle et gonfle sous la peau empotée avec les pupilles romantiques dilatées dans les gouttes au ralenti bourrant les amas à la pelle dans les fosses…..
et la queue de la langue est comme une queue coulant sous la langue perforée par les boulons marron de l’université de la police judiciaire le trou qui révèle la poche de ganglions ornés de scarifications orange dans la viande de la langue les croix arrachées comprimant le sternum la pression violente plaquant les spirales bleues dans les embouts qui agissent sur le moteur avec les courroies hypertrophiées en attraction dans l’image rouge de la peau de la langue retournée dans la patte transportée dans les cuves de la maladie bleue où agissent les diaphragmes électriques qui découpent les peaux de langues arrachées en lamelles courbes nouées dans l’orbite rose tendresse éternelle excitée par des cônes de bois qui s’enfoncent dans la chair de la langue-fac-administration éclatant les tissus police-secours démembrés bloquant les conduits excréteurs de tous virus alphabétiques extra-terrestres verts jaillissant du trou de la bouche pourrie avec le mix de la douleur extrême de la parole post-ultra lettriste argentée contaminée par la langue pieuvre cosmique infra-rouge en gelée dans la langue baveuse du langage épidémique ultra-violet des croupions universitaires gris malaxés aux mollusques intoxiqués de syntaxe-cafard coulant dans l’épiglotte du claquement psychanalytique blanc des portières la plaie-langue bouchant la cavité-parole atrophiée par les tentacules glosso-pharingiennes orange comme des psycho-huîtres/moules/vagins/ rouges crevant la pseudo-cramouille rose bornée de morale-sanitaire la langue saucisse mixée aux plaquettes-infirmerie croix-rouge avec la langue greffée rose proliférant dans les canalisations glossolaliques du jus d’hygiène sémio-juge fasciste gris marron noir dans les toilettes catholiques grises marrons-moines comme une langue gestapo noir imposant la langue plate grise marron ségrégation soumise aux injections dans les pare-brises célestes transparents encastrés dans le nerf lingual du bulbe de soumission des masses marron engloutis dans la routine grise des vulves contaminées par une normalité marron-maman-langue-bite CRS capo gris bleu noir-assurance maladie marron banque de France perforant le nombril télévision gris marron dans la langue baveuse fouinant les pores dans les crevasses de la peau pastille crème de peau morte de pus dégoulinant marron dans les languettes du langage matraque de l’écran borné gris du crédit agricole…
Joël Hubaut 1976 …………………………………………………………………………

Visuel Action épidémik dans les rues de Sarlat avec Alain Suel ( frère de Lucien Suel ) Joël Hubaut 77

13 octobre 2020

[Chronique] Jean-Marc Baillieu, Nichane tout droit, par François Huglo

Jean-Marc Baillieu, Nichane tout droit, avec un dessin de Frédérique Guétat-Liviani et une postface à la trilogie maghrébine, Fidel Anthelme X, Marseille, septembre 2020, 44 pages, 7 €.

  

Valse, jazz, blues, dialectique, dissertation, donnent au ternaire une dynamique, une ouverture, qui dialoguent et dansent aussi dans les neuf petits livres, empreintes bien terriennes d’une démarche très aérienne, qui composent les trois trilogies de Jean-Marc Baillieu : Humanité (L’éparpillement des sites, 2000, L’inconstance, 2008, Dévoilement, 2012), À contre-pied (Arras ou la rectification du Pas-de-Calais, 1999, La Bienséance, 2006, L’Oublie, 2012), Trilogie maghrébine (Trik chemin, avec CD, bilingue arabe, 2014, Abrid chemin, bilingue berbère, 2018, Nichane tout droit 2020). La première phrase de la postface à la troisième trilogie rejoint les trois thèmes de la première : l’un, l’autre, la nature, qui peut-être recoupent la deuxième topique de Freud : ça, moi, surmoi – en lacanien : réel, imaginaire, symbolique. « L’un, l’autre et la nature, soit la définition de l’humanité selon Antonio Gramsci. Voilà les trois thèmes qui se retrouvent dans ce que j’ai écrit ». La genèse d’un internationalisme discret, sans pesanteur discursive, d’autant plus authentique et actif, se donne à lire en cette postface, texte précieux : à la fois « comment j’ai écrit certains de mes livres » et « la vie mode d’emploi ».

L’aventure, le voyage, l’ouverture à l’autre, sont d’abord linguistiques : l’allemand un peu parlé par le grand-père qui l’a appris en captivité, puis étudié au collège avec l’anglais et le latin, l’anglais pop rock parlé par un correspondant, l’espagnol des vacances estivales. Non linguistiques mais culturels : l’attrait pour le Japon au lycée, puis pour « l’Extrême-Orient (idéogrammes, modes de penser et d’être) », les essais sur le Japon, la Chine, la Corée, et de nombreux ouvrages d’auteurs étrangers, parfois des films. Une année passée par le père en Algérie, alors occupée, puis un séjour au Maroc, le mariage d’une cousine avec un Kabyle rencontré lors d’un festival international de chant choral, ont donné le goût du Maghreb. Celui du Moyen-Orient remontait au catéchisme (vie de Jésus). Franchissant – d’un pied léger, toujours – les clôtures et hostilités identitaires, chaque « communauté » se sentant persécutée par toutes les autres, un universalisme concret ose encore s’improviser : « humains, nous sommes toutes et tous habitants d’une même Terre, au-delà de notre diversité, de nos particularités, et les livres, via ou pas les traductions, ont permis l’échange, les échanges, depuis longtemps. (…) Je ne fais qu’entr’ouvrir des fenêtres (…). Je ne suis qu’un (petit) passeur inter-culturel ».

Le Maghreb est une trilogie : Tunisie (opuscule avec CD), Algérie (« en privilégiant la partie berbère », avec des échantillons de la langue et de l’écriture amazigh), Maroc. Ne craignons pas l’altérité, semble dire Abdellatif Laâbi cité en exergue : « Il n’y a pas de nuit / qu’on ne puisse affronter / Il n’y a pas de ténèbres / sans ligne d’horizon ». Ce poète revient dans les pages intitulées Agdal-Toubkal : « Le lieu / si tant est qu’on puisse / le désigner ainsi / atteste une présence ». Confrontée au titre du recueil dont elle est extraite, L’habitacle du vide, cette citation impose un paradoxe genre théologie négative, celui d’une présence du vide. Le nomadisme prend une forme ludique : « Déplacer des cailloux de cupule en cupule, un jeu de bergers, ou des crottes de chèvres pour l’un et des cailloux pour l’autre, ce qui différencie les joueurs ». Ce qui ressemble à des jets de dés dans le vide inscrit aussi une formulation oraculaire, « année à venir sèche ou humide par exemple ». Écriture géographique : des « bornes gravées » en « écriture libyque » signalent les « voies de transhumance ». Le mot agdal désigne la régulation du pâturage commun. Il signifie aussi : « interdit, sacré ».

La géographie est à la fois physique et humaine : les précipitations modifient les zones de pâturages et les mouvements des campements. Déplier la couverture en trois volets permet de lire une carte. Les trois fragments imprimés en vert sont aisément lisibles. Sur le reste, les noms sont écrits à la main et inversés, comme dans un miroir ou à l’envers d’un calque. Les cartes tracent la géographie (reliefs, cours d’eau) et l’histoire (frontières, légendes). De Tanger à Fez, Rabat, Casablanca, Volubilis, Marrakech, Meknès, le poète nomade goûte mets et mots, sans oublier de saluer les nombreuses espèces chassées : « Notre dite « oeuvre » de pacification ».

11 octobre 2020

[News] News du dimanche

Après notre nouvelle sélection Libr-8 (la première d’automne), quelques RV importants à venir avec Jean-Michel ESPITALLIER, autour de Carlo Ginzburg, avec Sharon Olds et Pierre Vinclair…

 

Libr-8 (automne 2020)

► Bertrand BELIN, Vrac, P.O.L, 160 pages, 14 €.

► Yves CHARNET, Chutes, Tarabuste, Saint-Benoît-du-Sault, 296 pages, 18 €.

► Tristan FELIX, Faut une faille, Z4 éditions, 164 pages, 13 €.
Laissés pour contes. Journal des douleurs, éditions Tarmac, Nancy, 68 pages, 12 €.

► Jérôme GONTIER, Traité des verticaux, Dernier Télégramme, Limoges, 120 pages, 13,50 €.

► Silvia MAJERSKA, Matin sur le soleil, Le Cadran Ligné, Saint-Clément, 50 pages, 12 €.

â–º Serge Núnez Tolin, L’Exercice du silence, Le Cadran Ligné, 72 pages, 14 €.

► Maud THIRIA, Blockhaus, encres de Jérôme Vinçon, préface de Jean-Michel Maulpoix, éditions Æncrages & CO, Baume-les-Dames, 72 pages, 21 €.

Libr-événements

Agenda de Jean-Michel Espitallier :
• Lundi 12 à vendredi 16. Rencontres, lectures, débats, ateliers dans différents lieux de la ville (festival Les Mercurielles), CHERBOURG.
• Dimanche 18, 16h. Rencontre autour de « Cow-Boy » et de « La Première Année ». Centre culturel de Marchin, LIÈGE.
• Jeudi 21, 20h. À l’occasion de la parution de « Centre épique » (L’Attente/Ciclic), rencontre lecture (avec Laure Limongi et Jérôme Game), Librairie L’Atelier (2bis, rue du Jourdain – XXe), PARIS.
• Mardi 27, 19h30. Lecture de « Centre épique » (soirée CICLIC). Prieuré Saint-Cosme, TOURS.
PARUTIONS OCTOBRE
• « Centre épique », L’Attente (9 octobre)
• « Rock’n Roll! (extraits d’un livre en cours), revue Cockpit n°5
• « À la baguette ! », dans « Plaire », monographie de Stéphane Vigny, Editions amac.
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â–º Jeudi 22 octobre à 19H30, Le Monde en l’air (71, rue de Ménilmontant 75020 Paris) : soirée poétique avec Sharon Olds et Pierre Vinclair.

7 octobre 2020

[Chronique] Tristan Felix, Tangor, par Fabrice Thumerel

Tristan Felix, Tangor, 9 dessins à l’encre de Chine, pastels gras, secs et crayon pour 27 figures improvisées, préface de Dominique Preschez, PhP éditions, automne 2020, 80 pages, 10 €, ISBN : 979-10-93732-42-8.

 

« Le tango est une geste qui charrie les scories d’une histoire violente
avec ses  anticorps et son onguent. Tout est permis sous l’étiquette.
Musiciens et danseurs s’y livrent à l’improvisation, à l’interprétation –
prêter voler troquer – abandonnent partitions contre apparitions,
bagages contre  sortilèges – ils respirent un air  d’une autre vie, l’air de rien » (p. 74).

Tango à Angkor ? Plus généralement sud-américain, mais pourquoi pas oriental ou africain ? Tango, dès que ça tangue ardemment ! Tango encore…
Tango au « rythme d’angor » (56)… Aux rythmes de la milonga ou de la habanera…

Tangue chavire entre Eros et Thanatos, tristitia et extremitas, violence et grotesque, eau et feu, mobile et immobile, soleil et lune, image et mirage…
Lieu de l’entre-deux, « l’enclos du tango » ouvre « sur l’enfance / où dansent les chevaux de bois » (24), sur l’orgie/origine, l’infini écarlate…
Hybride tango, entre tangerine et mandarine : « le tango tombe son fruit étrange » (56). Hybrides également les figures qui accompagnent le texte : « Le bal a ses constellations qui font tourner la tête, ses figures hybrides à déchiffrer sans y croire ni entendre rien – pour qu’y puisse vibrer le cosmos – (l’ôte infini des friches) » (34).

Le tango constitue bel et bien un art de vivre : « Le tango dépèce le temps pour en ronger le vide, il déflore l’illusion du réel pour brûler l’immédiat pétale de souffre. C’est un agent de vitesse immobile » (32). Pour « l’écrivain-cloune-de-la-mort » (Preschez), il faut danser pour faire advenir l’inouï, le bon grain de l’ivresse (25), pour faire résonner « sa cloche fêlée », « pour perdre le pays » (18) ; il faut danser pour tenter « de brouiller castes et cartes, d’assortir haut et bas, le jeune et la vieille, blanc-bec et lippe noire, le novice et la chevronnée, Sappho et Ganymède, la belle et la bête, Poucette et Gulliver, James Bond et Mr Bean, éphèbe et freak […] » (61)…
Danser/écrire, histoire de transe… C’est rendre dense son existence – construire son exisdense.
Le texte présente également un art poétique : « Qui tente d’ancrer le mot dans sa gangue, tangue à vue, pique du nez dans la langue, chacun tirant à soi son rêve de naissance – il s’engoue, s’englue, se gâte, tire la langue, se dépiaute le tégument à force de tâtons » (29). D’où cette exhortation : « tangue ta langue hallucinée de s’inventer » (41)… Et de fait, grâce à sa puissance rythmique et imageante, l’écriture de Tristan Felix tire la langue hors de ses gonds. C’est un flux rythmé tout en échos sonores qui offre souvent des Agencements Répétitifs Démultiplicateurs (ARD). Un exemple parmi d’autres : « Le corps – son reste – ventousé aux fonctions dépossédantes agriffé à son barbelé cicatriciel assigné aux grimaces destructurantes de sa rentabilité de sa performance de sa reproduction de ses manques de son échec de sa mort félicitée – un jour frémit […] » (43). Et contre cette aliénation, que traduit parfaitement un phrasé époustouflant car tout en expansion, ce corps « il danse il danse il danse »…
Avec pour emblème, non pas la lyre, mais le bandoneón (calembour : « bande au néon » ; mot-valise : abandoneón = « abandonne » + « bandoneón »), l’écriture de Tristan Felix se caractérise par « sa marche de crabe » (16) : de pas de côté en pas de côté, elle tangue, nous fait tanguer et chavirer – de l’autre côté.

Terminons en faisant nôtre cette conclusion de Dominique Preschez dans sa préface inspirée : « Tangor… Livre à merveille(s) – opéra, verbe de chair –, où chante entre les signes d’une langue, en forme de danse sans fin… Tristan-Felix-l’émerveillée, jusqu’au petit matin. »

5 octobre 2020

[Création] Daniel Cabanis, Essor de la fourmilière d’art (6/6)

Le dernier post de cette série l’avant-veille de la soirée « Poésie et humour », où vous aurez l’occasion de voir-écouter l’incorrigible Daniel Cabanis… [Lire/voir le cinquième volet de la série]

Exposé / 6

Avec l’autorisation de la galerie Browne & Khalassian (réf. : MLU23T).

L’exposition des Grandes Fourmilières de Teg Droussa à la galerie Deborson remonte à quelques six mois. Dick est un fin connaisseur de la psychologie des collectionneurs (peur, frime, analité, jalousie, conformisme) : il savait qu’il ne leur vendrait rien cette fois-là mais que ces mous du genou reviendraient plus tard vers lui avec un fort sentiment de culpabilité et qu’ils se montreraient alors prêts à payer au prix fort n’importe quelle fourmilière. La stratégie de la patience convient au marchand (Dick a d’autres revenus, opaques ; d’ailleurs, sa galerie est également réputée comme blanchisserie), l’artiste, lui, n’a pas ce confort-là et tandis qu’il attend d’hypothétiques ventes, il a le sentiment de faire les frais de la patience tranquille du galeriste. Et il n’a pas tort : on sait bien lequel est le parasite de l’autre. C’est dit. Voyons la suite des événements. À dix jours de la fin de l’expo, la galerie Deborson a été cambriolée. Oui ! Par des pros. La porte a été e-décodée, alarmes et détecteurs de présence neutralisés. Toutes les fourmilières ont été volées. Et rien qu’elles ! Bizarre. Inquiétant. Dick, sonné, répète en boucle Je comprends pas, je comprends pas. Nell, son assistante, elle est aussi déboussolée. Faut être un malade pour voler une fourmilière ! dit-elle. Un grand malade, sûrement. Je suppose qu’un acheteur cash lui aurait paru plus raisonnable (ce qui se discute). Il y a dépôt de plainte, enquête, expertise ; tout le tralala. Et Teg Droussa joue au con avec la police. Ce vol est une aubaine, dit-il ; je vais être dédommagé ! Une arnaque aux assurances ? Non. Je connais bien Teg : un artiste intéressant (si l’on veut), mais il n’a pas le profil d’un cerveau. Bon. Un mois après le vol, Dick reçoit la lettre de revendication d’un mystérieux Collectif de Lutte contre les Violences faites aux Fourmis. Des rigolos ! dit la police. Teg jubile.

4 octobre 2020

[News] News du dimanche

Voici bel et bien un mois d’octobre très riche, dont il faut profiter vu la menace sanitaire qui plane… RV pour des événements avec et/ou autour de Pascal Quignard ; la revue Transbordeur ; Nadège Abadie / Marina Skalova ; Laure Limongi, Jean-Michel Espitallier et Jérôme Game ; Andreas Becker ; Emmanuel Hocquard ; Pierre Escot…

 

► La Galerie Wagner reçoit Pascal QUIGNARD Mardi 6 Octobre à 18h pour la signature du livre Sur le geste de l’abandon (ouvrage relié publié aux éditions Hermann, 2020, format 210 x 260 mm, 196 pages, 27 €), sous la direction de Mireille Calle-Gruber.

« Comment décide-t-on de passer la main ?
Comment décide-t-on de se donner au don , de faire donation de ses manuscrits ? »
(Mireille Calle-Gruber, p. 31)

Cette signature intervient en parallèle de l’exposition consacrée à l’auteur à la Bibliothèque Nationale de France, à qui il a fait don de certaines archives personnelles.

La maîtresse d’Å“uvre de ce magnifique volume qui mérite de figurer dans toutes les bonnes bibliothèques, publiques ou privées, souligne la singularité du geste accompli par l’un des écrivains français les plus reconnus : « Feu les manuscrits ! Ce qui pour la plupart des écrivains, obsédés par la conservation, serait sacrifice (sacrilège ?) apparaît ici dans une adéquate composition soigneusement arrangée. Tel un rite : païen ? biblique ? panthéiste ? athée ? » (21).
Au feu les manuscrits : seuls ceux de Boutès sont au complet, puisque habituellement l’écrivain les détruit par un geste sacrificiel…

Alors, outre le dossier abouti de Boutès, que trouver dans ce précieux reliquaire ? Un inédit de Pierre Frilay et Pascal Quignard, « De taciturnis » ; un commentaire savamment fictionnel sur la Hersé de Poussin ; vingt images commentées « sur le geste perdu de l’abandon » ; un ensemble d’images qui ont servi d’agents catalyseurs à l’écriture ; divers documents autour de Tous les matins du monde et de Terasse à Rome. /FT/

Une sérigraphie originale numérotée de 1 à 50 est proposée en complément du livre.

Sérigraphie Ovidius, Sens, 2013.
Œuvre de Pascal Quignard signée.
Format : 30 x 39 cm
Tirage numéroté et signé de 1 à 50 : livre + sérigraphie : 300 €.

â–º Mardi 13 octobre :

► 30e salon de la revue les 9, 10 et 11 octobre 2020 : Dernière nouvelle ce lundi 05/10 à 17H00 : Salon annulé… On gardera cette superbe affiche en souvenir…
â–º Samedi 17 octobre 2020 à 17:00, Le Monte-en-l’air
Silences d’exils est une expérience humaine et poétique. De 2016 à 2019, Nadège Abadie et Marina Skalova proposent des ateliers d’écriture et de photographie à des hommes et femmes exilé.e.s en Suisse. Une recherche autour de la langue et sa perte, la parole et son absence, le mutisme et la disparition. Dans ce tissage subtil, les éclats de voix plurilingues convoquent les souvenirs de l’auteure et le regard de la photographe. Leurs gestes artistiques se rencontrent pour garder trace des passages, dire le manque. Tout en posant la question: qu’est-ce qui reste ?

 

â–º 38e Marché de la poésie, avec comme d’habitude un éclectisme qui peut désorienter : programme.

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3 octobre 2020

[Chronique] Clemente Padin, Horizons ouverts, par François Crosnier

Clemente Padín, Horizons ouverts & Autres poèmes. Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Florence Malfatto, relecture de l’auteur et de Violeta Tenté. Les Presses du réel / collection « Al Dante », printemps 2020, 96 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-062-9.

 le feu est libération
(Horizons ouverts, p. 58)

 

Clemente Padín, né en 1939 à Lascano (Uruguay) a reçu le Prix d’honneur Bernard Heidsieck en 2019 pour l’ensemble de son œuvre[1]. Les Presses du réel ont publié la même année son essai De la représentation à l’action (1976) et tout récemment cette première traduction française des poèmes de jeunesse, parus entre 1965 et 1967.

Comme l’écrit Laurent Cauwet dans sa postface, ce livre « permet de découvrir la préhistoire du chantier poétique de Clemente Padín, le socle à partir duquel le poète a remis en cause tous les formalismes poétiques, en a sapé les limites et contraintes, pour devenir l’un des acteurs les plus inventifs et critiques de la poésie-action, où la nécessité d’une continuelle réinvention du geste poétique est toujours sous-tendue par une critique sociale et un désir de révolution ».

Horizons ouverts (Los Horizontes Abiertos) est composé de sept poèmes initialement parus en 1966 dans la revue créée par Padín, Los Huevos del Plata et édités en recueil en 1967. Autres poèmes comporte huit pièces séparées publiées dans la même revue entre 1965 et 1967.

Los huevos del plata, n° 0, décembre 1965

Ce sont donc les textes d’un poète âgé d’environ 25 ans que nous lisons, plus de 50 ans après leur publication en Uruguay. Le lecteur français qui entre, sans préparation, dans cette œuvre ne peut qu’être frappé par le très haut niveau d’exigence qu’elle manifeste, ce qui n’est guère étonnant lorsque l’on apprend que les poètes réunis autour de la revue se référaient à rien moins qu’Antonin Artaud, Ezra Pound, Vicente Huidobro et Sade. Dans les textes ici traduits, les épigraphes permettent également de repérer les influences avouées : Góngora, Blake, Artaud, Dylan Thomas.

Si l’obsession pour le contenu politique de l’art n’a fait que croître dans le travail ultérieur de Padín, cette dimension est plutôt masquée dans ses textes de jeunesse. Certes, le premier poème du recueil se termine par le vers « l’unique espérance est la victoire » et le dernier par « hasta la victoria sempre ». Mais ce sont les seules marques d’un langage politique explicite. De même, le refus du discours à la première personne est total, à l’exception d’un poème (« Grenier 40 ») allusivement autobiographique.

Clemente Padín (au centre), vers 1968

La lecture d’Horizons ouverts donne le sentiment d’une poésie énigmatique, d’une extrême densité, déjà totalement maîtrisée, présentant sous forme de « tableaux » saturés d’images un monde livré à la brutalité des éléments, hanté par des acteurs hostiles (le lobizón – loup-garou de la mythologie guarani – revient à plusieurs reprises) et qui est une prison pour l’homme. Cet univers qui n’a pas besoin de celui-ci n’est cependant pas sans espoir, car « cette prison est illusoire ; nous sommes la prison » (p. 14). L’aliénation n’est pas irréversible et le dernier vers indique que la lutte est une solution. Le thème du feu purificateur est présent dans presque chaque poème, jusqu’à celui intitulé La découverte du feu qui appartient à la poésie visuelle puisqu’imprononçable : il s’agit de la découverte littérale du mot « Fuego » dont les lettres sont présentées dans le désordre avant de s’ordonner.

 

Les éléments

Alice en flammes, le plus long poème du recueil, débute comme une cosmogonie régie par le hasard qui donne naissance à la vie :

Rageusement

            renonçaient les paupières de l’univers

pour fendre la toile d’araignée

                        des éléments liés

            au joug d’obscurités.

 

(…)

À présent le hasard

                        enduit de ses mains hasardeuses

            les éléments ivres d’indifférence

(…)

La vie s’est brisée

                        en milliers de morceaux incroyables  

 

À partir de cette genèse se déploient des figures identifiées par leur origine (d’eau, d’air, de terre ou de feu), par leurs traces (tout ce qu’ils ont jeté dans la petite lagune), par leurs actes… tandis que leur statut ontologique demeure énigmatique. Seuls les éléments primitifs et les phénomènes de la nature ont droit à un nom.

Enfin, l’Histoire fait violemment irruption sous la forme de la conquête :

S’enauberginant de nuages

            Le ciel ferme les montagnes effilées

voilant la vue des conquistadors

                        tandis qu’ils longent

            la couche tabaqueuse des ossements ;

Le temps se télescope, des tableaux contemporains se juxtaposent à l’évocation des colons, avant que le poème ne revienne à l’évocation du commencement de l’humanité, dans une forme archaïsante dont l’ironie n’est pas absente :

Premièrement la flamme ét ait pure

et les hommes vivoiyaient en innocence

leur manger était le fruit des arbres

                        et ils buvoyaient de l’eau

                        ne portoyaient nulle vêture

                        ils s’esjoyoient

                        n’avoient point de demeures

                                   ni ne creyaient en dieu

                                   ni ne creyèrent en rien

 

Introduit dans cette partie, le thème du feu perdu et retrouvé débouche sur un finale quasi mallarméen, où les mots disséminés dans la page miment le brasier par lequel s’opère la libération :

feu                                                                                                       vent de flammes

                                               ignition

            conflagration

                                                           fureur des éléments

cleur à chair brulée

                                                                       cris des condamnés          

 

À la fin de chacune des sept parties du poème, comme un contrepoint au flux du récit principal, une anagramme différente formée sur la phrase « le feu est libération » introduit une description d’état qui fait intervenir des acteurs récurrents (le figuier, le lobizón, l’exilée, la petite lagune…) dont la combinatoire donne lieu à une série de transformations, que l’on peut considérer comme une forme de « rimes ». Suivons à titre d’exemple, puisqu’il est le plus exotique à nos yeux, les vicissitudes du lobizón en sept temps :

le lobizón revient/le lobizón repu /le lobizón, dans l’attente de la pleine lune, se penche pour ramasser le cadavre de la victime près de la petite lagune / le lobizón geint dans un sanglot de baves la voix des augures /le lobizón vomit le cadavre dans la citerne sèche /le lobizón se lèche le museau / le lobizón se tord entre les débris carbonisés

On espère avoir donné une idée de la complexité et de l’ambition d’un poème dont l’interprétation est loin d’aller de soi, à commencer par son titre : Alice en flammes. Si le thème du feu est central, cette Alice au prénom carrollien demeure mystérieuse. Serait-ce le double du lecteur, qui va d’étonnement en étonnement ?

 

La prison

La joie de vivre, au titre paradoxal, est placée sous l’invocation de William Blake : « Cinq fenêtres éclairent l’homme en sa caverne », mais ici chaque fenêtre ouvre sur des tableaux terrifiants, dont la sauvagerie est renforcée par des effets visuels à la Artaud :

la hurlerie crie son vakarme de bruits

les urlements grincent leur chahut de brames

le krissement hue son tumulte de chutes

les ululements meuglent leur kraks de bourdonnements

le koup de kouteau sonne son frakas de clakements

Cette évocation des enfers est encadrée par deux poèmes Libres comme le vent et Dix tableaux de domestication d’une vache. Le premier montre « le triste prisonnier » jouant à être libre dans « cette prison que nous dressons » ; le second est une métaphore de l’aliénation et de la dissociation de la conscience, introduites par une épigraphe d’Artaud. Rien de didactique dans ce long poème dont l’imaginaire repose notamment sur des représentations de paysages sud-américains :

 

Le soleil

            Accomplisseur d’horizons inarrêtables

casse des herbes en brumées de poussière

                        muant des sucs

                                   en bourbiers de cochons d’eau

conglutinant des lapideries de lézards

                                   dételeurs de queues

            irritant des vipères Bothorps mauvaises cavalières

meurtries du vert de poursuivre des cobayes soyeux

            dans l’assemblage serré des bambous

 

La libération

Dans les deux poèmes qui closent le recueil se fait jour l’espoir de sortir des ténèbres. Libere filos, entièrement construit sur une négation (« Non que… ») réaffirme néanmoins, en creux et en les unissant,

l’à venir des peuples

le futuraire de la poésie

C’est également à la fin de ce poème qu’apparaît le vers qui donne son titre au recueil :

parmi les aubes / préfigurant les horizons ouverts.

L’exilée est quant à lui animé d’un violent souffle purificateur, suscitant des vers parmi les plus beaux du livre :

Terre décharnée tu allumes

            avec le cul à l’air parmi les charniers

                                   les enchevêtrements de jungles

                                   les vivanteries d’hommes

                        pour qu’ils se couvrent d’espérance

                                               avec ta chair à nu

 

[1] Sur Padín, on peut lire en français : Elena Lespes Munoz, « Clemente Padín, la subversion du mot et de l’objet », Artelogie [Online], 6 | 2014,  URL : http://journals.openedition.org/artelogie/1286

L’article porte toutefois, essentiellement, sur la période postérieure à celle de la publication d’Horizons ouverts.

 

1 octobre 2020

[Chronique] Jérôme Game, Album photo, par Fabrice Thumerel

Jérôme GAME, Album photo, éditions de l’Attente, Bordeaux, paru le 25 septembre 2020, 144 pages, 13 €, ISBN : 978-2-36242-091-7.

« Il y a du visible qui ne fait pas image,
il y a des images qui sont toutes en mots »
(Jacques Rancière, Le Destin des images, 2003).

« Je suis une plaque photographique
constamment sensible »
(Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité, 1982).

Dans le micro-espace poétique expérimental, la tendance reste au prélèvement-détournement-montage critique, avec un usage de l’image comme cheval de Troie. Dans un monde-immondialisé dynamisé/dynamité par des flux de passagers et de migrants, d’images dont certaines font le tour du monde avec leurs légendes – épopée de l’ère hypermoderne ! –, Jérôme Game, quant à lui, préfère les « images qui sont toutes en mots » – pour reprendre la formule de Jacques Rancière –, interroger le visible par le biais de ses textes ico/ôniques, ces photopoèmes qui sont classés dans cinq rubriques (« _image_file », « Négatifs », « Catalogue », « Press-Book » et « Légendes »).

Est-ce à dire qu’il vise l’abstraction ? Pas du tout : « plaque photographique constamment sensible » (Pessoa), il dévore notre monde ; contemporain vital, il est tout entier de son temps, comme on dit – d’un temps où « plus de photographies sont prises toutes les deux minutes qu’à travers tout le XIXe siècle » (« InstaSnap », p. 139), où « plus de 30 000 images sont snapées chaque seconde » (« chaque minute, 1,6 million sont partagées sur Whatsapp »), où « Instagram compte plus de 1,3 milliard d’usagers » (« Plus de 50 milliards d’images y ont déjà été partagées »)… Recourant au lexique comme à la technique de la photographie et encore plus du cinéma (cadrage / surcadrage / hors cadre ; champ / contre-champ / profondeur de champ ; gros plan / plan américain / plan rapproché ; plongée / contre-plongée…), le poète nous donne à voir avec une distanciation objectiviste, dans des  textes aux formes géométriques (rectangles, carrés – noirs et blancs pour les « négatifs »), nos selfies, nos images pixellisées, nos pictogrammes, nos couleurs fluorescentes… Dans la première partie, le rythme effréné de notre image-world est rendu par une invitation, sur chaque page de gauche, à glisser par simple balayage d’une image à une autre (« SWIPE »). Les vignettes instantanées sont d’autant moins statiques qu’elles sont en outre dynamisées par ce qu’on pourrait appeler des raccords dans l’axe pour rester dans l’univers du cinéma, à savoir des raccourcis qui télescopent nos perceptions. En voici quelques exemples, avec des slashs pour souligner les télescopages : « Depuis le mur d’enceinte une fois pénétré l’atrium, on voit la foule des pratiquants / sont de profil par rangées, inclinés en avant yeux fermés, mains jointes sur toute la profondeur de champ » (p. 17) ; « On voit les muscles du livreur cul du camion ouvert / est torse nu, super-penché, la jambe d’appui, les bras près du corps en tirant le transpalette / est surchargé » (84) ; « On voit les façades de l’autre côté de l’avenue, les visages immenses et souriants saturent l’image avec en contrebas les passants / fourmillent à l’avant-plan […] » (106) ; « Elle lit son livre / est bien centrée, bien perchée sur son scooter / est à l’arrêt cheveux noirs, jambes en jean repliées, absorbée par-dessus son masque anti-pollution / est tout blanc » (107)… Au lieu d’être synthétisées pour constituer une vision cohérente, les sensations sont enregistrées au fur et à mesure par une intuition purement empirique : dans notre monde régi par la logique du ressenti, prime la conscience immédiate, un instantanéisme lié à un monde qui vit en accéléré. Le phrasé béhavioriste traduit avec brio au plan phénoménal notre nouveau rapport au monde, immanentiste. C’est en cela que Jérôme Game renouvelle l’épiphanie, un peu à la façon de Michèle Métail dans ses Portraits robots (Les Presses du réel / al dante, 2018), qui, cependant, vise l’archétypal à coups de syntagmes juxtaposés.

De cet Album photo se dégage le portrait robot de l’homoncule ultramoderne : un jean à smartphone… L’image d’un monde marchandisé dans lequel même une couleur est associée à une marque : « bleu Nestlé » (37)… De sorte que le photopoème actuel par excellence n’est peut-être qu’une litanie commerciale : « Coca-Cola. Coke zero. / Coca light. 7 Up. Fanta. / Sprite. Diet Sprite. Diet / Pepsi. Pepsi Max. Pepsi / Cola. Dr. Pepper. Mountain / Dew. Hawaiian Punch. / San Miguel. Heineken. / Asahi Super Dry. Kirin / Lager. Tsing Tao Beer. / Carlsberg. Budweiser. / Miller. Nesquik Choco Milk. / Snapple. Lipton Ice Tea » (p. 102).

30 septembre 2020

[Chronique] Fabienne Radi, Email diamant, par Jean-Paul Gavard-Perret

Fabienne Radi, Émail diamant, Art&fiction, Lausanne, coll. « SushLarry », en librairie ce vendredi 2 octobre 2020, 156 pages, 14 €, ISBN : 978-2-940570-94-2.

 

Fidèle à son genre d’élection Fabienne Radi poursuit l’écriture d’essais très particuliers et programmatifs à la fois spécifiques et spéculaires où celle qui écrit s’interroge sur ce qu’il faut écrire et d’ailleurs s’il faut vraiment écrire eu égard à son attrait pour les images qui deviennent pré-textes et péri-textes.

Ces livres sont des tentatives de détournements et un moyen d’être créatrice à part entière par des voies détournées. Se sentant quasiment « choisie » par des oeuvres, des images et certains cas d’espèce elle propose un champ particulier à la culture comme à l’aventure humaine.

En conséquence, lorsque qu’elle ressort avec une mâchoire paralysée – ce qui est tout de même assez fréquent – de chez son dentiste, puisque, « enfant, je n’ai pas eu droit au fluor dans le sel de table » dit-elle – l’auteure ne manque jamais, à peine la porte du cabinet refermée, de lire à plus ou moins haute voix les textes qui apparaissent alors dans son champ de vision : « OTICH ASCHENCHEUR, PHARMACHIE DE CHERVICHE ou encore DÉFENCHE DE CHTACHIONNER, en produisant un filet de bave par la même occasion ».

Fabienne Radi y trouve un certain plaisir, voire un plaisir certain qu’elle chérit en oubliant sa souffrance : « tout en me confortant dans l’idée que j’ai bien fait de ne pas essayer de me lancer dans la performance » ajoute-t-elle. Et ce en allusion à une de ceux et celles qu’elle évoque dans ce livre et à laquelle elle pense à chaque visite chez le dentiste : Hayley Newman dont elle a perdu la trace mais qui n’eut jamais peu d’aller au charbon.

Mais ne s’arrêtant pas en si bon chemin, et depuis les bords du Léman, elle convoque outre la performeuse anglaise et son dentiste vaudois, une nonne belge, l’Homme des glaces, Shelley Duvall, Peter Pan et Harry Dean Stanton, pour traiter d’une partie singulière du corps mieux qu’en dentiste pour les vivants ou si l’on est mort, pour les servir « aux inspecteurs de police et aux archéologues en indiquant l’âge approximatif du corps. » Adepte des détails quasi documentaires, la créatrice mêle le réel et l’imaginaire pour dénoncer les ombres de la petite histoire et les mythologies de notre époque de manière plus ironique que fractale. S’en suivent des réflexions multiples. Fabienne Radi s’interroge sur le sourire à la fois de la Joconde « sans que l’on sache comment étaient ses dents, ni même si elle en avait vraiment » et sur celui de Julia Roberts qui semble avoir dans la bouche plus de dents que le commun des mortels.

Chez elle, l’évolution des formes peut donc dépendre de la forme des dents et de leur couleur. Elle y découvre une racine métaphysique au monde. Il y aura donc désormais un blanc « Ã©mail diamant » dans l’univers des signes tel que Fabienne Radi le médiatise en des morceaux de bravoure faussement abracadabrants. Ils décrivent un grand bain de bouche individuel et collectif qui ne fait que prolonger ses préoccupations et ses obsessions antérieures.

27 septembre 2020

[Texte] Guillaume Basquin, L’Histoire splendide, extrait du premier chapitre (inédit)

lecture & écriture simultanées — en duplex — dans un espace courbe : roue carrée pour excès de langage — milieu d’échanges renversants & de réversibilités où nous sommes enfin du même côté que notre langage intérieur — je prends toutes les tangentes qui à moi s’offrent
toute œuvre réussie est un carré
tous les plans basculent
now strike a line like Laurence Sterne in his Tristram Shandy—repose you now lecturer
——————————————————————————————————————————————
me revoici ! hommage au lecteur ! révérence !
ce n’est pas une petite affaire mes lecteurs que de s’élancer devant un cercle comme le vôtre — accoutumés à tout ce que les belles lettres produisent de plus fin & de plus délicat comment pourriez-vous supporter le récit informe de la vie & des opinions de Guillaume L. Basquin gentilhomme si je n’y mettais pas le plus grand piquant ?
je prétends ma foi à vos éloges & poursuis en toute humilité :
j’écris ce poème tel un Skardanelli & non dupe je le signe ainsi : Ich heisse Skardanelli
le lendemain je suis l’Aleph : soit l’un des points qui contient tous les points — raison pour laquelle je me passerai dans ce volume de tout point — final ou pas — car le point en se dérobant met le volume textuel en marche vers l’infini : j’ai un faible pour les gros livres qui abondent
le surlendemain je suis un pédagogue de lycée
palimpseste de citations & d’images : ici : 666 Fifth Avenue de Robert Rauschenberg
à partir d’une certaine accumulation la citation devient abstraction — écheveau de strates
plongée séculaire dans les archives littéraires du passé qui n’est même pas passé
lancer céleste
chant inusité
parole saoule
trille du vent
toucher au vol
grain de sénévé
tracés aléatoires
joyeux tropisme
poésie simultanéiste
cantate de mots camés
labyrintoile avec une tarentoile au milieu
delldale
babelivre (tous les mots du dictionnaire s’y trouvent — j’ai multiplié les mots comme le sable de la mer)
tournelivre
globe hiéroglyphique
textevoyage vers la Voie Lactée
texte en expansion comme l’espace lui-même
les lignes commencent à s’agiter — elles sortent de la page

mertexte

scène de naufrage
rouleau du Temps — megalogue

polyhedron of scripture

mandala-texte
charade antiphonique
combinaisons phoniques
poésie parallélogrammatique — multifacétée — rimes des choses & du temps — instant traversé traversant — enjambements métamorphoses & glissements circulaires pour circumnavigation sur l’externet
adages de Guillaume L. fils de Marc :
se hâter de vivre se hâter de sentir & laisser derrière soi toute la littéordure — quoi d’autre ?
vitesse spermatique — ah ! voler dans la poussière des chevaux de poste ! piquer droit dans l’Verbe ! la syllabe ! néoplasticisme !
instant novel!
c’est le reversement des pesanteurs — chaque chose se change aucune ne s’anéantit
ce volume s’adresse à l’intelligence du lecteur qui met les choses en rythme elle-même
j’ai vu une terre nouvelle : dans les années 60-70 le cinéaste allemand Werner Nekes invente la notion de kinème : un kinème — équivalent du phonème en linguistique — est une addition de photogrammes — 3 ou 4 — dont la friction ou l’addition forme un film dont le sens résidera toujours entre cette suite de kinèmes — il illustre superbement cette hypothèse théorique dans son film de 38’ tourné en 16mm couleur de 1974 : Makimono — par ma construction syntaxique en incises j’applique sa méthode pour ce livre à propos de toutrien qui est bien parti pour être un worstseller (j’en distille un sang d’encre)

Guillaume BASQUIN,
extrait du premier chapitre de L’Histoire splendide, « Au commencement »

24 septembre 2020

[News] Poésie et humour d’aujourd’hui à la Maison de la poésie Paris

Maison de la poésie Paris, Poésie et humour d’aujourd’hui, Rencontre & lecture/performance poétique organisée par Remue.net, mercredi 07 octobre à 20H: Rencontre avec Daniel Cabanis & Tristan Felix, animée par Fabrice Thumerel. [Réserver]

Du haut de son piédestal, la Poésie a durant des siècles donné dans le sublime et la célébration. Une fois désacralisée au XXe siècle, place à l’Umour surréaliste et au carnavalesque…

Aujourd’hui, quels poètes pour succéder à Prévert ou Queneau ? Quels types d’humour ? Des noms viennent à l’esprit : Jean-Pierre Bobillot, Jean-Michel Espitallier, Bruno Fern, Christian Prigent, Jean-Pierre Verheggen…

Et aussi ceux qu’on aura le plaisir de voir/écouter en cette soirée : pour ceux qui pourront venir, quelle veine de goûter le bon grain de l’ivresse (Tangor), d’assister à des dérapages incontrôlés et de se laisser emporter par des langues imaginaires !
Allez, quelques indiscrétions pour les Libr-lecteurs : sur scène, l’extraordinaire Tristan Felix effectuera une levée des ombres tragi-farcesques, vous proposera un très singulier rêve sonore et une lecture de contelets d’Ovaine la Saga… Quant à l’incorrigible Daniel CABANIS, il vous invitera au BUREAU 9 / PLAINTES IRRECEVABLES et vous emmènera dans une OPTIQUE DE LA FUITE EN AVANT…


Daniel Cabanis
a publié des textes seuls ou des ensembles images + textes dans de nombreuses revues papier ou en ligne. Et aussi des pense-bêtes idiots et autres bricoles dans divers blogs hospitaliers. Il a également été (hélas) Le Corbo de ventscontrairse.net, la revue du Théâtre du Rond-Point où sa pièce Trente-six nulles de salon a été montée et jouée par Jacques Bonnaffé, avec Olivier Saladin. En dehors de ça, il n’a pas froid aux genoux, mange de ce pain-là, et ne vit pas reclus dans un bled paumé des Cévennes. Enfin, il a été qualifié d’écrivain sterno-swiftien par l’éminent critique Marcel Navas, ce qui n’est pas très sérieux.
On pourra (re)découvrir les nombreuses séries qu’il a proposées à LIBR-CRITIQUE – dont « Essor de la fourmilière d’art », la dernière.

Poète polyphrène et polymorphe, Tristan Felix décline la poésie sur tous les fronts. Elle a publié en vers comme en prose une vingtaine de recueils, chroniques et, pendant douze ans, a codirigé avec Philippe Blondeau La Passe, une revue des langues poétiques, laquelle, ensauvagée depuis 2017, renaît en live au Salon de la Revue à Paris sous forme de livres d’artistes. Elle est aussi dessinatrice, photographe, marionnettiste (Le Petit Théâtre des Pendus), conteuse en langues imaginaires et clown trash (Gove de Crustace). Vient de paraître Tangor chez PhB éditions : « Livre à merveille(s) – opéra, verbe de chair –, où chante entre les signes d’une langue, en forme de danse sans fin… » (Dominique Preschez).

23 septembre 2020

[Chronique] Roland Gori, Et si l’effondrement avait déjà eu lieu, par Jalil Bennani

Roland Gori, Et si l’effondrement avait déjà eu lieu. L’étrange défaite de nos croyances, Les liens qui libèrent, été 2020, 304 pages, 20 €, ISBN : 979-10-209-0864-3.

 

L’effondrement dont il s’agit dans cet ouvrage est celui de nos catégories de pensée et de notre rapport au temps, du lien entre passé, présent et futur. Le psychanalyste Roland Gori, auteur de nombreuses publications et interventions médiatiques, nous revient avec un ouvrage brulant d’actualité en cette période de pandémie de la Covid 19. Il nous montre avec une grande érudition, en s’appuyant sur de nombreux exemples historiques, que les crises résultent d’une rencontre entre un événement et des conditions sociales. Il dénonce avec force l’impréparation de nos sociétés face à un facteur environnemental.

Le drame du Liban, que j’ai appris pendant que je lisais ce livre, justifie pleinement sa thèse. Des milliers de tonnes d’explosifs déposés depuis six ans dans le port de Beyrouth en plein centre de la ville ! Un énorme choc traumatique avec son lot de stupeur, de sidération et d’effroi ! Le contexte particulier de ce pays, tantôt en guerre, tantôt en crise, voisinant avec des combats permanents… Tous les ingrédients de l’effondrement étaient là. L’auteur souligne de façon pertinente que « l’idée de catastrophe, la catégorie de l’effondrement, constituent le retour du refoulé qui se glisse dans le discours d’une civilisation de l’instant, l’irruption d’une temporalité que l’on veut méconnaître à la hauteur de l’oubli de la mort ». Les causes des catastrophes sont bien les inégalités sociales, l’atteinte à la dignité humaine, la dérégulation de la planète, la course à la rentabilité, les exigences toujours plus grandes de productivité et d’utilitarisme.

Parmi les questions qui m’ont fortement interpellé dans ce livre, je retiens celle relative à « l’homme machine ». Tout au long de ses recherches, Roland Gori a été fasciné par le texte de Tausk : « La genèse de la machine à influencer au cours de la schizophrénie ». La construction délirante est la véritable machine qui persécute le schizophrène et elle est isomorphe au corps, plus précisément au fantôme d’une totalité du corps à même de contenir et de donner un sens à ses cénesthopathies. J’avais dans les années quatre-vingt montré dans mon ouvrage Le corps suspect, à quel point l’ouvrier, dont le destin était brisé à la suite d’un accident du travail, s’exprimait comme si son corps était une machine. La subjectivité est cachée et profondément réprimée. Le patient en appelle à une solution technique. Ce corps sans plaisir interroge l’imaginaire du corps médical qui a montré bien des résistances aux notions freudiennes. Un corps auquel il n’a été demandé que d’être corps-machine a accepté ce contrat. En cela, il a rejoint la machine industrielle et la machine médicale. Une machine objectivante et normalisante. Je pense à l’ouvrage L’établi de Robert Linhart. Un livre bouleversant qui raconte ce que représente, pour un Français ou un immigré, d’être ouvrier dans une grande entreprise parisienne. Il montre de manière étincelante le rapport que les hommes entretiennent entre eux par l’intermédiaire des objets, ce que Marx appelait les rapports de production. Robert Linhart a vécu cette expérience en devenant ouvrier spécialisé dans l’usine Citroën de la Porte de Choisy à Paris, en 1968. Il a fait partie des centaines de militants intellectuels qui s’embauchaient dans les usines. Il raconte les rythmes, les méthodes de surveillance et de répression. L’auteur rapporte qu’il n’a jamais autant perçu le sens du mot « économie ». Économie de gestes, de paroles, de désirs. Il faut s’être frotté à cette réalité matérielle pour prendre conscience de sa dureté, des souffrances, des risques et de la mise à disposition du corps au profit de la machine. Roland Gori rappelle bien dans son ouvrage le « spectre » qui hante nos sociétés, la situation des plus pauvres, des plus vulnérables parmi lesquels figurent les migrants. Ils « viennent de notre futur pour hanter notre présent », écrit-il. Sa réflexion sur le temps s’avère ici essentielle : « Penser la catastrophe supposerait que nous puissions changer notre rapport au temps.  Nous sommes aujourd’hui dans un paradoxe : en même temps que l’on nous enjoint de penser à l’avenir, nous nous trouvons contraints par « l’actualisme technique » de la civilisation des machines ». Il dénonce « la religion positiviste » qui vient au service de l’industrie et dont nous sommes les héritiers : « C’est sur les ruines de cette révolution symbolique avec ses exigences de productivité, d’utilitarisme, de positivisme et d’efficacité louant la force et la raison instrumentale que se profilent les risques d’effondrement ».

Roland Gori relève très justement que le sujet de la psychanalyse, a « besoin des normes de son époque pour pouvoir se les réapproprier et les trahir ». Comme l’artiste, le psychanalyste est témoin et acteur de son époque. Je pense à Kader Attia, un artiste de son temps qui a reçu le Prix Marcel Duchamp en 2016. Ses recherches socioculturelles l’ont conduit à la notion de réparation, un concept qu’il a développé philosophiquement dans ses écrits et symboliquement dans son œuvre. Tout système vivant, social ou culturel peut être considéré comme un infini processus de réparation, étroitement lié aux pertes et aux blessures. L’art, comme la vie, est une réparation par les émotions qu’il produit et des juxtapositions des images, des représentations, des installations… Alors que dans les cultures occidentales modernes, la réparation vise à revenir à l’état original, dans les cultures extra-occidentales traditionnelles la réparation procède de l’inverse. Roland Gori écrit très justement : « La vie moderne est une invitation à effacer les traces ». Cacher, masquer la suture d’un objet réparé est une prétention à revenir à l’identique, ce qui est impossible ou pure illusion. Comme la nature, la psyché humaine est constamment l’objet de blessures et de réparations – avec différents concepts et différentes stratégies pour ces réparations, à la fois individuelles et institutionnelles.

Pour l’auteur de Et si l’effondrement avait déjà eu lieu, les notions de progrès liées à une « modernité européenne affirmant sa supériorité intellectuelle » mises en œuvre lors des conquêtes coloniales ne font plus recette dans bien des régions du monde. Il ajoute que si les Lumières ont un côté sombre comme le dénoncent les critiques postcoloniales, cette pensée est hétérogène et « se prête à une lecture qui fait entendre les failles, les tensions et les hésitations » (citation empruntée à Antoine Lilti).

Roland Gori articule avec brio les notions d’individuel et de collectif, en évitant toute confusion entre l’agent social et le sujet de la psychanalyse. Et la référence à Winnicott apporte un étayage essentiel à l’ouvrage : « Le traumatisme a bien eu lieu mais à un moment où, pour une raison ou pour une autre, le patient n’était pas en mesure de l’éprouver… à ce moment de son histoire, il n’avait pas la possibilité d’intégrer le traumatisme qui surgissait », la crainte de l’effondrement devenant alors une tentative de donner au traumatisme une existence psychique et sociale. L’apport de la psychanalyse fut d’apporter un autre éclairage et une autre issue pour sortir du traumatisme. Elle a donné un tournant aux travaux des psychiatres ayant travaillé, décrit, classifié les traumatismes, depuis Charcot, Oppenheim, Kraeplin, Pierre Marie… Avec Freud, un nouveau statut est donné à la notion de trauma : il est psychisé. Il donne un contenu psychologique à la notion de « trauma ». Le traumatique est déjà là, avant qu’un événement ne lui permette de se révéler. Roland Gori s’appuie beaucoup sur Winnicott pour poser cette hypothèse : les effondrements que nous craignons voir advenir dans le futur ou le présent ont déjà eu lieu. Ce qui s’est effondré c’est notre cadre mental, symbolique, psychique pour penser le monde, pour nous penser, ce qui justifie le sous-titre de l’ouvrage L’étrange défaite de nos croyances.

Et si l’effondrement avait déjà eu lieu est un ouvrage fort, psychanalytique, philosophique, sociologique, politique. L’auteur, qui est aussi l’initiateur de l’Appel des appels, un collectif national « pour résister à la destruction volontaire de tout ce qui tisse le lien social »,  nous invite à une réflexion riche et incontournable pour inventer de nouvelles catégories de pensée, repenser notre rapport au temps, le lien entre passé, présent et futur, nos oublis, nos croyances.

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