Libr-critique

8 décembre 2006

[Texte] ExTension de L’EXP.TOT. de Dominiq Jenvrey

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[Nous présentons ici une ExTension de l’EXP. TOT proposée par Dominiq Jenvrey. L’EXP. TOT a été publié aux éditions è®e en octobre 2006 [lire]. Ce travail qui interroge comment est possible une expérience totale [EXP. TOT], se construit sur un ensemble d’interventions, aussi bien le livre, que les conférences-cours-performances comme cela a eu lieu à l’ENCSI, que des ExTensions qui viennent poursuivre l’investigation des expériences limites développées par Dominiq Jenvrey, telles la rencontre d’un ET [Extra-Terrestre à ne pas confondre avec EXP. TOT. même si l’un implique l’autre et qu’ils ont la même abréviation] que la lecture de Progénitures de Guyotat.]

Il faut une ambition du monde.
L’attaq attire tous les caractériels cela va vite de crier mais changer les termes de place n’est pas que nécessaire leur changer de forme et alors remplacer la domination qui se fait par des mots d’ordre par une même envie de domination avec des termes inédits.
La tactiq nécessaire la mettre à l’état de la plus grande généralité aussi serait-ce s’en faire à l’échelle générale et déjà dire la fiction théoriq est une manière tacticienne d’élaborer de la pensée possédant intrinsèquement ce caractère ambitieux.
Ce n’est pas seulement par des moyens politiq L’EXP. TOT. n’est pas le programme d’un politicien mais un programme de l’art avec la pensée de l’action un programme de l’art qui en fait faire et en sa pratiq l’obligation d’une ambition du monde.
La forme de l’attactiq le terme de liberté remplacé par celui de volonté collective et le terme d’égalité de même par celui d’horreur métaphysiq serait-ce s’en faire un nouveau fonctionnement un fonctionnement fictif un fonctionnement de la fiction.
La forme attractive c’est ce dont use le Kisme qui est un idéalisme en sorte qu’étant la domination même le Kisme masque le terme d’idéologie qui le caractérise alors se mettre en une forme adéquate pour L’EXP. TOT. et ne plus utiliser les termes de vérité et de réel les remplacer par celui d’action qui est exacte l’action.
Discussions strategiq du président Krinien la théorie passe ici par des aspects de fiction qu’ainsi s’en fait de l’art parce que le risque est grand que la théorie échoue la théorie qui en appelle à la logiq penser avec toute la logiq CAD que la théorie s’en démontera avec la logiq tous ses défauts de conception L’EXP. TOT. se cherche des logiciens impitoyables afin de continuer son emmarche et la fiction résistera à tous les assauts par cette possibilité commune ambition mondiale de fonctionner à égalité par la logiq.
Dis cul au président Krinien tu feras rire Kroïne la fiction d’en la fiction théoriq c’est là précisément où se place l’ambition du monde par la fiction planétaire Kiste la fiction de l’action qui est cette tototatalité et l’élaboration de théories de fonctionnement est ce que doit être la fiction de l’artiste.
Et se pense quoi d’en le cul du monde où la logiq fait mal se dit les conditions de vie se sait où cela se fait d’en le lieu d’habitation courrant du bidonville ainsi savoir qu’en Inde actuellement 700 millions de personnes de l’espèce défèquent en plein air faute de mieux la logiq connaît ses conséquences partout où se tient l’espèce et cela fait crever parce que mourir est un trop joli terme.
L’ambition du monde mieux vaut l’avoir à la place de ceux qui en ont mieux vaut fixer à la fiction théoriq de prendre le pouvoir mieux vaut fabriquer de la logiq par L’EXP. TOT. parce que cette logiq d’ensemble étant l’ambition du monde qui fait de l’action fait de l’action terrible aux quotidiens de la personne de l’espèce et que cela ne l’atteint jamais assez cette logiq d’ensemble d’empêcher la continuation de son emmarche.
Ne constitue alors jamais un argument suffisant pour envisager sa fin /tout juste permettre un aménagement/ que ces actes incroyables qui sont faits pareils à elle cet état de gigantisme traumatiq dire plutôt que la logiq d’ensemble est inadéquate de par ce qu’elle empêche de faire de penser de théoriser de mettre en action le monde sous d’autres formes de quotidien.

[Texte] LibrÉclats 2006 de Cuhel

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L’IMmonde littéraire

On lira avec intérêt le portrait que publie « Le Monde » en date du 1er décembre, intitulé « Mandarin des lettres ». Mais on se gardera bien de déceler dans ce titre le moindre trait satirique, ni même le moindre clin d’oeil entendu. Comme la majeure partie de la presse-comme-il-faut, le premier quotidien national contribue en effet à consacrer deux types de sommités du Monde-littéraire : ceux de la voie acacadémique (parcours long), qui ne lisent que les grands morts (c’est le cas pour le nouvel élu du Collège de France célébré ici); et ceux de la voie merdiatique (parcours plus court, mais plus aléatoire encore), qui, spécialistes des ventes et des affaires éditoriales, n’ont pour objet et pour visée ni l’écriture ni la littérature.
Et c’est à eux, pour et au nom de la Patrie-de-l’Exception-cuculturelle, qu’incombe la lourde tâche de dire à la face du Monde-littéraire ce qu’est la Littérature-française-d’aujourd’hui.

Petite parabole

Un jour, un homme de peu en eut assez : il est grand temps de passer à l’arnaque, se dit-il. Quelques membres de la secte çaProfite en firent les frais.
La raison du plus fort est toujours la meilleure.
L’homme de plus fut emprisonné.
La raison du plus fort est toujours la meilleure.
A sa sortie de prison, l’homme de peu avait déjà vendu son histoire au plus offrant des çaProfiteurs.
La raison du plus fort est toujours la meilleure.
En vérité, je vous le demande, quelle différence y a-t-il entre l’homme de moins, l’homme de plus et les ensectés façon çaProfite ?

EN VÉRITÉ JE VOUS LE DIS TOUS SONT CAMÉS COMME LÉON TOUS FONT PARTIE DE LA DIVINE COMPAGNIE ET TOUT LE TREMBLEMENT AU ROYAUME DES DIPSODES LES AUTRUCHES SONT REINES

Raison à Rousseau
La Faute à La Fontaine

Rousseau reprochait à La Fontaine d’être immoral en faisant la part belle aux plus forts.
La délégation française PARIS 2012 a respecté les règles des Jeux.
La délégation britannique Londres 2012 a respecté les règles d’un nouveau jeu – le lobbying.
Haro sur le Maire de Paris, le loser !
La raison du plus fort est toujours la meilleure.

7 décembre 2006

[chronique] Etrangement seuls de Jean-Pascal Princiaux

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , , , — Philippe Boisnard @ 7:19

Les éditions PPT publient des livres d’une grande qualité et y apportent un soin méticuleux. Etrangement seuls de Jean-Pascal Princiaux ne dément pas cette réputation : croisement entre des travaux photographiques réalisés avec soins, et une forme de récit entre des protagonistes improbables, dont chaque parole mêle tout à la fois théorie du réel et rencontre humaine.

principiaux140.jpgPour comprendre ce livre, il est nécessaire tout d’abord d’expliquer le travail de Jean-Pascal Princiaux : ses réalisations photographiques se composent d’images qui sont abstraites de séries b, ou bien de films, qu’il se réapproprie et qu’il retravaille numériquement. Ses installations, dont celles constitutives de ce livre [Galerie éof, exposition « JPPPPT », Paris, avril 2004 et « CostumeGris – pièces à conviction » galerie michèle chomette, Paris, janvier-avril 2004], sont des assemblages d’éléments hétérogènes : ici d’une manière explicitée par la 4ème de couverture, nous sommes dans le croisement de la réflexion de la construction/déconstruction du réel à partir du philosophe Clément Rosset [Le réel et son double, ed. de Minuit] et de la grammaire propre à la fiction liée aux fictions cinématographiques ou bien de séries.
Jean-Pascal Princiaux interroge en effet, depuis pas mal d’années les genres et notamment les rythmes et les stratégies de construction de l’image selon certaines formes de représentation. Lors du festival d’animation d’Annecy de 2002, il avait ainsi suscité une certaine surprise avec son film Iceberg club, de 31 minutes. Mettant en image, selon un contre-point absolu : le point de vue de l’iceberg, la fin du Titanic, loin de ne faire qu’un simple détournement, il expliquait lui-même les axes critiques par rapport à la logique de construction rythmique de l’image : « En fait c’est une remise en cause de notre rapport à l’image : dans les films à grand spectacle ou les séries TV, nous sommes sans cesse sollicités, voire agressés, par une activité extrêmement intense. Iceberg club est tout le contraire : nous pouvons vaquer à nos propres occupations mentales pendant le film, flâner, et d’une certaine manière être plus actifs face à l’image Lors de la projection du film, certains spectateurs sont montés sur la scène pour mimer une nage… Pourquoi pas ? ».
Avec Etrangement seuls, à partir d’un travail photographique s’établissant sur deux logiques : 1/ l’opacification totale de la scène, et donc la disparition de l’éclat; 2/ la mise en lumière/éclat d’un seul détail, voire d’un visage, Jean-Pascal Princiaux établit une fiction où des personnages analysent leur présence, leur rapport au réel selon les conditions de l’effacement de celui-ci par leur inclusion dans une logique de fiction. Ces analyses, reprises de Clément Rosset, qui combinent aussi bien théorie libidinale [construction du sentiment et de la part irréductible du mal] que réflexion dialectique sur la circularité de la représentation et de l’effacement de la présence, se construisent à partir d’une mise en situation sexuelle des protagonistes, au sens où ce qui excède la représentation semble bien tenir dans l’acte même de jouissance spontanée. Toutefois, comme le fait remarquer l’un des personnages, l’ingénieur, « toute force, toute parole libérée, est un tour de plus dans la spirale du pouvoir! ».
Ainsi le réel des personnages, de la fictionnalisation, n’est que le résultat d’une construction mentale d’une réalité, qui par oubli de son propre processus, se substitue à ce que pourrait être le réel, à savoir n’est autre que son double, parvenant à devenir l’original, en évinçant l’original, en le remisant dans le seul jeu d’un possible expulsé de toute représentation. Loin d’un simple travail esthétique de la photographie, nous l’aurons compris, Princiaux invite à une réflexion tout à la fois philosophique et politique sur le rapport à l’autre. Et c’est dans cette perspective que doivent être compris les enjeux du titre.
Quand on lit le texte, une chose étrange apparaît, tout à la fois nous faisons face à une continuité dialoguée et d’autre part, semblerait-il, seulement à une juxtaposition de monologues, comme si les paroles des protagonistes étaient totalement désajointées les unes des autres, comme s’ils répétaient un texte ne pouvant entrer en contact avec celui des autres, comme s’ils étaient enfermés dans leur crâne, tout monde commun implosant dans la seule représentation autistique en quelque sorte qu’ils s’en font. C’est bien ce qu’énonce d’ailleurs le médecin :
« Disons qu’il existe deux univers, expliqua le médecin. Le premier se trouve à l’intérieur de nos crânes… Une sorte de monde unique… Le second est ce que l’on nomme « univers phénoménologique ». Mais il n’est en fait que la somme consensuelle de tous les univers privés, augmentée à la rigueur des relevés objectifs des machines de tout poil. En conclusion, l’univers consensuel — parfois qualifié de « réel » — n’est lui aussi qu’un produit de la conscience. »
Et c’est ce dernier univers qui est atrophié par les liaisons entre les protagonistes, malgré la liaison à l’autre, Blanche, qui a lieu par la sexualité : éclat de réel immédiat et qui s’affranchit de toute reprise, étant immédiatement dialectisé dans un jeu de pouvoir et de représentation. principiaux139.jpgL’ensemble des photographies vient dès lors renforcer cette solitude de chaque protagoniste, ceux-ci étant isolés dans l’ensemble de scènes floutées, irréductiblement disparues. Les photographies montrent à quel point le réel n’est à considérer qu’en tant que « trace sur un écran ».
Ce livre paru en 2004, est indéniablement à redécouvrir, et à mettre en perspective avec l’ensemble des questions qui se posent actuellement quant à la représentation médiatique et à la construction de la réalité. De même il s’agit d’une invitation à redécouvrir Clément Rosset, dont les analyses n’ont aucunement perdu leur pertinence.

[livre] Jean-Pascal Princiaux, Etrangements seuls

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Jean-Pascal Princiaux, Etrangement seuls, roman-photos [19 photographies couleurs], éditions PPT, 64 p. ISBN : 2-9517606-2-0, prix 12 €.
[site ppt] // Diffusion Éditions Sept [site]

principiaux137.jpg4ème de couverture :
« On annonce un matin, à la radio, que Monsieur le Président est au plus mal; annoncée dans la soirée, la mort du président surprend [c’était donc bien cela A était donc bien A] »
Clément Rosset, Le réel et son double.
« Mélangez le bien et le mal, et votre intelligence vous permettra de survivre. »
Lt. Spock.

[lire la chronique]

6 décembre 2006

[Entretien] Christian Prigent avec Fabrice Thumerel

[Cet entretien de Christian Prigent avec Fabrice Thumerel peut être retrouvé en téléchargement dans la section des PDF. Il constitue aussi un des éléments du dossier Prigent que nous sommes en train de former sur Libr-critique.com.]

L’Incontenable Avant-Garde

Des Modernes aux Anciens…

Fabrice Thumerel : Bien que l’avant-garde se définisse avant tout par une éthique et une esthétique de la rupture, tu refuses d’opposer arbitrairement et simplistement Anciens et Modernes : avant même que tu ne publies Salut les anciens, dans les derniers numéros de TXT, tu as inclus une rubrique qui portait déjà ce titre. On peut caractériser doublement ta démarche. D’une part, tu cherches à éviter le rapport de succession pour inventer un réenfantement-réenchantement critique : «Les modernes ne sont pas les enfants des anciens. C’est plutôt le contraire : la perplexité et le savoir vivant qui nous viennent des modernes nous font regarder les anciens d’un œil moins tué d’indifférence ; ainsi nous pouvons les réenfanter à chaque fois : les rendre à l’inquiétude de la vie» (Salut les anciens, P.O.L, 2000, p. 60). D’autre part, tu t’efforces de ne pas tomber dans le travers de la projection anachronique. Par exemple, dans la relecture de Scarron que tu proposes précisément dans la collection «anciens modernes» des éditions 1:1 (poésie), tu précises : «Bien sûr on ne peut jusqu’au bout rabattre sur le cas Scarron ce à quoi nous a habitués la modernité anti-poétique (de Rimbaud à l’avant-gardisme des années 1970). A sa façon, Scarron est entièrement de son temps. […] il n’y a pas d’autre forme de résistance, d’autre percée, d’autre tracement de la négativité poétique que ce qui se joue dans le renversement symétrique ("carnavalesque", "burlesque") d’un plein d’expression idéalisée et d’affirmation positivée. Scarron traite son propre cas dans les formes d’époque : comme comédie "travestie", certes dia-bolique et triviale — mais assignée aux normes oratoires et prosodiques d’époque» (La Défiguration, 2002, pp. 15-16 ; repris dans Ce qui fait tenir, P.O.L, 2005, pp. 43-44).
J’aimerais que tu reviennes sur ce parti pris dialogique plutôt que diachronique, dans l’exacte mesure où tes essais manifestent une volonté généalogique, établissant des filiations avec des figures fondatrices et emblématiques de la modernité dont tu te réclames (Baudelaire, Rimbaud, Jarry, Joyce, Artaud, Khlebnikov, Maïakovski, Cummings, G. Stein…). Et il est un Ancien que tu ne considères pas comme un auteur à réenfanter, mais un modèle pour ceux qui merdRent — «ces fous de la langue» —, une pierre de touche à laquelle doivent se frotter tous les contemporains qui prétendent écrire : Rabelais, auquel TXT a consacré un dossier (n° 21 : «La Dégelée-Rabelais», 1987), et que, dans Ceux qui merdRent (P.O.L, 1991), tu qualifies d’«absolument contemporain». Mais au fait, quelle différence fais-tu entre «absolument contemporain» et «absolument moderne» ?

Christian Prigent : Je ne suis pas bien sûr de distinguer les deux (de les avoir distingués, en tout cas). Le dernier chapitre de Ceux qui merdRent dessine une sorte de bibliothèque fondatrice (Rimbaud, Jarry). J’y ai donc parlé de Rabelais. Je voulais montrer que le geste carnavalesque de Rabelais sur la matière de langue, sur la composition de la fiction, sur la satire de l’idéologie de son temps restait vivant : que, de ce fait, Rabelais était notre contemporain et que la compréhension du sens de son entreprise pouvait éclairer le projet des modernes que nous tentons d’être (où tentions : je rappelle que Ceux qui merdRent a été écrit en 1989/90, ça fait déjà plus de quinze ans !). Rabelais : absolument contemporain des modernes (nous), donc.

FT : Établis-tu un réel lien généalogique, via Bakhtine, entre le carnavalesque du groupe (Verheggen, Novarina et toi-même) et «celui qui carnaval» ?

CP : Rabelais a toujours été plus un emblème qu’autre chose. Plus que l’œuvre elle-même (dont je ne suis pas sûr qu’aucun de ceux du «groupe» dont tu parles l’ait lu bien en détail !), ce nom fixe symboliquement un excès de langue et de pensée critique sans équivalent dans l’histoire de la littérature française. Si lien généalogique il y a, ce n’est pas tant parce que les auteurs que tu évoques doivent formellement quelque chose à ce qu’ils ont effectivement lu de Rabelais. C’est plutôt que Rabelais (l’emblème légendé par ce nom) a constitué (constitue) un exemple, un défi. Et que, d’une manière plus ou moins explicite (la lecture, au début des années 1970, de l’essai de Bakhtine aura sans doute suffi à ce que ce défi se formule), quelques-uns (dont moi) se sont posés la question de savoir ce que cela voudrait dire que de relever ce défi : quel geste littéraire faire qui, dans les années 70/80, opèrerait sur la langue et les représentations du monde qu’elle véhicule, quelque chose d’équivalent à ce que fit Rabelais au temps de l’humanisme renaissant.

FT : En outre, quelles sont pour nous les limites de Rabelais, à savoir en quoi, à sa façon, est-il bien de son temps ?

CP : «Limites de Rabelais» ne convient évidemment pas. Par contre, limites de l’usage que nous pouvons en faire, oui, certainement. Rabelais est de son temps, c’est d’évidence (par sa langue, par sa vision du monde, par son débat avec l’idéologie dominante de son époque : la Sorbonne, etc.) ; et ce temps n’est plus le nôtre, autre évidence. Pourquoi, cependant, l’impression, à le lire, qu’il y a là, persistant, du vivant, une étrange actualité intempestive ? C’est toute la question. Elle est vaste (c’est, au fond, la question de savoir pourquoi on peut continuer à lire les anciens autrement que dans une perspective universitaire archéologique, dans un monde qui tend à tout périmer à cadence accélérée). C’est cette question-là que tentait de traiter, vite fait, le chapitre de Ceux qui merdRent consacré à Rabelais. Et c’est l’enjeu même de Salut les anciens. Je ne peux que renvoyer à ces livres.

FT : Par ailleurs, ce dialogue avec les Anciens est aussi pour toi un moyen de fustiger «la myopie narcissique d’un XXe siècle extasié par son propre nombril» (Ceux qui merdRent, p. 160). Dans cette même page, tu ranges Denis Roche parmi les Modernes qui n’ont pas oublié les Anciens : «La force de Denis Roche n’est pas l’affirmation avant-gardiste. Elle n’est pas non plus dans l’exploitation érudite du fond poétique ancien. Elle est dans l’annulation de l’une par l’autre». Dans quelle mesure cette affirmation concernerait-elle ton propre travail ?

CP : Je ne suis pas universitaire, ni savant spécialiste de quoi que ce soit. Le «fond poétique ancien» ne m’intéresse donc pas comme réserve muséale, archives, témoin d’un passé caduc. Je vais, parfois, y chercher la trace d’une inquiétude et d’une suspicion quant aux représentations dominantes d’époque qui ont généré de l’invention — et qui me semblent voisines de mes propres démêlés avec la réalité de mon temps (la manière dont le monde où je vis se représente à lui-même). Disons que ça m’aide à rester… éveillé (intranquille et créatif).
Une version particulièrement insomniaque de cette intranquillité s’est appelée, à diverses époques, «avant-gardisme». Mais l’affirmation «avant-gardiste» ne consiste pas à faire table rase de la bibliothèque. Elle consiste plutôt à tendre une sorte d’arc électrique entre le plus vivant dans l’ancien (Rabelais, par ex., donc) et le moins apaisé du contemporain (soi-même écrivant dans l’espace encore non balisé) — pour enjamber le tas toujours moribond et mortifère de la production académique récente. Breton va à Lautréamont, à Sade, à Swift, à Forneret pour oublier les fadeurs du post-symbolisme et les pesanteurs rances du romanesque façon années 20. A la fin des années 1960, Denis Roche, pour maintenir vivante sa passion de mécriture, va voir du côté des Grands Rhétoriqueurs du XVème ou s’attarde aux Amériques chez Ezra Pound, Olson et Cummings : c’est surtout pour éviter la poisse éreintée de ce qu’on appelle «poésie moderne» dans les collections poétiques et les revues de la France des années cinquante. Non ?

FT : Oui, mais ta bibliothèque des Anciens n’a pas de commune mesure avec celle de Jarry, de Breton ou de Denis Roche. D’où, sans doute, cet impérieux désir d’écrire tant d’essais…

CP : J’écris des essais tout simplement parce que j’aime comprendre et faire comprendre. Analyser (des textes), théoriser (des questions littéraires), interroger par ce biais la bibliothèque, ça ne relève pas d’un sacerdoce pédagogique et ce n’est pas pour moi une corvée. C’est d’abord un plaisir. Cela relève ensuite de mon intérêt pour tout ce qui cherche à fonder le rôle civique de la littérature : son rapport aux questions idéologiques et politiques, sa posture ambivalente dans ce qu’on appelle «culture», ses dispositifs à la fois révolutionnaires et patrimoniaux, etc. À l’inverse, tout ce qui tire l’activité d’écriture vers l’irresponsabilité «artiste», ses veuleries narcissiques et ses coquetteries anti-intellectuelles me dégoûte autant que ce qui la soumet à la demande mercantile. Si l’exercice de la littérature ne nous rend pas plus «humains» (je veux dire : plus cruellement lucides, plus impitoyablement réticents à l’assentiment communautaire, plus définitivement instables quant à nos représentations du monde où nous vivons), il ne mérite aucun intérêt. Ce que je cherche dans la bibliothèque, c’est tout ce qui nous aide à accéder à cette sorte d’humanité violente. Je n’y accède bien sûr qu’à ma façon (différente, donc, en partie, de la façon qui fut celle de Jarry, de Breton ou de Roche) mais en pariant que cette façon-là peut ouvrir, pour d’autres, des fenêtres respiratoires.

Itinéraire d’un avant-gardiste

FT : Après avoir distingué deux logiques d’avant-garde, la logique identitaire et la logique du virtuel, et rattaché à cette dernière le groupe TXT — qui, pour lui, est «l’une des très rares avant-gardes à ne pas s’être fait reterritorialiser dans la téléologie désabusée (i.e. gestion d’une gloire rétrospective + à-quoi-bonisme en ce qui concerne demain)» —, Jérôme Game synthétise ainsi ton itinéraire : «de l’aventure militante de TXT à l’épuration d’un style poétique qui se rassemble et se compose à chaque ouvrage davantage pour dire le décentré, le démembré, avec à la verticale du poétique un didactisme engagé dans les essais, de cette vie, donc, ressort le geste intense et remarquable d’une virtualité dans son temps, à la façon de l’intempestif nietzschéen : simultanément au faîte de la lucidité historique et dans le radical ailleurs, incomparablement instruit de la généalogie et pourtant hors-arbre, hors-cadre, radicalement autre et imprévu — avec constance» («Le Virtuel deleuzien, ou Cogito pour un moi dissous», Barca !, n° 15, nov. 2000, p. 76). Quelles réflexions ces propos t’inspirent-ils ?

CP : Ceci, seulement (outre un bref rosissement narcissique) : si quelques-uns (dont j’apprécie le travail, intellectuel et littéraire, et l’engagement éthique — c’est le cas pour Jérôme Game) peuvent dire cela de mon activité, c’est qu’elle sera allée où elle voulait sans doute dès le départ aller, sans trop concéder à la demande d’époque ni trop céder aux faciles fatigues de la pensée et du style. «Intempestif» me va, oui. J’ai aimé cette posture en travers : être comme une arête dans la gorge bavarde de l’époque (sans ignorer cependant que de ce genre d’arête, l’époque n’est que fort peu incommodée). Mais ce n’est évidemment pas à moi de juger de l’efficace de la posture intellectuelle que tant bien que mal j’ai occupée et essaie encore de tenir.

FT : Pour ma part, je perçois deux principales étapes dans cette trajectoire : d’abord, un moment radical correspondant à peu près aux années TXT (1969-1993), où, dans un premier temps — c’est-à-dire la deuxième décennie glorieuse —, il s’agissait d’imposer un type particulier d’avant-garde, avant de proposer une résistance à la restauration qui a fini par terrasser l’esprit avant-gardiste dans les années quatre-vingt ; ensuite, depuis une quinzaine d’années, une période, non pas de revirement ni même de reconversion, mais de conservation et de redéfinition du moderne après inventaire (auto)critique de la position avant-gardiste — et donc liquidation des «alibis idéologiques et politiques».
On peut rappeler quelques jalons de ce passage critique à une posture de porte-étendard d’un moderne qui, nourri de l’expérience avant-gardiste, se ressource aux désormais classiques Baudelaire et Mallarmé.
1) Moment (auto)critique. Outre, dans Une erreur de la nature (P.O.L, 1996), le rejet de quelques expériences avant-gardistes qui t’ont plus ou moins marqué («Plus jamais ça», pp. 192-193), on retiendra ce bilan lapidaire : «Les avant-gardes artistiques des années soixante-dix ont tartiné des pages désormais illisibles. Elles ont vécu de visions binaires un peu simplistes. Elles ont brodé sur un assez grossier pathos du "corps" ou de la pulsion". Elles ont fantasmé en épopée sulpicienne la barbarie de la Révolution culturelle chinoise (je retiens les faits les plus voyants)». D’où l’aveu d’un double sentiment de honte : celui d’«avoir erré», et celui «de devoir avoir honte d’avoir erré» (Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, respectivement pp. 90 et 87).
2) Moment de redéfinition du moderne. Dans A quoi bon encore des poètes ? notamment : «J’appelle moderne cette passion qui vient mettre sous tension contradictoire, d’un côté la leçon pacifiée des bibliothèques et des musées, de l’autre le troublant tumulte du présent» (P.O.L, 1996, p. 11). Et d’en référer à Baudelaire, dont la définition du moderne, quatre ans plus tard, sert de point d’appui à Salut les modernes (cf. p. 24). Quant à l’innommable mallarméen, il transparaît dans ce parti pris théorique martelé dès le début de l’avant-dernier essai : «J’appelle poésie la symbolisation d’un trou. Ce trou, je le nomme réel. Réel s’entend ici au sens lacanien : ce qui commence là où le sens s’arrête» (L’Incontenable, P.O.L, 2004, p. 17).
La première page de l’un des premiers essais, paru peu avant la fin de TXT, opère la conjonction de ces deux moments en proclamant et la disparition et le renouveau de l’avant-garde (dans le genre: «L’avant-garde est morte, vive l’avant-garde !»). Peut-être n’est-il pas inutile de la citer presque entièrement :

Les «avant-gardes» de ce siècle (le futurisme russe, le surréalisme, le telquelisme des années 70) ont vécu dans une sorte de fascination pour cet aboutissement pervers de leur propre stratégie que synthétisait la formule : «Il n’est d’avant-garde que politique». L’ajustement idéologique qui servait de couverture intellectuelle et morale à la production de formes «nouvelles» ne pouvait alors se penser en dehors de l’horizon «révolutionnaire», de la croyance en l’Histoire, de la politique comme dernier mot sur tout, du marxisme comme vision totalisante. La débâcle des idéologies progressistes a aujourd’hui retiré à l’aventure littéraire ces alibis qui justifiaient (mais en même temps annulaient ?) ses excentricités esthétiques. Du coup, plus personne ne saurait, sans faire rire, s’affirmer «d’avant-garde» ; plus personne, même, ne saurait traiter à partir de cette donnée la question de ce que Georges Bataille appelait les «grandes irrégularités de langage».
Et heureusement. Parce qu’ainsi se trouve plus que jamais posée la question de «l’invention» : la question de cette «vérité» à chaque fois reformulée qui hante lesdites «irrégularités». Car il y a bien, toujours, une posture qui consiste à tenter de toucher au fond de ce qui nous parle et nous assujettit ; une posture de langue et de pensée, dont l’obtuse obstination est de vouloir faire trou dans les croyances d’époque et l’académisme stylistique (La Langue et ses monstres, Cadex, 1989, p. 9).

En ce début de siècle, on retrouve une variation de cette stratégie du «qui perd gagne» : après avoir affirmé qu’ « on n’en finit pas, et on n’en finira jamais, de tuer les avant-gardes», dans le n° 5 de Fusées (2001), tu célèbres la naissance de nouveaux talents (F. Bothereau, S. Courtoux, A. Dufeu, J. Game et J. Gontier), qui, selon toi, assurent la renaissance du modèle avant-gardiste des années 60/70, dans la mesure où ils témoignent un goût certain pour la théorie et le travail de/sur la langue, tout en «ramenant dans l’écrit des pans entiers de références explicites au réel économique, social, politique contemporain» («Phénix ! Phénix ! (de quelques oiseaux nouveaux)», p. 10).
Ainsi, du point de vue stratégique, on pourrait soutenir l’hypothèse que, sans doute conscient qu’il ne saurait y avoir d’avant-garde qui dure , tu proposes dans tes travaux théoriques et critiques des prolongements de l’avant-garde façon TXT. Ce repositionnement te permet d’apparaître comme un classique de la modernité, c’est-à-dire un avant-gardiste inactuel. C’est pourquoi, d’une part, conformément au titre choisi, l’avant-garde poétique est doublement incontenable, au sens où elle est à la fois irrésistible et insaisissable puisque polymorphique ; d’autre part, je proposerais de condenser cette trajectoire dans la formule suivante : «Du MerdRe à la poésie à l’ode au phénix».
Après m’être excusé d’avoir été un peu long, mais il était indispensable de savoir de quoi exactement nous parlions, j’aimerais tout d’abord te demander tes réactions, et ensuite comment tu analyses la manière dont cet itinéraire s’est infléchi dans les années quatre-vingt pour traiter une question centrale du champ recomposé, celle du sujet (auto)biographique : pour toi le porteur de trous, l’ empêcheur de fabuler en rond, était-ce une façon de bien marquer ta différence par rapport à la nouvelle écriture de soi triomphante, ou bien rattaches-tu à des préoccupations antérieures des textes comme Journal de l’Œuvide (1984), Une phrase pour ma mère (1996), Album du Commencement (1997), Le Professeur (1999) et Grand-Mère Quéquette (2003), qui offrent «une symbolisation de l’existence-en-tant-qu’elle-n’a-pas-de-sens», «un dépassement du subjectif» ? Enfin, penses-tu vraiment qu’on puisse encore aujourd’hui, non sans faire rire mais s’enferrer, s’affirmer «d’avant-garde»
[3]?

CP : Difficile pour moi de revenir, une fois de plus, sur ce qu’auront été les étapes de l’aventure TXT : j’ai dit à plusieurs reprises déjà ce que je croyais pouvoir en dire. Sur mon propre travail, c’est un peu différent. Je crois que depuis «le début» (disons : La Belle Journée, chez Chambelland, en 1969), j’écris toujours la même chose. Et cette chose relève d’un traitement du matériau autobiographique. Mais jamais dans l’ordre d’une reconstruction narrative positivée de ce matériau. Toujours dans l’ordre d’une opération musicale stylisée qui consiste pour l’essentiel à épuiser ce matériau. Je veux dire à l’arracher à sa chair mêlée d’expériences, de culture et de fantasmes pour le désincarner de cette chair-là et le réincarner, stylisé (calculé, composé, sonorisé et rythmé) dans l’autre matière : la langue. Un livre est pour moi ce vase communicant où l’insensé de l’expérience se vide, s’oublie et meurt pour ressusciter, réifié en pur morceau de langue vivante — et dépasser par ce vecteur, oui, sa propre subjectivité. C’est cela que j’ai toujours cherché, plus ou moins confusément. D’abord dans la naïve distraction poétique (avant TXT). Ensuite d’une façon assez crispée par les attendus théoriques (linguistiques, psychanalytiques..) qui me servaient de garde-fou dans les années 1970. Puis de manière, j’espère, de plus en plus libre, décomplexée et acharnée à la fois. C’est-à-dire aussi avec de moins en moins de souci de se démarquer de quoi que ce soit d’autre («l’écriture de soi triomphante», soit : mais qu’en ai-je désormais à faire ?). Il n’y a plus rien de réactif au champ, plus guère, même, de métapoétique polémique, dans mes textes de fiction. Et peu m’importe aujourd’hui qu’il s’agisse d’avant-garde (ou pas), de modernité (ou non). Ce qui ne veut pas dire que j’ai abandonné le goût de penser théoriquement ce qui s’y produit : L’Incontenable (en entier) et Ce qui fait tenir (en partie) sont des livres traversés par cette volonté de continuer à penser les opérations de fiction — dont les miennes.

De quelques paradoxes et critiques…

Pourrais-tu éclaircir ces quelques paradoxes ?
Bien que, dans Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, tu constates que «
le positivisme enthousiaste (linguistique, sémiotique, psychanalytique) s’est largement figé en vulgate» (p. 86), dans ce livre comme dans L’Incontenable, tu revendiques l’héritage lacanien ; en outre, un essai comme Salut les anciens révèle ce que ton analyse formelle doit à la linguistique ; au reste, n’aurais-tu pas ajouté une corde sociologique à ton arc critique, vu les quelques références à P. Bourdieu (aux Règles de l’art comme à son lexique théorique) et, dans Salut les modernes, ta démarche de positionner dans le champ les Néo-Modernes ?

CP : Quelques propositions (peut-être même simplement quelques formules) de Jacques Lacan m’ont frappé violemment dans les années où je lisais cet auteur (les années 1970, surtout). Quatre ou cinq phrases, en fait, guère plus (ainsi la définition lacanienne du «réel» comme «ce qui commence là où le sens s’arrête»). Mais ces formules (leur énigmatique clarté) ont généré de l’écriture et modelé la vision que j’ai depuis de ce qu’est et peut la littérature. Si c’est cela «revendiquer un héritage», alors je le revendique. Plus généralement : comme bien des gens de ma génération, je dois l’essentiel de mon outillage théorique (une panoplie de bricoleur, en fait — et qui a tendance à rouiller dans son coin depuis quelque temps) aux lectures linguistiques, psychanalytiques et sémiotiques que j’ai faites à partir de 1967 et, grosso modo, jusqu’au début des années 1980. Je ne renie rien de cela. Ni de quelques excursions dans Bourdieu — comme tout le monde, si j’ose dire. Je dis simplement que ces blocs de pensée et de savoir n’ont plus, c’est l’évidence, l’illuminante puissance d’entraînement qu’ils ont eue dans les années, déjà lointaines, que je dis. L’usage les a beaucoup usés, ils se sont affadis au fur et à mesure de leur vulgarisation cependant que la même vulgarisation (universitaire, entre autres) disposait, autour de leurs quelques propositions encore mal digérables par elle, un cordon sanitaire qui les a désamorcées ou, en tout cas, marginalisées. Subjectivement, je n’en ai plus besoin, ils ne nourrissent plus mon travail que comme traces (parfois actives encore, cependant) de cette lointaine explosion qui, à la fin des années 60, fissura ses noyaux et décida des formes spécifiques de son énergie.

FT : Doit-on encore parler d’avant-garde à propos de jeunes gens qui ressusciteraient le modèle TXT ? Ou alors ne s’agirait-il pas plutôt d’une nouvelle avant-garde qui se serait construite avec notamment TXT pour horizon à dépasser ?

CP : Quand je lis Jérôme Game, Philippe Boisnard ou Sylvain Courtoux (si différents l’un de l’autre, par ailleurs !), je vois quoi ? Un violent souci de donner corps matériel à la langue poétique qu’ils travaillent (un traitement rythmique, sonore, respiré, etc. du signifiant) ; l’intrication, dans ce corps matériel, de constantes références (jouées, défigurées) au discours politique du temps, à la vulgate idéologique, aux chromos médiatiques ; un besoin de penser (d’une part métapoétiquement dans le corps même des textes de fiction et d’autre part dans des écrits à caractère théorique) les effets de ce travail, leur articulation à la philosophie et à la sociologie, leur mode d’action idéologique ou politique. Tout cela, c’est ce qui a toujours spécifié le modèle artistique dit «avant-gardiste». Ce que je dis ce n’est pas que ces jeunes gens ressuscitent le modèle TXT (ou un autre modèle avant-gardiste). Encore moins qu’ils font «du TXT». Je ne dis même pas qu’ils auraient TXT comme horizon à dépasser (car cet horizon, qui n’en était d’ailleurs pas un, est forcément dépassé depuis longtemps déjà, du simple fait que les conditions historiques dans lesquelles il se constitua se sont modifiées de part en part dans les vingt dernières années). Je dis seulement que l’activité des poètes dont je parle relève, dans un tout autre contexte socio-politique, des composantes (trans-historiques) d’une pratique artistique de la langue et de la pensée des opérations de langue qui a pu, à l’occasion, s’incarner dans ce qu’on a appelé les «avant-gardes». Comme TXT est la plus récente, ça fait repère historique, c’est tout. Et j’ajoute que ces postures «avant-gardistes», telles qu’en elles-mêmes enfin l’éternité de l’invention artistique les change, ne sont donc pas si «mortes» qu’on le dit souvent.

FT : Comment une avant-garde peut-elle prétendre être révolutionnaire, ou simplement contestataire ou subversive, en demeurant confinée dans un cercle restreint ? Comment concilier l’élitisme, voire l’ésotérisme avant-gardiste, et la volonté d’agir sur le monde ? Faut-il, avec Jean-Claude Pinson, parler d’utopie littéraire ?

CP : Ceux qui persistent à enfoncer la porte béante selon laquelle l’invention artistique n’agirait pas sur le monde au prétexte de sa nature même (d’être inventive — et donc difficile, marginale, élitaire, coupée, sic, des «masses») révèlent simplement le désir profond que nourrit leur propre incapacité à inventer : qu’il n’y ait d’irrégularités de langage que moyennes, possibles, faciles, vulgarisables — qu’en somme on évite de sortir du lieu dit commun. Ce pourquoi il n’y a jamais, là, de pensée — mais, au mieux, un scepticisme désespéré ; au pire, une aigreur réactionnaire. La question ne s’aborde que si on en accepte les tensions, l’impossible. C’est-à-dire si on ne censure pas par avance la puissance de l’irrégularité : elle fait symptôme de ce que les représentations disponibles à telle ou telle époque sont désormais caduques, insipides, fausses et aliénantes. Après, mais seulement après, tout commence de l’interrogation sur l’impact civique desdites irrégularités. Par exemple en pensant pragmatiquement l’efficace des relais (critique, pédagogie, devenir scénique des textes) qui visent à socialiser l’excentricité formelle (comme faisceau de questions plus que comme catalogue de réponses).

FT : Par ailleurs, même si tu considères Henri Meschonnic plus comme un révélateur de notre époque que comme un véritable auteur, pourrais-tu répondre sans ambages aux critiques qu’il t’adresse dans Célébration de la poésie (Verdier, 2001) — critiques qu’on qualifiera d’étayées pour rester neutre ? Emboîtant le pas à Jean-Claude Pinson, qui, dans A quoi bon encore la poésie ?, parle de «mystique grammaticale» (Périgois, 1999, p. 26), il réprouve l’hypostase de la lettre et réfute la distinction entre la poésie et la prose qu’il voit dans un entretien que la revue Prétexte a publié en juin 1998 (hors-série intitulé La Poésie contemporaine en question). Au reste, ne peut-on voir un écho à ces critiques dans ces deux passages de L’Incontenable :

La prose est comprise dans la poésie. La poésie est un patron qui peut engendrer le costume de la prose (p. 16).

Ce qu’on lit majoritairement dans les collections et les revues de poésie est toujours de l’ordre de cette belle poésie qui, comme le disait encore Bataille, «a sa place dans la nature, la justifie, accepte de l’embellir». […] ils positivent la poésie, qu’ils l’identifient à une plénitude esthétisée qui nous retire la vérité du monde à force de prétendre nous le livrer dans une authenticité plus grande et un rendu plus beau (p. 195) ?

En outre, rejetant l’avant-gardisme des années 60/70, il tourne en dérision les oppositions binaires entre langue et réel, son et sens, et condamne une pensée-langue prisonnière d’une théorie du signe engendrant un nominalisme qui est un poétisme… C’est que, contre la célébration de la poésie, il défend une conception du poème comme création d’un sujet spécifique qui met en œuvre un art de la suggestion.

CP : Henri Meschonnic porte sur la tête un grand chapeau de mandarin universitaire mégalomane et banalement tyrannique. Aux pieds, il a les escarpins inconfortables du piètre poète qu’il sait bien qu’il est (par exemple : ce que Meschonnic sait du rythme — ce qu’il nous dit savoir, en tout cas —, sa poésie, elle, n’en sait rien).
Entre le chapeau et les souliers, ça pense comme ça peut. Mais ça ne pense qu’entre volonté de pouvoir et blessure narcissique. D’où malaise. De ce malaise, classiquement converti en agressivité, Meschonnic s’est fait un fonds de commerce de pourfendeur du «moderne» et de redresseur des torts théoriques. C’est un rôle, celui du polémiste réac. Chaque époque à son histrion pour le jouer. Il s’appelle aujourd’hui Henri Meschonnic. Sa performance est ecclésiastique, hallucinée et grincheuse. Il tire, on le sait, sur tous ceux qui bougent. Sa fébrilité, forcément, croît à proportion du plouf ! que font dans la mare des indifférences ses tonitruantes prises de position. Plus guère de théoricien de la poésie qui échappe à ses fulminations. On note même quelques trous de balles dans ses propres pieds.
Ça peut faire rire. Ça peut aussi faire saliver quelques professeurs nostalgiques des éclats de la Querelle littéraire. Je ne crois pas que ça fasse beaucoup penser. Rien, en tout cas, dans ce mixte d’ergotages scientistes et d’imprécations vétérotestamentaires, qui puisse nous aider à comprendre ce qui apparaît dans l’invention écrite du temps (de cette apparition, d’ailleurs, Meschonnic n’a cure). Si la faconde polémique de Meschonnic doit aboutir à cet enfoncement de porte ouverte qu’est sa définition de la poésie comme «art de la suggestion» (Verlaine is back home), on ne voit pas bien le bénéfice intellectuel de l’opération — ni les raisons qu’on aurait de discuter avec un théoricien aussi rafraîchissant.
[1] De ce point de vue, la trajectoire de C. Prigent suit le même mouvement que celle de la collection de TXT : «l’esprit avant-gardiste des années soixante-dix (première époque), la résistance à la liquidation de cet esprit (deuxième époque), le projet de refonder une "modernité" débarrassée de ses alibis idéologiques et politiques (troisième époque)» (Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas. Entretiens avec Hervé Castanet, Cadex, 2004, p. 105).
[2] Réel : point zéro, Berlin, Weidler Buchverlag, 2001, p. 17.
[3] Une erreur de la nature, pp. 214, 32 et 186.

[NEWS] Nouvelles des éditions Hermaphrodite

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Tout d’abord les éditions Hermaphrodite viennent de republier Viva la merda! de Jean-Louis Costes :
arton19-2.jpg« Attention âmes sensibles, esprits non avertis et personnes mineures, passez votre chemin, car ce livre n’est pas pour vous…
Viva la merda ! est un livre mythique, rare et peu connu de Jean-Louis Costes. Publié en 2003 par les éditions Hermaphrodite, son tirage avait été rapidement épuisé. Ce titre est à nouveau disponible, toujours aussi dévastateur et subversif.
Le livre : Viva la merda ! est un road-movie scatologique auquel rien ne résiste, un livre-performance, un livre-référence. Il est à la littérature ce que Brain Dead est au cinéma, remixé à la sauce Sodome et Gomorrhe. Un  » film  » Z échoué dans des mots. Costes est cet explorateur solitaire des lettres qui s’aventure dans les limbes de la fiction, entre nauséabond, folie pure à base de sang, de gore, d’exorcisme, et de poésie dégénérée. Il rajoute malicieusement des moustaches de merde à la Joconde, et recouvre l’idole d’une myriade de bites et d’un océan de sperme. Viva la merda ! se fout du propre, du décent, de la morale et du  » respect « . C’est de la merde ! »
En effet, Viva la merda!, pousse, non pas le langage dans ses extrêmités, mais la possibilité même de supporter ce qui y est dit, et ceci dans l’écriture la plus dépouillée qu’il soit, à savoir la plus folle.

Ensuite, Jean-Marc Agrati dédicacera à la librairie Scylla Le chien a des choses à dire, livre de nouvelles que la rédaction de Libr-critique.com a toujours beaucoup aimé, entre un imaginaire à la Bukowski et une écriture à la Kafka, nette et précise, sans fioriture, des récits étranges et parfois dérangeants, qui montrent à quel point la fiction conserve une force unique.
La dédicace de Jean-Marc Agrati qui aura lieu samedi 9 décembre à partir de 18H à la librairie Scylla (8, rue RIESENER, 75012 Paris, Métro Montgallet (ligne 8), tél : 06.24.64.22.08.).
Pour l’occasion et par amitié pour la librairie Scylla et le Cafard cosmique (webzine d’actualité des littératures de l’imaginaire), qui ont été parmi les premiers à soutenir ardemment Jean-Marc Agrati et son livre Le chien a des choses à dire, les éditions Hermaphrodite vous invitent à découvrir en avant-première le nouveau livre de Jean-Marc Agrati, Ils m’ont mis une nouvelle bouche, qui ne sera en vente et disponible en librairie que fin du trimestre 2007.

Et enfin, pour les lillois, il sera possible de découvrir aussi bien la revue Hermaphrodite que les livres publiés par cette édition, dont la réédition de Viva la merda! de Jean-Louis Costes, au salon Les escales hivernales, le dimanche 10 décembre 2006, à partir de 14H, à la CCI, Place du Théâtre à Lille. Trame-Ouest aura un stand, et y présentera aussi les revues Talkie-Walkie, Fusées, la revue Incidents, et encore d’autres éditions.

5 décembre 2006

[Vlog] Georges Hassoméris (Généalogi-Z 2.1)

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S’est terminé le dimanche 26 novembre à Calais, le festival Le triange d'[N]or[d], organisé par l’association Trame-Ouest. Nous mettons en ligne progressivement, des extraits des lectures/performances qui ont eu lieu à Arras à l’hôtel de Guînes et à Calais à la Galerie des 4 coins. Pour la soirée d’Arras nous donnons les extraits dans l’ordre chronologique de passage, au sens, où une véritable ligne/dynamique de construction sonore s’est construite tout au long de cette soirée.

Dans l’ordre : Tibor Papp, Joël Hubaut, Georges Hassoméris et pour finir Michel Giroud.

Troisième extrait : Georges Hassoméris, art-thérapie et Ste Eulalie. Cette pièce est une montée crescendo de Georges Hassoméris. [durée 6 mn]

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4 décembre 2006

[Texte] Thierry Rat, Crever vivant

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 13:24

Crever vivant
Voilà,
Je vas crever
comment je va vivre avec ça,
c’est assuré,
vivre c’est crevant,
vivre c’est crever devant,

c’est devant moi ce ça,
ce ça de vivre là,
se vivre en soi,
se crever dans le temps du vivant ça en soi,
c’est trop vivant en moi,
c’est du trop de vivant de vivre en ça,
qui fait crever à petit pas,
c’est du trop de vivre en avant de crever là,
c’est ce qu’on remet toujours à demain,
mais on crève tout le temps d’un rien,
c’est pas demain,
c’est maintenant à l’instant du vivre,
à l’instant même où l’on a pas fini de vivre,
où vivant on vit l’instant de crever,
où crever vivant c’est ça vivre en crevant,
on peut pas dire j’ai crevé,
parce que j’ai crevé c’est le mensonge en pire,
on ment tout le temps du vivre,
c’est pour ça qu’on est vivant.
On est vivant dans le mentir,
dans le sentir,
je sens mon vivant mensonge
un trou qui ronge,
un trou où vivre petit
parce que tout ridicule et amoindri
plus rien que ça reste que crever à point
vivre ainsi dans le manque et le moins,
voilà comment on crève
comment crever c’est,
un presque pas de pas très pas,
un jour on se lève,
on est avec des morts en tas,
des tas de morts en bas à l’arrêt
je ne veux pas partager ma table avec le morts,
je ne veux pas manger de restes avec les morts,
je ne veux pas boire de vin ni rien avec les morts,
je ne veux pas parler ou dire ou mentir avec les morts
je ne veux pas avoir à faire avec les morts,
c’est ça les morts sont toujours plus vivants,
car vivre c’est mourir en vivant,
je ne veux pas vivre et pas mourir,
je ne veux pas mourir de vivre,
je ne veux pas vivre avec les morts qui vivent en mort,
je ne veux pas vivre non plus avec la vie qui meurt,
avec la mort qui vie dans le vivant,
et les vivants sont pleins de morts,
je ne veux pas baiser avec la morte,
je ne veux pas m’étendre au près de la morte
je ne veux pas mettre mon doigts, ma queue ou bien ma langue dans le creux de la morte,
dans le corps froid de la morte,
je ne veux pas la toucher, la prendre ou l’enfiler,
je ne veux pas la sentir, embaumée, maquillée, et si peu habillée,
je ne veux pas voir les regards chauds des passants passer devant,
je ne veux pas la fourrer dedans sa bière,
je ne veux avoir à faire avec la morte,
dans le crever vivant où sont les morts,
partout où la vie se retire dans le mourant,
le mourir c’est dans le peu de vie,
le mourir c’est le jour qui s’ouvre sur les morts,
crevant vivant mourant du peu devant le mourant du peu d’envie de vie ,
de vie en dedans du carcan vide vidé du vent vivant,
vivant dedans,
crever c’est mort tout en dedans du plus vivant,
je prends la mort au port à quai en voile,
en berne,
gisant, grisant jusant c’est vague et vogue en plan et plis en plate étale,
remis dans le sac
ressac du mi qui vit vivant tout en mourant,
que dire,
que dalle du dire,
du dire à dire vivant,
je viens devant la scène et seul je vends la vie en paquet de viande si d’agonie j’accoste aux rives des morts qui collent aux pas,
aux pieds du sable,
je tire une ligne me trace me plisse et me replisse,
repli au fond du trou dans le sable à marée basse,
ou bien sous terre mais sans les morts
beaucoup de vivants sont des morts qui vivant vivent dedans la mort mais pas avec la vie qui meurt,
on s’emmerde en vie de merde dans l’extrait d’être en merde vivant chaud bouillant du vivant merdier du merdique poussier qui pousse au bout,
le bout est l’extrême chienlit,
nous sommes des morts des tous en mort,
on s’en crève médiocre et tout au bas,
la foule, la multitude, la masse, le commun l’ordinaire, l’uniforme
en forme
de cortège,
de groupe,
de couple,
contingentés, regroupés accouplés au ras toujours plus bas dans le plus petit dénominateur du commun,
on crève sans nom,
dans l’innommable
vivre c’est crever dans l’innommable, sans nom sans objet sans attributs,
nu et cru dans le cruel,
le cruel moment du moment cru, du pur présent d’être ainsi nu
la bête dans le vivant bête d’être en bête crue,
acharnement à crever la vie en bête au dedans du cruel
je vas parce que je vas c’est toi et moi et on,
on va crever,
comment on va vivre avec ça,
on va pas vivre, pas tout à fait vivre,
on va vivre à peu près dans le peu de vie,
le peu de vie qui nous vient en vie,
le peu c’est du ça,
du ça qui regarde le vivant se battre avec la vie,
du ça qui crevant se vide dans le vivant,
le vide par où tout est en fuite,
on crève avec la vie qui fuit,
on vide la vie par les fuites,
le fuyant crevant se vide et vie le ça de sa vie vide,
l’évident du crevant d’envie,
d’envie de vie,
plus de vie
plus de crève,
en un peu plus,
car de plus en plus vivre est l’évident,
est l’évidence dans l’imminent le proche en ad-venir crever,
je te vis
on se crève,
je s’évide
je te crève de vivre,
car de plus en plus vivre est l’évidement,
je te vis en crevant le vivre, je me crève de te vivre,
à la fois je crève en vie évidente,
à la fois je crève d’envie de vivre en vie,
au ça du ras du bas du reste en bas,
en manque de vie,
crever veut dire être en vie dans le trou du cul du monde,
non pas le lieu sordide où vivent les morts,
mais le lieu où la lumière se fait jour,
où le jour abouti nous livre à la nudité,
nu c’est vivre en manque et en pas grand chose,
en juste présent,
dans le moment de vie
de vie de bris et de débris,
et reste morceau du morceau même le même morceau de vie,
quand au bout on sait que l’on ne veux pas savoir,
on ne veut pas savoir comment ses choses sont entrées en nous,
comment elles sont pris place dans le nous,
comment le nous a pas pris la place,
comment le nous autres a pris la place du nous,
comment le mourir du nous autres est venu crever la vie du nous,
comment personne n’est personne quand le nous autres est un,
comment l’un et l’autre ne sont qu’un,
comment penser crever, crever c’est crever seul,
comment seul et seul s’est pensé en nous,
mais pas en autre,
comment nous autres n’est pas le nous,
personne et pas plus,
pas rien mais pas plus,
nous sans l’autre,
nous et l’autre,
juste et pas, et pas plus,
et est suffisant,
je te me
tu me moi,
je ne rien de toi
tu ne rien de moi,
je te vis et vivre est le vivant en nous,
et vivre n’est pas autrement,
autrement je va crever,
comment je va vivre avec ça,
nous autres et les morts nous ont le nous crever,
qui après nous vivrons,
mais sans les autres,
sans nous autres,
vivant au grand vent de la défaillance
de la béance, l’entre et le fendu,
le reste est le reste, et reste que crever,
si même qu’a même reste
du moindre pire ce qui porte le vivant,
bien au delà du vivre, parce que vivre reste,
je reste en vie,
Et t’en crève, étant crevé,
et crever veux dire on se lève ce matin avec de la viande froide et rouge
et bougre de honte d’avoir l’oeil ainsi plein de lumière,
étant donné le peu à faire d’avoir à faire avec le peu,
ça te colle au cul,
ça te tient toute la journée,
tu sais pas comment ça tient, même tenir ça veut dire quoi,
ça veut dire être là dans le présent de tous les autres présent,
ça veut dire tiens, je partage le temps des autres temps,
je ne suis plus mon propre temps,
je ne suis plus d’un temps propre,
je suis d’un autre propos,
je suis le propos d’un présent qui n’est pas le mien,
je suis dans le propos du commentateur,
de cet autre qui n’est lui même qu’un produit d’un autre propos,
je veux dire que ce qui m’appartient appartient aussi à ce commentateur,
il peut me consommer, il est quelque part sans y être, il sait que je suis là,
il s’adresse à moi, à mon présent, il est le propos de mon présent,
il fait de mon présent un espace de conquête,
il veut conquérir mon présent par son propos,
il veut que son propos fasse de mon présent son propos,
mais que propose t-il ?
que propose t-il à mon présent?
bien sur rien,
il n’a pas de proposition il est lui même sans propos,
il est lui même un présent sans propos,
il ne fait qu’occuper le temps de mon présent,
il n’est qu’un présent d’occupation,
je peux l’écouter, ce qu’il veut c’est occuper ma présence,
que je sois son propos que je lui adresse mon présent,
mon présent est son lieu d’être, si je ne lui offre pas il n’est pas,
si il n’est pas il crève,
il veut pas crever,
crever ça voudrait dire : ne plus occuper le lieu, ne plus conquérir d’espace,
n’être plus dans le présent, n’être plus un propos dans le présent,
or le commentateur à les moyens de ses conquêtes,
il est sans limites, sans souci
le manque n’est pas pour lui un temps d’exister,
il n’existe pas dans le manque,
il est la profusion,
il est l’incommensurable dépense,
rien ne lui est interdit ou enlevé tout lui est donné,
permis autorisé
voir obligé,
il est obligé, obligé d’occuper le présent tout comme le propos,
sinon il crève,
Je suis debout depuis peu en vaine violence,
je voudrais lui tordre le cou, le faire taire,
lui rendre son propos qui n’est pas le mien;
rendre tout cet appareillage subtile de captation du présent à néant,
pour pouvoir enfin crever dans mon propos, crever de mon propre propos,
faire de mon propos mon présent,
une vrai proposition, la mienne,
mais voilà qu’ici où la d’autres commentateurs ont d’autres propos
à profusion,
je veux dire maintenant,
je veux faire un tri, je veux m’opérer en ouvrier de mon propre tri,
je veux pouvoir me trier, me laisser, me foutre aux rebuts me débarrasser,
je veux être mon ouvrier dont le labeur est le tri,
je veux mes mains dans le travail du tri,
je veux m’opérer en ouvrier, pour m’ouvrir à l’oeuvre ouvrieuse,
je veux m’ouvrir mais pas me laisser ouvrir,
le commentateur est maintenant contre-maître,
il est dans l’ordonnance, il exige que le tri soit le fruit de son ordre,
son ordre est de mettre de l’ordre dans le tri,
son tri est obligé par d’autres,
il n’est que l’intermédiaire,
le chargé,
il est celui qui chargé, se doit de se décharger,
il veut que son fardeau soit le fardeau de tous,
sinon il crève,
je suis ouvrier depuis peu en vain tri,
je voudrais lui tordre le cou, le faire taire,
lui rendre son travail qui n’est pas le mien,
pouvoir enfin crever dans mon tri, crever dans mon propre tri,
faire de mon tri mon propos,
un vrai tri, le mien
Je suis presque pas, c’est à dire à partir de pas grand chose,
je suis parti à partir de ça, pas grand chose,
ma chose est ridicule jusqu’à l’insignifiance,
je la perçois dans son cerne flou, on peut dire qu’elle est diaphane,
un à peine halo cette chose,
indiscernable aux bords diffus,
mais elle est là dans mon présent, c’est ainsi qu’elle se présente à moi,
aussi flou, cernée légèrement d’un trait hésitant qui se refuse à se fermer,
en tout cas qui n’oblige pas un contour net,
me voilà donc en présence de cet épi-phénomène,
un petit lieu sans véritable consistance,
qui peut à tout moment tracer ses propres lignes de fuites,
elle n’est pas contenue car trop vague,
elle est si dérisoire qu’elle occupe très peu de place,
ce peu de place me suffit,
je peux simplement à l’intérieur d’elle m’étendre à l’infini,
elle n’a pas de nom, je ne lui en connais pas,
je ne lui en donne pas non plus,
je ne le la nomme pas, elle n’est pas nommable,
elle est l’innommable chose,
je ne l’appelle pas, elle est ça,
elle est ce c’est, ce ça, la chose et ça,
elle et elle même, rien d’autre,
elle est en présence de la présence,
je la qualifie, je ne la nomme pas,
elle n’a pas non plus de forme précise,
elle n’est pas formulable,
ce n’est pas une formule,
elle a un très peu d’existence,
et ce très peu est suffisant,
il est tout en puissance,
la puissance du peu,
étant sans limite et de peu, elle peut s’effectuer dans une puissance supérieur,
elle est la souplesse, elle est à l’infini, la délicatesse
dans l’infini des possibilités
elle est par là, juste qualifiable, non quantifiable,
je ne peux d’elle rien prélever ni dépenser,
par contre je peux en parler, quand parler de peu est la chose même,
elle n’est pas parole, tout juste une indicible voix,
un son, un bruit, un froissement d’air, un murmure,
voilà je la discerne à peine, et ne je peux faire plus,
quand d’autres choses ont un nom, ou si elle n’en ont pas elles en prenne un,
non plus dans un lieu indécis,
mais sur un territoire,
c’est à dire des bords nets et précis, cartographiables, limités et bornés,
elles conquièrent, elles ne s’ouvrent pas elles occupent,
elles prennent une place suffisante,
elles n’hésitent pas a annexer pour s’agrandir davantage,
je veux dire qu’elles peuvent s’étendre sans compter, hors de leurs limites
car se sont toujours des limites provisoires,
assignées par des tiers et fondées de pouvoir,
c’est par le pouvoir et dans la conquête qu’elles se nomment,
elles prennent le territoire tout entier que ce nom leur attribut,
le pouvoir de ces choses c’est leur nom propre,
le propre de leur nomination,
et le pouvoir est la force qui les fait exister dans leur nom propre,
elles ne cherchent pas la singularité,
puisqu’elles ont toute latitude pour absorber tout,
elles ne sont que dans l’excès et ne cherche que cela,
elles ne cherchent qu’à agrandir leur territoire,
elles n’ont pas d’autres solutions que de grossir,
de grossir une renommée et d’acquérir encore et encore d’avantage d’espace,
tout cela pour pouvoir dire et nommer,
tout nommer pour dire, dire veut dire,
pouvoir absolu de la parole
volonté de nommer pour contraindre le signe dans le sens,
le sens prend la vitesse du monde parlant,
de part et de partout la parole est dit,
ce qui est dit est dit dans la profusion,
la parole est vitesse et profusion,
brouhaha et multitudes
pouvoir et contre pouvoir et pouvoir quand même,
sens et contre-sens et non-sens par là même,
quand crever est un hurlement sans voix ni voie,
pas de salut, pas de rédemption pas de chemin,
le silence,
pour qu’enfin presque rien,
s’ouvre le jour à la lumière tendre,
pour que toutes voix se taisent sur la voie du dire,
être jeté là au bord de la voie,
sur le côté dans la ravine,
dans l’eau saumâtre du fossé,
entre ronciers et caillasses
dans la posture du crevé,
demeure ordinaire pour qui se défait,
se défait se débat dans des ébats de mourant,
suspendu par le peu de peau,
quand l’os n’est plus la bâtisse propre,
quand vivre est :
je vas crever,
dans la mort en œuvre
quand vivre est un vrac,
je vas crever
et la mort ouvre,
ouvre le temps du vivant,
ouvre et œuvre au vivant,
le temps du temps d’être dans le temps,
le temps qui ouvre l’Å“uvre au vivant,
la vie ouverte au temps du crever,
cela même qui se défait,
quand se défaire est composé avec la multitude du fuyant invisible,
ce qui ne se laisse qu’entrevoir par la pensée,
l’impossible dans l’inachèvement du possible,
penser dans le désoeuvrement le dénuement,
à partir de la commune fosse,
du bourbier et de la multitude sans singularité,
ainsi se meurt et ainsi crèvent les vivants,
au dessus de la vie, bien au delà du vivre;
que nous sachions,
nous autres,
nous autres contemporains alités
que nos lits sont d’étriqués dispensaires
où le soin de petits pansements suffit aux grandes plaies,
que l’anesthésie est source de maux de tête,
pauvres médiocres de l’invention spontanée,
quand penser veut dire rapport profit gain
plus la maladie est malade, plus les malades profitent,
plus les malades profitent
plus la pensée dé-pense,
voyage dans le désert curatif
pourvu que le désert soit spectacle,
n’importe quoi mais pas le vide,
pas le vide du désert mais le désert du vide,
les chambres sont stériles,
rien ne vie la dedans,
où juste une pureté des plus néfaste,
pas de fuyant invisible,
pas de murmure, de râles ou de plaintes,
l’extrême virginité du moment clos,
bannissement du vivant jusqu’à sa forme la plus élémentaire,
juste le bruit assourdissant de la vie stérile,
le bavardage de quelques spécialistes,
glosant l’éventualité d’une amputation,
théorisant sur la théorie même de l’amputation,
amputant toute théorie à la théorie même,
bavards dans le propre de la langue propre,
bavards bavant sur la plus plate des théories,
celle du langage pour le langage,
celle de la spéculation,
la langue est source d’incommensurables profits,
je vas crever et crever c’est ouvrir la langue sur la mort,
c’est mourir à même dans la langue même,
c’est la même langue pour dire mort s’ouvre au vivant,
s’ouvre au fini dans l’infini vivant
je me suis mis debout pour crever,
je me suis mis debout pour me faire crever au bout,
je me suis mis à crever debout,
debout au dessus du crever,
j’avais à crever debout,
j’avais à crever à la verticale,
à la verticale du crever,
au dessus,
jambes raides corps droit,
debout dans le crever je tenais la verticalité au bout de mes jambes,
dans cette tenue je me présentais debout,
exposais ma verticalité,
jambes raides corps droit,
un endroit précis,
non,
pas d’endroit précis pour crever,
je ne me présentais pas à l’endroit précis où crever était crevant,
je n’ai pas cherché l’endroit pour crever,
juste à l’endroit du bout,
de-bout,
je crève debout crevant du bout,
à l’extrémité du crever
Tu es dans mon vouloir crever
tu es je et tu es toi dans le crever vivant,
je dans toi autant toi dans je,
je toi, je te dis à toi
toi dis à je crever
toi tu dis je crève à toi
tu es toi dans le crever vivant,
tu es toi dans le vivant crever,
je suis toi dans toi,
je te parle de toi en toi,
je me parle en crevant de vie en toi
c’est crever vivant qui parle de toi,
c’est toi qui parle le crever de la langue
je te veux vouloir, tu me veux toi,
tu me veux vouloir crever le vivant de la langue,
je te veux vouloir entre toi, entre toi et je ton vouloir crever la langue crevée
toi en moi tu veux en moi être la langue crevée,
je suis toi crevé vivant,
je parle entre toi en moi,
à l’épuisement infini du crever en moi,
à l’infini l’épuisement de la langue crève en moi,
jusqu’au bout tu dis au bout de toi c’est crever,
tu est moi au bout de la langue crevée,
au bout de la langue parlée entre toi et moi,
je suis crevé dans ta mort,
ta mort dans ma mort tu es la langue mourante dans ma mort ta langue est la mort
et la mort crève en toi dans la parole qui sort par la langue crevée,
ma mort en toi n’est pas la mort,
c’est le crever de la langue qui meurt en moi,
c’est la parole de la mort qui sort de moi,
la parole crevée en toi,
la mort n’est pas la fin,
la fin n’est pas la fin le e finale de je suis crevé, n’est pas la fin en soi c’est la fin en tout,
en toute parole,
il n’y a pas de fin dans l’infini, l’infini n’est pas la fin,
la parole n’a pas de fin, la langue est la fin,
elle sort en fin,
elle peut dire fin,
mais elle ne peut pas finir,
pas finir en elle, pas crever d’elle,
elle est elle la fin dans le dehors d’elle
dans le vouloir en dehors d’elle d’être sans fin.
Pas crever pas et pas crever n’est pas crevant,
quand crever vivant,
n’est pas pas crever ou crever de pas,
de pas dans le vivant pas crever le pas,
creuser le pas, le creux et le pas,
le pas dans le creux,
le creux fait le pas du crever passant,
le vivant crevé du pas du passant pas,
pas celui qui ne passe pas,
celui qui passé creuse,
en pas un creux dans le creux du pas,
du passable, possible pas du passant,
qui passa son pas pas dans le creux,
le creux du cruel, le cruel dans le pas,
le cruel crevant le creux du pas,
le cruel et le pas en creux dans le réel,
le réel est pas à pas le crever passeur,
le passeur du moment du creux au passage du pas,
le réel sort le cruel du creux et passe au dessus,
efface les pas au passage pour pas que trace,
je vas crever,
comment je va vivre avec ça,
comment je vas faire pour aller,
pour aller là,
là où ça fait du bien d’aller,
je veux dire pas crever là,
je veux dire pas crever en crevant là,
je veux dire faire là avec la langue,
je veux dire pas crever avec la langue,
je veux dire aller avec la langue,
je veux dire aller crever avec la langue,
je veux dire à l’extrême reste,
rester au coin, coincé, crevé en reste
je veux dire fermé, dans son coin, un angle,
la main mise au sac dedans,
je veux dire cherche, la touche finale,
c’est fini, ça en reste là, tout près, au moment tout pris,
être pris en coin, coincé,
je veux dire t’en fais pas, pas à pas c’est cherché petit pas du pas à pas ridicule,
je veux dire paraître, par le trou mince,
mince crever, tu crèves toi,
tu t’es crever là,
tu cherches à crever là,
tu te trouves là où tu cherches à crever,
je veux dire t’es mince (l’angle ferme et coince),
mince à temps, crevé vivant dans l’angle
je veux dire ça ferme à l’heure,
à la l’heure précise,
ça dessine sa fin,
je veux dire c’est fermé, boucler l’angle dans son angle,
t’as pas ton reste, ton reste est crevé,
ton bout-bout pour te cacher dedans,
je veux dire pour crever vivant,
de derrière le dos au mur,
le mur est l’angle que l’angle fait au mur,
et toi là mine de rien, écrasé,
finement lamélisé,
je veux dire tu te rends compte,
petit rien du rien de puceau pinailleur,
je veux dire t’as queue blette et tes quêtes, quêtes de la désiré langue crevée
je veux dire t’étouffe se serre ta glotte,
je veux dire te taire et coudre tes dires,
t’en fait rien sortir du sonore au moment clos,
je veux dire ta gueule, la ferme en boucle autour,
t’as rien à en dire, t’as petit à petit bouclé tes pas autour et toi même et ton reste,
je veux dire ton reste est toi même,
je veux dire le peu si peu = peu sans peux = peu plus peux pas = peux-être = peux pas être = peux pas être peu pas = reste que crevé,
je veux dire peux boule en boule et faire boule et reboule et rouler et rouler en boule et agglomérer en glu,
réduit aux restes en rognures à l’angle,
tu restes mince dans l’angle,
je veux dire t’as pas trouvé l’angle,
t’as pas cherché dedans l’angle,
je veux dire t’as honte et rougi et l’angle te fait ton trou
te trou ton toi, te le cerne dans ton vivant,
je veux dire t’as rongé ton capital d’ossements,
tu te tiens plus,
plusieurs fois t’essaies de te tenir là,
je veux dire l’angle ouvert ouvre ta cage d’os,
tu te laisses tomber là, crevé dans l’angle
je veux dire l’angle ouvert, glissant maintenant sur la surface lisse et lent tu coules.
et lent tu coules et angle est l’axe autour duquel tu tournes
je veux dire ta tête vient à manquer roule et suit le long sillage, la trace reste, le passage étroit pour la tête
je veux dire au bout,
penses-tu penser tête écartée du quart d’être à l’autre extrémité,
je veux dire penser en dénouant le noeud formidable former à l’intérieur même du pensé,
penses-tu t’être enroulé et aussitôt la pensée s’échappe et se défait à l’extérieur,
je veux dire qu’en est-il au juste de penser le monde,
de prendre le monde dans la pensée dedans,
je veux dire le monde du dehors,
pas penser le monde et le monde te pense au moment de ta dissolution dans le dedans,
je vas crevé et crever veux dire,
que l’existence est une dépense,
que exister c’est dépenser,
je vas crevé et creuver veux dire
Je suis la mort,
je suis dans la mort,
dans l’attente de la mort,
dans le temps mort,
dans la mise en mort,
je suis mort dans le temps d’encore,
je suis tombé raide mort dans les cabinets le matin même de ma mort,
j’ai ouvert la boite d’où je tirais la mort,
elle dormait, elle était morte dans sa boite,
une boite de biscuits,
je me souviens exactement une boite métallique,
une boite qui contenait la mort et des biscuits,
des madeleines molles,
je l’ai ouverte aux cabinets,
je l’ai tiré de dedans sa boite, elle n’était rien,
pas plus que ça, rien,
j’ai pris ma mort morte,
ma propre mort raide dans sa boite aux cabinets dans le matin,
je me suis mis dans la mort.
Je me suis mal baisé en bandant pas, pas dans la mort,
la mort bande pas,
je bande pas dans la mort,
c’est trop délicat, ça tient à rien,
d’un bout presque pas,
je vas crevé et creuver veux dire
je suis dans mon vouloir dire je,
tu es je et tu es toi dans je,
je dans toi autant toi dans je,
je toi, je te dis à toi toi dis à je toi tu dis je à toi tu es toi dans je,
je, je suis toi dans toi,
je te parle de toi en toi, j
e me parle en toi, en toi c’est je qui parle de toi,
c’est toi qui parle le je,
je te veux vouloir, tu me veux toi,
tu me veux vouloir en toi,
je te veux en toi,
je te veux vouloir entre toi,
entre toi et je ton vouloir entre,
toi en moi tu veux en moi être moi,
je suis toi en moi,
je parle entre toi en moi,
à l’épuisement infini de toi en moi,
à l’infini l’épuisement de la parole puise du moi en toi, jusqu’au bout tu dis au bout de toi,
tu est moi au bout de toi,
au bout de la parole prononcer entre toi et moi,
je suis mort dans ta mort,
ta mort dans ma mort tu es la mort mourante dans ma mort ta mort est la mort et la mort meurt en toi dans la parole qui sort de la mort,
ma mort en toi n’est pas la mort,
c’est la mort en moi qui meurt en moi,
c’est je vas crever et crever est la parole en mort qui sort de moi,
la parole morte en toi,
la mort n’est pas la fin,
la fin n’est pas la fin le e finale n’est pas la fin en soi
la fin finale est le e muet se prononce en fin en fin de e,
c’est la fin en tout,
en toute parole muette,
il n’y a pas de fin dans l’infini,
l’infini n’est pas la fin,
la parole n’a pas de fin,
la parole est la fin,
elle sort en fin,
elle peut dire fin,
mais elle ne peut pas finir,
pas finir en elle,
elle est elle la fin dans le dehors d’elle dans le vouloir en dehors d’elle d’être sans fin.

[revues] La revue Livraison

Malgré son ambiance plutôt morne et son ronron poussiéreux (triste absence de Al Dante, Boxon estropié, car Gilles Cabut était grippé et Georges Hassoméris absent, résurrection de Nioques cadavre plutôt fantomatique que phénix, nouvelles jeunes revues déjà vieilles et peu sexy…heureusement qu’il y avait la joyeuse folie d’un Franck doyen et de 22(M)dp, ainsi que l’enthousiasme de Giney Aime et d’Incidences), nous avons découvert lors du Salon des revues trois revues stimulantes, qui existent déjà depuis quelque temps mais mieux vaut les découvrir tard que jamais : MU, Action Restreinte et Livraison. Nous parlerons tout d’abord de cette dernière, publiée par Rhinocéros, dirigée par Nicolas Simonin, (qui dirige aussi la structure de diffusion R-diffusion), et plus particulièrement du dernier numéro, le n°7, coordonnée par Manuel Daull et Chloé Tercé.

Livraison, revue d’art contemporain, n’est pas une revue littéraire, mais une revue d’art et d’écritures, de très belle facture, couverture glacée, 190 pages, sans être un objet lourd, mais au contraire souple, à l’intérieur en couleur, au graphisme épuré, efficace, et tout est bilingue anglais-français. Chaque numéro de la revue est thématique, et ce numéro 7 parle de « bribes / ratures / fragments ».
« « Notre situation postmoderne est caractérisée par la fragmentation ».
On peut regretter la fin des certitudes produites par des grands récits, des identités stables, des formes totales. On peut aussi faire le pari inverse : lâcher les gros mots et les métathéories globales — parce qu’elles sont inadéquates — et utiliser les fragments comme lieux pour des bribes de sens, pour de modestes tentatives d’empêcher la reconstruction des tentations totalitaires. »
Voilà comment débute cette revue. En effet, pas de défense d’une théorie unifiée et unifiante ni d’une pratique, ni d’une école chez Livraison, mais véritablement exploration transmédia d’un thème et confrontation des différentes pratiques de créations actuelles. On retrouve donc à l’intérieur artistes plasticiens, architectes, écrivains, musiciens, graphistes, photographes, ainsi qu’une pluralité de pratiques et de créations. Chaque participant a peu de pages, les travaux sont assez courts, et semblent fonctionner comme des fragments, des traces des œuvres des participants. Malgré les différences importantes entre les médias utilisés et les réalisations, cette multiplicité de pratiques est pourtant très cohérente, le thème est exploré de toute part, jamais de façon démonstrative ou illustrative, mais bien problématique ; et il est intéressant de voir les convergences et les divergences sur le sujet entre les artistes. Le rapport aux médias est intéressant, car il y a un véritable brouillage des genres et des appartenances, la question ne se pose alors plus, et l’exploration de la thématique en sort renforcer. Des architectes font de la photo, des plasticiens de l’écriture, des écrivains des oeuvres visuelles…
Le thème donne donc lieu à des travaux d’écriture sans pour autant être strictement littéraires, et à des travaux plastiques qui questionnent l’écriture. Le texte de Frédéric Dumont, « Condensations pour n décimales de PI [fragment.1.] », est en fait plusieurs blocs de chiffres dans lesquels on distingue à l’intérieur des fragments de phrases. Langage émergeant de l’informulée abstraction, suite de nombres elle-même fragment d’une suite infinie, qui est pris dans ce magma numéraire, pour un faire un matériau poétique au même titre que les lettres. Questionnement du rapport entre structure du langage, de l’écriture et celle du monde, de l’espace, de la matière, que l’on retrouve dans son petit livre Monde. On pense alors au travail d’Espitallier dans son Théorème. Le texte de Manuel Daull, dans une veine/verve proche de celle de Pennequin dans la première partie, est très différent dans la seconde, il crée une déstructuration du prénom John (renvoyant à Steinbeck, Cassavetes, Cage…), par une fragmentation rythmique du texte, comme ayant subi un bug informatique ou ayant été scandé mécaniquement pour en faire une sorte de partition qui appellerait une expérience sonore.
On trouve ensuite encore deux autres textes qui puisent chez les poètes contemporains, celui d’Emmanuel Adely, qui fait un agenda de ses achats avec prix, dates, lieux, dans une logique très proche de celle de Anne-James Chaton, et celui de Jean-Louis Py, qui entoure et barre des phrases dans un texte préexistant, technique du cut bien connue, que pratique notamment de la même façon depuis longtemps Lucien Suel dans ses « poèmes express ». Hugo Pernet donne un texte sibyllin, seuls quelques mots et traits sur des pages d’autant plus blanches et silencieuses, travail énigmatique, qu’il faudrait développer pour en comprendre la cohérence. Seul le texte de Christophe Grossi, poème assez lyrique et narratif sur le corps, se détache des autres travaux littéraires par son classicisme.
Moins littéraires, et plus tournés vers l’interrogation de l’écriture, il y a le texte de Christophe Fourvel qui fait un « portrait de femme magnifique », celui de « Magdalena, dans la Dolce Vita », description romanesque de cette femme fascinante selon une formule assez facile, alors que le texte de Vivien Philizot, « Iconographie de Steven Seagal », lui aussi dans l’écart-rapport entre littérature et cinéma, est plus drôle et intéressant. Il y a aussi des fac similés de listes de courses de Hervé Roelants, ready made du quotidien, jolie visuellement, illustrant bien le thème, mais que dire d’autre ? et les écritures-dessins de Matthieu Messagier sur la notion de rature, sujet mieux exploré chez Charles Mazé, qui nous montre des extraits, des fragments de ses « exTraits », tracés produits par des machines qu’il a lui-même conçu pour produire des dessins aléatoires en grands formats, sorte de sismographies, presque musicale dans leur mouvement, qui semblent retranscrire de multiples vibrations ou intensités, on pense à Michaux mais à un Michaux mécanisé.
Pour les travaux plus plastiques ou autres, il faut souligner les « captures » de Toeplitz, partition pour ses créations sonores et chorégraphiques qui sont de véritables poèmes visuels, graphiques, dommage que les reproductions soient si petites. Ou encore la très belle suite photographique de Thierry Genin, qui a photographié toujours de la même façon les activités de jardinage sur son balcon de son voisin d’en face, durant toute une saison, ce qui produit une sorte de BD muette, mais dans laquelle on peut lire toute une histoire…

Ainsi, si les travaux littéraires ne sont pas très étonnants, ils n’en sont pas moins de qualité, et l’ensemble de la revue est vraiment très bien élaboré et intéressant ; les pratiques plastiques, littéraires, visuelles, se répondent, s’interrogent, et on en arrive presque à se dire qu’il y a plus de littérature dans certaines propositions plastiques ou visuelles que dans des travaux poétiques de certains revues littéraires.
Livraison est véritablement une revue transdisciplinaire, qui relie et confronte de façon très stimulante des travaux hétérogènes sans être dans la dispersion ou la juxtaposition, ou comment la différence et le fragmentaire crée néanmoins de la cohérence et du continu.

NB sur Rhinoceros :

En cette période de reconfiguration des structures éditoriales et des espaces de production artistique, il nous paraît intéressant de parler de la structure Rhinoceros, basée à Strasbourg, association artistique qui organise, met en relation, diffuse des travaux et pratiques d’arts contemporains, mais qui est aussi ouverte aux nouvelles écritures.
Leurs activités, qui ont débuté en 1996 par des expositions dans un atelier, sont l’organisation d’events, de rencontres, de conférence, d’expositions, mais aussi l’édition. Ils publient la revue Livraison, ainsi que des livres et ouvrages d’art, des catalogues réfléchis d’expositions, comme Trouée, perforations, laps de Dominique De Beir + Eric Suchère (2004), des badges créer par des artistes (projet PIN-UP~badges by artists). On peut noter chez eux ce souci de trouver pour chaque œuvre, objet, idée un vecteur spécifique de présentation, d’exposition, de diffusion et « de créer à chaque fois une économie nécessaire à [nos] actions » disent-ils dans un entretien pour le Matricule des Anges.
Comme il est écrit sur leur site, « il n’y a pas d’artistes labellisés rhinoceros, aucune écurie de galerie stable, pas de galerie d’artistes, juste une histoire de réactions en chaîne – que des praticiens ou des acteurs, ou des amateurs du monde de l’art, de passage en quelque sorte, dans un temps et une rencontre donnés. Il n’y a pas de définition possible de rhinoceros si ce n’est la liste des gens qui y participent d’une manière ou d’une autre de façon durable ou pas, même si l’on peut parler de structure d’art associative qui cherche à adapter constamment ses réflexions et ses supports d’apparition en fonction d’un propos – qui crée chaque fois l’économie nécessaire à ses actions autant que leur diffusion, une structure qui cherche à être d’utilité publique, je crois, indéfinie tout simplement »
Cette structure ouverte qui privilégie l’hétérogénéité des croisements à la défense d’une ligne nous semble intéressante ici car elle met en relation la littérature, avec d’autres formes d’écritures, plastiques, vidéos, etc… qui viennent des arts contemporains, et car elle réfléchit à l’économie particulière qu’il faut développer pour défendre de façon pertinente et efficace tel ou tel type d’objet dans l’état actuel

Nous parlerons aussi bientôt des éditions ère et PPT, qui nous semble être dans cette même dynamique de création et de réflexion sur la littérature/l’art, ses supports, et ses vecteurs de diffusion et de circulation.

3 décembre 2006

[News de la blogosphère#3] Ecritures numériques, Grégory Chatonsky

Parmi la profusion de blogs d’artistes, de blogs littéraires, de blogs d’écrivains qui s’exposent sans réfléchir sur les spécificités du vecteur d’exposition et de circulation de leur travail qu’ils utilisent, nous avons envie de faire remarquer non pas des blogs d’écrivains, mais ceux de deux artistes numériques ou multimédias, Grégory Chatonsky , qui interroge la question de l’écriture à travers leur exploration des nouvelles technologies. En effet, son travail qui n’est pas littéraire au sens strict nous semble être cependant de l’ordre de l’écriture, écriture à travers la vidéo, les nouveaux médias, les installations, les dispositifs numériques sur Internet et en interaction, écritures trans-medium, ou intermédia qui trace des lignes dans le temps et construit des architectures… Et l’on retrouve écrite, retranscrite cette écriture poly-matérielle sur leur blog respectif, technologie liée à l’écriture numérique en écho des autres technologies qu’ils utilisent dans ses œuvres, technologie qui contient une économie particulière en relation __ et qui interroge __ la relation avec d’autres économies matérielles que ce sont celles de la vidéo, d’Internet, etc… Cet artiste, très fins connaisseur des aventures avant-gardistes du XXème siècle, de la littérature et de la philosophie, mène à la fois une réflexion théorique et un travail artistique sur et à travers les nouvelles technologies, et interrogent avec les médias numériques le cinéma, l’architecture, la vidéo, la littérature, la musique ; nous les avions d’ailleurs tous les deux invités au 2ème festival Terminal X-périenZ, littératures et nouvelles technologies, organisés par Trame Ouest au centre Noroit à Arras en décembre 2004.

Le blog de Chatonsky, est très dense, les archives remontent à 1989, et l’on trouve l’ensemble de son travail depuis 15 ans.
L’utilisation qu’il fait du blog est, il me semble, très pertinente vis-à-vis de son travail de création, car elle donne à voir le processus de création à la fois en amont, dans son élaboration théorique, puis dans son effectuation, à la façon d’un work in progress, et en aval, il donne des traces, des fragments de sa réalisation. Ces blogs donnent accès à des œuvres qui ne sont pas facilement visibles ou accessibles, (réalisées à l’étranger, dans des espaces peu connus, durant des périodes brèves, …), mais permettent surtout de comprendre le travail de leur auteur à la fois dans son ensemble (car y sont recensés tous les travaux des artistes) et de manière fragmentaire (car ce ne sont que des traces, bribes, preuves de l’œuvre qui s’y retrouvent retranscrites). On peut remarquer que le blog inverse le rapport que le spectateur/lecteur a de façon général au méta-discours d’une oeuvre, d’un artiste, la plupart du temps, on découvre d’abord l’œuvre, puis on en lit des commentaires, des explications, on découvre le journal d’écriture d’un écrivain, sa correspondance, etc…Mais avec les blogs, on peut d’abord avoir accès au méta-discours, au commentaire, avant de découvrir l’œuvre, on peut découvrir l’œuvre à travers celui-ci.
Cependant, les blogs de Chatonskyne sont pas seulement des commentaires, des vitrines d’expositions, ni de simples méta-discours explicatifs de leur travail, ils semblent plutôt en être des extensions spécifiques, ils constituent une écriture, de l’ordre du journal de création, ou une sorte d’atelier ouvert en permanence, mais dont la dimension numérique bouleverse la narrativité classique, et le rapport à l’œuvre de l’artiste. En effet, ces blogs posent la question d’une participation de cette méta-écriture du blog au processus créatif, voire à l’œuvre. En effet, de quelle façon le blog participe à l’œuvre, participe de l’œuvre ? Et de quelle façon cette pratique du blog transforme le rapport qu’a l’artiste, l’écrivain en général, à sa pratique créative ? Car s’il n’est qu’un simple journal de retranscription du travail effectué, ou une fenêtre de news, ou encore l’espace d’étalement d’une egologie qui tente de faire de la littérature en mélangeant subjectif et objectif, le blog n’est pas utilisé pour sa spécificité, qui est son caractère numérique, ainsi que la question de la publicité, du dialogue, du partage avec les internautes, à travers les commentaires ; ainsi, à travers le blog, l’artiste cherche ou accepte des interventions extérieures au cœur même de sa création, comment en tient-il compte ou non ? comment influent-elles, travaillent-elles le processus créatif ? Il faudrait voir avec le temps si la pratique du blog a transformé la façon dont les artistes ou écrivains avait de travailer.
De plus, actuellement le blog est une interface complexe, aux fonctions multiples, à l’esthétique variée et variable, fonctionnalités et esthétique étant très pauvrement exploitées par la plupart des blogs littéraires, qui ont, et c’est bien dommage, presque tous la même apparence, et très peu de fonctions (du fait des plate-formes sur lesquelles ils se situent qui restreignent les fonctionnalités). Quand les écrivains déplorent le formatage des supports médiatiques (TV, radio, Internet, livres, etc…), ils sont pourtant eux aussi formatés par Blogspot et compagnie. Car la question du format est bien une question esthétique et politique cruciale, puisqu’elle détermine en très grande partie la circulation des contenus, le format donne une forme, forme jamais dépourvue de sens, qui codifie, encadre de repères identifiables et déterminant de plusieurs façons le contenu, idée bien banale, mais que de nombreux utilisateurs de blogs semblent oublier quand ils utilisent ce médium. Comprendre les spécificités techniques d’un médium, ce n’est pas être un technicien fanatique, mais c’est pouvoir en utiliser de façon pertinente les potentialités, afin de servir le contenu que l’on veut défendre, tout cinéaste connaît de la technique cinématographique, tout écrivain connaît la grammaire, et sans pour autant être un ingénieur informatique, on peut réfléchir aux implications techniques et esthétiques qui découlent du blog et d’Internet.

Chatonsky est dans cette logique, il mêle aux traces de son travail, des réflexions esthétiques, des extraits d’œuvres d’autres artistes ou écrivains, des citations, qui ne constituent pas seulement, là non plus, un méta-discours, un commentaire, des explications sur leur travail, mais plutôt des réflexions, des données incluent à l’intérieur même de leur écriture, qui participent de l’élaboration théorique et pratique de l’oeuvre. L’hétérogénéité des matériaux, des médias utilisés et leur assemblage à la fois ordonné et non hiérarchique sur un même plan à travers le blog donne à voir de façon particulière la création artistique et les divers éléments qui la constituent, et établissent des réseaux de sens multiples tout en croisements et en interceptions.
Enfin, à travers ces blogs se pose la question de l’auto-archivage que pose Chatonsky dans un de ses posts :
« La multiplication des supports de mémoire entraîne une mise en crise des autorités traditionelles de mise en mémoire, le sentiment d’un flux permanent dans lequel il est difficile de faire le tri.
Les artistes doivent de plus en plus souvent procéder à un auto-archivage de leurs activités. » (le 27 octobre 2006).
[ Cette question de l’archivage, de l’enregistrement, de la conservation d’une donnée, d’un contenu, est, il me semble, une des question essentielle que pose le blog, et non pas la question de l’intime, question rarement interrogée de façon stimulante et novatrice (ce n’est pas parce que la plupart des utilisations du blog sont tournés ver l’intime, que cette utilisation est la plus pertinente, les blogs les plus importants à la fois en terme d’influence, de qualité des contenus, de réflexions sur la forme ne sont pas du tout pour la plupart des « blogs intimes »). ]
Cet archivage et cette traçablité particulière à travers le blog permet aussi de donner à un travail une lisibilité, traçabilité et lisibilité dans le temps qui ne sont pas facilitées par les institutions, les médias, qui fragmentent, plus qu’ils ne créent des liens, qui séparent dans des cases et catégories au lieu de souligner les généalogies et les réseaux de correspondances.

Comment les NTIC et le numérique pose cette question de la trace, de la recension, du document ? Nous avons ici avec ces blogs, il me semble, aucunement une présentation égocentrique de soi, ni un simple espace d’informations sur l’actualité d’un artiste, mais bien un espace de liaison, et d’élaboration d’une pensée, d’une œuvre, de façon dense, complexe de l’ordre du journal, à la fois intime et public, dont le caractère numérique permet une construction labyrinthique, une actualisation permanente, et une diffusion particulière selon les principes du web, et non selon les lois de la presse, de la critique officielle.
Ainsi, chez cet artiste, le blog est bien un journal numérique, espace feuilleté et ramifié en perpétuelle reconfiguration, qui permet une traçabilité et une visibilité de leur travail différente que celle proposé par les musée, galerie, journaux, centre de ressources et autres…
Si Borgés était encore vivant, peut-être aurait-il utilisé le blog ?

[NEWS] Il est URGENT de se mettre à L’Ecole des lettres

Filed under: News,UNE — Étiquettes : — Fabrice Thumerel @ 13:23

Il est URGENT de se mettre à L’Ecole des lettres

Libre et critique, telle fut cette revue professionnelle pendant près d’un siècle : à l’égard des institutions comme des modes pédagogiques et critiques.
Le photocopillage, la consommation de prêts-à-penser scolaires et universitai-
res ainsi que le culte d’une culture pré-digérée et immédiatement disponible sur le net ont eu raison d’elle.

Mais elle vient de renaître sous la forme d’un site qui regroupe tous les travaux de 1990 à 2006, auxquels s’ajoutent quelques inédits.
Une cotisation modique (30 euros pour les particuliers et moins du double pour les collectivités) donne accès à un extraordinaire fonds d’études pédagogiques et d’articles plus originaux sur la littérature moderne (Céline, Cendrars, Des Forêts, Desnos, Duras, Genet, Gide, Ionesco, Jarry, Joyce, Kafka, Leiris, Perec, Ponge, Proust, Sarraute, Sartre, Simon…) et contemporaine (Ernaux, Jourde, Novarina…).

Parce que L’Ecole des lettres se place sous la triple enseigne de la liberté, de l’esprit critique et de la créativité, et que l’apprentissage de la littérature la plus exigeante est fondamental, libr-critique.com vous invite à vous abonner d’urgence pour soutenir cette entreprise sans équivalent :

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[revue] Il Particolare 12-13-14

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , — Philippe Boisnard @ 11:09

Il Particolare, Art, Littérature et critique, n°12-13-14, 303 p., 31 €. ISBN- 2-87-720266-6
ilparticolare118.jpg Ce dernier numéro, qui en réunit 3, a surtout le mérite de présenter Arno Schmidt, qui s’il est indéniablement connu, voire mythique au niveau de la poésie contemporaine, n’en reste pas moins peu lu, peu découvert. En témoigne d’emblée la présentation de Marjorie Carveribère et de Jean-Pierre Cometti : « Arno Schmidt est au nombre des écrivains dont le succès d’estime dépasse de beaucoup le nombre de ses lecteurs. […] Le nombre extrêmement restreint de textes ou d’ouvrages critiques consacrés à Schmidt, en particulier en France, en dit long sur les réticences que ses livres ont suscitées et sur la nature des certitudes qui nous servent aisément de viatique ». Le cahier interne qui lui est consacré permet ainsi d’ouvrir le lecteur à une oeuvre que chaque intervenant présente comme celle d’une exigence absolue, de l’opération de calculs singulier de et dans l’écriture.

Ce dossier se compose à la fois d’un texte d’Arno Schmidt, d’une bibliographie sommaire et de textes d’analyse ou de présentation de Eric Chevillard, Marjorie Caveribère, d’Eric Bullot, de Stéphane Zékian, de Pierre Senges ou de Thomas Keller.
Pour saisir l’enjeu littéraire dans lequel nous situe l’écriture schmidtienne, d’emblée il faut en exposer la particularité : Arno Schmidt pose l’écriture dans le jeu turbulent d’une conscience qui comme prisme diffracte par sa perception le donné continu perceptuel pour produire des fragments tout à la fois discontinus et qui pourtant se suivent dans la forme d’un continuum où l’hétérogénéité domine, où l’accidentalité phénoméno-linguistique brise toute linéarité. « Une succession d’instantanés scintillants en vrac » écrit Schmidt, que Erik Bullot définit en tant que mode « d’écriture discontinu, proche de notre perception, excessivement poreuse, qui ne retient que les aspérités de l’expérience ». L’écriture de Schmidt est indéniablement phénoménologique au sens strict du terme : expérience du donné dans l’axe de composition/décomposition, fragmentation/dialation spécifique à la donnée littéraire. S’il y a grossissement du donné, c’est par le speculum spécifique de la conscience qui agit en tant qu’appareil optique. La vue ne tire pas sa consistance d’abord et avant tout de l’extérieur, mais se tient dans l’entrelacs de la masse inchoative du donné indicible et de la perception-langage qui décompose l’unité en présence dans le dicible de la représentation. Travail de loupe donc. « Une loupe grossissante comme celle-là, voilà ce qu’il me faudrait, voilà ce qu’il me faudrait : 15 centimètres de diamètre. » (Scènes de la vie d’un faune, p.163). Ce travail spécifique de l’écriture tel que l’explique très bien Marjorie Carveribière tient à un calcul libre de l’appareil de perception de Schmidt : « La liberté de Schmidt va jusqu’à séparer des possibilités sémantiques minimales au sein du même mot. En le divisant, il multiplie ses possibilités d’interférences puisque c’est autant cette unité sémantique qui est invoquée que les parties qui la composent ». Travail d’hyper-littéralité, où le jeu n’est pas seulement dans la composition entre des unités sémiotiques, mais dans la prolifération qui peut résulter de l’opération d’écriture qui introduit une nouvelle indicialité de relations au niveau syntagmatique.

Ce travail de langue, toutefois ne se boucle pas sur lui-même, mais s’ouvre dans des récits. Thomas Keller l’explique parfaitement en revenant sur « Paysage lacustre avec Pocahontas » publié en 1955 dans la revue Texte und Zeichen. Derrière une histoire simple, celle d’un amour d’été, celui de Joachim Bomann et de Selma Wientge, Arno Schmidt, en fait, développe non seulement une critique de l’Allemagne et des conventions qui règlent les rapports humains, mais en plus inverse les déterminations onto-théologiques de la religion, pour libérer la relation sexuelle entre ses deux protagonistes. Tel que Thomas Keller l’explique, en décrivant l’acte de baptême opéré par Bomann : il « ne transforme pas l’indien en chrétien, c’est l’inverse qui se produit : il libère du pêché originel les amants qui peuvent se donner au plaisir et à la jouissance ». L’écriture de Schmidt ne s’enferme alors dans aucun formalisme, mais il libère l’opération linguistique dans des possibilités non seulement narratives mais aussi critiques. Scruter par la langue, c’est aussi déconstruire tout un ordre de liaisons et de relations établies par la langue aplanie, celle de la carte qui est seulement vu macroscopiquement. La cartographie ouverte par Arno Schmidt est en ce sens un acte opératoire des liaisons préétablies, acte opératoire qui met au jour des ordres déterminants qu’il fait voler en éclat.

1 décembre 2006

[Texte] Jacques Sivan, 4 extraits de Smilijake

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 6:35

Quatre extraits de Similijake, travail que poursuit Jacques Sivan et qui pose la question de la narrativité tout à la fois d’un point de vue médiumique [variation des éléments convoqués pour constituer l’écriture] que du point de vue de ce que l’on nomme un schéma narratif, au sens de l’éclatement de la linéarité et de son ouverture en des couches d’écriture qui peuvent se juxtaposer, se croiser, se télescoper. [Pour bien voir les visuels, il faut cliquer dessus, ils apparaîtront distinctement à l’écran grâce à l’option lightbox]

similijake_4.jpgsimilijake_3.jpgsimilijake_2.jpgsimilijake_1.jpg

[revues] La revue Boudoir & autres

Lors du salon des Revues, nous avons découvert les deux numéros de la revue Boudoirs & autres, arts et littérature contemporains, dirigée par Matthieu Nuss, et publiée par les éditions Ragage.

N°1 : Virgile Novarina, Christian Hubin, Valérie-Catherine Richez, Petr Kràl, Serge Gavronsky, Jean-Luc Sarré, Emmanuel Laugier, Cécile Mainardi, Ariane Chottin, David Mus, Philippe Beck, Mathieu Nuss, Christophe Manon, Sonia Jeuland, Jean-Luc Parant, Antoine Dufeu, Jude Stéfan, Gérard Pesson, Pierre Chappuis, Michel Deguy.
146 pages. Prix : 16 euros. ISBN : 2-915460-19-1
N°2 : Georges Ball, Jean-Patrice Courtois, Carole Darricarrère, Christian Désagulier, Antoine Dufeu, Claude Favre, Franck André Jamme, Jean-Paul Michel, Sandra Moussempés, David Mus, Mathieu Nuss, Pierre Ouellet, Gérard Pesson, Pierre-Etienne Schmit, Ester Tellermann
156 pages. Prix : 16 euros. ISBN : 2-915460-20-5

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