Libr-critique

16 octobre 2007

[Livre] Pôle de Résidence momentanée de Mathieu Larnaudie

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band-larnaudie.jpg Mathieu Larnaudie, Pôle de Résidence momentanée, postface d’Arno Bertina, ed. Les petits matins, 148 p.
ISBN : 978-915-87932-2 // Prix : 12 €.
[site des éditions Les petits matins]

4ème de couverture :
Participation = anticipation = adaptation = satisfaction.
Le plaisir, ça c’est important.

Mathieu Larnaudie est né en 1977. Il vit et travaille à Paris.
Il est également l’auteur de Habitations simultanées (éditions Farrago/Léo SCheer 2002. Il co-dirige les éditions et la revue Inculte.

larnaudie.jpgExtrait :
L’annonce prochaine des résultats de notre Pôle pourrait, ainsi valider nos méthodes de travail comme étant les mieux adaptées aux dispositions actuelles du jeu. Ce qui signifiera sans doute également, et inévitablement devrait-on dire, l’adoption rapide de méthodes similaires par la majorité des Pôles concurrents, qui ne voudront pas continuer à nous laisser littéralement mener la danse sans réagir. Nous pensons avoir fait figure de pionniers en matière de restructuration, et nous voulons croire que ce statut nous assure, aujourd’hui encore, un avantage certain sur tous nos concurrents, celui de l’expérience. Avantage qu’il nous appartient désormais de faire reconnaître et fructifier, en nous appuyant sur lui pour valoriser et singulariser les futurs programmes qui seront mis en place.

Notes de lecture:
[Nous ne dirons plus rien sur le graphisme. Sauf : parfois ce qui paraît être à la mode, surtout en design, se périme très vite. Le lecteur ressentira malheureusement peut-être une lassitude, malgré la très grande jubilation que peut faire ressentir ce texte de Mathieu Larnaudie.]

Ce n’est sans doute pas un hasard, si Jérôme Mauche qui dirige cette collection poésie aux éditions Les Petits matins, a publié ce texte de Mathieu Larnaudie, il y a déjà quelques mois. Comme je le précisais, il a de cela peu dans une présentation du dernier livre de Jérôme Mauche publié aux éditions Seuil : La loi des rendements décroissants, cet auteur s’est intéressé à la possible reprise des discours économiques, politiques, d’analyse financière dans une forme de micro-perturbation généralisée, où l’amplification progressive des blocs textes vient accentuer une forme de brouillage idéologique. Le texte de Mathieu Larnaudie se construit comme une autre forme possible d’approche critique des système économiques et politiques. Approche fondée sur un certain ludisme du discours, qui construit une logique hyperbolique à partir des idéologies ambiantes.
Le pôle de résidence momentanée est en fait le livre lui-même, celui de Mathieu Larnaudie. Mais loin de se donner selon la volonté d’une critique explicitement et littéralement en rupture avec les discours qui régissent l’espace économique et politique, il fonde sa propre existence selon ces mêmes discours afin de mieux les perturber. En divergence, avec une poésie qui recherche plutôt l’idiolecte pour marquer la rupture, le texte de Mathieu Larnaudie tente de montrer, en quel sens il est possible de trouver des lignes d’intensité qui sont hétérogènes aux structures hégémoniques de contrôle, en se réappropriant leur phrasé.
Tout à la fois drôle, et très bien structuré, ce livre est une nouvelle pièce à conviction pour le dossier des formes actuelles d’écriture qui tout en renonçant à certains a priori modernes, pour autant n’en abandonne point leur intention critique.
[Par contre nous ne dirons rien de la postface, qui si elle est la marque d’une amitié d’Arno Bertina et de Mathieu Larnaudie, n’apporte rien ni au texte, ni même à l’approche du travail de l’auteur. Trop vite écrite sans doute, sans réel souci de s’adresser à un lecteur, elle paraît assez inutile.] /PB/

[Évènement] Raoul Hausmann. Et après ? à Limoges du 17 au 20 octobre.

band-hausmann.jpg NEW AL DANTE organise la manifestation : Raoul Hausmann. Et après ?
Cette manifestation aura lieu à Limoges du Mercredi 17 octobre au Samedi 20 octobre. Libr-critique s’associe à cet évènement. À partir de mercredi, vous pourrez suivre en live ou en différé les lectures, expositions ou interventions.

MERCREDI 17 OCTOBRE
1 6 h 0 0 : rue Aristide Briant pour la mise en action du vidéopoème Le pont, fmsbwtözäu pggiv- .. ? de Jean-François Demeure,
suivi d’une lecture de la poésie phonétique de Raoul Hausmann par Isabelle Vorle.
19h00 à l’espace Noriac :vernissage de l’installation de Jean-François Demeure: péDAloDADAsophe.
20h30 à l’espace Noriac : récital poétique de Patrick-Beurard Valdoye. Suivi de la projection de L’homme qui avait peur des bombes(film de Raoul Hausmann) et de Schwittraces (film de Isabelle Vorle).
JEUDI 18 OCTOBRE
14h00 à l’IUFM : À propos de Raoul Hausmann, interventions théoriques de Isabelle Maunet, Michel Giroud et Patrick-Beurard Valdoye. Suivi de la projection du documentaire Raoul Hausmann, dadasophe.
(en partenariat avec le musée départemental d’art contemporain de Rochechouart, le CRDP et l’ENSA)
1 9 h 0 0, centre municipal Jean Gagnant :vernissage de l’exposition de Paul-Armand Gette, Un artiste en présente un autre…
2 0 h 3 0, centre municipal Jean Gagnant : lecture de Paul-Armand Gette.

VENDREDI 19 OCTOBRE
16h00 à l’ENSA : conférence/débat avec les étudiants autour de la poésie action. Avec Richard Martel, Arnaud Labelle-Rojoux, Joël Hubaut, etc.
18h00 à la galerie Lavitrine : vernissage de l’exposition de Stéphane Bérard : À l’épreuve du luxe.
20h30 au centre municipal Jean Gagnant : nuit de la poésie-action (lectures, poésie sonore, performances…) avec Giovanni Fontana, Jean-Paul Curnier, Li-Ping Ping & Thierry Madiot, Charles Dreyfus, Michel Giroud, Philippe Boisnard & Hortense Gauthier, Joël Hubaut, Jean-Michel Espitallier, Jérôme Game, Richard Martel, Charles Pennequin & Jean-François Pauvros, Arnaud Labelle-Rojoux, Docteur Courbe, Emmanuel Rabu & Sylvain Courtoux.

SAMEDI 20 OCTOBRE
de 19h00 à 2h00 au centre municipal Jean Gagnant : Soirée DADAsofilmique. Films de Walter Ruttmann : Opus 1 (la symphonie filmée) et Opus 2, 3 et 4; Viking Eggeling : Symphonie diagonale; Marcel Duchamp : Anémic cinéma; H e n r i Chomette : Jeux des reflets et de la vitesse; LYE Len : T u s a l a v a, K a l é i d o s c o p e, Colour box, Rainbow dance, Trade tattoo, f l i g h t, c r y, R h y t h m, Free radicalset Particles in space…
Du 15 au 19 octobre :
• Interventions dans 5 lycées de la région, (Limoges et Guéret), de Charles Pennequin et Jean-Michel Espitallier
(interventions théoriques et performances, en partenariat avec l’association ACTE et le CRL).
Du 17 au 19 octobre :
• Installation d’in-votos dans la ville de Limoges par Josée Lapeyrère.
Du 17 octobre au 3 novembre:
• Librairie éphémère à la galerie La vitrine ;
• diffusion d’un numéro spécial de la , journal nomade et aléatoire d’interventions poétiques diffusé dans les
régions Limousin, Franche-Comté, Languedoc-Roussillon et à Bruxelles.
Durée des expos:
• péDAloDADAsophe de Jean-François Demeure à l’espace Noriac : jusqu’au 11 novembre 2007.
• Un artiste en présente un autre… de Paul-Armand Gette au centre municipal Jean Gagnant : jusqu’au 16 novembre 2007.
• À l’épreuve du luxe de Stéphane Bérard à la galerie Lavitrine : jusqu’au 3 novembre 2007.

[Soirée] Jean-Marc Montera & Olivier Karol

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band-montera.jpg Akenaton [Philippe Castellin et Jean Torregrosa] organise, sous la forme d’une résidence à Ajaccio, des sessions de travail qui s’achèvent par une soirée. Pour cette première session, Jean-Marc Montera a été invité. La seconde session de travail verra Jean-Michel Espitallier venir.
Il accomplira  avec Olivier Karol une performances musicales electro-acoustiques et électroniques au Palais Cyrnos : le 17 Octobre à 20h30.
[+ de renseignement]

13 octobre 2007

[Discussion] Jacques-Henri Michot, TROP (à propos de « l’affaire » Charles Pennequin)

band-mesrine.jpg [Nous présentons ici un texte de Jacques-Henri Michot, car nous pensons, que loin de devoir clore le débat, les questions qui se sont posées à propos des articles de sitaudis, ouvrent véritablement des questions sur la poésie, sa constitution et son rapport au monde, qu’il soit social ou politique. Or, l’un des lieux vivant de la réflexion nous paraît être le web, qui loin de n’être qu’un lieu précaire et de passage, est pour nous de plus en plus le lieu où une vitalité intellectuelle peut s’exprimer, où un débat d’idée peut avoir lieu. Nous remercions Jacques-Henri Michot de nous avoir autorisé à publier son texte.]

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(Le texte qui suit est – à l’exception d’une note ajoutée après coup, et à quelques infimes modifications près – celui qui a été envoyé à Sitaudis, où il avait sa place, au soir du 11 octobre 2007. Il a été refusé par Pierre Le Pillouër, pour le motif que voici : “J’ai clos le débat public pour le moment de façon à laisser un peu retomber ces affects et à ne pas nous diviser davantage.” Sans commentaire. jhm)

TROP
(À propos de l’“affaire” Charles Pennequin)

Convient-il vraiment d’intervenir dans la rubrique “Excitations” ?
Pas de réelle sympathie pour ce terme, qui rappelle par trop les “coups de gueule” et les “coups de coeur” – “spontanéité” de pacotille – chers aux journalistes de tout poil.
Les “débats d’opinion”, en règle générale, me donnent plutôt envie de les fuir.
Mais, malgré tout, il arrive un moment où je me persuade que “trop, c’est trop”.
Plusieurs “trop” sont ici en cause.

TROP I (Sitaudis 2/10)
“OUI on a vieilli et on s’est sans doute ramollis dans le compromis et l’abus des raviolis.”
Qu’on me permette d’écrire que cette phrase est proprement lamentable.
Qu’est-ce que cette petite et rance sagesse des nations qui donne comme une évidence le fait que vieillir calme, amène doucement à céder sur le tranchant et la radicalité (ah ! les “compromis” !) mais qu’au fond du fond, ce n’est pas si grave, et peut-être même pas si mal ? Qu’est-ce donc que ce “on” qui implique la notion généralisante et molle de “génération” ? Cliché répulsif. Et on enrobe cela de rimes censées faire passer le tout dans une sorte de laborieuse drôlerie déculpabilisante.
(( Pierre Le Pillouër m’a reproché de n’avoir pas saisi – ce qui était pourtant clair – que cette phrase était “au second degré”, qu’il s’agissait des vieillissants “vus par…”. Le problème est que ce “second degré”-là fait vaciller un “premier degré” qui n’est guère éloigné de lui. Car, depuis TXT, n’y a-t-il pas eu, de fait, ramollissement et compromis ? Note du 12/10/07))
Allons-y, donnons allègrement des verges pour nous faire battre : Il en est que le fait de vieillir n’a pas ramollis le moins du monde, n’a pas conduits à céder. Pour ne citer que trois noms (qui ne sont pas des “poètes contemporains”) : Alain Badiou, Jacques Rancière, Eric Hazan. Au moins le premier d’entre eux, je n’en doute pas un instant, fera hurler les “démocrates”. Quoi, ce maoïste attardé, ce suspect d’antisémitisme (selon Eric Marty, récemment invité à dîner par Sarkozy), celui que, dans son dernier livre, BHL assimile à un fasciste, etc. ? Celui dont j’avais, au moment de la révolte des banlieues de novembre 2005, fait circuler un texte qui m’avait attiré, à l’époque, les foudres de PLP… Glissez, mortels, n’appuyez pas…
Dans le sillage du vieillissement, le retour sur le passé, du temps qu’on était jeunes. Et voilà qu’on est fier. De quoi ? Pas de ce qu’on a fait, mais de ce qu’on n’a pas fait. Bien étrange, cette fierté en négatif… : “On n’a jamais embarqué personne dans la justification du meurtre”. À entendre comme : on est fier de n’avoir jamais été aussi “irresponsables” que l’est aujourd’hui Charles Pennequin qui justifie, lui, le meurtre. Il faudra y revenir. Bien. LE meurtre. En réalité, le meurtre commis par des terroristes. L’état “démocratique” ne tue pas, lui. L’état “démocratique” n’est pas terroriste. Pour ne rien dire du massacre du 17 octobre 1961, une hallucinante et sinistre série de meurtres (dits “bavures”) perpétrés contre les “immigrés” depuis des décennies par la police de l’Etat français – pour ne s’en tenir qu’à lui, et que ce soit dans sa période de “gauche” comme dans sa période de droite -n’a pas nécessairement laissé de très nets souvenirs dans les esprits. Mais les meurtres perpétrés par Action Directe, la Fraction Armée Rouge, les Brigades rouges font encore frémir dans les chaumières qu’embaume le parfum des raviolis.
Serais-je donc un défenseur d’Action Directe ? Non. Mais je voudrais savoir si on ne peut pas juger plus révoltant que les meurtres commis le fait que ceux qui les ont commis soient
encore en prison, dans des conditions effroyables – alors que le serial killer Papon a pu finir paisiblement ses jours dans son lit. J’aimerais savoir aussi s’il est beaucoup de “poètes contemporains” et de leurs lecteurs qui s’émeuvent de cette abjection étatique. Je suis sûr que Charles Pennequin – au moins lui – est de ceux-là.

TROP II (Sitaudis 27/09)
(Où l’on ne parle toujours pas de Littérature)
“ton mépris de la démocratie et de ceux qui votent est répugnant, j’y vois les très poussiéreux mépris des gosses de la bourgeoisie.”. Charles Pennequin en “gosse de la bourgeoisie”, il fallait y penser. Passons. Par “de la démocratie et de ceux qui votent”, il convient d’entendre à l’évidence “de la démocratie, c’est-à-dire de ceux qui votent”. L’assimilation va de soi, n’est-ce pas ? Être démocrate, c’est voter, “accomplir son devoir de citoyen”, pénétrer d’un pas ferme dans l’isoloir, “déposer son bulletin dans l’urne” (plutôt funéraire, l’urne, ces temps, non ?), etc. Après quoi : vogue la galère. (C’est le cas de le dire, les galériens sont de plus en plus nombreux…) Ceux qui ne votent pas sont donc contre la démocratie, c’est clair. Il convient, pour être démocrate (de gauche), de voter Chirac contre Le Pen ou Ségolène Royal contre Sarkozy – et si Strauss-Kahn (qui est maintenant, avec la bénédiction de Sarkozy, président du FMI, c’est-à-dire d’une des pires institutions destructrices de la planète) avait été candidat, il aurait convenu, à n’en pas douter, de voter Strauss-Kahn. Car ceux qui ne votent pas font le jeu du pire. J’en sais quelque chose : pour avoir déclaré à un ami que je n’allais pas voter (je ne vote plus depuis 30 ans), je me suis entendu dire que “je ne savais pas la chance que j’avais de vivre dans une démocratie” (il faudrait demander aux sans-papiers, par exemple, ce qu’ils en pensent, de cette “démocratie”-là qui n’a pas attendu la droite pour accomplir son abject travail inégalitaire) , m e suis vu traité de “salaud” et de “dégueulasse”, et, pour faire bonne mesure, de nostalgique du totalitarisme maoïste, etc. Or, je peux, au prix d’un petit effort, “comprendre” ceux qui estiment “en leur âme et conscience” qu’il faut voter pour le “moins pire”, je ne les méprise nullement, j’ai, parmi eux, des amis… En revanche, les insultes fusent volontiers dans le sens de ceux qui vont voter “sans état d’âme” (CONTRE Le Pen, CONTRE Sarkozy…) en direction de ceux qui estiment devoir refuser ce rituel de plus en plus dérisoire. Les donneurs de leçons démocratiques sont toujours les mêmes. Et, d’une élection à l’autre, à quelques exceptions près, ils ne bougent pas d’un pouce. Tel, le vieillissement du même.
Tout cela est consternant.
Il n’y pas lieu de jouer au “maître explicateur”, comme dit Rancière, d’essayer de “prouver”que la “démocratie” électoraliste est devenue une caricature grotesque de démocratie, que la politique, et la démocratie même, se situent précisément au plus loin de l’acte de voter, etc. Y réfléchira qui voudra. Mais, de grâce, pas d’insultes ! Pas d’”excitations”, par pitié !

(TROP III, TROP IV, TROP V… Sur la “pègre”, sur Debord comme dandy, etc.)

DE CHARLES PENNEQUIN ET DE MESRINE
Autant le dire d’emblée : je tiens Charles Pennequin pour un des hommes les plus intègres que je connaisse – que j’aie appris à connaître. C’est pourquoi je trouve d’une vulgarité révoltante qu’à la date du 28/09, on ait pu lire sur Sitaudis : “Mais comme il lui faut gagner sa croûte et (se) produire à tout prix, il arrive à Pennequin de suivre le troupeau des performeurs.” “Gagner sa croûte”, “suivre le troupeau”… De quel côté est donc le mépris ?
J’ai toujours estimé que C.P. avait écrit de bons ou très bons textes, et de moins bons, voire, parfois, de pas bons du tout (selon moi) ; qu’il avait fait de bonnes ou très bonnes performances, et d’autres moins bonnes. C’est une banalité.
C.P. a écrit un livre, La ville est un trou, qui est peut-être, à mes yeux, son meilleur, son plus inventif, son plus tranchant. D’aucuns s’en sont rendu compte.
Après quoi, Mesrine. Et là, holà et halte-là ! Rien ne va plus. La critique des belles âmes révoltées est d’abord politique (voir plus haut) – et morale, pour faire bonne mesure. Citation (Sitaudis 28/09) : “Principe du chansonniérisme : tirer à vue sur n’importe quoi, faire des bons et mauvais mots sans la moindre réflexion, traiter la société par l’absurde et ridiculiser toutes les valeurs d’ordre éthique ou esthétique (je souligne – jhm).” Mais dites-moi, belle âme, quelle société, au juste ? Et ne serait-il pas plus juste de dire que C.P. ne s’en prend pas à ces Valeurs qui planeraient, à vous en croire, dans le ciel pur des Idées, mais qu’il s’en prend, bien plutôt, aux pseudo- “valeurs” d’une certaine société qui le révulse et lui hérisse le poil ? “Ta rage t’aveugle, Charles” (27/09). Charles a, de fait, quelque chose d’un enragé. (2/10) : “On a le droit d’être en rage et la rage seule peut nous faire tenir face à cette atonie qu’on nous donne à vivre.”) Mais je vois mal, si j’ose dire, en quoi il est aveugle. “Excessif” ? Et alors ?
Bref, on n’a pas idée d’une chose pareille : écrire (sur commande) un tombeau, choisir un tombeau de Mesrine, et, donc, essayer de comprendre Mesrine et les motivations de Mesrine. C.P. ne justifie en rien les forfaits de Mesrine, il tente d’en expliquer le surgissement en les intégrant dans une réflexion (je dis bien : réflexion – C.P. n’éructe pas (Sitaudis 7/10 : “Il y a peu de différences entre un concierge qui éructe – NB – Merci pour la corporation des concierges – et un artiste énervé”), il s’efforce de penser, je pense même qu’il pense de plus en plus- étonnant, non ?) qui porte à la fois sur l’époque de Mesrine et sur la nôtre. Pour donner une analogie contemporaine : justifie-t-on les funestes attentats-suicides palestiniens lorsqu’on essaie de s’interroger sur les raisons désespérées (fussent-elles jugées, par les “Occidentaux”, propres au “fanatisme islamique”) qui ont poussé à les accomplir ?
“Le chansonnier hait la pensée ; en quoi il apporte de l’essence aux bûchers où l’on brûle livres et tableaux” (Sitaudis 28/09). Écrire cela de C.P. est pure infamie.
Reste : le texte. Eh oui, on y arrive. “Le texte de Pennequin (…) s’appuie-t-il sur un travail suffisant d’élaboration ?” Ah ! la note professorale dans la marge ! Travail insuffisant. Doit mieux faire. Des progrès à accomplir. Mais, cher correcteur, n’oubliez pas que le texte de C.P. est, pour l’heure, un work in progress. Mon intention n’est pas de porter aux nues chaque phrase de son Mesrine. On verra plus tard. J’attends. Avec confiance.

Jacques-Henri Michot

12 octobre 2007

[Livre] La loi des rendements décroissants de Jérôme Mauche

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band-mauche.jpg Jérôme Mauche, La loi des rendements décroissants, éditions Seuil, coll. déplacements, 191 p.
ISBN : 978-2-02-093179-3 // Prix : 16 €.
[Site de la collection]

mauche-deplacement.jpg4ème de couverture :
Il y aurait d’un côté l’entreprise, les chiffres, l’ordre, et de l’autre les poètes, la littérature, les raconteurs d’histoires.
C’est là pourtant que Jérôme Mauche établit son travail de langue. Une subversion douce, une mise à nu qui s’amuse. Tout ce qui est cité ici et renversé, l’économie politique, les notes de service, les micro-anecdotes, du quotidien de l’entreprise, est ressaisi dans l’interrogation de la langue sur les choses, le monde, la vie des hommes.
Les 202 fragments s’enchaînent par ordre de taille croissante, comme un défi. Placer tout cela joyeusement sur une table d’autopsie, la com’, Internet, la sécurité sociale et charger la barque, si poésie s’ensuit.

Notes de lecture :
Tout nouveau, puisque venant juste de sortir, ce titre est le troisième de la collection déplacements, initiée par François Bon aux éditions Seuil. Pour lire une présentation de la perspective de cette collection, je renvoie à ce qu’il écrit sur le tiers-livre.
Nouveau livre de Jérôme Mauche. Ce texte pourrait en quelque sorte, être considéré en écho, ou bien encore comme une forme de verso de ce qui avait été entrepris dans Superadobe, que j’avais énormément apprécié.
Superadobe, texte construit sur des micro-narrations, donnait à suivre des micro-gestes de survie, des êtres qui pris dans des situations, cherchent une forme d’équilibre, certes précaire parfois, mais leur offrant la possibilité de se tenir en vie, de retrouver un sens d’existence. Superadobe, titre emprunté au vocabulaire de l’économie alternative, décrivait ainsi des gestes de résistance, souvent insignifiants, souvent imperceptibles, mais nécessaires et essentiels pour chaque individu. Ce livre au bleu du ciel, faisait déjà suite en quelque sorte à Électuaires du discount, qui déployait dans chaque partie, une forme de thérapeutique linguistique, poétique.
Verso ?
Verso, du fait qu’il ne s’agit plus ici de la constitution de singularités, mais de l’observation, par micro-déplacements (et ici ce titre résonne très bien avec le titre même de la collection) du plan général où l’aliénation de l’homme est entreprise : pas tant le travail comme réalité empirique, mais les énoncés constitutifs de l’idéologie du travail, les énoncés qui structurent la conscience et qui l’établissent dans son rapport à l’entreprise, au marché, aux désirs qui ne peuvent se réaliser que par cette entremise.
Verso, au sens où, comme l’auteur l’explicite en post-face, ce texte se donne à lire comme une forme de contre-littérature, ou plutôt, comme cela se dessine une sur-littérature, « qui ne sera pas le contraire de ce qui s’écrit, mais s’écrira tout contre ».
Ce tout contre se définit en tant que possibilité de dilater certains interstices des discours d’entreprise, économiques, afin de « rendre suspects le vocabulaire, la chose désignée, le geste de la désignation ».
Littérature critique, mais non pas dans la forme de la représentation, et dans l’écart de la langue, c’est-à-dire selon la construction d’un idiolecte, mais selon une forme de dialectique négative qui opère la langue même qui est à critiquer, qui l’investit, la gangrène, la fait décroître quant à ses possibilités d’aliénation.
Le titre déjà explicite cela : un rendement décroissant.

[Présentation sur remue.net par Philippe Rahmy]

[News] Nouvelles petites éditions : [o]

band-o1.jpg Une nouvelle petite maison d’éditions vient de naître sur Bordeaux : les éditions [o]. Son initiateur, Thomas Déjeammes. Nous avions déjà parlé de lui lors du festival Ex-poésie de Périgueux, pour son exposition.

Photographe de formation, il développe une micro-édition de qualité, où il tente de croiser avec certains de ces titres le travail photographique et le travail d’écriture. C’est le cas entre autre du curieux petit livre à paraître Cent vingt-cinq/soixante de Bénédicte Salzes et de lui-même.

Bénédicte Salzes a pris ces photos à partir d’un Holga 120 S. l’intérêt de cette appareil réside à la fois dans la rigidité des ses capacités ( ouverture fixe, f.11, vitesse, 1/100s.) et par l’irrégularité de ses résultats (flou, mauvaise exposition, couleurs faussées…). La visée par l’œil n’est plus fiable, la prise de vue se fait souvent à bout de bras par placement approximatif et volontaire du corps. La main est l’œil. Ces défauts mettent en question l’image et la perception lisse que notre regard contemporain accepte trop facilement.

Cet attachement à la photographie croise, mais autrement, des pratiques comme celles de Claude Yvroud, Jérôme Bonnetto, ou bien encore François Bon [ici par exemple].

adresse :
les éditions [o], Thomas Déjeammes // 39 rue Saint Rémi // 33000 Bordeaux.

11 octobre 2007

[Chronique-art] Brian Dettmer

Filed under: recherches,UNE — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 10:23

band-dettmer1.jpg Découvert via le site de Pierre Ménard, le blog-liminaire, le travail de Brian Dettmer s’il provient des arts plastiques, il croise de nombreuses expériences qui ont été faites dans la poésie contemporaine. Il s’apparente à une forme de sculpture du livre, via le découpage, le retrait, l’évidement. Un genre de ready-writing, qui se construirait non plus selon la logique de l’aplat, mais du volume.

Le collage en poésie, si on se réfère à ce qu’a pu en dire entre autres Philippe Castellin, se construit non pas comme volonté d’aller vers une exposition esthétique du travail, ce qui conduirait de fait à la dépolarisation poétique neutralis(s)ée par la logique de représentation lui étant hétérogène, mais tout au contraire, c’est par la sensibilité même au langage relié à un contexte déterminé que des formes visuelles de la poésie se créent. En ce sens que cela soit le cut-up, la poesia visiva, ce qui caractérise pour une part ces travaux, tient à la question de la langue, d’un devenir de celle-ci, de sa composition.
eugenio miccini Le collage — si on considère la poesia visiva — se construit comme une forme synthétique où se rencontrent des éléments provenant de supports différents. Si on considère ici cette poésie visive d’Eugenio Miccini de 1963 (L’arte tecnologica), est visible immédiatement que l’unité est synthétique, à savoir qu’il s’agit de réunir en un seul espace, des éléments qui proviennent d’espaces différents. Il s’agit d’une logique de télescopage d’énoncés et d’images qui n’étaient pas contextuellement reliés, afin de créer un nouveau sens. Ce qui joue, ce sont des rapports de tension entre ces éléments et ceci selon une logique époquale de la culture de l’écrit : 1/ les éléments proviennent essentiellement de journaux, de magazines 2/ la poésie visive se compose selon les codes de la publication de son époque : exploitation de la sur-représentation de l’image, et transformation concomitante des énoncés en impact esthético-visuel.
On perçoit que pour questionner une certaine forme de logique éditoriale, et corrélativement de sens lié à cette logique, cette création se construit comme la réalisation d’un visuel composé d’éléments distincts [pour davantage d’approfondissement : cf. Gaëlle Théval — revue Trans n°4].
Contrairement au collage le travail de ready-writing des poèmes express de Lucien Suel, se construit non pas par synthèse, mais biffures d’un texte pré-existant (par exemple des pagespoeme express lucien suel issues de la collection arlequin). Le questionnement du sens est opéré tout autrement. Si dans le collage, c’est la totalité d’une logique d’époque qui peut être interrogée grâce à la composition, ici c’est plutôt l’unité spatiale du sens qui est mise en perspective. On passe d’une approche macroscopique, à une approche microscopique. Autrement dit : par le travail sur le signifiant, matériellement présent, par son altération par le feutre, c’est directement le texte utilisé comme support qui est mis en question. Le collage crée du sens par collusion, le poème express crée du sens par l’effacement. Il fait apparaître ce qui a lieu dans un texte mais qui est caché du fait de la visibilité du texte lui-même. Biffant des mots, il crée une nouvelle série. Le poème express fait apparaître la virtualité d’un autre texte dans le texte. Il déplie les sens possibles. Il introduit une forme de vitalité dans le texte qui n’y était plus, qui d’ailleurs ne pouvait plus y être au vu de l’unité choisie : la page, le fragment. D’un point de vue critique, cette approche de Lucien Suel dévoile que dans toute forme de texte, il est possible de trouver d’autres formulations. De là, en reaffectant, une dynamique à une page de roman populaire comme c’est le cas avec Arlequin, il met en critique la distinction de langue riche et de langue populaire, en montrant qu’il est possible, dans l’oeuvre présentée d’ouvrir d’autres formes d’horizon littéraire.

brian-dettmerLe travail de Brian Dettmer ne part justement pas a priori des mêmes postulats littéraires, toutefois, il rejoint pour une part le travail de Lucien Suel.
Brian Dettmer est d’abord plasticien et non pas poète. Son travail, qui est en quelque sorte issu des recherches liées au ready-made, toutefois en est distinct. Car si pour une part il explicite lui-même qu’il prend des objets qui pré-existent (disques, livres, …) pour les recontextualiser, toutefois, cette recontextualisation ne fonctionne pas comme un déplacement de l’objet dans un contexte différent — logique de l’infra-mince — mais comme réinterprétation de l’objet par une opération plastique. Son but, en reprenant des livres qui sont désuets, c’est de leur ré-insuffler une forme de vie, de dynamique propre en les réinterprétant à coup de cutter. C’est là qu’il rencontre de fait Lucien Suel. Tous les deux se réapproprient un matériel textuel qui paraît sans intérêt, démodé, pour redonner une intensité non seulement esthétique mais aussi signifiante.
Mais le travail de Brian Dettmer se compose non pas comme aplat, mais selon une logique de stratification complexe en volume. Ses découpages et la répartition des strates n’est pas une création à proprement parlé, donc ce n’est pas un collage, mais il découpe et laisse exactement à la même place dans le repère tridimensionnel du livre chaque élément. Il travaille ainsi sur l’abstraction de motifs du contexte de chaque page afin de redonner à l’ensemble du livre une présence esthétique qui est tout autre, qui est réinterprétée par les choix qui président au découpage.
Comme pour Lucien Suel, il ouvre des plans de virtualité dans une unité donnée. Il élabore un autre livre par le livre. Mais son approche se détache de celle de Suel du fait de la question du volume.
Quand nous lisons un livre, nous tournons des pages. À savoir, l’unité que nous concevons du livre est un travail de mémoire et donc de recomposition. Je relie dans ma mémoire les différentes pages, je crée des liaisons, des combinaisons entre des images ou des textes qui sont séparés spatialement et temporellement quant à ma lecture. Le travail de Brian Dettmer justement remet en cause cette parcellisation en donnant d’un coup à voir un ensemble de pages distinctes qui par l’évidement sont reliées et mises sur un même plan perceptif. C’est aussi cela qui marque la force de son travail : la création d’une seul plan spatial et temporel de perception, par rapport à ce qui était disséminé. En ce sens, ses oeuvres peuvent être comprises comme projections matérielles du travail de composition synthétique de la pensée.

Pour découvrir davantage son travail :
[+] Galerie  Paker Schopf
[+] Bibliofrance.

10 octobre 2007

[Livre + chronique] Le spectre des armatures de Pierre Ménard

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band-menard.jpg Pierre Ménard, Le spectre des armatures, ed. Le Quartanier, coll. Phacochères, 31 p.
ISBN : 978-2-923400-20-4 // Prix : 6 €.
[site des éditions Le Quartanier]

menard.jpg4ème de couverture :
C’est une question de tour de main. Je ne peux m’empêcher de venir ici, d’aller là, j’ai oublié d’ailleurs le froid et l’humidité ces dernières semaines. Je parle comme une paysanne qui est sombre, duveteuse, tachetée, striée d’or. Comme une aile de papillon. Je sais ce que vous voulez dire. Il n’y a que cela. Je sais ce que vous voulez dire. Il n’y a que cela. Les chemins désertés. Le soleil s’est caché, le vrai ciel est gris. Les ombres terribles au milieu de ce qu’elles ont été. Le vide inhumain de la forêt désaffectée. D’ailleurs on ne revient que très tard. Traverser la rue dans un état incertain de chagrin aboutit beaucoup plus loin. Les incidents sont juxtaposés en une interminable série. On commence à construire. Le monde verdoie au milieu de la ville grisâtre, presque devant chaque porte, comme un défilé pratiqué par un tailleur d’images gothiques à même la pierre.
Né en 1969, Pierre Ménard vit à Paris. Écrivain et bibliothécaire, il a publié des textes dans les revues Nouveaux délits, la Planète des signes, BoXon, Doc(k)s, Le Quartanier et Hypercourt. Sur internet, il anime depuis 2004 le wiki d’écriture Marelle : zone d’activités poétiques et tient un bloc-notes sur son site liminaire.

Notes de lecture : 
D’emblée, commencer la lecture du Spectre des armatures, cela demande de s’interrompre. S’interrompre, car avant même la première des sept parties de ce petit recueil, une définition apparaît. Ayant toujours été sensible aux définitions, elle ne peut passer inaperçue à mes yeux. Elle énonce ce qu’est objectivement le spectre des armatures : « un défaut d’aspect de la peau d’un béton, dû à la présence d’armatures trop proches de la surface, ou à leur mise en vibration. Ce phénomène se traduit par le dessin visible des armatures sous le béton ».
Définition précise, qui donne immédiatement à voir de quoi il s’agit. L’espace urbain s’étant construit depuis un siècle avec le béton armé. Immédiatement donnant cette définition, qui vient rompre l’engagement poétique d’un titre qui pouvait être mystérieux, pourtant il ouvre un espace poétique qui entre en résonance avec la page de droite : un titre -> « JE METS EN MÉMOIRE ».
L’association apparaît d’emblée. Entre sensibilité de l’existence  — qui se structure sur une mémoire enfouie, « si reculée, plus irréelle encore que les projections de la lanterne magique » —  et ces traces vibratoires de la rouille, de l’oxydation des armatures, qui dessinent spectralement à la surface du béton. L’association : un rapport. Cette dureté de l’existence en présence qui laisse apparaître à la lisière de sa peau, la multiplicité des souvenirs qui la constituent et la soutiennent.
Car il semblerait bien que tout se joue par ces traces de vie d’avant le présent, par ces traces qui ne cessent de refluer des profondeurs pour marquer chaque instant présent de leur marque tangible.
« Comprendre les tableaux de la mémoire ».
Face à une oeuvre de Nicolas Poussin, on observe facilement les gestes de repentir, le jus de fond, les aplats qui ont permis la structuration de ce présent visible, mais vibratoire par le jeu de transparence des couches.
Ce que montre Pierre Ménard, ce qu’il présentifie, dans l’imparfait de la conjugaison, c’est cette âpre présence en soi de ce qui fût, en tant qu’armatures de ce qui est : cette présence d’écriture, là, qui ne peut se dire que dans la série de ce qui fût vécu.
C’est bien là une des questions de notre être, de sa possible position de sujet, de son énonciation en tant qu’individuel. Nous ne sommes pas d’abord parce que nous sommes ouverts à un futur [thèse heideggerienne], mais nous sommes parce qu’en nous se sont sédimentées, affectivement, intimement, singulièrement, des traces et qu’elles emplissent notre horizon de provenance.
Proust en a donné le paradigme par le titre même de son oeuvre : La recherche du temps perdu. Un baiser tant attendu en début de premier tome.
Mais ce n’est pas de cette recherche qu’il s’agit ici, mais bien plus de celle de recoler un recto et un verso entre celui qui écrit là, et celui dont on parle dans le texte [« il »] : « entre lui et l’instant présent, pensant à tous les événements ».
« Des années passées non séparées de nous, obligé de redescendre pour le réapprendre, dans cette évaluation, ce passé indéfiniment déroulé ».
Livre sensible, aux phrases discrètes et poétiques, parfois énigmatiques, un petit livre à méditer pour ouvrir nos propres existence aux spectres de leurs armatures.

9 octobre 2007

[Livre] Continuez de Jérôme Gontier

Filed under: Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 10:14

band-gontier.jpg Jérôme Gontier, Continuez, ed. Léo Scheer, collection Laureli, 215 p.
ISBN : 978-2-7561-0091-3. Prix : 17 €
[site des éditions Léo Scheer]

4ème de couverture :
gontier-couv.jpg Un homme se rend deux fois par semaine chez son analyste. La séance se déroule puis il rentre chez lui. Autoportrait, roman de l’infime dans lequel chaque microaction a valeur d’épopée, Continuez est un texte miroir reflétant le moi de chaque lecteur avec une écriture rythmée, jouant des niveaux de lange et des références. Les expériences, les introspections, les doutes, les menues joies, les angoisses font écho, dans une sympathie universelle qui a à voir avec les archétypes littéraires de la tragédie ou du roman d’initiation. Jérôme Gontier traite ce sujet s’examinant, s’écrivant, avec beaucoup d’humour. Il construit également une figure de l’analyste passionnante, à la fois humaine et fabriquée de toutes pièces par les fantasmes de l’écrivain.

Avec suspens et autodérision, Continuez aborde de façon lancinante des questions cruciales : qu’est-ce qu evivre ? qu’est-ce que parler ? penser ? écrire ? et comment chacun peut-il se débrouiller avec ces questions ? Tout en évitant d’y répondre avec un art qui s’appelle : littérature.

Notes de lecture :
Voici mon livre coup de coeur de la rentrée. Certes je suis loin de tout avoir lu, mais de ce que j’ai lu, c’est le livre qui m’a le plus intrigué, que j’ai le plus annoté dans tous les sens.
Continuez est un trajet régulier, régulé, d’un patient, une conscience réflexive, qui va chez son psychanalyste, à raison de deux fois par semaine, parfois le lundi, parfois le mardi, parfois le mercredi, parfois le jeudi, parfois le vendredi. Le livre retranscrit un de ces chemins en 5 parties distinctes qui sont 5 moments de ce trajet : dehors + dehors-dedans + dedans + dedans-dehors + dehors. C’est la manière d’investir ce trajet régulier qui fait toute la qualité du travail de Jérôme Gontier. La manière dont la pensée réfléchit ce trajet. Le travail littéraire qu’il accomplit est celui d’une mise en évidence de la multiplicité des couches de pensée qui apparaissent en chaque instant, et ceci aussi bien en rapport à cette expérience répétée, que selon son propre vécu de sens, qu’en liaison à autrui. Toutefois, ce travail ne s’inscrit pas dans les formes de dilatation qu’ont pu explorer aussi bien Hubert Lucot qu’à sa suite Didier Garcia. Ces deux auteurs en effet travaillent l’effraction du présent par des lignes strictes de passé, de micro-narrations imbriquées, qui se constituent selon des identités précises. La stratification est existentiellement concrète. Ici, rien de cela, ce qui éventre le présent de la pensée, est toujours de l’ordre de la multiplicité, de la variation de passés abstraitement saisis ou de potentialités futures elles-mêmes réduites à leur plus simple expression.
Nous suivons ainsi une pensée qui se réfléchit dans ses potentialités selon le motif de son rendez-vous chez le psychanalyste. Tout à la fois drôle très souvent, éminemment philosophique, ce texte non seulement se lit sans discontinuité, mais en plus appelle à des retours incessants en arrière, tellement sa construction est subtile.

[Une chronique sera publiée jeudi 11 octobre]

[Polémique] Réponse de Sylvain Courtoux à Pierre Le Pillouër

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band-courtoux.jpg [Suite à l’attaque, virulente et injustifiée de Pierre Le Pillouër sur son blog, Sylvain Courtoux nous a transmis une réponse, faite avec beaucoup d’humour. Sa réponse est un visuel. Pour bien le lire, cliquez sur l’image, elle s’agrandira automatiquement.
De plus, on se reportera — comme on me l’a rappelé — pour comprendre aussi, en quel sens Pierre Le Pillouër défend l’obscurité poétique, l’illisibilité, une certaine forme de folie, aux raisons qui l’ont poussé à justifier la non-aide du CNL au livre de Ivar Ch’vavar Cadavre Grand m’a raconté, que beaucoup de lecteurs, dont je fais partie, ont par ailleurs trouvé remarquable. Pièces du dossier et conversation sur le site Pleut-il : ici. On lira alors pour se nettoyer de la bêtise argumentative littéraire qui a conduit à cette non-subvention, l’article de Ronald Klapka sur remue.net qui éclaire ce travail de Pierre Ivart ou bien celui de Nathalie Quintane ou encore cette présentation de Dominique Dussidour présentant l’auteur et ses hétéronymes.]

cliquez sur l'image

8 octobre 2007

[Manières de critiquer] Philippe Forest, Le retour au réel : un lieu commun critique, ses limites, ses usages

band-forest.jpg Nous reprenons la publication des actes du colloque sur Les avant-gardes, organisé par L’Université d’Artois. On peut retrouver l’ensemble de ces recherches sur la page de Manières de critiquer. Pour cette première publication de la rentrée, nous vous proposons la conférence de Philippe Forest [Université de Nantes] sur la question de l’appel au retour au réel chez les avant-gardes.

1. Avec bien d’autres, après bien d’autres, mais tout en lui assignant une place tout à fait particulière dans son propos, Alain Robbe-Grillet, en conclusion de son essai Pour un nouveau roman, insiste sur l’unanime ambition réaliste qui caractérise la création littéraire: « Tous les écrivains pensent être réalistes. Aucun jamais ne se prétend abstrait, illusionniste, chimérique, fantaisiste, faussaire… Le réalisme n’est pas une théorie, définie sans ambiguïté, qui permettrait d’opposer certains romanciers aux autres; c’est au contraire un drapeau sous lequel se rangent l’immense majorité – sinon l’ensemble – des romanciers d’aujourd’hui (…). Mais s’ils se rassemblent sous ce drapeau, ce n’est pas du tout pour y mener un combat commun; c’est pour se déchirer entre eux. Le réalisme est l’idéologie que chacun brandit contre son voisin, la qualité que chacun estime posséder pour soi seul. » A sa manière, c’est donc bien sous le signe d’un réalisme nouveau qu’Alain Robbe-Grillet place l’entreprise qu’il initie à l’époque du nouveau roman. Dirigé contre les représentations falsificatrices de l’homme et du monde qu’impose la reconduction des modèles dérivés du roman balzacien, se voulant non plus reproduction, transcription d’une réalité préexistante mais au contraire création, recherche, invention d’une réalité que le texte construit en son sein et qui ne s’autorise que d’elle-même, la démarche de l’auteur du Voyeur et de La Jalousie se laisse, selon certaines de ses formulations tout au moins, verser au compte d’un « retour au réel » dont l’histoire littéraire constituerait la mise en scène sans cesse répétée. De fait, et ainsi que le souligne Robbe-Grillet lui-même, le « mot d’ordre » réaliste est au principe de toutes les révolutions littéraires: « C’est par souci de réalisme que chaque nouvelle école littéraire voulait abattre celle qui la précédait; c’était le mot d’ordre des romantiques contre les classiques, puis celui des naturalistes contre les romantiques; et les surréalistes eux-mêmes affirmaient à leur tour ne s’occuper que du monde réel. »

2. Un mot d’ordre unanime: ainsi apparaît donc bien la volonté de s’en retourner vers le réel qu’exprime périodiquement l’histoire littéraire. Aussi commune qu’elle soit, la formule a pourtant valeur à la fois de tautologie – ou peut-être plutôt de pléonasme – et d’aporie, tour à tour évidence et énigme, ce qui contribue à la priver deux fois de signification. Insatisfaisante, la formule l’est en effet une première fois dans la mesure même où l’idée de « retour au réel » est indissociable d’une conception du « reel “ comme constituant précisément et par excellence ce « quelque chose » vers quoi l’on s’en revient nécessairement, qui obligatoirement fait retour: comme si du réel, on s’écartait insensiblement jusqu’au moment où la distance doucement creusée paraissait tout à coup si importante et si inacceptable qu’elle appelait en réaction le mouvement par lequel on ouvre en sa direction le chemin d’un revenir. De telle sorte que la seule définition satisfaisante du réel – à laquelle on trouverait de nombreux échos dans l’enseignement de Jacques Lacan – est celle qui le pose très exactement comme « ce qui revient ». Et on voit bien en quoi une telle définition fonde (en lui donnant une possible substance) et sape (en la réduisant à une tautologie) la formule de « retour au réel » qui en dérive. Mais l’évidence ainsi énoncée n’enlève rien à la nature d’énigme du propos engagé. Et c’est en cela que la formule concernée avoue une deuxième fois son absence de signification stable. Car, de ce qui fait ainsi retour, on échoue toujours à donner une définition qui rende compte de tous les usages auxquels le terme se prête. Tantôt le réel est envisagé comme un certain état objectif du monde que l’œuvre littéraire devrait réfléchir en en produisant une représentation fidèle: et le retour au réel est alors pensé comme un réajustement des moyens de la mimesis romanesque, poétique ou dramatique en vue de la fabrication d’une reproduction adéquate. Tantôt, au contraire, le réel est approché comme relevant d’un hors langage irréductible à la représentation et ouvrant donc dans toute représentation un défaut où l’œuvre se fonde et s’abîme à la fois: cette fois, le retour au réel suppose donc la confrontation avec un en-dehors radical auquel l’œuvre ne peut être fidèle qu’à la condition d’aménager en son cœur un espace où elle s’annule en tant que représentation. On peut bien sûr entreprendre d’introduire un peu de clarté dans le débat en distinguant deux usages du mot « réel », en désignant le premier comme « réalité » et en réservant au second le terme – ainsi réinvesti d’une signification particulière – de « réel ». Du coup s’opposent deux régimes de l’œuvre littéraire: d’une part, le « réalisme » – au sens du XIXe siècle romanesque – supposant une possible vérité de la représentation reposant elle-même sur une correspondance entre les univers considérés comme homogènes du monde et du texte; d’autre part, le « réelisme » – tel que l’exprime une tradition alternative de la littérature moderne, le plus souvent poétique – et impliquant cette fois un rapport du texte à l’hétérogénéité sans appel d’un impossible qui mine toute prétention à la vérité mais se conçoit dans un face-à-face avec ce quelque chose que Julia Kristeva a baptisé du subtil néologisme de « vréel ». Mais une telle clarification du lexique critique, pour louable qu’elle soit, laisse accroire que ces deux régimes du « réel » seraient susceptibles d’être distingués, opposés quand c’est précisément leur possible communication, les conversions réciproques s‘opérant de l‘un à l‘autre, qui intéressent l’ambivalence fondamentale du texte littéraire: tourné vers l’irreprésentable, procédant de lui, reconduisant à lui mais le faisant au sein d’une indispensable représentation du monde que l’œuvre doit sans doute ruiner mais à laquelle elle ne peut jamais tout à fait renoncer.

3. En vérité, l’ambiguïté doit demeurer. Elle seule permet de rendre compte du caractère formidablement opératoire de cette formule-sésame que constitue l’expression « retour au réel »- formule ayant joué dès lors un rôle constant et contradictoire dans les stratégies d’engagement et de dégagement qui ont fait l’histoire des avant-gardes successives du siècle passé. On peut en effet risquer l’hypothèse que c’est toujours au nom d’un tel impératif que se sont constituées puis dissoutes les grandes avant-gardes historiques et, plus encore, que c’est l’ambiguïté même de cet impératif qui a décidé du mouvement pendulaire précipitant dans des directions opposées leur devenir. A défaut de la longue démonstration qui s’imposerait, on peut proposer ici une sorte de minuscule modèle théorique et tenter de rendre compte à partir de lui des principales étapes de cette histoire. Les définitions de l’avant-garde abondent. Comme celle de Jean Weisberger, elles posent qu’on peut entendre par « avant-gardes une série de mouvements, c’est-à-dire d’actions souvent collectives (parfois individuelles), groupant un nombre limité d’écrivains et d’artistes, s’exprimant notamment par manifestes, programmes et revues, et se signalant par un antagonisme radical vis-à-vis de l’ordre établi dans le domaine litttéraire (formes, thèmes, langage, etc.) comme -très généralement – sur le plan politique et social. Dans la plupart des cas, il s’agit d’une double révolte (souvent même d’une révolte globale, visant aussi les mœurs et l’éthique), d’une rupture liée à la conscience de devancer l’époque, soit qu’elle se borne à une entreprise de pure destruction (nihilisme), soit qu’elle poursuive un idéal de reconstruction (recherches formelles, action politique, utopisme, etc. ). Et parmi tous ces mouvements, la nécessité de distinguer, de discriminer conduit encore la plupart des analystes à mettre en évidence une polarité essentielle en opposant deux « versions » du phénomène comme le fait très récemment François Noudelmann, séparant une « avant-garde interventionniste » (pour laquelle prime la volonté d’inscrire l’art dans la réalité) d’une « avant-garde puriste » (pour laquelle prime la volonté inverse d’émanciper l’art de cette même réalité). Pour ma part, la formulation que je proposerais s’énonce ainsi: elle consiste à repérer dans le phénomène des avant-gardes une volonté constante de procéder à une révolution qui soit à la fois poétique, théorique et politique: c’est-à-dire qui, touchant à la forme même de l’œuvre littéraire, induise une transformation radicale concernant la pensée (la philosophie) et l’action (la politique). D’un tel nœud – variable selon les relations qu’il implique entre chacune des trois dimensions concernées, des rapports de subordination ou des marges d’autonomie qui s’établissent de l’un à l’autre des trois projets développés – se déduit dans une large mesure l’ensemble des débats à l’occasion desquels se sont faites et défaites les grandes avant-gardes du siècle passé. Mais le modèle demande encore à être précisé pour repérer comment la révolution poétique – dont tout procède et dépend-, s’élevant contre une conception trop simple de la mimesis, se trouve à son tour partagée en raison des deux appels contradictoires et simultanés qui toujours s’adressent à l’œuvre: d’une part, l’appel du « texte », commandé par le rêve d’une poétique pure où l’œuvre s’affirme autonome et indifférente à l’égard du monde; d’autre part, l’appel du « réel » envisagé à la façon d’un « impossible » auquel l’œuvre se doit de rester fidèle en faisant signe en direction d’un « irreprésentable » dont l’insistance même questionne la langue et la confronte à sa limite. Ainsi, dans l’histoire des avant-gardes, se trouveraient en posture de contestation constante une esthétique « textualiste » – se rattachant à une quête d’autonomie et de pureté qu’initie sans doute dans la littérature française le projet mallarméen – et une esthétique « réeliste » – qui tourne l’œuvre vers une extériorité réfractaire au langage où elle découvre le lieu d’une aporie avec laquelle se confondre extatiquement et dont la quête d’impossible peut se reconnaître cette fois du côté du projet rimbaldien. Les deux mouvements, sans doute, ne s’opposent qu’en apparence tant chacun débouche logiquement sur l’autre. Telle que la met à jour l’esthétique textualiste, l’écriture du texte, se réfléchissant exclusivement lui-même, renvoie pourtant ultimement à l’écriture du monde (en tant que le monde n’existe lui-même qu’à la façon d’un réseau d’écritures). Inversement, telle que la désigne l’esthétique réeliste, l’expérience du réel, tout en échappant au langage, ne peut cependant faire sens qu’à l’intérieur (ou du moins: à la limite) du langage (en tant que le langage lui-même est en dernière instance le lieu obligé de notre disponibilité à l’appel de l’impossible). Ou encore: se retournant sur sa propre intériorité, l‘oeuvre, tout en se disant elle-même, dit encore le monde dans la mesure où celui-ci se manifeste comme texte enveloppant tous les autres; se renversant vers le réel, éprouvant face au monde son impossibilité à dire, elle se découvre cependant comme texte dans la mesure où c’est seulement le jeu du sens au sein duquel apparaît le silence, le non-sens de ce qui lui résiste et échappe.

Aussi schématique soit-il, le modèle ainsi présenté permet de faire apparaître comment ces deux postulations opposées, ces deux tropismes contraires commandent par leur aimantation la logique propre des avant-gardes et la façon dont celles-ci communiquent avec l’histoire d’ensemble de la littérature moderne. En amont, l’appel du texte procède visiblement d’un certain esthétisme idéalisant inséparable des premières formes de la modernité et congédiant tout souci du monde à la faveur d’une sacralisation sans réserve de l’art posé comme seule valeur, comme unique horizon et une telle tentation reste inscrite dans le projet des grandes avant-gardes du XXe siècle. En aval, ce même appel du texte commande les principales formes du dépassement post-moderne qui visent à placer l’œuvre dans l’espace strictement virtuel de la « simulation » où le jeu vide des formes la dispense de toute espèce de référentialité. En amont, l’appel du réel, par un effet de symétrie, se retrouve dans le souci inverse, propre également aux premières formes de la modernité, de soumettre l’art à la vie, voire de sacrifier l’art à la vie en un geste de protestation qui ne cessera également de commander aux grandes avant-gardes du XXe siècle. En aval, ce même appel du réel conduit visiblement à certaines des tentatives de restauration pré-moderne qui mènent à réintégrer l’œuvre dans l’espace classique de la représentation au nom d’un nécessaire retour de la littérature à la réalité.

4. Si une telle logique est bien à l’œuvre dans l’histoire des avant-gardes, la formule du « retour au réel » sert significativement à assurer la transition de l’une à l’autre des phases du mouvement concerné, garantissant tantôt le passage d’une esthétique du texte à une esthétique du réel, tantôt l’entrée tantôt la sortie au sein de l’un des cycles successifs dont cette histoire constitue la série. Pour rendre compte du mouvement de la modernité, je hasarderais l’image suivante: celle d’une vague. On sait qu’aussi forte qu’elle soit, aucune vague nouvelle déferlant sur le rivage ne pousse significativement plus loin que les précédentes – et en ce sens, l’idée d’un progrès linéaire s’accomplissant de lui-même tombe aussitôt. Mais, inversement, il n’est aucune de ces vagues successives qui ne bouleverse le rivage sur lequel elle passe, effaçant toutes les traces antérieures pour y laisser provisoirement les siennes. Une image en valant une autre et à la condition qu’elle prétende simplement à une représentation parmi d’autres d’une réalité infiniment complexe, avec ses flux et ses reflux, son va-et-vient perpétuel, l’histoire même de la modernité littéraire peut se laisser appréhender à la façon d’une seule vague, avec ses creux et avec ses crêtes, dont seules les secondes – le surréalisme de 1929 , la nouvelle littérature de 1960, le structuralisme de 1968- nous concernent ici.

Le processus se joue en trois temps qui demandent à être identifiés au sein de chacun des cycles constituant l‘histoire des avant-gardes. Le premier moment dépend toujours de la protestation se faisant entendre d’un réalisme nouveau ou supérieur prétendant à une représentation plus exacte de la réalité: c’est le cas du premier surréalisme des années 20, du néo-réalisme de la fin des années 50 puis du structuralisme de la décennie suivante. Mais, afin de se dégager des représentations fossilisées du monde qu’il entend destituer, le propre de ce nouveau réalisme réside dans ceci qu’il se constitue aussitôt en un anti-réalisme qui oppose bientôt à l’esthétique surannée de la mimesis une protestation qui tourne l’œuvre artistique vers l’un ou l’autre des tropismes concurrents du texte ou du réel. Et c’est lorsqu’une telle protestation conduit l’œuvre trop loin du monde auquel elle tient, que se manifeste en retour l’impulsion qui reconduit l’art vers ce que Rimbaud lui-même nommait la « réalité rugueuse à étreindre » et auquel notre temps donne des noms plus convenus. L’impératif réaliste ou réeliste doit donc ne pas être envisagé à la façon d’un principe moteur poussant la recherche littéraire toujours plus avant en direction d’un hypothétique « réel » – quel qu’en soit le contenu- qu’il appartiendrait ultimement – et en raison d’une vision téléologique de l’art- d’approcher voire de toucher. Cet impératif fonctionne davantage à la manière d’un principe régulateur qui, grâce à son ambivalence, rappelle toujours -et de façon sans cesse contradictoire- l’œuvre à la nécessité d’un rapport avec cet en-dehors d’elle-même qui, malgré tout, se nomme le monde et qui relève pour elle à la fois du représentable et de l’irreprésentable. Envisager cet impératif comme solidaire d’une régulation perpétuellement appelée à être répétée permet également de se déprendre d’une vision de l’histoire des avant-gardes en termes téléologiques- de progrès voire de décadence- et de l’envisager comme le lieu d’une reprise où c’est justement avec le réel que l’œuvre continuellement se reprend, se projette en avant, en un geste qui ne conduit nulle part sinon à l’affirmation avec lequel elle s’énonce et se confond.

Quant à la valeur de cet impératif, elle ne peut donc être appréciée qu’en relation avec le contexte où celui-ci prend place et en fonction des effets qu’il produit. L’exigence d’un « retour au réel » est positive lorsqu’au début des années 30, elle assure la rupture avec un surréalisme courant le risque de s’enfermer dans une pratique idéalisante et solipsiste de la poésie à laquelle vont s’opposer aussi bien le bas matérialisme de Georges Bataille que le réalisme socialiste de Louis Aragon et dont l’évolution même d’André Breton porterait aussi témoignage. Positive encore cette exigence, lorsque que se constitue à la fin des années 50 un « nouveau réalisme » dans le champ de la littérature romanesque (le « nouveau roman »), du cinéma (du néo-réalisme italien à la nouvelle vague française) ou des arts plastiques (d’Yves Klein à Raymond Hains) qui tend à se dégager de l’académisme et du néo-naturalisme restauré au lendemain de la seconde guerre mondiale. Positive encore, cette exigence lorsqu’elle conduit dans les années 70 à rompre avec le formalisme structuraliste, avec une conception du « texte » vouant celui-ci à la pure exploration de sa seule dimension poétique et le coupant de toute relation avec un en- dehors qui soit celui du désir et de l’histoire. Mais que cette protestation puisse s’avérer, dans d’autres contextes, pour d’autres œuvres, moins productive et se limite à couvrir la pure réintroduction d’une vision non problématisée de la mimesis, pour le dire clairement: la stricte régression néo- naturaliste, je ne le contesterai bien sûr pas.

5. La formule de "retour au réel" n’a donc guère plus de valeur qu’un lieu commun, ou plutôt qu’un slogan susceptible de servir toutes les causes et qui doit donc être apprécié non pas en raison de son introuvable signification théorique mais bien en raison de sa valeur opératoire. Faire aujourd’hui usage de ce slogan -en en rappelant la nécessaire ambiguïté- n’est pas dépourvu de justification. Il en va d’un enjeu essentiel dont dépend en vérité la poursuite du projet même de la modernité : rompre avec une esthétique du virtuel, du simulacre qui voue la littérature à l’abstrait et la coupe de toute la part de négatif, d’impossible qui seule justifie l’exercice de la création sans pour autant consentir à une régression réaliste où cette même expérience de l’impossible se perd une seconde fois dans la restauration d’une représentation pleine et assurée du monde.

7 octobre 2007

[HUMEUR] SITAUDIS devient-il un taudis réac ?

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 10:16

band-sitaudis.jpg Depuis sa création en 2001, Sitaudis, plutôt que de privilégier l’analyse objective des livres et des oeuvres, ou bien de réfléchir à l’ensemble d’un champ littéraire, entre autres le champ contemporain et la diversité de ses démarches, a préféré, et ceci avec une certaine forme de pertinence — me semble-t-il — s’attacher à des notules plutôt affectives, trempées dans l’acide parfois, et défendre seulement une partie des écritures contemporaines, bien souvent reliées à la descendance de TXT, que cela soit pour l’ancienne ou la nouvelle génération d’écrivains ou poètes. Si j’ai toujours respecté les choix de Pierre Le Pillouër, il me semble pourtant, que depuis quelques temps, une forme de dérive réactionnaire apparaît dans ses notes et celles de certains de ses compères. Être réactionnaire, il n’y a là rien de grave en soi, car telle est la mode actuellement en France, toutefois, j’ai décidé de réagir à quelques uns de ses traits.

Une stratégie web fondée sur l’affect :
Sitaudis tient tout d’abord sa réputation d’une stratégie web, fondée sur une logique machiavelique intéressante. Plutôt que de parier sur un travail objectif d’analyse, approfondi, voire parfois sans doute rébarbatif comme cela peut l’être sur libr-critique.com, il lance un site reposant sur une logique schmittienne [division des amis et des ennemis], sachant parfaitement que pour une grande partie des lecteurs potentiels une telle distinction titillera le système affectif, appellera réaction passionnée, permettra dès lors la diffusion rapide de son acte de naissance. Ce qui fut le cas, étant moi-même averti à l’époque par Charles Pennequin de l’existence de ce site, du fait de la mise au ban de Christophe Tarkos. Stratégie intelligente pour celui qui vise à obtenir une large audience, non pour celui qui souhaiterait s’adresser à la raison plutôt qu’au sang et aux nerfs. L’audience, il l’a conquise sans aucun doute, devenant depuis 2001, l’un des sites principaux pour la poésie contemporaine. Principaux, non pas au sens de sa qualité éditoriale, mais en terme de rumeurs, de disputes, de curiosité mêlée de plaisir vis-à-vis des piques fréquentes.
Cependant quand on analyse la manière dont se stratifient les textes, les références, si on ne peut accuser Pierre Le Pillouër d’éclectisme, quoi que, il a créé surtout un front de défense issu des anciennes avant-gardes TXT.
Chose étonnante de même, alors qu’il se targue de lutter contre une certaine forme de complaisance néo-libérale et populaire, cette stratégie de l’affect est la même que celle qui structure les lois médiatiques de l’audience.

Une stratégie de l’autorité :
Sitaudis pourtant est paradoxale. N’ayant que peu d’articles de recherche, ou bien de notes de lecture approfondies, hormis celles de nouveaux participants, comme j’ai pu en faire partie à une époque, se constituant sur des notes plutôt d’opinion, sitaudis revendique une vérité, voire même la vérité quant à la littérature contemporaine. Début septembre, par exemple, dans la fenêtre de présentation du site, il marque que le seul livre qui vaille la peine en cette rentrée n’est autre que Holocauste de Charles Reznikoff. Je ne nierai pas la qualité de ce titre, toutefois, comme à son habitude, par un trait aussi opiniâtre que prétentieux (toujours prompt à user des superlatifs), Pierre Le Pillouër jette aux oubliettes tout autre livre. Cette stratégie, facilement compréhensible en ses mécanismes, est celle avant tout du partisan. Il se dit non éclectique, mais en fait il confond défendre un territoire littéraire relatif et affectif et réfléchir à l’hétérogénéité constitutive d’un champ littéraire comme Fabrice Thumerel et moi-même tentons de le faire depuis pratiquement deux ans. L’autorité qu’il pose, est celle de la conquête et de l’élimination, est celle qui refuse l’intrus, au motif que cela ne correspond pas à ses goûts. Quand dans sa présentation actuelle : il écrit qu’il défend « ce qui est complexe, difficile, obscur, tranchant, dur, pénible, négatif, noir, étranger, irrégulier, rejeté et refoulé, théorisé, indicible, fragile, illisible » — se référant implicitement à Christian Prigent — cette définition n’enveloppe pas objectivement un champ littéraire, mais englobe seulement ce que lui affectivement appelle comme tel. Reçoit-il vraiment tout ce qui se fait ? S’intéresse-t-il par exemple, entre autres, à François Richard, qui a une langue vraiment obscure, intrigante et poétique ? Non… Car telle n’est pas sa démarche.
Une stratégie du rejet :
J’en viens alors aux dernières notes : sur Ouste n°15, sur Charles Pennequin visant conjointement Sylvain Courtoux, et celle de Jacques Demarcq portant sur la performance. Avec ces trois notes, seulement ces trois notes, très peu argumentées, on ne compte plus les auteurs récriminés, attaqués, rejetés.
Par rapport à Ouste : il écrit : « on se demande à quoi bon publier un énième texte de Jean-Luc Parant, Cadiot, Blaine et Veinstein ». Mais alors posons la question : pourquoi encore publier tous les auteurs qui ont déjà tant publié (Chopin, Prigent, Demarcq, Verheggen, et tant d’autres). Pourquoi d’ailleurs ne font-il pas tous comme Denis Roche : passer à autre chose ???? Cette réflexion de Le Pillouër tend à la bêtise, tellement elle ne signifie rien, tellement elle ne fonde qu’un jugement affectif. Puis vient ensuite, sa véritable attaque, car cette première pique n’était que le hors d’oeuvre, la préparation : il dit (et non pas explique) qu’avec le Festival expoésie : « la poésie expée confinée dans son espace pour espèce menacée ». On voit là deux critiques à faire par rapport à ce qu’il énonce : 1/ croit-il que ce qui fait la vie de la poésie ce ne sont que les grands festivals, visibles au niveau national ? Croit-il que les petits festivals, les lectures régionales ou locales, la multiplicité des initiatives invisibles, ne sont pas importantes pour la vie de la poésie en France ? 2/ L’attaque typiquement réactionnaire, que l’on va retrouver chez Demarcq, de la poésie expérimentale, et de la performance. Croit-il qu’elle est autiste ? Croit-il qu’elle a en a fini ? Est-ce que toute poésie n’est pas ex-peras, en-dehors des limites que l’on voudrait bien lui assigner ? Jugement à l’emporte pièce. Par moment, il devrait davantage réfléchir aux présupposés de ses assertions.
Par rapport à Pennequin et Sylvain Courtoux : note beaucoup plus inquiétante, je crois. Pourquoi ? Parce qu’elle montre une incompréhension de ce qu’est la littérature, une conscience dangereuse de censeur. Le grief qui est reproché aux deux auteurs, c’est la nature ambiguë politiquement, de leur texte. Pour Pennequin, Pierre Le Pillouër prend quand même des pincettes, même s’il dit que son texte est « calamiteux, stupide et dangereux ». Ceci du fait qu’écrivant sur Mesrine, Pennequin, fait varier la notion de comme si de la vérité politique. Ce qui somme toute est compréhensible, au sens où, comme je l’ai analysé à de nombreuses reprises, en liaison à Derrida, la littérature doit faire varier le comme si, à savoir déplacer les principes de vérité fixés totalitairement par la société et l’Etat, pour en montrer la relativité. Cette attaque, il la redouble avec celle de Sylvain Courtoux et ceci d’une manière grossière et totalement inexacte. Tout d’abord, Cancer n’a jamais été une revue néo-nazie, c’était une revue de la droite anarchiste, où on publiait aussi bien Marc-Edouard Nabe, Jean-Louis Costes, Mehdi Belhaj Kacem, et tant d’autres. Si je l’ai toujours attaquée, Sylvain Courtoux le sait, cependant il faut savoir de quoi on parle. Pierre Le Pillouër en a-t-il au moins un exemplaire ? Ensuite, connaît-il vraiment le texte de Sylvain Courtoux. Si j’ai pu pour ma part être critique sur Action Writing, malgré la très grande force de son écriture, toutefois, connaissant Nihil inc, qui va être publié par New Al Dante, il est certain que ce texte est d’une bien plus grande envergure, qu’il a une qualité non seulement littéraire rare, mais qu’en plus politiquement, au contraire de Action Writing, il s’agit d’un texte qui pose une position des plus démocrates et ceci par grâce à une dissolution des postures totalitaires.
À force de ne poser sa propre pensée que sur des affects Le Pillouër, en oublie toute forme de probité et de justesse. Il n’écrit, et je reprends ses attaques contre Pennequin, qu’avec la rage, et cela l’aveugle.
La note de Jacques Demarcq à propos de la performance : elle est tellement ridicule que c’est lui faire beaucoup d’honneur que d’en parler. Nathalie Quintane exprimant parfaitement ce que je ressens en le traitant de trolleur. Mais publiant cette remarcq, Le Pillouër marque d’une certaine façon sa propre pensée. Car sur sitaudis, les articles publiés doivent aller dans son sens, à moins qu’il ne puisse les refuser du fait de la notoriété affective qu’il projette sur son interlocuteur. Note réac de Demarcq sur la performance, seulement provocatrice, mais sans grande qualité, sans réelle emphase, sans style. Lui, le roucouleur, le gazouilleur post-XIXème siècle, attaquant les performers en tant qu’ils seraient des chansonniers. Là aussi, forme d’inculture. Il faudrait, qu’il fréquente davantage le milieu de la performance liée à la poésie pour percevoir la complexité réelle de ce que l’on appelle une performance et de la multiplicité des horizons qui sont en jeu.

Un taudis, est un lieu laissé à l’abandon, où plus aucun effort n’est fait de la part du taulier et des habitants, c’est un lieu où on laisse s’accumuler les ordures.

6 octobre 2007

[Emission] News de la Blogosphère

newsblogo.jpgProgramme de l’émission n°5 du 7 octobre, en direct dur Libr-critique.com à 11H du matin.
News du web-littéraire :
[+] Une expérience flash violente et enthousiasmante Young Hae Chang Industries Lourdes
[+] Le blog d’Eric Chevillard.
[+] Une belle installation web trouvée par Jérôme Bonnetto et qu’il a publié en tant qu’invité. Les photos de Pascal Tarraire.
[+] Le blog de Maud Piontek : analyse, digression, paroles légères et non moins souvent pertinentes.
[+] Les coups de sang de Le Pillouër sur sitaudis. Sitaudis cherche l’affluence par le viscéral.
[+] L’affaire du site La lettrine : arnaque aux agents littéraires. J’ai découvert cette affaire par François Bon sur le Tiers-livre, et elle a été relayée aussi par La feuille. Anne-Sophie Demonchy, qui édite le blog de La lettrine, suite à une mise en lumière des agissements criticables d’un agent littéraire, s’est vue retirer l’accès pendant une demi-journée à son site. Ce que j’ai pu voir en direct par le message d’erreur de netvibes. Deux affaires en une seule : 1/ le développement de certaines arnaques liées à internet et ses niches. 2/ Le rapport des hébergeurs de site ou des plateformes de site avec leurs clients.

Livres reçus :
Aujourd’hui nous parlerons exclusivement de la collection Déplacements de François Bon, car viennent de sortir les deux nouveaux titres :
[+] La loi des rendements décroissants de Jérôme Mauche.
abadôn de Michèle Dujardin.
DOSSIER :
La littérature à l’ère du numérique. Nous discuterons de la question de la littérature en rapport au numérique, afin de présenter le forum organisé par la SGDL le 8 octobre.

5 octobre 2007

[Recherche]Forum SGDL : L’avenir et le contenu de l’oeuvre de création par l’écrit [II/ Médium et modalité de diffusion]

bandsgd.jpg Dans la première partie de ses analyses [en vue du forum de la SGDL du 8 octobre], j’ai tenté, brièvement, de mettre en évidence 1/ en quel sens le rapport à l’écriture repose pour une part sur la modalité du lecteur, et 2/ quelle pouvait être la variation intentionnelle de la lecture en rapport aux nouvelles modalités de diffusion.
Dans cette seconde partie de réflexion, je vais tenter de cerner plus spécifiquement les modalités d’écriture en relation aux modalités techniques de support de l’écrit et de dégager en cela certains principes typologiques de création/diffusion de l’écrit. Ma troisième partie portera sur les expériences novatrices d’écriture et en quel sens la médiation technologique du web et plus largement du numérique ouvre des possibilités d’écriture encore très peu exploitées au niveau du web-littéraire français.
Ici s’engage davantage la question de l’avenir de l’écrit, l’avenir de ses contenus.

Comme je le précisais d’emblée en me référent aux feuilletons dans les journaux, qui ont eu une grande importance, l’écriture ne se donne pas essentiellement comme s’il y avait une vérité de l’écriture métaphysiquement déterminée qu’il fallait alors incarner, mais toujours historiquement selon des conditions qui tiennent aussi bien à la langue (sa variation historique, ses mutations) qu’aux strates sociales où sont produits les textes (éducation de l’écrivant, etc), qu’aux supports de sa diffusion… L’écriture est en ce sens impure toujours engendrée selon des conditions qui lui sont extérieures. Ce constat n’est pas nouveau, Platon dans la 3ème partie du Phèdre, consacrée à la naissance de l’écriture liée à Theuth, amorçait cette question. De même que stratégiquement, sachant cette impureté et le relativisme de toute écriture en rapport au temps, il prenait garde de séparer ce qui a lieu dans le dialogue du dialogue lui-même : non pas artifice littéraire, mais le dialogue indirecte (transmission d’un dialogue toujours déjà passé) est relié à la relativité de l’écriture et à sa situation historique.

Ainsi, face aux alarmistes, face à ceux qui clament haut et fort que la littérature est en péril, que le livre serait la proie des maux les plus graves, à savoir de l’emprise sur l’individu des dimensions web (tel encore dernièrement Beigbéder comme l’explique parfaitement Maud Piontek sur son très bon blog), il est nécessaire de prendre une certaine forme de recul, pour saisir sans a priori ce qu’implique le web, de part sa technologie, au niveau de l’écriture.

Tout d’abord, comme je l’avais analysé il y a déjà quelques années dans une conférence faite à St Etienne lors du colloque E-formes à l’invitation d’Alexandra Saemmer, il est nécessaire d’examiner ce support au niveau ontologique, et de le comparer à ce que représente le livre, pour saisir précisément en quel sens se produit 1/ une logique de déplacement de l’espace d’écriture, nécessité par des conditions économiques, 2/ se constitue la possibilité de nouveaux types d’écriture spécifiquement liés au net.

1/ Ontologiquement, il y a une différence stricte entre la médiation technologique du web et le livre ou la page matérielle. Le support web n’est pas une page matérielle, à savoir lorsque l’on regarde l’écran, et que l’on voit s’afficher un texte, ce texte, en-dehors du geste intentionnel de le faire apparaître, n’existe pas en tant que tel, il n’est qu’un ensemble de codes programmés qui en puissance peut s’actualiser ainsi sur mon écran. Ce code du texte est la traduction numérique du langage naturel. Le code n’est pas lu par le lecteur, mais il reste en retrait, pouvant être activé de tout autre lieu et produire indéfiniment ce même texte dans des géolocalisations distantes, des moments distincts. Alors que le livre que j’ai face moi, est un étant, il est déterminé matériellement, la matrice qui a servi à le composer (imprimerie) n’opère plus quand je le lis. Quand je pose le livre, si certes il n’est plus qu’un tas de papier et d’encre demandant l’actualisation d’une intentionnalité lisant, il n’en reste pas moins pour moi un livre, là, matériellement présent, ne s’absentant pas, ne disparaissant pas.
La logique du livre obéit à la logique du médium. Un livre peut se composer de plusieurs médiums d’ailleurs, mais ils sont associés, et parfois seulement juxtaposés. Si je peux associer et fondre l’image au texte, je ne peux que juxtaposer le son ou la vidéo au livre et ceci en incluant d’une manière ou d’une autre un autre médium : une rondelle de plastique.

pure-data1.1/ La logique de la médiation technologique du web se compose tout autrement : le médium n’est autre que le code numérique, à savoir ce qui est le résultat du programme. Ce code est homogène quelque soit les contenus. Ce qui est remarquable quand on commence à s’intéresser au code, c’est que l’on peut produire aussi bien du son que de l’image, que du texte [l’image que je donne ici à côté de ce texte, est issue d’une programmation en pure-data [performace [bod code project]] : la programmation génère du son + de l’image en 3D + du texte, en dépliant une structure filaire schématique]. Ainsi, on ne juxtapose pas des contenus, mais on déplie et on organise un espace virtuel. Virtuel au sens strict, à savoir qui est en puissance d’être actualisé, mais qui n’est pas actualisé. De fait ce qui obéissait à des médiums spécifiques appartient à un médium global. Par conséquent la différence qui s’actualise à l’oeil, est surtout le résultat pour nous d’une liaison analogique à des expériences de médiums spécifiques, alors que, comme je l’avais démontré lors d’un conférence au Collège International de philosophie, il s’agit surtout d’abstract.
La différence médiumnique est un trompe l’oeil au sens platonicien du terme [ref. République X, sur la hiérarchie des imitations]. Je crois voir de la vidéo, alors que fondamentalement ce n’est que du code informatique diffusé par paquet au même titre que le texte, le son, les images non animées.

2/ Cette analyse ontologique a des conséquences précises au niveau du rapport économique que l’on entretient à l’écrit.
Le médium papier obéit du fait même de sa matérialité à des coûts de production qui sont liés aussi bien à la stricte matérialité, qu’à la production de chaque livre, qu’à sa diffusion (répartition dans l’espace géographique). Si on fait une matrice pour tous les exemplaires d’un livre (ce que l’on nomme le flashage) toutefois, chaque exemplaire devra être produit et ensuite diffusé, c’est-à-dire acheminé selon une répartition géolocale (l’exemplaire implique un coût propre en tant qu’unité produite). Depuis Adam Smith, on connaît le fonctionnement de ce type d’économie et en quel sens il n’est pas possible de diminuer indéfiniment les coûts d’une telle production. Un tel mécanisme lié à la matérialité a permis l’instauration d’une certaine forme de hiérarchisation aussi bien des maisons d’édition que des auteurs.
Sans même parler de qualité de maisons d’édition, ce qui me paraît souvent obscur en ces temps-ci, le désir de l’auteur (à savoir la maison d’éditions désirée) est souvent celle qui a une des meilleures diffusions au niveau géographique, médiatique, etc… A savoir celle qui peut assumer un coût important dans la production/diffusion et permettre potentiellement de toucher le plus de personne.
En ce sens, les petits éditeurs, qui sont nombreux en France, telles les éditions Hermaphrodite qui ont publié mon roman Pan Cake, sont immédiatement limités quant à leur possibilité de production/diffusion, quelque soit leur volonté. La limite est d’abord ontologique du fait de la matérialité de la chose, et consécutivement économique.

4 octobre 2007

[Livre] Esteria de François Richard

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bandrichard.jpg François Richard, Esteria, ed. Le grand souffle, coll. Atom poésie. 181 p.
ISBN : 9782-916492-17-9. Prix : 14,8 €
[site des éditions]

richard-couve.jpg4ème de couverture :
« Je suis guitariste. La musique est la vibration primordiale. Après sept ans d’anorexie, la vie s’est insurgée dans ma vie. Tout s’est accéléré en des jours étranges. Des lignes de vitesse, des intensités ont traversé l’espace nouveau de mon être. La vie, la parole, petite sueur vibrant, toujours témoin du premier instant. Puissante musique intérieure enceinte, orage électrique, boréal, Esteria : une chanson pour la parole. »

Il y a dans l’écriture de François Richard, qui a déjà publié Vie sans mort, le signe mystérieux d’un poète futur d’aujourd’hui, l’intuition ardente d’une jeunesse qui fait advenir un autre monde du son dans le langage humain. C’est pourquoi Esteria inaugure la collection ATOM du Grand souffle.

Notes de lectures :
Tout d’abord signalons et saluons la naissance de cette collection poésie aux éditions Le grand souffle, dont nous avions parlé lors de la sortie de Avril-22 ceux qui préfèrent ne pas sous la direction d’Alain Jugnon [ici]. En ces temps de questionnements fréquents et parfois angoissés sur le devenir de l’édition, qui plus est des éditions de poésie, cette collection, montre une nouvelle fois l’intérêt pour les recherches poétiques.
Avant de parler brièvement d’Esteria, je voudrai tout d’abord exprimer le plaisir que j’ai de lire ce texte. François Richard n’est pas en effet pour moi, seulement l’éditeur dirigeant Caméras Animales en association avec son frère Mathias [cf. entretien ici]. Certes nous nous sommes revus à cette occasion. Mais la découverte de cet écrivain date de quelques années auparavant, de l’année 2000, moment où je dirigeais une petite collection de poésie pour l’association Trame-Ouest. François Richard, en cette époque-là, m’envoya plusieurs manuscrits, aux langues transgressées, aux rythmes souvent frénétiques et accidentés, en bref de qualité remarquable. Sans doute effrayé par la longueur de certains de ceux-ci, sans doute résigné à une certaine forme de lâcheté éditoriale, tout en lui répondant et en lui témoignant de mon admiration, je refusais de publier chacun de ses textes. C’est pourquoi depuis sa publication chez Richard Meyer dans la collection Vents contraires, c’est une joie de pouvoir le voir diffuser sa langue.
François Richard, indéniablement, explore une langue, ou plutôt la langue le provoque à l’écriture, car on ressent bien que c’est le flux de la langue qui le pousse, qui se propulse dans l’écriture, et ce n’est pas d’abord un choix délibéré. La langue lui souffle ainsi la parole.
Esteria pourrait être le récit de cette parole qui s’immisce dans l’existence. Esteria est le récit d’une forme de rédemption, d’une terre retrouvée après son oubli. D’emblée, il l’écrit : « Il rescapa le jour d’un poème ». Sortie d’une forme de naufrage, sans doute geste qui passe par la possibilité enfin de la parole. De dire, et tout d’abord dire son propre être, se remettre à proximité de celui-ci.
Esteria, au niveau poétique, est une composition complexe (les parties étant placées pour 2 d’entre elles (chiffre de 1 à 7, et les lettres de o à m) en ordre décroissant) où la langue si elle se laisse aller à la métaphore, pourtant ne construit pas son réel à partir de celle-ci. La beauté de la langue de François Richard ne tient pas aux déplacements opérés par la représentation métaphorique, ou bien encore aux télescopages des images, mais à sa manière de lier ce premier travail, classique, à un autre celui d’une effraction de la langue, d’une torsion, de coupures sans sutures qui viennent l’accélérer, l’accidenter, la provoquer au sens.
Il est ici nécessaire de remarquer que François Richard, avec quelques autres, rares, est un inventeur d’idiolect. Invention d’idiolect qui s’échappe pour une grande part justement des avancées de TXT et de sa succession, que l’on retrouve à travers certaines poésies carnavalesques où le calembour et les jeux de mots dominent. Tout au contraire, l’incise de et dans la langue se déploie non pas à partir de ce type de logique, mais souvent en relation avec une réflexion quasi-philosophique de la langue, qui me fait penser par moment à Derrida./Philippe Boisnard/

[LECTURES] Programme de remue.net pour lire en fête

Filed under: News,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 10:45

bande-remue.jpg Nous indiquons ici le programme des deux soirées organisées par remue.net qui est invité par La scène du balcon dans le cadre de Lire en fête.

Vendredi 19 octobre 2007, Institut National de l’Histoire de l’Art (INHA) « Nuit de l’écrit ». La soirée débute à 19 heures.

Première partie : Goldoni dans le 2ème arrondissement
Lecture musicale d’extraits des Mémoires de Goldoni, avec la participation d’Harold David (comédien) et de Mérouane (clavecin)

Seconde partie : Remue.net fait sa nuit de l’écrit

20H15 / 20H40 : Général Instin lira « Qu’est-ce que le Général Instin ? » (texte inédit avec Patrick Chatelier et Guénael Boutouillet)

20H40 / 21H05 : Pedro Kadivar lira quelques Nuit et autres textes inédits.

21H05 / 21H30 : Claudine Galea lira Au bord

PAUSE 20 minutes

21H50 / 22H15 : Jacques Séréna lira un monologue à partir d’extraits de son dernier roman Sous Le Néflier qui vient de paraître chez Minuit

22H15 / 22H40 : Dominique Quélen lira un extrait de Loque

22H40-23H10 : Fred Griot lira nodules # 30 et différents extraits de ses textes en « spécial scène ». Avec Yann Féry (guitare)

Institut National de l’Histoire de l’Art
(2, rue Vivienne )- Entrée par le 6, rue des Petits Champs 75002 PARIS
Réservation souhaitée au : 01 42 96 34 98
Métro : 4 Septembre ou Etienne Marcel
Entrée libre et grauite

Dimanche 21 octobre 2007

1) 19H30 / 19H55 : Gwénaëlle Stubbe lira

2) 19H55 / 20H20 : Claude Favre lira des extraits de Encreux, Tentatives de conversations et Sang.S.

PAUSE 20 minutes

20H40 / 21H05 : Hélène Sanguinetti lira un extrait de Le Héros (à paraître en mars 2008) et un extrait de De la main gauche, exploratrice(Flammarion, 1999)

21H05 / 21H30 : Caroline Sagot-Duvauroux lira Aa (paraissant en novembre 2007 aux éditions Corti)

Rendez-vous au Centre cerise
46, rue Montorgueil, 75002 PARIS
Métro Sentier ou Les Halles
Réservation souhaitée au : 01 42 96 34 98
Entrée libre et gratuite

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