Libr-critique

20 juin 2007

[Chronique] Chair jaune de Federman et sa craduction de Le Pillouër

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 7:53

[Lire la présentation générale de Chair Jaune]
Ce livre n’en est pas un, ou plus précisément, n’étant pas rien, il s’agirait davantage de parler de deux livres, ou bien du parasitage d’un livre, d’une tentative de traduction d’un livre, s’immisçant dans celui-ci, l’original. En effet, alors que l’unité livre définit aussi bien l’original (dans la langue de l’auteur) que sa traduction (diffusion dans une autre langue), ou bien encore une édition bilingue, ici la traduction s’invite à l’entrecroisement du texte original, s’invite avec bruit, au point de briser l’unité du texte de Federman, d’en venir déranger son sens, de le re-indexer à d’autres horizons, d’autres propos. Cette traduction tient davantage d’Hermès que de la rationalité objective, davantage de liaisons post-lacaniennes ou potaches que de l’effort d’adéquation.

Chair jaune de Federman est entrecoupé par la craduction, de Pierre Le Pillouër qui parasite le texte original, se jouant de lui, car, de fait, étant dans une certaine correspondance avec l’intensionnalité littéraire de Federman, aimant à carnavaliser les mots, à les tordre les faisant passer aussi bien au prisme de l’argot que dans les possibilités d’anamorphoses des jeux poétiques, il invente des lignes de compréhension improbables, qui peuvent même parfois interroger le texte d’origine, et non pas seulement se tenir dans une distance.
Qu’est-ce que cela donne à première vue ?
Des montages amusants : ainsi le poème The problem with verbs, devient Le problème avec l’Herb‘, s’ensuit un jeu de reflet phonétique dans lequel Pierre Le Pillouër s’engouffre avec jubilation.
Des montages interprétatifs : Cannibal Love devient Qu’animal gobe :

[Federman]
This morning
I saw two lovers
in a garage
devoring
each other’s mouth

[Le Pillouër]
Qui mord sniffe
l’assaut tout pervers
dans un garage
de deux veaux
se bouffant la bouche

On perçoit à travers cet exemple, en quel sens il y a détournement de ce baiser dévorateur des deux amoureux en une forme de baiser de deux veaux, terme non point laudatif, mais plutôt critique. La craduction est alors à comprendre comme une forme de liaison où la part de l’imaginaire linguistique du craducteur est aussi importante que la part rationnelle et proprement linguistique. Mot valise formé de crader et de traduction. Art de la méta-phore dans la trans-duction. Tout passage d’une langue à l’autre altère selon le prisme de celui qui interprète, qui reli[t/e]. Qu’est-ce qui peut être entendu lorsque l’autre s’exprime ? Il s’agit alors de prendre les textes de Federman, selon Le Pillouër, selon la profusion des possibles permis au niveau de l’instance de la lettre, d’un inconscient de la langue.
Être crade, crader, c’est mettre de la crasse sur quelque chose, c’est introduire une forme d’altération, de corruption. Cela vient de crassus : gras.
Et cette craduction est bien, aussi, grasse. Si certains jeux de mots sont pour le moins subtils, voire productifs de sens, il est certain que d’autres sont davantage graisseux voire même potaches. Alors que pour une part, la craduction obéit à la mobilité en écho indiquée dans le poème Residu A, et s’offre comme possibilité de réinvention phonétique et sémiotique de l’original en langue anglaise, une autre part apparaît comme jeux de mots un peu gratuits, qui feront sûrement rire les amateurs de calembours ou bien d’associations automatiques post-lacaniennes (telle la craduction de Victory en Vis ton risque et ce qui en découle).

Ainsi, deux livres se présentent, qui pourtant sont liés. Cependant se pose la question de savoir si ce travail de Le Pillouër ne vient pas masquer les textes de Federman, devenant plus prégnant que ceux-ci, en en vampirisant la force dans la recréation proposée. Je ne répondrai pas. Chaque lecteur se fera son opinion.

16 avril 2007

[chronique] Mots d’ordre : poétique sans métaphore [1]

d_3.gif[ Cet article porte sur l’usage des slogans, des routines et autres messages d’information dans des créations poétiques récentes. Cette analyse pose la question du fonctionnement poétique de ces procédures d’écriture et ceci en les confrontant à l’absence apparente d’élaboration métaphorique dont ce fonctionnement témoigne.]

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11 mars 2007

[Chronique] Edith Azam, en passant à côté de la folie

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 9:37

[lire la présentation générale du livre]
D’emblée le dire, et très certainement devoir le justifier : je ne fais pas partie de ceux qui sont enthousiastes face aux textes d’Édith Azam. Si j’apprécie beaucoup — comme je l’avais dit — les deux lectures que j’ai pu voir d’elle lors du festival de Lodève, au sens où elle incarne bien un caractère pathologique propre à ses textes, je ne vois rien qui dans ses textes soit réellement remarquable… Face à l’engouement qui la suit, je me prends à réfléchir et je crois devoir justifier mon jugement. Le texte Letika klinik, dont le titre est pourtant je trouve assez remarquable au niveau sonore, en reste à une forme très classique de prose versifiée, proche de l’oralité, travaillée par certaines boucles et décrivant un état psychiatrique qui est loin de nous plonger hors du sens, mais qui se rapproche davantage d’un lyrisme de la folie, jouant sur la fragilité du « je ». La question psycho-pathologique en poésie n’est pas rare, elle est même liée à une poésie de l’intime, de l’implosion ou de l’explosion du sujet, et trop souvent elle tourne autour de caractères assez adolescents, liés à la forme de détresse de ce moment fragile et momentané de la construction de soi.

Le hors-sens psycho-pathologique on le retrouve bien évidemment chez Henri Michaux, qui même s’il aborde aussi bien la folie que la drogue dans des formes linguistiques parfois peu idiolectales, cependant témoigne d’une inventivité cérébrale désarçonnante, qui conduit dans certaines contrées inquiétantes… Connaissance par les gouffres, où « la chute de l’homme est notre histoire » au sens où pour lui il faut se débrouiller « dans la foule en mouvement » qui fissure nos êtres, de sorte que « tout progrès, toute nouvelle observation, toute pensée, toute création, semble créer (avec une lumière) une zone d’ombre ».
Tout autrement, cette folie d’Artaud, tant copiée et glosée, n’est pas celle d’un sens s’accomplissant, mais tient toujours à cette impossible saisie de soi (« il manque une concordance entre la minute de mes états et mes mots »), le conduisant dans les cahiers de Rodez à explorer les voies aussi bien glossolaliques que du dessin. Artaud, de par la vérité qu’il cherche sur lui-même, (s’)expose tragiquement le texte en tant qu’il est sans cesse habité, hanté, par un hors-sens, conduisant jusqu’à l’échec de son écriture. C’est parce qu’il s’affronte à l’innommable, que son écriture, sa voix singulière, obtient cette acuité caractéristique sur son propre état. C’est parce que dans le texte l’imprésentable est à l’oeuvre que loin de tout lyrisme, nous ne faisons face qu’à la présentation crue d’un être en souffrance dans les mots.
Avec le texte d’Édith Azam, tout à la fois, nous faisons face à une langue simple, aux associations un peu convenues parfois, car Perrier c’est fou avec ces bulles et c’est bien évident que la folie c’est avoir un petit vélo dans la tête au point de pédaler à vide dans le crâne, et d’autre part à une description sans réelle amplification, pour être une oeuvre qui décloisonne le sens. Or, ou bien la folie s’immisce dans la textualité, devient ruminante, entraînant dans un par-delà des variations psychologiques classiques (comme c’est le cas dans les premières oeuvres de Pennequin, telle Dedans qui conduit à un étouffement) et la langue alors dévaste toute appréhension dans des circularités, dans des boucles qui obnubilent toute prétention à la saisie, ou bien la folie est représentée, narrée, imagée, et alors on a à faire à tentative de construction de la folie, qui dans bien des cas, recouvre la puissance des dérives psychopathologiques. Cette dernière approche conduit la plupart du temps à une forme de lyrisme, où le caractère pathologique est réduit à l’image. Édith Azam me paraît appartenir à la deuxième dimension : une représentation de soi, plus qu’une présentation, dont les motifs d’écriture, sont assez peu originaux, dès lors qu’il ne s’agit que d’un rapport obsessionnel à l’amour lié à un internement,
Et là… Et là sur ce vieux cahier d’écriture
Sur ce vieux cahier qu’est pour toi :
Je pleure.
Je ne sais pas quoi d’autre faire,
Faire quoi d’autre que : écrire…
Et comment faire alors,
Comment pour que ces trucs-là,
Ces trucs, ces hoquète-coeurs,
Comment faire pour qu’ils s’arrachent

Alors la question qui reste : pour quelles raisons un tel engouement ? Certainement, et ici il faut le souligner, du fait qu’Édith Azam soit une très bonne lectrice de ses textes, leur donnant l’épaisseur qu’ à la seule lecture il ne me semble pas avoir ?

27 février 2007

[Chronique] Philippe Beck, Chants populaires

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , — Fabrice Thumerel @ 17:55

La récente « monographie dialoguée », L’Impersonnage. Rencontre avec Gérard Tessier (Argol, 2006), qui vient s’ajouter à de nombreux écrits et dossiers de revues sur une oeuvre comptant désormais quinze volumes, atteste la reconnaissance spécifique dont bénéficie déjà, à quarante-quatre ans, celui qui incarne « la tenue de la langue » (Jean-Luc Nancy) et en qui sitaudis.com voit « un poète majeur de ce temps, l’un des plus copiés par la jeune génération ». La parution de son dernier recueil, qui s’inscrit dans la lignée des Poésies didactiques (Théâtre typographique, 2001), est l’occasion de nous interroger sur son rapport à la modernité.

Chants à penser

Comme le souligne Christophe Marchand-Kiss dans sa préface à la récriture de Garde-manche hypocrite (Fourbis, 1996), « l’oeuvre de Philippe Beck est, tout entière, traduction » : chez lui, « l’acte de lecture est fondement, car, en se traduisant dans les actes de l’écriture, il participe, à la périphérie, au mouvement central de la construction de l’oeuvre » (Textuel, 2004, 12-13). Ainsi les Chants populaires, animés par un « désir de musique » (12), constituent-ils la récriture pour « enfant et peuple » (213) de contes traditionnels dont les titres originaux sont radicalement différents de ceux choisis pour les 72 poèmes à la fin desquels ils sont mentionnés. Et ces contes, « relectures du regret » (rélégies, 216), sont eux-mêmes, pour bon nombre d’entre eux, des récritures, et non des retranscriptions de traditions orales : en moderne, Philippe Beck met en évidence le caractère artificiel de toute écriture, fût-elle qualifiée de « populaire ».
Le récrivain (1) retravaille donc « la matière chantée ancienne » en visant l’intemporel : « Un présent générique détermine la capacité négative de contes qui ne sont pas des fables (ces « Ã©nigmes toujours accompagnées de leurs solutions », selon Hegel) » (p. 9). Et comme ce ne sont pas des fables, il convient de dé-moraliser ces contes dont l’objectif est de détourner ou de critiquer « la matière passée, bronzée, / débrimée, / car beaucoup est à dire / sur la façon de tout dire / de certains anciens, / ou d’anciens modernes » (Poésies didactiques, 24 et 38). D’où le recours occasionnel à la rhétorique du commentaire : « L’utilité de la guerre est le thème » (Chants populaires, 103). S’agissant de la transposition du « Petit Chaperon rouge », intitulée « Forêt », sont au rendez-vous critique sociale et renouvellement lexical : « Family commande / la prose morale » (42). Ils s’accompagnent d’une réinterprétation psychanalytique teintée d’humour : « la scène chaude » survenue, le « remplaçant familial / (…) mange la fille du feu » (43).
Aussi l’entreprise de Beck correspond-elle à l’attente de Schiller, dont la phrase-clé est reproduite sur la quatrième de couverture des Poésies didactiques : « On attend encore un poème didactique où la pensée elle-même serait et demeurerait poétique ». D’autant qu’à la page 115, le poète et professeur de philosophie définit la philosophie comme « l’art d’être dans la poésie », ce qui suppose, d’une part un « moi de pierre » (147), et, d’autre part, « de fonder les efforts / plutôt que de cogner Tête / aux murs capitonnés / de l’ « immédiate actualité »  » (115). Ce que résume cette formule d’ Inciseiv : « J’appelle philosophie / l’art d’être dans la poésie / et d’avoir en poésie / beaucoup d’impersonnalité » (MeMo, 2000, 54). Les Chants populaires se situent dans cette perspective : chants à penser et récitatifs secs (Le Fermé de l’époque, Al Dante, 2000, 32), ce sont des chants objectifs qui opposent la poésie de pierre (antilyrique) à l’humidité lyrique propre à la « rhumanité ».

Moderne ou néo-classique ?

Dans Salut les modernes (POL, 2000), Christian Prigent apprécie le « défilé baroque » des premiers textes et leur rythme : « Le poème s’extrait de la densité du monde. Il se constitue au fil de ces déplacements secs de l’énonciation, incrustant des citations, laissant s’effondrer les images, dispersant les affects, alternant imprévisiblement vers courts et versets amples, faisant strophe de la catrastophe douce des figures destituées dès que constituables. L’onde d’écriture note et interdit simultanément la liaison naturelle des segments de récits, des éclats de représentations, des lambeaux de savoir, des points d’émotion » (64-65).
Dans ces Chants populaires, le poète apparaît certes encore comme un décompositeur qui incisive au scalpel ces discours constitués que sont les contes et les vide de leur matière lyrique. Seulement, à quoi avons-nous affaire ici, si ce n’est à une écriture métaphorique-allégorique qui tente de concilier « poésie d’art ancienne » et « rosée moderne » (9) ? Dans cet extrait, par exemple, à la corpographie se substitue une allégorie de la création poétique, avec poésie-des-éléments et rejet-à-effet-de-surprise :
« Au ventre de Conteur,
il y a la forge,
qui suggère parfois
la colère précise.
L’eau aide la forge.
Coeur la chauffe.
Il est le centre de forge.
Le centre de marteau.
Ébullition fait une vapeur
de vie
que des poumons
ou soufflets
envoient à Gorge,
qui monte au métier de la bouche.
Phonerie est la suite » (13).

Et si le didactisme de Philippe Beck recélait un néo-classicisme ?

(1) Philippe Beck, Déductions, Al Dante, 2005, p. 45.

17 février 2007

[Chronique] Vox-Hôtel

[lire la présentation générale]
Tout d’abord, il faut souligner l’extrême qualité de la réalisation tant éditorale que sonore. Ce qui justifie parfaitement le prix [25 €], qui, il est vrai, ne semble pas d’emblée très bon marché. L’ensemble est très professionnel, et les enregistrements en studio, permettent un rendu très appréciable au niveau de l’écoute.

Néant, nous donne ici tout à la fois à lire et à entendre les pièces sonores. Comme avec Heidsieck, qu’Al dante a permis pour une grande part de redécouvrir, la première exploration, tient bien à une mise en parallèle des deux supports. Si pour certains, l’écart entre les deux médiums est peu important, à savoir n’existe aucune distorsion entre ce qui est écrit et ce qui est entendu, reste que pour d’autres, tels Jean-Michel Espitallier, Jacques Sivan, Vannina Maestri, se pose bien la question du trans-port, voire selon mes termes propres de la trans-action médiumique entre la vue et le son. Leur travail, en effet, aussi bien au niveau de l’écriture que de la composition sonore, étant très exigeant formellement, ne se construit pas selon une simple transposition en lecture accompagnée de guitare comme pour C. Fiat, mais interroge aussi bien la matérialité textuelle en sa composition, que les architectures sonores possibles pour saisir ce qui a lieu au niveau de l’écriture. Et ici, il faut le souligner, avec Jacques Sivan et Jean-Michel Espitallier, non seulement, il y a une réelle découverte textuelle, qui se place dans la continuité de leur travail, mais en plus au niveau du son, il y a une élaboration complexe qui n’est pas seulement au service du texte, mais qui prend forme comme création autonome.
Une fois fait ce constat, il reste à découvrir l’univers poétique de chacun des intervenants. Chaque pièce constituée est assez longue, ce qui signife, qu’elle court pour certaines le risque de l’épuisement de l’auditeur. Et c’est là que le travail de certains des poètes trouve sa force, au sens où certaines de ces créations tiennent parfaitement les 20 minutes sans s’épuiser, entraînant l’écoute dans leur univers aussi bien linguistique que thématique. C’est ainsi que le travail de Jean-Michel Espitallier, qui il est vrai paraît formel au niveau de sa présentation graphique, se découvre comme un univers accidenté par les juxtapositions de couches aussi bien de voix, retravaillées, que de l’insertion de guitare. De même, la création de Jacques Sivan, qui désarçonne graphiquement plus d’un lecteur, trouve, un rythme très singulier, dans la composition, texte, jingle, plan et contre-plan de voix, qui donne une dynamique au texte, insoupçonnable à la lecture.
De même avec Nathalie Quintane, le travail sonore obtient — il me semble — une remarquable plasticité [aussi bien avec Un plateau vide qu’avec l’Entretien inédit avec Antonin Artaud ou Dire bonjour] qui jouant sur le ressort classique de l’insert sonore en contre-point, pourtant crée un univers ludique, qui tout à la fois séduit et met en jeu un va et vient critique enre le dit et le son. Selon une méthode radiophonique, l’organisation textuelle devient l’univers accidenté de brèches sonores qui incisent le sens de ce qui est dit par les ressorts symboliques des sons insérés.
Ces expériences montrent en ce sens certaines voies suivies au niveau de la création sonore. Soulignons aussi, la création de Stéphane Bérard qui fait exception dans l’ensemble, du fait que son texte ne soit pas présent dans le livret et que nous n’ayons que la version sonore de son texte. Sa chanson, parodique, sorte de chanson de geste, qui raconte un parcours en détournant les accents mélodiques d’une musicalité médiévale, se joue d’elle-même, en se sour-jouant dans l’ordre de la mise en voix de la banalité d’un trajet. Là aussi un travail très bien réalisé, qui amusera l’auditeur.
Donc, on l’aura compris, cet ensemble est à découvrir et se pose comme lieu où est interrogé le rapport entre dimension graphiquee et sonore. Le regret que l’on pourrait avoir cependant, c’est que s’il est très bien de retrouver ces poètes que nous apprécions beaucoup, cependant, il est dommage qu’un tel projet n’ait pas accueilli des créateurs qui travaillent spécifiquement en relation avec le son. En effet, s’il y a bien des créations originales, toutefois, au niveau de certains recherches, il y a ici une absence totale, par exemple dans celles qui travaillent dans la relation entre dimension électronique et texte. Alors que des poètes comme Emmanuel Rabu [pour ne parler que de lui] travaille textuellement depuis plus de 10 ans déjà en liaison avec la musique improvisée liée aux granulosités électroniques et selon une dimension minimaliste, il me semble que de telles réalisations devraient justement accueillir ces recherches au sens où si elles existent, elles sont encore trop peu médiatisées et défendues.

15 janvier 2007

[Chronique] Jean-Marc Baillieu, La Bienséance

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , — Philippe Boisnard @ 22:43

[lire la présentation]
bailleu1.jpg Tout pourrait commencer, par cette phrase extraite du texte : « Les formes en général n’ont de sens pas seulement comme des résultats ou des empreintes de l’action humaine mais plutôt parce qu’elles expriment des processus ». Par cette phrase semble se condenser ce texte de JM. Baillieu.Chaque fragment du texte apparaît comme un micro-moment de notations. Comme des fragments de réel épars, sans autre causalité entre eux que les titres qui les réunissent [Couleurs passés des vieux vêtements d’été, Méthode ? …]. Texte qui est dans un processus, celui de l’existence, du regard, qui dépose dans les mots ce qu’il voit : ce qu’il désigne.

bailleu2.jpg En effet, il s’agit bien dans le travail de JM. Baillieu de désignation. Dans Gu Wei Jin Yong, publié aux éditions Le bleu du ciel, le fragment numéroté 205. exprime parfaitement cela : « Désigner, rien que désigner », et corrélativement de nombreux fragments se tiennent dans cette désignation, l’homme regardant et annotant ce qu’il voit, de sa position, de sous son toit : « Avant tout un grand toit. L’absence de mur préserve la présence de la nature. » JM. Baillieu est un observateur, quelqu’un qui regarde, qui découpe dans la matière observée. Mais non pas selon une angularité statique, mais selon une dynamique, un processus :

Déposer, déposer.
Thé/thé vert, à l’initiative de. Répondre, retrait des économies, midi.
– Combien ?
Retour, bonne affaire, causer/téléphoner
argent liquide / espèces, avoir une idée en
tête, addition, emprunter, mère.

Les micro-traces qu’il décrit, les infimes indices qui se juxtaposent sans ordre apparent, sont de petites dynamiques, décrivant aussi bien des scènes extérieures, que des jugements intérieurs, sorte de petits aphorismes éparpillés :  » — Qu’est-ce qui dans l’éveil, doit devenir connexe ou annexe ? A priori l’activité professionnelle, qui permet de boire, manger, dormir; à accomplir donc avec un détachement pondéré ». Et tel qu’il l’écrit dans Gu WeiJ in Yong : « – J’écris, j’impose un ordre(des choses) à qui me lira ».
C’est bien ici la poésie que propose JM. Baillieu de petites observations,qui semblent être ordonnées comme sur un carnet, des traits d’attention qui surgissent, et qui scrutent la manière dont se réalise les choses, dont s’agencent les gestes. Il témoigne en un certain sens de cela en parlant de l « Esquisses d’arbre : des milliers, mais dessinés sans s’y attarder moins d’une minute en moyenne, juste saisir ». Le monde qui se crée au fil de ses notes est comme lacunaire, fait d’esquisses, de traces infimes, d’empreintes peu appuyées.
Et tel semblerait être interrogativement la méthode qu’il énonce en dernière page de son texte :  » (une sorte de modèle où enfin se reconnaître) non un fruit saisonnier vu sous cet angle à l’instant même, même sous cet angle à l’instant même ». Car ce fruit en cet instant, en cette saisie éphémère est déjà habitée par les milliers d’autres esquisses de perception qui tendent se réalité, qui la volumisent. En ce sens ce qui est vu, l’est du fait de la possibilité de la conscience de s’ouvrir à cela et non pas plutôt à autre chose.

28 décembre 2006

[Chronique] Holeu-lone de Mylène Lauzon

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , — Philippe Boisnard @ 15:18

Holeu-lone est écrit par Mylène Lauzon suite au processus de création de Holeulone/chorégraphie par Karine Ponties.
lauzon151.jpgAlors qu’une chorégraphie se passe sur une scène, selon la création d’une spatialité au rythme des corps, Mylène Lauzon invite à une autre forme de spatialisation : celle du crâne où se passe l’action, « le sien. Le mien. Le crâne » mais aussi celle de la langue. L’action ? Celle d’une distanciation, d’une rupture, d’un rappel, d’un revenant, de la revenance de ce qui a eu lieu et des paysages qui y sont rattachés, de la mer, du cerveau, de la langue de la rupture qui ne peut oublier les mots de la rupture. L’action ? Comment commencer ? à oublier, à dire, à demander, à questionner, à assommer, oui à assommer les mots qui se disent par la bouche et s’écrivent par les mains.
Le texte de M. Lauzon en se posant comme voix intérieure, narrativité disloquée du dedans, implique une création de l’espace qui part du dedans vers le dehors. « Contaminer sa vision du dehors, dehors n’existe pas » [titre de la partie I]. On comprend son projet en suivant cette contamination qui commence, par la simple création d’un volume, d’un lieu où le faire revenir : « définir pour lui couloir, mur, puits, table. Une mer non un cerveau oui ».

L’action est celle d’un jugement, celui d’un monologue poétique envers un autre, mais qui rapidement est celui d’une pensée sur elle-même, reprise critique de soi qui avoue que ce qui est, n’est que par la création que la pensée a elle-même faite.

Ce rapport à soi s’incarne par une violence du corps, violence des corps entre eux. Le désir est mêlé à la violence, au fait de « vouloir dans l’histoire déchirer sa cervelle », car « il faut suspendre le mot vie avec lui » « lui fracasser la tête » . Le texte devient la scène d’une forme de règlement de compte, où celui ou celle qui parle veut comprendre ce qui n’aura de cesse de s’échapper, l’autre, inappréhendable.
La violence trouve son apogée dans la très belle partie III, qui décrivant tout d’abord l’action de deux mains autour du trou de la bouche [extrait], et ceci selon des éclats d’action rendus admirablement par le rythme prosodique, en vient peu à peu à montrer le démontage shizoïde d’un corps où les mains, la tête, les yeux, les oreilles, la jambe témoignent d’un fonctionnement détaché du reste de l’organisme :

Ma main droite au bord, ma main reste au bord, pas dans le trou au bord du trou ma main prend lève mène au bord ma main laisse tomber, pas ma main le pain laisse tomber le pain dans le trou, ma main gauche reste loin du trou, ma main droite fait forme, pince, prend, recommence, lève haut dé-po-se au bord prend lève haut dépose au bord, ma main droite prend pain prend verre prend verre pince tenir plus long-temps pas laisser tomber ma main droite en poing, non ma main gauche en poing posé sur le bord de la table, ma main droite prend lève mène au bord en pince, pince ma main gauche roche ma main droite prend lève haut dépose.

La fragmentation de soi provient du fait que cet autre mis en scène, dans sa propre pensée, est le motif central de la pensée, l’abîme où elle perd l’unité de son monde. « Sa place dans ce trou », où il est « all alone » implique l’impossible unité de soi de la voix qui écrit : donc ses mots, les bribes dites ou bien écrites.
L’ensemble de ce texte de Mylène Lauzon, s’il donne à voir parfaitement ce que pourrait être une spatialisation à partir de lui, nous amène surtout à explorer cette pensée humaine qui se boucle sur elle-même qui a la charge de sa propre histoire et de l’ensemble de cette foule qui intervient au-dedans.

18 décembre 2006

[Chronique] Nouvel âge, de Patrick Bouvet

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — Fabrice Thumerel @ 8:24

Patrick Bouvet, Nouvel âge, revue en ligne inventaire-invention, 12 décembre, 24 p.

Génération beat

La revue en ligne inventaire-invention, front avancé du pôle (multimédia) de création littéraire dirigé par Patrick Cahuzac, nous invite à découvrir la dernière « installation » de Patrick Bouvet, Nouvel âge (12 décembre, 24 p.), qui fait suite à quatre publications par ce site éditorial dont la spécificité est de faire paraître des textes de la revue sous la forme de petits volumes au prix modique (cinq euros, en l’occurrence ici) : Client à l’envers (2000), Expérience (2001), Client zéro (2002) et Flashes (2005).

Entré en littérature deux ans avant sa collaboration avec Inventaire/Invention (In situ et Shot, L’Olivier, 1999 et 2000), ce musicien né en 1962, qui importe dans l’écriture sa technique du prélèvement (sampling), s’inscrit de fait en droite ligne des poètes surfaciaux qui se sont imposés dans le champ en cette dernière décennie du XXe siècle par leur réinvestigation du cut-up que la beat generation (Gysin, Burroughs…) a expérimenté au tout début des années soixante et leurs apports théoriques et pratiques relatifs au montage et à l’échantillonnage (sampling). Dans leur sillage, celui qui, pour se situer dans un entre-deux, ne se considère pas comme poète, n’hésite pas à sortir du style, à refuser les « belles phrases » pour être attentif à la langue pauvre, « redonner une valeur aux mots jetables », pour se mettre à l’écoute des langages imposés et les déconstruire au moyen de coupes qui font entendre autre chose. Par delà l’apparente simplicité, l’originalité créatrice de cet écrivain qui accorde une grande importance aux lectures publiques réside dans le fait de « construire un livre comme une installation » : afin de donner à voir, si ce n’est à entendre, la scansion des discours participant de la saturation médiatique, il combine typographie poétique, art narratif et sociographie.

Agencements discursifs neutralisants (ADN)

Ses textes constituent ainsi des agencements discursifs neutralisants (ADN) : sur fond de page vide défile un flux de paroles jetables qui permet de neutraliser tout effet de style, autrement dit de privilégier un style « neutre »; et dans le même temps, la charge idéologique de ce langage ambiant est neutralisée par un court-circuitage déréalisant mais décapant. Ce sont des montages critiques qui traversent les univers sociaux, les transpercent en s’attaquant à leurs sociolectes.

Arrêtons-nous un moment sur les récents Flashes (2005, 29 p.). Il s’agit d’un kaléidoscope juxtaposant épiphanies sociologiques, épopée mythocritique dont le titre est un mot-valise détonant (« americalibre ») et courts portraits satiriques pour stigmatiser le monde made in USA et la mondialisation de l’american way of live, à savoir un melting pot de techno-capitalisme, de religiosité, de violence et de discours sécuritaire…Le plus intéressant est qu’il n’y a rien là de mécanique ni d’abstrait. En témoignent ces deux portraits-révélateurs :

« Michel
48 ans

rejeté par le techno-capitalisme

s’éclate
dans les soirées karaoké ».

« Serge
29 ans

oppressé par
la paranoïa ambiante

accumule
les produits culturels
dans son salon ».

14 décembre 2006

[chronique] Peep-show, de Christian Prigent

[lire la présentation générale]

(more…)

12 décembre 2006

[chronique] L’aile a dit une chose … de Virgile Novarina

Filed under: chroniques,News — Étiquettes : , , , , , , — Philippe Boisnard @ 13:08

Freud bien évidemment insistait sur la question des rêves. Toute la Traumdeutung explique cela : en quel sens l’inconscent travaille, et ceci selon une dynamique multiple de directions pulsionnelles et symboliques, et se révèle par l’inhibition de la pensée consciente, mais surtout la mise entre parenthèse de la censure exercée par le surmoi. Toutefois, la psychanalyse vient de l’extérieur ouvrir cette dynamique de champ, elle n’est pas ce qui s’exprime dans le rêve, mais la traduction, selon une différence sémiotique marquée, de ce qui a déjà eu lieu. Ainsi comment laisser apparaître cette pensée latente, cette pensée qui est pensée sans qu’il n’y ait le moi pensant qui vienne interférer, jouer la censure sans le savoir ?

Ce qu’a entrepris Virgile Novarina depuis 1995, entre dans cette recherche de cette scène en-deçà de la conscience, entre en quelque sorte en écho, avec cette autre tentative, celle de Michaux, pouvant dire à la fin de la Connaissance par les gouffres : « Quitter la fâcheuse habitude de tout faire par soi-même. L’important (dans l’ordre de la pensée), il faut au contraire toujours le laisser inachevé. Attendre son éclairage. Sacrifier l’homme premier qui nous fait vivre en mutilé. Faire revenir le daimon. Rétablir les relations ».
Virgile Novarina, entreprend ce lâcher prise, et comme le précise bien Daniel Leuwers dans sa préface, lâcher prise qui n’est pas artificiellement déterminé comme dans les entreprises d’écriture automatique ou bien de sommeil sous hypnose, car tel que le préfacier l’énonce : « le rapport que Virgile entretient avec le sommeil (chez lui régulier, heureux, profond sans aucune tendance à l’insomnie) est emprunt à la fois de fragilité et d’originalité ».
C’est davantage, et ceci n’est pas explicité, vers Bachelard qu’il faut aller chercher, pour saisir ce lâcher prise de la conscience sur l’écriture, Bachelard qui écrit dans La poétique de la rêverie, « que le rêve de la nuit ne nous appartient pas », que « les nuits n’ont pas d’histoire », que ‘nous devenons insaisissables à nous-mêmes, car nous donnons des morceaux de nous-mêmes », au point que « le rêve nocturne disperse notre être sur des fantômes d’être hétéroclites qui ne sont même plus des ombres de nous-mêmes ».
C’est pourquoi, lorsque l’on traverse ses couches de feuilles numérotées, si certes on pourrait penser que Virgile Novarina « doit se collectionner lui-même » [3922], toutefois cette collection est faite d’hétérogènes fragments de sens qui n’ont de liens que le corps déssaisi de sonrapport à la conscience, la transpassibilité du sommeil.
C’ets pourquoi il est important de comprendre que le lâcher prise qui donne lieu au surgissement de ces fragments, qui sont comme des copeaux de pensée, des esquisses d’image, est lui-même redoublé par le second lâcher prise : celui de donner à voir pour Virgile Novarina, non pas une reconstruction des fragments, mais le flux intégral et chronologiquement apparu. Pour le lecteur, il ne s’agit plus alors de tenter de reconstituer une trame, mais d’accepter une errance dans ce tissu sans trame des îlots sémiotiques et graphiques qui résultent des phases de sommeil.
[lire la présentation du livre]

17 novembre 2006

[livres] Fils de pute, de Eric Pougeau

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , , , , — Hortense Gauthier @ 14:44

Fils de pute, de Eric Pougeau, éditions du Professeur, éditions F.L.T.M.S.T.P.C. ISBN : 2-9527305-0-4. 20 euros. Non paginé. 126 p.

Nous avons redécouvert avec joie au Salon Light#3 du Point éphémère à Paris, organisé par le CNEAI le 11 et 12 novembre, une réédition du livre de Eric Pougeau, Fils de pute, que nous avions découvert en 2004 grâce aux éditions du 57, lors des rencontres autour de l’édition indépendante que nous avions organisé avec Trame Ouest au centre Noroit.

int-pougeau-02g.jpgFils de pute est un livre terrible, tout noir, avec juste sur la couverture, une pierre tombale, dans laquelle est gravé « Fils de pute », en quatrième de couverture, la même chose, mais gravée « salope » (pierres véritablement réalisées par Eric Pougeau), il s’ouvre sur la photo d’un enfant, sous-titrée d’une écriture enfantine disant « Ne me cherchez pas, je suis mort ». Cette très belle nouvelle édition faite par les éditions du Professeur et les éditions F.L.T.M.S.T.P.C (dirigées par Stéphane Prigent), édition de luxe par rapport au premier tirage, est divisée en plusieurs chapitres, « Les enfants », « Le docteur », « Eric », « L’école », « La chambre », « Le sang », « Papa », « Maman ». On y trouve des fac-similés de lettres de parents à leurs enfants « Les enfants, nous vous observons. Nous allons vous tuer par surprise. Vous êtes notre chair et notre sang. A plus tard. Papa et maman. », Les enfants, nous allons vous kidnapper et vous donner à nos chiens. Vous êtes notre chair et notre sang. A plus tard. Papa et maman. » ; des ordonnances médicales qui prescrivent dix commandements tel « Tu mutileras. (1 matin, 1 soir) », « Tu lécheras ta mère. (1 matin, 1 soir) », « Tu te branleras face caméra. (1 matin, 1 soir) » ; des conjugaisons qui conjuguent les verbes « torturer », « assassiner », « mutiler » au présent et des prières morbides à Dieu sur des cahiers d’école. Le livre se termine sur une sorte d’anti-morale désespérée : « Mes chéris, quand papa et maman mourront, vous serez seuls puis vous mourrez aussi. À ce soir. Maman. »
int-pougeau-03p.jpg Tel un album de famille, ce livre semble recueillir les secrets, les fantasmes ou les pulsions morbides d’un enfant déjà adulte, travaillé par l’angoisse et la violence, ou d’adultes éternellement enfants, qui jouent à conjuguer la vie et la mort de façon absurde et monstrueuse. Ce livre brut et noir, de par son diagnostic sur la vie et son humour, est une sorte de bréviaire cynique et glacial sur la mort, qui provoque à la fois effroi et hilarité. Traces post-mortem ou fictionnel de sortes de fait divers à la limite de l’impossible, il témoigne, de façon extrême, de la banalité du mal et de notre impossibilité enfantine à le concevoir autrement de façon exacerbé.
Eric Pougeau fait là (mais aussi en galerie, cf interview sur Foutraque.com) un travail artistique politique radical, il provoque, de façon amorale, plus immorale : « Pour moi, la morale est par extension le début du mal. Dès l’instant où il y a une morale, il y a du mal. Toute cette correspondance que j’ai réalisée, des enfants qui reçoivent des lettres de Papa Maman, c’est un travail qui au départ parlait de cette faculté qu’on a tous autant qu’on est, à digérer la violence » dit-il dans une interview sur Paris-art.com
Il interroge la question des normes sociales, de la famille, en ces temps où toucher à la question de l’enfance et de son rapport au sexe et à la mort est très sensible ; mais il fait aussi un travail d’écriture, sur le langage et sa possibilité à dire l’impossible.

Stéphane Prigent, l’éditeur, a aussi participé à une joyeuse performance noise au Point éphémère dont vous pouvez voir la vidéo [ici].

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24 octobre 2006

[chronique] La blondeur, de Cécile Mainardi

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , , — Hortense Gauthier @ 22:30

La blondeur, de Cécile Mainardi, publié aux éditions Les petits matins, dans l’intéressante collection les Grands soirs, dirigée par Jérôme Mauche, est un texte en prose étrange, déroutant et superbe. Divisé en neufs chapitres, ce long poème à la trajectoire ondoyante se lit en une seule fois, ce qui est assez rare en poésie, et se relit encore aussi, dans le désordre, chaque page, chaque paragraphe pouvant se suffire à lui-même. Cécile Mainardi parle de la blondeur, de la blondeur de quelqu’un, c’est plutôt énigmatique a priori, mais très vite on entend la voix d’une femme qui parle d’un homme, qui s’adresse à un homme, blond, qui n’est plus là, mais dont la blondeur à la fois recouvre tout, dont la blondeur contient, se déplie en toutes les couleurs possibles, en une foule d’images, de sensations, d’odeurs, d’idées, possibles…

Après avoir été « réduite en charpie dans le broyeur électrique » de l’amour, et par la séparation, La blondeur apparaît comme une tentative de reprise de soi par l’écriture. Les mots sont un moyen de saisir ce qui reste, mais sont aussi ce reste, et ce qui émerge de cette restance, c’est-à-dire de l’absence, du vide, de dissolution de soi et des choses… La blondeur semble être ainsi le nom qui lui est donnée, sorte de matérialisation immatérielle de la vacance de l’autre ; car ce blond, cette blondeur n’est pas vraiment une couleur, c’est un reste, une trace, un évanouissement de couleur, une sorte de brume, de spectre, dans tous les sens du terme (fantasme, lumière), un halo fantomatique de l’être perdu, qui ne cessent de revenir, d’apparaître sous de multiples formes, métaphorisées. Ce manque, cette absence a produit paradoxalement une « anomalie de la vue », l’auteur voit du blond partout, tout est teinté, saturé de blondeur, (« le daltonisme est une anomalie de la vue, liée au sexe »), et avec cette blondeur, qui produit à la fois aveuglement et hyper-vision, émerge « une rétine au fond du langage », la blondeur est alors le prisme par lequel Mainardi voit et déplie le réel, « oui les mots sont aussi une affaire de dégradé ».
Ainsi, de la blondeur affluent de multiples formes, êtres, objets, sensations, car quand un être vous quitte et que tout semble vous quitter à sa suite, cette absence devient aussi hyper-présence, obsession :
« un seul être vous manque est tout est repeuplé, horriblement, partout, à chaque coin de rue, tous membres d’une même espèce, paradoxale, qui t’exclut
un seul être vous manque et nous ne sommes plus nous et tous les autres pronom augmentent dans la conjugaison de la ville ».
Cette absence produit une saturation de présence, une hypertrophie de signes, de manifestations de blondeurs, de souvenirs, de liaisons, de connections entre les éléments du monde, comme si la rupture amoureuse, cassure violente mais re-créatrice, avait permis d’ouvrir le réel et avait fécondé par pollinisations la moindre de choses, comme on brise un et que tous les spores se dispersent et prolifèrent. Comme si de cette destruction, de cette espèce de mort à soi-même qu’une rupture engendre, renaissait toute une profusion de sensations, de couleurs, de formes. Ainsi, c’est « dans l’impossibilité de nommer autant que dans celle de voir » que naît le poème, et dans l’impossibilité aussi à être dans le temps et l’espace, à se positionner parmi les choses quand quelqu’un vous quitte, comment tout à coup plus rien n’est évident, et que l’absence produit une irrémédiable disjonction entre soi et le monde.

Ce blond n’est pas non plus une vraie personne, comme elle le répète plusieurs fois dans le livre (« ô ma fausse vraie fausse blonde oxygénée dans les mots, vous n’êtes pas une vraie personne », « vous n’êtes pas une vraie personne, plutôt un phénomène qui me fuit, qui ne m’entretient plus que de tonalités »), c’est le souvenir, la sublimation, ou la détérioration d’une personne, produite par l’alchimie des mots, c’est les métamorphoses qu’elle subit dans le langage. La blondeur, trace évanescente de l’autre, dont le poème se fait l’écho, le reflet, dans cette instabilité et cette altération de l’image et du sentiment qu’elle provoque, est l’insaisissabilité du flux, même à travers la profusion de métaphores (« ta blondeur qu’aucune métaphore n’obtient en image nette, mais une image-nette une image floue, en surface noyée, ta blondeur sulfate-ophélia »). Les métaphores ne sont pas des descriptions, mais des inventions, des recréations fantasmées, évolutives, éphémères, ce sont les formes floues et déformées qu’emprunte provisoirement et furtivement le fantôme de l’homme parti.
« ta blondeur moissonneuse-lieuse-batteuse à débiter des bottes de visibilité ».
« Sous un ciel bleu supersonique
où le sillage d’un avion découvre la marque de deux reins de fumées blanches
plane sur ta blondeur dobble-blind
sur ta blondeur dobble-bound
que j’arrive à capter sur les fréquences courtes
l’ombre de l’hélicoptère qui la filme »

Toutes ces métaphores sont aussi une façon de convoquer le fantôme de l’autre pour mieux le faire danser dans les circonvolutions du langage __ seul mode de saisissement possible de ce qui n’est plus __ et ainsi le déconstruire, le désamorcer. Le poème, et la nomination proliférante de la blondeur, est une façon d’épuiser ce spectre qui n’en finit pas de partir et de rester, afin de s’en débarrasser, mais c’est aussi une façon de le « maintenir en réanimation », et de redonner vie à ce qui passe, meurt, s’évapore, car de son maintien semble dépendre la propre présence aux choses, au monde, et surtout au langage de l’auteur. La blondeur est un adieu sans cesse retardé, ou qui ne veut, ne peut se clore, c’est le langage dans cette situation instable, fragile, douloureuse, en perpétuelle ouverture, au mouvement fluvial, incessant, mais toujours identique, dont l’écoulement répétitif dit cette impossibilité à se défaire complètement de l’empreinte des amours passées.
La blondeur est alors le canal d’exploration, de dépliement du langage pour en activer les différents spectres de lumières, les multiples potentialités et tonalités. La blondeur est en fait le prisme, le filtre par lequel Mainardi semble voir le monde et les choses, « ta blondeur n’existe pas, c’est moi qui l’ai inventée pour la refléter dans le Tibre, c’est moi qui l’ai inventée pour que les choses est un reflet ». Et le poème se fait fleuve, chevelure, simple écoulement, matière ondoyante, dont chaque mot constitue un éclat. Jamais de fixation, ni de captation, ou de circonscription, Mainardi maintient « les choses dans un état d’éclat », dans « leur constant clignotement », car « la poésie n’arrête pas le va-et-vient », « ni ne le bloque », « elle relance continûment la mise et maintient le monde en état de double/hallucination/rotatoire ».

Ainsi le livre est cette tentative de saisie et de dé-saisie simultanée de ce qui apparaît quand tout s’évanouit, se décompose, car cet évanouissement, cette dissolution de soi et des choses quand quelqu’un vous quitte produit certains effets dans la perception et dans le langage, comme des déformations, des altérations des sens, des distorsions de réels, des hallucinations. Le poème est donc le jaillissement même de cette dissolution, « certains phénomènes ne se manifestent pleinement que dans leur extinction », et le langage dans ce délitement survient donc dans un mode oscillatoire, dans une spectralité.
C’est à travers cette expérience du manque, de l’absence qui hante, que se produit une véritable expérience avec le langage, Mainardi laisse se déployer toutes les potentialités que cet affect lui ouvre dans l’écriture. Sans romantisme, sans sentimentalisme, c’est plus quelque chose de l’ordre de l’opération chimique et physique qui se produit, dans ce que CM nous dit du passage du temps qui ne passe pas, dans cette infinie tristesse qui l’accompagne et emplie l’espace vide de l’être aimé. Et ce n’est plus tant la question de ce blond, de cet autre qui n’est plus là qui est importante, mais plutôt ce que fait naître son empreinte crépusculaire, ce que fait émerger son absence dans la langue. La blondeur n’est plus seulement trace de l’absent, mais l’énergie même du poème (« le négatif phrasé de cette déperdition »), son mode d’apparition et de dépliement, sa matière changeante, évolutive. La blondeur serait ce vide qui creuse la langue, pour en extraire les multiples possibles, et dans la profusion de définitions de la blondeur, c’est la multiplicité des ouvertures du langage qui se déploient. Et la langueur, la furtivité, l’improbabilité même de cette blondeur n’est que la surface de réflexion où se projette la fragilité du mouvement des phrases, de leur impossible écoulement, de leur impossible suspension, surface où se cogne l’impossibilité du dire quand il s’agit de parler d’amour.
Il y a une véritable beauté dans l’écriture de Mainardi, à la fois expérience de ressaisie de soi et du monde, squelette reptilien, corde souple et tendue pour se tenir dans l’espace et dans le temps et en accompagner ses mouvements difficiles. Il faut souligner cette façon très tenue, sans pathos, ni épanchements qu’elle a d’évoquer la perte, l’absence et la hantise que produit l’amour. Le poème malgré la profusion d’inventions et d’images, et la précision de la nomination, qui permet justement la pudeur, ne dit rien vraiment de cet absent qui emplie tout, mais dit avec justesse l’impossibilité même qu’il y a à parler de l’être aimé. Le poème est circonvolutions, méandres, il parle ne parle pas de lui, mais de ce qui se produit autour, à côté, matériellement, dans la perception de l’auteur, dans la langue qu’elle tente de parler, il préserve cet indicible, ne force pas le langage, mais crée au cœur même de cet impossible la possibilité de la poésie.

18 octobre 2006

[chronique] Trajets de Pascale Gustin

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 16:49

Trajets de Pascale Gustin

Ce texte est le résultat d’une résidence de Pascale Gustin à la station MIR. Résidence qui a donné naissance à une vidéo-lecture (Trajet N°XXX) à partir d’une programmation informatique ayant pour sujet la captation, la surveillance, le traçage des hommes. Il est possible de lire la lettre de son projet ici. A la suite de quoi la station MIR a publié en 2006, ce livre de Pascale Gustin, très bien réalisé, en partie en quadri. Alors qu’est-ce donc que ces Trajets ? Aucunement des positions, ou bien des stations. Mais bien plutôt un ensemble de captation de ce que pourraient être des mouvements, des flux, aussi bien informationnels, qu’humains, au sens où l’un ne peut se séparer de l’autre, au sens où l’homme devient dans cette captation, un ensemble de données qui sont réagencées dans des micro-paragraphes, dans des micro-actions [qui vont bien évidemment jusqu’aux envois de SMS].

Le travail de Pascale Gustin se rapproche ici, aussi bien de Anne-James Chaton que de Éric sadin. De Anne-James Chaton on croise — mais comme c’est le cas de plus en plus dans des pratiques qui interrogent l’effacé de la singularité par son recouvrement symbolique, son intégration en tant que découpés en catégories sociales, économiques, profesionnelles, etc… — des listes de codifications qui décrivent non pas seulement des hommes [ce qui est le cas chez Chaton] mais des lieux, ou bien des situations. Ces dépôts des éléments qui déterminent la réalité symbolique sont liés au captation des mouvements des hommes, sans pour autant y être reliés nécessairement. Comme s’il s’agissait de faire apparaître non pas seulement le sujet : mais la scène de son passage, une scène imprégnée d’éléments symboliques :

« Ticket commerçant à conserver
Femme, adolescents, bruit de voix.
PETROLE ACIER COTON
Le grand retour des matières premières !
Homme polo gris, dos, arrondi, pantalon en jean, cheveux blanc, revue posée sur sa main gauche ouverte. Homme, pull-over noué à la taille.
AU BORD DU GOUFFRE
Loin => déplacements, échappements des silhouettes.
Bruit de bouteilles cognées. Souffles, ronronnement continuel des turbines, vibrationns de l’air.
= TOTAL
ESPECE (PRINCIPALE) 1.10
Irrésistible ! 1 Euro par jour et plus d’abonnement téléphonique
ADL jusqu’à 8 Mbits/s + téléphone illimité (1) sans changer de numéro
ALICE

On retrouve aussi des travaux de Eric Sadin, des mises en question : aussi bien dans 72, que dans Tokyo. 72 se situait à un carrefour, scène prise, émise, retranscrite selon des modalités de représenttaion différentes, et dès lors des codifications aussi bien typographiques que symboliques distinctes. ce qui donnait toute son esthétique à ce travail de Sadin. Là, de même Pascale Gustin met en évidence une diversité de moyens de captation. Bien évidemment il y a d’abord et avant tout le corps humain, comme il l’écrivait dans son projet : « Le corps humain est en quelque sorte un capteur ultra sophistiqué. Il analyse en continue des flux de données, d’informations en provenance de l’extérieur : le froid le chaud le souffle le bruit l’image… Et de l’intérieur du corps : on a froid, on a chaud, on a faim, on a mal… On voit des choses on entend des sons… » mais il y a aussi les appareils, téléphone portable, ordinateurs, ce qui implique une transformation non pas seulement de la graphie, mais aussi des contenus graphiques, qui ne sont plus de l’ordre de notre langage naturel, mais qui résultent des programmes des machines elles-mêmes. De même ressort de Trajets, la prise en vue de la foule, ce que l’on pouvait voir dans Tokyo, dont l’un des sujets principaux tient à la masse compacte des hommes rassemblés en ON.
En bref, dans cette textualité de Pascale Gustin, outre la grande qualité du montage, de l’exploration large de la saisie de la quotidienneté symbolique des hommes, on croise des parentés textuelles, qui indiquent qu’il y a là une forme d’interrogation, de mise à l’épreuve de la réalité codifiée de l’homme, non plus dans le jeu d’une méta-textualité représentant cette réalité, la jugeant à partir de sa propre dimension de langage [ce que l’on voit chez les modernes], mais en s’imprégnant des mécanismes de créations de cette réalité codifiée.

1 octobre 2006

[Chronique] Flacons de Nicolas Rollet

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 13:11

petitmatin1080.jpgLe flacon, nous le savons tous, est un récipient, dont l’essence est de contenir. Le flacon n’est pas très grand, même plutôt petit, il n’a pas beaucoup de bouteille, et pourtant se doit d’être bouché. Il n’est pas un vase de ce fait. Le flacon est un objet plutôt fragile, qui renferme parfois des liquides précieux, parfois moins précieux, parfois simplement un fluide quelconque. Ce livre de Nicolas Rollet semble répondre à cette approche descriptive, ce que paraît attester Jude Stefan, qui dans sa postface, explique en effet, que le livre se donne bien comme le contenant d’un texte qui n’en serait que le contenu fluide.

Ce texte est sous l’égide de Bergson, du corps-action, du temps-durée, du corps qui non pas se donne dans un temps maîtrisé, cinématographique, dans la discontinuité homogène du chronographe, mais selon le flux singulier de celui qui traversant un monde dépose dans le flacon du livre les fragments que happent sa conscience, qui marquent celle-ci, qui lui apparaissent. La littéralité ne serait pas là pour raconter, mais elle serait trace d’un corps en rapport à, en ouverture à, selon l’immanence de son être. Littéralité de l’hétérogénéité des associations (celles inventées au cours du trajet qui se fait), mais hétérogénéité qui se donne continuement, sans arrêt, selon cette énergie même de l’écriture. Même les pauses en constituent l’avancée. Cette écriture, très actuelle, celle du recueil des fragments de perception, ancrée dans les principes phénoménologiques très en vogue dans les milieux universitaires, même si Bergson n’est pas à proprement parlé un phénoménologue, ni non plus ce livre une phénoménologie, fait partie de la diversité des expériences que l’on rencontre chez des auteurs que l’on peut retrouver au Bleu du ciel, ou bien chez Le quartanier avec par exemple Guillaume Fayard dont nous avons déjà parlé.

Reste que la seconde partie est beaucoup plus attrayante : celle des séries (me I) jusqu’à (me XV). Traversée rapide de conversations, de condensés de lieux communs, d’opinions pêle-mêles, de notes rapides sur Paris et la Province, elles portent en elles beaucoup d’humour, tel {(me XIII); (rendu II)} :

« alors moi je suis plus années quatre-vingts mon plat préféré c’est entrecôte sauce roquefort avec frites étudiant en fin d’études jouant l’ambivalence j’ai pas de vices des envies si jeune le côté techniques des lunettes »

ou encore tel {(me XIII); (peut et par II)} :

« peut décider de ne pas partager sa couche avec néofasciste; prenant la carte « Ã§a c’est opportunité »
petit polo col sorti saumon chandail crocodile »

Par l’humour, à travers le rire, la dimension hyper-fragmentaire et hermétique de la première partie est dépassée, et une forme de dynamisme est retrouvé. Ceci conduit, à redire ce que nous avions constaté avec Fayard : chose étrange il y a un réel écart entre l’intention et la réalisation de tels projets. A trop vouloir nous placer dans un flux, dans une expérience du corps-action, du corps-flux, et donc dans une événementialité qui est celle des micro-accidentalités du réel, on en arrive par moment à une expérience poétique qui implose dans la seule singularité de celui qui écrit. Certes, une certaine poésie est là pour renvoyer aux seules expériences du sujet en-deçà de la captation par les structures de logico-linguistique, toutefois, par les associations, par les ruptures, le texte passe d’une hétérogénéité par fragments à une homogénéité hermétique et arride en son accès.
Jude Stefan dit dans sa postface que ces types d’écriture sont celles actuelles des trentenaires. Si cela est énormément à nuancer, il n’y aurait qu’à considérer les auteurs qui ont des approches plus pragmatiques et issues d’une réflexion critique sur les symboles et les structures de la société (Hanna, Leibovici, Fiat, Chaton, Courtoux, etc…), cependant cela atteste aussi sociologiquement d’une appartenance culturelle : en effet, beaucoup de ces auteurs sont issus de l’université, d’études de philosophie ou de littérature. En ce sens, Jude Stefan, derrière son constat, pointe vraiment quelque chose, un micro-fait générationnel, une forme de ligne de fait pour reprendre Bergson : une ligne où la vie de la conscience s’installe et lutte contre certains déterminismes. Mais alors, comme il nous prévient, attention à l’habitude, car ce qui était exigence de lutte peut devenir rapidement maniérisme et facilité.

28 septembre 2006

[chronique]Mond e de Frédéric Dumond

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 7:39

dumond063.jpg[Nous inaugurons ici une présentation de livres rares, ou au tirage limité. La littérature contemporaine, et c’est un constat, est loin des grands tirages. Si pour une part il y a des éditeurs, qui parviennent à publier des livres à quelques centaines d’exemplaires, voire quelques milliers pour les éditeurs nationaux, tel Verticale ou bien POL, force est de constater que beaucoup ont des tirages à moins de deux cents exemplaires. Ces présentations s’intéresseront non seulement à ces petites tirages, mais aussi à leur élaboration, à la manière dont ils sont été conçus, à l’inventivité éditoriale dont elles témoignent comme je vais essayer de le montrer dès cette première présentation]

mond e, de Frédéric Dumond, Les cahiers de la Seine éditions Henri Lefebvre, 2005, 150 exemplaires, 15 €.

Présentation :

Ce livre, non paginé [30 pages], s’élabore comme la description poétique d’un univers en expansion qui serait l’otage d’un futur déjà annoncé, dès le commencement, dès la première page :

à un moment, quelque chose se contractera

pour retourner à sa singularité

et ceci sera aléatoirement déterminé, ceci sera systématiquement effectué. Et c’est justement dans cet écart , celui de la finitude, que l’écriture se donne, tant qu’il n’y a pas eu encore cette rétractation, tant que nous sommes dans la possibilité physique de la dissémination. L’écriture, ce qui est aussi en jeu là, donne alors à voir, à sentir — et ceci intuitivement — comment se réalise les processus de fragmentation de l’ordre, de dispersion, de causalité impossible, de déstructuration de toute possibilité de tenir une pure tension de cosmos, un ordre qui serait infragmentable. Car dans ce monde, celui des corps, et celui de l’écriture, tout se donne par transversalité, mutations, par des brisures.

Et c’est là que se joue la part graphique du livre : avec un insert calque d’une oeuvre ouverte : « intervention dans x décimale de Ï€ ». Cette intervention est répartie sur l’ensemble des 150 exemplaires. Fragments d’un infini, qui jamais se répète, toujours devient dans l’exponentiel de sa différence. L’ordre mathématique se déborde. Je ne peux m’empêcher de penser à Drowning by numbers de Peter Greenaway, à l’image qui inaugure le film et que si peu aperçoive, tellement elle est rapide, tellement elle ne semble pas appartenir au film lui-même. Elle représente une grille de 100 nombres (le carré de 10) duquel s’échappe en se noyant la silhouette stylisée d’un homme. Ce qu’indique Greenaway par là, c’est que la vie, la singularité dépasse le cadre mathématique. Ici, Dumond ouvre par un même mouvement, l’infini turbulent et insaisissable de Ï€ se dérobe, non seulement mathématiquement mais de chacun des livres, pour entrer en écho avec ceux qui sont dispersés ailleurs.

Ce petit livre, assurément, indique les pistes de Frédéric Dumond, en donne le sens : l’exploration des formes d’accidentalité qui expansent de l’intérieur, les ordres qui constituent le monde.

16 septembre 2006

Un trou dans le monde de Lucien Suel, par P. Boisnard

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 19:27

Lucien Suel, comme Ch’vavar, fait partie de ces poètes de la terre, de celle du nord et de la Picardie, de cette tradition de la pensée/corps qui s’imbrique au monde, au sol, aux éléments, à leur lourdeur : « mon âme chavire nue dans le courant permanent de la viande », et cette viande est celle qui gravite en aplat de campagne, se dresse à hauteur de terrils, traverse jardins ouvriers, car Suel, tout à la fois écrivain et jardinier le dit dans les Visions d’un jardin ordinaire (éditions du marais, 2000) réalisé en collaboration avec sa femme Josiane, photographe : « quotidiennement, longuement, souvent, le jardinier a pissé sur le compost ».

Ce trou dans le monde, cette présence trouante de soi dans le monde, est celle d’un témoignage d’être, de cette simplicité d’une existence qui loin de produire comme « les robots transformateurs en plastique, goldoraks de pacotille » devine à travers les éléments et le corps qui s’y mêle que « la vraie condition de notre existence est que l’univers soit en expansion ». Expansion qui se fait à partir d’un néant originaire, expansion qui se fait au travers de ces trouées de vie qui déchirent les vides : « au commencement était le trou dans le trou. Le vagin du néant ». Ce livre de Suel, reprend le même principe d’écriture que celui de Canal mémoire (édition Marais du Livre, 2004) : mélange, échange, tissage entre une prose riche en mots et rythmées et une poésie arithmogrammatique. D’ailleurs, les textes qui les constituent se croisent sur une même période de la fin des années 80 jusqu’à 2004, et répondent d’une même nécessité que celle marquée en 4ème de couverture de Canal Mémoire : « les textes proposés ici vont du récit personnel au pamphlet visant différents aspects de notre modernité ». Et déjà dans ce livre de 2004, la pensée du trou habitait l’écriture : « toute la douleur à venir s’entasse au fond des trous noirs ». Ainsi, Un trou dans le monde, explore la modernité, mais loin de tomber dans le nihilisme, qui est cependant mis en perspective, ce trou ouvre justement au-delà, dans le rapport entre ciel et terre qui s’effectue par le corps. L’une des particularités justement des poètes du nord, des poètes qui ont pu être défendus par Ivar Ch’vavar dans la revue Le jardin ouvrier, tient à une forme de transcendance qui s’effectue non pas à partir de l’envolée lyrique, légère, qui recherche l’élévation et les grands sentiments, mais une transcendance dans l’intime matière souffrante et qui jubile de sa finitude d’être : « dans la pénombre, embusqué derrière un sac de glandes prélevées dans la viande mammifère, le rescapé de mes suaves tentations veille pieusement les reliques dont je suis l’humoral tabernacle, Saint d’où sort le gras suint. L’angle de mes cuisses happe les phalanges des ordres sacrés. La vertèbre arrondit le dos. Le ventre ouvre la voie. Le boyau noir parle ». Le sacré n’est pas nié, il est posé à même l’existence et ses turpitudes : aussi bien folie, douleur, simplicité d’être mortel sur cette terre. »Chair se fait verbe en moi, entre nourriture et pourriture. »

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