Libr-critique

6 novembre 2007

[Chronique-Joyeux Jarryversaire 5] Patrick Besnier dir., Jarry. Monstres et merveilles

Patrick Besnier dir., Jarry. Monstres et merveilles, Presses Universitaires de Rennes, "La Licorne", 2007, 131 pages
ISBN : 978-2-7535-0403-5 // 15 €

[Quatrième de couverture] :
Jarry appartient exactement à la même génération que Gide, Valéry ou Claudel. Il reçoit comme eux l’ineffaçable influence de Mallarmé et participe aux mêmes revues. Pourtant, Jarry demeure inclassable, irréductible : serait-ce parce que son oeuvre oscille entre deux pôles, le monstre et la merveille ? Il en a exploré à la fois l’opposition et la complémentarité au long de son existence créatrice, en particulier dans L’Ymagier, la revue qu’il anima pendant deux ans en compagnie de Remy de Gourmont. Du monstre, faut-il encore parler ? En ses diverses méta-morphoses, Ubu en assure la pérennité, introduisant son "mufle infâme" jusque dans les livres les plus élaborés, les plus savants, tel que César-Antéchrist – ce qui rend définitivement impossible toute lecture univoque. Avec non moins de constance, Jarry recherche les merveilles, en particulier dans la mémoire de l’enfance : l’illumination née du plus lointain passé est au coeur de trois de ses romans, Les Jours et les Nuits, de L’Amour absolu ou de La Dragonne. Le dialogue avec Paul Valéry, la bibliothèque énigmatique du Docteur Faustroll permettent aussi un autre émerveillement, celui des constructions de l’esprit humain. Les articles ici réunis explorent ces diverses dimensions d’une oeuvre encore souvent méconnue.

[Chronique]
Jarry, défoRmateur et découvreur

Le titre de cet ouvrage collectif se trouve en parfaite conformité avec l’esthétique carnavalesque de Jarry, qui réside dans l’union des contraires, dans la réunion d’éléments composites. À cet égard, une célèbre définition nous vient immédiatement à l’esprit : "Il est d’usage d’appeler MONSTRE l’accord inaccoutumé d’éléments dissonants […]. J’appelle monstre toute originale inépuisable beauté" [1]Alfred Jarry, L’Ymagier, n° 2, janvier 1895 ; repris dans Oeuvres complètes, Gallimard, "La Pléiade", t. I, 1972, p. 972. . La double inclination de Jarry pour le merveilleux et le monstrueux font de lui un iconologue et un tératologue, un découvreur – en tant que passionné d’images sublimes – et un déformateur, pour reprendre la formule qu’il emploie à propos du pein-tre Filiger dans une chronique de septembre 1894 (Mercure de France, n° 57, p. 73-77). Le point de convergence entre ces deux postulations simultanées est à chercher dans une double quête des origines : celle de l’enfance comme celle des temps primitifs. Un précédent ouvrage collectif, traitant du "monstre 1900", permettait déjà de ne pas réduire au seul cycle d’Ubu l’oeuvre de Jarry : une fois replacée dans le siècle "la logique de la déviance", le chapitre sur "le monstre dans la littérature" était l’occasion d’étudier le pan romanesque, tout en proposant de pertinentes ouvertures sur Hugo et Huysmans ; enfin, étaient abordés les rapports du microcosme jarryque aux arts en général, et aux avant-gardes en particulier [2]Cf. Beate Ochsner dir., Jarry. Le Monstre 1900, Shaker Verlag, Aix-la-Chapelle, 2002, 246 pages.. Mais dans la première partie du présent livre , qui manque pour le moins d’homogénéité malgré les efforts de Patrick Besnier dans l’Avant-propos, il s’agit d’abord de comprendre l’intégration d’Ubu roi dans César-Antechrist : incongrue ou logique ? Pourquoi un tel monstre dans un tel univers religieux ? (Au reste, le frontispice d’Ubu roi introduit la première image de monstre au sein de César-Antechrist). Et Julien Schuh de "montrer que César-Antechrist n’est pas la machine destructrice de toute signification qu’on a voulu en faire" : "Le vrai but de cette pièce, c’est de donner un sens à Ubu roi". Pour lui, c’est bel et bien la clé occultiste qui transfigure "Ubu en héraut du symbolisme" (p. 15). L’occultisme cède ensuite le pas à la science : Matthieu Gosztola examine la façon dont Jarry, comme Valéry, se réfère en poète à la science qui le fascine – mais différemment : loin d’apporter la lumière, la science convoquée par le pataphysicien opère la passage à l’obscur, à la surréalité, au fantastique. La seconde partie, intitulée "Recherches", sans que l’on puisse vraiment la distinguer de la première, appelée "Études", est deux fois plus courte, mais tout aussi disparate : elle porte essentiellement sur l’iconographie religieuse de L’Ymagier (Jill Fell), sur la dé-figuration grotesque que constitue le vers de mallarmirliton (Jacques Jouet) comme sur cette forme de monstruosité que représente une écriture de l’hétérogénéité (Ben Fischer).

 

4 novembre 2007

[Livre + chronique] Jérôme Meizoz, Postures littéraires

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Jérôme Meizoz, Postures littéraires. Mises en scènes modernes de l’auteur, Genève, Slatkine, 2007, 210 pages
ISBN : 978-2-05-102041-1
Prix : 33 €

[Quatrième de couverture]
Dans la modernité émerge et s’individualise la figure de l’auteur, livrée à la curiosité biographique d’un public croissant. Présent sur la scène littéraire, décrit et jugé par ses pairs comme par des anonymes, l’auteur assume désormais une présentation de soi qui constitue sa posture. Systématisée dans les recherches de Jérôme Meizoz depuis plusieurs années, reprise et discutée depuis par plusieurs spécialistes, cette notion s’avère stimulante pour comprendre non seulement le statut et les représentations de l’auteur moderne mais aussi les transformations de ceux-ci et leur impact sur l’ensemble de la pratique littéraire. En dix chapitres, cet ouvrage de sociologie littéraire propose une réflexion sur l’auteur et ses diverses postures. Plusieurs études de cas sont proposées, de Rousseau à Stendhal, de Ramuz à Giono, de Céline à Cingria, sans négliger plusieurs ouvertures vers des écrivains contemporains comme Pierre Michon ou Michel Houellebecq.

[Chronique] La sociopoétique de Jérôme Meizoz : une posturologie
Dans le vaste chantier ouvert par Bourdieu et prolongé par ses épigones et disciples, Jérôme Meizoz, sans doute parce qu’il est aussi écrivain, fait partie de ceux qui ne se sont jamais contentés de la reproduction mécanique d’une méthode. S’intéressant à "l’articulation constante du singulier et du collectif dans le discours littéraire" (p. 14) – confrontant les caractéristiques particulières de chaque écrivain à la série auctoriale dans laquelle il s’inscrit -, il enrichit la sociologie du champ par les apports de la sociopoétique (Viala) et de la linguistique pragmatique (Maingueneau), dont le dernier concept clé, celui de "champ discursif", révèle l’évolution : pour les analystes du discours, il s’agit maintenant de "rapporter l’oeuvre aux territoires, aux rites, aux rôles qui la rendent possible et qu’elle rend possibles" [1]Dominique Maingueneau, Le Discours littéraire, Armand Colin, 2004, p. 77.. C’est dire à quel point certains linguistes rejoignent les sociologues de la littérature pour pallier les lacunes de la poétique : les discours théoriques et critiques sur l’expressivité et la singularité du créateur, comme sur la réflexivité de l’écriture, achoppent sur la relation du discours littéraire aux autres discours sociaux. S’il est question d’une nouvelle "mort de l’auteur", ce n’est pas pour disséminer cette figure dans l’espace littéraire, mais pour en montrer la construction sociale : en fonction de la position qu’il occupe ou pense occuper dans le champ, l’"auteur" livre dans son oeuvre une image de soi qui, selon un système complexe d’interrelations avec l’espace de réception, deviendra posture, laquelle variera selon les rapports entre, d’une part, la position et les prises de position de l’écrivain, et d’autre part, les dispositions du public à son égard. Autrement dit, l’objectif de Jérôme Meizoz n’est pas, à la manière de Bernard Lahire dans La Condition littéraire (La Découverte, 2006), d’étudier le statut social de l’écrivain [2]J. Meizoz est toutefois intéressé par la notion de "jeu littéraire", que Bernard Lahire préfère à celle de "champ".. Son postulat : "un auteur n’est jamais, pour le public, que la somme des discours qui s’agrègent ou circulent à son sujet, dans le circuit savant comme dans la presse de boulevard" (p. 45). Et de s’appuyer sur ce constat : "Création collective des lecteurs, des médias et de la critique savante, l’auteur moderne sait plus qu’en tout autre temps qu’il entre en littérature sous le regard d’autrui" (187).
L’intérêt de cette démarche sociologique, comme en témoignent les études réunies dans ce volume, c’est qu’elle ne néglige nullement l’analyse formelle. Par exemple, dans Le Rouge et le Noir, perçu comme "fiction de violence symbolique", le critique met en évidence la façon dont Stendhal récrit Rousseau, penseur de la mobilité sociale : les compétences physiques et intellectuelles de Julien Sorel lui permettent de monter dans l’échelle sociale – cette ascension se lisant métaphoriquement dans le texte. Se concentrant sur la posture cendrarsienne du bourlingueur, il examine ensuite les structures duelles de Bourlinguer (1948) et, plus généralement, l’oralité revendiquée du roman parlant propre à l’écrivain-voyageur. Concernant la posture de l’authenticité prolétarienne, qu’il présente comme "un enjeu d’époque", il s’appuie cette fois essentiellement sur le manifeste de Poulaille, Nouvel âge littéraire (1930), divers textes critiques et la correspondance de Poulaille, Ramuz, Giono, ou encore Céline. Mais l’on retiendra surtout le diptyque centré sur la figure haute en couleur de Cingria (35 p.) : après avoir judicieusement abordé le compte rendu comme "genre dans le champ littéraire", le critique restitue "la scénographie cingriesque du compte rendu" (p. 170) et passe en revue les conduites verbales et non-verbales qui constituent son originalité ; enfin, il nous plonge dans la polémique entre le bouffon (Cingria) et le communiste (Aragon).
Quoique l’on puisse regretter que les chapitres soient d’inégale densité, force est de reconnaître que cet ouvrage vient parfaire une oeuvre critique qui apporte une contribution fondamentale à l’approche sociologique de la littérature.

28 septembre 2007

[Essai] Etre touché, sur l’haptophobie contemporaine, Bernard Andrieu

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bandandrieu1.jpg Bernard Andrieu, Être touché, sur l’haptophobie contemporaine, collection NOO essai, ed. La Maison Close, 102 p.
ISBN : 978-2-915060-04-1. Prix :12 €
4ème de couverture :
Nous avons peur de toucher et d’être touché par les autres. Notre anesthésie interdit à notre corps toute sensation : tact, caresse, attouchement, effleurement, contact, proximité… Pourtant si intouchable, chacun se précipite dans une perte de contrôle de soi, une prise de risque inconsidérée, et un défoulement violent. D’autres pratiques corporelles avec les autres nous réapprennent à toucher…
Philosophe du corps et historien du cerveau psychologique, Bernard Andrieu est Maître de conférence habilité, en épistémologie, à l’IUFM de Lorraine et chercheur aux archives Poincarré, CNRS/Université de Nancy 2.

andrieu.jpgNotes de lecture :
Il paraît étrange de parler de ce petit essai sur Libr-critique.com, même s’il est vrai que nous sommes habitués à chroniquer aussi bien des essais d’esthétique, que de littérature ou bien de sociologie de la littérature. Cet essai sort de ces trois champs, au sens où il est une réflexion tout à la fois biologique, historique, sociologique et philosophique de notre rapport actuel au touch[é/er], au fait d’être touché.
Toutefois pour commencer à dépasser cette étrangeté nous pouvons faire un premier constat : la question du touch[é/er], de la peau, de la surface, non seulement n’est pas absente de la littérature et de l’art mais, elle peut même être un axe d’articulation problématique d’un certain nombre de recherches. Que cela soit exemplairement chez Paul Valéry, explicitant que « la peau » est ce qu’il y a de « plus profond dans l’homme » ceci entrant en résonance avec ce qu’écrivait déjà Nietzsche, ou bien l’art contemporain qui s’est appropriée de mille façons la peau et son contact d’Yves Klein et ses morphotypes à Grégory Chatonsky réinterrogeant le contact du touché dans l’oeuvre se toucher toi dans une reprise problématique de Godard/Heidegger [voir à ce propos son article sur la peau sur son blog].
En ce sens, le livre de Bernard Andrieu, s’il interroge la question des modalités du touch[é/er] dans la société contemporaine, en explorant la question des médiations visuelles et virtuelles, il peut être mis en parallèle des questions qui animent l’esthétique ou bien la littérature. En quel sens ?
Bernard Andrieu met en lumière, au cours de sa recherche les déplacements intentionnels qui caractérisent notre rapport au touch[é/er]. Ainsi, il montre que si pour une part, nous pouvons observer un retrait du touché physique corporel, et ceci à partir aussi bien d’éléments juridiques, sociologiques, le contact devenant atteinte, altération, violence/viol exercé sur le corps, d’autre part, selon les médiations technologiques actuelles permises aussi bien par la vidéo que par internet, nous voyons une forme de volonté de toucher autrui dans ce qu’il a de plus intime. En effet, par le biais d’internet entre autres, il est possible de voir, de toucher dans l’infinie distance qu’ouvre l’écran ce auparavant qu’il n’était pas permis d’observer, de toucher. Que se passe-t-il alors dans un tel processus ?

Ce qu’analyse Andrieu c’est le renversement de la logique du touch[é/er] et les paradoxes qui y sont reliés. Le corps, et sa surface n’ont jamais été autant protégés, autant sanctifiés. Il n’y a qu’à regarder le souci constant qui apparaît médiatiquement pour la peau, à travers la logique du temps. La société contemporaine quant à son rapport au corps prône le désir de l’intouchabilité de la peau, comme expression de notre être, et ceci ontologiquement à commencer par le temps.
Toutefois, à l’encontre de cela, certaines logiques de toucher se généralisent. Si Andrieu énonce parfaitement la question du toucher solitaire et des modalités contemporaines qui lui sont reliées (comme l’usage des sexe toys), toutefois, là où son analyse devient la plus intéressante, c’est lorsqu’il montre le renversement intentionnel de cette haptophobie au niveau des dimensions « virtuelles ». Loin de s’abstraire du toucher, l’individu peut s’élancer violemment, peut venir à toucher et être touché avec la plus grande violence : que cela soit par les images sexuelles qu’il peut voir, ou bien que cela soit dans la spectacularisation active et ludique du jeu [violence faite au corps]. Un tel renversement bien évidemment ne laisse pas indemne l’intentionnalité et son rapport à autrui. Ainsi, il explicite parfaitement que cette sur-exposition virtuelle au touché, vient renforcer justement l’haptophobie corporelle. En se sur-exposant à des formes de toucher extrême, au lieu d’un processus d’incarnation, de tangibilité du touché, ce que cela produit, c’est aussi bien une désincarnation du tactile (saturation de l’imaginaire : par exemple si on considère les vidéos pornographiques scatologique ou bien zoophile), que la mise en lumière de la propre limite au touché.
Cependant ses analyses ne sont aucunement dénonciatrices, comme a pu l’être dernièrement celles, peu pertinentes et réactionnaires de Michela Marzano dans La mort spectacle [ed. Gallimard], mais elles tentent de montrer comment ce processus de renforcement est corrélatif des médiations technologiques au touché, et ouvrent de nouvelles possibilités à l’ordre du tangible:
« Nous pensons (…) que le rapport introduit par les nouvelles technologies sensorielles vient renouveler et déplacer les modes de satisfaction. Plutôt que de construire une sociologie du risque pour dénoncer trop de toucher, comme le fait Patrick Baudry, il faut apercevoir dans les pratiques extrêmes la contrepartie sensible de la société du spectacle. L’éloignement et l’abandon du corps ne sont pas seulement ces modalités des technologies tangibles qui touchent à soi et aux autres : l’intermédiare technologique redéfinit la sensibilité corporelle et incorpore de nouvelles coordonnées aussi respectables que les apologies de marche, du corps à corps et l’érotisme conventionnel ».[p.26]

Sa réflexion critique n’est pas là pour dénoncer, mais pour exposer des typologies intentionnelles, et comment la conscience (s’)élabore le toucher. Petit essai remarquable bien souvent en ses analyses.

[site de Bernard Andrieu]

20 avril 2007

[Livre] Pierre Jourde dir., Université : la grande illusion

univpj.jpgPierre Jourde dir., Université : la grande illusion, L’Esprit des péninsules, 2007, 268 pages, 21 € ISBN : 978-2-84636-107-1
Quatrième de couverture
Si les livres abondent sur l’école, ils sont rares sur l’Université, en dépit de la masse croissante des étudiants et de la gravité des problèmes. Le public ignore toute l’étendue de la ruine de l’enseignement supérieur. On refuse de voir à quel point la lassitude et l’écoeurement se sont généralisés parmi les universitaires. On méconnaît l’absurdité du déluge de réformes qui se déverse sans interruption sur l’Université depuis des décennies, le délabrement des locaux, l’absence de débouchés pour les étudiants, le clientélisme croissant qui, sur l’alibi de l’autonomie des établissements, transforme les recrutements en promotions locales. L’Université, en France, n’est plus qu’une façade.

Cet ouvrage réunit quelques vigoureuses réactions d’universitaires face à cette situation. Ils appartiennent à des établissements d’enseignement supérieur divers, et à différentes disciplines, de la littérature à la médecine et du droit aux mathématiques.Sommaire

Avant-propos, par Olivier Beaud et Pierre Jourde

Olivier Beaud, André Guyaux, Philippe Portier, Contre l’instrumentalisation de l’Université

André Guyaux, Eppur si muove

Antoine Compagnon, Pourquoi la France n’a pas d’Université

Pierre Jourde, La destruction organisée du savoir, de l’école à l’Université

Jean-Fabien Spitz, Les trois misères de l’universitaire ordinaire

Jean-Fabien Spitz, 2007 : n’oubliez pas l’Université

Claudia Moatti, Université : cote d’alarme

Grégoire Bigot, La grande pitié des universités françaises

Bernard Kalaora, L’Université malade : l’échec programmé d’une réforme

Claudio Galderisi, Le tiers d’amour ou la « préférence locale » du « darwinisme à l’italienne » au 46-3 à la française

Paolo Tortonese, Contre la professionnalisation des universités

Pierre Schapira, L’Université au coeur de la formation des enseignants

Yvon Houdas, Valeur littéraire des thèses de médecine

Olivier Jouanjan, Le carnet de notes de Sigismond Pnine

Premières impressions

Le chant du cygne que nous adresse L’Esprit des péninsules est conforme à cet esprit frondeur : dissonant ! Le dernier pavé dans la mare qu’il vient de lancer concerne l’Université : la vénérable institution est semblable à l’horrible squelette infirme qui crève la couverture, reproduction de (1894), de Joseph Sattler. Jusqu’au début du siècle, l’espoir dans un hypothétique salut incitait aux thérapies de choc (ARESER, Quelques diagnostics et remèdes urgents pour une Université en péril, Liber, « Raisons d’agir », 1997; Jean-Hervé Lorenzi et Jean-Jacques Payan, L’Université maltraitée. Pour sauver notre enseignement supérieur : universités, grandes écoles et recherche, Plon, 2003) ; aujourd’hui, il suffit de lire les titres des deux derniers livres publiés, Université, une misère française (2006), de Guy Burgel, et celui-ci, sous la direction de Pierre Jourde, dans lequel les intitulés de certaines contributions sont également très révélateurs, pour s’apercevoir que le ton a bien changé…
Même l’apostrophe aux candidats à l’élection présidentielle est désabusée : « Candidats, candidates, encore un effort ! Dites-nous sans barguigner et sans tabou comment vous concevez la formation des générations futures ? » (p. 150).
Si l’on peut regretter que la moitié de ce recueil soit composé d’articles déjà publiés, et parfois déjà anciens (de 1998 à 2006 exactement), la mise en perspective qu’il offre est néanmoins utile et intéressante. N’est en effet négligé aucun des problèmes cruciaux qui se posent avec acuité depuis une dizaine d’années : fonctionnement institutionnel, état matériel, savoirs, examens, statut et recrutement des enseignants-chercheurs, recherche, formation, « obsession de la professionnalisation », vie étudiante, remous politiques…
Avant que d’y revenir dans une chronique spécifique comme dans un article sur Jourde, on méditera sur ce paradoxe : « s’il y a crise, pourquoi les universitaires ne se mobilisent-ils pas ? » /FT/

15 avril 2007

[Livre] Claude Le Bigot dir., A quoi bon la poésie, aujourd’hui ?

pur.jpgClaude Le Bigot dir., A quoi bon la poésie, aujourd’hui ?, Presses Universitaires de Rennes, 2007, 144 pages 12 € ISBN : 978-2-7535-0397-7
Quatrième de couverture
Répondre à la question À quoi bon la poésie, aujourd’hui ? c’est d’abord envisager ce que sont les pouvoirs et les enjeux de la poésie dans un monde qui tend à réduire cette pratique à une confidentialité qui la marginalise face à la fiction romanesque. Cette journée d’études, qui a réuni créateurs, critiques et essayistes, a pourtant mis en évidence la vitalité du genre et sa vocation à être encore la conscience critique de son temps.

Les diverses contributions ont placé sous un nouvel éclairage la responsabilité éthique du poète. Dans ce sillage, l’engagement est encore de mise ; mais après sa phase idéologique, il a cédé la place à l’histoire du sujet. Alors la poésie n’hésite pas à utiliser les ressorts de l’intimité qui avait été jugée indécente pour se faire « poésie indiscrète » ; entendons par là l’attitude de celui qui est le témoin gênant des événements. À côté des exemples précis empruntés essentiellement au domaine espagnol, la table ronde autour de Christian Prigent est l’occasion de repenser le divorce – toujours déroutant – entre le langage poétique et l’adéquation au monde du logos. Le désir d’écrire envers et contre tout est en soi une dynamique inépuisable. Même s’il reste peu de choses des spéculations théoriques des avant-gardes, toutes époques confondues (dimension polémique, souci de l’impact civique, questionnement idéologique), ce peu est incontournable.

Premières impressions

Depuis la fin du siècle dernier, la question hölderlinienne de l' »Ã€ quoi bon la poésie ? » tiraille le champ tout entier – à savoir, les espaces des médias, des éditeurs, des libraires et des bibliothécaires, mais également, par ricochet, ceux des auteurs et des revues. Car le diagnostic semble de plus en plus critique : poids économique nul, reconnaissance institutionnelle insuffisante, danger d’asphyxie par inadaptation au circuit commercial actuel, maintien « sous perfusion / subvention étatique », pour reprendre une formule du poète Olivier Quintyn (Magazine littéraire, n° 396, mars 2001)…Sans oublier le problème de l' »action poétique », que Jean-Claude Pinson résume ainsi en début de volume : « Avec la mise à mal des utopies politiques qui formaient l’horizon des poétiques de la révolution par le signifiant, avec des lendemains qui déchantent, parler d’action poétique a-t-il encore un sens ? » (p. 23). Et de s’engager en faveur d’une poéthique : un « lyrisme sans transcendance », une poésie dont l’action est restreinte, mais grande l’ambition ; une poésie qui, plutôt que de déconstruire, vise à reconstruire.

Dans cet ouvrage collectif qui arbore en couverture la superbe reproduction d’une création de Marisa Cal (Zurgai, 2004), nous retrouvons d’ailleurs les deux poètes qui se sont posé la même question dans leurs essais : Christian Prigent, À quoi bon encore des poètes ? (P.O.L, 1996), et Jean-Claude Pinson, À quoi bon la poésie aujourd’hui ? (Éditions Pleins Feux, Nantes, 1999). Leurs problématiques traduisent l’opposition entre lyrisme et littéralisme, conception positive et conception négative de la poésie.
Prochainement, nous reviendrons en détail sur les pistes de réflexion que nous offre ce livre important. /FT/

4 avril 2007

[livre] Contre l’art global, pour un art sans identité, de Jean-Claude Moineau

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arton140.jpgContre l’art global, pour un art sans identité, de Jean-Claude Moineau. Editions è®e. mars 2007. 192 pages. 16 euros. ISBN : 978-2-915453-36-2.
site des éditions
4ème de couverture : « L’art global n’est pas tant un art intégral qu’un art intégralement intégré, ayant -après l’échec de ce qu’il pouvait encore y avoir de velléité critique dans le postmodernisme et le constat que toute visée critique se trouve inexorablement absorbée par ceci même dont elle entend faire la critique- abandonné toute dimension critique qui supposerait un ailleurs, s’appliquant sans relâche à faire passer dorénavant toute ambition critique pour réactive.

Tout au plus, quitte à se confiner dans un rôle d’animation culturelle, d’entertainment, et à se diluer dans l’industrie du spectacle, l’art global, comme avant lui l’art total, aimerait-il pouvoir illusoirement réenchanter un monde désenchanté, un monde que l’actuelle globalisation -dont il est partie constituante- désenchante pourtant toujours davantage. »

Jean-Claude Moineau a développé, dans les années 1960, de nombreuses activités artistiques et « méta-artistiques » tournées notamment vers l’art processuel, le livre d’artiste, la poésie visuelle, l’event, la performance, le mail art, « l’art au-delà de l’art ». Puis, comme tant d’autres, dans le contexte post-soixante-huit, il a interrompu toute activité artistique.

Contrairement, cependant, à beaucoup d’autres qui n’ont pas tardé à reprendre le chemin d’activité arttistiques, J.C. Moineau s’est toujours, depuis, refusé à reprendre, comme si de rien n’était, son activité artistique antérieure. Ce qui ne l’a toutefois pas empêché de continuer à être attentif à l’actualité de l’art et aux apories dans lesquelles celui-ci se débattait. Ce en quoi la démarche de J.C. Moineau est restée, malgré tout, « méta-artistique », au sens de « ce qui traite (de façon critique) de l’art ».

Depuis 1969, il enseigne la théorie de l’art à l’Université de Paris 8 tout en adoptant une « attitude » au sens au Michel Foucault parle d' »attitude de modernité ») à la fois prospective et critique sur l’art en train de se faire.

1ères impressions : Aprés L’art dans l’indifférence de l’art aux éditions PPT, (lire la note), J.C. Moineau poursuit dans cet essai dense et précis sa réflexion sur l’effacement de l’art et de ses critères de déterminations à l’ère de la globalisation, et sur les implications esthétiques et politiques de ces transformations liée à la post-modernité. Dans une perspective critique, il croise la sociologie, la philosophie, l’esthétique, pour interroger, dans une succession d’articles, les questions du réseau et du marché de l’art, du statut de l’auteur, du don, des usages sociaux et politiques de l’art et pour donner des propositions en faveur d’une réinvention de l’art qui en passerait par le développement d’un « art sans identité ».

30 mars 2007

[Livre] Avril-22, ceux qui préfèrent ne pas, coll. sous la direction d’Alain Jugnon

avril_22.pngAvril-22, ceux qui préfèrent ne pas, coll, sous la direction d’Alain Jugnon, éditions Le grand souffle, ISBN : 978-2-916492-31-5, 13,40€
[site de l’éditeur]
4ème de couverture :
Voter, pourquoi ? C’est la question. Voter, pour qui ? Ce n’est pas la question. La vérité est celle-ci : tous les candidats aux élections présidentielles veulent vous voir voter et vous savoir votants. Ils veulent tous que vous y alliez. Car voter est un devoir, disent-ils, car c’est un droit, poursuivent-ils. Autrement dit : le droit de vote est un fait. Alors faites ! Pourtant jamais le droit ne dit le fait : le droit est ce que vous en faites ou ce que vous n’en faites pas.

La question est : désirez-vous voter ?
Notre réponse est : pourquoi , cette fois-ci, ne pas y aller.
Français, encore un effort pour être la démocratie, absolument ! Nous sommes, vous êtes la démocratie, contre tous ceux qui la rappellent à leur ordre, contre tous ceux qui n’attendent que la confiscation totalitaire de votre puissance populaire et constituante !
Ne pas voter, aujourd’hui, c’est continuer à être le pouvoir, toujours.
Alain Jugnon

Ni « mouvement », ni « courant », c’est un geste pluriel d’un autre type qui se déclare ici : le refus, blanc de tout vote, comme seul préalable nécessaire et indispensable à tout nouvel inspire de l’Agora, comme un Contre-CÅ“ur d’abondance face à la complaisance tragique du « nihilisme contemporain », car tout peut être autrement, et le sera forcément, tôt ou tard, mais qui, quoi, comment ? Cet inconnu seul s’offre comme le premier et le dernier défi d’habitation de nos souffles pour un respire plus léger de nos vies.
Cyril Loriot

avec Agence_Konflict_SysTM, Malek Abbou, Thierry Acot-Mirande, Eric Arlix, Pierre Audard, Alain Badiou, Mehdi Belhaj Kacem, Bertrand Bonello, Philippe Boisnard, Alain Brossat, Gilles Châtelet, Sylvain Courtoux, François Cusset, Jean-Pierre Dépétris, Laurent Jeanpierre, Alain Jouffroy, Cyril Loriot, Jean-Clet Martin, Jean-Luc Moreau, Olivier Pourriol, Nathalie Quintane, Bernard Sichère, Christophe Spielberger, Bernard Stiegler, Michel Surya, Laurent de Sutter, Sarah Vajda.

Premières impressions :
Deuxième livre portant sur les élections présidentielles, avec celui déjà brièvement présenté de Inculte, mêlant recherche littéraire et d’autre part philosophie.
À l’inverse du premier, ici il ne s’agit pas [mais je reviendrai sur cela dans mon article général] de la construction d’un objet intégrant tous les rédacteurs, mais il s’agit d’une suite de participations distinctes, toutes signées par leurs auteurs. L’enjeu d’emblée n’est pas le même, chaque participant engage ici en son nom, sa propre perspective concernant les élections, et le fait que le refus de voter puisse être un acte politique. Il s’agit donc, non pas d’un projet commun, mais de l’exposition de la variation d’angularités par rapport à une décision plus ou moins identique.
Toutefois les interventions sont de plusieurs ordres, aussi bien purement philosophiques, que de l’ordre de la fiction philosophique, que littéraires voire théâtrales [Alain Badiou] ou bien schématiques [A_K_S]. Le prisme d’intervention est ainsi variable, à savoir l’expression ne revendique pas seulement l’analyse et le développement objectif, mais s’engage aussi dans la construction aussi bien de fictions, de dialogues, que de travail de Cut-Up [Courtoux]. En ce sens, ce livre s’insère dans une collection qui porte bien son titre : Poélitis.
Nous le percevons, les fondements et les effets entre les deux livres présentés ne sont pas les mêmes et n’envisagent pas de la même manière le champ politique. Dans l’article que je présenterai prochainement, il s’agira de comprendre assez précisément les deux types de mécanique en oeuvre, et de là leur horizon d’efficacité politique, au sens où, destinés à un espace civique, ne pas se poser cette question, serait manquer la question même de leur présence./PB/

28 mars 2007

[Livre] Pierre Jourde, Catherine Langle et Dominique Massonnaud dir., Présence de Jaccottet

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colljac.jpgPierre Jourde, Catherine Langle et Dominique Massonnaud dir., Présence de Jaccottet, Éditions Kimé, coll. « Détours littéraires », 2007, 266 pages, 26 €
ISBN : 978-2-84174-420-6

Quatrième de couverture

Voilà un demi-siècle que Philippe Jaccottet assume la tâche poétique d’un porte-voix. Par ses traductions, ses textes critiques essaimés dans ses différents carnets ou rassemblés en volumes, par ses écrits poétiques, il déplace et vivifie sans relâche les genres littéraires. De texte en texte, croisant les voix d’auteurs multiples, Jaccottet suscite, dans son phrasé propre – vers et prose conjugués -, des polyphonies neuves, et aménage ce faisant les voies à venir de « transactions secrètes ». D’année en année, l’écriture de Jaccottet redessine la figure absentée, et d’autant plus exemplaire, du poète.
On trouvera dans ce recueil des analyses portant sur tous les aspects de l’oeuvre de Philippe Jaccottet, le poète, le traducteur, le prosateur, le critique.

Premières impressions

Avec Yves Bonnefoy et Jacques Dupin, Philippe Jaccottet (né en 1925) fait partie du Panthéon universitaire. Sans doute parce qu’il appartient au pôle dominant, celui de l’écriture classiquement lyrique.
On ne considérera ici ce volume que pour sa valeur emblématique : il illustre en effet ce qu’est le plus souvent la réception universitaire de la poésie contemporaine.
Ces Actes d’un colloque qui s’est déroulé en 2004 à l’Université de Valence / Grenoble III offrent ainsi la classique panoplie du savoir-faire universitaire : étude de motifs (le corps comme perte, la ville onirique, le verger, les chouettes et hiboux…) et de formes (la poésie comme requiem et prière), analyse de l’image et des réseaux métaphoriques. Sont également abordés la « phénoménologie de l’intime » et le rôle de la trace dans cette poésie du visible (griffure, stèle, tâche de sang). /FT/

23 mars 2007

[Livre] Lambiner de Charles Pennequin

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pennequintelegramme203.jpgCharles Pennequin, Lambiner, éditions Le dernier Télégramme, 15 p. isbn:2-9524151-7-X, 5 €.
[site de l’éditeur]
Extrait :
moi je fais de la merde / moi je fais des poèmes / les poèmes sont merdiques / les miens sont dans la merde / on n’a pas l’intention de relever le défi / on n’a pas l’intention de faire monter la sauce / moi mes poèmes font monter quelque chose / c’est chose merdique / il faut le dire / la pensée est merdique / il faudrait l’avouer / soyons honnêtes / ce que je fais c’est entièrement recouvert / entièrement et honnêtement / il faut l’admettre / la poésie a un petit quelque chose en elle qui la rend quelque part un peu recouvert / et qui demande à sortir / demande à se voir / à se sentir / à s’affronter / à se battre / à se coaguler / à se perforer / performer / pour finir en flaque / en grosse flaque toute mélangée de corps / toute mélangée d’affects et de sueurs de corps / une flaque d’huile de corps / une boue / une grosse mare boueuse qui sent fort la merde

Premières impressions :
Ce texte entre en écho avec Poubelle la vie que nous avions publié sur Libr-critique. Il s’agit d’un texte poético-théorique, à savoir qui dans le flux de la langue poétique observe l’apparition de la langue poétique elle-même, ses conditions. Les conditions ne sont pas internes à la langue seulement, ni non plus internes au seul sujet [c’est pour cela qu’il ne peut y avoir de réduction de l’écriture de Pennequin aus seuls motifs psychologiques] mais les conditions sont celles qui apparaissent dans le rapport de tension, entre le contexte époqual de l’Occident et ce corps-là, ce corps qui n’est pas seulement biologique, mais qui est celui synthétique de la langue-corps. C’est en ce sens que d’emblée, tournant autour de [c/s]es conditions, il peut exprimer que « la poésie (la mienne ou celle de quelques autres) se fait en milieu naturel »./PB/

20 mars 2007

[Livre] Tryphon Tournesol et Isidore Isou de Emmanuel Rabu

Filed under: Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , , , , , — rédaction @ 13:20

cliquez sur l'imageEmmanuel Rabu, Tryphon Tournesol et Isidore Isou, éditions Seuil, coll. Fiction & co, 97 p., ISBN : 978-2-02-093498-5, 15 €.
4ème de couverture :
Et si Tryphon Tournesol, personnage de Hergé, était le pécurseur de quelques grandes audaces artistiques de notre siècle, comme le cinéma expérimental ou la poésie sonore, des inventions dont se serait bien vite emparé Isidore Isou, le fondateur du Lettrisme ?

C’est à partir de ce renversement des rôles et des hiérarchies artistiques, à la fois inattendu et drôle, qu’Emmanuel Rabu, empruntant aux techniques du détournement situationniste, livre un essai joyeusement fantaisiste et solidement érudit. Une relecture comique et inédite de notre époque et de l’histoire des avant-gardes.
Emmanuel Rabu est né à Nantes en 1971. Écrivain et musicien, il a publié dans de nombreux collectifs, revues et fanzines.

Premières impressions :

[lire la chronique]
Tout d’abord, c’est avec joie que je donne ces quelques premières impressions sur le livre d’Emmanuel Rabu, que je connais depuis de nombreuses années et qui a su durant celles-ci montrer à quel point, loin de toute mode, il construisait tant poético-musicalement, que littérairement, une oeuvre réellement singulière.
Loin de toute analyse à l’emporte pièce, de quelques rapprochements heureux, le travail d’Emmanuel Rabu est tout d’abord une analyse sérieuse et référencée des rapprochements possibles entre Tournesol et Isou, et plus exactement, comme il le dit d’emblée, une analyse de l’interférence entre les objets fabriqués par Tournesol et Isou. En ce sens, il est utile de le préciser immédiatement, ceux qui aiment Tintin, et qui veulent comprendre, ou apercevoir certaines angularités spécifiques au niveau de ses aventures, trouveront là, un livre précieux, qui éclaire d’une façon peu commune cette création d’Hergé.
Toutefois, le livre d’Emmanuel Rabu n’est pas un essai au sens propre du terme. S’il débute par une contextualisation plutôt liée à l’essai, celle-ci est rapidement évacuée, au profit d’une forme d’énonciation fonctionnant par sidération d’énoncés, récurrence, répétitions, fixation cognitive d’une identité, ainsi si Aristide Filoselle est « un sujet expérimental qui échappe au contrôle » qui vient préfigurer Tryphon Tournesol, ce dernier en tant que révélateur de ce qui est préfiguré, sera « un prototype » qui « Ã©chappe au contrôle », venant « modifier sans cesse la perception du réel », étant même le motif déclencheur et agençant des aventures de Tintin.
Ce que montre peu à peu E. Rabu, notamment et surtout avec l’approfondissement du Supercolor Tryphonar, c’est que Tournesol aurait peut-être réussi, là où toutes les avant-gardes ont échoué : une transformation non pas rétinienne du réel, comme dans l’Op art « qui parvient à provoquer un trouble oculaire », mais une transformation de tous les codes d’appréhension du réel, et même de la trame matérielle du réel.
Livre donc à découvrir aussi bien pour les passionnés de Tintin que ceux qui s’intéressent à la poésie contemporaine et Isou en particulier, qui de plus dans sa seconde partie réserve une belle surprise : la réécriture hypergraphique de L’affaire Tournesol.

24 février 2007

[Livre] Alphonse Cugier et Patrick Louguet dir., Impureté(s) cinématographique(s)

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louguet.jpegAlphonse Cugier et Patrick Louguet dir., Impureté(s) cinématographique(s) (Les Cahiers du CIRCAV, Université de Lille III, n°18), L’Harmattan, 2007, 270 pages, 23 € ISBN : 978-2-296-02297-3
Quatrième de couverture
L’impureté est devenue, au fil de diverses recherches universitaires, une véritable catégorie esthétique, en particulier dans le champ filmologique. Prenant en compte la revendication « avant-gardiste » des cinéastes des années 20, celle d’un art total capable de tendre vers des formes purement cinématographiques, André Bazin, dans les années 50, forge la notion d’impureté en se demandant si le septième art a eu véritablement, un jour, la capacité d’oeuvrer exclusivement sur son propre terrain. Le pouvait-il seulement dès lors qu’il croise d’autres disciplines artistiques ? Dans les années 90, ce sont Alain Badiou et Denis Lévy qui hissent véritablement la notion d’impureté à la dignité du concept. Denis Lévy distingue entre « impureté globale » et « impureté locale », selon qu’un film en est affecté de diverses manières, et aussi en tout ou partie.

Les films sont souvent régis par des sutures à la peinture, à la photographie, au théâtre, à l’opéra…, tous ces couples et autres figures envisageables peuvent, selon les cas, s’articuler en engrenages ou en organes plus ou moins déliés, plus ou moins subtils. Les auteurs de ce numéro mettent en évidence ces articulations en s’adressant au système des genres, ou en visitant une seule ou plusieurs oeuvres d’un même réalisateur. Ainsi s’inscrivent-ils dans ce mouvement qui, de revues en colloques et de colloques en publications d’actes, mais aussi d’un film à l’autre, dresse un état des lieux des impuretés cinématographiques.

Sommaire

Alphonse Cugier et Patrick Louguet, Les arts aux croisements : alchimie de la rencontre et reconnaissance de dettes.

Alphonse Cugier, Lettres de noblesse (Hommage à Barthélemy Amengual).

Denis Lévy, Le cinéma, art impur localement ou globalement ?

Didier Coureau, D’une pureté née de l’impureté même (ou de quelques relations cinéma et théâtre).

Denis Lévy, Opéras de cinéma.

Pierre Eric Jel, La Fresque dans le Fellini-Satyricon ou la tentation de figer le cristal.

Patrick Louguet, Le Septième Sceau, Sourires d’une nuit d’été et Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman : L’art des simulacres contre le pouvoir de la mimèsis et la mimèsis du pouvoir.

Alphonse Cugier, La Commune (Paris, 1871) de Peter Watkins, Eloge de l’anachronisme.

Freddy Dumont, Thomas Crown de McTiernan, Conquête néo-classique d’une nouvelle modernité.

Erika Thomas, Les ritournelles du tango. A propos de Sur de Fernando Solanas.

Lebtahi-Roussel, Richard Dindo, les arts en regard ou comment investir la mémoire ?

Premières impressions

Ce numéro 18 des Cahiers Interdisciplinaires de la Recherche en Communication Audio Visuelle commence par constater le succès actuel d’une esthétique de l’impureté, dont témoigne « une avalanche de préfixes (pluri, multi, inter, trans) », avant de nous adresser cette question cruciale : « Avec ce « jeu sur les frontières », l’unique et le multiple, le centré et l’éclaté, l’homogène et l’hybride, sommes-nous entrés définitivement dans un temps inventif, débordant, (excessif ?), porté sur la transgression ? » (pp. 9-10).
Avec pour références essentielles André Bazin (Pour un cinéma impur) et Gilles Deleuze, ce volume englobe diverses dimensions de l’impureté cinématographique, esthétique certes, mais également éthique et politique; il prend pour objet les « passages trans-Formes » entre cinéma, photographie, théâtre, roman ou opéra, mais surtout offre d’intéressantes analyses filmiques. Sans oublier de réfléchir au passage sur le « post-modernisme », dont Freddy Dumont voit un aboutissement actuel dans « le diptyque de Quentin Tarantino, Kill Bill, qui mélange la pop culture des années soixante-dix, celle qui va du film de sabre hongkongais au western spaghetti » (p. 159). /FT/

12 février 2007

[Livre] Philippe Forest, Le Roman, le Réel et autres essais

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reelforest.jpgPhilippe Forest, Le Roman, le Réel et autres essais. Allaphbed 3. Éditions Cécile Defaut, Nantes, 2007, 306 pages, 20 € ISBN : 978-2-35018-038-0
Quatrième de couverture
Un roman est-il encore possible aujourd’hui ?
Oui, à condition de se vouloir à la mesure modeste de l’impossible.
Le « réel » est l’impossible. L' »impossible » est le réel. Et le roman n’a de sens et de valeurs qu’à répondre à l’appel qu’il adresse à chacun de nous, produisant en retour l’écho de sa parole.
Cet appel est-il encore audible dans le monde où nous vivons ? La possibilité d’une parole en écho y existe-t-elle encore ?

Philippe Forest est l’auteur de nombreux essais et de trois romans parus aux éditions Gallimard : L’Enfant éternel (Prix Femina du Premier roman, 1997), Toute la nuit (1999) et Sarinagara (Prix Décembre 2004). Après La Beauté du contresens (2005) et De Tel Quel à L’Infini (2006), ce troisième volume d’Allaphbed rassemble une série d’études et de conférences, toutes récentes et souvent inédites, consacrées au roman moderne. A partir de ses propres livres et de ceux de quelques écrivains majeurs (depuis James Joyce et Georges Bataille, André Breton et Louis Aragon jusqu’à Alain Robbe-Grillet et Philippe Sollers, Kenzaburô Ôé et Philip Roth), Philippe Forest développe une vraie vision systématique du roman présent qui, renouvelant leur approche et leur interprétation, touche aux principales questions littéraires d’aujourd’hui et invite à les envisager de nouveau dans la fidélité à l’idéal moderne : répondant au réel et répondant de lui, le roman se trouve défini comme une expérience de l’impossible à la faveur de laquelle une figure du « Je » se réinvente à l’épreuve du monde.

Premières impressions

Après le court essai normatif de Jean Bessière, Qu’est-il arrivé aux écrivains français ? [ici], et la passionnante réflexion collective que des praticiens ont menée dans Devenirs du roman [ici], voici une nouvelle pièce au Dossier sur le roman contemporain : Philippe Forest propose avec brio une mise en crise des rapports entre « roman », « réel » et « Je » qui débouche sur une conception stimulante de l’écriture de soi et du réalisme. /FT/

10 février 2007

[Livre] Devenirs du roman, collectif,

devenir_roman189.jpgDevenirs du roman, collectif, éditions Inculte/naïve, 356 p., ISBN : 978-2-35021-078-0, 20 €.
[site Inculte]
4ème de couverture :
Comment penser le roman contemporain ? De quelle(s) façon(s) la littérature contemporaine investit-elle la représentation du réel ? Quels sont les enjeux de l’écriture fictionnelle d’aujourd’hui ? Autour du comité éditorial de la revue Inculte, un ensemble d’écrivains esquisses les possibles et les devenirs du roman, évoquant pratique et théorie de cette forme littéraire multiple, en perpétuelle mutation.

Textes et entretiens :
Emmanuel Adely, Stéphane Audeguy, François >Bégaudeau, Arno Bertin, Étienne Celmare, Éric Chevillard, Claro Louise Desbrusses, Philippe Forest, Jean-Hubert Gailliot, Bastien Gallet, Thierry Hesse, Hubert Lucot, William Marx, Jean-Christophe Millois, Yves Pagès, Pierre Parlant, Emmanuelle Pireyre, Olivier Rohe, Pierre Senges, Olivier de Solminihac, Joy Sorman, Philippe Vasset et Antoine Volodine.

Premières impressions :
La précédente chronique de Fabrice Thumerel, portant sur Qu’est-il arrivé aux écrivains français ? de Jean Bessière, indique avec précision, l’une des parties du débat qui est ici en question, et qui chez Bessière apparaît à partir de la distinction entre d’un côté une littérature autotélique, qui renvoie à elle-même à travers une expérience du sujet [stigmatisée en tant qu’auto-fiction], faisant l’expérience de lui-même et de sa langue, et de l’autre, une littérature ouverte à la fiction, faisant l’économie pour une part de l’auto-réflexivité des modernes, pour construire son objet : le récit.
Tel que le titre l’indique, le parti pris est celui du pluriel. Non pas singulier, ce qui serait réduire afin de n’indiquer qu’un seul sens, mais bien un pluriel au sens où le roman semble prendre à lire les différents intervenants plusieurs directions. Car, contrairement à ce que pense Bessière, le roman ne se tient pas dans une dualité de forme, mais bien au contraire, à lire par exemple Philippe Vasset ou bien Emmanuel Adely, il semblerait davantage que le roman soit, et ait toujours été, dans une certain forme de question par rapport à lui-même, question aussi bien de son rapport au réel et au monde historique, que question par rapport à sa propre poétique [à comprendre dans le sens strict de sa manière d’être construit, produit], impliquant le geste singulier d’une responsabilité d’écriture. En effet, tel qu’ils le disent respectivement : « les alliages dont nos livres sont faits sont trop fragiles et incertains pour que l’on puisse à leur sujet parler d’un quelconque retour des conventions »(P.V), « je pose qu’il existe des dizaines d’écritures de littératures de romans qui se tentent et s’écrivent aujourd’hui » (E.A) et les deux de préciser que cette fragilité qui permet des dizaines d’écriture se construit en rapport à la société, à l’histoire au flux humain historique.
C’est pour cela, que le titre est très bien choisi, car il ne s’établit pas sur le constat symptomatique à l’heure actuelle par rapport à toute chose ou phénomène de la crise, mais il offre cet espace d’un dire spécifique : pour quelle(s) raison(s) le « roman » ou du moins les écritures qui sont rangées sous la catégorie « roman », est(sont) -elle(s) nécessitée(s) pour un certain nombre d’écrivains. /PB/

6 février 2007

[Livre] Jean Bessière, Qu’est-il arrivé aux écrivains français ?

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bessiere.jpgJean Bessière, Qu’est-il arrivé aux écrivains français ? d’Alain Robbe-Grillet à Jonathan Littell, Éditions Labor, 2006, 92 pages, 11€ ISBN : 2-8040-2463-6
Quatrième de couverture
« La littérature française contemporaine, celle des vingt-cinq dernières années, mérite certainement d’être lue attentivement. Elle entend à la fois poursuivre avec les mouvements des années 1960, 1970, avec ce qui a été une avant-garde, et se reconnaître dans ce que l’on tient pour la tradition littéraire française. Cela fait sa contradiction : celle d’un nouveau qui est une manière de répétition. Il faut néanmoins souligner que des types bien définis d’oeuvres – littérature policière, littérature de science-fiction, littérature de la diversité culturelle et des minorités, littérature de la condamnation du contemporain (Houellebecq) – passent cette contradiction et permettent une représentation originale du contemporain ainsi qu’une lecture critique de la majeure partie de la production littéraire ».

Premières impressions

Avant que d’y revenir, dans un article intitulé « La « crise de la littérature française »…Crise de la valeur littéraire ? », il n’est pas inutile de s’arrêter un moment sur ce court essai dont le titre catastrophiste est emblématique de la tendance dominante dans le champ : la littérature française – entendez par là le roman – serait en panne… [lire la suite de la chronique]

22 janvier 2007

[Livre] « Pour moi dit-il, hélas j’écris avec des ciseaux » Via di levare, entretiens de Michaël Sebban avec Jean-Paul Michel

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« Pour moi dit-il, hélas j’écris avec des ciseaux » Via di levare, entretiens de Michaël Sebban avec Jean-Paul Michel [sur trois livres] Du dépeçage comme l’un des Beaux-Arts, 1976, Le Fils apprête, à la mort, son chant, 1981, Beau Front pour une vilaine âme, 1988.
Éditions William Blake & CO., 128 p. sur papier kraft. ISBN : 2-84103-155-1. 25 €.

4ème de couverture :
« La poésie pour Jean-Paul Michel, est un vigoureux geste intérieur, bataillant au plus fort de l’inquiétude et trouvant « l’or » d’une existence crue dans la turbulence même. « l’ordre et le désordre » de l’énergie créatrice, au-dedans et au-dehors. La poésie, loin d’un affaissement en quelque impuissance assumée, des modes résiduels de la crainte et de la mélancolie, affirme de cette manière son audace, reconnaît sa puissance, donne pouvoir à sa capacité de saluer, n’hésite pas devant la libre, l’honnête, la réjouissante folie de renommer. Affirmation, amour peuvent permettre un élèvement, une accession au « tout de l’être en sa fraîche présence », un embrassement lyrique, de la consciemment et viscéralement choisie profusion des manières « contraires » de ce qui est : « nous naviguons sur un vaisseau superbe et / nous pleurons ». Voici notre erreur : un refus intellectualisé de reconnaître et d’admettre dans nos équations ontologiques les splendeurs de l’existence, mêlées comme elles peuvent l’être aux énergies violentes de la beauté de ce qui est. « Manquer à la joie », écrit Michel, « c’est manquer à l’être ». Notre première fin demeure donc de restaurer en nous-même notre capacité de défi et de confiance dans la célébration, rendant de cette manière aux choses simples leur rayonnement intrinsèque. L’oeuvre de poésie suffirait à cela si elle parvenait à « ca/dencet tant/de splendeur hors tout sens. »
[…] La célébration (poétique et quotidienne, gestuelle) de ce qui est — tout, chaque chose, avec toutes ses paradoxes manières « contraires » — n’est pas tant un « calcul » strictement rationnel ou rationnalisant qu’une brûlure selon les termes même de Michel : une passion, les fammes d’un désir, une intensité, une aveuglante, instinctive consomption d’être — laquelle, pensée au-delà de toute « signification », produit un profond sens émotionnel et ontologique. Aimer est, ainsi, le seul geste « nécessaire », donnant valeur, faisant face à tout « mal » que nous pouvons sentir « mordre » en nous. […]
Il faut lire Michel. On exulte. »

Michael Bishop
World Literature Today, 77:2, July-September 2003.

Premières impressions :
[en savoir plus sur Jean-Paul Michel sur Poezibao]
[article sur remue.net tiré de Sud-Ouest, publié pour les 30 ans de la maison William Blake & CO.]

7 janvier 2007

[Livre] Jean-Claude Moineau, L’art dans l’indifférence de l’art

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Jean-Claude Moineau, L’art dans l’indifférence de l’art, éditions PPT, 143.p., ISBN : 2-9517606-0-4, 16 €.
[site ppt]
moineau162.jpg4ème de couverture :
1. art sans art.
2. L’art contre l’art.
3. L’art hors de l’art.
4. Y a-t-il quelque chose après la mort ? L’art après la mort de l’art.
appendice. Le peu d’art.

« L’art sans art, c’est ce qui interrompt — même si une telle intterruption ne saurait être que provisoire — le jugement artistique, c’est ce qui à la fois diffère le jugement artistique et est indifférent au jugement artistique, c’est ce qui échappe à ce qui est jusqu’alors perçu, ressenti, reconnu, légitimé, institutionnalisé comme art, nommé art, jugé comme étant de l’art, mais qui n’en est pas moins art et n’en est pas moins d’être susceptible d’être perçu, ressenti, reconnu comme art, d’être nommé art, d’être jugé comme étant de l’art, sinon nécessairement légitimé et institutionnalisé comme tel. L’on serait même tenté de dire que, l’art sans art, c’est ce qui échappe à ce qui jusqu’alors a été appréhendé comme art sans art »

Premières impressions :
J’aurai l’occasion directement et indirectement de revenir sur ce livre de Jean-Claude Moineau, car il se situe au coeur de la discussion engagée sur la question de la post-modernité et de la modernité inaugurée ici entre Philippe Castelllin et moi-même. En attendant la sortie prochaine chez è®e d’un nouvel essai de Jean-Claude Moineau [lire la présentation], je ne peux que recommander fortement la lecture de ce premier essai, qui reprend en les réécrivant des textes qui étaient à l’origine publiés séparément.

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