Libr-critique

3 février 2015

[Chronique] Philippe Jaffeux, Autres Courants blancs, par Emmanuèle Jawad

Concernant Philippe Jaffeux, voici le second volet d’un double diptyque : le second volume des Courants blancs et la chronique d’Emmanuèle Jawad à lire dans le prolongement de son Grand entretien avec l’auteur.

Philippe Jaffeux, Autres courants, Atelier de l’Agneau, St-Quentin-de-Caplong (33), janvier 2015, 80 pages, 16 €, ISBN : 978-2-930440-82-8.

 

Autres courants, dans la composition d’un diptyque avec Courants blancs, poursuit sur une même structure (70 blocs textuels de 26 phrases), selon les mêmes modalités (à l’aide d’un dictaphone), un agencement de propositions mettant en relation des contraires au sein d’une même phrase. On notera la couverture du livre symétrique, en pôle opposé ou négatif, à celle de Courants blancs. Ces énoncés rejoignent les suites paradoxales de Courants blancs, dans l’introduction, au sein d’une même phrase, de ce qui pourrait être des pôles négatifs et positifs d’une même notion (ainsi visible/invisible, sur la notion de temporalité : futuriste/passé ; sur le lien : attacher/quitter ; sur la notion de construction : brique/ déconstruit, etc.), champs lexicaux recouvrant, au sein de chacun d’eux, une dualité, une « magie binaire ». De cette logique structurante, commune à ce diptyque1 mais sans doute ici moins radicale, Autres courants s’en déporte, par endroits, dans une sensibilité accrue, introduisant ainsi aux côtés de l’abstraction des notions mises en équation, des affects, émotions (notamment peur, angoisse).

 

La construction des propositions s’opère dans une mise en correspondance de deux segments coordonnés, en référence à la structure du contrepoint (la superposition de deux thèmes en constituant un troisième). Ce deuxième segment d’une même phrase, dans Autres courants, peut être également explicatif, dans un renforcement sémantique alors du premier. Ainsi : « Les mots de sa terre perdaient leur sens car sa planète tournait autour d’un monde absurde » , ou encore : «  La réalité de sa page était d’autant plus angoissante qu’il imaginait la solitude d’un vide féerique ». La mise en relation de contraires, de registres ou domaines de références différents, peut s’établir d’un segment à l’autre ainsi qu’à l’intérieur d’une même segmentation de la proposition (ainsi associant vie mentale/corporelle : « présence psychique de son corps »).

 

La spiritualité, la notion de sacré, prégnantes dans l’ensemble du texte, la représentation d’un espace («univers», « chaos ») avec ses différents éléments (eau, feu, air) ainsi que, sur un autre axe, l’écriture dans sa matérialité et ses éléments spécifiques (interligne, page, lettre, alphabet, ordinateur) restent les motifs structurants de l’ensemble. L’alphabet, s’il est énuméré par la réitération du mot « lettre », conserve une entité propre, abstraite, que Philippe Jaffeux relie au sacré (« l’alphabet purifiait sa parole chaotique », « alphabet féérique »). L’étendue du lexique se rapportant à la spiritualité et au sacré est considérable (« prophéties », « les Dieux », « terre sacrée », etc.). La notion de sacré se rapporte également aux nombres (« nombres divins ») et aux animaux, tissant des liens avec une temporalité éclatée (rapport à la préhistoire, à la genèse « l’homme à l’image des nombres », à notre contemporanéité).

 

Si l’on retrouve la structure et l’ensemble des motifs présents dans les précédents livres de Philippe Jaffeux (structure des Courants blancs, divers motifs communs à Alphabet également), des écarts se produisent dans une forme d’assouplissement des énonciations paradoxales par l’introduction ou la présence marquée de certains motifs moins portés vers l’abstraction (en particulier celui du corps). L’expérimentation formelle ne se soustrait pas à la rigueur des propositions, leur structure, mais les accompagne dans l’introduction de jeux sonores, homophoniques, orthographiques (« le hasart » faisant lien avec Courants blancs), détournements (phrase en miroir).

 

 

De cette composition rigoureuse, parfaitement maîtrisée, les séries formant blocs textuels se trouvent jalonnées par de superbes propositions qui font lien et que l’on peut isoler (« Des octets transparents cristallisent le grain d’une page qui recueille le sel d’un vide numérique. »).

 

1 Terme employé par Philippe Jaffeux concernant Courants blancs et Autres courants.

25 janvier 2015

[Entretien] Du spirituel à l’art électrique, entretien de Philippe Jaffeux avec Emmanuèle Jawad

De la post-poésie au post-humain, du spirituel à l’écriture numérique/électrique… Tel est l’itinéraire de ce passionnant entretien d’une grande intensité : merci infiniment à Philippe Jaffeux et à Emmanuèle Jawad pour ce travail remarquable.

 

Afin de faciliter les échanges et leurs développements, cet entretien a été réalisé à partir de plusieurs conversations téléphoniques qui ont fait l’objet d’enregistrements audio. Pour une version écrite, l’ensemble de ces échanges vocaux a été retranscrit ensuite par Emmanuèle Jawad. Des modifications sur la version finale du texte de l’entretien ont ensuite été apportées par Philippe Jaffeux à l’aide d’un logiciel de reconnaissance vocale.

 

Emmanuèle Jawad : Alphabet se répartit sur plusieurs publications : O/ L’AN en 2011, N L’E N IEME en 2013 et Alphabet de A à M en 2014. Ces trois livres couvrent un champ d’expérimentation considérable prenant pour même motif l’alphabet. Peux-tu revenir sur la construction chronologique de cet ensemble ?

Philippe Jaffeux  : Les chansons qui constituent les 26 pages de la lettre A intitulées Préface ont été écrites il y a plus de 15 ans. Elles se distinguent des autres lettres d’Alphabet. Elles se rapprochent d’ailleurs plus de la poésie romancée que de la chanson. J’ai intitulé ces chansons Préface parce qu’elles sont différentes, dans le style, des autres lettres de Alphabet. Pendant 5/6ans je n’en ai rien fait. Puis j’ai eu l’idée de poursuivre ce travail en faisant des lettres de 26 pages. L’écriture de B à Z a pris 7 années. Après corrections, je n’ai conservé que les quinze premières lettres qui ont été terminées il y a cinq ans. J’ai l’impression de n’avoir écrit que des brouillons. Je suis au service d’un alphabet perfectible où rien n’est jamais définitif et qui est toujours l’objet de transformations, de métamorphoses. La plupart de mes textes ont été publiés lorsque je n’ai plus eu l’envie de les corriger. Je ne vois pas de limites à la correction, cela peut se poursuivre jusqu’à l’épuisement, au-delà du simple besoin d’être satisfait. C’est aussi en ce sens qu’aucun de mes textes ne peut être achevé et que mon écriture est donc expérimentale. Mes textes sont toujours en devenir, ce sont des processus qui sont surtout liés à une pratique systématique du doute. J’hésite sur chaque mot que je m’apprête à écrire ou à prononcer. Alphabet n’invoque pas d’idéaux ou d’essences, il ne se réfère à aucun absolu. Si j’ai une méthode, elle consiste à essayer de me limiter à n’être rien d’autre que ce que je suis présentement en train de faire. J’essaie d’avoir une relation immédiate, instinctive, pulsionnelle avec des mots qui s’assemblent entre eux grâce au hasard et au chaos, qui est l’unique loi de mon écriture. Les phrases ainsi formées sont imprévisibles et, en retour, ce sont elles qui fabriquent ma pensée : je deviens alors aussi une création de mes textes. Alphabet tente de rendre possible l’impossible en s’appuyant sur des mesures, des limites à l’intérieur desquelles je n’ai aucun but : je ne sais pas où je vais car cela me semble être la meilleure façon d’avancer ; toujours aller de l’avant et, dans le même mouvement, tenter de s’élever. Je privilégie l’exercice, la pratique d’écrire sur mes réflexions ; mes idées, si j’en ai, viennent en écrivant et non pas en pensant. J’essaie d’automatiser mon activité au moyen d’un rythme qui doit venir à bout non pas seulement de la pensée discursive mais de la pensée tout court, du mental et, si possible, de la volonté. L’alphabet me permet de mettre en avant la matière de l’écriture. Cette intention est parfois exacerbée et peut prendre la forme d’une excroissance : représentation d’une disquette d’ordinateur (lettre M) ou d’un cédérom (lettre O).

Emmanuèle Jawad : Comment te situes-tu par rapport aux écritures expérimentales, à la poésie visuelle, à contraintes?

Philippe Jaffeux  : Je ne me sens pas relié à la poésie visuelle ou spatiale des années 60/70 de par mon travail avec l’ordinateur qui est à la fois le support et le thème d’Alphabet. L’emprise actuelle du numérique sur l’écriture favorise, à mon avis, un surgissement opportun des nombres. Mes textes tentent aussi de témoigner de cet état de fait. Je n’ai évidemment pas la prétention de faire quelque chose de nouveau mais j’essaye de porter un regard inédit sur des lettres antédiluviennes. L’intervention de l’ordinateur, l’utilisation des nombres comme une matière qui préexisterait aux lettres, me détache des traditions liées à la poésie graphique et peut-être même de la littérature… J’espère pouvoir façonner des octets avec l’alphabet comme un artiste qui travaillerait avec le support de sa peinture. Pour toutes ces raisons mon travail ne se réfère pas non plus à l’Oulipo, d’autant que mon rapport aux mesures n’est pas comparable à l’utilisation de contraintes. Ma poésie ou mon antipoésie est numérique car, selon cette technologie, les lettres se réduisent à être seulement des nombres. Je travaille avec, et non pas contre, des machines qui, par conséquent, particularisent mon activité. Le terme de post-poésie aurait peut-être un sens à condition qu’il soit associé à celui de post-humain, c’est à dire, en ce qui me concerne, à une écriture générée en partie par les ordinateurs. Mes textes essayent d’évoquer un entrelacement entre le langage de l’électricité et celui de l’alphabet. L’énergie de mon travail est d’abord électrique car elle émane des ordinateurs. Mes nerfs éprouvent aussi du plaisir à être mis en éveil par le flux électrique de ces machines. Toute la dynamique de mes textes est soutenue par un alphabet électrique qui aspire surtout à être l’incarnation d’un mouvement, d’un élan transcendant et libérateur. Si les réflexions de Nietzsche sur Pythagore m’ont conduit à attribuer une valeur divine aux nombres, j’utilise aussi ces derniers comme les pièces d’un jeu qui essaient de traduire le lyrisme de l’électricité. Mon activité peut être définie comme une tentative de numérisation poétique et impersonnelle de l’alphabet.

Emmanuèle Jawad : Alphabet se rapporte à la lettre, dans son entité, ainsi qu’à l’alphabet, dans son ordonnancement. Dans chaque séquence, ouvrant sur une des lettres de l’alphabet, se retrouve, d’une façon ou d’une autre, l’alphabet entier énuméré, dans sa suite ordonnée, comme une mise en abyme de l’alphabet. Quelle prédominance dans cet ensemble, lettre ou alphabet ?

Philippe Jaffeux  : Dans mes livres, l’alphabet fait écho à des lettres de vingt-six pages. Celui-ci est construit grâce à l’emboîtement d’un microcosme dans un macrocosme. La mise en abyme est aussi une ouverture sur un espace gigogne. D’une façon plus générale, c’est la lettre qui préexiste à tout. Comme dans le Zohar, les lettres précèdent la création de l’univers et induisent donc celle de l’homme et de la parole. Dans le même ordre d’idée, je pense que les lettres furent d’abord des traces, des dessins, des gestes qui précédèrent et déterminèrent l’apparition de la parole. Contrairement aux idéogrammes, aux hiéroglyphes, aux lettres arabes ou hébraïques, notre alphabet phonétique et utilitaire, domestiqué par nos paroles, a perdu toute relation avec le sacré. Mes efforts consistent souvent à me déporter dans les marges de l’écriture afin de révéler l’illisible et parfois l’inhumain. Dans un monde séparé du cosmos, mon écriture a besoin de basculer dans l’irrationnel et le divin. Le monstrueux et la démesure peuvent aussi contrecarrer cette carence. J’écoute la conscience de mon inconscient afin de venir à bout de la raison raisonnante, de la glose, des ratiocinations, de la pensée réflexive… Écrire Alphabet est aussi un moyen de révéler tout ce qui n’est pas lisible. Je dispose de quelques artifices pour me distancier de l’écriture : ponctuation, pagination, mise en page, mesures, poids des pages, couleurs, nombres d’octets, sens de la lecture… A ce sujet, le travail d’édition effectué par Christiane Tricoit (Passage d’encres) est exceptionnel. Mes quinze lettres sont des images qui étayent une construction visuelle. Si Alphabet est un travail d’inspiration formaliste, il ne succombe néanmoins pas à une esthétique de l’abstraction car la popularité des ordinateurs détermine aussi le sens de mon travail, celui d’un « écrivain-analphabète ». Grâce au numérique, les échanges entre le texte et l’image sont aujourd’hui florissants. C’est certainement pour cela que les 390 pages de Alphabet peuvent être lues et /ou vues. En ce sens, mes quinze lettres pourraient s’inscrire dans une éventuelle dimension mythologique car elles sont, précisément, aussi préhistoriques ! Par ailleurs, j’essaye de me concentrer sur des lettres qui dépassent l’écriture parce qu’elles sont, tout simplement, plus précises que les mots. L’alphabet me permet d’être transporté par l’esprit de la géométrie, de l’architecture et d’être émerveillé par un jeu de construction… Les lettres me servent essentiellement à créer et à vivre dans mon propre monde.

Emmanuèle Jawad : Quelle place la distorsion (je reprends ici l’un de tes termes), qu’elle soit lexicale ou graphique, visuelle,  occupe-t-elle dans cet espace d’écriture?

Philippe Jaffeux  : Les distorsions me permettent de me décaler par rapport à l’écriture. Je recherche toujours un déséquilibre qui me permettra d’avancer et de me lancer des défis. Chacune de ses déstabilisations, toujours constructives, est un moyen de savoir jusqu’où je peux aller, de définir des limites. Alphabet exprime un foisonnement de limites qui s’ouvrent sur autant de possibles et, espérons-le, de lectures différentes. Le fonctionnement de mes textes repose sur une construction précise, minutieuse, monomaniaque, sur le sens d’une multitude de détails. Alphabet rebondit systématiquement sur la dernière page de chacune de ses quinze lettres. Ces épilogues décident de l’ordonnancement et de l’animation de mon livre grâce à des récapitulatifs de mesures. Le potentiel de l’alphabet est inépuisable car il se régénère sans arrêt au contact d’un vide qui est support-même de création. Alphabet puise son énergie dans un vide roboratif et dans chaque proposition du hasart… que j’orthographie avec un t ! La pensée taoïste a certainement joué un rôle primordial dans ma relation avec ce vide créateur qui va à l’encontre de celui que l’on associe généralement au néant. J’éprouve moins de difficultés à me rapprocher du Taoïsme qu’à essayer de me rattacher à une tradition artistique. Outre les ouvrages des penseurs taoïstes – ceux de Jean François Billetter, de Jean Levy ou de Daniel Giraud, parmi d’autres – m’ont beaucoup aidé à affiner les notions de cette philosophie qui rejetait toutes formes d’études et d’enseignement oral. Malheureusement, mon ignorance de la langue chinoise limite mon exploration du Taoïsme. Quoiqu’il en soit, seul un engagement spirituel inflexible peut cautionner ma poésie expérimentale. Cette orientation me permet de me délester de mon ego, d’être donc inspiré par des forces cosmiques, d’accéder à une forme de simplicité, d’être traversé spontanément par les mots, de ressentir la force d’un mouvement qui transcende l’espace et le temps. C’est souvent à la suite d’un enroulement, d’une révolution autour de moi-même que je suis habité par le savoir d’une ignorance qui me permet d’écrire. Des permutations tentent, parfois, à l’image des illuminations taoïstes, d’exprimer l’opération d’un renversement (lettre K, par exemple) qui pourrait peut-être s’apparenter à la théologie négative, là où l’envers donne alors une nouvelle vie à toutes les choses et à chaque mot. La pensée taoïste reconnaît aussi la force de la spontanéité, de l’enfance, elle rejette l’art social et la culture à la manière, peut-être, si attentionnée, de Jean Dubuffet.

Emmanuèle Jawad : Tes références, en amont de ton travail, sont donc davantage d’ordre philosophique, spirituel et plastique que proprement littéraire…

Philippe Jaffeux  : Une multitude d’œuvres suscitent mon admiration, mais je ne m’inscris dans aucune filiation et mon travail ne fait référence ni à des artistes/écrivains, ni à aucun groupe. Dans le meilleur des cas, mon activité se situe à l’extérieur de la communication, des opinions ou des connivences. Je ne me sens pas concerné par ce qui peut relever de l’avant-garde, car on écrit toujours par rapport à quelque chose. A mon sens, les futuristes composent le premier et, par conséquent, le dernier mouvement d’avant-garde. Leur inclination prémonitoire pour les machines me semble très perspicace. D’autre part, j’ai lu beaucoup plus de romans que de poésie ou de philosophie. Lorsque je lisais des romans, toujours très longs, je ne cherchais pas vraiment à m’évader mais à me retrouver dans un état d’hypnose proche de l’extase ou de la torpeur. Mes séances de lecture étaient des performances qui devaient s’effectuer dans des limites de temps. Ce que je souhaite retrouver aujourd’hui, dans mon travail d’écriture, c’est l’état dans lequel j’étais lorsque je lisais des romans. Cette disposition d’esprit me permet aussi, grâce à l’alphabet, de percevoir la vie comme un rêve. Par ailleurs, L’Apprenti Sorcier me semble être la seule histoire qui pourrait illustrer une partie de mon activité. Je jette souvent des mots en l’air sans savoir où ils vont retomber. Lorsque l’enchantement opère, ces vocables s’entrechoquent et ils deviennent incontrôlables. Mon écriture alors s’emballe d’autant plus qu’elle est électrisée et toujours accompagnée par de la musique, le plus souvent, frénétique… parce que tout est question de rythme et de rien d’autre, à mon avis. Je suis ensuite entraîné par mon intuition, par mes pulsions et peut-être par une forme d’autosuggestion qui se combine à un déluge de corrections irrépressibles ; mes divagations, digressions, improvisations prennent dès lors toute leur envergure. Lorsque je n’ai plus aucun ascendant sur moi-même ni sur le monde, il me semble que j’écris enfin pour m’attacher à mes peurs et pour leur donner un sens.

Emmanuèle Jawad : L’intervention du dictaphone numérique qui s’est imposé à toi, tout d’abord, comme une nécessité pour poursuivre ton travail, t’a permis de développer de nouvelles formes d’expérimentations et marque la transition d’un travail ayant une forte dimension visuelle et graphique (Alphabet) vers un autre davantage porté vers l’oralité dans Courants blancs. Parallèlement, tu poursuis également l’écriture d’une pièce de théâtre expérimentale qui, par définition, tisse un lien avec l’oralité. Comment définirais-tu cette place de l’oralité de plus en plus prégnante dans ton travail ?

Philippe Jaffeux  : Aujourd’hui, il n’y a rien de plus important pour moi que la parole. Ce n’est donc pas un hasard si nous sommes actuellement en train de faire un entretien vocal, même si je le retravaillerai par la suite. La parole décide de tout, elle maîtrise ma vie de A à Z ! A ce propos, et contrairement à ce que j’ai dit plus haut, notre alphabet phonétique peut peut-être avoir un caractère divin ou magique parce que, justement, il est marié à la parole. Par ailleurs, je peux très bien admettre aujourd’hui que c’est la lettre qui a tué l’esprit c’est-à-dire la parole de l’enfant ou la véritable pensée ; celle de la spontanéité et du jeu. J’écris peut-être tout cela grâce à mes déficiences neurologiques, qui ne me permettent plus d’écrire à la main depuis quinze ans, ni avec un clavier depuis deux ans. Dans le même ordre d’idée, ce sont d’abord mes longues et indispensables séances de verticalisation dans mon fauteuil électrique qui m’ont permis d’écrire (avec un dictaphone et un logiciel de reconnaissance vocale) mes deux séries de 1820 courants. En ce sens, la maladie a certainement été utile à mon travail d’écriture.

Emmanuèle Jawad : Courants blancs met en place des propositions paradoxales dans des associations incongrues. Ton travail dans Alphabet et Courants blancs se caractérise par une rigueur mathématique, une tension logique, et en même temps il tisse un lien avec l’absurde…

Philippe Jaffeux  : Mes courants mettent des mots sous tension afin d’alimenter un vide paradoxal. Ce vide-plein évoque la résolution immédiate d’une contradiction à l’aide de polarités complémentaires. L’énergie d’un doute libérateur, d’une remise en question des mots, est à l’origine de chacune de ces phrases. Le terme de « pensées imaginatives », utilisé par F.Favretto (Atelier de l’Agneau) à propos de ces aphorismes me semble très judicieux. Un jeu entre le sens et le hasard préside à la construction binaire, bilatérale, de ces courants qui sont, paradoxalement, un moyen de venir à bout de la dualité, de l’intelligence séparatrice ; de cette défaillance qui nous contraint à séparer le malheur du bonheur, l’objet du sujet, la vie de la mort, etc. Mes deux séries de 1820 monostiques ont été écrites très lentement ; six par jour en moyenne. Des contorsions et des pulsions disciplinent la création d’un courant grâce à de nombreuses associations de mots qui finissent par donner un sens à une ligne, à une corde sur laquelle je me tiens en équilibre. Mon admiration pour Bach, m’a peut-être conduit à créer de nombreux courants selon la technique du contrepoint ; en superposant deux phrases pour en créer une troisième, cette méthode s’apparente aussi à une forme de destruction créatrice. J’ai peut-être eu recours à des hallucinations logiques pour écrire certains de ces courants mais je crois, en toute modestie, que j’ai été touché par un état de grâce qui se situe entre la volonté et la spontanéité : là, peut-être, où l’absurde prend un sens.

Emmanuèle Jawad : Peux-tu revenir sur la pièce de théâtre sur laquelle tu travailles actuellement et sur ce travail donc que tu poursuis, avec cette pièce, sur l’oralité…

Philippe Jaffeux : J’écris, avec Carole Carcillo Mesrobian, une longue pièce de théâtre radicale ; un dialogue sans début ni fin, entre deux personnages. Mes répliques existent enfin en dehors de l’écriture et elles me semblent spécifiquement théâtrales parce que je les dicte à un logiciel de reconnaissance vocale. Écrire un texte de théâtre avec mes paroles me donne l’impression d’être déjà dans la peau de celui qui pourrait le réciter ; l’alphabet est enfin court-circuité ! Mes répliques sont un décalque parfait de ma voix qui résonne dans un théâtre miraculeux… et inexistant ! Cette nouvelle expérience, détachée de l’écriture, m’apparaît être la conclusion, la résolution de toutes celles qui l’ont précédée. Tous mes textes étaient déjà théâtralisés avant même que je commence à écrire cette pièce. Une écriture théâtrale qui n’était pas destinée à la scène ? Depuis que je dicte ces répliques qui ne sont pas seulement destinées à être lues, je me focalise de plus en plus sur la question de la parole. Le mot « parole » ne se limite pas, pour moi, à désigner les mots que l’on prononce, mais ce vocable qualifie aussi ceux que j’utilise pour penser en silence, pour parler dans ma tête. Si je parle avec moi-même dans le but d’écrire, la pensée-parole silencieuse devient alors un remède ou au pire une manie. Cette pratique inaudible de la parole est déterminante pour la construction de mes phrases. Paradoxalement, grâce à la pensée, la parole devient aussi une observation du silence. J’enroule ma pensée dans ma parole, ou l’inverse, pour créer une phrase qui doit toujours exprimer un sens. Je ne perçois alors pas de différence entre la pensée et la parole. Dans ce nouveau texte, mes répliques essayent souvent de révéler le caractère tragi-comique de la parole. Le langage pourrait délimiter l’action de cette pièce qui en est complètement dénuée, car ce sont les mots qui jouent un rôle et qui essayent d’interpréter la parole. Je me rends maintenant compte que si j’ai opposé l’écriture à l’alphabet, c’était afin de rapprocher ce dernier de la liberté et de la spontanéité d’une parole qui, comme mes textes, est toujours susceptible d’être corrigée. Le personnage principal de cette pièce est le silence qui met au jour un drame de la parole. Le but de ce projet est de se soustraire au temps, c’est peut-être pour cela qu’il est interminable…

21 décembre 2014

[News] News du dimanche

Avant que de poursuivre notre sélection de livres (Libr-7 en deux livraisons au moins) et de proposer un programme 2015 très riche (dossier J. BLAINE, suite de Libr-Java – spécial Espitallier – ; suite de DREAMDRUM, créations de D. Cabanis, Cuhel, M. Perrin, M. Richard, N. Zurstrassen, etc. ; entretiens avec Philippe Jaffeux, Jean-Michel Espitallier, etc. ; chroniques de J.-P. Gavard-Perret, E. Jawad, P. Pichon, B. Fern, F. Thumerel, etc.), voici un nouvel aperçu des nombreux livres reçus ces derniers mois (Libr-2014) : H. Antoine, J.-C. Bailly, B. Fern, M. de Quatrebarbes, J.-L. Schefer, Solirenne, R. di Stefano, L. Vazquez.

â–º Hubert ANTOINE, Comment je ne suis pas devenu poète, La Lettre volée, Bruxelles, printemps 2014, 160 pages, 20 €, ISBN : 978-2-87317-428-6.

"Un grand style serait de tout comprendre de travers et puis cracher"… Écrivain, ça fait rire aujourd’hui, non ? Pourquoi encore écrire aujourd’hui ? Pour qui ? Qu’écrit-on quand on ne sait pas écrire ? Voici quelques-unes des questions traitées avec humour et intelligence dans cet essai plutôt original.

 

â–º Jean-Christophe BAILLY, Passer définir connecter infinir, dialogue avec Philippe Roux, éditions Argol, coll. "Les Singuliers", automne 2014, 196 pages, 29 €, ISBN : 978-2-37069-001-2.

Cet entretien très intéressant nous livre la quintessence – en cinq parties, donc – de l’univers du polygraphe : itinéraire, Bibliothèque, parcours de l’œuvre (théâtre, peinture, ville, etc.)… Le tout s’appuyant sur une abondante documentation (textuelle et iconographique).

 

â–º Bruno FERN, [Carnet de voyage], … / points de suspension 6 (revue trimestrielle de silence : ettore.labbate@gmail.com), Caen, décembre 2014, 16 pages, 10 € [édition élégante].

À l’heure du tourisme industriel, qu’est-ce que bourlinguer ? Que reste-t-il de l’aventure ? Rien, répond Bruno Fern dans une phrase en vers à ressorts très critiques, qui offre des clins d’œil à Cervantès ou Rimbaud : aujourd’hui, on balise/parcourt un inconnu pas trop méconnu.

 

â–º Marie de QUATREBARBES, La Vie moins une minute, Lanskine, automne 2014, 96 pages, 14 €, ISBN : 979-10-90491-15-1.

L’auteure maîtrise le conte en vers, en verve et tout en humour. Invitation : "Vivez l’amour ! Voyez les fantômes !" Questions : " Comment dois-je faire pour vivre en France ?" "Comment être une femme fontaine ?" Photo-synthétisons à foison et entrons dans cet univers ludique…

 

â–º Jean-Louis SCHEFER, Pour un traité des corps imaginaires, P.O.L, automne 2014, 144 pages, 11,90 €, ISBN : 978-2-8180-2143-9.

À partir de deux tableaux (Berthe Morisot et William Turner), avec un détour par le roman (Balzac), une méditation passionnante sur nos images, remémorées ou construites (mémoire et imagination)…

 

â–º SOLIRENNE, MédéA copyright, suivi de Hallali Guermantes, Rougier V. éditeur, Soligny la Trappe, décembre 2014, 42 pages, 13 €, ISBN : 979-10-93019-07-9.

Pitié pour les filles… dans une écriture au couteau – filles-fardeaux toujours en trop et vite en moins…

 

â–º Rudolf di STEFANO, Vive le cinématographe !, Al dante, 200 pages, 17 €, automne 2014, ISBN : 978-2-84761-756-6.

Le cinématographe ne se réduit pas au cinéma, surtout aujourd’hui qu’il n’est plus que positif… Quinze séquences organisées autour de Bresson, Godard, Straub/Huillet : de lumineux montages critiques !

 

â–º Laura VAZQUEZ, La Main de la main, Cheyne éditeur, Le Chambon-sur-Lignon, automne 2014, 64 pages, 16 €, ISBN : 978-2-84116-209-3. [Prix de la Vocation 2014 ; photo en arrière-plan]

Apparemment plus lyrique que d’habitude… mais toujours : images éclairs, agencements répétitifs et dissonances pour dire le corps-paysage, les choses invisibles

 

 

21 août 2014

[Livre – chronique] Philippe Jaffeux, Alphabet de A à M, par Jean-Paul Gavard-Perret

Ça ressemble à une thèse, mais ça n’est pas une thèse… un grimoire, un Verbier… LE Livre ? /FT/

Philippe Jaffeux, Alphabet de A à M, Passage d’encres / Trace(s), été 2014, 30 €, ISBN : 978-2-35855-103-8.

 

Aux mots Jaffeux préfère les lettres. A cela une raison d’évidence : nul besoin pour les seconds de respecter leur orthographe… Mais il y a plus : la lettre se rapproche du cri et du silence qu’à sa manière l’ordinateur revigore. Bref, la lettre est le premier bond, celui d’avant le verbe – juste avant.  D’une lettre à l’autre se mesure selon Jaffeux la distance du vide à l’enfance et de l’homme à la bête. Là où tout ne semble pas encore énoncé le signe ne fait pas encore le singe comme Prigent avant l’auteur l’avait déjà souligné. Et l’auteur de souligner que « le silence précéda la parole afin que les lettres puissent aussi être vues sans être lues » (p. 52) – ce qui dans sa tête n’est pas qu’une argutie.

Philippe Jaffeux propose ici pour la première fois la compilation de son « désastre très langue + très langue + très langue + très langue » qui demeure une des plus grandes entreprises littéraires du temps avec à la fois tous les  effacements possibles du simple logos pour une autre dignité du verbe. Les mots avancent ou sont en retard par effet d’alphabet. Non seulement « l’alfa bée » mais la syntaxe se démultiplie en coupures, comptines pour – sous prétexte de classements – désorganiser avec gourmandise et goinfrerie le monde et ses ordres. Face à la cupidité libérale, la littérature offre un retour  d’ombre en prouvant combien tout logos peut s’enrayer lorsque les cotes du non-sens montent inopinément.

 

Une nouvelle énergie alimente ce qui devient le théâtre d’une nouvelle poétique. Jaffeux la découpe en lames et carrés pour faire de son alphabet une « Terre Sentinelle »  gouvernée non seulement par de simples sentiments ou désirs mais par une voix et une déconstruction matérielle du texte par ordinateur. La poésie touche à la matière même de l’écriture dont le rapport secret emprunte le moins possible aux accidents du biographique. Elle est autant une science de la nature que l’expérimentation du langage  qui prend une signification non seulement conceptuelle mais perceptuelle aiguë. La page devient une table de dissection. Les objets (les mots) n’y sont jamais obscurs et inertes. Le langage agit dans sa graphie, ses polices, sa couleur, il joue de ses charades, de ses syntaxes et sémantiques, de ses fables, et entraîne le sens vers une extase matérielle. Loin de l’ordre discursif, Jaffeux offre par une démarche libre la capacité d’atteindre la tendre indifférence du monde. Elle secoue ce dernier jusqu’à se demander qui de lui ou de l’être inventa l’autre. Mais avec l’espoir secret d’assurer l’avenir des deux.

31 mai 2014

[Chronique] Jean-Michel Espitallier, Caisse à outils [Libr-Java 9]

Dans un champ poétique caractérisé par une lutte des classements d’autant plus âpre que l’espace est symboliquement et économiquement restreint, le succès et donc la réédition de Caisse à outils – juste après l’anthologie Pièces détachées – signifient à quel point Jean-Michel Espitallier a réussi sa gageure d’offrir à chaque curieux "des plans et des modèles pour construire son propre engin d’exploration". C’est dire à quel point il nous faut (re)lire ce trois-en-un (essai-manuel-panorama). Cette réédition n’apportant qu’une réactualisation des références – très utile au demeurant -, on commencera par la version relue de la chronique publiée en 2006 par Philippe Boisnard ; et on terminera par le dialogue critique que propose Fabrice Thumerel à son auteur. [Lire Libr-Java 8]

Jean-Michel Espitallier, Caisse à outils. Un panorama de la poésie française aujourd’hui, Pocket, 2006 ; édition revue par l’auteur, Pocket, coll. "Agora", printemps 2014, 256 pages, 12 €, ISBN : 978-2-266-25041-2.

 

Un manifeste postmoderne (Philippe Boisnard)

Jean-Michel Espitallier publiant Caisse à outils aux éditions Pocket, prenait un risque certain : témoigner de la création de la poésie française contemporaine, dans une édition grand public, à savoir accessible à tous, alors que les enjeux de cette poésie semblent demander une certaine connaissance de l’histoire de la poésie du XXème siècle et des questions qui s’y sont tissées. Risque dont lui-même n’était pas dupe, tel qu’il en témoigne dans sa première partie Ouvre-boîte : « Le pari n’était pas facile étant donné la grande diversité des gestes artistiques, la complexité des questions, la multiplicité des formes et des pratiques (…) Si j’emprunte parfois la casquette de l’historien, c’est qu’il me paraît difficile de prendre la mesure des formes contemporaines sans les replacer dans la continuité et les ruptures qui les ont produites, les légitiment, en expliquent les mécanismes et les apports. »
Lire cet essai, car il s’agit davantage d’un essai que d’un panorama, nécessite alors de tenir compte de ce grand écart, de ne pas voiler cette tension sous les prétextes, soit de spécialistes, soit de chapelles, qui discréditeraient par avance son effort de clarté, voire de clarification de certaines questions.
Alors, quel est l’enjeu précis de cette caisse ? Tient-il seulement à rendre visible les compartiments de la poésie contemporaine, les différents outils mis à disposition par les pratiques et les créations ? Cela pourrait être le cas, si nous nous référions seulement à la table des matières, si nous prenions cet essai seulement comme une taxinomie des différentes expériences contemporaines.
Mais ce serait aussi se détourner certainement de ce qui le creuse, venant indiquer non plus la simple description neutre de poésies, mais témoigner de lignes qui se construisent, s’affrontent, viennent se contredire, selon un rapport au temps, à l’histoire, à la société. C’est de cela que je voudrai parler ici.
Alors que le champ poétique au niveau des essais est dominé sans nul doute possible, depuis plus de quinze ans, par les thèses de Christian Prigent, ce qu’accomplit ici Jean-Michel Espitallier, sans le dire explicitement, c’est une réévaluation critique de la modernité prigentienne, et l’ouverture à de nouveaux horizons, dont témoigne fort peu Christian Prigent.
Que cela soit dans Ce qui fait tenir, ou encore dans ses articles, comme celui publié dans Fusées n°8 sous le nom Encore un effort, Prigent n’a de cesse : 1/ de défendre la pensée d’une modernité poétique qui se structure sur la négativité des grandes irrégularités du langage, sur l’illisibilité (cf. ce qu’il écrit encore à propos de Scarron : « Écrire, c’est alors faire injure aux écrits droits (…) inoculer là-dedans épouventable peste gangrenne » (p.52), 2/ de mettre en critique les pensées post-modernes, qui ne s’affrontent plus à cette logique, 3/ ceci en tentant de rabattre certains des auteurs de ce tournant post-moderne dans le champ de la modernité (cf. Fusées °8 : « Tout cela est bien intéressant [il parle de Fiat et Hanna]. Un peu tartarin, sans doute, dans le genre ultra-avant-gardiste. Derrière insistent lourdement, l’ombre de Burroughs, le spectre de Gertrude Stein (…) Côté théorie cela fait beaucoup de scolarité »).
Jean-Michel Espitallier pose la possibilité de sortir de cette logique, il la met en critique en se positionnant en rapport à un tournant post-moderne, que l’on retrouve aussi bien chez Christophe Hanna que dans ce que je tente de même de mettre en place au plan de la réflexion [cf. "Hackt° theory(Z)" dans Doc(K)S]. Mais en quel sens établit-il cette réévaluation post-moderne ?
Il accomplit son analyse dans la partie centrale de son essai : « Chronomètre, horloge, agenda », à partir de la mise en évidence de ce que c’est qu’être contemporain : « C’est parce que je suis contemporain que je vis mon temps et non le contraire » (p.137). Les questions de la poésie se polarisent sur l’époque où elle apparaît à partir dès lors, ni de la recherche d’une langue propre (idiolectale), ni de la volonté de faire surgir une propriété extra-époquale (le corps, le singulier, la pulsion, le ça, la négativité) qui serait voilée par l’époque. Bien au contraire, être contemporain selon Jean-Michel Espitallier, c’est saisir un certain nombre de questions « qui se posent mais ne me sont pas posées » (rupture de l’obnubilation du sujet), c’est intensifier des rapports logiques, politiques, sociaux, non pas en vue de trouver une part maudite, une sorte d’ipséité que la modernité rationnelle aurait voilée, mais selon le projet de les décrypter, de les mettre à jour du point de vue de leurs stratégies de domination, de diffusion, d’imprégnation. C’est pourquoi cette contemporanéité se définit en tant que tournant post-moderne. La post-modernité, comme j’y reviendrai par ailleurs, ne définit pas d’abord et avant tout une réalité époquale (même si cela peut être le cas), mais surtout la réévaluation critique des héritages qui ont défini l’histoire, selon une logique de mise à distance des méta-vérités qui l’ont structurée. Alors que la modernité poétique a opposé à la téléologie de la raison issue du XIXème siècle (Hegel, puis Husserl) une téléologie du sujet compris comme singularité et tout à la fois vérité d’une possible communauté politique (d’où la récurrence du thème de la révolution), la post-modernité ne revendique plus aucune forme de vérité/communauté, mais situe son travail comme déchiffrement des mécanismes politiques, économiques ou communicationnels qui définissent chacune des micro-segmentarités de vérité relative qui constitue la réalité parcellisée du monde occidental. Contre la performation moderne, le post-moderne tendrait à un travail critique. Contre l’idiolectal lié à l’assomption du singulier, la post-modernité poserait des langages conventionnels, issus des pôles hégémoniques de la représentation, mais cela à partir de la remédiation de leurs logiques ou de leurs contenus, selon des déplacements circonstanciels ou événementiels, selon des stratégies de déterritorialisation, sans réelle reterritorialisation dans une dimension de vérité. C’est ainsi que Jean-Michel Espitallier peut écrire : « Faisant le deuil du clivage historique entre passé et présent, le post-moderne s’inscrit en faux contre tout messianisme. L’écrivain post-moderne retourne contre eux les phantasmes d’une inspiration créatrice, raille l’esprit de sérieux et les supposés vertus politico-thérapeutiques de son travail. » (p.126)
Il était nécessaire qu’une telle entreprise puisse enfin voir le jour. Non pas qu’il faille en finir avec la modernité, mais au sens où elle permet enfin d’avoir accès à des pratiques qui, hétérogènes à l’intention moderne, ne pouvaient apparaître au vu de la focalisation moderne qui caractérise encore les pratiques expérimentales. Ainsi, même si Espitallier a tendance à tomber dans le name-dropping, et par moment à citer des noms qui sont peu pertinents par rapport à ce qu’il développe, il réussit à rendre visible, si ce n’est lisible, les nouvelles intentionalités poétiques qui s’élaborent. Il ne reste plus qu’à attendre maintenant des essais qui réfléchissent et approfondissent ces nouveaux horizons, qui ne seront plus de l’ordre de la caisse à outils, mais plus certainement tiendront du mécano.

 

Bricolage et vagabondage (Fabrice Thumerel)

Nul point de vue de Sirius ici, nul voyage olympien ni parnassien : c’est en bricoleur que Jean-Michel Espitallier propose ses découvertes et expériences, tout comme ses réflexions sur le renouvellement de l’objet poétique, les mutations de l’espace poétique, ou encore les pratiques transartistiques et transgénériques. Et parce que le bricolage ressortit à la "pensée sauvage" (Lévi-Strauss), cette caisse à outils s’avère aussi pratique qu’originale. Indispensable par sa riche diversité et la clarté de ses synthèses. Indispensable pour ses prises de position vives ou mesurées, ses mises en garde salutaires : assurément, on pourrait très bien se passer de ce "téléthon annuel" que constitue le Printemps des poètes, tout comme de l’incontournable "transversalité", "nouveau sésame de la cuistrerie branchée"… Le poétisme ne frappe pas que la poésie "traditionnelle", pouvant "se manifester dans la pompe lyrique ou le stylisme boursouflé comme dans la littéralité ou l’avant-garde" ; il importe donc de "se méfier des hâtives sacralisations du nouveau" – tant "il ne suffit pas de piloter de gros logiciels et d’articuler images, sons, textes, hologrammes, etc., pour faire la révolution poétique" (p. 50-51)… Quant au fameux cut-up, pour être "devenu l’une des marques de fabrique de l’époque", il n’en est pas moins discutable : il a "tendance parfois à se faire un peu rouleur de mécaniques postmoderne, besogneux à force de se vouloir démonstratif, démonétisé comme valeur d’échange en ateliers d’écriture, conformiste à se croire naïvement visa de toutes les modernités" (198)…

Reste que l’on se serait attendu à une plus grande révision : si le paysage ne s’est pas métamorphosé en huit ans, il s’est tout de même enrichi de nouvelles formes et teintes. Par exemple, concernant les poésies du dispositif, comment ne pas rendre compte précisément des apports théoriques de Franck Leibovici, Olivier Quintyn, ou encore Christophe Hanna ? Comment traiter les "écritures à contraintes" sans évoquer les expériences actuelles de Philippe Jaffeux ou de Bruno Fern ? Comment réduire les poésies numérique et multimedia à deux seules pages ? Comment ignorer cette nouvelle ligne de force que représentent les objets poétiques en français fautif (OPFF), de Claude Favre à Corinne Lovera Vitali en passant par Alexander Dickow ? le renouveau multiforme du lyrisme : le lyrisme objectif, dramatique ou spirituel, de Suzanne Doppelt, Sandra Moussempès ou Jean-Luc Caizergues ; le lyrisme spiritualiste de Mathieu Brosseau ; le lyrisme poéthique de Jean-Claude Pinson ; le lyrisme utopique  de Christophe Manon ou héroï-comique de Vincent Tholomé ; les litanies de Laura Vazquez ? Mais sans doute ne doit-on pas confondre le libre vagabondage de Jean-Michel Espitallier avec une exploration scientifique exhaustive.
To be continued ?

Reste que l’on est dubitatif quand, à la page 151 exactement, l’auteur reprend à son compte sans nullement l’interroger le label "extrême contemporain", qui le conduit loin de sa base poétique… Juste pour titiller un peu le poète essayiste, on rappellera brièvement la généalogie de cette appellation. En 1986, au cours d’un colloque auquel participent également Dominique Fourcade, Michel Deguy et Jacques Roubaud, Michel Chaillou forge le concept d’"extrême contemporain", c’est-à-dire d’un contemporain englobant les extrêmes. L’opération symbolique vise à rien moins que labelliser une plateforme d’écritures exigeantes conçue comme une alternative au modèle avant-gardiste agonisant. Peu après la publication des Actes de ce colloque (1987) dans la revue Po&sie dirigée par Michel Deguy depuis 1977, naît chez le même éditeur Belin la collection du même nom, riche aujourd’hui de quelque soixante-quinze titres. Depuis, l’appellation est entrée dans l’usage courant en matière de littérature, employée dans des colloques de spécialistes comme dans divers panoramas et articles de presse. Arrêtons-nous sur le premier colloque international consacré à cette notion aussi vague que vaste, qui a eu lieu en mai 2007 à Toronto : trois jours durant, des chercheurs du monde entier ont débattu sur les "enjeux du roman de l’extrême contemporain : écritures, engagements, énonciations". La première remarque qui s’impose est l’extrême extension du "concept", puisqu’il recouvre aussi bien l’écriture de soi que "l’écriture du jeu, l’écriture des idées et l’écriture du réel". Quant à la liste des auteurs dont il est principalement question, elle laisse pour le moins perplexe : Angot, Chawaf, Darrieussecq, Duras, Germain, Grainville, Houellebecq, Laurens, Toussaint… Quels rapports établir objectivement entre ces écrivains dont les pratiques comme les capitaux symboliques sont aussi différents ? Le succès de ce label s’explique par son "utilité pratique". Mais la difficulté de penser ou d’objectiver le contemporain justifie-t-elle la réduction de l’"extrême contemporain" au seul genre narratif ou à la seule "esthétique du fragment" ? le recours à l’amalgame, courant dans les milieux médiatiques, au sein d’une liste alphabétique d’auteurs des plus hétéroclites (de Abécassis à Wajsbrot, en passant par Adely, Angot, Apperry, Assouline, Beigbeder, Bon, Despentes, Echenoz, Ernaux, Germain, Houellebecq, Laurens, Michon, Pennac, Quignard ou Volodine) ? Pourquoi publier dans une encyclopédie un objet qui ne saurait relever d’aucun savoir car non construit, si ce n’est pour tenter, grâce à un fallacieux bricolage pseudo-théorique, de légitimer des "valeurs littéraires" défendues par telle ou telle chapelle, voire par le Marché même ? Car, à l’évidence, le label "extrême contemporain" possède deux atouts majeurs : c’est un terme neuf pour désigner des valeurs proches de celles contenues dans "avant-garde" : appartenir à "l’extrême contemporain", c’est être en effet à la pointe du nouveau. Est-ce à dire que, vigilant quand il s’agit du concept d’"avant-garde", Jean-Michel Espitallier a baissé la garde devant ce label en vogue ?
To be continued

19 avril 2014

[Chronique] Philippe Jaffeux, Courants blancs, par Emmanuèle Jawad

On ne manquera pas cette nouvelle expérimentation de Philippe Jaffeux.

Philippe Jaffeux, Courants blancs, éditions Atelier de l’Agneau, St-Quentin-de-Caplong, printemps 2014, 80 pages, 16 €, ISBN : 978-2-930440-72-9.

 

Philippe Jaffeux, recourant à un dictaphone numérique, transmute la contrainte en une prodigieuse fabrique à formes nouvelles.

Se soustrayant aux expérimentations formelles et visuelles de ses précédents livres, retrouvant la linéarité, Philippe Jaffeux n’en explore pas moins la phrase dans sa construction, l’interrogeant dans les associations qu’elle met en place et ses significations, la hissant du côté du paradoxe et de l’absurde.

1820 phrases structurent ces courants blancs rassemblés en 26 propositions (autant que les lettres de l’alphabet) formant ainsi 70 ensembles. Chaque phrase est portée par une seule ligne. Il s’agit ici de composer avec des suites de propositions paradoxales.

« Des nombres consomment des lettres afin de nourrir le scandale d’une écriture abstraite. »

 

Alors que son Alphabet (O L’AN/ et N) relevait du geste (le geste même de l’écriture mais aussi celui de la trace et de l’éclosion de ses possibilités visuelles), ses Courants blancs s’établissent résolument du côté de l’oralité, le recours à un dictaphone et à un logiciel de reconnaissance vocale induisant, par leur pratique, de nouvelles formes d’écriture, renouant ainsi avec « la magie de la parole » selon les propres mots de l’auteur.

De cette parole travaillée, Philippe Jaffeux produit des associations de mots intempestives, sans rapport apparent (certaines phrases se suffisant à elles-mêmes pourraient se détacher de leur ensemble et occuper seules, dans leur densité, l’espace de la page).

Chacune des propositions s’agence dans une superposition de deux segments syntaxiques coordonnés mais déterminant le plus souvent de faux rapports de causalité, suscitant un renversement de la proposition elle-même. La phrase, dans sa structure et son procédé de superposition, évoque la notion du contrepoint dans l’écriture musicale qui, superposant deux thèmes musicaux, en provoque un troisième (à noter la proximité qu’entretient l’auteur avec la musique et plus précisément pour ces Courants blancs avec celle de Bach).

 

Les propositions, indépendantes les unes des autres, tentent d’opérer, dans leur articulation, une résolution des contraires qu’elles mettent en place. Toutefois les paradoxes mis ainsi en relation provoquent par là-même leur annulation.

« La forme des nuages donnait un sens au hasart s’il corrigeait son but en marchant à l’aveuglette. »

 

Ces suites de phrases percutantes retrouvent les caractères de certaines formes brèves (densité d’un aphorisme, pensée…) mais s’en différencient par leurs particularités (recours à l’imaginaire, à une durée, au paradoxe…), se situant du côté des Koan zen dans le caractère énigmatique que recouvrent ces objets de méditation pour déclencher l’éveil.

 

L’écho ou davantage la réponse qui se donne d’un mot à l’autre de la phrase, d’un début à une fin de phrase, crée un dynamisme, un courant, provoque le mouvement.

Les phrases non ponctuées (uniquement par un point de clôture), martelées, recouvrent, pour chacune d’elles, un champ lexical qui leur est propre, d’une même famille sémantique.

 

Des thématiques transversales néanmoins se dégagent de ces Courants blancs et de l’ensemble des livres de Philippe Jaffeux. Le titre du livre en appelle ainsi à l’espace de la page blanche (dans l’impossibilité d’écrire et l’effacement) en même temps qu’à l’électricité (dans ce qu’elle permet et notamment l’alimentation d’un ordinateur), thématiques récurrentes associées à la question du silence, de l’animal et de façon emblématique à la mise en espace de l’alphabet et du nombre.

 

Au travail sur le mot, dans son lien, en association avec d’autres, d’une même proposition, se poursuit également celui, formel, de sa construction, dans son irrégularité.

« Il se contentait de souffrire pour reconnaître l’orthographe exacte de sa joie tourmentée. »

Mais là encore la « bizarrerie » orthographique d’un mot pouvant se trouver dans une partie de la phrase surgit en réponse à un autre situé dans une autre segmentation de la même proposition. Un mouvement interne dans l’unité du mot s’opère alors au regard de la phrase.

 

« Les animaux s’arrêtèrent de parler pour donner aux hommes la chance d’obéir à leurs cris. »

Le renversement des propositions ainsi opéré par la mise en adéquation des paradoxes, l’incongruité des associations et la perte d’un ordonnancement habituel du monde produisent une déstabilisation des sens de lecture.

Là réside sans doute la puissance des Courants blancs de Philippe Jaffeux.

 

On notera également la publication concomitante de 505 courants de Philippe Jaffeux sous le titre Courants 505 : le vide (revue Ficelle, Rougier V. éditeur, Soligny la Trappe, mars 2014, 46 pages, 9 €, ISBN : 979-10-93019-02-4).

21 novembre 2013

[Chronique] Philippe Jaffeux, N, par Emmanuèle Jawad

Après la parution de O L’AN (Atelier de l’Agneau, 2011), tandis que ses machineries poétiques complexes publiées en revues ou en ligne ont été remarquées, Philippe Jaffeux consacre sa nouvelle maquette à la lettre N.

 

Philippe JAFFEUX, N L’E N IEMe, Trace(s) / Passage d’encre, printemps 2013, 36 pages, 14 €, ISBN : 978-2-35855-077-2.

N de Philippe Jaffeux est une section de son Alphabet publiée en mars 2013 qui rassemble 26 textes intitulés chacun par le nom d’une lettre suivant l’ordre alphabétique. Le décryptage des contraintes mises en place par l’auteur conduit, dans l’élucidation du texte, à révéler sont travail considérable d’expérimentation et de construction formelle.

Les textes numérotés par des lettres elles-mêmes dotées d’un exposant mathématique, élevées à une puissance n, se structurent en référence à un champ géométrique dont la figure du carré, dans ses dimensions réitérées (textes carrés de 14 cm), assujettit le texte aux contraintes de ses mesures. « La mise e n exposa n t d’une po n ctuatio n multiplie u n e lettre par elle-même ava n t de m’i n tégrer à l’opératio n d’u n e puissa n ce typographique » (premier texte de N).

Si lettres et chiffres sont étroitement associés d’emblée dans les intitulés des textes, lettres, signes graphiques (marques de ponctuation) et mathématiques le paraissent également. Ainsi la dernière lettre, dans le premier texte, clôturant chacune des phrases, se trouve élevée en indice sous forme d’un exposant mathématique, d’une puissance et faisant office de point. Cet indice ponctuant, au fur et à mesure des textes, surélève un nombre de plus en plus important de fins de mots (deux lettres dans le deuxième texte, puis trois dans le troisième, etc.) jusqu’à des segments de phrases, dans l’avancement des textes, laissant paraître, sur l’espace de la page, différents niveaux de lignes d’écriture (dans une police plus fine et des légers tracés) lors des terminaisons de phrases. Ces décalages graphiques s’accentuent dans la suite des textes, chargeant davantage visuellement le texte et ce brouillage altérant la linéarité, en complexifie l’ensemble, le posant comme objet visuel, questionnant ainsi les marques d’écriture dans leurs expérimentations. La construction rigoureuse du texte s’élabore à partir de nombres clés : 26 (26 textes autant que les lettres composant l’alphabet), 33 (nombre de lignes composant chacun des carrés), 14 (N étant la quatorzième lettre de l’alphabet, également la mesure des côtés des textes carrés), 196 (superficie totale des carrés, 196 lettres n dans un carré). Le texte martèle ces nombres clés dans un discours percutant, en boucle. La lettre N, titre du livre, fait l’objet d’un traitement graphique particulier, séparée, dans un écart avec les autres lettres l’environnant, espaces blancs provoquant par endroit le resserrement des mots de la phrase, dans un effet de collage irrégulier ou lettre N dissipée afin de la marquer davantage encore, effacée, dans la dernière phrase clôturant l’ensemble des textes, autant de marques trébuchantes d’une écriture redéployant la question du rythme ainsi que celle du texte dans son approche visuelle. Les réitérations lexicales qui jalonnent les textes, outre les référents mathématiques, sont celles de l’écriture contemporaine dans sa matérialité (encre, clavier, ordinateur). N s’inscrit ainsi dans une histoire poétique interrogeant les codes de la langue et le renouvellement des formes, dans un agencement de blocs textuels dont la géométrie interroge le carré. « Pour son modèle de clarté et simplicité. Ou parce que l’informe (inquiétude) est contrecarré par ses quatre côtés » (Jean-René Lassalle, Le poème carré : formes et langages).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

19 mai 2013

[News] News du dimanche

Après deux éditions des "News de mai", voici les premières NEWS du dimanche pour ce mois de mai très riche : LC vous propose de découvrir Philippe JAFFEUX, N, et le numéro 15 de la revue en ligne Paysages écrits ; et après nos Libr-événements (3e Lettres nomades dans le Pas-de-Calais, GUITAR POETRY TOUR et soirée sonore à Databaz) le coup d’œil satirique de Joël Heirman.

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