Libr-critique

28 février 2021

[Création] Joël Hubaut, ÉpidémiK (25)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 13:42

Pour le printemps 2021, chers Libr-Lecteurs, vous disposerez d’un objet littéraire déconcertant et bouillonnant, d’une rare vie singulière : la somme épidémike de Joël HUBAUT, écrite dans les années 70 – et introuvable. [Lire/voir le vingt-quatrième texte]

Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

….. les bactéries grouillant dans la cave avec la morve du film de réalité comme un jet scriptural projeté dans la moule factice de la factrice qui ne porte jamais de petite culotte et les hélices giclant dans la masse hyper réelle peau écaillée sur-réelle avec les vergetures des lettres fourrées dans la lumière des néons plantés dans le ventre du projecteur les poils électriques claquant le rythme tempo po po po clignotant comme une enseigne dans le ventre du rythme des poils ail ail ail avec la lumière noire de la viande qui se répand han han han dans les flaques des timbres par avion en léchant les enveloppes hop hop hop pour la factrice qui pédale dans la campagne avec le vélo bandant auto-vibreur dans les côtes pour l’écologie de l’amour horripilateur des martiens qui jaillissent des yaourts en pleine nuit illuminée de pores d’où jaillissent les gros vers luisants extensibles ……………………………………………

Des bobines de mots tamponnés reluisant par saccades crachats éparpillés dans poussière de rêve tumeur d’image de neige éblouissante dans le blanc du lait écran vierge sacrifiée sur l’écran souillé écran blanc sur fond d’écran blanc sale convulsion des illusions au travers des lunettes rock n’ roll spirale poupée en cuir avec grosse moto plastique vroum vroum dans l’armoire à glace faux symptôme de liberté artificielle entre les housses en écoutant chanter les hippocampes électriques bande-image crachant sur la pyramide de fiole bourrée de fœtus……………………..

L’uranium qui s’échappe de l’organe la lèvre ouverte queue enflée dans trou trou écarté bave panse sperme radio actif couilles de neurones vésicules fistules tentacules testicules mandibules visuelles désintégrées dans le faisceau avec ton amour dans la répulsion électrique des robots en mutation dans la peinture des actionnistes avec pinceaux de reproduction poils-haschich automatique directement injectés dans les tubes acryliques pour calquer les images décollées dans la masse du réseau des artistes créateurs de cicatrices esthétiques au cutter avec cette image d’anglais descendant du car ferry avec des cheveux-balayette raides comme une torche vive sur le crâne avec épingles nourrices plantées dans la joue et vieille odeur de thé rose amoniaqué du cowboy sale ……………………. (suite du poème « envahissement des pellicules de réalité dans la brèche souterraine épidémique »)

Joël Hubaut 1976…..

Visuel = CROIX  de sable avec Colette de Lacroix. Joël Hubaut, 1976.

26 février 2021

[Chronique] Jacques Sicard, Vingt-cinq photographies de Chris Marker, par Guillaume Basquin

Jacques Sicard, Vingt-cinq photographies de Chris Marker, La Barque, en librairie depuis le 19 février 2021, 48 pages, 13 €, ISBN : 978-2-917504-47-5. [© Chris Marker]

 

Il est à peu près certain que, profitant de cette crise d’hystérie et d’hygiénisme de 2020-2021 qui tend à exterminer tout contact (voir le dernier texte du philosophe italien Giorgio Agamben publié sur le site de son éditeur Quodlibet, Filosofia del contatto, encore inédit en français, tout du moins jusqu’à sa prochaine parution dans Les Cahiers de Tinbad – n° 12), toute friction, les zélés serviteurs du virtuel et du distanciel ont dû effacer jusqu’aux dernières traces de toute l’ancienne chaîne mécanique et photochimique du cinématographe (plus grande machine jamais construite par l’homme selon le cinéaste et théoricien Hollis Frampton) : fini les planches-contact, les tirages, les bains d’acide polluants (je souligne), les traces de doigts sur les bandes perforées ; enfin débarrassés de la pénible vision en commun de cet art, faut-il le rappeler, né en même temps que la psychanalyse et les transports en commun !

Il ne nous reste plus que quelques traces écrites qui nous rappellent les « dernières traces de la souffrance » (selon Godard), dont ces incises sur le matériau de Jacques Sicard, dans son dernier opus en date, que publient les éditions La Barque : « La forme ignore la motricité du corps vivant, […] elle est animée […] comme un panoramique de cinéma dont la vitesse excessive brouille les limites des objets et des êtres, effrange plus qu’à l’accoutumée le halo des couleurs, les mélange dans la vibration d’un continuum…. » On se souvient alors de ces effrangements, de ces vibrations, de ces halos, de ces flous filandreux… quand aujourd’hui tout n’est plus que sauts de pixels, trop plein et « trop de réalité » (ainsi que le pense et écrit Annie Lebrun)… Ou bien, l’écriture du poète réanime en nous de curieux souvenirs d’étranges procédés : « Jour produit par des temps de tirage différents, blancs pâles et profondeur sans cesse augmentée des noirs » : résurgence des anciennes formes de pathos… Ou encore, on « révise » avec Sicard l’ontologie de la photographie (car rappelons que le film de Chris Marker qui déclencha l’écriture de ce livre, Si j’avais quatre dromadaires…, fut composé au banc-titre à partir de 800 photographies fixes) : « Être au bord de ce qui est à venir, […] est-il une situation compatible avec la photographie ? […] Non. Rien ne vient jamais, pas de hors champ. Tout est dans le cadre et dans l’imaginaire du cadre. »Ça a été, point. On ne dépassera jamais cette formule de Roland Barthes. « Ça a été » du présent – définitivement passé désormais. Mélancolie automatique…

« Rêver, c’est entrer dans le domaine des formes » : ici, au bord coupant d’un pont sur la Neva, Sicard rêve mieux que jamais : « Avec son cheval lipizzan / Serguei Mikhaïlovitch Eisenstein / Divisa le monde un matin / Il fit ce qu’au secret je sens / Si j’avais un cheval lipizzan ».

P.-S : On regrettera, pour d’absurdes mais bien réelles histoires de droits (et alors que les auteurs ne devraient avoir que des devoirs (Godard, encore)), que Sicard n’ait pas eu la possibilité économique de reproduire les 25 photographies élues pour écrire ses ciné-rêveries ; voici cette contrariété de lecteur ici en partie réparée.

25 février 2021

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Le dehors du dedans (Claude Louis-Combet)

Claude Louis-Combet, Aube des chairs et viscères, Illustrations de Nomah, coll. « Scalps », Fata Morgana, en librairie depuis le 19 février 2021, 56 pages, 14 €, ISBN : 978-2-37792-074-7.

 

Passant du statut de praticien chirurgical à celui de peintre, Nomah s’est doté d’un Å“il ou plutôt d’un regard qui échappe à l’écriture. Car si les mots coulent, apparemment intarissables, sans se déprendre du secret obscur qu’ils ne peuvent cerner, la peinture permet d’aller plus au fond de ce secret.

Et Louis-Combet évoque comment la main de l’artiste prolonge celle du chirurgien pour compresser, ouvrir et mettre à nu l’énigme irrésolue de la vie. Sortant de la fente, de l’interstice de l’horizon de chaque toile, émanent des « Ã©tendus plus sombres, moins éclatantes » qui laissent entendre néanmoins que l’existence l’emporte. Et c’est « comme tirer une âme de la constellation des organes » dans une reconquête.
Sur « la lumière des tripes », Nomah lève le voile. Il s’est enfoncé en passant du rouge sang à « la blanche ouverture de l’être qui préside aux enfantements et aux figurations » pour de nouveaux accouchements. Sans prétendre épuiser l’indistinction et le chaos, il accorde à l' »informe » ce que Louis-Combet nomme « l’infinité des compositions de la vie ». Et ce pour permettre de rentrer davantage dans le rêve comme dans la profusion de la nuit originaire de l’être : celle qui enveloppe la création et la protège.
Dans la saisie par le tableau de la chair, quelque chose se produit qui n’est pas de l’ordre du simple point de vue mais qui constitue une sorte de mise en rêve du corps et du rébus qui l’habite par l’Å“il qui se cherche en lui, comme on disait autrefois que l’âme se cherche dans les miroirs.
C’est pourquoi, chez le peintre mais aussi chez le poète, deux opérations ont donc lieu en même temps : concentration mais aussi ouverture du champ. Avec en plus un effet de réflexion : le regard s’éprend, s’apprend, se surprend, alors que l’Å“il butinant et virevoltant reste toujours pressé.

24 février 2021

[Texte] Christophe Esnault, Psychopathologies de mes éditeurs (extraits)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 21:48

Fin observateur, l’éditeur dit que les poètes sont très durs entre eux. Et en s’appuyant sur son expérience en Syrie, il dit aussi qu’il y a davantage de solidarité chez DAESH.

L’éditeur insulte les rares chroniqueurs qui ont parlé de ses livres. Les plus dithyrambiques sont menacés de se faire loger très délicatement, et avec une grande science des huiles, des rats vivants dans le cul.

Les libraires sont plus pignoufs que nazis, mais ça ira toutefois mieux quand ils auront tous disparu. L’idéal serait que la petite édition travaille en direct avec Uber avec livraison H + 4 voire H + 1. Uber. Eux ils assurent. Comme les libraires, ils n’ont pas la moindre notion de ce qu’est la littérature. Sans se fâcher pour autant si on leur en fait la remarque.

Montrer le lapin, sorti de sa cage qui est au fond du jardin, le nommer et dire que c’est le lapin de la maison d’éditions suscite enfin un début d’intérêt pour ladite maison d’éditions sur les réseaux sociaux.

L’éditeur sponsorise la publication d’une notule encourageante parue dans le journal local par un journaliste qui n’a pas eu le livre en main et qui a – ah oui quand même – laissé cinq fautes et coquilles dans son très approximatif résumé du livre emprunté à une quatrième de couv’ trop longue pour être recopiée entièrement.

Après la rédaction d’un ou deux superlatifs, l’éditeur s’engage dans un texte à paraître prochainement, puis il bloque l’adresse mail de l’auteur (il a beau avoir fait cette blague plus de deux cents fois, elle le fait toujours autant rire).

Au salon de L’autre livre, sous son nez une femme vend comme des petits pains son livre auto-édité sur les petits chats mignons. Le livre est laid, mais elle, elle sait écouler sa marchandise. Avec art.

L’éditeur aime vraiment ce texte, mais en pistant l’auteure sur Facebook, il se rend compte qu’elle n’est pas vraiment sexy, et ça le dissuade immédiatement de lui proposer un contrat.

L’éditeur aurait dû recruter des hôtesses en décolleté plongeant, des étudiantes en force de vente, mais non il est venu tout seul pour attendre vainement derrière son stand que quelqu’un approche.

Le prix des envois postaux, tout le monde s’offusque et dit que c’est l’assassinat, ça tue les revuistes et la petite édition, mais quand l’éditeur propose de cramer une Poste pour faire entendre les revendications, il n’y a plus personne.

Le fichier d’un copier-coller opéré sans aucune relecture du texte et envoyé hâtivement à l’imprimeur avec minimum deux cents coquilles, fera littérature.

L’éditeur a la liste des libraires qui ne paient pas les très petits éditeurs et il menace de la diffuser pour flinguer leur image de librairies indépendantes hyper sympas qui sauvent la planète.

L’éditeur donne un coup de pied dans un buisson et il y a deux millions d’auteurs qui sortent pour lui dire qu’ils ont adoré son recueil de poésie (tiré à 50 exemplaires (et vendu à 4 exemplaires). Et aussi qu’ils ont un tapuscrit à offrir à sa curiosité. 

L’éditeur supprime le Facebook de la maison, aucun intérêt à rester parmi ce ramassis de débiles.

23 février 2021

[Chronique] Claude Minière, RIMBAUD, PARCE QU’IL N’EST PAS LU

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 21:08

Arthur Rimbaud est un bon objet de librairie, parce qu’il n’est pas lu.  Le nombre de livres auquel son nom donne le titre est impressionnant.  Il est aussi désormais l’objet de films.  On pouvait (ou plutôt pas) mercredi soir 3 février sur une chaîne publique voir « Rimbaud, jeune et maudit ».  On ne fait pas mieux ! Rimbaud est forcément jeune, sinon il n’intéresserait pas la jeunesse. Et vous devriez savoir depuis plus de cent ans qu’il est l’un des « poètes maudits ». Les poètes évidemment sont plus émouvants et plus géniaux quand ils sont maudits. Maudits par QUI ? mystère. A l’écart de tous ces bafouillages et barbouillages (qui trahissent une incapacité de lecture), on se souviendra de la lucidité immédiate de Claudel : « Je l’ai cru sur parole ».  Et en effet, c’est sur la question de la parole que se joue le coup de torchon du poète aux « rythmes instinctifs ». Avec Rimbaud la parole ne doit plus se confronter au monde ; c’est le monde qui doit se confronter à la parole.

21 février 2021

[NEWS] News du dimanche

D’abord, vu l’état d’un petit état nommé fRANCE, on lira l’ÉDITO libr&critique signé CUHEL, avec les dessins extraordinaires de Joël HEIRMAN et Bernard THOMAS-ROUDEIX ; retrouvez ensuite vos « nouvelles aventures d’Ovaine » (Tristan Felix) et vos Livres reçus… Et préparez cet événement des Enjeux littéraires contemporains 13

 

ÉDITO : En Marche Hunique…
/CUHEL, Heirman et Thomas-Roudeix/

© Bernard Thomas-Roudeix

Il faut être réaliste, la vraie Liberté est illibérale,
puisqu’elle permet de mener la Vraie-Politique sans aucune entrave :
peut-il y avoir une Opposition quand la difféRANCE a trouvé son incarnation ?

Une voie libre est une voie dégagée : déblayons nos avenues
et nos universités de ceux qui ont peur de la difféRANCE et de l’adversité !
Tous les obstacles seront déclarés nuls et non avenus.
Une fois la route bien damée, les fausses routes bien damnées,
vive la Voix hunique, celle de la Raison néolibérale –
de l’immondyalisation du monde par hunification !  

À bas la culture de l’Excuse !
Il faut être réaliste : il y a les dominants et il y a les dominés.
Et quelle excuse pourraient avoir ces derniers de trahir leur condition ?
Tous ceux qui contestent la Raison illibérale sont INTOLÉRANTS.
Pourquoi ceux qui ne suivent pas la Vraie-Voie auraient-ils voix au chapitre ?

En régime Hunique, un seul Salut :
Travaillobéissez et consommobéissez !

© Bernard Thomas-Roudeix

Après avoir mis hors d’état de nuire toutes les pièces à gauche de l’échiquier français et contrôlé celles de droite, il reste aux forces ultralibérales une dernière manœuvre pour faire triompher la difféRANCE : l’annexion de l’espace extrémo-droitiste.

Et pour faire une OPA sur cet espace extrémo-droitiste, quoi de mieux, en CA (Comité pour l’Annexion), que l’adoption des mesures prophylactiques adéquates ? Une bonne campagne de désinfection islamo-gauchiste ! Par temps de disette, la chasse aux sorcières c’est comme la chasse aux loups, ça marche à tous les coups !

Tel est le dernier avatar du karmapitralisme*, l’autoritaro-libéralisme. Sa dernière carte : libérer et intensifier la toute-puissance des Bienfouteurs de l’Homonculité pour assurer l’avènement… de la fin des temps.

© Joël Heirman

* KARMAPITRALISME. Religion innoculée par la secte Çaprofite selon laquelle le Capital est l’opium du peuple.

Virus caméléonesque qui, depuis deux siècles, s’est développé, adapté, transformé et renforcé pour devenir invincible.

Il faut être réaliste, le Karmapitralisme est l’avenir de l’Hommoderne, c’est notre destin.

 

DKANALOGUE

  1. Enfin le monde se fit Un.
  2. Enfin le monde se fit Un.
  3. Enfin le monde se fit Un.
  4. Enfin le monde se fit Un.
  5. Enfin le monde se fit Un.
  6. Enfin le monde se fit Un.
  7. Enfin le monde se fit Un.
  8. Enfin le monde se fit Un.
  9. Enfin le monde se fit Un.
  10. Enfin le monde se fit Un.

 

Les nouvelles aventures d’Ovaine /Tristan Félix/

â—Š Ovaine, en réinsertion, vient de postuler pour un poste d’intégration au compost.

Constellée de pustules, elle rampe parmi les lombrics et numérise l’humus.

Un long ver en sueur, le visage décomposé, l’accoste mollement :

– Je suis à bout, ma mie,  la terre est basse et je suis bien trop long pour mon âge.

Ovaine  en un clin d’oeil le numérise, l’exhume délicatement puis, compatissante, le relève  de ses fonctions.

Dès lors le ver, de toute sa hauteur s’élève au-dessus de la terre rejoindre les âmes seules.

 

♦ Tout au bord des trottoirs, accrochés dans les cheveux, tombés  d’un  cabas, d’une poche ou même des nues, errent des mots en peine, oubliés.

Ovaine les stoque dans un sac : capsule, Acapulco, criquet, polenta, grutier, rat… Il y en a pour tout l’égout.

Elle installe son stand à la sauvette en pleine rue, au pied d’un hospice en ruine.

Viocs et djeuns queutent jusqu’à très loin pour retrouver le bon mot, récupérer le monde.

Les affaires d’Ovaine vont si bon train qu’elle est obligée d’en inventer dans l’urgence, certifiés faux : clapute, alpagure, corlique,  polpita, agruti, rostamalek…

On se les arrache. On prend commande. La maladie d’Elsemeur devient un labo de souvenirs et d’envies merveilleuses.

Libr-événement

Survivez avec l’un des rares événements importants en ce premier trimestre 2021 :

Enjeux 13 « Survivre« , initialement prévu du 2 au 5 décembre 2020 a été reporté du 4 au 6 mars 2021 au Théâtre du Vieux-Colombier Comédie-Française.

Avec Santiago Amigorena, Paul Audi, Jean-Christophe Bailly, Yoann Barbereau, Ugo Bienvenu, Luc Boltanski, Johann Chapoutot, Emanuele Coccia, Eric Dussert, Jean-Michel Espitallier, Claire Fercak, Hélène Giannecchini, Sylvie Germain, Hélène Gaudy, Guka Han, Rémy Jannin, Laurent Jenny, Frédéric Joly, Nathalie Quintane, Charif Majdalani, Sandra Moussempès, Marie-José Mondzain, Baptiste Morizot, Valérie Mréjen, Jean-Luc Nancy, Anne Pauly, Lionel Ruffel, Antoinette Rychner, Emmanuelle Salasc (Pagano), Leïla Sebbar, Vanessa Springora, Barbara Stiegler, François Sureau, Pierre Vinclair, Antoine Volodine.

Et les auteurs des Extensions : Marianne Alphant, Bruno Bonhoure, Jean-Paul Demoule, Sylviane Dupuis, Jean-Pierre Ferrini, Hélène Frappat, Alain Jaubert, Vincent Message, Laurent Olivier, Carlo Ossola, Emmanuel Ruben, Esther Tellermann, Camille de Toledo.

TELECHARGER LE PROGRAMME DE l’EDITION EN LIGNE DU 4 AU 6 MARS 2021.

Libr-6


â–º Le Magasin du XIXe siècle, n° 10 : « Réseaux », éditions Champ Vallon, hiver 2020-2021, 308 pages, 25 €. [Christian PRIGENT a accordé un entretien à cette revue publiée par la Société des Études Romantiques et dix-neuviémistes : « Langagement » – où il est question de Hugo, Rimbaud et Jarry… et aussi du réseau revuiste…

► Christophe ESNAULT, Lettre au recours chimique, éditions Æthalidès, à paraître en mars 2021, 112 pages, 16 €.

► A. C. HELLO, Koma Kapital, Les Presses du réel, coll. « Al dante », à paraître, 112 pages, 12 €.

â–º Samira NEGROUCHE, Traces, Fidel Anthelme X, coll. « La Motesta », Marseille, février 2021, 46 pages, 7 €. [commander : Librairie TRANSIT 45 boulevard de la Libération 13001 Marseille]

â–º Marius Loris RODIONOFF, Procès-verbaux, Les Presses du réel, coll. « Al dante », à paraître, 104 pages, 12 €.

► Ahmed SLAMA, Marche-frontière, éditions Publie.net, février 2021, 130 pages, 13 €.

20 février 2021

[Création] Joël Hubaut, Épidémik (24)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 12:55

Pour le printemps 2021, chers Libr-Lecteurs, vous disposerez d’un objet littéraire déconcertant et bouillonnant, d’une rare vie singulière : la somme épidémike de Joël HUBAUT, écrite dans les années 70 – et introuvable. [Lire/voir le vingt-troisième texte]

Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

….. la vision toujours plus enfoncée vers le fond sans fond avec les vibrations de l’écho des images miroitantes hors de l’écran avec le bruit des effets hors-vue claquant les tempes à l’extrémité des tubes d’illusion comme-si les images invisibles étaient plus bruyantes dans la non-visibilité avec le rugissement des stérilets du studio coinçant les vulves d’illusions dans la sous-couche des plans mobiles plongeant dans le champ des caméras vidées dans la gélatine avec les transistors harnachés aux tétons flash-back avalant la bouillie de merde grise mécanique dans le cadrage contre plongée bourré d’épissures et de microscopes parlant le langage des molécules ivres…

Images panoramiques éclatées au-dessus des bidons explosifs plan-séquence épidémique avec la mousse visuelle dans le travelling bobine buccale dégoulinée dans le hasard des séquences-cul pellicule épidémique entre les jambes dans les viscères boulonnées avec les anneaux écartant la chair dans les images écartées rongeant la langue sexe révoltée dans les raccords provocation du metteur en scène dans le ventre de la star révolutionnaire qui se fait enculer par un cheval du parti communiste sur le bureau du ministre attaché culturel se branlant à vif dans un torchon support surface travaillé à la rondelle de concombre tamponnée en monotype bleu espadrille pétanque béret français enregistrement des hurlements de la gonzesse qui se fourre avec le téléphone….. (suite du poème « envahissement des pellicules de réalité dans la brèche souterraine épidémique »)…

Joël Hubaut, 1976

Visuel « Portrait-mutation en lapin » (photo de P. Victor, rehaussée à la gouache par Joël Hubaut)

18 février 2021

[Chronique] François Crosnier, Avec une force épouvantable (à propos de Fabienne Létang, Chambre froide)

Fabienne Létang, Chambre froide. Textes d’Amandine André, A. C. Hello et Liliane Giraudon. Les Presses du réel, collection « Al Dante », hiver 2020-2021, 96 pages, 20 €, ISBN : 978-2-37896-205-0.

 

Mars, avril, mai 2020 : en pleine période de confinement, Fabienne Létang conçoit et réalise dans son studio les performances photographiques qui composent la partie visuelle de Chambre froide. La polysémie du titre (la « chambre » est également un appareil photographique de grand format) oriente le lecteur vers une réception des images comme partie d’un dispositif industriel
(le lieu de conservation) que confirme l’omniprésence, parmi la trentaine de photographies présentées, d’une ouvrière en bleu de travail. « La mamelle de l’ouvrière », « Machines à nourrir les machines à manger » : les corps féminins sont d’emblée inscrits dans une relation fonctionnelle, qui ne tarde guère à devenir agonistique (« Le procès », « L’accusation »). Deux corps s’affrontent, dans une série de variations sur le thème de la contrainte – et placées sous l’invocation de « Surveiller et punir », livre figurant dans l’une des photographies –, donnant lieu à la mise sous le regard du lecteur de situations de nourrissage ou de refus d’alimentation, de domesticité, d’imposition (« Les mesures économiques »), pour culminer avec l’image de la « mort ouvrière » représentée par une Pietà effectuant l’ostension du vêtement de travail. Pour autant, ce n’est pas un chemin de croix qui est donné à voir, mais bien plutôt la « description d’un combat » dont, qui sait, l’issue pourrait être à l’avantage de l’exploitée (la photographie « Déconfinement » montre l’ouvrière reprenant le dessus avec ses poings). L’iconographie religieuse classique est ici détournée au profit d’une vision matérialiste (« dialectique » comme l’indique le titre de deux photographies), dont le paratexte donne la clé : « Fabienne Létang … considère l’art comme la production de gestes, de conduites et d’actions participant d’une tentative toujours renouvelée de questionner le monde ».

À la traversée de cette « chambre froide », trois auteures : Amandine André, Liliane Giraudon et A. C. Hello ont été invitées à participer. Les textes réunis ici entretiennent un rapport différent aux images : celui de Liliane Giraudon, Ce qu’il reste d’Eurydice, dont le découpage suit l’ordre des photographies, s’y réfère explicitement. En revanche, les textes d’Amandine André (Agôn) et d’A. C. Hello (La fabrication d’une bombe, Désobéissance à la lumière et Sa mère la pute), dont certains sont antérieurs au travail de Fabienne Létang, laissent à l’imagination du lecteur le plaisir d’y retrouver ses propres échos.

Amandine André, dans sa très dense ouverture, joue sur l’opposition (ou plutôt la lutte, Agôn) entre la souffrance et la douleur pour caractériser les régimes d’existence et d’intensité de l’une et de l’autre : « l’état particulier », formule qui revient en leitmotiv de ce texte fort, est un « état d’absolu au monde et à soi » en ce qui concerne la douleur, tandis que la souffrance est un « état de confusion une sorte d’état qui totalise la somme du négatif » :

On le sait la douleur est une intensité de la vie. Elle vient l’habiter et la rend palpable à celui qui la ressent.

(…) La douleur s’apprivoise jamais la souffrance qui est un état sauvage et qui ensauvage.

De cette lutte, au moins sur le plan esthétique, sort vainqueur la douleur :

La douleur est utile à la beauté c’est un besoin qu’elle a c’est un besoin et un outil que la beauté a utilisé dans l’histoire.

Beaucoup moins abstraits, les trois textes d’A. C. Hello font surgir des figures de femmes dont la première, « aux réactions élémentaires jusqu’à un certain point », est décrite comme « noire de pensées tout à son excès de penser fort » dans un récit lui-même excessif dont les termes (« chatte cuite et brisée », « morceau de mort collé sur le bout de ses doigts dont il étudiait le mécanisme avant d’enserrer son cou ») renvoient à la perpétration d’un viol indéfiniment réitéré (La fabrication d’une bombe). Dans Désobéissance à la lumière, la figure qui prend la parole sous le nom de Babak énonce, dans une forme de ressassement, la condition immémoriale d’accusée, de condamnée[1], de maudite, de « tout en bas », de celle « qui n’a plus de Nom » :

Bête immobile

Je parle sans bruit.

Ils n’ont pas détruit en moi

Ce qui annule leur langue.

Ma parole est encore lente.

Enfin, dans Sa mère la pute (2016), A. C. Hello interroge, avec un humour certain, la fabrication du féminin dans un récit mêlant description du bas-corporel maternel :

Une mère se rompt. Presque la moitié de son corps tombe au pied du lit. Elle la scrute. Elle n’y voit rien qu’un œil ouvert dans un gros dos surmonté de trois dents

et discours de la fille « émergée à la surface du monde crevé », laquelle commente sa position dans le monde et son statut de « fille périssable ». La narration, comme la mère, « déconne sec », faisant appel aussi bien au registre de l’imaginaire surréaliste qu’à celui du polar, mais un polar décalé où les forces de l’ordre se livreraient à des considérations grotesques sur l’éducation :

De manière générale, les gens qui réussissent leur vie, ont eu la télévision depuis la naissance. Et ceux qui lisent des livres, ont tendance à la rater, croyez-moi.

Démentant le constat ici énoncé sur « le fin mot de tout ceci, à savoir que nous sommes foutus et que nous ne sommes pas prêts », les textes d’A. C. Hello manifestent « avec une force épouvantable » la résistance par l’écriture.

Liliane Giraudon, on l’a dit plus haut, inscrit son texte dans l’espace ouvert par les photographies de Fabienne Létang, mais choisit de manière subtile le détour par le mythe. Ainsi, pour prendre un exemple, Ce qu’il reste d’Eurydice commente « Pietà : mort ouvrière », image déjà citée, de la manière suivante :

Quelle scène non jouée et pour quelle dépouille (…). On peut toujours bégayer les gestes d’une inusable Pietà. Sans cesse les corps s’effacent. Eurydice, par exemple, sur le point de quitter les Enfers. Tandis que hors champ, les nichons de Tirésias scintillent comme des calamars.

Ici, l’attention littérale portée au sujet, qui n’omet aucune des caractéristiques de la photographie, se double d’une interprétation qui permet au lecteur de convoquer tout un savoir stratifié : la mythologie (l’histoire d’Orphée et d’Eurydice), l’histoire de l’art (l’iconographie de la mère du Christ dans la peinture et la sculpture), l’histoire littéraire et musicale (« Les mamelles de Tirésias », avec la nuance comique et bien apollinarienne, pour le coup, de « nichons »). L’image qui sert de support est ainsi élargie au « hors champ » propre au poète.

Les vingt photographies sur lesquelles intervient Liliane Giraudon (soit la majeure partie du travail de Fabienne Létang) forment une série à une ou deux (exceptionnellement trois) figures féminines se détachant sur fond noir ou neutre, ce qui accentue l’importance du geste. La grammaire de celui-ci est déterminée par la position du bras, de la main gantée ou non, et de la posture verticale ou inclinée des corps sobrement vêtus, à dessein (mais lequel ?) de bleu, blanc ou rouge. Cette syntaxe très simple n’en est pas moins d’une grande puissance d’évocation : accusation, soumission, imposition, dérision, révolte… émergent des « tableaux vivants » ici mis en scène. Dans sa sobriété, le texte qui s’en empare accroît encore ce sentiment grâce aux fulgurances dont il fait preuve :

Pas besoin de tuer un être parlant pour le faire taire (…)

Gavage par le vide (…)

Poussé à l’extrême, le mépris du corps ne peut manquer de rencontrer une banalisation de la mise à mort (…)

Pour ce qui est du passé, on passera sous silence l’avortement intellectuel de siècles entiers de femmes artistes et l’infanticide des œuvres de femmes écrivains.

C’est donc à Liliane Giraudon qu’on empruntera la conclusion de cette chronique, tant son commentaire de la photographie de la page 61 « Misérablement… » – comme une rime presqu’identique à celui de la photographie de la page 45 « Liberté, égalité… » – pourrait valoir pour l’ensemble de ce livre à la beauté duquel concourent à égalité photographe et auteures : « entre splendeur et lamentation, rapport d’un instant d’histoire sans aucune trace d’explication ».

 

[1] La citation qui clôt le texte, Ad omnia citra mortem, renvoie, selon l’Encyclopédie, à une condamnation au fouet, à être marqué et envoyé aux galères.

16 février 2021

[Chronique] FREEING (Our Bodies), #6 spécial Jean-François Bory, par Carole Darricarrère

FREEING (Our Bodies), #6 spécial Jean-François Bory, Les Presses du réel, 1er trimestre 2021, 240 pages (avec illustrations), 14€, ISBN : 978-2-9566171-7-4. [Précommander]

 

« Longtemps j’ai cru être écrivain… »

Comment attraper un oiseau, par l’aile ou par la queue, puisqu’il a un corps, encore qu’il s’agisse d’un corps de lettres, tendez-lui son image et ne le prenez ni au mot ni au sérieux, car il n’a pas de nombril mais un génie espiègle de lutin farceur, menton pointu nez croche, en première de couverture son profil traversant rentre tout juste dans la case.

*

« Envoyage [et Letraset ‘sous canabis’ à l’encre de Chine] j’ai voyagé voyageur dans cette GALAXIA de charadie vers la vers là où dort l’enfance de l’ENface que je de mots CETTE NUIT jusqu’à l’oubli… au rêve [lune] succède un NÉANT (…) » (extrait linéairement revisité de « Spot 2 », 1964) qui l’œil absorbe, tel empilage d’empreintes de ronds de verre pillant le contenu jusqu’au sens – « CORTÈGE D’un instant des pensées » -, rognures de réminiscences, rémanences minuscules du besoin bouillonnant d’expérimenter des enfances, idées fixes – en échappées belles – de l’alphabet d’un sac de billes roulant spirale dans le mil tel un dé en un éclair, ailleurs une pataphysique de petits soldats de plomb, d’inoffensives figurines irruptant à la lettre dans l’âge adulte ?… Jean-François Bory, ce « français du dehors », se souvient que « l’Orient vit dans le temps du cercle » et admet qu’« en toute écriture se dissimule sinon plus, du moins autre chose que ce qu’elle veut transmettre. » (JFB)

FREEING (Our Bodies), la revue d’arts corporels et de littératures en noir & blanc & en illustrations de couleurs-à-lire créée par l’artiste Yoann Sarrat en 2018, publie aux éditions Les presses du réel son numéro 6, un hommage collectif  dadasophe à 78 mains soit 39 contributeurs & amis consacré au « bien n’hommé »[1] Jean-François Bory, « grand irrégulier »[2] et personnage clé dans l’ordre de l’encyclopédie des avant-gardes, soit autant de façons d’aimer et de le dire : ce livre-objet ciné(hap)tique crée du lien, invite au rebond et convoque l’esprit mutin du don hétéroclite de la réplique réparti – parité oblige – dans une grande liberté d’expression. Bloc à fendre solide d’un ricochet de dés restituant étal le tic-tac horloger d’un homme, son je et son nous – « Le plus intime en nous ce sont les autres » dira-t-il -, l’état et l’étant d’une passion – avant tout le livre -, son revenir et son devenir, celle d’une vie – « mais comme on n’en a qu’une autant en vivre plusieurs à la fois » -. Ainsi un mur ventile un aplat dans les spirales tout bien tricoté avec la malice d’un jeu de balle, chaque intervenant emboîtant le pas du précédent selon une logique féline propre aux effets de résonance comme aux intuitions, plaisir voltige volage freeing Jean-François Bory de lui-même dans toutes les langues : « Il n’est pas nécessaire, bien entendu, de considérer l’identité comme un fait essentiel. » (JFB)

Défi s’il en est, l’hommage, le bouquet garni, le nous du je, presque poème d’une cinquième saison gravée sur une éternité manquante, le dispositif non compassé, le trou de mémoire, son rebond, ses ratés, le déclic, l’effet de surprise, le gratté-roulé-emballé, la liste, le chaînon manquant, l’affection vraie, l’humour, champagne !, la règle du jeu, les peaux de banane, les échelles de concordance, l’irruption de la couleur, les clins d’yeux, les autours, les regrets, un doigt de nostalgie, le temps qui passe, l’ennui, les connivences, les affinités, les complicités, l’esprit de sérail, les indésirables, les essentiels, l’étoffe d’une vie, la vie qui fout le camp, ce qui reste de ce qu’il en advient, les amitiés qui repoussent dans les bois morts, la pudeur, les maladresses, les malentendus, les déductions, les projections, l’énergie, le lien, les non-dits, les mal-dits, les allusions, les mots en marge, les attentes, les dates, les époques, les inspirations, les biffures, les dessins, les années 60, les pas de côté, les zones sensibles, les pirouettes, les portes que l’on enfonce, la théorie des ensembles, la peur de la page blanche, la quête – souvent – de la première fois, ce mouvement réflexe signant la longévité du lien à l’épreuve de la durée, l’élan du cÅ“ur du corps du ciel, le sommaire.

Est un tapis roulant multipiste à 39 entrées – le couvert est dressé d’une table à rallonges -, le sommaire de ce qui ressemble à première vue au catalogue d’exposition d’une galerie à vocation cosmopolite – l’image faisant texte -, le sommaire en lui-même pourrait être lu d’un trait comme une longue phrase, le sommaire d’une tablée anniversaire de gai.e.s luron.ne.s, le sommaire comme un portrait qui dit ‘World’, dit ‘intranquille’, dit que ceci est et n’est pas Jean-François Bory, dit que Jean-François Bory s’éclate, que le cinéma, que la poésie, « pour JFB c’est un sport », dit « poésure » et « peintrie », dit que Jean-François Bory est peut-être un djinn, soit un incessant créateur qui hait la perfection et une créature aussi improbable qu’imprévisible, une créature polymorphe qui ne laisse personne indifférent, un essayiste, un poète visuel, un artiste, un humaniste, un performer, un phénomène.

Cela et des documents d’archives, des photographies, la retranscription d’une conférence de l’auteur à lire délire et relier, à traverser comme la nuit une fête une réponse à la main allant esquissant de l’un à l’autre dans le désordre un pas de reconnaissance n’épuisant jamais ni l’œuvre ni l’homme en ses multi-facettes à déclinaisons, Bory land, body bande, certaines espèces d’oiseaux ne se laissant pour autant jamais enfermer, busy now, toujours déjà autre ailleurs.

« In history terms , Bory has killed Gutenberg : Gutenberg is finished. Like capitalism set aside to be discovered and debated in a few century times. » (Sarenco, Liber Scriptus).

De mot-analphabète en mot-spectacle, du commencement au recommencement de l’apprentissage sculptural de la langue, images-mots, images-monde, mots-clés, entretenant quelque parenté racine avec le cahier d’images de l’écolier, la colle et la pâte à modeler, l’articulation de soi à la découverte de l’autre, jusqu’aux installations de mots investissant l’espace performé de l’homme debout de la parole palpable, un hommage universel à l’esprit du jeu en action de se réinventer dans une perpétuité patalittéraire d’instants intempestifs pansensoriels : dans Bory côte à côte se trouvent les lettres OR.

Quel lyrisme récréatif pigment & touché de lettres ne se manifeste-t-il pas encore en présence de cet alphabet d’aimants polystyrène, sorte de paternité s’accomplissant amoureusement à la lettre comme progéniture « toute cette fête mouvante et sans raison » guerre ou paix, carambolages de gestes, fourches et couteaux, petits soldats puissants ou poupées mannequins immensément fragiles ? A dansé équerre, I antenne, 2 à dada, O soleil, & enlacé, E donne ce que U reçoit, voyelles spatiales, vigies callipyges aussi ‘visives’ que viveuses enfantées frontalement corps à corps, figurations concrètes du texte sortant du livre, chair de l’intellect, personnages, filiation, affects, procréation humaine en forme de déclaration d’amour ? Ces expressions proportionnées pourraient être perçues comme autant de manifestations de l’enfant intérieur d’un petit prince grandissant joueur en son for espiègle en la compagnie des lettres – des autres -, création du lien, interaction, on et nous : chez Jean-François Bory la sobriété ne s’accommode jamais de la sécheresse et le foisonnement, une génération spontanée d’idées, est un cordon ombilical comme en témoignent les nombreuses illustrations qui alternent ici en miroir de chaque collaboration.

Pique et pioche, l’on rit du « Portrait charge de Jean-François Bory écrasé par sa bibliothèque » d’Anne-Leïla Ollivier, on s’attarde sur les mots de Nicole Caligaris – « Bory est en réalité un auteur de vanités, et la plupart du temps de vanités cocasses » -, on se demande en lisant Pierre Tilman si les lettres n’existent pas pour apprendre à voir comme à penser, on s’émoticône et on vocalise des oh!-é-ah! en lisant la notation de Jacques Demarcq au sujet du travail de l’auteur « Écriture et vie couchent ensemble séparément. », on s’aventure à la loupe dans les « antisèches » de Jean-Pierre Bobillot « (…) qu’est-ce que ça peut bien VouloiR dire au fond « c’est » // & au fond : est-ce que ça serait pas ça, au bout du bout de l’Hommage et de l’ironie, si fin mot il Y a, ou devait Y aVoiR, le fin mot ? », « Lumière, soleil, reflets, miroitements : lire, ou mieux faire l’expérience du livre (…) » on savoure l’hommage de Jérôme Duwa qui signe :

« L’ « apaisement » n’est pas le mot de la fin, mais il est le résultat concret de ce que l’on hésite à appeler simplement une lecture. »

*

Question subsidiaire d’Hortense Gautier peau nue dans « Projection / Objection » : « les avant-gardes, bien qu’expression au féminin, sont[-elles] une expression masculine » ?

On ne reçoit jamais un livre par hasard.

 

[1] Christian Prigent, in « La poésie, c’est du sport (pour Jean-François Bory) ».

[2] Jacques Demarcq, in « L’auteur empêché ».

14 février 2021

[News] News du dimanche

CUHEL commence par vous faire méditer sur notre douce-France… Moussempès en UNE, puis les nouvelles aventures d’Ovaine par Tristan Felix… et nos Lib-livres reçus !

 

Édito : Douce fRANCE /CUHEL/

Le règne de Micron 1er fut celui du CommeSi

[Micron a tout lu tout vu
– il est Tout-UBU !]

fRANCE pays de Liberté – pour les néo-Libéraux et leurs polichiers

[liberté de travailler et de consommer pour les autres]

fRANCE pays d’Égalité – à force d’égaliser les privilèges des assistés (ceux qui ont un net fixe !)

fRANCE pays de Fraternité – envers les capitaux

 

fRANCE mère des Arts (vive Netflix !)
des Armes (pour libérer et sécuriser les sujets de Micron 1er !)
et des Lois (pour assurer la Liberté et la Sécurité des néo-Libéraux !)

 

Priorité à l’Éducation – grâce aux suppressions de postes !

Priorité à la Recherche – de profits !

Priorité à la sécurité sanitaire – à coups de baguettes magiques !

Priorité au Plein-emploi – grâce à la magie des chiffres…

 

Et maintenant, grâce à la néo-maïeutique – cet art de coucher les esprits que maîtrisent les sophistes et les polichiers –, place au CommeÇa : après le CommeSi, c’est CommeÇa !
En marche !

 

UNE : Sandra Moussempès à bout portant…

Suivez en direct l’événement sur la page Facebook ou la chaîne Youtube de la Maison de la Poésie.
➡️ Pour ne pas rater le direct, inscrivez-vous à l’événement Facebook.
Vous pouvez ensuite retrouver la vidéo à tout moment sur notre chaîne Youtube.

Cassandre à bout portant poursuit cette quête obstinée de Sandra Moussempès des objets féminins non identifiés à travers les clichés de l’imaginaire contemporain (celui des séries américaines en particulier), détournés avec une ironie teintée de tendresse. Le ciel s’est éclairci dans l’univers de l’autrice, l’humour semble désormais maintenir à distance les monstres du passé. Ce qui n’ôte rien à l’étrangeté des images que son écriture parvient à susciter, avec une innocence qui n’exclut pas un soupçon de perversité. Jusqu’où peut aller une pin-up assortie à sa fourchette, endormie sur le sol d’une maison hantée ? Telle est l’une des questions que pose ce livre grave, joyeusement décalé.

À lire – Sandra Moussempès, Cassandre à bout portant, Poésie Flammarion, 2021.

 

Les nouvelles aventures d’Ovaine… /Tristan Felix/

À l’endroit pile où Ovaine bâtit sa bicoque, une maison se construit.

Ovaine ne se démonte pas. Nuit et jour, elle ôte une à une les pierres et les poutres pour mettre les siennes à leur place.

Le chantier n’avance guère… Ne reculant devant aucune adversité, elle poste son loup en équilibre sur le seuil, prêt à déjouer l’entourloupe.

Mais voilà Ulysse qui revient de loin, rusé de près et vermoulu comme une poutre. Il demande à voir Pénélove.

Le loup, grêle et méfiant, opte pour un silence sidéral.

Alors, Ovaine, immatérialisée, descend des combles de son rêve.

 

Libr-livres reçus

► Marie Delvigne / Raymond Federman, Fourire, Les Contemporains favoris, coll. « Å’uvres complètes », été 2020, 124 pages, 18 €.

► DOC(K)S, série 33/34, numéro 35/36, hiver 2020-2021, 460 pages (+ DVD), 50 € (abonnement pour 4 numéros : commander).

► Armand Dupuy, Selfie lent, éditions Faï Fioc, Boucq (54200), hiver 2020-2021, 112 pages, 13 €.

► Sylvie Durbec, Carrés, ibid., 72 pages, 11 €.

► Didier Henry, Continuo, ibid., 88 pages, 12 €.

 

[Texte] Sébastien Ecorce, Parlez-moi…

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 11:09

Revoici Sébastien Ecorce – professeur de Neurobio à ICM, Salpètrière, écrivain-poète –, que nous remercions pour ce nouvel inédit. [Lire son dernier texte poétique sur LIBR-CRITIQUE]

 

Parlez à partir d’un babillage et d’un interrupteur. Parlez à partir d’un nÅ“ud. Ou d’une déchirure métatextuelle. Pissez dans une cabine téléphonique. Faire pousser un arbre. Faites pousser si vous voulez apprendre à parler une langue aussi brisée

Parlez-moi dans les bois. Dans ma poitrine. Avec vos doigts.

Parlez-moi des caresses brutales
Parlez-moi de la zone humide
Parlez-moi de l’arme qui est dans votre œsophage
Parlez –moi si vous voulez claquer dans une malle comme un sac de pierres

Même si tu enfonces les sols, que tu déchires des câbles,
Si ta parole brûle des berceaux de verges de sang et de chair
Ta commotion cérébrale est toujours un hôtel

(…)

© W. Y. Chun, 2000

 

11 février 2021

[Chronique] Liliane Giraudon, Sade épouse Sade, par Ahmed Slama

Liliane Giraudon, Sade épouse Sade, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 2021, 88 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-204-3.

 

On connaît Liliane Giraudon, sa poésie, sa prose – qui n’existe pas –, on connaît plus particulièrement cet art du montage qu’elle déploie dans ce Sade épouse Sade, une nouvelle fois[1]. Deux parties, deux montages. Ici, pas le Sade écrivain, Sade dans son devenir écrivain. Pas seulement le fameux marquis, son épouse aussi, « l’épouse Sade » plus connue sous le nom de Renée-Pélagie de Montreuil. Ainsi s’esquisse tout au long de ces 83 pages un rapport, ce n’est pas une femme ou un homme qui sont saisi.e.s, mais un rapport certes singulier qui ne manque pourtant pas d’obéir aux schèmes de la société patriarcale. Ce qui prime ici, c’est le mouvement imprimé. Ce premier montage qui figure un enchaînement de fragments – nommés sections –, une phrase pour le moins, un paragraphe tout au plus, le tout numéroté, des chiffres romains ; ça fait en tout CXI ou 111 ou cent onze – à vous de voir.

LXVIII

« Pourquoi 111 ? Parce qu’en 1926, un premier juin, ressurgissaient dans une vente 111 feuillets de diverses grandeurs, écrits au recto, constituant un petit in-18 pour la reliure. Ce précieux document se composait des notes préparatoires (sans doute pour une Nouvelle Justine). Elles se présentaient comme l’armature d’un travail d’adaptation, son canevas. Des notes sèches, frontales, montrant que Sade travaillait avec ce qu’on appellera plus tard des fiches… une équivalence » [p. 27].

 

Montage de l’expérience de lecture

Et c’est un peu à ça qu’on a affaire, ici, des notes parfois sèches, souvent frontales, montrant que Liliane Giraudon travaille – comme  à son habitude – par juxtaposition et superposition. On y retrouve également ce rapport à la lecture qui s’esquisse dans les écrits de Giraudon. Pour ne parler que de l’un de ces précédents livres – l’excellent Travail de la viande (P.O.L, 2019) –  où ressurgissent dans et par la langue de ses montages les lectures de Meyerhold ou de Reverdy, ici ça sera donc Sade.

IV

« Un auteur qui n’apprend rien aux écrivains n’apprend rien à personne.

Comme Brecht, Sade fut metteur en scène et comédien. Dans les deux cas le théâtre s’appliquait à présenter des états de chose plutôt qu’à développer des actions » [p. 8].

Dernière phrase que l’on pourrait aisément appliquer aux poèmes de Liliane Giraudon. La lecture – du moins chez elle – n’est jamais clôture ou achèvement. La lecture n’est pas ce monde séparé de la vie. On n’en finit jamais vraiment avec une lecture, nous l’incorporons, elle fait corps avec nous. Partout et nulle part, elle nous accompagne, elle est mouvement, celle de Sade chemine du côté de  Lacoste, des geôles de Vincennes ou de la Bastille, les lieux de l’écriture, les lieux d’où le marquis lançait ses lettres, sa correspondance avec Renée-Pélagie de Montreuil. Puisqu’incorporée, la lecture est aussi mouvance, elle (res)surgit aux moments les plus inattendus, déroule et enroule ses fils. Et c’est bien par sa langue et son montage que Liliane l’explicite.

XXX

« Croquant une dragée je retrouve l’amande de la fleur cueillie il y a quelques jours sur les hauteurs de Lacoste, ignorante à cet instant de ce qui allait venir – moi me souvenant des recommandations de ma grand-mère à propos des bonbons offerts par un inconnu – Passant de la fleur au fruit surgit alors une autre image, celle d’un passé enseveli mais qui ouvert sous ma dent scintille dans un présent où se mêlent dans un même décor (Marseille, le Vaucluse) une histoire ancienne tressée à une autre, survivance sexuelle enrobée sous friandise et masquée jusqu’à aujourd’hui » [p. 16].

 

« Une singulière conjugalité »

Un billard à trois bandes se joue par le montage, le rapport à la lecture donc et ce rapport particulier, celui de la « singulière conjugalité » qui liait Renée-Pélagie de Montreuil et Donatien Aldonse François de Sade. Elle qui quittera le marquis dès sa sortie des geôles en 1790 – et avant qu’il n’y retourne quelques années plus tard – demandant et obtenant non pas le divorce, mais « la séparation de corps »… séparation de corps, cela pourrait prêter à sourire si le parcours du marquis n’était pas pavé de corps suppliciés et mutilés aux fins que l’on connaît. Le corps de Rose Keller, cette veuve à qui il a fait miroiter une place de gouvernante afin de l’amener vers sa maison d’Arcueil – louée sous le nom de sieur Lestargette – pour l’attacher à un lit, la flageller avec un fouet à nÅ“uds, l’inciser avec un canif, enduire les blessures de Rose Keller de cire brûlante et recommencer « l’opération » en lui intimant l’ordre de ne cesser de crier sous peine de la tuer. Ceci fait, Sade l’enferme et s’en retourne auprès de prostituées, Rose Keller parviendra à s’enfuir par la fenêtre, dénoncera les supplices dont elle a été victime au village, provoquant un attroupement.

Que l’on apprécie (ou pas) l’œuvre du marquis, il est indispensable d’avoir à l’esprit que sa sulfureuse réputation n’était pas simplement (et uniquement) le fait d’une société toute pénétrée de piété et de moraline. Sade cristallise la violence patriarcale, la domination et la réification des femmes. La « singulière conjugalité » du couple Sade est elle aussi empreinte de cette violence patriarcale, de par sa position et les pouvoirs que lui conférait la société d’Ancien Régime (et celle d’après) le marquis de Sade disposait de toutes les largesses pour se comporter comme il l’a fait. D’une certaine manière Sade n’a fait qu’aller au bout de la logique d’une société qui octroyait tous les droits aux nobles et aux hommes tous les droits, moins hypocrite – ce qui n’excuse rien – que ses contemporains se réfugiant derrière la morale caduque.  Il ne faut pas oublier également l’influence des Lumières dont le marquis se réclamait. Plus que dans sa vie, ceci est perceptible dans l’œuvre de Sade. Ce rapprochement a été établi par Adorno et Horkheimer dans Dialectique de la raison [1947], tous deux ont perçu que l’œuvre de Sade « montre l’ “entendement non dirigé par un autre”, c’est-à-dire le sujet bourgeois libéré de toute tutelle. »[2] Faisant de l’œuvre de Sade une application concrète et rigoureuse de la philosophie Kantienne – constat que Jürgen Habermas contrastera quelque peu.

Renée Pélagie de Montreuil a dû faire avec cette société patriarcale où l’ensemble des pouvoirs se trouvaient – se trouvent encore, mais disons qu’il y a tout de même quelques nuances de mieux – entre les mains de l’homme. Tentant du mieux qu’elle pouvait de dissimuler et d’étouffer les atrocités de son « époux », de le défendre, souvent, avec véhémence. On pourrait ici appliquer à la lettre la fulgurance d’Angela Carter au sujet des personnages féminins dans l’œuvre de Sade : « Être une femme libre dans une société qui ne l’est pas, implique un comportement monstrueux »[3] et peut-être serions-nous tentés de transposer cette fulgurance et l’appliquer à cette « singulière conjugalité ».

 

Montage épistolaire

La seconde partie de ce Sade épouse Sade est composée d’une sélection de lettres du marquis s’étendant de 1779 à 1788, correspondance avec son épouse, Renée Pélagie de Montreuil, depuis les geôles du donjon de Vincennes et de la Bastille. C’est par cette épistolarité conjugale – et la réclusion qui l’a suscitée – que le devenir écrivain du marquis s’épaissit, on y éprouve déjà la plume du marquis, ses goûts aussi, l’estime qu’il porte à Jean-Jacques (Rousseau) et l’aversion à sa Némésis – dépourvue quant à elle d’intérêt littéraire – Restif de La Bretonne.

« Par le choix de lettres ou billets que le marquis adresse à sa femme, j’ai tenté de crayonner le dessin de cet étrange lien conjugal. Le choix apparemment arbitraire de ces lettres ou billets pourrait s’intituler « Épouse Sade ». Car ce qui se trame dans cette correspondance (…) c’est non seulement ce qui se joue de puissant dans un lien conjugal énigmatique mais c’est aussi l’angle mort de la littérature, là où en quelque sorte il apprend à écrire »  [p.45].

[1] Pas si nouvelle, puisqu’il s’agit de la réédition d’un recueil paru du côté de D-Fiction en 2014.

[2] Max Horkheimer & Theodor W Adorno, Dialectique de la raison, traduit de l’allemand par Éliane Kaufholz, Paris, Gallimard, 1974 [1947], p.134.

[3] Angela Carter, La Femme sadienne, traduit de l’anglais par Françoise Cartano, Paris, Henri Veyrier, 1979, p. 50-51.

9 février 2021

[Chronique] Alain Frontier, Du mauvais père ou le livre impossible (mini-dossier 2/2), par Jean Renaud

Alain Frontier, Du mauvais père ou le livre impossible, Al Dante / Les Presses du réel, hiver 2020-2021, 54 pages, 9 €, ISBN : 978-2-37896-203-6.

 

C’est ici un livre bref, de cinquante pages seulement, et constitué de trois parties, ”Mémoire 1”, “Mémoire 2”, “Mémoire 3”.

“Mémoire 1”, qui est la partie la plus longue, se présente comme une suite de quarante-cinq paragraphes, petits blocs de mots de dix à vingt lignes, numérotés, qui rassemblent chacun des souvenirs (comme le titre impose de le penser), deux ou trois, quelquefois un peu plus. De l’un à l’autre, comme à l’intérieur de chacun d’eux, aucun classement, aucun lien sensible, aucune progression. Le propos n’est pas de reconstituer une vie ou un morceau de vie.

Il s’agit de scènes très brèves, d’images, données au présent de l’indicatif, sortes de pures et éphémères présences. Toutes placées sur le même plan, qu’elles viennent de la peinture (fragments de tableaux), de chapiteaux d’églises, de rues, de paysages, d’événements – minces choses vues. Données en quelques mots ou quelques lignes. Tantôt juxtaposées : “Il y a des taches de cuivre sur le drap. L’homme à grands pas traverse la ville en vociférant. Le chanteur humilié quitte la salle. Quand les combats sont terminés on insulte la joue noircie des gardes morts.” Tantôt glissant l’une dans l’autre selon une syntaxe assouplie, cette pratique notamment qui fait du complément d’un verbe le sujet du verbe suivant : “Les hautes façades qui bordent le quai dissimulent des cris d’enfants circulent dans le tissu serré des rues vieilles.” Ou bien : “On enlève le corps inerte et pèse sur le brancard.”

Si on reconnaît quelquefois, si vite qu’ils passent, tel objet, tel tableau, telle citation (Platon, Rimbaud, Apollinaire), et si on croit deviner la personne de l’auteur, sa culture, ses goûts (en quoi se rassemblent tels fragments), cette mémoire ne vient pas à nous, ne cherche pas à venir à nous : elle se tient là, fragmentaire, intense, brute, le plus souvent énigmatique, dépourvue pour nous non seulement de suite, mais de “sens”. Cela pour deux raisons. D’abord, ce qu’on peut nommer son laconisme. Elle écarte toute explication, tout développement. Par exemple : “De grandes boîtes de médicaments s’empilent sur la table et me dit qu’elle est seulement fatiguée. Le canon prend en enfilade… ” De ces boîtes, de cette table, de cette personne fatiguée, nous ne saurons rien de plus. La seconde raison, comprise dans la précédente, consiste dans le caractère très privé – et souvent, à ce qu’il semble, très mince – de ces souvenirs : un escalier, un restaurant, un morceau de paysage, une prostituée dans la lumière des phares…

Notons que nous éprouvons, par là même, ce plaisir que donne la poésie qu’on dit objective ou littérale : “L’homme au ciré verdâtre s’appuie sur sa pelle sous les grues arrêtées. De grosses lettres rouges placardées sur le mur de l’usine annoncent qu’elle est : occupée, quelque chose de clos, de noir s’allonge dans l’eau près du bord, le reste à marée basse, le brouillard.” Et ajoutons qu’il arrive qu’Alain Frontier, non sans humour (par exception dans ce livre grave), imite l’objectivité de Robbe-Grillet (dont, au demeurant, le nom se trouve mentionné). Par exemple : “On a donc : au centre, depuis le bas jusqu’aux terrasses qui le couronnent, la double hélice d’un escalier qui se développe autour d’un axe vertical d’où rayonne, à chaque étage, la croix rectangulaire de quatre salles éclairées par de hautes fenêtres, puis…”

Viennent ensuite “Mémoire 2” et “Mémoire 3”. Il semble, de prime abord, que, de “Mémoire 1” à “Mémoire 3”, on ne cesse de s’éloigner de la littérature. Que “Mémoire 1” était la poésie même, et que les deux parties suivantes, la troisième davantage encore que la deuxième, lui sont étrangères.

“Mémoire 2” se présente comme une suite de notes (telles exactement qu’elles figurent dans les éditions savantes) qui accompagnent, numérotées comme eux, chacun des paragraphes de la première partie, indiquant (sèchement, comme font les notes) ce que sont et d’où procèdent les souvenirs qui en constituent la matière. Par exemple : “(15) Le convoi militaire : Berlin, mars 1986. (16) Plusieurs fusils : vu du train Paris-Bruxelles, avril 1989. (17) L’homme s’esclaffe : Jérôme Bosch, l’Escamoteur (huile sur bois, 53 x 65 cm, musée municipal de Saint-Germain-en-Laye).” Si ces notes ne sont pas exhaustives (laissant de côté certaines scènes, sans qu’on sache pourquoi), s’il arrive qu’elles avouent leur ignorance (“date incertaine”, “date oubliée”), la fonction, incontestable autant qu’étrange, de cette partie consiste à garantir, autant qu’elle peut, la vérité des souvenirs.

Quant à “Mémoire 3”, on y verrait, si le titre ne nous l’interdisait, ce qu’on trouve souvent à la fin des recueils de poésie, la simple liste des lieux où ont été donnés antérieurement les textes qu’ils réunissent. Cette partie, en effet, se divise en deux : “Publications en revue” et “Récitations publiques”. Il faut admettre (penser) qu’il ne s’agit pas là, malgré les apparences, de la simple honnêteté de qui énumère ses publications. Ces indications ont valeur intime. Elles sont mémoire elles-mêmes.

À quoi il faut ajouter qu’on trouve, dans “Mémoire 3”, si l’on ose dire, la non-explication du titre du livre. La dernière phrase du premier paragraphe de “Mémoire 1”, laquelle paraît dépourvue de tout lien avec ce qui précède et de tout écho dans la suite, dit étrangement : “Le mauvais père fuit dans la double enfilade des lampadaires.” On lit dans “Mémoire 3” : “Les premières ébauches de ce travail ont d’abord été intitulées Je suis un mauvais père, ou simplement Le mauvais père, ou bien encore Mémoire du mauvais père, Critique du mauvais père.” Il n’en est pas dit davantage.

Ainsi faut-il prendre l’ensemble du livre, ses trois parties, comme répondant à un désir unique. Un sujet s’y rassemble, sans se rassembler. Il fixe, sans les fixer, les images d’une vie, ce qu’il nomme, reprenant Beckett, ses “possessions”. S’il reste du jeu dans cet étroit édifice, si ce dernier comporte des manques, des oublis (on peut le supposer), il procède assurément, comme dit l’une de ses formules, d’un “effort exact et pathétique”. On comprend que l’helléniste qu’est Alain Frontier ait évoqué, discrètement, dans une des notes de “Mémoire 2”, ce qu’on nomme communément “catharsis”. Mais on citera, pour finir, cette autre phrase, qu’on trouve dans le paragraphe 38 de “Mémoire 1” : “Pas d’autre certitude que celle de la phrase puisque le reste est mort.”

 

 

7 février 2021

[News] News du dimanche

Après nos surprenantes Libr-brèves, vous retrouverez les attendues « nouvelles aventures d’Ovaine » et vous découvrirez deux livres qui viennent de paraître (En lisant, en zigzagant)…

Libr-brèves

► Suite à nos éditos sur les « mots du pouvoir » et « parole et pollution », on méditera avec intérêt cette démonstration  de Joachim Séné dans son passionnant « Journal éclaté » :

« Dans cette crise du Covid — mais n’est-ce pas dans toutes les crises ? Et ici plus révélé ?— le Pouvoir joue avec la langue comme avec le feu. Veran déclare que la courbe n’est « pas exponentielle » puisqu’on a « que » 10% de cas en plus chaque semaine. Or c’est la rigoureuse définition mathématique de la courbe exponentielle : F(n) = F(n-1)×1.1

Et c’est également de ça, détruire la langue, qu’il est question en ce moment — mais n’est-ce pas aussi un effet du Pouvoir ? Un moyen de domination supplémentaire ? Les mots du pouvoir, le confinement « serré », le « plateau montant » que ne serait pas l’exponentiel, les fausses-fuites d’informations et les « ce qu’on sait », les rumeurs des réseaux, une marmite de potion politique bout, l’angoisse monte des jours à l’avance avec la crainte de ce qui sera dit, est-ce décidé ? Sur quelles bases ? Tout le monde est épuisé, fissures. »

► Oublions un peu la morosité ambiante et regardons/écoutons cette vision poétique d’un objet qui empoisonne nos vies laborieuses : Marie-Hélène Dhénin, « Les Trois Masques et quelques dizaines de plus » (texte et photos / Lecture d’Alain Frontier)…

► Suivez en direct les événements sur la page Facebook ou la chaîne Youtube de la Maison de la Poésie Paris.
➡️ Pour ne pas rater le direct, inscrivez-vous à l’événement Facebook.
Vous pouvez ensuite retrouver la vidéo à tout moment sur la chaîne Youtube.

Mardi 9 février à 19H : RV avec Maxime Actis.

Présentation officielle. À lire l’un de ses textes publié dans une revue littéraire, sa mère dit à l’auteur que « ça doit être compliqué de vivre à force de regarder les choses précisément comme ça. » Mais c’est assurément un ravissement pour nous. Long poème composé de dix-neuf « chants », Les paysages avalent presque tout oscille entre un présent intranquille et des périples fondateurs à travers les Balkans. Des êtres qu’on perd jusqu’aux maisons désertées, en passant par cette femme qui ne reconnaît plus les siens : la poésie s’arme pour fixer tout ce qui file et que le temps engloutit. L’apparition d’un jeune poète saisissant.

À lire – Maxime Actis, Les paysages avalent presque tout, Flammarion Poésie, 2020.

Vendredi 12 février à 19H : RV avec Frédéric Forte.

« La phrase Nous allons perdre deux minutes de lumière, je l’ai entendue prononcée un jour à la télé par une présentatrice de la météo. Je l’ai aussitôt perçue comme un titre de livre potentiel. Et plus qu’un titre, un modèle de phrase et de vers. Durant les sept mois de l’écriture du poème, j’ai essayé de saisir à chaque instant, dans un flux, ce qui, dans ma vie de tous les jours, pouvait être « la phrase suivante ». D’une phrase à une autre plusieurs heures ou toute une nuit pouvaient parfois s’écouler. Le poème est donc une sorte de journal en coupe. Avant même d’avoir terminé l’écriture du texte, j’avais déjà envie de le lire en public, in extenso. Et pour pouvoir immerger plus avant le public dans le poème, j’ai proposé à deux artistes – le guitariste Patrice Soletti et la plasticienne Leïla Brett, tous deux maîtres dans l’art de la répétition, de la variation, du jeu avec le temps… – de créer avec moi une pièce qui dépasserait la simple lecture, mêlant le poème à la guitare jouée en direct et à un diptyque vidéo pour nous faire vivre plusieurs mois en moins d’une heure » (Frédéric Forte).

À lire – Frédéric Forte, Nous allons perdre deux minutes de lumière, P.O.L, 2021. S’inscrire à l’événement Facebook.

 

Les nouvelles aventures d’Ovaine /Tristan Felix/

♦ Un jour d’hiver, la mort, épuisée, toque :

– Je suis au bord du beurre naout. On me fait avaler des vivants qui sont même pas encore nés.

– Ovaine la serre dans ses bras dodus et doucement lui conte l’histoire du scarabée qui ne voulait plus entrer dans le jeu du scrabble.

La mort, d’un coup requinquée, se met à refuser tout ce qui bouge.

Comme il y a foule au portillon, certains font semblant d’être déjà morts.

Fine mouche,  elle les frictionne et, d’un coup de pied aux fesses, les envoie paître parmi les vaches lentes et majestueuses.

 

â—Š Un jour, Ovaine contemple le ventre de son aspirateur.

Une jungle d’acariens s’en donnent à cÅ“ur joie dans une fête à neu-neu tenue par des araignées de petit calibre.

Ovaine veut en être. Elle prend un ticket pour le fameux train d’enfer.

Des cheveux géants l’attrapent par les pieds, des squelettes de puces lui sautent au cou. Un crâne de fourmi lui colle des grains de sucre sur la bouche.

Après dix minutes d’ivresse, Ovaine sort de l’aspirateur. Si elle avait su !

Ouvrant aussitôt un stand à 1 centime le tour, elle a du mal à ne pas être aspirée par la soudaine ruée des poussières.

 

 

En lisant, en zigzaguant…

♠ « Tu as rencontré une fois un écrivain et artiste qui, pendant près d’une demi-heure, accoudé au zinc d’un petit bar, t’as parlé de sa penderie. Ses paroles elles-mêmes semblaient être regroupées, comme parcimonieusement étudiées et classées, puis envoyées dans l’espace avec la précision des ingénieurs du projet spatial Philae. »

« Ã€ y regarder de plus près, changer de vie n’est pas chose facile. Cela fait quinze ans que tu te dis : demain, je plaque tout ; c’est sûr demain tu leur dis que tu n’es plus capable, pas un clown, pas un mouton – pas de corrélation entre les deux en apparence, ni avec toi, encore que c’est à voir – tu leur dis cela, puis tu y retournes, comme un seul homme. »

Sophie Coiffier,  Tiroir central, éditions de l’Attente, 2021, p. 23-24 et p. 71.

 

♣ « L’idée que la poésie doit exclure le narratif est aussi absurde que d’exclure l’exposition discursive du roman. Mallarmé rejette le narratif sous prétexte qu’il présente quelque chose comme un simulacre du réel. Mais la virtualité domine autant le narratif que  les autres types de discours. La narration est un tissu de lacunes mouvantes ; c’est par ce jeu du vide et du plein qu’elle rejoint à la fois la poésie et le réel et il s’ensuit que la poésie est simulacre au même titre que la narration. »

Alexander Dickow, Déblais, éditions Louise Bottu, 2021, p. 24.

6 février 2021

[Chronique] Tristan Felix, Les sortilèges du désir (à propos de Maurice Mourier, Behr le Bugnon)

Maurice Mourier, Behr le Bugnon, PhB éditions, automne 2020, 160 pages, 12€, ISBN : 979-10-93732-45-9.

 

Nous connaissions Maurice Mourier pour ses critiques cinématographiques et littéraires, ses articles, ses romans, sa poésie. C’est avec des nouvelles qu’il nous arrive en cette fin d’année moins miraculeuse que miraculée. On y retrouve son sens aigu de la langue familière et savante au service des mystères des corps vivants.

Les six textes qui composent ce recueil s’annoncent comme des nouvelles maillées. Notre lecture les envisagerait davantage comme six longs poèmes en prose, d’ampleur inégale, composant un chant hypnotique aux harmoniques densément diffractés. De fait, une disposition en vers n’eût point été impensable, tant cadence et prosodie y œuvrent intensément. Nulle fiction narrative à proprement parler, sinon souterraine, sous les espèces d’éclats de rêves subtilement tuilés et confondus, avec leurs motifs récurrents, maillés en effet, formant un vaste filet flottant, traversé de fragments de mémoire, de visions surréelles, de fantasmes.

Chacun des textes reflète des figures féminines – étudiante, prostituées, fillettes, lavandière, ondines – que l’approche par le désir éloigne douloureusement en un miroitement sans fin. Leur peau, leurs seins toujours au bord du basculement, leur cheveux embrasés ou mangés d’ombre, leurs cuisses gardiennes de leur déduit comme d’un dédale, semblent les blasons d’un temps perdu à jamais. Elles sont des dryades intercesseuses entre un monde obscur, incertain, lent, gluant presque et un monde miroitant, de source vive mais pudique. Face à cette inéluctabilité d’un réel que l’écriture tâche de rendre insaisissable, nous avons songé, plus qu’aux descriptions délétères mais combien flamboyantes d’un Huysmans, aux sortilèges des Filles du feu de Gérard de Nerval, à ces spectres du désir et de son objet. Les visages s’attirent, se mêlent se confondent, se superposent en un portrait mouvant, anamorphique. Le désir lui-même absorbe le monde dont il s’imprègne, s’y décline en un dérèglement subtil de tous les sens, l’érotise en ses moindres anfractuosités, jusqu’en ses moindres pores. Les phrases-grappes, aux grains serrés, grâce à leur pourriture noble, nous offrent cette langue surmûrie et saturée de sucs, qui a tendance à déserter certaine littérature contemporaine et promue, éprise d’éphémère et de kit jetable.

A l’instance narratrice aussi de se dérégler, de se démultiplier en ce flux de conscience que le nouveau roman, au siècle dernier, a éployé dans ses descriptions hyperréalistes au service, paradoxalement, d’effets d’irréel, de touches impressionnistes qui déplacent incessamment le regard et la pensée du lecteur. Le « je » se renverse en « tu » dans les passages en italiques – lettres en abyme dans le texte, ou dialogues (encore le lecteur ne sait-il pas toujours qui s’énonce !) – ; le « tu » s’échange avec un « il », une ou des « elle(s) » ; il n’est jusqu’au « on » ou au « nous » (nullement de majesté !) personnels qui n’embarquent anonymement le narrateur, et donc le lecteur, dans une nef dont proue et poupe font volte-face. Il ne lui reste, au lecteur, qu’à contempler la fantasmagorie littéraire de ces vols d’étourneaux dont la géométrie mouvante recèle des combinaisons secrètes qu’il ne siérait de déceler au risque d’en voir s’évanouir le charme.

Oui, et la grande ombre, dissoute sera exorcisée. J’y rêverai enfin sur elles, sur elles toutes, dans un langage nouveau, rien que pour vous, si vous voulez, fait pour la mi-voix, pour le coin des lèvres, un peu trop fondant, fourré d’adjectifs impressionnistes, avec une pointe de mièvrerie cachée. Un de ces langages qu’on invente en marchant très vite, par les soirées inutiles où se consument les villes, d’un bout à l’autre de quais cent fois parcourus, toujours les mêmes, où l’on a ses voltes et ses rites. Peut-être alors que je pourrai vous prendre, vous saisir toutes, faire une gerbe des choses désirées, faire mon paquet, disparaître.

Débarrassé du guide narrateur, le lecteur, sans avirons apparents, n’a plus qu’à se laisser porter par la houle lancinante, capricieuse, vertigineuse d’un phrasé auquel il s’accroche pour ne perdre le fil du rêve en train de se tisser, vague après vague, comme sui generis. Il plonge dans le miroir de cette langue ultra qualifiante et touffue, qui s’offre à lui et le force à la regarder dans ses moindres attraits.  Ah, exigence du désir dont l’objet et le sujet s’incorporent ! La sensualité des mots agit comme une myriade de pièges où la mémoire – cet écran lui aussi réversible – se déchire et se perd. L’univers de Maurice Mourier est labyrinthique autant que kaléidoscopique et le deuxième texte, intitulé Filles, nous a rappelé celui du cinéaste polonais Wojciech Has, dans La Clepsydre, par exemple, onirique et trouble, baroque, surréaliste et profondément mélancolique. En effet, les motifs s’emboîtent, les temps glissent les uns dans les autres ; ruelles, passages, estaminets s’ouvrent et se ferment, s’enfument et s’éclairent. La folie rôde, comme la mort.

nous qui renonçons, que l’on tient en laisse, qui vieillissons ainsi jour après jour, tournant vers les lointains divers des regards d’au-delà du fleuve, quel visage aurons-nous, là-bas, plus tard, en d’autres temps ? 

Mémoire-écran, ruban du rêve cinématographique, plaque argentique où nous floue le temps, toile picturale où se perdre en pigments de chair, neige, pollen, tous ces voiles poudreux et insaisissables qui envahissent le livre, tous ces linceuls inquiétants offusquent et révèlent, dessinent sous le drap de la page le corps d’un grand poème désirable.

Celui-là, il semble que ce soit Behr le Bugnon, personnage éponyme – ce bûcheron une seule fois nommé dans la dernière nouvelle maillée, – qui le façonne dans sa rustrerie délicate. Il apert qu’il est l’instance ogresque et sylvestre à l’œuvre dans l’ensemble des textes : une pulsion sauvage, prédatrice, retenue par les courbes de la littérature, icelle à nous offerte pour méditer, une fois l’ouvrage refermé, sur les arcanes de la vie en péril de son passé :

dans le plus retiré de la ruche, sur lequel le plein de l’alvéole achevé, l’opercule est jointoyé, bien clos.

Lire et acheter ce livre, élégamment édité par Philippe Barrot et illustré sur sa couverture par une très belle aquarelle de Pascaline Mourier-Casile, pourraient bien être un acte de résistance contre l’ensevelissement de la pensée.

4 février 2021

[Libr-relecture] Lucien Suel, La Justification de l’abbé Lemire, par CHRISTOPHE STOLOWICKI

Lucien Suel, La justification de l’abbé Lemire, Faï Fioc, 2020, 64 pages, 11 €, ISBN : 978-2-37427-042-5.

 

De trois faux hémistiches en trois répons, brefs tercets égaux, implacablement égaux (de vingt-deux caractères ou blancs) empilés de part et d’autre d’un abîme médian, « allée centrale [de] jardin potager [ou de] nef d’église », sans rime tierce ni quarte pour égayer son cours réglé mais des fleurs à profusion, sans autre ponctuation qu’enjambements géants de trois lieues en trois lieues s’étirant à la lecture en psalmodie rituelle botte à botte, de cavaliers ou de radis – se laisser prendre à cette lancinante poésie de terroir et de sacerdoce où le rude, le brut et la charité sont du Père au Saint-Esprit ce qu’au bon le truand dans un autre folk/lore. D’un tempo ternaire embrassant les siècles.

Sarcler, racler, où est la clef, et de quel sol ?

D’entrée sonne le latin d’Église, non rimbaldien ni en rien analogue aux Franciscae meae laudes. Cela au plat pays de Flandre occidentale, hérissé de ses légendes pieuses. Cette terre sévère imprègne ses natifs à présent aussi fort (relire La descente de l’Escaut, de Frank Venaille) que la Provence les Félibriges, la Normandie Barbey ou Maupassant. En matière de patriotisme régional littéraire, il est un espace-temps.

On imagine le formidable travail de « rouler planter sarcler / râteler arroser bêcher / herser repiquer pincer /// lisser arracher tailler / déduire récolter fumer / damer forcer éclaircir /// déplanter transplanter / brouter carrier couper / marcotter protéger » son texte sous l’égrenée contrainte, signe à signe voué aux méticulosités de l’œil, sans secours prosodique, pour que « du rouge vert du rouge / du rouge noir du rouge / jaune vert rouge /// vert vert vert du vert / du vert gris noir vert / du vert vert vert vert » s’alignent impeccablement en « haricots persil fraise / radis poussière navets / courgette et cornichon /// carottes poireaux pois / de sucre crassier maïs » quand par une poésie formellement, inlassablement litanique la messe est dite.

On imagine la concentration que demande cette besogne, travail de fourmi et discipline de fer, pour qu’elle devienne en peu d’années une mécanique aussi bien huilée que l’alexandrin – l’œil, organe superficiel par définition, tenant lieu de prosodie.

Car la justification de l’abbé Lemire, ce prêtre flamand d’origine paysanne, contemporain de Freud, qui fut député de gauche, maire de Hazebrouck, et connu comme le créateur des Jardins Ouvriers, chassé du sacerdoce et rétabli dans ses fonctions, justification réparant la faute de l’abbé Mouret, est avant tout celle d’une poésie en vers dits justifiés, ou arithmogrammatiques, plus concentrée sur son objet que sur son sujet – celui-ci haïssable comme toujours.

Articles, prépositions deviennent des variables d’ajustement, favorisant le floutage poétique de la pensée. Malgré la devise « la beauté de la vérité / la beauté de la clarté / la beauté de la dureté », la rigueur fait défaut et le diable est dans les détails : Horace et Virgile associés dans une même manne culturelle pour l’ouvrier pour cela seul qu’ils ont mécène commun, et dans une même effusion religieuse l’Aigle de Meaux et le Cygne de Cambrai quand tout oppose le quiétisme de Fénelon à l’éloquence structurée de l’autre.

Sur fond flamand qui pourrait être tel ou autre, à couper le cheveu en quatre ou cent le subdivisant à Dieu viser, une contrainte méticuleuse, millimétrée, donne cette spectaculaire poésie au cordeau qui n’est pas un corps d’eau ni d’ô, ni do d’ouverture pour arpéger une gamme personnelle. Psychanalyse pratiquée par un prêtre, la désolante  hérésie.

Il s’agit ici d’une réédition, le poème publié en 1998 ayant paru à épisodes en revue de 1995 à 1997. Le corps puce des caractères surprend, sans doute nécessaire pour préserver l’effet d’empilement des tercets sans augmenter démesurément le format.

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