Libr-critique

26 décembre 2020

[Chronique] Wilfrid Rouff et Daniel Cabanis, PETITS PAINS & CONCATÉNATIONS, calendrier 2021, par Bruno Fern

PETITS PAINS & CONCATÉNATIONS, calendrier 2021, par Wilfrid Rouff et Daniel Cabanis. Pour tous renseignements et commandes (rencontre avec les auteurs le 9 janvier, de 15H à 19H, rue Darwin 75018 Paris) : site + mails [wilfrid.rouff@gmail.com] / [daniel.cabanis@wanadoo.fr]

 

Entre Daniel Cabanis, contre-producteur (sic), mais ayant pourtant déjà produit de nombreux textes, pense-bêtes idiots(re-sic) et autres bricoles, et Wilfrid Rouff, photographe et artiste conceptuel, existe une amitié faite de multiples collaborations depuis plus de quarante ans. « Rouff évoque Fluxus comme une vieille étagère et Cabanis est, par alliance, le neveu d’Oulipo et de la banalyse », écrit d’eux Pascal Letellier dans sa préface à ce qui est leur dernier ouvrage en commun, ce calendrier 2021 que l’on peut tout autant considérer comme un livre d’artiste.

Les 2496 photographies de Wilfrid Rouff sont celles d’objets banals mis en vente sur le net : globes terrestres, miroirs, chaises, boules, crucifix, poignées, échelles, etc. Pour chacun des douze mois, la même catégorie d’objet correspond à 192 petites photos disposées de façon à former un carré. Présentées ainsi, elles constituent autant de tableaux à l’unité hétéroclite où apparaît aussi bien une intimité, chaque d’objet dit d’occasion étant marqué par un usage personnel, qu’une dépersonnalisation, le déferlement marchand mondialisé générant uniformisation et donc anonymat.

À ces images Daniel Cabanis répond avec pertinence par douze textes construits selon le principe du dorica castra, c’est-à-dire celui ayant notamment engendré la fameuse comptine Trois p’tits chats, textes qui commencent tous par « J’ai… [des boules, des miroirs, etc.] ». C’est ainsi qu’il parvient à créer à son tour un univers où s’entrelacent un fond commun mêlant références savantes et populaires à travers un discours qui relève avant tout du non-sens par la logique strictement sonore du protocole choisi. Cela dit, le lecteur ne peut pas s’empêcher de rechercher une cohérence dans certains enchaînements, même si elle n’exclut heureusement pas la cocasserie – échantillons : « tant va la cruche à l’eau alopécie galopante pente glissante » ; « quartiers de noblesse blessures par balles Bal tragique à Colombey on baisse les bras » ; « serrons-nous la main maintenant ou jamais ah mais non nonobstant stand-by » ; « ouh là là Allah est grand Grandeur et Décadence danse du ventre »  Bref, on tient là une Å“uvre qui reflète à sa manière ce mélange d’ordonnancement et de foutoir que charrie dans nos vies la succession des jours.

22 décembre 2020

[Chronique] Michel Weber, Covid-19(84) – ou la vérité politique du mensonge sanitaire : un fascisme numérique, par Guillaume Basquin

Michel Weber, Covid-19(84) – ou La vérité (politique) du mensonge sanitaire : un fascisme numérique, éditions Chromatika, 230 pages, 20€, ISBN : 978-2-930517-68-1.

 

Peut-être tenons-nous là le premier livre important sur la crise de la Covid-19, qui paralyse à peu près toute vie sociale et culturelle depuis maintenant 9 mois ? Son titre, déjà, est extrêmement bien choisi : Covid-19(84) – ou La vérité (politique) du mensonge sanitaire : un fascisme numérique. Tous les concepts qui permettent désormais de penser cette crise, y sont : 1984, la dystopie politique de Georges Orwell ; le politique ; le mensonge sanitaire ; le fascisme ; le numérique ; la vérité. Mais commençons notre « critique » par une diversion, citons des propos de Gilles Deleuze de 1977 repris dans Deux régimes de fous : « Le vieux fascisme si actuel et puissant qu’il soit dans beaucoup de pays, n’est pas le nouveau problème actuel. On nous prépare d’autres fascismes. Tout un néo-fascisme s’installe par rapport auquel l’ancien fascisme fait figure de folklore […]. Au lieu d’être une politique et une économie de guerre, le néo-fascisme est une entente mondiale pour la sécurité, pour la gestion d’une “paix” non moins terrible, avec organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous autant de micro-fascistes, chargés d’étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte, dans sa rue, son quartier, sa salle de cinéma. » Quiconque vit en 2020 ne peut que ressentir dans sa chair la véracité de ces propos du grand philosophe français ; qui n’a pas entendu parler de dénonciations suite à des non-respects de voisinage de telle ou telle règle du confinement ? Qui n’a pas été témoin de scènes d’agressivité entre pro-masques et anti-masques ? Autant de situations où les micro-fascistes ont pu s’exprimer au grand jour – et avec la « meilleure volonté » du monde : protéger la société etc. Michel Weber, professeur de philosophie et thérapeute, commence son ouvrage très fort : « La rapidité avec laquelle les sociétés dites démocratiques sont remodelées à l’occasion de cet événement doit nous inciter à un questionnement politique (radical au sens étymologique, en profondeur donc) » ; ce livre est l’histoire de ce questionnement : comment a-t-on pu basculer si vite dans une restriction sans équivalent connu (en temps de paix) de nos libertés à la fois collectives et individuelles ?

Weber cite plusieurs fois les travaux de Michel Foucault sur le contrôle biopolitique, et il a bien raison ; citons à notre tour un extrait de Surveiller et punir consacré à l’étude de l’usage du dispositif disciplinaire en période de peste, le panoptisme : « Cet espace clos découpé, surveillé en tous ses points, où les individus sont insérés en une place fixe, où les moindres mouvements sont contrôlés, où tous les évènements sont enregistrés, où un travail ininterrompu d’écriture relie le centre et la périphérie, où le pouvoir s’exerce sans partage, selon une figure hiérarchique continue, où chaque individu est constamment repéré, examiné et distribués entre les vivants, les malades et les morts – tout cela constitue un modèle compact du dispositif disciplinaire. » Foucault va jusqu’à parler de « rêve politique de la peste », car jamais en conditions de paix une population ne pourrait accepter des privations de liberté aussi dures et injustifiées quand il ne s’agit justement pas de peste, mais d’un coronavirus de plus (certes virulent, parce que nouveau justement). Il semble évident qu’avec la téléphonie mobile et la 4G, nous approchons des conditions optimales d’un contrôle social total des individus hyper-connectés. Ce qui devait libérer (la mobilité), enchaîne : tout mouvement libre est devenu impossible ; et la surveillance, via les drones et/ou la reconnaissance faciale, s’annonce sophistiquée et totale comme jamais. Big Brother pourra(it) savoir à tout moment où vous êtes, ce que vous faites – et avec qui. Il est donc naturel que Weber ponctue, tout du long, son ouvrage de citations de 1984, toutes plus effrayantes les unes que les autres quand nous réalisons que nous y sommes (presque)… Oui la crise n’est pas que « sanitaire, mais politique », « et aucune des mesures liberticides n’est fondée scientifiquement ». « Le système politique qui se met en place », largement copié du « modèle » chinois, « est totalitaire, c’est-à-dire que toutes les facettes de la vie des citoyens seront pilotées par une structure idéologique mortifère » (#sauvezdesvies / #restezchezvous !) « ne différenciant plus les sphères privées et publiques. » (La simple recommandation du nombre d’invités à la table de Noël et du port du masque facial chez soi (sic !), arrivée après l’écriture de ce livre, confirme hélas cette « prophétie ».) « Ce totalitarisme sanitaire sera fasciste et numérique » (c’est moi qui souligne). Il convient de préciser ce qui constitue l’essence du totalitarisme : « Toute pensée qui s’immisce dans la sphère privée est totalitaire (destruction de la sphère publique, imposition de comportements intimes, généralisation de la peur de l’autre, etc.). » Restez chez vous, consommez et vivez séparés les uns des autres ! À qui profite le crime ? Follow the money : « Le totalitarisme fasciste est conçu par et pour les nantis » qui gouvernent le monde : les dirigeants des GAFAM et des Big Pharma. Ce qui est foncièrement nouveau, dans cette crise (mais qui était en fait en germe depuis les lois d’exception antiterroristes), c’est que le totalitarisme « est maintenant numérique (il procède par quantification, surveillance, traçage, gouvernance…) et sanitaire (le grand récit qui le justifie est viral ; le remède est hygiénique) ». Le vrai fascisme, disait Roland Barthes, n’est pas d’interdire de dire, mais de forcer à dire ; dans cette crise, pour être un bon citoyen (à la chinoise ?), il faut afficher publiquement qu’on reconnaît la Terreur (sanitaire), via entre autres le port du masque facial, et la distanciation (dont on ne sait plus si elle est physique, ou sociale). Quiconque s’y dérobe est vu comme un mauvais sujet… À la faveur d’une crise d’envergure opportune (pour certains), « le politiquement impossible » devient « politiquement inévitable » : le confinement aveugle de toute une population saine, le traçage, l’imposition du masque à tous, partout, etc. L’état d’urgence sanitaire devient, même en Occident, permanent…

Il est évident que sans les technologies numériques, cette épidémie n’aurait pas du tout pu être ce qu’elle a été, et continue d’être : une hypnose, sur le nombre de « cas », de morts en quasi temps réel, etc. Le simple test RT-PCR, mis au point par l’Allemand Christian Drosten dès le 20 janvier, qui ne dit absolument rien de l’état clinique d’un patient, mais mesure des fragments d’ARN du virus dit SARS-CoV-2, n’aurait pas été possible, avec ses nombreux faux cas positifs, ou cas asymptomatiques et donc pas malades (et pas ou peu contagieux), sans les technologies informatiques. Rappelons, après Weber, qu’« en mai 2016, l’initiative “ID2020” de l’ONU promeut la généralisation d’une identification numérique de la totalité de la population mondiale » : les germes d’un possible et futur « passeport sanitaire numérique » sont déjà là… « En 2017, lors du Forum économique mondial de Davos, la “Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies” est créée, sous l’égide, entre autres, de la Fondation Bill & Melinda Gates » : « En pratique, les multinationales sont considérées comme des états souverains. » On ne laisse pas d’être inquiet de voir que ce sont ces mêmes multinationales, toutes numériques, les GAFAM, qui sont à l’origine des très nombreuses censures de paroles dissidentes sur la gestion sanitaire (traitements, confinements, vaccins, etc.) de cette crise : « filtrage de l’information, à commencer par celle qui circule dans les réseaux sociaux », rupture de « l’accès à la Toile » des propagateurs de nouvelles considérées comme « fausses » (c’est-à-dire, dissidentes), etc. On notera, avec Weber, que dans cet achèvement du passage des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle fondamentalement psychotiques, même la sexualité n’est pas épargnée : « La psychose hygiéniste institue un nouveau puritanisme qui exige une vie sans contact. […] La forme la plus aboutie de totalitarisme fasciste exige finalement l’interdiction des relations sexuelles. » La sphère privée doit être dissoute dans la sphère publique, et cela doit nous inquiéter. L’ironie de l’Histoire est telle que le prosélyte fanatique du confinement, Neil Ferguson, de l’Imperial College de Londres, a été lui-même viré de son poste à cause de relations sexuelles ayant brisé les « lois » du confinement britannique…

Je pourrais ainsi continuer à commenter et commenter ce livre sur une dizaine de pages Internet, mais je préfère laisser mon lecteur s’y reporter directement ; non sans souligner, dans ce tableau assez apocalyptique de notre situation, cet éclair d’espoir, à la fin du livre : « Optimisme, car le futur n’est pas écrit », et (après Victor Hugo) : « Rien n’est plus imminent que l’impossible. » On notera pour vraiment conclure (provisoirement) que ce qui a permis l’établissement du fascisme techno-sanitaire, les technologies numériques, sont aussi ce qui permet de lutter contre icelui, avec ses propres armes contre lui retournées, dans une sorte de guérilla numérique : éternelle histoire de David contre Goliath. Tout en ne se privant pas d’être furtifs, au sens d’Alain Damasio dans son ouvrage éponyme, en cas de besoin…

18 décembre 2020

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Poisson roucoule (à propos de Christophe Esnault, L’Enfant poisson-chat)

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Christophe Esnault, L’enfant poisson-chat, éditions Publie.net, disponible depuis le 25 novembre 2020, 112 pages, 12 €, ISBN : 978-2-37177-604-3.

 

En plongeant dans des rivières théoriquement sans retour, l’auteur perce la peau de leur surface pour une pêche miraculeuse dans l’abîme du temps.

Devenant poisson-chat – non consommable et rejeté par les pêcheurs mais pas, l’âge venant, par des gourgandines avides de chair fraîche –, Christophe Esnault remonte en saumon le cours de son âge.

Il fut un enfant muet (d’où son penchant pour les poissons) qui ne cache rien de ses premières découvertes et premiers émois. Et même de ses plaisirs solitaires au nom ou plutôt au corps d’une monitrice de centre aéré aux formes affriolantes.

Il y a donc là les hantises qu’elle suscite comme bien d’autres. A prori elles mangent peu de pain mais construisent un imaginaire enfantin au moment où l’auteur apprend qu’on n’est rien, à personne. Ou que personne n’est rien, sinon au ventre et au cerveau qui le cuirasse.

Exposer son paquet de viande, de nerfs et d’âme ne revient pas à s’en défaire. Au contraire. Cela permet de montrer ce qui fonde son état actuel.

Dans un surgissement volcanique émane l’intimité ouverte. Elle fait parler ce qui se tait et permet de s’arracher à l’erreur mystique. Car ce qui nous habite n’a rien à voir avec un dieu sauf à penser que le poisson lui-même détient une spiritualité vagissante. Ce qui n’est pas à éliminer d’emblée.

13 décembre 2020

[Chronique] Iegor Gran, Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres, par Fabrice Thumerel

Iegor GRAN, Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres, P.O.L, septembre 2020, 142 pages, 13 €, ISBN : 978-2-8180-5168-9.

 

En littérature, on obtient souvent des résultats plus réalistes en maniant l’absurde ou le grotesque qu’en cherchant à « faire vrai ». Je me sens plus proche de la commedia dell’arte que de Stanislavski (I. Gran, Les Temps Modernes, 2004).

Par bêtise et opportunisme, les voisins, le gouvernement, le commerce ont imposé leur psychose, et moi – même pas mal.
Une nouvelle religion, exigeante et jalouse, a obscurci le sens critique de mes contemporains – que voulez-vous que ça me fasse ?
Ils ont troqué leur liberté contre une posture morale – tant mieux pour eux, les ornières rendent la vie plus facile (L’Écologie en bas de chez moi, P.O.L, p. 177).

 

En plein deuxième déconfinement (deuxième déconfiture ?), au moment même où l’autoritarisme grandissant de l’État macronesque saurait d’autant moins masquer son amateurisme que le rapport de la Commission d’enquête sénatoriale dénonce à son tour la gestion calamiteuse de la crise sanitaire (triple défaut : de préparation, de stratégie et de communication – en plus d’un impardonnable mensonge gouvernemental sur le stock de masques), il n’est pas inintéressant de considérer le dernier brûlot de Iegor Gran, dont le titre affiche une métonymie grotesque.

Certes, comme trop souvent chez Iegor Gran – même si cette fois on est plus proche du pamphlet que de l’autofiction polémique –, les limites voire les problèmes sautent aux yeux : un mélange des registres qui peut nuire à l’impact visé (hésitation entre polémique, comique – ironie, humour (noir), bouffon – et sérieux journalistique voire sociologique) ; une posture paradoxale (la voix auctoriale se donne le beau rôle : chez le donneur-de-leçons, il y a une bonne conscience à fustiger la bonne conscience !) ; une certaine mauvaise foi (comment, par exemple, soutenir que les « casseroles » ne se sont pas manifestées à la sortie des hôpitaux ?)… Sans oublier ce travers de la doxa intellectualiste : il y a toujours plus de profit symbolique à tirer de la négativité que de la simple solidarité.

Cela dit, Iegor Gran pose plus ou moins explicitement une série de questions cruciales :

Copyright : Joël Heirman.

comment, au XXIe siècle, un taux de mortalité aussi faible a-t-il pu provoquer une telle panique mondialisée ? Comment un peuple réputé indiscipliné et râleur a-t-il pu aussi rapidement se métamorphoser en peuple soumis ? Comment expliquer cette attitude irrationnelle consistant à céder ses libertés fondamentales contre une insécure sécurité sanitaire ? Pourquoi le peuple français ne s’est-il pas révolté contre l’irresponsable incurie des autorités ? Quelles sont les causes de cette servitude volontaire ? Le pays de Molière est-il devenu un pays de couards et d’hypocondriaques ? Comment a-t-il pu supporter « le brouillard de l’arbitraire » ? le défaut d’éducation donné à ses enfants ? la mise en péril des « fragiles économiques » et des « fragiles sanitaires pour d’autres maladies que le Covid » (p. 87) ? Comment se peut-il que la sixième puissance mondiale ait fragilisé son économie et hypothéqué l’avenir de toute une jeunesse à cause de ses erreurs et manquements ?

Mais au fait, quel est l’archétype de « la casserole » ? Plutôt du bon côté du manche, la casserole est une bellâme qui aime exhiber sa solidarité cool ; « la casserole procède par affirmations qui sont pour elle autant de vérités » (41). Mais si ces gens de mauvaise foi sont des « Salauds » (au sens sartrien), il y a pire… Les cibles principales du satiriste : le « quatrième pouvoir » et l’état. Si, face à une telle « sinistre bouffonnerie » (106), il a pris le parti du rire, il s’agit bel et bien d’un rire grinçant. Qu’on en juge sur pièces : « Terrés comme les autres avec « la peur au ventre », nos grands reporters de « guerre » sont devenus des porte-parole du gouvernement, des exégètes de l’état d’urgence, et leurs journaux des apothicaireries où l’on discute médicaments » (120) ; « Toujours plus paternaliste, jamais avare de pédagogie niaise, l’État a trouvé avec le Covid un terrain formidable pour tancer les Français et leur montrer qui est le maître » (129).

10 décembre 2020

[Chronique] François Crosnier, Mots aimantés par le silence (sur Serge Nunez Tolin, L’exercice du silence)

Serge Núñez Tolin, L’exercice du silence, Le Cadran ligné, Saint-Clément (19), septembre 2020, 68 pages, 14 €, ISBN : 978-2-9543696-2-7.

 

Le beau livre de Serge Núñez Tolin (né en 1961) porte en exergue cet aveu de l’auteur :

Aussi loin que je remonte dans mon souvenir, je ne connais pas un moment où j’ai pu être en accord complet avec la nécessité de parler, où je n’ai voulu, à chaque mot, le silence. Je ne peux démêler ce nœud : peser pour l’un, peser pour l’autre, constant échec de l’un et de l’autre. 

Cette tension entre parole et silence (il n’est pas indifférent qu’une référence du livre soit Louis-René des Forêts) structure l’ensemble du recueil et le place sous le signe de l’impossible et de l’échec. Mais il serait réducteur de s’en tenir là et d’omettre la dimension, indiquée dès le titre, de l’exercice. Celle-ci produit des effets de style qui ne peuvent que frapper le lecteur : l’implication personnelle attestée par le « Je » ; l’abondance de verbes à l’infinitif, à valeur de programmes que l’auteur se donne à lui-même ; l’attention aux détails ; le ressassement des mots et des thèmes comme mode de production du recueil ; enfin – même si plus discrète – l’adoption de la forme du récit :

J’avance vers ce point où fuit mon récit, conduit (…) vers le fond percé de ma propre histoire 

Récit dont la source s’alimente d’ailleurs à une béance dont on ne saura rien :

Tout tourne en rond dans mon esprit autour d’un mot qui n’a jamais été complètement dit. Aujourd’hui je m’attache au mot qui ne demande pas à être dit.

 

Dès lors, une poésie qu’on pourrait au premier abord croire désincarnée, d’une abstraction à la Blanchot, se révèle, à une lecture attentive, très concrète dans son économie de moyens :

 Les choses ont trouvé la forme pauvre qui leur convient

« L’organe du silence », c’est la vue, à travers laquelle les choses sont appréhendées et l’attention fixée : 

L’œil trouve devant soi un silence à respirer (…)

Se laisser posséder par la vue, en être tout entier l’organe. 

Les exemples (« expressions du silence ») sont pris dans la vie quotidienne la plus banale : un alignement de flacons et de bouteilles, un merle qui traverse le jardin, un écureuil qui file près de l’homme assis à la table de travail, un caillou tenu en main puis abandonné. 

J’ai appauvri ma langue et vidé la pensée. Il me reste quelques mots et deux ou trois images. Je suis une chose immobile où il n’y a pas de silence  

Un idéal de pauvreté, de dénuement, d’attente : 

Presque rien en somme, feuille de papier dans le brouillon des mots, crayon abandonné sur la table 

Mes doigts retracent les cernes du bois et s’arrêtent à ses nœuds : s’absorber ainsi dans la simplicité du toucher 

 

On songe parfois à Michaux (cité en exergue), ainsi dans ce vers :

Lenteur, encore ralentie, qui n’est plus le mouvement, sans être l’arrêt : vue révélée à elle-même 

La référence à Morandi, dans le poème Trouver en nous la force d’apparition du réel …, donne, selon moi, une clé de la genèse du livre. Comme les toiles de Morandi sont le produit de « l’infusion des choses dans l’espace qui les environne », le texte que nous avons sous les yeux est le produit du

Silence insinué dans les mots qui bientôt apparaît comme leur cause 

 Luigi Ghirri, Atelier de Giorgio Morandi, photographie 1970

 

Finalement, L’exercice du silence prend l’aspect d’un art poétique impossible : impossibilité d’ajuster le regard avec les choses, parallèle avec la jouissance (« comble introuvable ») et d’un projet d’ascèse à la manière du Flaubert de la Tentation (« être la matière ») sous la variante ici énoncée : « donner la réplique au silence ».

Serge Núñez Tolin, 1991

8 décembre 2020

[Chronique] Christophe Esnault, Benoît Toqué n’est pas encore un produit de consommation courante

Benoît Toqué, Habiter outre, éditions Supernova, collection « Dans le vif », novembre 2020, 68 pages, 15 €, ISBN : 978-2-490353-47-7. [Frais de port offerts si vous le commandez chez l’éditeur – car disponible en librairie seconde quinzaine de janvier 2021]

 

Des vidéos nous permettent de voir et d’entendre Benoît Toqué lire ses textes à la librairie Le Monte-en-l’air, à La Maison de la poésie ou à Nuit remue. J’écris « lire » et je pourrais évoquer une lecture théâtralisée ou une lecture jouée pour ainsi éviter d’utiliser l’attendu « il performe » (trop bien ta performance (je n’achète jamais de livres, signe sur mon bras en plâtre, je le revendrais sur eBay si tu deviens un produit de l’industrie du livre)).

Dans Habiter outre, on peut se reconnaître. « Je préfère angoisser sur la fin du mois dès le début du mois. Je suis à découvert dès le début du mois, comme ça c’est fait ». Comme tout le monde je lis les livres que je n’ai pas eu le temps d’écrire.  Là on tient LE LIVRE que l’on va pouvoir offrir à ceux qui nous sauvent la vie quand on déménage et qui sont les seuls à nous aider. L’auteur (ou / et son double) déménage seul et en métro (avec une brouette et en fauteuil roulant (enfin presque)). C’est pour ça que l’on lit des livres. Rencontrer une solitude plus grande que la nôtre. L’auteur ne nous la joue pas façon violon et pathos, il n’est pas seul, son autodérision et son humour sont pour lui de supers amis.

Paris Habitat c’est sûr ils vont commander le livre par palettes et dégainer le partenariat. Parce que l’auteur nous offre aussi une grosse série de fragments sur ses voisins et surtout sa voisine (tout le monde veut le 06 de la voisine (partenariat 2 avec les opérateurs de téléphonies)). Nouvelles commandes par palettes (et conteneur maritime).

L’auteur ne s’en cache pas, il cherche une collocation et affûte ainsi sa langue de poète dans une oralité sexy qui lui ouvrira toutes les portes : « Ca serait parfait si tu étais similaire » / « Je voudrais vraiment trouver quelqu’un qui s’applique à moi ». On ne me trouvera pas sympa de citer ces deux phrases extraites d’une de ses (très drôles !!) petites annonces. C’est parodique, oui, tout le monde a compris, mais, conseil d’ami, c’est en écrivant ce genre de phrases que l’on chope le prix du Livre Inter.

Je n’ai pas évoqué l’architecture du texte ni l’excellente/hilarante page où l’auteur (son double ?) est contraint de travailler le soir d’une programmation immanquable aux Instants Chavirés qui ouvre vite sur une question philosophique urgente. La poilade est peut-être la philosophie de l’auteur.

Benoît, à propos de ton découvert. Baisse le curseur tout en bas. Et fonce !!

6 décembre 2020

[Livres] Libr-kaléidoscope (1), par Fabrice Thumerel

Annus horribilis / annus libris… Si la lecture ne sauve rien ni personne (sic !), du moins elle maintient l’esprit en éveil : en cette fin d’année, LIBR-CRITIQUE vous propose un RV hebdomadaire, non pas sur les Beaux-Livres, mais sur les vrais livres – ceux qui rendent libr&critiques… Afin de franchir au mieux le passage de 2020 à 2021, on pourra découvrir les publications reçues très récemment ou une sélection de celles qu’on n’a pas encore pu évoquer…

 

► TXT, n° 34 : « Travelangue », éditions Lurlure, Caen, 27/11/2020, 200 pages, 19 €, ISBN : 979-10-95997-30-6. [n° 32 ; n° 33]
[N° 32, par Fabrice Thumerel dans La Revue des revues]

Présentation éditoriale. Avec ce numéro « Travelangue », TXT propose un périple à travers langues donnant une large place aux auteurs étrangers.
On y rencontre un jeune poète russe, Egor Zaïtsev, le brésilien Ricardo Domeneck, accompagné d’Augusto dos Anjos (1884-1914), ainsi que des pièces inédites en français de Raymond Federman.
On croisera aussi quelques « anciens » de TXT comme Christian Prigent, Philippe Boutibonnes ou le très rare Onuma Nemon.
On y découvrira des auteurs plus jeunes d’horizons divers, mais que rassemble une même exigence formelle, comme Stéphane Batsal, Jean-Paul Honoré ou Marine Forestier.
Le thème du voyage structure l’ensemble du numéro, ponctué de rubriques farcesques écrites à plusieurs mains : proverbes et dictons, circuits touristiques, stages poétiques, coutumes locales,  « craductions » utiles, etc.
Le voyage, aussi, comme métaphore d’une écriture exploratrice qui ne se contente pas du prêt-à-parler ambiant…

Les auteurs
Augusto do Anjos, Stéphane Batsal, Antoine Boute, Philippe Boutibonnes, Sonia Chiambretto, Ricardo Domeneck, Raymond Federman, Bruno Fern, Marine Forestier, Typhaine Garnier, Jean-Paul Honoré, Christian Jalma, Philippe Labaune, Ettore Labbate, Adrien Lafille, Pierre Le Pillouër, Jean-Claude Mattrat, Paul Morris, Onuma Nemon, Patrick Quérillacq, Christian Prigent, Yoann Thommerel, Thierry Weyd, Egor Zaytsev.

En bref. Ce qui ressort de cette livraison stimulante et jouissive, c’est une traversée des langues en droite ligne du « langagement » des années 70-80 – à commencer par celles de la domination.
La bonne nouvelle, donc, TXT renouvelle son engagement, il-faut-vivre-avec-son-temps, n’est-ce pas, se mettant au diapason du discours écolo en vogue – mais pas sûr que les Bellez’âmes apprécient : « Interroger, ausculter, diagnostiquer, comprendre les mutations climatiques, TXT s’y emploie en publiant des poèmes labellisés « Ã‰co ». Résolument pédagogos, ils permettent à un lectorat élargi de s’immerger jusqu’au cou dans les grands enjeux poétiques et climatiques d’aujourd’hui : glouglou. »
Vous en reprendrez bien un p’tit dernier pour la route :

« STAGE POÉSIE, NATURE & TRADITIONS

Partez à la découverte de vous-même
explorez votre rapport intime à la Nature

volcans enneigés, lacs turquoises, steppes à perte de vue, laissez-vous envoûter par la richesse de cette terre grandiose et repartez avec votre poème laqué en papier mâché (A4 ou miniature selon taille bagage) dans la pure tradition locale. »

 

► Michèle MÉTAIL, Mono-multi-logues, hors-textes & publications orales (1973-2019), Les Presses du réel/Al dante, novembre 2020, 312 pages, ISBN : 978-2-37896-163-3.

Présentation éditoriale. Ce livre rassemble les textes (inédits ou aujourd’hui introuvables) conçus comme partitions des publications orales de Michèle Métail depuis 1973.

Michèle Métail (née en 1950 à Paris) est poètesse, figure essentielle de la poésie expérimentale et sonore. Elle diffuse, depuis 1973, ses textes au cours de « publications orales », la projection du mot dans l’espace représentant le « stade ultime de l’écriture », son travail étant avant tout celui d’une « présence dans la langue ». Diapositives et bande-son accompagnent parfois ses lectures (plus de 500, en France et à l’étranger), entre oralité et visuel, où elle travaille l’allitération et l’assonance comme un parasitage, un brouillage du sens.
Auteure d’une thèse de doctorat sur les formes poétiques de la Chine ancienne, elle traduit des poètes chinois et allemands contemporains (Ursula Krechel, Christiane Schulz, Thomas Kling, Walter Thümler…), ainsi que de nombreux poètes chinois anciens.
Entrée à l’OuLiPo en 1975, Michèle Métail a pris ses distances vis-à-vis du groupe. Elle a notamment fondé en 1979 l’association « Dixit » avec Bernard Heidsieck, puis, en 1995, avec le compositeur Louis Roquin, l’association « Les arts contigus », qui a organisé plusieurs manifestations inter-disciplinaires.
Michèle Métail a reçu le Prix littéraire Bernard Heidsieck – Centre Pompidou (prix d’honneur) en 2018.

En bref. Désormais, nous pouvons disposer des textes-partitions de Michèle Métail (pièces microphoniques, listes, ready-made, etc.), inédits ou introuvables. Dont le gigantexte n° 3 que, dans la somme qu’elle a dirigée en 2019 – La Poésie en trois dimensions -, Anne-Christine Royère décrit ainsi : « Matière d’images (1996) active quant à lui […] l’histoire des supports de l’écrit, en s’inscrivant dans la lignée du travail typographique des avant-gardes futuristes et dadaïstes. […] Ces feuilles sont autant d’affiches réalisées à l’aide d’un « pochoir industriel » […]. Le texte, consacré à la typographie, utilise celle-ci de manière expressive, joue sur la taille et la couleur de la police comme sur la linéarisation/délinéarisation des mots » (p. 170).

 

► Stéphane VIGNY, PLAIRE, entretien de Stéphane Vigny avec Éva Prouteau, textes de Jean-Michel Espitallier et de Charles Pennequin [français / anglais], Les Presses du réel, novembre 2020, 160 pages, 25 €, ISBN : 978-2-9535809-5-2.

Présentation éditoriale. Première édition monographique de Stéphane Vigny, pensée comme un objet à plusieurs entrées de lecture (la musique, l’architecture, le design, le cinéma ou encore l’érotisme), tout comme le sont les sculptures de l’artiste.
L’ouvrage réunit d’une part un ensemble représentatif de reproductions d’Å“uvres, d’images de références comme outils de travail de l’artiste. Ce vaste ensemble documente vingt années de pratique permettant de parcourir son évolution à travers différents contextes de présentation. Mais cette monographie est aussi pensée comme un espace à investir telle une exposition où des pièces, encore inédites, viennent s’immiscer discrètement. Le lecteur est invité à une promenade indisciplinée à travers un parcours oscillant entre des Å“uvres passées, des Å“uvres inédites, des vues d’expositons, des images d’archive ponctuées de textes de Jean-Michel Espitallier, Charles Pennequin et d’un entretien entre Éva Prouteau et Stéphane Vigny.
À travers un usage répété du prélèvement et du réemploi, Stéphane Vigny (né en 1977, vit et travaille à Paris) développe une pratique sculpturale de l’assemblage. Par association de formes préexistantes, cette manière de faire de la sculpture se fonde sur l’idée que toute matière préformée, quel que soit son lieu d’extraction, est potentiellement utilisable. Jouant tantôt de la surdimension tantôt de la sousdimension, il associe des gestes, des techniques, des matériaux et des savoir-faire en mettant l’accent sur l’usage fertile mais aussi dissonant de la collision hétéroclite des motifs et des formes ainsi que sur l’assimilation d’objets issus d’autres champs que celui de l’art. La curiosité de Stéphane Vigny pour l’hétérogénéité lui offre un champ d’expérimentations et de découvertes infinies qu’il aime explorer sans cesse.

En bref. Ce volume, enrichi de nombreuses illustrations (on en trouvera 151 sur le site de l’artiste), arrive à point nommé pour présenter une œuvre singulière : « L’art de Stéphane Vigny renouvelle en permanence ses rapports à l’objet, et aux actions de réemploi, d’appropriation et de mixage directement rattachées à la pratique de l’assemblage » (E. Prouteau). Stéphane Vigny, drôle de zigue s’il en est, si l’on en croit Charles Pennequin : « Il voulait rester en bons termes avec lui-même, et c’est d’ailleurs pour cela qu’il avait décidé d’être deux »… Ce patronyme de Vigny, Jean-Michel Espitallier le fait parler en propre : « le rythme, c’est la transe, hypnose et ivresse »…

 

► Séverine DAUCOURT, Noire substance, éditions Lanskine, automne 2020, 36 pages, 13 €, ISBN : 978-2-35963-035-0.

Présentation éditoriale. La maladie de Parkinson est caractérisée par la disparition de neurones dans une zone particulière du cerveau appelée « substance noire » ou « Locus Niger » . Noire substance est un texte, le résidu d’une expérience intime : la mort programmée du père de l’autrice, touché par cette pathologie. Il tente de relater cet étrange voyage au cours duquel le moi se délite et où le corps seul finit par compter et imposer sa façon de parler.
Même s’il intègre à la narration les détails des conséquences de la dégénérescence, ce récit n’est que la vérité de celle qui l’a écrit en cherchant, comme dans ses précédents livres, à ne jamais mentir, à saisir l’abrupt de la vie pour y débusquer aussi l’improbable douceur.

En bref. Ce huis clos dramatique est scandé par un compte à rebours tragique : de « Onze » (« Il se croit mort depuis trois ans ») jusque « Un » (« Au funérarium, le défunt n’appartient plus aux siens »)… Entre ces deux bornes, un récit distancié qui n’omet rien de ce qu’endurent des figures génériques : « le vieux », « l’épouse », « la fille »…

5 décembre 2020

[Chronique] Jean Renaud, Bruno Fern joue free

Bruno Fern, Dans les roues, éditions, Louise Bottu, Mugron (40), coll. « ContraintEs », novembre 2020, 66 pages, 8 €, 979-10-92723-46-5.

 

Sur « l’asphalte de la départementale », un « quidam » à « biclou ». De temps en temps, une pancarte : « cassis ou dos-d’âne », « feux tricolores », « sens interdit »… Le « pédard » va, baladeur sur les oreilles, « plongé dans ses pensées ». Ses pensées qui avancent, qui tournent, comme les roues du biclou. ll y a de la métaphore dans le titre, d’autant plus que le livre, « cyclable » lui-même, « roule pas que sur la jante ».

On hésite à dire de ce livre que c’est un poème, comme on hésite à dire qu’il est constitué de versets, tant ces mots, en l’occurrence, sonnent faux (évoquant, quoi qu’on fasse, des écritures graves, empesées, solennelles). Ce sont soixante pages constituées de morceaux (fragments serait aussi un mot trompeur) d’une à six lignes, à la fois enchaînés et disjoints de toutes les façons possibles, selon la syntaxe la plus souple, le tout allant (presque) sans ponctuation, vite. Texte « incessant // trêve ni repos ».

La langue (lexique, syntaxe) est celle de tous les jours, libre pour cette raison (ne s’embarrasse pas de correction), mais soigneusement aménagée, conduite. Empruntant joyeusement à la « poésie » certains de ses pouvoirs, ceux que propose, en particulier, la tradition carnavalesque. Versification enfantine : « en plan serré tout riquiqui en pause pipi dans les taillis ». Pures inventions, comme cette suite de toponymes : « Cloulbec [salut à Proust, en passant], Tournavent, Pisenpis, Fantes-la-Jolie, Chépahoux, Crève-en-Auge » (à quoi se mêle cet autre nom, authentiquement littéraire, venu de Céline, et dans lequel, si on a lu Suites, cet autre livre de Bruno Fern, on trouvera peut-être le souvenir ému de son bisaïeul : « Noirceur-sur-la-Lys »). Rimes mirlitonesques : « en pleine forêt alpine aiguilles sève et résine loin des particules fines pics crevasses & ravines ça gonfle puis ratatine ». Transcriptions de la langue parlée : « çui qui jogge », « çui qu’hésite ». Jeux de mots : « saccades ou ça passe ». Double sens : « c’est voilé pour des raisons x » (double double sens, puisque « voilé » et « x » sont l’un et l’autre objets du jeu). Le tout emporté, rebondissant : « ça roule ma poule ». Droit devant, sans s’arrêter : « en combi fluo il sprinte illico ».

Il faut noter, d’un morceau de texte à l’autre, la pratique de la coupe. Non que Bruno Fern l’invente, mais l’usage qu’il en fait paraît à la fois mesuré et juste. Ainsi rebondit ou bifurque le sens : « c’est un truc à essayer pour voir ce que ça rend // enragé à force de chercher… » ; « ce qui explique qu’il trans // pire en pire sous les aisselles… » ; « c’est le métier qui entre // et sort par l’autre… » Le texte avance comme le vélo roule, sans tomber : « l’équilibre n’est qu’une succession de chutes évitées ».

Ce qu’il faut ajouter, c‘est que dans cette suite de phrases (presque) jamais achevées, dans ce flux de pensées, revient ce qu’on se résoudra à appeler le thème érotique. Comme on a pu le deviner déjà dans telles des citations données ci-dessus, le pédaleur ne pense qu’à ça : souvenirs ou scènes imaginaires, à la fois fuyantes et obstinées, scènes de films ou de peep-show, la voisine, la fente, la culotte, les bas, jusqu’au « matos mis à dispo ». On pense (et on a une autre raison de le penser, qu’on indiquera plus bas) au faune de Mallarmé et à son après-midi : « Ces nymphes, je les veux perpétuer. » Puisqu’elles sont absentes, comme sont absents les corps auxquels, sur son vélo, rêve le quidam.

Mais si le texte dit abondamment le sexuel, il ne dit pas moins la conscience qu’il a de lui-même. Du corps au corpus, il ne s’en faut que d’une syllabe : « sous le jupon vert amande à lécher il la tourne // sur toute la longueur du corpus… » Ce mélange, ou ce passage, donne lieu à de savoureuses formules : la ballade à biclou ne cesse de « couper // à travers les champs lexicaux » ; il faut « éviter // que la langue se contracte » et se soucier des « muscles buccaux », sans oublier la « tension pas que syntaxique ».

On notera toutefois, il faut être honnête, que des pensées sérieuses ou sombres viennent, par instants, à l’esprit du quidam. La mort, qui « ne s’écrit pas », rôde par instants, toute voisine de la pensée du plaisir. Ou bien c’est l’« Histoire à ne plus dormir », avec ses images douloureuses : « 3 pelés 1 tondu (l’oncle Jean ?) ». Mais ce peuvent être des souvenirs d’une autre sorte, en particulier des phrases d’écrivains. Le texte comporte d’assez nombreuses citations (de toute évidence ce pédaleur est cultivé), dont des notes indiquent les auteurs : Queneau, Kafka, Beckett, etc. Mais il en est un, au moins, outre Céline dont on a dit un mot, que le texte évoque à plusieurs reprises tout en se refusant, mais délicieusement, à le nommer. C’est Mallarmé. Citons, après avoir évoqué plus haut la présence du faune, ces trois formules, dont il est inutile de souligner l’humour : l’« universel papotage », la « vivace et peu vierge », « l’absente de tous pelotons ».

La ballade, pas plus que la pensée, n’a de début ni de fin. L’une et l’autre sont libres, sont free, comme la musique d’ « Ornette » (Coleman), qu’on ne saurait s’étonner de voir passer dans le texte.

 

1 décembre 2020

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Joguet, Joguette, par Guillaume Basquin

Jean-Paul Gavard-Perret, Joguet, Joguette, Z4 éditions, coll. « La diagonale de l’écrivain », 62 pages, 10 €, ISBN : 978-2-38113-013-2.

 

L’exergue du nouveau « petit » livre de Jean-Paul Gavard-Perret donne le ton : ce livre sera beckettien : « Aussi semblables que possible par la stature. Petits et maigres de préférence » (extrait de Quad) : on aura vite compris qu’il s’agit là du portrait physique (d’ailleurs unique), par anticipation, de nos deux héros du livre, Joguet et Joguette. Qui sont-ils ? Aucun biographème n’est donné : ce sont des figures, des archétypes ; ils vivent, ils sont, et puis c’est tout. D’ailleurs, cela commence ainsi : « C’est ainsi que je vis – dit Joguet. » Si on lui laisse le temps, il souhaite « relire Beckett », « regarder des films lents où tout le monde galope, des films rapides où l’on bouge à peine », « ne pas habiter trop loin de chez [lui] », et puis « finalement Foirer » (F majuscule), histoire de rater mieux… Joguette, elle (le livre est d’ailleurs « à Elles » dédié…), est plus dans la vie nue, « naturelle », organique : « Sois le pourcier de ma chair. Je serai ta danseuse du clito, ta Clytemnestre, ta rose de pic hardi. » C’est la grande porcherie pasolinienne… le bordel guyotien : « Oh viande viande ! Que ne ferait-on pas en ton nom ? » Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi les (Joguet et Joguette) avez-Vous abandonnés à la luxure de la chair d’après la Chute ? La viande – scandale ! – est partout : « On la ravagine, on l’opercule, on la bleuit, on Levis serre… »  Dire un corps : « Créatures nous sommes et nous n’avons même plus l’audace [comme un Job autrefois] de nous en scandaliser. » Comment pour en finir avec l’idéal enfin une dernière fois mal dire notre bestialité : « Préférons l’impureté du zoo qui nous habite à la caserne de notre prétendue pureté. »

Quand nos deux tourtereaux parlent de concert, cela peut donner ceci : « Au début comme à la fin il y a la bête. Chacune nous fait à son image » ; ou la Genèse détournée… La Bible est d’ailleurs constamment rappelée dans cet opuscule : « Le désert crie partout. » Même quand ce livre semble saturé de matérialisme intégral « à la Guyotat » (l’homme, ce roseau « pensant, reste avide et pourceau »), il y a, par retour du refoulé biblique, « une limite, une croix, qu’on soit croyant comme toi ou pas » (c’est Joguette qui s’adresse à Joguet, son double beckettien) : on ne se dépare pas du livre fondateur si facilement… « Notre obscénité végétale […] n’unit jamais mais sépare » : c’est la grande séparation des sexes, l’abîme de la différence sexuelle, le zip newmanien, le scandale de la nudité sans fards : « Leurs yeux s’ouvrent à tous les deux / ils découvrent qu’ils sont nus. »

Souvent, Georges Bataille n’est pas loin : « Regarde par ma fente c’est là qu’il y a Dieu. » Ce qui nous amène très logiquement à évoquer le très beau dessin de Jacques Cauda qui illustre la couverture, possible variation sur l’Origine du monde, et que décrit Gavard-Perret lui-même : « Qu’à Dieu ne plaise, ne reste pas au bord de ma falaise. » Invitation faite au coït… On y peut « aller plus profond que le mystère de l’âme »… Il s’agit de posséder la vérité dans une âme et un corps.

Pour conclure, je laisserai la parole à la poétesse Tristan Felix, qui a préfacé, fort bien, l’ouvrage : la vie est une « gigantesque farce qui force à exister », et Joguet, Joguette en sont des « survivants » : cap au langage !

28 novembre 2020

[Livre] Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture

Marion Chénetier, Sandrine Le Pors et Fabrice Thumerel dir., Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture. Actes du colloque international de Cerisy (août 2018), avec 45 reproductions couleurs et N&B, Hermann, coll. « Les Colloques Cerisy », novembre 2020 (enfin disponible en librairie et commandable depuis peu), 456 pages, 26 €, ISBN : 979-1-0370-0362-1.

 

L’aspect chaotique d’un univers novarinien en perpétuelle fusion explique notre titre initial, emprunté à une gravure intitulée Les Tourbillons de Descartes [1] . Selon l’illustre auteur des Principes de la philosophie, l’univers se compose d’une multitude de tourbillons, chacun étant constitué de particules de feu, de terre et d’air – les premières, parce que plus rapides, formant une étoile centrale. Comme les cieux de Descartes, les espaces novariniens de la page, de la scène et de la toile ressortissent à une véritable cinétique. Une seule différence entre les deux univers, mais elle est de taille : la physique cartésienne ignore le vide. Faisant fi du fameux principe aristotélicien qui pose que la nature a horreur du vide, dans le prolongement de la physique moderne, Valère Novarina ne conçoit nullement les interactions de la matière sans l’énergie du vide : le monde humain, dans ses dimensions cosmologique et artistique, n’existe qu’au travers du prisme de l’espace et du temps, qui sont « à trous et à tourbillons » en ce sens que c’est le vide qui génère le mouvement, fût-il incontrôlable. À ce propos, que l’on considère le décor de L’Animal imaginaire : au centre de la scène, deux panneaux au fond chromatique saturé sur lequel se détachent diverses formes (dont un fondamental point d’interrogation), le bleu spirituel du premier contrastant avec une part d’ombre qui domine le second ; entre les deux, un vide communiquant avec l’arrière-scène, d’où tout provient et où tout retourne, dans un incessant va-et-vient virevoltant. Le vide est assurément au principe de notre vie tourbillonnante.

On sait combien l’architecture occupe une place prépondérante dans la création telle que l’entend Novarina. Aussi avons-nous choisi un mouvement dialectique pour organiser cet édifice dans lequel chaque contribution apporte sa pierre singulière, c’est-à-dire répond à sa manière à cette question essentielle : comment, selon le processus de création novarinien, à tel moment unique du chaos de la Matière peut se dégager une Forme d’autant plus cruciale qu’elle s’avère fugace ? Car des textes et des toiles et des pièces de Novarina, qui donnent le tournis, ce que l’on perçoit d’abord, ce sont les tournoiements des acteurs, les tourbillons scéniques et comiques, les tourbillons des sens, des langues et des cultures… Ce n’est que dans un deuxième ou troisième et surtout un quatrième temps que surgit l’ordonnancement de ce chaos, une quatressence si l’on peut dire (d’où le titre du Colloque de Cerisy : « Valère Novarina : les quatre sens de l’écriture ») : les tourbillons infinis conduisent à des extases ponctuelles, à savoir à des harmonies passagères, des épiphanies…

[1] René Descartes, Les Principes de la philosophie, dans Œuvres complètes, édition de Charles Adam & Paul Tannery, Paris, Cerf, 1904, vol. IX, planche IV ; cf. le portfolio élaboré par Olivier Dubouclez, Valère Novarina, A.D.P.F., 2005.

© Valère Novarina, Cabane de David, acrylique sur toile, 200 x 200, 2019.

SOMMAIRE

Avant-propos
par Marion Chénetier-Alev, Sandrine Le Pors et Fabrice Thumerel

Pour ouvrir
par Fabrice Thumerel 

PARTIE I : TOURBILLONS SCÉNIQUES ET COMIQUES

Entrée dans l’impossible avec l’acteur comme objet du désir
par Annie Gay

L’Opérette imaginaire en scène
par Claude Buchvald 

« Faire l’animal ». Quelques sorties de route dans le jeu de l’acteur novarinien
par Louis Dieuzayde 

Voix et dispositifs marionnettiques dans l’écriture de Novarina
par Marie Garré Nicoara

Le « sentiment inconnu », porte ouverte sur les catharsis
par Inhye Hong

De la cour d’honneur à la cour d’école : la poétique novarinienne à l’épreuve du bac théâtre
par Rafaëlle Jolivet Pignon

Les bouffonneries macabres sur la scène novarinienne : un comique rédempteur
par Christine Ramat 

 

PARTIE II : TOURBILLONS DES SENS

Valère Novarina, hypothèses pour une écriture synesthésique, expériences d’une culture lointaine
par Constantin Bobas 

Le rituel kénotique dans les travaux (écrits et spectacles) de Valère Novarina
par Enikö Sepsi 

L’antédiluvien
par Jean-Luc Steinmetz 

Les quatre temps du respir. Poétique et thanatologie selon Valère Novarina
par Éric Eigenmann

 

PARTIE III : TOURBILLONS DES LANGUES ET DES CULTURES

Ethnographie du stade d’action et anthropopodulologie de l’acteur dans le théâtre novarinien
par Francis Cohen 

Valère Novarina, avec et sans Japon
par Thierry Maré 

Traduire les mots polysémiques et le pronom je dans le théâtre de Valère Novarina : autour de deux aspects spécifiques au japonais
par Yuriko Inoue 

Valère Novarina et son vivier des langues
par Angela Leite Lopes 

Traduire les listes ou essai sur les quatre outils de la traduction
par Leopold von Verschuer 

 

PARTIE IV : UNE ÉCRITURE DU MOUVEMENT

Novarina, l’intranquillité
par Laure Née 

Variations autour de L’Homme hors de lui
par Marie-José Mondzain 

Apologie du renard
par Philippe Barthelet 

Valère Novarina : l’ « entendement par le toucher »
par Isabelle Babin

« Nous n’avons pas de figure du tout » : les correspondances de Dubuffet à Novarina
par Marion Chénetier-Alev 

 

PARTIE V : UNE ÉCRITURE DU PASSAGE ET DU RENVERSEMENT

Une écriture frontalière
par Patrick Suter

« Espace, es-tu là ? » : cartographie des territoires novariniens
par Céline Hersant 

« Suite à la suite de quoi, une mère me nomma » : Valère Novarina, portrait d’un théâtre en enfant
par Sandrine Le Pors 

La rhapsodie du langage
par Marco Baschera

« Un vide est au milieu du langage ». Prière et silence dans Devant la parole de Valère Novarina
par Olivier Dubouclez

 

« Onze pages du carnet rouge »
par Valère Novarina

Postface : Agora Novarina
par Marion Chénetier-Alev et Fabrice Thumerel

 

Index nominum

Les auteurs

26 novembre 2020

[Chronique] Roland Chopard, Parmi les méandres, par Carole Darricarrère

Roland Chopard, Parmi les méandres. Cinq méditations d’écriture, avec trois illustrations de l’auteur, L’Atelier du Grand Tétras, Mont-de-Laval (25), printemps 2020, 96 pages, 13€, ISBN : 978-2-37531-055-7.

 

« Certains mots existent pour en cacher d’autres qui ne viendront jamais affleurer à la surface. L’essentiel est que l’oubli soit possible. »

D’il-lui, antenne d’un pli de solitude, entité saturnienne s’avouant volontiers taciturne, nous ne saurons rien, ou si peu, tant il n’est pas de ceux qui s’encensent à bon compte, se mettent en avant ni se plaisent à se livrer, adepte du « non paraître » des chatoiements abstraits de la braise sous la cendre ce qu’il offre ici est d’un ordre plus monacal, l’ascèse cérébrale d’une sorte d’astrophysicien du Verbe, une disposition, une recherche, une mise à distance à hauteur d’une exégèse appliquée à soi-même, la main courante d’une « écriture en marche », l’anatomisation focale d’une passion fixe, une entomologie du feu alchimique poussée à la proue du retranchement, une omniabsence fondamentale à ce qui écarte de la Recherche, une concentration sur la tension comme penchant naturel, l’œuvre au vide d’un taiseux ravi de longue date aux préoccupations « mercantiles, parasitaires voire obscurantistes », autant dire un homme libre, apolitiquement accompli, stabilisé dans l’Outside.

Il découle de fait que ce corpus de cinq « méditations d’écriture » poétiquement blanches – blanches comme l’est un trou noir chez Blanchot, Michaux ou Samuel – se décline quasi cliniquement à la faveur d’un long monologue de la méthode pour ainsi dire enté aux méandres du néant et exerce à la lecture un pouvoir de fascination comparable à une douleur exquise, aussi prégnante qu’insituable, sensations voisines d’une préscience de la mort, expérience évocatrice de quelque évanouissement de la réalité sur elle-même requérant une confiance sans limite en ce qui vous entraînant vous happe, de l’ordre d’une révélation par paliers semblable aux phases de quelque Grand Œuvre.

Si la littérature – « ce métier d’obscurité et même d’ignorance » – n’est pas une science exacte, que dire des gouffres et glissements que le Poème affectionne, dont la réalité volatile échappe délibérément aux mots tout en leur octroyant une aura qu’elle seule (la poésie) serait susceptible de leur conférer, comment l’exprimer sans risquer de dissiper le mirage ? À l’aide de quels vocables aborder le vide souverain, atteindre le bond essentiel plutôt que la terre ferme d’une destination meuble tandis qu’ « un décentrement salutaire rejette toute facilité du style », celui-ci serait-il « un passage en force du langage par l’écriture », « combien de biffures ont été nécessaires pour maîtriser peu à peu le flot et pénétrer dans ce dédale sans mettre au (à) jour l’archéologie de ces multiples entrelacs » ?

C’est à cheval sur les opposés que Roland Chopard s’enfonce dans les sables mouvants des abstractions de la page blanche, flirte avec la tentation à la naissance des germinations mortellement fuyantes, prend son assiette et s’ermite dans les vapeurs sans forme à mi chemin de la frustration et de l’extase, offrant aux appelés la vision pénétrante du difficile parcours qui les attend et pour lesquels cet organe de méditation et « propriété créative » – « fruit d’une exigence : d’une éthique autant que d’une esthétique » – pourrait s’avérer constituer un point d’appui fondamental dès l’instant où « dans un emportement inévitable, (de) multiples sollicitations se présentent. »

Suivre Roland Chopard dans les méandres de la cécité exige un sixième sens autant qu’une endurance de coureur de fond tant il est des lieux où l’on ne peut accéder que seul, sans témoin ni spectateur, avec pour seule ressource sa propre foi, les yeux de l’intérieur et le silence pour compagnie ouvrant le chemin en résonance de ceux qui avant nous s’y sont aventurés, faisant de leur soif une quête sans fond. En matière de mots comme en art la vérité absolue n’existe pas.

Lieux atemporels de l’étreinte sans nom, continent inconnu du Livre qui s’écrit par effacement dans les ruines de l’apparition, voyances femelles et voyelles mâles qui s’androgynent dans le désert consonnant d’une forêt de possibilités, voyages immobiles à la chaise à aimer des succédanés de formes futures bien qu’ancré soi-même à la poussière par une maïeutique du monologue : du corps ne subsiste que l’équilibre précaire de l’équipage de l’œil et de la main tissant des liens invisibles avec l’esprit saint d’une forme d’intelligence sous-marine qui n’accèderait au grand jour de la surface que par l’écrit.

Travail de l’éther d’où le mot nu surgissant du magma sans forme seul face aux concessions tombe dans la langue, s’accorde plus ou moins à la volonté, ainsi articulé aux anecdotes le Rien aux intentions se frotte et se foutre, s’édulcore et se charbonne.

Que reste-t-il à dire lorsque le flux des événements cède devant la démarche et que du corps ne subsistent plus que ce tango de l’œil et de la main, le gué, « l’embuscade », l’observation des oiseaux par-delà le mur du son seul à seul désossé face à la Recherche qu’aucun mot ne satisfait – « au risque de ne plus exister » ?

Écrire ici ne dit pas, l’image n’affleurant qu’en aveugle suggère d’autres réalités, qui à leur tour se dérobent, et si partout méandrent nulle part abouties, s’apprécient sans impatience.

Le luminaire de l’œil et l’effraction volatile de la main par fibrillation amoureuse piègent « une combinaison de bribes de sens implicites dans la langue déployée », offrent l’accès à « une loi diffuse qui le précipite là où rien, désormais, ne devrait plus se perdre », subtilisent aux gouffres de brefs aperçus, sentiers coulés qu’immédiatement guette une posture neuve ou ancienne à valeur nulle et avérée tombée net dans les années viriles données pour mortes où tant de sollicitude s’affaire au mieux ennemi du bien.

Du cri inaugural à la conquête du langage en passant par toutes les explorations et les expériences, les ravissements et les décompensations, ramener dans l’âtre, d’une conscience hors de soi, les atomes d’un sens à revisiter. La lucidité prend le pas sur l’euphorie. L’atonalité sied à la contemplation abstraite. Les objets sortent du champ. L’ego recule. Les échecs, les impasses, prennent de la hauteur. L’inanité est un phare solide dans le meuble retour de la pulsion de la vague en son rabat homogène. C’est peut-être cela accueillir. Il dans son retrait n’est plus que l’observateur impersonnel d’un phénomène qui le contient mais s’avère plus grand que lui. Un sentiment d’encrage quasi minéral de la phrase sur le papier en découle. L’ascèse comme assise. Mica étoilé des noirs en contrejour. D’où l’évidence de ces fragments polaires fusant naturellement comme eurêka. Dans le cortex neuronal choisir l’arête panoramique la plus dépouillée, stationner taiseux au plus près de l’origine. De là le panorama du cheminement des affects. L’agapè dénué d’intentions mais non d’intensité. Point focal entre l’attente, l’illusion et le souvenir. Comment ne pas penser à Jabès, Blanchot, Soulages, Rothko. De la maturation à la maturité, c’est « libéré de tâches » que l’esprit advient au Réel.

L’expérience intime de l’écriture, « sa finalité, ses moyens, ses limites », comme combat avec l’ange. Cinq paliers d’humilité constitutifs d’un cérémonial. Petites morts à la volée et séries blanches. Hostie monacale, saignée et délivrance. Fil d’Ariane d’une parturiente sans faux-semblants empruntant à la lame son profil tranchant et à la maturité sa force, « Parmi les méandres » offre au lecteur aguerri le graal d’une initiation bien accomplie. Sur ce terrain aride propice à la minéralité, dans ce désert d’écueils et de soif grêlé de mirages, se livre le combat qui mène de la tentation à la chute, du débord à la confusion, de l’échec à sa conscientisation et de la déconstruction à une souveraineté authentique advenant à elle-même quel qu’en soit le prix.

Chacune de ces cinq méditations retracées sans emphase constitue l’un des seuils d’émargement consacrant le disciple en chemin vers une forme d’éveil toujours en sursis, relate ses errances et ses progrès avec une objectivité quasi scientifique et une compassion impitoyable pour soi-même ne laissant aucune place à la molle commisération des esprits faibles. « C’est donc un lieu ouvert, rempli de remords, de marques indécryptables, de potentialités à mettre en action. » (…) « C’est qu’il n’y a pas de véritables marques de ruptures entre un début et une fin, un passé et un présent » mais un continuum en équilibre précaire dont chaque défaillance fonde le point de départ de nouvelles avancées. Les méandres sont en ce sens des alliées potentielles et ces « moments rares et privilégiés, dans la solitude » les nÅ“uds immatériels d’une échelle de corde qui tantôt le repousse tantôt l’aspire, obsédé qu’il est par « le refus obstiné de la présence du vide ».

À ce stade « le cerveau est-il encore apte à faire alors une synthèse » ? Les « carences de la mémoire », « la destruction progressive des neurones », « les signes de déchéance », « la perte progressive de la faculté de retenir, et même la difficulté de comprendre » sont des sujets de méditation à part entière. « Une suite infinie d’approches, d’incertitudes », évoluant par couples d’opposés, participe d’une intuition « qui se manifeste par (…) une absence incroyable, et inimaginable, d’images. »

Du reniement de « simples exutoires sans conséquence » au « pouvoir cathartique » à la « régénérescence de lettres mortes » en de « nouvelles recréations » et à « une prose qui prend ses distances avec une certaine poésie pour mieux en approcher ses potentialités », c’est à une Quête d’humanités en même temps qu’à l’élaboration de la fin de l’écriture qu’ « il » nous convie par allers retours de méandres au plus près de la source.

D’impulsions en vacillements « tout reconsidérer est un défi permanent », tout redéploiement obéit à une nécessité intuitive souveraine ouvrant la voie à « la voix trouvée » comme eurêka, « la recherche d’un lieu emblématique » trouve à s’accomplir sur « cette scène particulière que sont la page puis le livre », de propositions en mutations « rien ne s’épuise vraiment dans la lecture », tout fait office de testament intime, léguant une somme âpre d’instants parfaits dont l’éclat boréal dans le noir s’apprivoise et se mérite, invitant la frustration au dépassement.

18 novembre 2020

[Chronique] Eric Chevillard et Philippe Favier, Zoologiques, par Jean-Paul Gavard-Perret

Eric Chevillard & Philippe Favier, Zoologiques, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, automne 2020, 96 pages, 18 €, ISBN : 978-2-37792-052-5.

 

Ce qui habite l’être n’a rien à voir avec dieu sauf à estimer que l’animal possède lui-même une spiritualité vagissante, qu’il est un Narcisse mélancolique ou une mante religieuse hantée par la maladie de l’idéalité. C’est pourquoi, et face à cette hérésie d’interprétation, Éric Chevillard peuple son texte de toutes sortes de créatures. Et Philippe Favier crée des collages pour en ajouter une bonne louche en guise de meute grouillante.

Le bestiaire fourmille de crabes, punaises, hérissons, orangs-outans, tortues. Ces créatures plus ou moins hirsutes peuplent la ménagerie de l’auteur. Il y a là dix-huit cages et autant de scènes ou cavalcades intempestives. Dans un tel zoo peu logique chaque couple d’une espèce différente évoque des questions de séduction, de territoire ou de mort. On peut d’autant plus trouver de telles considérations anecdotiques ou essentielles que l’auteur laisse la serrure des grilles ouvertes.

Le discours des animaux produit un effet loupe ou miroir sur les vertébrés que nous sommes. Ils sont scrutés par un langage vicieux voire scrofuleux. L’auteur s’amuse à appuyer là où ça (nous) fait mal, quitte à noyer notre imaginaire souffreteux.

C’est sans doute le signe que Chevillard n’espère rien des hommes. Car, dans ses textes, l’animal renvoie à deux chaos . Celui de nos marais, celui des nos étendues continentales. Nous sommes en de tels territoires, conquis (et non pas en territoire conquis).

Dès lors, des sortes d’archiptères et de thysanoures peuplent l’antre que nous habitons . Ils sont nos hôtes innombrables et accouchent notre chimère. Nous en restons pétris. Notre merde et notre sang qui tendent toujours à refroidir les nourrissent. Ce n’est peut-être pas beaucoup, mais ça leur suffit . Ils se seraient contentés de moins.

Preuve que l’imaginaire humain est soluble dans les animaux. Ceux-là ne nous apprennent pas à vivre et les « lire » dans le verbe de Chevillard n’apprend pas à penser. Celui-là est fait non seulement pour nous amuser, mais encore pour nous plonger dans une fièvre de cheval, même s’il est remplacé ici par d’autres quadrupèdes.

15 novembre 2020

[News] News du dimanche

Dans-le-monde-d’après-le-11-septembre-2001… dans-le-monde-post-démocratique… dans-le-monde-d’après-la-crise-sanitaire…

Où en sommes-nous au juste ? Dans le monde d’après le monde d’après le monde d’après ?

Il n’y a plus d’après : le monde du post- est celui du déni ou du repli, celui du comme-si – celui des dominants.

Le monde réel – le nôtre ! – est celui dans lequel il nous faut défendre concrètement nos libertés, à commencer par celle d’agir pour la survie du vivant, laquelle englobe celle de lire et de s’exprimer. C’est dans cet esprit qu’il convient de lire notre Libr-12 (Livres reçus) et nos Libr-brèves

Libr-12 (Livres reçus : automne 2020)

► 591, revue internationale, éditions Terracol, n° 8, 290 pages, 18 €.

► Bénédicte GORRILLOT dir., L’Héritage gréco-latin dans la littérature française contemporaine, Droz, Genève, 544 pages, 48 €.

â–º Julien BLAINE, La Cinquième Feuille. Aux sources de l’écrire et du dire. Édition établie par Gilles Suzanne. Presses du réel/Al dante, 464 pages, 30 €.

â–º Roland CHOPARD, Parmi les méandres, cinq méditations d’écriture, L’Atelier du Grand Tétras, Mont-de-Laval (25), 96 pages, 13 €.

► Pierre ESCOT, Spermogramme, postface de Julien Cendres, éditions Supernova, coll. « Dans le vif », 162 pages, 15 € [disponible début 2021].

► Christophe ESNAULT, L’Enfant poisson-chat, éditions Publie.net, coll. « L’Esquif », 112 pages, 12 €.

► Denis FERDINANDE, L’Arche inuit, Atelier de l’Agneau, coll. « Architextes », St Quentin-de-Caplong (33), 150 pages, 18 €.

► Jean FRÉMON, Le Miroir magique, P.O.L, 336 pages, 21 €.

► Martine GROSS, Détachant la pénombre, dessin de Denis Heudré, Tarmac éditions, Nancy, 60 pages, 12 €.

► Sarah KÉRYNA, Le Reste c’est la suite, Les Presses du réel, coll. « Pli », 88 pages, 10 €.

► Marc-Alexandre OHO BAMBE, Les Lumières d’Oujda, Calmann-Lévy, 330 pages, 19,50 €.

► Benoît TOQUÉ, Habiter outre, éditions Supernova, coll. « Dans le vif », 70 pages, 15 € [disponible début 2021].

Libr-brèves

â–º // 🔴 EN DIRECT // Encore quatre RV à ne pas manquer avec la Maison de la poésie Paris, en partenariat avec l’institut du monde arabe : Les Nuits de la poésie, couvre-feu poétique

Suivez en direct l’événement sur notre page Facebook.
Vous pouvez ensuite retrouver la vidéo à tout moment sur la chaine Youtube de l’Institut du monde arabe !

Les consignes sanitaires ne permettant pas de maintenir la Nuit de la Poésie dans son format initial mais nous avons voulu proposer ce rendez-vous symbolique et numérique qui garde tout son sens dans le contexte actuel.  Rendez-vous les samedis 21 et 28 novembre et 5 et 12 décembre de 22h à minuit en direct sur les pages facebook de Maison de la Poésie et de l’IMA.

Avec notamment :

Les musiciens et chanteurs :  Mohanad Aljaramani, Kamilya Jubran, Sarah Baya, M’hamed El Menjra, Abdallah Abozekry et Baptiste Ferrandis, Omar Haydar, Marc Codsi, Lola Malique, Skander Mliki, Batiste Darsoulant, Sanguebom…

Les comédiens :  Léon Bonnaffé, Violaine Schwartz, Pierre Baux, Majd Mastoura, Clémence Azincourt…

Les poètes et écrivains : Abdellatif Laâbi,  Breyten Breytenbach, Mahmoud Darwich, Charif Majdalani, Fadhil Al Azzawi, Dima Kaakeh, Marc Alexandre Oho Bambe, B40…

Les performeurs : Michelle Keserwany, Zoulikha Tahar, Lamya Yagarmaten…

Les danseurs : Mehdi Kerkouche, Smaïl Kanouté…

â–º On pourra découvrir les magnifiques livres et cahiers d’auteur que propose les éditions Faï Fioc.

â–º Des articles à méditer sur AOC en ces longues soirées de confinement (on peut s’abonner ou s’inscrire pour 3 lectures gratuites) : Jean-Charles Massera, « Le Grand Ménage » ; Mathieu Larnaudie, « Trash vortex » ; Frédéric Sawicki et Olivier Nay, « Sauver le CNU pour préserver l’autonomie des universités » (16/11)…

6 novembre 2020

[Chronique] Emmanuel Carrère, Yoga, par Ahmed Slama

Emmanuel Carrère, Yoga, P.O.L, septembre 2020, 400 pages, 22 €, ISBN : 978-2-8180-5138-2.

 

Publié lors du grand lâché rituel de livres qu’on nomme communément « la-rentrée-littéraire », Yoga d’Emmanuel Carrère condense avec sûreté et cynisme ou plutôt la sûreté du cynisme l’ensemble des stéréotypes éculés, tant du point de vue de l’écriture que de la manière dont on aborde certaines questions. On pourrait me demander alors : pourquoi traiter de cet écrivant, ce faiseur de livres inconsistants ? Et pourquoi avoir perdu ainsi mon temps à lire ça* ? Les bons livres qui mériteraient d’être lus et promus ne manquent pas !

D’abord il s’agissait pour moi d’aller voir du côté des livres commerciaux ; ou plus précisément de cette catégorie de livres et d’écrivains qui se présentent ou sont présentés comme littéraires. S’aventurer de l’autre côté du miroir de la représentation médiatique dominante. Carrère, comme beaucoup d’autres, jouit d’un certain prestige dû peut-être aux livres précédents. Plus sûrement à l’éditeur qui publie ses logorrhées : P.O.L, permettant à notre écrivant de profiter du capital symbolique de la maison – considérée par beaucoup (et parfois à juste titre) – comme une maison exigeante du point de vue littéraire.  Si l’on enlevait ce vernis, celui de la couverture P.O.L, Yoga ne vaudra pas mieux que nombre de publications à visée commerciale**, on en ferait une œuvre n’ayant pas plus de valeur que celle d’un Musso ou Marc Lévy, avec l’avantage pour ces deux-là de ne pas se cacher derrière des prétentions soi-disant littéraires. Ajoutons à cela le danger que constituent les thèses développées par Carrère dans ce livre ; au vu des relais médiatiques dont il dispose, du nombre de ventes qu’il accumule, je crois qu’il faut prendre au sérieux les bêtises qu’il débite.

« Un livre qui [fait] un carton »

Répété à plusieurs reprises ce que nous nommerons le vÅ“u (pour ne pas dire l’intention) de Carrère en écrivant ce livre est de faire l’éloge du yoga, en tant que pratique. L’idée de départ, selon ses dires, avait été d’écrire un petit livre « souriant et subtil sur le yoga ; refus de l’éditeur… Je vous passe les plaintes et les jérémiades – maintes fois réitérées – comment peut-on, ose-t-on ainsi faire barrage à son « génie »… commercial.

« Et en plus, me disais-je en mon avide for intérieur, énormément de gens font du yoga aujourd’hui, énormément de gens seraient contents de mieux savoir ce qu’ils font en faisant du yoga : c’est un livre qui peut faire un carton. »

Sortie de son contexte, la citation peut être lue comme de l’ironie ou du sarcasme, mais à y regarder de plus près ou de plus loin – du point de l’ensemble du livre – et de ce qu’il nous raconte, la perspective peut être aisément déchiffrable : se lover dans cette vague du « développement personnel » advenue depuis quelques années déjà. Difficile d’en donner une définition satisfaisante ici, mais nous dirons qu’il s’agit d’un amalgame douteux de divers courants de pensée (psychologie, philosophie, religions, etc.) et qui vend (à qui y met les moyens financiers) une prétendue connaissance de soi. Depuis pas mal d’années, les élucubrations du développement personnel sont utilisées en entreprise pour domestiquer… pardon « manager » salarié·es et employé·es, donnant ce que l’on nomme aujourd’hui : « happiness officer» [responsable du bonheur]. Certaines pratiques de ce « développement personnel » empruntent quelques éléments au bouddhisme ; la pratique du yoga et la « méditation pleine conscience » notamment.

«… ce que j’étais parti pour dire, ce qui devrait sous-tendre mon récit, ce que ses lecteurs devraient en retenir, c’est tout simplement que la méditation, c’est bien. Que le yoga, c’est bien. On ne m’a pas attendu pour le dire, je sais. Simplement, je m’apprête à le dire d’une autre place, disons d’un autre rayon de librairie que celui du développement personnel. »

Bien évidemment dans la posture qu’il veut se donner, et que lui donne une certaine presse, une adhésion aussi franche aux élucubrations du « développement personnel » n’est pas tenable pour « l’écrivain » (re)connu et qui ne cesse de relater, à longueur de pages, les interviews et les entrevues livrées ici ou là. Il s’agira pour notre égopathe de faire un pas de côté, de conserver un semblant de regard critique, de façade dirons-nous.

« Elle travaille pour un magazine dédié au bien-être et au développement personnel, diffusant une vision positive de la vie selon laquelle, en gros, la pire tuile qui nous tombe dessus est en réalité une excellente chose : une occasion d’avancer et de devenir meilleur. (…) Elle voit bien ce que cette vulgate a de caricatural mais pense que la vision du monde qui la sous-tend est juste, et je suis assez d’accord avec elle. »

Carrère nous parle de « Vulgate » pourtant il n’est pas en désaccord, et acquiesce même, aux thèses du « développement personnel ». On pourrait appeler ça un « doux oxymore ». Railler d’un côté cette « vulgate », les librairies New Age et leurs livres « laids » et « bêtes », tout en adhérant au fond des discours. Distinction de façade. Se distinguer, pour mieux se valoriser. Mais également, à mon sens, ménager la clientèle, le public cible pour le dire rapidement. Celles et ceux qui adhèrent au « développement personnel ». Classe moyenne mythologique (ou se vivant comme telle) qui, confrontée à la réification de toute chose et au fétichisme de la marchandise, trouve refuge dans ce charabia inconsistant. On ne mord pas la main d’un système qui vous a bien nourri, vous nourrit (et pour combien de temps encore ?) convenablement. Face à tout ça, se recroqueviller sur soi, non pas lutter pour que le monde soit à sa manière, mais travailler sur soi pour « s’adapter », se modeler soi-même pour entrer dans le moule de la concurrence acharnée. Et c’est ce lectorat que vise Carrère : occidental et solipsiste avide de traitements qui contrecarraient sa petite dépression, des œillères pour mieux regarder le monde dans et par son nombril.

« L’orient créé par l’occident »

Quand nous parlons d’occident et d’orient, ce sont avant tout des constructions que nous pointons. Étymologiquement le premier désigne ce qui tombe, l’autre ce qui se lève ; cela a été simplement appliqué au soleil. Il n’y a pas d’essence occidentale et encore moins d’essence orientale. Il existe en revanche une vision, une représentation de l’orient qui, au fil des siècles, a été imposée ; vision de « l’oriental·e » aux mœurs étranges ou bizarres, n’étant pas comme l’occidental, comprendre : inférieur à ce dernier. À cela on peut ajouter des stéréotypes de genre : quand l’homme oriental est représenté comme sauvage et brutal ; les femmes sont sensuelles et vaporeuses. Imaginaire qui perdure et qui, depuis les années 1970, se masque derrière des atours nouveaux, Le racisme sans race  que pointait, entre autres, Étienne Balibar. Racisme culturel ; ils ne sont pas comme nous !

« Puisqu’il faut commencer quelque part le récit de ces quatre années au cours desquelles j’ai essayé d’écrire un petit livre souriant et subtil sur le yoga, affronté des choses aussi peu souriantes et subtiles que le terrorisme djihadiste et la crise des réfugiés… »

Dans Yoga, ça se matérialise dès la première page où les soucis majeurs de notre faiseur de livre semblent être « le terrorisme djihadiste et la crise des migrants ». Accoler ainsi les deux événements, sans prendre aucune peine pour les distinguer est déjà extrêmement problématique, et dénote déjà de la représentation que se fait notre égomaniaque des réfugiés. Si l’on se reporte quelques centaines de pages plus loin, quand (après moult plaintes) il rencontre ceux qu’il nomme parfois réfugiés, parfois des « migrants » (ne semblant pas être au courant de la distinction entre les deux termes) sur l’île de Léros (Grèce), il nous en dresse des portraits dans la veine la plus orientaliste***.

« Hamid remarquablement beau, des traits fins, des yeux noirs veloutés et mélancoliques, Atiq plutôt ingrat, le visage ravagé par l’acné et déjà la promesse d’un double menton, mais le charisme et la vitalité sont de son côté, c’est lui le leader naturel, c’est lui qui embarquera les filles, qui peut-être les embarque déjà – non, cela m’étonnerait, ils sont certainement vierges tous les quatre. »

Quand on parle d’orientalisme, le patriarcat n’est jamais loin. Valorisation d’un tel par sa capacité à « embarquer des filles ». Représentation fascisante du « leader naturel ». Je vous passe bien évidemment les péripéties, les échanges paternalistes avec ces quatre réfugiés mineurs : Hamid, Hassan, Atiq (tous trois Afghans) et Mohammed (pakistanais). Parce que surplombant tout ce mépris, il y a le cynisme de notre égopathe.

– «… mais s’il y en a deux qui doivent rester ensemble, qui seront assez malins pour ne pas laisser la vie les séparer, ce seront eux [Atiq et Hamid], tant pis pour les deux autres qui sont moins armés pour la survie. »

– « Où qu’il soit aujourd’hui, Atiq a certainement oublié cet homme hagard à la chemise sale, aux mains tremblantes, qu’il a côtoyé quelques semaines lorsqu’il est arrivé en Europe, et il serait certainement très surpris d’apprendre que cette interview menée au café Pouchkine sur son périlleux voyage entre le Pakistan et la Grèce a fini par faire surface, quatre ans plus tard, dans quelque chose d’aussi improbable qu’un livre sur le yoga – enfin, dans quelque chose qui était supposé être un livre sur le yoga et qui après beaucoup d’avatars en est peut-être un, au bout du compte. »

Il y a alors ce fragment ou chapitre ou immondice… intitulé Molenbeek où l’on apprend que cette commune de la région de Bruxelles est la destination finale de l’un des réfugiés mineurs : Atiq. Pour un esprit aussi tordu que celui de notre égopathe, le lien (que vous devinez) ne tardera pas à faire surface.

« Beaucoup de gens qui ont commis des attentats terroristes ont grandi à Molenbeek ou sont passés par Molenbeek ou se sont à un moment planqués à Molenbeek. Cette réputation est terriblement injuste pour la majorité des habitants de Molenbeck (sic) qui n’ont rien à voir avec le djihadisme, et l’oncle d’Atiq fait certainement partie de cette majorité de citoyens paisibles, mais je ne peux m’empêcher à ce moment de penser que dans un groupe de quatre ou cinq adolescents aussi attachants et démunis que les nôtres il y en aura peut-être un qui, n’en pouvant plus d’être rejeté de partout et traité comme un chien, cessera de croire qu’il a une chance de devenir comptable en Bavière ou informaticien en Belgique et se radicalisera, comme on dit, et se fera sauter pour que sautent avec lui un maximum de gens comme nous. »

Nous / eux : la dichotomie est là, le « choc des civilisations » si cher à toute une sphère d’intellectuels de plateaux télé et radio. Et ce « nous » contre « eux » sous-tend l’ensemble du verbiage de notre écrivant. Il n’est jamais question de domination, de la manière dont justement ces réfugiés (mineurs !) se trouvent sous le joug d’un système de domination qui les a obligés à fuir leur pays, qui les a fait devenir ces damnés de la terre. En revanche quand les rôles ne sont que symboliquement inversés notre égopathe ne se prive pas de la noter alors, la domination.

« Il a fallu attendre pour cela que nous nous retrouvions ensemble sur ce scooter, lui [Atiq] dans la position dominante du conducteur, moi dans celle, subalterne, du passager, ce qui rend possible pour lui de s’intéresser à moi. »

À son sens on ne peut s’intéresser à l’autre qu’en étant dans la position du dominant. Réflexion gorgée de bêtise. Quand on domine, on ne voit que soi, sa position à soi et tout son livre est là pour en témoigner. Mais comprenez « eux », ce ne sont pas « nous » nous n’avons ni les mêmes mœurs, ni les mêmes valeurs, comme lorsque notre faiseur de livre donne ce conseil à celle qui anime des ateliers destinés à ces réfugiés – bien avant qu’arrive notre égopathe en chef.

« Elle devrait éviter, lui dis-je aussi prudemment que je peux, de confier aux garçons ses déboires amoureux parce qu’ils viennent de cultures à la fois prudes et machistes et risquent de la mépriser. Erica en convient mais ce conseil l’abat. »

Un orientalisme paradoxal

Ce phantasme du prétendu « choc des civilisations » conceptualisé par Samuel Huntington n’est bien évidemment pas cité, encore une fois notre faiseur de livre doit tout de même conserver sa distinction de soi-disant écrivain, garder la mesure et le recul, et ne pas passer pour quelque affreux xénophobe ou raciste, d’ailleurs l’évocation de Renaud Camus sert bien à ça ; se distinguer du rance écrivain.

Les positions de notre faiseur de livre sont éminemment morales. Il se dépeint comme « juste » ; mythologie d’une justice pure et immanente et qui recoupe le fantasme porté par le bouddhisme, celui d’un monde qui se voudrait sans désir.  Et c’est là qu’on pourrait m’opposer qu’orientalisme ne serait pas le terme adéquat pour désigner le positionnement de notre écrivant, puisque l’orient, il ne cesse d’en parler, d’en louer certains aspects dans et par ses références réitérées au bouddhisme. Géométrie (géofantasme ?) variable : si l’islam, c’est le Mal ; le bouddhisme est le Bien.

Pourtant le bouddhisme, de pruderie, de patriarcat et de violence, il n’en manque certainement pas. Allez questionner les Rohingyas au sujet du prétendu pacifisme du bouddhisme ! Quant au culte bouddhiste, il est profondément patriarcal sans oublier les différentes saillies du dernier Dalaï lama. Tout cela, il n’en sera pas question chez notre égopathe. Inculture crasse ou manière d’entretenir les stéréotypes ? De jouer avec ces stéréotypes partagés par le lectorat que nous évoquions plus haut.

Degré zéro de l’écriture commerciale

Un lectorat qui ne veut pas être gêné dans sa lecture, tout poli – et tout lisse – doit être l’écrit. Du prémâché prêt à être avalé. Chapitres courts qui souvent n’ont même pas besoin d’être lus pour être compris, puisque tout est déjà dans le titre. Construction et composition des pages visant à suivre la trame – qui se résume à son égocentrisme de mâle hétérosexuel occidental en dépression****. Du name dropping ici ou là. Pléthore de définitions du yoga de la méditation. Quelques citations à la manière de ces livres de « développement personnel » qui ne sont souvent que des sortes de répertoires de citations philosophiques tirées de leur contexte – le lectorat visé ne sera pas dépaysé. Mais il faut quand même tenir sa réputation d’écrivain ; alors on parle de Michaux ici ou là, de Barthes, ou d’Orwell. Et pour bien être sûr que la lectrice ou le lecteur ne soit pas perdu·e ; répéter, réitérer, faire des récapitulatifs de ce qui a été barbouillé quelques pages avant.

« Mon métier, mon talent, c’est la narration, et ma question en toutes circonstances peut se résumer à : c’est quoi, l’histoire ? »

L’histoire ? Celle d’un égopathe qui veut vendre du papier imprimé et qui se sert de tout ce qui lui tombe sous la main pour ça ; racisme, patriarcat, mépris de classe. Idéologie fascisante et écriture plate.

 

* Dans sa version numérique heureusement, n’ayant donc été qu’en contact visuel avec la chose, n’ayant ainsi pas besoin d’ajouter à la désinfection des mains requises en ces temps, celle de la désinfection littéraire.

** En précisant que l’auteur de ces lignes n’est pas naïf. Tout livre « commercialisé » a une visée commerciale, mais c’est aussi une question de façonnage, dans quelle mesure ou à quelle échelle, tel ou tel livre a-t-il été façonné pour la vente ?

*** Nous ferons à nos lecteurs et lectrices l’économie de ses descriptions de l’Inde ou encore la manière dont il reprend (de manière littérale) l’expression de Donald Trump « Shitty contries » (pays de merde) en parlant de l’Irak ou encore le stéréotype de l’Afrique « continent sale ».

**** Je précise ici mâle et hétérosexuel car je n’ai ni évoqué la manière dont il traite ses relations féminines et encore moins ses représentations des homosexuels munis de « moustaches », allant en vacance à « Mykonos », etc.

31 octobre 2020

[Chronique] Cahiers Sade 1, par Christophe Stolowicki

Cahiers Sade 1, éditions Les Cahiers, Meurcourt (70), août 2020, 264 pages, 29 €, ISBN : 979-10-95977-07-7.

 

Accepter de partager son Sade, celui dont on est le lecteur unique – comme en coda de Sodome et Gomorrhe les « solitaires » de Proust découvrent qu’ils sont légion.  Comment s’en dispenser, devant la multiple évidence. « Il y a un fonds de De Sade masqué, mais non point méconnaissable, dans les inspirations de deux ou trois de nos romanciers les plus accrédités », écrit Sainte-Beuve. Yanan Shen traite de l’image de Sade dans les romans noirs de Pétrus Borel (1809 – 1859). Flaubert a des pensées affectueuses pour « le vieux ». Il aura fallu plus d’un siècle d’incubation, de différé, de latence, pour qu’éclate au grand jour le génie si éminemment français de Sade. (« Sade et Céline ne sont pensables qu’en français », dit dans son interview Philippe Sollers, peu gêné d’associer une âme aristocratique à une âme de boue.) – C’est peu de choses quand on pense qu’il a fallu plus de deux millénaires à Héraclite.

Génie si français et génie du français, Sade a infusé un sang neuf à la langue du dix-huitième où tout le monde versifiait et où la poésie était quasiment morte, donnant à l’athéisme tout en traits d’esprit de Voltaire et autres « philosophes » ses lettres de fureur et de noblesse.  Ce qui vaut à ce cahier de s’inscrire en fond sous l’égide de la poésie.

En fond seulement (« j’ai bien aimé quand au départ [avant la partouze] nous étions tous habillés et que je pouvais supposer la chair de chacun et que l’utopie des corps faisait encore partie du paysage », écrit Élodie Petit ; et en contraste marqué, « à mi-hauteur de l’exorable », est reproduit le château-lyre de Gilbert Lely (1904 – 1985), paru en 1961 sous le titre La Coste chez Pauvert et réédité au Mercure de France). Car la plupart des auteurs, sinon quelques poètes et Thibault de Sade, le descendant impliqué, sont des universitaires ou des gens de théâtre. Le maître d’œuvre, Sylvain Martin, est metteur en scène, comédien et professeur d’art dramatique. Le poème-manifeste central, tout en capitales, de Virginie di Ricci et Jean-Marc Musial (« la vitesse et le ralenti comme opposition au mouvement naturel de l’acteur / La surimpression en direct : accumuler plusieurs cadres de plusieurs scènes et les superposer en une concentration de plans / […] l’infinie délicatesse du marquis de Sade ») est une performance cinématographique de « théâtre mental ».

Paradoxe, certes, car l’œuvre théâtrale du marquis (son faire valoir d’homme de lettres contraint de renier Justine ou les malheurs de la vertu, grand succès d’édition, et interné néanmoins) n’est pas ce qui l’a fait passer à la postérité ; de même tonneau que le théâtre de Chamfort qui a fait sa gloire et dont il ne reste rien. Mais, outre la grande culture sadienne de Sylvain Martin, cela vaut à ce cahier d’être lui-même une performance se démultipliant à plusieurs registres, du parfum de Sade, d’Isabelle Concalves, qui est non le foutre mais le ciste, à la gériatrie contemporaine qu’illustre le marquis vieilli précocement par l’incarcération, de Benjamin Efrati ; en passant de  l’ennemi littéraire Restif de la Bretonne, qui pourtant ici cité ne dit pas de mal de Sade, à Jules Janin qui se déchaîne contre lui ; des gravures sur bois en compact sexe d’ étreinte totale de Thomas Perino aux photographies d’éclatement orgastique de Yohan Blanco.

Alors que nous entrons dans une ère glaciaire où entre le puritanisme #MeToo (« Allez donc prêcher Sade aux Etats-Unis d’Amérique, vous verrez le temps que vous resterez en liberté », dit Sollers) et la barbarie islamiste, la France est pour les civilisés sadiens plus que jamais une terre d’asile, il faut la foi chevillée au corps de la pratique du jeu de rôle pour continuer de développer entre soi une sadologie.

Clovis Trouille (1889 – 1975), présenté par l’historienne d’art Clémentine D. Calcutta (apparemment pas un pseudonyme) comme « un décadent […] à l’heure des avant-gardes, produisant sciemment une peinture kitsch, un art pompier, narratif et clinquant, […] en inadéquation stylistique avec son temps », saute d’emblée aux yeux comme le peintre sadien emblématique, célébrant avec Oh Calcutta (1946) « le plus beau cul du monde », somptueusement drapé sinon fleurdelysé, parmi d’autres œuvres sulfureuses reproduites à plaisir dans leurs couleurs naïves.     

La question centrale reste l’actualité de Sade, proclamée ici, que les cahiers suivants pourraient développer davantage. Actualité : Sylvain Martin relatant avec humour, en rebondissant de commentaire en comment taire de gens d’Église, l’incendie de Notre-Dame de Paris comme un événement sadien, ou plaisantant de la pédérastie qui sévit chez les prêtres. Mais la vraie actualité de Sade, selon moi, est ailleurs, et non anecdotique. La vision d’une nature aussi destructrice que créatrice, et l’apologie de toutes les « passions » qui vont à l’encontre de la famille reproductrice à outrance, celle d’Hitler et d’Erdogan, sont un heureux antidote à la surpopulation qui sévit, qu’on n’ose même plus dénoncer comme dans les années soixante-dix et qui risque de précipiter l’homme à sa perte – disparition dont Sade, en théoricien de l’extrême, prétend ne pas s’émouvoir.

Autre thème, qui pourrait émerger dans les cahiers suivants : le romanesque de fantasme qui, produit la tête contre les murs, brille chez Sade de ses derniers feux, ce fantasme que Winnicott voit comme le point mort entre le rêve et le réel, et qui situe bien Sade dans son époque, aux côtés de Rousseau. Le basculement au second degré du théâtre, le jeu de rôle répare-t-il le fantasme, est-il son point d’orgue ?

Tout cela dans l’écrin d’une couverture noire imprimée argent sable, à larges rabats, qui rappelle l’édition des œuvres complètes en huit volumes par Jean-Jacques Pauvert en 1973, celle que ne remplace pas à mon goût le papier bible de La Pléiade pour la récupération tardive, sur proposition de Sollers à Antoine Gallimard, qu’il faut cependant saluer.

29 octobre 2020

[Chronique] Valère Novarina : qui sont les ombres ? ou comment prolonger l’ivresse des temps, par Jean-Paul Gavard-Perret

Les prochains événements prévus étant annulés, en ces temps obscurs pour la culture comme pour le politique, restent à découvrir le volume collectif Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture et le virevoltant Jeu des ombres

 

Valère Novarina, Le Jeu des ombres, P.O.L, 15 octobre 2020, 272 pages, 17 €, ISBN : 978-2-8180-5098-9.

Dans la dernière pièce de Novarina, l’acte créateur recouvre le plateau de théâtre à la fois d’ombres et de métamorphoses. Le spectateur en devenant « spectrateur » va pouvoir changer d’identité au sein de « mêmes » qu’il connaît et qui appartiennent à sa mémoire : celle  des mythes comme d’une actualité plus ou moins décalée. Sont réunis Orphée, Eurydice, Cerbère, Charon, Hécate, Pluton et ce qui est plus étonnant Sosie, Flipote, les Machines à dire beaucoup, Robert Le Vigan, Michel Baudinat, Gaston Modot, Anne Wiazemski, Louis de Funès, Christine Fersen et Daniel Znyk.

A la sortie des enfers, une fois l’Achéron retraversé, tout se produit par les truchements de « passes » et de passages où le théâtre devient aussi comique que tragique au sein d’un langage qui lui aussi se transforme en une créature hybride et effrontée. Cela ne date pas d’hier chez le dramaturge. Le drame humain (en son animalité même) est la comédie des mots. Ils grouillent au sein même de leur réincarnation en entrelacs, anagrammes, acrostiches, monocondyles, etc., pour brûler les frontières des temps comme du corps et de l’esprit.

Le théâtre n’est plus habité de mots, ce sont eux qui l’habillent et tout autant le mettent à nu à travers des inventions centrifuges en une « affection » généralisée. La pièce devient l’endroit où danse la langue et où se consume la mort dans une irradiation vertigineuse. Les personnages veillent à la naissance d’autre chose là où l’animal humain au moyen de sa voix tente de reconquérir une force sacrificielle au moment où les esprits parlent.

Existe là un voyage farcesque des mots au bord du vaisseau fantôme de la langue.  Celui-ci dérive sur le plateau chahuté par tous les revenants qui flottent – forcément – à corps perdus. Mais la dématérialisation de l’être via les ombres n’est là que pour sauver l’envie d’exister dans cette polyphonie puissante du langage. Novarina reste plus que jamais poète et philosophe. Il enrichit la connaissance par une langue d’un comique tragique confondant où se gueule ce qui jusque là était resté dans le silence de mort de l’enfer ou des bas-fonds de l’inconscient.

 

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