Libr-critique

11 mai 2012

[Chronique] Étoile de Rodanski, où guides-tu nos pas ?, par Jean-Nicolas Clamanges

"Les Horizons perdus de Stanislas Rodanski", exposition à la Bibliothèque municipale de Lyon Part-Dieu, jusqu’au 20 août 2012 / Stanislas Rodanski, éclats d’une vie, par Bernard Cadoux, Jean-Paul Lebesson et François-René Simon, éditions Fage, Lyon, avril 2012, 200 pages, 129 illustrations (DVD offert : Horizon perdu), 28 €, ISBN : 978-2-84975-258-6.

À l’âge de vingt-six ans, Stanislas Rodanski s’est laissé interner dans un hôpital psychiatrique, pour y poursuivre jusqu’à la fin de sa vie, vingt-huit ans plus tard, sa quête du Val sans retour – c’est-à-dire son œuvre. « Sait-on ce que c’est qu’écrire ? Une ancienne et très vague mais jalouse pratique, dont gît le sens au mystère du cœur. Qui l’accomplit, intégralement, se retranche », écrivait Stéphane Mallarmé ; mais c’est jouer la vie à quitte ou double : écrire ou rien. Or ce que démontre à l’évidence l’exposition consacrée à l’auteur de La Victoire à l’ombre des ailes par la bibliothèque municipale de Lyon, c’est l’ampleur vertigineuse de sa production ainsi que la permanence de son inspiration : on y accède par éclats au vaste massif des textes encore impubliés : ceux du fonds Rodanski à la bibliothèque Jacques Doucet, les très nombreux carnets et cahiers de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu, ou encore le mythique Cahier Imago (écrits et collages). Il faut donc se rendre d’urgence à cette exposition qui révèle la fulgurante présence, aujourd’hui, de Rodanski.

Jean-Paul Lebesson et Bernard Cadoux avaient éprouvé la nécessité, en 1977, de le rencontrer à Lyon (il vivait depuis 1953 à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu, abandonné de sa famille autant que de ses congénères écrivains – sauf rares exceptions dont Gracq, Claude Tarnaud, François Di Dio qui éditait La victoire à l’ombre des ailes et d’autres textes au Soleil noir, en 1975). Cela devint un entretien régulier, deux films en sortirent, et puis un beau livre écrit à trois mains (avec François-René Simon) : Rodanski, éclats d’une vie, dont l’exposition est, en quelque sorte, le déploiement. Un livre superbement illustré de collages, de photos et de manuscrits reproduits, qui offre une synthèse passionnante de l’information aujourd’hui disponible sur la (les) vie(s) d’écriture de Rodanski. Parmi les inédits publiés dans ce livre, on s’arrêtera en particulier sur les pages violemment splendides intitulées Trois Fois Rien, inspirées par sa déportation en Allemagne, dans un camp de travail forcé. Enfin, nous est offert – last but nos least – le DVD d’Horizon perdu, film aussi sobre qu’émouvant réalisé par J.-P. Lebesson et B. Cadoux à l’hôpital Saint-Jean, sur une fabulation orale de Rodanski, interprétée par Gabriel Monnet.

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22 mars 2012

[Dossier] Feuilleton(s) Roger Giroux III : L’Arbre le Temps, par Jean-Nicolas Clamanges

Le précédent feuilleton se terminait par la citation de la mystérieuse séquence d’ouverture du premier recueil publié de Roger Giroux : L’arbre le temps. On voudra bien la relire avant de s’engager dans l’étape finale de ce parcours de lecture engagé à partir des dernières œuvres aujourd’hui publiées, comme une déclinaison à rebours d’un mouvement d’écriture incessant – quoiqu’en un sens parfaitement immobile. En effet, dès le départ (qui est un bond définitif vers la mesure pour rien qui précède tout commencement), la poésie de Roger Giroux se rêve comme un espace infini dont le centre serait partout en chacun de ses points, car le temps – par hypothèse – n’y aurait plus cours :

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15 février 2012

[Chronique – Libr-regard rétrospectif] Benoit Caudoux, Sur quatorze façons d’aller dans le même café, par Jean-Nicolas Clamanges

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Benoît Caudoux : Sur quatorze façons d’aller dans le même café, éditions Léo Scheer, 2010, 168 pages, 17 €, ISBN : 978-2-275610-223-8.

« Traverser un peu de ville et entrer au café », quoi de plus ordinaire pour le lambda citadin contemporain ? Idem souvent pour l’écrivain comme on sait bien. Pourtant ce roman n’est pas banal.

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12 janvier 2012

[Chronique] Feuilleton(s) Roger Giroux (II), par Jean-Nicolas Clamanges

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Roger Giroux, Journal d’un poème, préface et édition de Jean Daive, Eric Pesty éditeur, Marseille, 2011, 340 pages, 24 €, ISBN : 978-2-917786-08-6. [Lire le premier feuilleton : long article de présentation de l’œuvre]

C’est d’abord un très joli volume : format discret, beau papier, belle impression et pour la lecture duquel on retrouvera le charme lent du coupe-papier… !

Les éventuels lecteurs de Poème (éditions typographiques, 2007) en retrouveront ici la matière à l’état germinatif. Ce Journal donne à lire le contrepoint de l’expérience en cours, autant comme processus d’invention fragmentée (par éclairs, fusées, élans, blocs errants, semis stellaires…) que comme essais de disposition sur la scène des pages (Giroux cherche une théâtralisation de l’écriture) et tentative de penser ce qui là se joue au lieu de la lettre, « derrière cette toile impalpable où le dessin de mon rire m’apparaît sans visage sans moi ».

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24 novembre 2011

[Libr-relecture] KILITO, L’oeil et l’aiguille, par Jean-Nicolas Clamanges

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Abdelfattah Kilito, L’Œil et l’aiguille. Essais sur Les Mille et une Nuits, Paris, La Découverte, collection « Textes à l’appui », rééd. 2010, 130 pages, 10 € pour la version numérique.

J’avait rendu compte, voici déjà quelques temps, d’un essai d’Abdelfattah Kilito intitulé Les Arabes et l’art du récit ; tout récemment, un peu par hasard, j’ai découvert que La Découverte avait réédité un essai antérieur sur les Mille et une Nuits : L’Œil et l’aiguille. J’avais perdu ce livre, me souvenant seulement de l’avoir beaucoup aimé et je me le suis donc procuré. Si la relecture est un plaisir essentiel de l’amateur de littérature, il est rare qu’il en aille de même pour les essais critiques, en général voués à une consommation utilitaire : tel est le destin de la « littérature seconde » dont la fonction épuise la valeur, alors que la capacité de se laisser redécouvrir presque indéfiniment est le propre de ce que nous sommes encore quelques-uns à appeler les « œuvres ». Cependant, certains essais possèdent aussi ce don mystérieux de se recréer par la relecture et c’est le cas de celui-ci.

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11 octobre 2011

[Chronique] Armand Dupuy, La Tête pas vite, par Jean-Nicolas Clamanges

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Armand Dupuy, La Tête pas vite, éditions Potentille, dessin de Bobi + Bobi en couverture, automne 2011, 34 pages, 7,70 €, ISBN : 979-10-90224-02-5.

Il faut faire attention à ce que certains parviennent à écrire, à ce que certains parviennent à éditer. Les uns sortent des mots cassés d’une tête en explosante-fixe, les autres lisent comme on marche au bord de l’abîme et nous offrent l’occasion de lire les mots des premiers – et d’y trouver ressource, plage de vivre où rien à faire donnerait le la.

Potentille, comme puissance d’exister, comme énergie, ces fleurs un peu partout dans toutes les couleurs : c’est un éditeur. La tête pas vite, comme attendre, comme penser à vide, comme à l’école – comprend pas vite –, comme en famille sous le coup de boule paternel et pourquoi ? – « c’est la seule façon ».

Les uns éditeurs sis à La Fermeté (ça ne s’invente pas), imprimés à La Charité sur Loire (itou). L’autre, Dupuy, Armand + Bobi + Bobi : entêté + si calme à force d’endurance. Bobi dessine une tête prise dans une chaise avec des corbeaux qui becquettent l’herbe du vide.

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7 septembre 2011

[Manières de critiquer] Feuilleton(s) Roger Giroux, UN, par Jean-Nicolas Clamanges

De Roger Giroux (1925-1974), je dirai d’entrée, avec le sentiment d’avoir tout dit, que c’était un homme qui se coupait lui-même la parole (pour reprendre une formule de Lichtenberg). De ce que je vais entreprendre dans ce « Feuilleton(s) un », je dirai juste que lorsque l’essentiel est en question, un froid entendement technique (Novalis) est la seule voie de salut.

Parmi les amis de Libr-critique, il en est qui apprécient Giroux comme un très grand poète, il en est d’autres qui le connaissent sans l’aimer, ce qui est bien leur droit. Il y a aussi ceux qui le situent, comme ont dit, dans l’écriture des seventies françaises, marquées au blanc et à l’ellipse..

Et puis il y a Maurice Roche et Edouard Glissant, dont le numéro 17 de Fusées nous rappelle qu’ils furent (avec Pichette) ses amis, fondant ensemble la revue Éléments – Glissant soulignant  qu’ils étaient « partisans du travail sur le langage (…) et la rhétorique poétique », ce qu’à l’époque les gens détestaient » (p. 53-54).

Et puis il y a l’autre ami, à qui il écrivait dans une lettre qu’il n’envoya pas : « rien de cela n’existerait si vous n’étiez pas là, de l’autre côté du monde, à portée de ma voix. » (dans L’arbre le temps, suivi de Lieu-Je et de Lettre, Mercure de France, 1979, p. 139) : Jean Daive, qui est littéralement élu responsable de la possibilité même d’une expérience d’écrire au plus haut point risquée, dont l’intensité procède autant de la mystique du Néant que de Mallarmé (avec qui on n’en finira jamais).

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6 août 2011

[News] Libr-vacances (2/2)

En attendant la reprise dans trois semaines (Spécial revues : Tumultes sur les "écritures de soi entre les mondes", Francofonia sur les manifestes littéraires, Espace(s) sur "limites et frontières", derniers numéros de Chimères… Dossiers sur la subversion, Patrick Varetz, Bernard Desportes… Article de Jean-Nicolas Clamanges sur Roger Giroux… Chroniques sur Sylvain Courtoux, Nox, et Jérôme Bertin, Bâtard du vide, qui vont paraître dans un mois aux éditions Al dante ; Emmanuel Rabu, FuturFleuve, Léo Scheer ; H. Béhar et P. Taminiaux dir., Poésie et politique au XXe siècle…), voici la seconde livraison de Libr-vacances [lire la première].

Au programme : Libr-suggestions d’avant la reprise (François de Singly, L’Individualisme est un humanisme ; Eric Clémens, Mythe le rythme ; David Lespiau, Djinn John ; Nicolas Tardy, Un homme tout juste vivant, suivi de Pays des merveilles ; Gilbert Desmée, D’espoirs en désespoir, suivi de Chant ; Passerelles poétiques (collectif, éd. Corps Puce) ; Joël Baqué, Aire du mouton ; Frédéric Pradal, La Promenade des éloignés) ; Pleins Feux sur Christian Prigent ; Libr-infos (Publie.net, Plexus, Homo numericus) ; Opération Libr-vacance (Jean-Philippe Cazier, Hélène Sturm, Agathe Elieva et Françoise Lonquety). /FT/

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12 novembre 2010

[Texte] Claude Favre, Brûleurs

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Après l’hommage que lui a rendu Jean-Nicolas Clamanges, Claude favre nous offre cette série impressionnante, cet Agencement Répétitif Névralgique (ARN) dont nous avons voulu rendre la typographie particulière (un paragraphe par page dans le volume à paraître ; ici, de longs blancs entre les blocs). Contre la consomption de la mémoire, du désir comme de l’espoir, voici une rhapsodie des brûlures (de notre Histoire comme de nos histoires), des flashes en langue syncopée qui constituent un équivalent du Guernica de Picasso (1937), tout en présentant des clins d’œil aussi bien au Juif errant d’Eugène Sue qu’à la poésie de Katalín Molnár. /FT/

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21 octobre 2010

[Texte] Jean-Nicolas Clamanges, Qu’est-ce qui saigne ?

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Après avoir publié un long article critique sur l’œuvre de Claude Favre, Jean-Nicolas Clamanges a tenu à lui rendre hommage par ce texte poétique.

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7 juillet 2010

[Manières de critiquer] Chants populaires de Philippe BECK : une approche de « Réversibilité », par J.-N. Clamanges

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Chants populaires de Philippe Beck
Une approche de "Réversibilité"

Jean-Nicolas Clamanges

Depuis Poésies didactiques (Théâtre typographique, 2001), Beck s’emploie à réarticuler du lien entre pensée et poésie, sous horizon de quête de vérité : conception certes méditée à partir du romantisme allemand, mais attentive pour aujourd’hui à l’exigence de forme qu’implique artistiquement – envers et contre tout – le chaos de l’époque. Ainsi de la récriture de 72 contes de Grimm dans Chants populaires (Flammarion, 2007), qui prend en charge leur teneur mythique éparpillée en même temps que la nécessité de mesurer la distance qui nous en sépare. Il s’agit donc de "dé-moraliser" ces contes, en en détour(n)ant "la matière passée, bronzée, / débrimée, / car beaucoup est à dire / sur la façon de tout dire / de certains anciens, / ou d’anciens modernes" (Poés. did., p. 24 et 38). Autrement dit : "façonner la leçon future qui s’appuie sur de beaux enseignements épuisés" à une époque où "le cours de l’expérience a chuté" (W. Benjamin). Ainsi, les Chants populaires assèchent les contes, les essorent, les refont : "Le chant intense est un chant qui […] détend et retend les données, fait l’unité des données anciennes ou antiques et des données de la vie moderne" (Entretien au Matricule des Anges, n° 81, 2007). On voit bien le programme, mais qu’est-ce que ça donne dans l’écriture ? J’ai voulu aller y voir en choisissant un Chant dont tout le monde a en mémoire le conte qu’il récrit (Blanche-Neige), et dont le titre : "Réversibilité", semble emblématique d’une poétique.

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3 juin 2010

[Libr-relecture] KILITO, Les Arabes et l’art du récit, par J.-N. Clamanges

Abdelfattah Kilito, Les Arabes et l’art du récit. Une étrange familiarité, Actes Sud, coll. "Sindbad", 2009, 23 €, ISBN 978-2-7427-8110-2.

Jean-Nicolas Clamanges

Voici un livre comme on en trouve finalement bien peu. Il plaira non seulement aux amateurs des Mille et Une Nuits ou à ceux qui cherchent un chemin vers la littérature arabe ancienne, mais aussi à tous ceux qui aiment que la littérature soit un secret sur un secret. C’est un essai dense mais limpide, où les problèmes de la culture lettrée arabe classique sont présentés dans la lumière de notre présent, au fil d’une dizaine de brefs chapitres écrits dans une langue simplement élégante.

Abdelfattah Kilito enseigne à l’université Mohammed V de Rabat. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, dont notamment : L’Auteur et son double (Seuil), Les Séances (Sindbad), sur un genre littéraire essentiel de la tradition classique arabe, L’Œil et l’Aiguille (La Découverte), un des plus beaux essais que j’aie jamais lus sur les Mille et Une Nuits, et Dites-moi le songe (Sindbad/Actes-Sud) ; il est aussi l’auteur d’un roman : La Querelle des images (1985) et d’un recueil de nouvelles qui sont publiés au Maroc. Les Arabes et l’art du récit poursuit une réflexion sur quelques chef d’œuvre de la littérature arabe ancienne envisagés tout autant dans leur portée au sein de leur propre culture que dans leurs rapports complexes avec le monde indo-persan et l’Occident. Il y est question de Kalila et Dimna (VIIIe siècle), du Livre des avares de Jârhiz (IXe siècle), du Collier de la colombe d’Inbn Hazm (XIe siècle), de l’indifférence constante des anciens lettrés pour les Mille et Une Nuits, des rapports de l’art d’écrire avec l’art du secret ou encore des connivences probables entre les procédés d’Harîri (l’auteur des Séances, XIe siècle) et ceux de Georges Perec. Le fil rouge qui relie cette méditation serait peut-être ce que l’épreuve de l’étranger révèle et occulte tout à la fois dans la culture littéraire arabe – un fil tressé à une intuition subtile de ce que comporte de paradoxal l’expérience littéraire, comme sorte de vocation fructueuse à la méconnaissance et au malentendu.

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20 mai 2010

[Manières de critiquer] « Un cri barré de foudre » : et si c’était le moment de relire Duprey ?, par Jean-Nicolas Clamanges

"Un cri barré de foudre" : et si c’était juste le moment de relire Duprey ?

Jean-Nicolas Clamanges

"Si quelqu’un veut la parole, je lui passe volontiers la mienne, laquelle se trouve comprise entre le bruit et le silence (toutes vérifications faites)" (Jean-Pierre Duprey, fin du manuscrit de Spectreuses II).

Jean-Pierre Duprey (1930-1959) est l’auteur de plusieurs recueils fulgurants parus entre 1950 et 1970 aux éditions du Soleil noir. Il est encore assez mal connu, quoique son audience n’ait cessé de grandir, comme en témoigne la publication de ses Œuvres complètes aux éditions Christian Bourgois en 1990 puis dans la collection "Poésie/Gallimard" (1999). Découvert par André Breton, qui donne quelques-uns de ses textes dans l’Anthologie de l’Humour noir, très lié au peintre Jacques Hérold, il fréquente, sans allégeance, la génération surréaliste d’après-guerre. Rimbaud, Lautréamont, Jarry, Artaud inspirent fortement son écriture mais son entreprise leur reste irréductible. Il écrit notamment Derrière son double, La Forêt sacrilège, Les États-Réunis du métal aux chutes communes du feu, Réincrudation, La Fin et la Manière – et se suicide. Sa pratique approche celle de Michaux (Duprey est également sculpteur : cf. ci-dessous, Untitled, 1958)), plus encore celle de Bernard Noël, comme l’a montré Jean-Christophe Bailly : « la pensée, lorsqu’elle va au fond, trouve le corps, et lorsqu’elle va au fond de l’identité elle trouve le vide. (…) Et dans ce vide nocturne, extrémité blanche du délire où Bernard Noël voit "le bord de la mort", les mots ne pèsent plus, ils sont vraiment la dernière trace, le dernier souffle. (…) À ce niveau, le "compte rendu" n’est plus séparable de ce dont il rend compte : le vécu, la traversée, la pensée. La poésie n’est plus alors l’écho lointain de l’expérience, elle en est la trace vivante, et même, d’une certaine façon, le moyen » (Jean-Pierre Duprey, Seghers, 1973, p. 47).

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27 avril 2010

[Chronique] Claude Favre, Pas de titre ni rien, par JN. Clamanges

Claude Favre, Pas de titre ni rien, Publie.net, PDF écran + ebook, avril 2010, 28 pages, 5,50 €, ISBN : 978-2-8145-6303-8.

Jean-Nicolas Clamanges

Ce que je sais de Claude Favre, je l’ai d’abord découvert sur Mots-Tessons, le blog – désormais indisponible – d’Armand Dupuy, à partir duquel j’ai pu l’écouter (d/l)ire dans La Nuit remue. Puis des lectures récupérées sur divers sites : Libr-critique ("Autopsies", "Métiers de bouche", "Encreux" et "Thermos fêlé"), Cahiers de Benjy, Remue.net, Plexus ; puis les trois recueils offerts sur Publie.net : Des Os et de l’oubli (2008), Précipités (2008), Pas de titre ni rien (2010). Enfin les présentations de Fred Griot et François Bon pour les trois recueils sur Publie.net, et les deux lectures de Bruno Fern sur Poezibao. Ce que je sais de ce que j’ai lu et entendu de sa voix, c’est qu’à son contact, "je vois mon âme en cette absence. Loin" (Rodanski), et aussi que "ça entraille sous la peau", comme elle-même l’écrit. Ce que je ne sais pas, c’est en parler sensément. Et c’est pour ça que j’essaie d’en écrire quelque chose comme une tentative impossible (idiote ?) – vers.

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15 avril 2010

[Chronique] Christine Lavant, Un art comme le mien n’est que vie mutilée, par J.-N. Clamanges

Christine Lavant, Un art comme le mien n’est que vie mutilée. Poèmes choisis, présentés et traduits de l’allemand (Autriche) par François Mathieu. Éditions Lignes, décembre 2009, 208 pages, 25 €, ISBN : 978-2-35526-042-1.

Chronique de Jean-Nicolas Clamanges

Cette anthologie, dont le titre est tiré d’une lettre de Christine Lavant, inscrit avec justesse le lien indéfectible unissant dans son œuvre l’expérience de la souffrance et de la maladie avec la nécessité poétique comme affrontement à « Ce qui se dérobe ». Née en 1915, morte en 1973, cette autodidacte issue d’une famille de mineurs dans un village reculé de Carinthie, a sans doute beaucoup écrit et beaucoup brûlé (« littéralement et dans tous les sens » d’ailleurs). Ce qui nous reste n’est pas entièrement publié, il s’en faut de la moitié. Ses trois recueils principaux sont L’Écuelle du mendiant, Fuseau dans la lune et Le Cri du Paon, qui constituent le cœur de la présente anthologie. Christine Lavant est aussi l’auteur de deux récits : L’Enfant et La Mal-née, également traduits par François Mathieu et publiés chez Lignes-Léo Scheer. En dépit de son ignorance des grands courants de la modernité, elle n’a jamais été une inconnue dans la littérature contemporaine de langue allemande ; mais c’est Thomas Bernhardt qui l’a remise en lumière en publiant une forte anthologie de sa poésie (Suhrkamp, 1987) ; il la présentait comme « le témoignage élémentaire d’un être abusé par tous les bons esprits, sous la forme d’une grande œuvre poétique que le monde n’a pas encore reconnue à sa juste valeur ».
Et il avait parfaitement raison.

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