Libr-critique

5 octobre 2007

[Recherche]Forum SGDL : L’avenir et le contenu de l’oeuvre de création par l’écrit [II/ Médium et modalité de diffusion]

bandsgd.jpg Dans la première partie de ses analyses [en vue du forum de la SGDL du 8 octobre], j’ai tenté, brièvement, de mettre en évidence 1/ en quel sens le rapport à l’écriture repose pour une part sur la modalité du lecteur, et 2/ quelle pouvait être la variation intentionnelle de la lecture en rapport aux nouvelles modalités de diffusion.
Dans cette seconde partie de réflexion, je vais tenter de cerner plus spécifiquement les modalités d’écriture en relation aux modalités techniques de support de l’écrit et de dégager en cela certains principes typologiques de création/diffusion de l’écrit. Ma troisième partie portera sur les expériences novatrices d’écriture et en quel sens la médiation technologique du web et plus largement du numérique ouvre des possibilités d’écriture encore très peu exploitées au niveau du web-littéraire français.
Ici s’engage davantage la question de l’avenir de l’écrit, l’avenir de ses contenus.

Comme je le précisais d’emblée en me référent aux feuilletons dans les journaux, qui ont eu une grande importance, l’écriture ne se donne pas essentiellement comme s’il y avait une vérité de l’écriture métaphysiquement déterminée qu’il fallait alors incarner, mais toujours historiquement selon des conditions qui tiennent aussi bien à la langue (sa variation historique, ses mutations) qu’aux strates sociales où sont produits les textes (éducation de l’écrivant, etc), qu’aux supports de sa diffusion… L’écriture est en ce sens impure toujours engendrée selon des conditions qui lui sont extérieures. Ce constat n’est pas nouveau, Platon dans la 3ème partie du Phèdre, consacrée à la naissance de l’écriture liée à Theuth, amorçait cette question. De même que stratégiquement, sachant cette impureté et le relativisme de toute écriture en rapport au temps, il prenait garde de séparer ce qui a lieu dans le dialogue du dialogue lui-même : non pas artifice littéraire, mais le dialogue indirecte (transmission d’un dialogue toujours déjà passé) est relié à la relativité de l’écriture et à sa situation historique.

Ainsi, face aux alarmistes, face à ceux qui clament haut et fort que la littérature est en péril, que le livre serait la proie des maux les plus graves, à savoir de l’emprise sur l’individu des dimensions web (tel encore dernièrement Beigbéder comme l’explique parfaitement Maud Piontek sur son très bon blog), il est nécessaire de prendre une certaine forme de recul, pour saisir sans a priori ce qu’implique le web, de part sa technologie, au niveau de l’écriture.

Tout d’abord, comme je l’avais analysé il y a déjà quelques années dans une conférence faite à St Etienne lors du colloque E-formes à l’invitation d’Alexandra Saemmer, il est nécessaire d’examiner ce support au niveau ontologique, et de le comparer à ce que représente le livre, pour saisir précisément en quel sens se produit 1/ une logique de déplacement de l’espace d’écriture, nécessité par des conditions économiques, 2/ se constitue la possibilité de nouveaux types d’écriture spécifiquement liés au net.

1/ Ontologiquement, il y a une différence stricte entre la médiation technologique du web et le livre ou la page matérielle. Le support web n’est pas une page matérielle, à savoir lorsque l’on regarde l’écran, et que l’on voit s’afficher un texte, ce texte, en-dehors du geste intentionnel de le faire apparaître, n’existe pas en tant que tel, il n’est qu’un ensemble de codes programmés qui en puissance peut s’actualiser ainsi sur mon écran. Ce code du texte est la traduction numérique du langage naturel. Le code n’est pas lu par le lecteur, mais il reste en retrait, pouvant être activé de tout autre lieu et produire indéfiniment ce même texte dans des géolocalisations distantes, des moments distincts. Alors que le livre que j’ai face moi, est un étant, il est déterminé matériellement, la matrice qui a servi à le composer (imprimerie) n’opère plus quand je le lis. Quand je pose le livre, si certes il n’est plus qu’un tas de papier et d’encre demandant l’actualisation d’une intentionnalité lisant, il n’en reste pas moins pour moi un livre, là, matériellement présent, ne s’absentant pas, ne disparaissant pas.
La logique du livre obéit à la logique du médium. Un livre peut se composer de plusieurs médiums d’ailleurs, mais ils sont associés, et parfois seulement juxtaposés. Si je peux associer et fondre l’image au texte, je ne peux que juxtaposer le son ou la vidéo au livre et ceci en incluant d’une manière ou d’une autre un autre médium : une rondelle de plastique.

pure-data1.1/ La logique de la médiation technologique du web se compose tout autrement : le médium n’est autre que le code numérique, à savoir ce qui est le résultat du programme. Ce code est homogène quelque soit les contenus. Ce qui est remarquable quand on commence à s’intéresser au code, c’est que l’on peut produire aussi bien du son que de l’image, que du texte [l’image que je donne ici à côté de ce texte, est issue d’une programmation en pure-data [performace [bod code project]] : la programmation génère du son + de l’image en 3D + du texte, en dépliant une structure filaire schématique]. Ainsi, on ne juxtapose pas des contenus, mais on déplie et on organise un espace virtuel. Virtuel au sens strict, à savoir qui est en puissance d’être actualisé, mais qui n’est pas actualisé. De fait ce qui obéissait à des médiums spécifiques appartient à un médium global. Par conséquent la différence qui s’actualise à l’oeil, est surtout le résultat pour nous d’une liaison analogique à des expériences de médiums spécifiques, alors que, comme je l’avais démontré lors d’un conférence au Collège International de philosophie, il s’agit surtout d’abstract.
La différence médiumnique est un trompe l’oeil au sens platonicien du terme [ref. République X, sur la hiérarchie des imitations]. Je crois voir de la vidéo, alors que fondamentalement ce n’est que du code informatique diffusé par paquet au même titre que le texte, le son, les images non animées.

2/ Cette analyse ontologique a des conséquences précises au niveau du rapport économique que l’on entretient à l’écrit.
Le médium papier obéit du fait même de sa matérialité à des coûts de production qui sont liés aussi bien à la stricte matérialité, qu’à la production de chaque livre, qu’à sa diffusion (répartition dans l’espace géographique). Si on fait une matrice pour tous les exemplaires d’un livre (ce que l’on nomme le flashage) toutefois, chaque exemplaire devra être produit et ensuite diffusé, c’est-à-dire acheminé selon une répartition géolocale (l’exemplaire implique un coût propre en tant qu’unité produite). Depuis Adam Smith, on connaît le fonctionnement de ce type d’économie et en quel sens il n’est pas possible de diminuer indéfiniment les coûts d’une telle production. Un tel mécanisme lié à la matérialité a permis l’instauration d’une certaine forme de hiérarchisation aussi bien des maisons d’édition que des auteurs.
Sans même parler de qualité de maisons d’édition, ce qui me paraît souvent obscur en ces temps-ci, le désir de l’auteur (à savoir la maison d’éditions désirée) est souvent celle qui a une des meilleures diffusions au niveau géographique, médiatique, etc… A savoir celle qui peut assumer un coût important dans la production/diffusion et permettre potentiellement de toucher le plus de personne.
En ce sens, les petits éditeurs, qui sont nombreux en France, telles les éditions Hermaphrodite qui ont publié mon roman Pan Cake, sont immédiatement limités quant à leur possibilité de production/diffusion, quelque soit leur volonté. La limite est d’abord ontologique du fait de la matérialité de la chose, et consécutivement économique.

3 octobre 2007

[Recherche] Forum SGDL : L’avenir et le contenu de l’oeuvre de création par l’écrit [I/ Le gros lecteur]

Filed under: recherches,UNE — Étiquettes : , , — Philippe Boisnard @ 7:26

bandsgd.jpg [Devant intervenir le lundi 8 octobre dans le forum de la SGDL concernant les « Pour une nouvelle dynamique de la chaîne du livre », je mets ici quelques analyses. La première sur le gros lecteur]
L’intitulé de la table ronde est d’emblée ambiguë, un peu brouillé quant à sa signification, pouvant être pris selon différents sens. L’avenir et le contenu de l’oeuvre de création par l’écrit : nous pourrions penser qu’il s’agit d’une question conservatoire des oeuvres de création (quelque soit le médium) par l’écriture, par l’écrit comme lieu de mémoire, lieu de rétention. Mais cela me semble être une mauvaise piste.
Plus certainement cet intitulé renvoie à la question du futur de l’oeuvre de création écrite et de la variation de ses contenus et de ses modalités de support liées au devenir technologique qui sont propres à notre époque.

Pour comprendre de quelle manière appréhender cette question, il me semble nécessaire tout d’abord de mettre en évidence que les oeuvres de création peuvent être dépendantes, et cela bien avant le web, des supports de diffusion qui se donnent à eux. Pour exemple, nous pourrions considérer la naissance des romans feuilletons vers 1828 dans les journaux et en quel sens cette modalité du support (celui du journal) a pu, peu à peu, influencer la question même de l’écriture romanesque aboutissant en un certain sens à l’intrigue policière, ponctuée de rebondissements au début du XXème siècle, comme peut l’analyser dans Au bonheur du feuilleton (ed. Creaphis) Jean-Yves Mollier.

L’écriture n’est ni abstraite d’un contexte historique, ni des potentialités médiumniques de sa diffusion, de son incarnation, ni de la variation intentionnelle des consciences en un temps donné. En ce sens, toute forme d’essentialisme aussi bien de l’écriture elle-même que de ses supports de diffusion, est purement et simplement illusoire. L’essentialisme signe la défaite de la pensée.
Je crois que ce qui apparaît avec le web n’est ni plus ni moins un tournant comme il y en a eu d’autres [volumen -> codex ->imprimerie], mais que toutefois, il se donne dans une forme intentionnelle troublante du fait de la transformation du caractère médiumnique : on passe d’un support tangible (médium), que cela soit la voix, l’écriture, le Linotype, ou bien la presse à un support numérique (abstract), peu tangible, reproductible indéfiniment, qui ne semble pas être matériellement déterminé et qui permet une diffusion accélérée de l’écrit, se passant qui plus est de certaines formes de médiation quant à sa visibilité.

La question n’est donc pas de savoir si on a peur de la disparition de l’écrit, de l’acte d’écriture, mais pour une part elle est celle de la transformation, voire de l’effondrement d’une certaine logique du livre qui s’est structurée et qui a structuré aussi bien la vie littéraire que la vie économique de l’écriture. Ce qui fait peur en bref c’est la disparition d’une époque du livre public qui est somme toute récente, si on la considère selon ses principes économiques (milieu du XIXème siècle en France avec le livre à 1 Fr. Jusqu’à maintenant avec la logique du prix unique).

Donc si je laisse de côté cela pour l’instant, il reste la question de la transformation de l’écrit en rapport à une époque :
_ Tout d’abord il faut se poser la question du temps de lecture et de ses modalités. On parle d’érosion progressive des grands lecteurs, ou plutôt des gros lecteurs. Ce constat ne signifie pas grand chose de fait.
La question serait plutôt de savoir en quel sens les gros lecteurs ne s’attachent plus forcément à un objet déterminé, le livre, pour traverser d’autres strates d’écriture : par exemple les blogs qui prolifèrent sur le web. Ici ce qu’il est important de souligner c’est donc la variation intentionnelle de la lecture en rapport au développement époqual des supports d’écriture. Le gros lecteur était attaché à la modalité livre, du fait qu’il ne semblait n’exister que le livre comme possibilité de lecture. Certes il y avait le journal ou bien les revues, mais ce qui déterminait et structurait la culture tenait au livre.
Ce qui amène un constat : non seulement il n’y avait pas de diversité de supports d’écriture, mais en plus du fait des coûts de production et de diffusion du livre, la culture du livre s’est construite sur une verticalité référentielle instituant une forme de reconnaissance aristocratique aussi bien du livre que des auteurs. Ceci amenant que ce qui pouvait être reconnu culturellement au niveau macro devait la plupart du temps dépasser les restrictions géolocales de diffusion en appartenant à une maison d’édition diffusant au niveau national.
Si on considère les analyses, qui datent du début des années 1980, aussi bien de Jean-François Lyotard (La condition Post-moderne) que de Lipovetsky (L’ère du vide), nous pouvons comprendre qu’ils devancent cette époque et décrivent l’intentionnalité actuelle du lecteur et de la référentialité en oeuvre chez celui-ci.
Lyotard précisait parfaitement que l’époque post-moderne se caractérise par la disparition de la transcendance des méta-récits pour la conscience, celle-ci ne se structurant plus à partir de méta-référent et de leur langage, mais se jouant dans une forme d’horizontalité référentielle reposant sur un ensemble de procédures de langage enveloppant une certaine hétérogénéité. Lipovetsky, s’attaquant à la mode, et se référent à Gabriel Tarde et son Art de l’imitation, de même permet de saisir cette intentionnalité post-moderne : elle n’obéit non seulement plus à une seule autorité, mais elle se construit dans le libre jeu d’une forme de narcissisme egotique et sans pérénité, qui trouve ses contenus dans un frayage libre et mimétique de la diversité des contenus qui lui sont proposés, en horizontalisant leur autorité. Le gros lecteur en ce sens, qui auparavant identifiait la culture aux valeurs verticales stratifiées de l’édition et de la diffusion, par l’accélération de la diffusion de la textualité se passant des médiations d’autorité, se retrouve confronté à une multitude de productions qui loin d’être sans importance, tout au contraire peuvent se révéler le cas échéant de très grandes qualités. Et ceci, aussi bien au niveau des textes de création, que des textes d’analyse. La conscience du gros lecteur est davantage ouverte, davantage appelée à explorer une horizontalité de production sans classement d’autorité [le classement ou la hiérarchisation sur le net provient des facteurs de réputation, à savoir comme l’explique parfaitement Howard Rheingold, il s’agit de la possibilité de faire émerger la qualité par le recoupement de multiples jugements : donc le principe de l’intelligence de foule].

16 avril 2007

[chronique] Mots d’ordre : poétique sans métaphore [1]

d_3.gif[ Cet article porte sur l’usage des slogans, des routines et autres messages d’information dans des créations poétiques récentes. Cette analyse pose la question du fonctionnement poétique de ces procédures d’écriture et ceci en les confrontant à l’absence apparente d’élaboration métaphorique dont ce fonctionnement témoigne.]

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9 avril 2007

[Recherche] Poésie et vérité, Jean-Claude Pinson

pinson.jpgPoésie et vérité
(Concept et métaphore dans la poésie contemporaine)
[Jean-Claude Pinson est Maître de conférence à l’Université de Nantes ]
[télécharger le PDF]
Parce que son médium est le langage au sens propre, c’est bien, comparativement aux autres arts, dans la poésie, dans son « discours », que concept et métaphore sembleraient devoir se rencontrer en un sens lui aussi propre (et non pas figuré). Ils apparaissent pourtant aujourd’hui plutôt comme deux écueils majeurs du « jeu de langage » (plutôt que « discours ») de la poésie : le concept (le discours conceptuel), parce qu’il déporte le poème du côté de la « poisse du sens », alors que la poésie aspire, comme la peinture moderne, à devenir « composition picturale pure » ; la métaphore, parce qu’elle participe de l’illusion métaphysique – parce qu’aussi elle contribue à la « vieillerie poétique » quand vient à s’user l’imagerie surréaliste.
Pas plus que n’importe quel autre « jeu de langage », la poésie n’échappe à la variabilité historique. Parmi d’autres traits, on peut dire que c’est en se dégageant de l’emprise du concept et du discours, en se « poétisant » pleinement, en se dépouillant de ce qui venait altérer sa « pureté », qu’elle se constitue comme moderne : on se souviendra ici de la remarque fameuse de Mallarmé à Degas : « ce n’est pas avec des idées mais avec des mots qu’on écrit de la poésie ». Il se peut qu’elle soit aujourd’hui au commencement d’une nouvelle époque. Il se peut même que le regain de vitalité dont témoigne son activité multiforme soit l’indice de ce que véritablement elle recommence. Mais si elle le fait, c’est assurément autrement, parce que, dans ce recommencement, comme le note Jean-Luc Nancy, elle semble paradoxalement se « dépoétiser ». Or, cette tendance à la « dépoétisation » prend tout particulièrement la forme, dans la poésie telle qu’elle s’écrit et se réfléchit aujourd’hui, d’un renoncement à la métaphore au profit d’un régime de langue qui privilégie les formes diverses de la littéralité.

L’existence et le parti pris de sa « part maudite »
Le moderne désenchantement du monde (l’Entzauberung de Max Weber) signifie pour l’humanité la fin d’un (hypothétique) âge poétique (mythique, fabuleux, religieux) et le règne sans partage du Logos au détriment du Muthos. Le premier romantisme allemand, en cherchant les voies d’un réenchantement, allume néanmoins un contre-feu où la poésie (la littérature) se voit conférer une place éminente. Et ce contre-feu sera d’autant plus durable que le devenir-science de la Raison triomphante conduit au positivisme le plus borné, en même temps que son devenir-monde donne lieu, comme le montrera Adorno, à une dialectique où sont tour à tour démentis les idéaux issus du siècle des Lumières.
C’est dans tel contexte, celui donc du positivisme, que se répand la critique du concept, jugé mortifère, et que le philosophe est perçu avant tout, selon le mot d’Anatole France, comme un « poète triste ». Ce moment correspond grosso modo à ce qu’Alain Badiou a appelé « l’âge des poètes » (de Hölderlin, « vigie anticipante », à Celan). Il a pour contrepoint une critique récurrente du système hégélien, menée, selon des modalités multiples (d’Adorno à Bataille), au nom d’une existence dont il rendrait impossible qu’elle soit portée au langage en sa réalité toujours singulière. L’argument de cette critique pourrait être, quant au langage, ainsi reconstitué : d’une part toute diction est déjà « malédiction », dire boiteux, dans la mesure où tout langage est « cimetière des intuitions » (Nietzsche) et du même coup suppressio veri (Adorno) ; mais d’autre part le concept redouble cette malédiction (le malheur du langage de n’être ni adamique ni johannique), dans la mesure où, par principe, dans son usage philosophique, il tourne le dos à la réalité simplement particulière. Non seulement, dira en substance Adorno, il ne saisit, ne transit plus rien (au sens fort, spéculatif, du begreifen hégélien), mais il manque et mutile le réel, sa contingence irréductible.
On retrouve plus près de nous une semblable critique de la rationalité philosophique chez deux auteurs, Georges Bataille et Yves Bonnefoy, qui ont en commun d’avoir forgé leur pensée propre au double contact du surréalisme et de l’hégélianisme (dans la version du moins qu’en a fournie Kojève) et de sa critique. Mais si l’un et l’autre opposent bien l’existence au concept, c’est pour en tirer des « poéthiques » bien différentes. Pour Bataille, s’il y a une insuffisance du concept et de la raison, c’est d’abord au regard d’une « part maudite » de l’existence dont la raison signifie l’« annulation » et que l’homme ne peut atteindre qu’à travers une « expérience intérieure » qui est « voyage au bout du possible », égarement du côté du non-sens et de l’idiotie. Dans cette perspective, Bataille oppose à la voie tautologique du système, qui toujours rapporte l’inconnu au connu, celle, hétérologique, extatique, « nesciente », de la poésie qui, elle, fait « incessamment glisser la vie dans le sens contraire, allant du connu à l’inconnu ». Par là elle rejoint la mystique pour s’affronter à l’extrême et à l’impossible, un « impossible » que Bataille oppose à la science et au « monde réel de l’utilité ». Mais c’est une mystique athéologique, non « confessionnelle », une mystique « noire » où la poésie (la poésie « véritable ») est d’abord un autre nom pour la perte de soi dans un « impossible », auquel on ne peut accéder qu’au moyen de ces opérations « souveraines » (i. e. échappant à la logique de l’utilité) que sont aussi bien l’expérience de l’horreur que celle de la « fureur voluptueuse ».

21 mars 2007

[Recherche] Poésie de face sans fond : quelle fut la prétention faciale ?

Tarkos, photographie d'Olivier Roller (2000)[Je donne à lire ici un chapitre extrait de Meccano, sans mode d’emploi, [essai sur la poésie contemporaine qui aurait dû paraître chez Al dante] qui tente de mettre en évidence ce qu’est la facialisme, et en ce sens ce qu’a, ce qui a, travaillé l’écriture de Tarkos. Cet article entre en écho avec celui que j’avais consacré à Tarkos, dans le numéro d’Action poétique qui avait été publié en 2005 après sa mort. Alors que le débat sur Libr-critique est ouvert à propos d’Arno Calleja, il me semble pertinent de faire lire cette brève recherche. J’ai retiré un certain nombre de notes qui étaient inutiles.]

La poésie faciale n’aura été, en définitive, présentée que dans une seule et unique revue : Facial, revue qui n’eut, de plus, qu’un seul et unique numéro. Quelque soit ensuite la volonté de Pennequin de renouer avec ce qui s’est donné intuitivement avec celle-ci, toutes les autres tentatives semblent maladroites, avortées [1], manquant tout simplement ce qui fut annoncé dans ce seul et unique numéro ayant eu la prétention de marquer un « mouvement littéraire » [2]. La poésie faciale serait alors peut-être de l’ordre d’un échec, d’un de ces nombreux mouvements qui naissant et meurent rapidement, que cela soit faute d’énergie, des relations humaines mouvementées ou tout simplement et plus essentiellement de l’impossibilité réelle de la logique de mouvement.
C’est dans ces limites que je vais tenter de mettre en évidence ce que furent les recherches facialistes et en quel sens, cette littérature s’est en quelque sorte échappée de la logique de négativité liée à la modernité, pour se poser en rapport avec une poétique ne se définissant que selon la circulation horizontale de la langue.

Topos
Le nom l’indique, la poésie faciale détermine un topos, la question de l’espace même du poétique, de la langue, de sa surface. En conclusion de la revue, est énoncé le fait que la poésie faciale est une poésie à une face, à savoir une poésie sans arrière pensée, sans profondeur, tout en aplat de langue. 1er constat : si en effet c’est une poésie sans arrière pensée, pensant dans la mobilité des seuls mots en présence, cela pose la question d’une possible stratégie de mouvement.
Mais cet aplat de langue, de la langue à plat, aplatie sans pourtant être affadie, n’est qu’un des versants. L’autre facialité, en jeu, est celle de l’existence et du monde. Le monde est considéré comme surface sans épaisseur, comme lieu de la décharge immédiate et totale des choses. Poétique qui relie à la fois une question linguistique et de l’autre une question ontologique.
Ceci ressort parfaitement de la déclaration initiale de la revue : « brut et non épais le poème à plat exactement étalé sous les yeux dans toute sa longueur y s’embarrasse pas d’intérieur » [Facial, p.5]. En frottement au monde, la poésie faciale ne s’élabore pas comme plongée dans les obscurités du monde, vers un ou des fondements en retrait, mais traite la réalité phénoménale du monde en tant que bouillonnement, en tant que variation en surface de causalités à définir linguistiquement. [Généalogiquement, même si les auteurs dont il est question ici ne les avaient pas forcément découverts, il y a un trait partant de Stein en passant par Beckett.] Et ceci sans détour, sans que se creuse des plis où s’enfleraient, se dilateraient la possibilité d’un récit, ou encore s’amplifierait la présence chargée des choses [3]. Pennequin le rappelait lorsqu’il donnait la ligne d’horizon du blog facial : « Facial parle de la poésie qui a une face la poésie à une face est une poésie qui ne fait pas de détours il ne sert à rien de faire un détour si on veut perdre la face c’est pour ça qu’il existe une poésie de face à une face dite facial pour perdre la face sans faire de détours ». Le topos de cette poésie, son lieu de porosité au monde n’est pas dans l’épaisseur des choses, comme si elles portaient en elles une épaisseur substantielle à retrouver, comme s’il y avait certaines vérités à en énoncer, mais il est de l’ordre du superf[i/a]ci[e/a]l.Dire qu’il n’y a pas d’intériorité à trouver cependant ne signifie pas que la parole n’ait pas une source propre au sujet. En effet les poésies faciales loin de se constituer comme une littérature où il y aurait neutralisation de la subjectivité écrivante — comme c’est le cas souvent dans les littératures cognitives qui interrogent l’époque post-moderne — se construisent autour de la chambre d’échos de la réception singulière du monde de chacun des écrivants. À noter : la prépondérance de la monologie, de la position centrale du regardant-parlant hyper-subjectivé. L’exploration du topos n’est pas objectivante, mais hyper-subjectivée dans une position proche de l’idiotie de chacun des poètes. Le topos est le lieu d’une dissection de ses logiques selon l’arbitraire de la perception idiote.
Proche de l’idiotie au sens où ils expriment chacun à leur manière des logiques de connexion au monde où se révèle un permanent étonnement, une sorte de précipitation naïve, voire proche de la folie. « L’idiot est sérieux. Le simplet simplet. Le carré carré. On ne sort pas de là. Rien à trouver en dehors de là » [Facial, p.6]. Le sujet s’exprimant, ne tente pas ainsi de parvenir à une vérité qui lui serait fondamentale, mais de tourner au carré son rapport au monde, au carré, à savoir rigoureusement, le plus sérieusement du monde. Le carré implique une quadrature rigoureuse, dissécant chaque phénomène, monrant un archi-visible totalement inaperçu. Que l’on considère le rapport à la chaussure de Nathalie Quintane. Ce rapport n’est pas issu d’une neutralisation/abstraction de la subjectivité, mais d’une connection hyperdensifiée à l’objet chaussure de la part du sujet. D’une intériorisation de l’objet en tant qu’objet de langage, posé dans un ordre de causalité propre à la subjectivité écrivante qui perçoit. Cela ressort de même du simple titre Remarques. La remarque n’est pas seulement la marque, mais l’effort tendu d’un sujet à propos de la marque, de ce qui vient l’impressionner, l’imprimer, l’impacter.
Le sujet n’est pas absent, n’est pas construit, n’est pas en souvenir, mais en quelque sorte en parage du titre de Pierre Alferi, il se tient dans le chemin naturel d’un frayage de la réalité. S’il est combattif, pour poursuivre le rapprochement, sa lutte est d’abord et avant tout linguistique, de l’ordre d’une langue à l’œuvre qui désoeuvre le topos rencontré par une refonte des causalités et des contenus. Cette poésie percevante déconstruit la réalité, en immobilise certains effets, en monrent d’autres, et tout ceci sans an avoir l’air, selon la voix d’idiotie singulière.
Dans le signe =, Tarkos tente d’articuler cette question du sujet et de sa conscience du monde, articuler, à savoir définir que la conscience éveillée n’est autre, par ses manipulations du sens/flux que l’articulation du monde. Tel qu’il l’énonce : a/ la conscience est tout d’abord impactée par ce qui vient la toucher (« Une chose sensible au hasard flottant directionne l’entendement ») ; b/ il y a saisie, conscience de cet impactage (« il y a toujours sa captation ») ; c/ ce qui vient impacter et qui est saisi, en tant que hasard flottant, va être tactilement modeler, expérimenter par la conscience, comme si elle possédait d’abord et avant tout comme propriété une plasticité de devenir, et non pas la staticité d’être (« ça a une forme bouleversée monstrueuse modifiée modifiable modelée caoutchouc » [Le signe =, p.83]).
Cette hyper-subjectivation du sujet implique donc une hyper-subjectivation du monde et des choses. Tholomé lors d’un entretien définit bien ce processus de caisse de résonance du sujet avec à ce qui l’entoure, le sujet rencontre dans le quotidien des masses verbales, et donc « le texte est donc comme une réaction à cette « masse ». Comme ce qui frappe est souvent plus entendu que lu, l’écriture et la composition visent à intensifier cela en singeant les manières de parler, en les exagérant. Déformation qui va jusqu’à la caricature parfois. Ou la grimace. De là, l’usage du mauvais parler. Mauvais usage des pronoms. Usage plus qu’indéterminé des structures des phrases, etc. Répétitions abusives et n’ayant aucun sens. Comme dans la vie réelle, en fait. » [Entretien avec Jan Baetens, Romaneske, 1999]
Ainsi, l’idiotès du facialisme ne rejoint pas l’idolectal de l’illisibilité moderne, mais est l’hyper-sujet de surface d’un rapport de dérapage au monde et aux choses.

Anodin
La poésie faciale est d’abord et avant tout une poésie de l’idiotès donc, de la posture sans recul face au monde, où le monde s’articule dans sa crudité absurde. S’il y a décrochement du langage communicationnel intramondain, ce n’est aucunement pour consttruire une autre langue, un idiolect singulier qui pourrait atteindre un réel voilé, mais c’est pour en sentir les articulations biaisées, les aléas obligés qui pourtant ne font pas sens, pour en noter, parfois quasi-scrupuleusement, d’une manière carrée, comme chez Quintane ou bien Tarkos, les zones d’opacité de surface.
Tension entre le prédit et le dire, entre ce qu’il convient de dire et ce qui pourrrait peut-être se dire. Tarkos énonce parfaitement cela dans le champ/contre-champ de deux de ces carrés : il met en opposition le falloir de la langue communicationelle et le pouvoir de la langue de l’idiot face au monde : « je n’aime pas que cela se dise ainsi. Je n’aime pas qu’il faille le dire ainsi. Je n’aime pas que cela ait été dit qu’en le disant ainsi. Je n’aime pas le fait qu’il faille le dire ainsi pour l’avoir dit » // « je ne sais pas si ça peut se dire ainsi, je ne sais pas si ça peut se penser, je ne sais pas s’il est juste de penser ainsi » [Ma langue, I. Carrés, respectivement p.24 et p.25. La question de la possibilité du dire est une des lignes directrices de la lecture de ce premier tome de Ma langue].
Il s’agit de faire face au monde dans sa phénoménalité anodine, selon une certaine forme d’étonnement. Ainsi, si on peut penser pour une part à L’art poetic’ de Cadiot, qui les précède de plus de dix ans, ce ne sont pas les mêmes enjeux qui se jouent dans le rapport à l’anodin. Pour Cadiot, dès ce livre, ce qui est visé tient surtout à la question de la verbalité et de ses enjeux, de la manière dont se distribue et se constitue le langage. Son objet n’est alors autre que la trivialité communicationnelle, ou bien encore ce qui définit une règle de style. C’est en ce sens que sa dernière partie, Davy Crockett ou Billy le kid auront toujours du courage , n’interroge rien d’autre que le genre littéraire même du roman d’aventure et se propose ludiquement d’en démonter les rouages. La littérature faciale, si elle plonge dans les masses verbales du quotidien, c’est en tant que celles-ci déterminent des ordres de connections au réel, des ordres relationnels aux personnes, des vécus de sens d’une subjectivité. Dans les Remarques de Quintane ou dans ses Chaussures, aucun sujet proprement littéraire, seulement une saisie de ce qui entoure et qui reste inaperçu, surface des choses et surface du langage. Dans chacun de ces livres, Quintane, met en évidence des traits phénoménaux ininterrogés, passés sous silence, non pas volontairement, mais parce qu’inapparent. Parce qu’il semble inutile de les mentionner, marce que le regard dressé du regardeur régulier est dans l’incapacité de se connecter ainsi à ce qui lui fait face. Poésie faciale = poésie idiote = poésie d’un rapport singulier à la platitude de l’apparence = poésie voyante en touché superficiel de choses .
Tarkos énonce aussi cela, disant que cela ne se « trouve pas dans le vide, se trouve par terre, sur la table, sur le mur, sur les genoux, sur le rebord du fauteuil, sur la planche de tilleul, sur le marbre, sur le banc de bois ». Cela : la langue qui se fait flux. Tholomé, de même n’énonce rien d’autre : ce qui l’impacte : « une voix, le texte d’une affiche ou d’une publicité, ce que dit un père à sa fille, une bribe de conversation. N’importe quoi en fait ». Pennequin, idem, comme je l’ai déjà analysé à plusieurs reprises, est traversé, transpercé à longueur de temps par cet anodin qui se révèle dramatiquement existentiel pour la conscience.
L’anodin, la silencieuse masse matérielle de ce qui fait monde est le lieu à partir duquel s’écrit la poésie faciale. Elle a évacué les instances métaphysiques, d’une certaine manière la question du sujet, le posant dans son idiotie étonnée, qui fissure l’insignifiance de la conception du monde. De même qu’elle se détourne de tout rapport savant à la langue et à la culture, au profit d’interrogations sur les causalités qui lient les choses .
Dans son texte home made, Tholomé insiste sur cette caractéristique de l’anodin propre au poétique : « cher ami à partir de 1998 il se fait que vincent tholomé entama le long processus des poèmes faits maison poèmes composés à partir des matériaux qu’il trouva chez lui et que jusqu’alors il avait négligé alors que toutes ces choses lettres papiers peints (…) toutes ces choses là il les avait chez lui et constituaient qu’il en ait consciencee ou non le substrat même de l’activité mentale de vincent tholomé » [Facial, p.73]. Tel qu’il l’écrit l’anodin, l’accessoire, ce qui n’est pas en rapport d’essence avec la conscience, est pourtant la matière même de la conscience, ce qui la constitue. La poésie de l’anodin n’implique pas un désépaississement du monde, mais un rapport accru à sa matérialité de fait, à ses articulations données, sans que soit réinjecté l’idéalisme d’une subjectivité qui voudrait en trouver un sens caché.

Sans fond et langue : la poésie est la trace d’un dérapage
Si la facialité tient bien de cet anodin, elle est aussi attachée à la logique de flux des mots, comme j’ai commencé à le dire.
Ce ne sont pas des mots employés que la poésie faciale trouve sa consistance car si la langue de Tarkos est poétique, « elle ne s’agence pas par l’accumulation de poids de plus en plus lourds d’un appareillage de torchis, de briques, de pierres et de parpaings »[Ma langue, I, p.7].
Le facialisme est d’abord l’ouverture à un dérapage tant logiques que linguistique.
Ces dérapages, on les conçoit selon l’ordre des remarques, des jonctions, des précipitations des liaisons logiques. Déraper signifie être emporté par la masse en mouvement, celle-ci laissant une trace (de pneu ?) dans son effort d’arrêt, ou dans la rectification de son mouvement. Le dérapage pose toujours la question d’un se laisser emporter, d’un se laisser entraîner, tracter, déporter par une masse quelconque. Ici en l’occurrence la masse des mots et de leur liaison.
Si on considère le texte de Tholomé ou de Tarkos dans la revue Facial, ils traduisent bien cette idée du dérapage, du jeu de déplacement selon la masse mobile du langage. La question de ce dérapage de la langue obéit au fait que la langue ne se construit pas par points, par étapes, mais selon un processus d’empiettements constants des mots les uns par rapport aux autres.

  • 1. ce qui suppose qu’aucune chose qui est inscrite dans la langue ne puisse avoir un terme.
  • 2. ce qui suppose que le langage est, au sens de Derrida, travaillé par une différance.Le dérapage de ces langues amène à penser qu’il n’y a pas de réelles unités organiques aussi bien dans les mots que dans ce qui est dit. Il y a toujours un différentiel qui hante les expressions, qui poussent à briser la dîte en l’amenant à son déport dans un perpétuel à-dire. Derrida, dans Positions, expliquait que la différance, ne renvoie aucunement bien évidemment à une réalité substantielle extérieure. Mais qu’elle désigne dans le langage le jeu essentiel de différentiels, faisant que toute énonciation se donne selon les conditions même de son manque, de ce qui lui est extérieur, en tant que conditions intérieures de son énonciation. La différance « est une structure et un mouvemennt du jeu systématique des différences, des traces de différences, de l’intervalle par lequel les éléments sont reliés les uns aux autres, sans quoi les termes pleins ne signifieraient rien, ne fonctionneraient pas ».Poésie faciale = poésie de merde
    Poésie de l’anodin, à une seule face, celle d’une langue en dérapage, langue flux, langue résiduelle du corps en espace de monde, cette poésie a été appelée par Tarkos : poésie de merde. Mais en quel sens, car d’emblée est précisé que « la poésie de merde n’est pas la poésie de merde comme on l’entend » [Facial, p.104] . Tarkos, dans Signe =, définissait en 1999 ce qu’était la merde en rapport à la langue, au sens où pour lui s’établit une nécessaire relation . « La merde est la seule chose qui est produite avec les paroles qui vient du ventre, qui vient de l’intérieur et qui est personnel » [Signe = , p.49]. La merde n’est pas ontologiquement négative, mais elle est la trace œuvrée du corps, elle est déterminée positivement ontologiquement. La merde est le travail d’une digestion, de décomposition, recomposition lente et continue, qui n’arrête pas de s’agglutiner, de se recomposer/éjecter du sujet au même titre que la parole. Dans ce processus physiologique personnel, ce qui doit être compris, c’est que pour faire de la merde, il faut avoir absorbé. L’absorption, comme je l’ai indiquée au niveau du langage, tient à l’emplissement constant des énoncés intramondains. Tient au fait qu’il n’y ait aussi de choses que dans le langage et sa saisie en mouvement.
    Lorsque Tarkos définit le pâte-mot, il se réfère surtout au travail de broyage, et aux liaisons compotées entre les éléments broyés. Le broyé et l’aggloméré redoublent ce que j’ai déjà énoncé sur le topos de surface et l’anodin : par rapport à la chose « il n’en va pas de son apparence intérieure » + « il n’y a pas de loi, les lois ne sont pas en cohérence, les lois sont molles » = « le pâte-mot est la substance »[Signe = , p.32-33] . Véritable épistémologie du langage, Tarkos, ici, indique que le réel n’est de l’ordre que de cette pâte-flux de mots, et que s’y tenir, ne tient qu’au déport constant de cette dissolution des fausses unités organiques données aux choses et à leur ressaisissement dans la fluctuation des assemblages de la langue.L’impossible pérénité : l’idiotie ne se copie pas
    Alors que la poésie faciale a une existence mort-née en tant que mouvement — puisque ce qu’elle implique est contradictoire avec l’idée même de mouvement littéraire — bien que dans la pratique elle soit toujours en Å“uvre chez des poètes comme Pennequin, elle a marqué, et semble avoir fait des adeptes. Langue idiote que chacun pour soi, on entend, qui se décline et dérape selon les circonstances, en quelque sorte, l’idiotès hante, et hante ainsi aussi la voix singulière de Tarkos, ou de Pennequin. Toutefois, chez ceux qui tentent de pratiquer une écriture facialiste, il ne semble pas que cela soit de même nature. Qu’il y ait le même travail en Å“uvre, il suffit de regarder le travail par exemple d’Arno Calleja, qui a participé très activement à la création du blog de merde avec Pennequin.
    Lorsque l’on lit les textes de Calleja, il est bien évident, que formellement, cela semble se donner facialement : flux ininterrompu, glissement constant des motifs, réduction du langage à des séquences mastiquées, pensée crisique du surgissement du poème. Toutefois, la ressemblance s’arrête-là, du fait que chez cet auteur, l’ontologie de la langue appartient davantage à celle d’une modernité inquiète par le sujet et sa réification, qu’au chantier mis en Å“uvre par les facialistes. Nous avons vu que la facialité tenait à un rapport personnel et singulier à la langue, qui refuse justement l’intériorisation, à savoir qui ne repose pas sur l’axe vertical d’un sujet intérieur qui s’exprime, mais qui se compose horizontalement sans identité selon l’ordre des glissements linguistiques. Le sujet facial, n’est pas habité par une intériorité, n’est pas en proie à des contradictions psychanalytiquement déterminables, mais est dans un multiple machinique de soi qui se compose/décompose linguistiquement [en ce sens Jacques Sivan serait certainement plus proche du facialisme que beaucoup qui pensent en être proches par la mimétique de la langue]. Cette singularisation, où s’élabore la poésie de merde est en ce sens, hétérogène à toute forme de substantialisation de la langue comme réalité ontologique autonome. De même, elle ne se pose pas dans la logique du trou, mais de la surface, du déplacement. Sa négativité est celle de l’effet opérée sur des structures établies et non pas en tant que cause [sujet, ou bien réalité].
    Or quand on considère ce qu’énonce par exemple Calleja, on fait face à une substantialisation de la langue et régulièrement à une mise en perspective du trou.

    [1]Pennequin, en 2004-2005 a tenté de réactiver le champ de la poésie facial en créant sur internet le « blog de merde », en liaison avec Arnaud Calleja. Or, s’il a pu y avoir des textualités qui s’en sont rapprochées, à commencer par celle de Pennequin et de Calleja, ce blog retranscrivait bien d’autres formes de textualité, ce qui ne permit aucunement de comprendre ce qu’était l’angularité de l’approche poétique du facialisme.
    [2] Sur la couverture, en effet, nous pouvons lire : mouvement littéraire. Il s’agira bien évidemment dans cet article d’interroger la possible constitution d’un tel mouvement. Était-il possible de le constituer, est-ce qu’une telle volonté n’était pas tenue en échec à partir de la compréhension de la langue véhiculée dans cet horizon poétique ?
    [3] Ce que l’on pourrait trouver en quelque sorte chez des écrivains contemporains comme Hubert Lucot ou bien Didier Garcia. En effet, chez Lucot, par exemple dans Langst, l’écriture n’arrête pas de s’amplifier, et ceci depuis le grand graphe qu’il a accompli au début des années 70. Le récit, impossible en sa structure, se tisse par la jonction, autour de chaque motif, de la diversité des temporalités relatives aux motifs lui-même. Le flux de présence est sans cesse coupé, déporté, relié à des fondements qui en sont les soubassements, vers des remarques qui le rectifient, et ceci au rythme d’un jeu de ponctuations, de retours, de remarques, par ce qu’il enveloppe, comme s’il était nécessaire pour chaque énoncé d’envelopper et d’exprimer avec lui la totalité du champ à dire, du champ du dire qui le concerne. L’épaississement alors du phrasé, qui a influencé Didier Garcia, et que l’on constate dans Fragments pour l’aimée, ne vient pas d’un dérapage de surface mais d’un engrossement intérieur de la phrase par le jeu des résonances propres à la mémoire et la pensée de celui qui écrit.

  • [réponse] Sur Arno Calleja

    Filed under: News,recherches,UNE — Étiquettes : , , , , — Hortense Gauthier @ 3:05

    Suite à l’article sur le n°6 de la revue le Quartanier, et à la note sur le travail de Arno Calleja, les réactions furent rapides, énervées, pleines d’injures pour certaines, et de mécompréhension pour d’autres, je vais donc essayer d’éclaircir le propos tenu dans cette chronique. Ce petit article devait être une simple réponse aux commentaires de Antoine Hummel et Ludovic Bablon, mais se faisant au fur et à mesure de son écriture plus longue et plus précise, j’ai pensé qu’il pourrait être publié ici.

    Si je peux reconnaître ma critique rapide, et peu argumentée, à propos de Calleja, elle n’est pourtant ni un dédaigneux revers de la main, ni un a priori, ni le signe d’une lecture rapide de cet auteur, elle est plutôt la manifestation d’un certain agacement et même d’une certaine colère face à son travail, que je connais bien le suivant déjà depuis trois ans environ (à travers des textes sur le net, revues, livres, lectures…). Elle se voulait aussi un petit coup de pied alors qu’il est de bon ton de dire les choses entre soi, plutôt que d’affirmer clairement des partis pris, afin d’ouvrir le dialogue, et pourquoi pas la polémique, à propos de ses textes et des questions qu’ils soulèvent, les réactions d’ailleurs n’ont pas tardé. ( y compris de l’intéressé qui m’a écrit une très belle lettre à laquelle j’ai répondu, lettre qui engage un dialogue justement et qui n’est pas simple invective et insulte, contrairement à d’autres mails et commentaires reçus).

    Tout d’abord, dans ma chronique du Quartanier n°6, je n’ai jamais parlé ni utilisé les critères de « nouveauté » et de « modernité », qui d’ailleurs n’est pas simplement un vieux concept, mais un concept classique qu’il ne faut cesser d’interroger, et qui n’en finit pas d’être interrogé lui-même par les travaux littéraires en train de s’écrire …
    (NB : par ailleurs, oui, quand j’ai découvert Tarkos, je me suis dit que je n’avais jamais entendu ni lu un truc pareil, oui c’était nouveau, et je pense que le travail de Tarkos est vraiment inédit, « jamais dit », je ne trouve rien qui lui ressemble, et cet inédit est tellement fort dans son cas, que le critère de nouveauté peut être un critère, même s’il n’est pas le seul, de qualité.)
    Cependant, je ne juge pas Calleja à l’aune de ces concepts, mais je ne peux pas non plus le lire détaché de toute relation dans le champ littéraire, de toute histoire, de toute généalogie, et il se trouve qu’avant lui il y a eu Tarkos, et Pennequin (qui est toujours là lui) __ la proximité avec ces auteurs est flagrante, je ne vois même pas comment cela pourrait être autrement, ne pas le reconnaître serait de la malhonnêteté et de la mauvaise foi. Par contre, je reconnais n’avoir fait qu’affirmer ce fait sans l’argumenter, ce que je vais donc faire :

    En effet, Calleja n’est pas un « plagiaire », le terme ne convient pas (je ne l’ai d’ailleurs pas employé), mais la proximité entre Pennequin et Tarkos et lui me semble indéniable, donc de quelle proximité s’agit-il ?
    Des travaux qui sont proches de ceux de Pennequin et Tarkos, il y en a beaucoup, poursuivre les pistes, les interrogations, les formes qu’ont lancées ces deux auteurs, pourquoi pas, il peut y avoir des choses intéressantes …
    Mais dans le cas de Calleja, une chose me gêne profondément : c’est une proximité qui veut se masquer elle-même, qui ne reconnaît pas la généalogie dans laquelle elle se situe, je ne trouve pas cela correct (aucune morale là-dedans, même si je ne trouve pas d’autre mot), vis-à-vis de Tarkos, qui est mort, et qui ne peut plus rien dire. Je pense que c’est un auteur majeur, dont la reconnaissance n’est pas encore assez solide et établie, il est donc encore facile de le recouvrir par d’autres travaux qui sont dans la reprise et la continuation de son travail. Déjà des gens rencontrés m’ont dit « ah alala que c’est bien Calleja » et ils n’avaient pas lu Tarkos, je trouve ça intolérable, comme si on enterrait une deuxième fois Tarkos, peut-être mon côté historienne que d’être comme ça préoccupée par la mémoire, mais je pense que c’est important …
    2ème chose : la proximité d’entretient Calleja avec Tarkos et Pennequin est une proximité qui me semble en deçà des possibilités qu’ont ouvertes Tarkos et Pennequin dans la langue.
    Car Calleja est dans la reprise d’une forme, (et oui on peut parler d’une forme, comme on parle de forme en peinture, en cinéma, en musique, etc…toute création est faites d’idée(s), de matière(s) et de forme(s)), d’une mécanique, d’un rythme, d’une construction qui est parfois plus celle de Tarkos, parfois plus celle de Pennequin __ forme qu’il n’arrive pas à renouveler, et dans laquelle, toute la singularité de son écriture, toutes les pistes et idées personnelles qu’il ouvre (car oui il y a des choses intéressantes dans ses textes) ne peuvent véritablement se déployer tellement elles sont prises dans et recouvertes par cette forme. Ainsi tout ce qui pourrait se jouer vraiment dans son texte est déjoué par cette forme, à mon sens.
    En effet, les formes, les mécaniques, les logiques respectives de Pennequin et Tarkos sont tellement singulières, tellement définies, dessinées, abouties, qu’il est à mon sens très difficile de les reprendre ; mais elles sont en apparence tellement simples, élémentaires (tout en étant aussi complexes quant aux éléments qu’elles mettent en jeu et dans la manière de les agencer) qu’il peut sembler très facile de se les réapproprier.
    La question qui se pose alors est : le travail de Pennequin et Tarkos peut-il trouver des successeurs qui parviennent à le reprendre tout en le renouvelant ? peuvent-ils laisser des enfants qui ne soient pas de mauvais ersatz ? je ne pense pas, mais j’attends que l’on me prouve le contraire, que ce soit de façon théorique ou pratique.
    Ainsi, Calleja me semble échouer dans la reprise des langues de ces deux auteurs auxquels il reprend de nombreux éléments et caractéristiques, et n’être que dans une duplication qui rate, en plus, ce qui est en jeu dans le travail de Tarkos, c’est-à-dire cet étirement, cet étalement de la langue, d’où ce mot de facial, sans profondeur, simplement en surface, poésie de l’horizontalité, dont les seules profondeurs ou perspectives sont des jeux de géométrie produits par les agencements particuliers qu’il fait de la grammaire et du sens. Chez Calleja il y a, dans la petite mécanique de syllogismes finement huilés mais trés rhétorique, les profondeurs d’un sujet qui tourne autour de son propre abîme, et qui réintroduit de la verticalité, d’où la mise en échec de la grammaire de son écriture, qui paraît alors d’autant plus comme un emprunt.
    Là où la rumination schizophrénique de Pennequin ouvre sur une multiplicité de voix et d’énoncés du monde qui le traverse de toute part, là où sa langue macératrice et ravageuse est un forage qui détruit, déjoue l’ego, Calleja rate ce forage de lui-même (contrairement à ce qu’il écrit – texte « poésie crisique » dans la revue Los flamencos no comen p.48) en maintenant un sujet unifié, enfermé dans une rumination de lui-même, qui ne fait que répandre et déverser sa psychologie dans un fleuve, un ruisseau, un égout, ou dans ce qu’il appelle « une psychidité », de psyché et liquidité (cf. texte dans le pdf Reprise 4 des Cahiers de Benjy).
    « je suis en train de me singulariser, je ne parle jamais de moi au pluriel, parce que je n’en suis pas encore là, j’en suis encore au singulier, à chaque fois qu’on dit je c’est toujours singulier, pour plusieurs je, on ne met pas de s à je non plus, bien qu’il s’agisse du pluriel » (Hargne)
    « j’me sauve par moi. au trou de moi. le trou c’est moi. c’est moi qui sent pas bon. je sens moi. que j’ai une fuite. ma salive coule à l’égout. à l’ego d’moi-même. j’me sauve au ruisseau. par l’ruisseau d’ego. je coule le moi. dans la salive. pour qu’il se sauve. » (texte sur Inventaire/Invention, Cheval)

    Calleja se cogne frontalement au monde, il se pense lui-même face au monde et aux choses, là où Pennequin n’est qu’une éponge traversée de part en part, là où Tarkos est immergé, dissolu dans les éléments du monde et dans le langage.
    Là où la poésie de Tarkos est une poésie des choses du monde, une poésie d’objets, bâton, caisse, bidon, merde, terre, oiseau, air, argent, etc … la poésie de Calleja parle seulement de lui, et ce n’est pas parce qu’il prend la voix d’une femme dans plusieurs de ses textes (dans la revue le Qr, ou dans son texte sur remue.net « Légen ») que ce n’est pas toujours lui, ou un sujet … d’ailleurs il le dit « Je suis moi-même mon autre c’est totalement identifié. » Alors que l’on ne me refasse pas le coup de la différence entre l’auteur et le narrateur, on n’est plus à l’école.
    Cet affrontement face au monde se traduit par une position peu originale et assez basique dans son expression__ à savoir une critique de la dévastation sociale par le Capital (cf. le texte de la revue Qr, le texte sur remue.net)__ et donc par des figures binaires récurrentes : « légen riches et légen pauvres », la parole libre et la « parole d’esclave », les maîtres et les opprimés (cf. texte sur remue .net) ,
    Et cette position a son pendant dans l’écriture : Calleja ne rentre pas dans l’écriture, dans la langue, mais ne cesse de tourner autour, de la poursuivre. Contrairement à ce qu’il dit à la fin d’un texte Hargne : « je suis dans la langue », si il y était peut-être n’aurait-il pas besoin de le dire ? mais accordons-lui le fait qu’il y soit s’il le dit, je dirais alors qu’il n’est non pas dans la langue, mais dans les mots, pris dans les mots, empêtré dedans, à tel point qu’il ne parvient pas à toucher l’écriture. Il poursuit les conditions de possibilités du surgissement de l’écriture (la pauvreté, la maladie, la crise, la vitesse, la lutte contre l’aliénation, ect…), il parle de l’écriture, il est dans un vouloir de l’écriture avec ses « je veux », « il faut » mais il n’est pas dans l’écriture, comme le sont Tarkos ou Pennequin :
    cf. texte Cheval, « je veux être dans la vitesse » « je veux que personne n’arrête ma vitesse. je veux pas qu’elle s’arrête la vitesse. on arrête pas la vitesse. tout est vitesse. rien ne s’arrête. dedans rien ne s’arrête. »,
    « il y a encore du travail à faire, il faut être, il faut être dans la philosophie, être dans la parole, le soir on continue une parole qui n’est pas la même parole que la parole du jour au travail, le travail est la parole qui ne travaille pas, le travail se fait la journée, la journée c’est esclave que je suis la journée, et le soir je dois trouver une autre parole, une parole qui n’est plus une parole d’esclave, mais qui est une parole du soir, du libre soir de soi, »

    On peut se rendre compte de cela dans une lecture de Calleja à Montévidéo en 2006, il parle de la respiration, du souffle, il parle de cela, mais sans y être. Alors que dans une lecture de Tarkos sur le site des éditions Cactus, (cliquer sur CD, expressif le petit bidon, puis sur « le bonhomme de merde »), on entend Tarkos respirer de façon forte et régulière, il respire, il respire, puis il dit « je gonfle », et continue de respirer, respirer …
    C’est là toute la différence entre Tarkos et Calleja, le premier n’a pas besoin de dire, de parler de, il est dans le souffle, dans la respiration, alors que le second ne fait que tourner autour en en parlant …

    Il faut aussi aller regarder une lecture de Tarkos au CEP à Lyon (surtout la lecture 2, en bas de page) __ et là, on voit bien que Calleja reprend complètement la façon de lire, de dire, entre l’improvisation et l’explication, de Tarkos, tout en reprenant des questions de Pennequin comme par exemple, l’idée selon laquelle c’est pas moi qui parle, c’est la parole qui parle toute seule, c’est la parole qui parle en moi , quand il dit : « je souffle avec des mots dedans » « c’est pas moi qui est mis des mots dans le souffle », « les mots viennent dedans, s’inscrutent », « c’est eux qui ont quelque chose à dire, moi rien ».
    On retrouve aussi cette reprise de l’idée de Pennequin notamment (car on pourrait faire encore de très nombreuses comparaisons, entre Pennequin et Calleja, ce ne sont pas exemples qui manquent) dans un texte publié sur le blog Les Cahiers de Benjy, dans le pdf Reprise 1 : « i paraît que j’ai rien à dire. me dit la parole. i paraît que t’as rien à dire. me dit la parole. i paraît que t’as rien à faire. me dit l’être. je dis à la parole que je criture l’être. elle me dit ah bon. je dis à l’être que je me laisse parler. »

    « Criture est une nouvelle langue dans le français. Criture s’écoule quand ça lui vient, car criture n’est assujetie a rien. Criture parle pour criture, et pour personne d’autre. Criture n’est assujetie, criture n’est aliénée qu’à elle-même. Criture est à la langue ce que bougnoule est au français. »
    Avec son concept assez flou et vague de « criture », qui fait surtout penser à la trace scribouillarde d’un malade de l’écriture, on peut aussi se demander si Calleja n’essaye pas d’inventer un concept opératoire de son travail, comme Tarkos a pu le faire avec « pâte-mot », qui était une idée bien plus complexe et intéressante me semble-t-il.
    Car pâte-mot n’était justement pas pour Tarkos une langue différente de la langue commune, il travaillait avec cette pâte-mot commune, à tous, avec cette langue banale que nous partageons, et il y avait là une dimension politique intéressante. La poésie de Tarkos ne s’extrait pas de la langue commune, elle est faite de celle-ci, donc il maintient ce commun, pour en souligner les fonctionnements, les absurdités mais aussi pour nous indiquer tout ce qu’il est possible de faire avec, pour le réanimer autrement, de façon vivante, pour lui donner de nouvelles intensités, dans une lecture que j’ai entendu de lui, il parlait de cette idée « d’intensification du texte».
    Alors que la criture de Calleja (cf. citation ci dessus) se pense comme une langue étrangère dans le français, et comme une langue pauvre, une langue du pauvre, une langue pour les pauvres __ mais en fait cette langue n’est qu’un idiome singulier, qui ne vaut que pour lui-même, qui ne peut ni être partagé, ni créer du commun, elle lui appartient trop, et d’ailleurs il le dit lui-même, « Criture parle pour criture, et pour personne d’autre. », il reste donc enfermé dans sa criture, impartageable, incommunicable, sa criture tautologique, qui ne parle qu’à lui, à travers laquelle il se parle à lui-même et non aux autres.
    Par ailleurs, on peut encore souligner une proximité avec Tarkos, à travers cette question d’une langue pauvre, simple, “prolétaire”, et les implications politiques qu’elle contient. Tarkos et Molnar avaient réfléchi à cela à travers la revue Poézi Prolétèr de façon plus fine et plus intéressante à mon sens que ne le fait Calleja.

    Chez Calleja, il y a aussi, derrière une naïveté factice, artificielle, une tentation philosophique, une tentative de faire une poésie philosophante, qui pense et qui se pense elle-même, il élabore une sorte d’art (faussement) brut qui philosophe, il y a déjà là une contradiction __ on retrouve d’ailleurs de nombreuses références à Heidegger, à Aristote … (cf. texte dans le pdf Reprise 1 des Cahiers de Benjy : « l’être et la parole sont un couple divorcé, et moi je suis l’enfant séparé », cela signifierait-il que Calleja ne parvient à être ni dans l’être ni dans la parole en même temps, c’est peut-être pour cela qu’il n’est pas dans l’écriture … ?)
    Alors que Tarkos parvient à créer de véritables outils de pensée dans sa poésie, ainsi que des objets de pensée quand il parle d’un bidon, d’une caisse, de l’argent, et en créant des situations cognitives perturbantes, il interroge de façon très vive à mon avis la philosophie, mais sans faire le philosophe, sans être dans une poésie pensante, qui se veut un pensée, il interroge vivement le langage, mais à l’intérieur du langage lui-même, il questionne la parole depuis la parole, c’est pourquoi ses lectures étaient si fortes. Chez Calleja, il y une interrogation de la pensée et du langage de l’extérieur, il tourne autour, s’y frotte, s’y cogne, violemment (et cela peut produire des choses intéressantes) mais il n’y entre jamais véritablement ; on sent ainsi beaucoup trop les lectures philosophiques qui transpirent dans son écriture … Comme le disait si bien Bernard Desportes, il faut apprendre à désapprendre pour pouvoir entrer vraiment dans l’écriture …

    Enfin, pour reprendre la distinction entre les trois rapports à la vérité qu’opère C. Hanna dans un article en hommage à Tarkos sur le Web de l’Humanité , on peut vite se rendre compte en relisant le travail de Calleja qu’il est en fait dans un rapport classique à la vérité, celui que C. Hanna appelle “métaphysique”, et selon lequel la poésie est un outil critique de dévoilement de la vérité du réel, et de celle du sujet face à celui-ci.
    C’est à cela que je voulais faire référence en disant « une posture classique de l’écrivain maudit », et non pas “romantique”, comme l’ont mal lu certains.
    La poésie de Calleja repose sur la croyance que les conditions de possibilité d’une poésie vivante, sa poésie, sa langue “prolétaire”, c’est la pauvreté (cf. texte dans la revue le Qr), la hargne, la souffrance (la crise, la poésie crisique «c’est dans la crise qu’on travaille. on n’est travaillé par la crise. c’est dans la crise qu’on travaille la parole. »
    « la parole crisique fait du corps une chose qui questionne librement. la parole crisique fait du corps une chose libre ».
    Ainsi finalement la poésie crisique, la poésie qui se fait dans la crise, a une vertu thérapeutique qui libère le corps et l’esprit de l’aliénation, on est finalement entre l’art brut et l’écriture automatique (car quand Calleja dit qu’il faut laisser la parole parler, se déverser, sans réfléchir, il réhabilite d’une certaine façon un automatisme de l’écriture), et on sait à quelles illusions et impasses à la fois politiques et littéraires mène cette conception de l’écriture. Car la crise, oui la crise, mais n’est pas Artaud qui veut…

    Mais peut-être que tout cela n’est pas très important compte tenu de ce que peut écrire Calleja :
    « je ne parle pas du résultat je parle du geste ce qui est intéressant c’est le geste, le résultat c’est pas intéressant, le résultat toumonde a des résultats des bons et des mauvais résultats des résultats qui plaisent ou des résultats qui ne plaisent pas mais un geste peu de gens sont dans un geste, un geste est une manière de faire qui est une manière de vivre, un geste de criture fais vivre un texte »
    Ainsi, si le résultat n’est pas important, mais que seul compte le geste, alors laissons Calleja faire des gestes de criture, laissons le brasser de l’air et des mots, allons relire Tarkos, et continuons à lire Pennequin .

    21 décembre 2006

    [Recherche] Darwin comme un roman, Philippe Castellin

    Rapide- répons à 2 textes de C. Hanna [lire +] et Ph. Boisnard [lire +]
    Musique : Keyboard Study #2 – Terry Riley

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    À juste titre, me semble-t-il, Philippe Boisnard dans un article qu’il consacre à DOC(K)S, commence par constater qu’il existe un souci commun à beaucoup des contributions qui constituent ce numéro “théorique” , celui-ci les agençant (là encore PH. Boisnard voit juste) d’une manière significative, calculée ou se voulant-t-elle. Souci commun : l’action. Mais aussi matière à divergences et discordes, que Philippe Boisnard, dans la suite, propose de structurer à partir de la confrontation entre deux textes qu’il estime caractéristiques à cet égard, celui d’Alain Frontier et celui de Christophe Hanna. Il est vrai que le fait que les pages d’Alain Frontier concernent de manière polémique l’un des livres publiés par Hanna (Poésie action directe) rend plus patentes, à certains égards, ces divergences, vrai également que la dimension nominative des choses pourrait bien contribuer à obscurcir le débat. Pour moi, je tiens à souligner que les critiques, les débats « théoriques » voire, ne sont pas chose négative et stérile, au contraire – Même si, en définitive, ce sont les Å“uvres qui importent, et l’emportent. En tout cas si, maintenant, je tente de « répondre » à Ph. Boisnard et, indirectement, à C. Hanna, ne pas y voir le signe d’une animosité ou d’une hostilité mais au contraire celui de l’intérêt et de l’estime que j’éprouve à leur égard.

    Comment donc A. Frontier, – Ph. Boisnard dixit – aborde-t-il l’action ? – Le socle « épistémique » de la position de Frontier serait constitué par une conception déterminée de la poésie que Ph. Boisnard rattache à la « modernité ». Dans cette conception, la poésie est envisagée comme langage visant à l’expression des limites mêmes du langage, rapporté au « Réel » donc. Pour citer Boisnard : « la poéticité mise en avant est donc celle de l’arrachement de la situation symbolique, sociale, politique qui détermine le sujet, en direction d’un réel voilé… nous comprenons que le langage doit faire trouée… ». Jusqu’ici, si l’on accepte d’oublier le texte même d’Alain Frontier (je me garde bien de demander s’il correspond ou pas aux assertions de Philippe Boisnard, Alain Frontier étant bien capable de se défendre ou de rectifier si besoin est) on peut convenir que le type de poétique évoquée se trouve effectivement formulée et présente dans l’histoire de la poésie, au XIX° et XX° siècle. On songera aux romantiques allemands, aux surréalistes. Et il est possible que certains des poètes réunis par « THÉORIES-DOC(K)S » soient également porteurs, dans leur poétique sinon dans leur pratique de la poésie – ce n’est pas nécessairement la même chose – de cette conception qui, structurée par le rapport poésie/Réel, est évidemment susceptible de multiples variantes selon « le » Réel (ou l’ « Etre ») dont on parle. En tous les cas cependant, la poésie s’y rattache à une thématique du forçage et de l’indicibilité. Il suffit, pour cela, qu’un référent absolu, un Réel Majuscule soit posé, hors d’atteinte sauf par Voie et Voix poétique.

    Il est tentant d’approfondir cette structure afin d’y retrouver, ainsi que le fait Ph. Boisnard, la marque expressive d’une onto-théologie basée sur une transcendance verticalisée, entre zénith et nadir déclinable. Au poète, à l’Artiste, il appartient d’avoir relation privilégiée avec les cieux ou les abîmes, la chose est ancienne et connue, et chargée de conséquences précises dans les modalités de monstration (de « rencontre ») de l’art, ou dans les procédures éditoriales et le rapport au « livre » où elle s’exprime de manière concrète à travers ce que C. Hanna qualifie « d‘ hypocrisie », soit ce que j’ai appelé « l’ensemble des procédures très intéressées par lesquelles la poésie ou le poème neutralisent formellement leur insertion dans le monde, en occultant globalement la relation qu’ils entretiennent à l’univers des medias, des techniques, des circuits de diffusion et de production… » (« DOC(K)S mode d’emploi ») – Calme bloc ou météorite, le poème-alien tombe dans un monde qui lui serait étranger et, comme dans le film auquel je songe autant qu’à Mallarmé, la foule, mystérieusement instruite de l’événement, s’assemble muette, pour adorer la pierre noire. J’ajoute que, comme Ph. Boisnard, j’estime que nous sommes loin d‘en avoir fini avec cette vision théologique de l’art, toujours prompte à ressurgir malgré les coups qui lui ont été assénés, notamment, par les avant gardes du XX° siècle. Nul hasard si l’article que j’ai écrit dans le même numéro s’achève par l’injonction, ironique, d’avoir à « en finir avec le moyen Age » – sentence à laquelle je

    19 décembre 2006

    [Chronique] La « crise » des intellectuels

    Filed under: recherches,UNE — Étiquettes : , , , , , — Fabrice Thumerel @ 21:10

    En cette fin d’année pré-électorale s’impose à nouveau la question de la « crise » des intellectuels en France.

    Mais que font les intellectuels ?

    Le Pen arrive au second tour de l’Election présidentielle française, la France est en danger, mais-que-font-les-intellectuels ?
    La France est dans un flagrant état d’émeute, la France est en danger, mais-que-font-les-intellectuels ?
    La Terre est en flagrant état de pollution et de réchauffement, la Terre est en danger, mais-que-font-les-intellectuels ?

    Mais qui pose cette sempiternelle question : « Mais-que-font-les-intellectuels ? » Et de qui parle-t-on ?

    Si par « intellectuels » on désigne les « intellectuels médiatiques », il n’y a guère de danger qu’ils « s’engagent » – ce qui s’appelle s’engager – sur des problèmes compromettants. Sommés de s’exprimer, déboussolés, ils se placent infailliblement dans le sens du vent.
    Si par « intellectuels » on entend « intellectuels critiques », c’est-à-dire tous ceux qui, quelle que soit leur activité au sein du champ des savoirs et des pratiques esthétiques, recourent à tous les moyens théoriques et artistiques pour porter un regard critique sur notre société, alors la réponse à cette sempiternelle question est simple : ils ne font rien d’autre que d’agir pour nous faire réagir – cette action et cette réaction étant bien entendu spécifiques.
    Ainsi ont fait, font et feront des auteurs défendus par Al dante, Le Bleu du ciel, Comp’act, La Découverte, Le Dernier Télégramme, La Dispute, L’Esprit des péninsules, è®e, Farrago, Galilée, Hermaphrodite, Inventaire/Invention, Léo Scheer, Libr-critique, PPT, Les Presses du réel, Ragage, Raisons d’agir…(Mais il ne s’agit évidemment pas ici de prétendre dresser le long inventaire des auteurs et des éditeurs critiques).
    Parmi les nombreuses oeuvres récentes qui peuvent être qualifiées de critiques, je ne prendrai que quelques exemples. Outre les effets critiques que j’ai analysés dans Peep-show de Christian Prigent et Nouvel âge de Patrick Bouvet, et les parasitages des discours hégémoniques entrepris par cette machine ludique de guerre que constitue Talkie-Walkie (cf.La revue des revues, n°38, juin 2006), j’aimerai revenir brièvement sur un roman de Pierre Jourde, dont sera exposée ci-après la position sur la controverse littéraire : Festins secrets (L’Esprit des péninsules, 2005), qui met en scène un « homme sans qualités » au pays des ogres (à savoir, le Système de l’Education nationale, mais également les caïds comme les notables de la petite ville de Logres) en se rattachant à la modernité critique par son indétermination générique, sa polyphonie et sa polymodalisation, mêle satire carnavalesque, humour, ironie, pathétique et tragique apocalyptique, sans oublier roman zolien, récit fantastique, écriture du fragment, journal, ou encore autofiction, pour nous interroger sur une crise des représentations sans précédent qui affecte aussi bien notre intégrité mentale que notre culture et nos rapports sociaux et amoureux.

    Et si les « intellectuels critiques » sont pour la plupart quasi invisibles par et dans les médias, qui empêche ces derniers de les écouter, de les lire, voire de les inviter ? Pourquoi ne donner presque exclusivement la parole qu’aux chercheurs-de-consensus, aux intelloshowmen et aux intellobusinessmen ?

    Le SILENCE-DES-INTELLECTUELS

    Le SILENCE-DES-INTELLECTUELS est avant tout le fantasme – masqué par des questions faussement naïves, faussement effarouchées, franchement inquisitrices – que nourrissent en toute mauvaise foi tous les esprits positifs, tous les dominants et leurs chiens de garde.
    La tactique est bien connue :
    1) on décrète le SILENCE-DES-INTELLECTUELS;
    2) on les remplace par des pseudo-intellectuels qui animent de faux débats.

    D’ailleurs, les « responsables » des sphères homohégémoniques (Derrida) ont bien compris, qui s’adressent directement aux Français et leurs hérauts (Bové, Hulot, et tous les showmen enregistrés par les baromètres de l’Air du temps). Exit les « intellos » : la politique, l’information et le monde des livres sont choses trop sérieuses pour les leur abandonner.

    L’intellectualisme est comme le communisme naguère et le terrorisme aujourd’hui : l’épouvantail qu’on agite pour mieux rallier (railler !) les masses. L’intellectualisme est comme le schmürz de Vian : un exutoire à toutes nos failles, nos lâchetés, nos incompétences – à notre bêtise crasse.

    A vrai dire, la société spectaculaire ne saurait supporter la mise en crise que proposent les intellectuels critiques : si « crise » il y a, elle est due au déni de cette crise du sens positif qu’ils déclenchent, au mépris et à la méprise qui les concernent.
    Signe de ces temps de mé-crise, les univers sociaux (enseignement, journalisme) d’où, au siècle dernier, émanaient de nombreux intellectuels, n’ont aujourd’hui de cesse que de réduire leurs recrues au rang d’éléments systémiques, d’instruments : la presse-productiviste a besoin de techniciens compétitifs de l’information pratique; l’Education-productiviste a besoin de techniciens compétitifs de la formation pratique, formés à lutter-contre-la-fracture-sociale (enseignement secondaire jusqu’aux premières années d’université) et à faire fonctionner les pôles de compétitivité scientifique (recherche).

    Pour une réflexion plus approfondie sur les intellectuels critiques, on me permettra de renvoyer à un long article paru dans la rubrique « Recherche » le 20 janvier dernier – et dont paraîtra une nouvelle version début 2007.

    Interdit de controverses

    Dans le dernier numéro de la revue Conflits actuels (n°17 : « Controverses »), déjà présenté [ici], Frédéric Guillaud pose cette question salutaire : « Y a-t-il une vie intellectuelle en France ? », et Pierre Jourde cette constatation : « La controverse littéraire introuvable ».

    À la question « Que font les intellectuels ? », Frédéric Guillaud répond : de l’agitation pour les animateurs de la vie intellectuelle, « Ã  savoir les journalistes, experts médiatiques, économistes, sociologues, psychologues, politologues, littérateurs, acteurs engagés, chanteurs militants et autres grandes consciences » (p.7); visiblement rien pour les autres, vu le « caractère quasiment underground de la vraie vie intellectuelle en France ».
    Aux premiers, donc, il reproche un moralisme irréaliste qui a engendré « ces deux monstres de la pensée que sont les « idées généreuses » et les « arguments réactionnaires » » (p.8). Autrement dit, une « parole idéologique » dont il montre les ravages en examinant intelligemment plusieurs « sujets de non-pensée », et qu’il explique ainsi : au rationalisme universaliste s’est substitué un « subjectivisme humanitaire anti-politique », idéologie qui, bien que ne provoquant pas mort d’hommes, s’avère néanmoins pernicieuse, dans la mesure où c’est l’homo sapiens sapiens qu’elle remet en question par son anti-intellectualisme et sa disqualification des choses de l’esprit au nom de la liberté et de l’égalité. Aussi, pour l’auteur, n’y a-t-il plus de véritable débat intellectuel, les discussions étant contaminées par cette nouvelle bien-pensance anti-élitiste, « le relativisme hypermoderne », et par les partis pris claniques qui remplacent le dialogue par des réactions irrationnelles.

    Pierre Jourde, quant à lui, pose d’emblée cette question : « La libre critique est-elle possible dans le champ littéraire français contemporain ? » (p. 76).
    Pour être empirique, son analyse sociologique n’en est pas moins pertinente. S’appuyant sur son expérience et les « quatre figures d’intimidation culturelle qui, d’après Jean-Philippe Domecq dans Le Pari littéraire (éditions Esprit, 1994), sévissent dans les champs picturaux et littéraires » (« l’argument psycho-social de l’envie et du ressentiment, l’argument tactique du complot, l’argument politique du « fascisme », et enfin le refus de discuter sur le texte même de la critique pour ne considérer que d’hypothétiques intentions »), le romancier et polémiste passe en revue les mécanismes de censure qui tendent à imposer à tous le consensus, et aux esprits forts le silence : la « censure journalistique » – dont il a été victime avec La littérature sans estomac (L’Esprit des péninsules, 2002), qui protège les intérêts des médias et des maisons d’édition, mais aussi l’occupation du terrain par de pseudo-débats autour de la violation de la vie privée, du racisme ou de la pédophilie, et surtout l’annexion de l’imagerie moderniste par le Marché, qui fait passer « l’exhibitionnisme littéraire contemporain, l’industrialisation de la confidence intime, pour un acte d’insoumission » (p. 82), et ce différencialisme individualiste qui finit par préférer le témoignage au jugement par respect aveugle de la soi-disant singularité. Et, ajoute le critique, « comme toute idéologie, celle-ci convainc ceux qui en sont les porteurs qu’ils n’obéissent pas aux intérêts objectifs du système, mais à des motivations honorables et idéalistes »…

    Débat

    Parce que, contrairement à ce que laisse entendre Arnaud Hurel dans l’éditorial de Conflits actuels, Libr-critique ne pense pas que l’activité sur internet soit « un exercice essentiellement solitaire de la communication », nous invitons tous nos weblecteurs, suite à leur lecture de « L’intellectuel critique« , à entrer dans le débat, et à participer à cette critique nécessaire.

    6 décembre 2006

    [Entretien] Christian Prigent avec Fabrice Thumerel

    [Cet entretien de Christian Prigent avec Fabrice Thumerel peut être retrouvé en téléchargement dans la section des PDF. Il constitue aussi un des éléments du dossier Prigent que nous sommes en train de former sur Libr-critique.com.]

    L’Incontenable Avant-Garde

    Des Modernes aux Anciens…

    Fabrice Thumerel : Bien que l’avant-garde se définisse avant tout par une éthique et une esthétique de la rupture, tu refuses d’opposer arbitrairement et simplistement Anciens et Modernes : avant même que tu ne publies Salut les anciens, dans les derniers numéros de TXT, tu as inclus une rubrique qui portait déjà ce titre. On peut caractériser doublement ta démarche. D’une part, tu cherches à éviter le rapport de succession pour inventer un réenfantement-réenchantement critique : «Les modernes ne sont pas les enfants des anciens. C’est plutôt le contraire : la perplexité et le savoir vivant qui nous viennent des modernes nous font regarder les anciens d’un œil moins tué d’indifférence ; ainsi nous pouvons les réenfanter à chaque fois : les rendre à l’inquiétude de la vie» (Salut les anciens, P.O.L, 2000, p. 60). D’autre part, tu t’efforces de ne pas tomber dans le travers de la projection anachronique. Par exemple, dans la relecture de Scarron que tu proposes précisément dans la collection «anciens modernes» des éditions 1:1 (poésie), tu précises : «Bien sûr on ne peut jusqu’au bout rabattre sur le cas Scarron ce à quoi nous a habitués la modernité anti-poétique (de Rimbaud à l’avant-gardisme des années 1970). A sa façon, Scarron est entièrement de son temps. […] il n’y a pas d’autre forme de résistance, d’autre percée, d’autre tracement de la négativité poétique que ce qui se joue dans le renversement symétrique ("carnavalesque", "burlesque") d’un plein d’expression idéalisée et d’affirmation positivée. Scarron traite son propre cas dans les formes d’époque : comme comédie "travestie", certes dia-bolique et triviale — mais assignée aux normes oratoires et prosodiques d’époque» (La Défiguration, 2002, pp. 15-16 ; repris dans Ce qui fait tenir, P.O.L, 2005, pp. 43-44).
    J’aimerais que tu reviennes sur ce parti pris dialogique plutôt que diachronique, dans l’exacte mesure où tes essais manifestent une volonté généalogique, établissant des filiations avec des figures fondatrices et emblématiques de la modernité dont tu te réclames (Baudelaire, Rimbaud, Jarry, Joyce, Artaud, Khlebnikov, Maïakovski, Cummings, G. Stein…). Et il est un Ancien que tu ne considères pas comme un auteur à réenfanter, mais un modèle pour ceux qui merdRent — «ces fous de la langue» —, une pierre de touche à laquelle doivent se frotter tous les contemporains qui prétendent écrire : Rabelais, auquel TXT a consacré un dossier (n° 21 : «La Dégelée-Rabelais», 1987), et que, dans Ceux qui merdRent (P.O.L, 1991), tu qualifies d’«absolument contemporain». Mais au fait, quelle différence fais-tu entre «absolument contemporain» et «absolument moderne» ?

    Christian Prigent : Je ne suis pas bien sûr de distinguer les deux (de les avoir distingués, en tout cas). Le dernier chapitre de Ceux qui merdRent dessine une sorte de bibliothèque fondatrice (Rimbaud, Jarry). J’y ai donc parlé de Rabelais. Je voulais montrer que le geste carnavalesque de Rabelais sur la matière de langue, sur la composition de la fiction, sur la satire de l’idéologie de son temps restait vivant : que, de ce fait, Rabelais était notre contemporain et que la compréhension du sens de son entreprise pouvait éclairer le projet des modernes que nous tentons d’être (où tentions : je rappelle que Ceux qui merdRent a été écrit en 1989/90, ça fait déjà plus de quinze ans !). Rabelais : absolument contemporain des modernes (nous), donc.

    FT : Établis-tu un réel lien généalogique, via Bakhtine, entre le carnavalesque du groupe (Verheggen, Novarina et toi-même) et «celui qui carnaval» ?

    CP : Rabelais a toujours été plus un emblème qu’autre chose. Plus que l’œuvre elle-même (dont je ne suis pas sûr qu’aucun de ceux du «groupe» dont tu parles l’ait lu bien en détail !), ce nom fixe symboliquement un excès de langue et de pensée critique sans équivalent dans l’histoire de la littérature française. Si lien généalogique il y a, ce n’est pas tant parce que les auteurs que tu évoques doivent formellement quelque chose à ce qu’ils ont effectivement lu de Rabelais. C’est plutôt que Rabelais (l’emblème légendé par ce nom) a constitué (constitue) un exemple, un défi. Et que, d’une manière plus ou moins explicite (la lecture, au début des années 1970, de l’essai de Bakhtine aura sans doute suffi à ce que ce défi se formule), quelques-uns (dont moi) se sont posés la question de savoir ce que cela voudrait dire que de relever ce défi : quel geste littéraire faire qui, dans les années 70/80, opèrerait sur la langue et les représentations du monde qu’elle véhicule, quelque chose d’équivalent à ce que fit Rabelais au temps de l’humanisme renaissant.

    FT : En outre, quelles sont pour nous les limites de Rabelais, à savoir en quoi, à sa façon, est-il bien de son temps ?

    CP : «Limites de Rabelais» ne convient évidemment pas. Par contre, limites de l’usage que nous pouvons en faire, oui, certainement. Rabelais est de son temps, c’est d’évidence (par sa langue, par sa vision du monde, par son débat avec l’idéologie dominante de son époque : la Sorbonne, etc.) ; et ce temps n’est plus le nôtre, autre évidence. Pourquoi, cependant, l’impression, à le lire, qu’il y a là, persistant, du vivant, une étrange actualité intempestive ? C’est toute la question. Elle est vaste (c’est, au fond, la question de savoir pourquoi on peut continuer à lire les anciens autrement que dans une perspective universitaire archéologique, dans un monde qui tend à tout périmer à cadence accélérée). C’est cette question-là que tentait de traiter, vite fait, le chapitre de Ceux qui merdRent consacré à Rabelais. Et c’est l’enjeu même de Salut les anciens. Je ne peux que renvoyer à ces livres.

    FT : Par ailleurs, ce dialogue avec les Anciens est aussi pour toi un moyen de fustiger «la myopie narcissique d’un XXe siècle extasié par son propre nombril» (Ceux qui merdRent, p. 160). Dans cette même page, tu ranges Denis Roche parmi les Modernes qui n’ont pas oublié les Anciens : «La force de Denis Roche n’est pas l’affirmation avant-gardiste. Elle n’est pas non plus dans l’exploitation érudite du fond poétique ancien. Elle est dans l’annulation de l’une par l’autre». Dans quelle mesure cette affirmation concernerait-elle ton propre travail ?

    CP : Je ne suis pas universitaire, ni savant spécialiste de quoi que ce soit. Le «fond poétique ancien» ne m’intéresse donc pas comme réserve muséale, archives, témoin d’un passé caduc. Je vais, parfois, y chercher la trace d’une inquiétude et d’une suspicion quant aux représentations dominantes d’époque qui ont généré de l’invention — et qui me semblent voisines de mes propres démêlés avec la réalité de mon temps (la manière dont le monde où je vis se représente à lui-même). Disons que ça m’aide à rester… éveillé (intranquille et créatif).
    Une version particulièrement insomniaque de cette intranquillité s’est appelée, à diverses époques, «avant-gardisme». Mais l’affirmation «avant-gardiste» ne consiste pas à faire table rase de la bibliothèque. Elle consiste plutôt à tendre une sorte d’arc électrique entre le plus vivant dans l’ancien (Rabelais, par ex., donc) et le moins apaisé du contemporain (soi-même écrivant dans l’espace encore non balisé) — pour enjamber le tas toujours moribond et mortifère de la production académique récente. Breton va à Lautréamont, à Sade, à Swift, à Forneret pour oublier les fadeurs du post-symbolisme et les pesanteurs rances du romanesque façon années 20. A la fin des années 1960, Denis Roche, pour maintenir vivante sa passion de mécriture, va voir du côté des Grands Rhétoriqueurs du XVème ou s’attarde aux Amériques chez Ezra Pound, Olson et Cummings : c’est surtout pour éviter la poisse éreintée de ce qu’on appelle «poésie moderne» dans les collections poétiques et les revues de la France des années cinquante. Non ?

    FT : Oui, mais ta bibliothèque des Anciens n’a pas de commune mesure avec celle de Jarry, de Breton ou de Denis Roche. D’où, sans doute, cet impérieux désir d’écrire tant d’essais…

    CP : J’écris des essais tout simplement parce que j’aime comprendre et faire comprendre. Analyser (des textes), théoriser (des questions littéraires), interroger par ce biais la bibliothèque, ça ne relève pas d’un sacerdoce pédagogique et ce n’est pas pour moi une corvée. C’est d’abord un plaisir. Cela relève ensuite de mon intérêt pour tout ce qui cherche à fonder le rôle civique de la littérature : son rapport aux questions idéologiques et politiques, sa posture ambivalente dans ce qu’on appelle «culture», ses dispositifs à la fois révolutionnaires et patrimoniaux, etc. À l’inverse, tout ce qui tire l’activité d’écriture vers l’irresponsabilité «artiste», ses veuleries narcissiques et ses coquetteries anti-intellectuelles me dégoûte autant que ce qui la soumet à la demande mercantile. Si l’exercice de la littérature ne nous rend pas plus «humains» (je veux dire : plus cruellement lucides, plus impitoyablement réticents à l’assentiment communautaire, plus définitivement instables quant à nos représentations du monde où nous vivons), il ne mérite aucun intérêt. Ce que je cherche dans la bibliothèque, c’est tout ce qui nous aide à accéder à cette sorte d’humanité violente. Je n’y accède bien sûr qu’à ma façon (différente, donc, en partie, de la façon qui fut celle de Jarry, de Breton ou de Roche) mais en pariant que cette façon-là peut ouvrir, pour d’autres, des fenêtres respiratoires.

    Itinéraire d’un avant-gardiste

    FT : Après avoir distingué deux logiques d’avant-garde, la logique identitaire et la logique du virtuel, et rattaché à cette dernière le groupe TXT — qui, pour lui, est «l’une des très rares avant-gardes à ne pas s’être fait reterritorialiser dans la téléologie désabusée (i.e. gestion d’une gloire rétrospective + à-quoi-bonisme en ce qui concerne demain)» —, Jérôme Game synthétise ainsi ton itinéraire : «de l’aventure militante de TXT à l’épuration d’un style poétique qui se rassemble et se compose à chaque ouvrage davantage pour dire le décentré, le démembré, avec à la verticale du poétique un didactisme engagé dans les essais, de cette vie, donc, ressort le geste intense et remarquable d’une virtualité dans son temps, à la façon de l’intempestif nietzschéen : simultanément au faîte de la lucidité historique et dans le radical ailleurs, incomparablement instruit de la généalogie et pourtant hors-arbre, hors-cadre, radicalement autre et imprévu — avec constance» («Le Virtuel deleuzien, ou Cogito pour un moi dissous», Barca !, n° 15, nov. 2000, p. 76). Quelles réflexions ces propos t’inspirent-ils ?

    CP : Ceci, seulement (outre un bref rosissement narcissique) : si quelques-uns (dont j’apprécie le travail, intellectuel et littéraire, et l’engagement éthique — c’est le cas pour Jérôme Game) peuvent dire cela de mon activité, c’est qu’elle sera allée où elle voulait sans doute dès le départ aller, sans trop concéder à la demande d’époque ni trop céder aux faciles fatigues de la pensée et du style. «Intempestif» me va, oui. J’ai aimé cette posture en travers : être comme une arête dans la gorge bavarde de l’époque (sans ignorer cependant que de ce genre d’arête, l’époque n’est que fort peu incommodée). Mais ce n’est évidemment pas à moi de juger de l’efficace de la posture intellectuelle que tant bien que mal j’ai occupée et essaie encore de tenir.

    FT : Pour ma part, je perçois deux principales étapes dans cette trajectoire : d’abord, un moment radical correspondant à peu près aux années TXT (1969-1993), où, dans un premier temps — c’est-à-dire la deuxième décennie glorieuse —, il s’agissait d’imposer un type particulier d’avant-garde, avant de proposer une résistance à la restauration qui a fini par terrasser l’esprit avant-gardiste dans les années quatre-vingt ; ensuite, depuis une quinzaine d’années, une période, non pas de revirement ni même de reconversion, mais de conservation et de redéfinition du moderne après inventaire (auto)critique de la position avant-gardiste — et donc liquidation des «alibis idéologiques et politiques».
    On peut rappeler quelques jalons de ce passage critique à une posture de porte-étendard d’un moderne qui, nourri de l’expérience avant-gardiste, se ressource aux désormais classiques Baudelaire et Mallarmé.
    1) Moment (auto)critique. Outre, dans Une erreur de la nature (P.O.L, 1996), le rejet de quelques expériences avant-gardistes qui t’ont plus ou moins marqué («Plus jamais ça», pp. 192-193), on retiendra ce bilan lapidaire : «Les avant-gardes artistiques des années soixante-dix ont tartiné des pages désormais illisibles. Elles ont vécu de visions binaires un peu simplistes. Elles ont brodé sur un assez grossier pathos du "corps" ou de la pulsion". Elles ont fantasmé en épopée sulpicienne la barbarie de la Révolution culturelle chinoise (je retiens les faits les plus voyants)». D’où l’aveu d’un double sentiment de honte : celui d’«avoir erré», et celui «de devoir avoir honte d’avoir erré» (Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, respectivement pp. 90 et 87).
    2) Moment de redéfinition du moderne. Dans A quoi bon encore des poètes ? notamment : «J’appelle moderne cette passion qui vient mettre sous tension contradictoire, d’un côté la leçon pacifiée des bibliothèques et des musées, de l’autre le troublant tumulte du présent» (P.O.L, 1996, p. 11). Et d’en référer à Baudelaire, dont la définition du moderne, quatre ans plus tard, sert de point d’appui à Salut les modernes (cf. p. 24). Quant à l’innommable mallarméen, il transparaît dans ce parti pris théorique martelé dès le début de l’avant-dernier essai : «J’appelle poésie la symbolisation d’un trou. Ce trou, je le nomme réel. Réel s’entend ici au sens lacanien : ce qui commence là où le sens s’arrête» (L’Incontenable, P.O.L, 2004, p. 17).
    La première page de l’un des premiers essais, paru peu avant la fin de TXT, opère la conjonction de ces deux moments en proclamant et la disparition et le renouveau de l’avant-garde (dans le genre: «L’avant-garde est morte, vive l’avant-garde !»). Peut-être n’est-il pas inutile de la citer presque entièrement :

    Les «avant-gardes» de ce siècle (le futurisme russe, le surréalisme, le telquelisme des années 70) ont vécu dans une sorte de fascination pour cet aboutissement pervers de leur propre stratégie que synthétisait la formule : «Il n’est d’avant-garde que politique». L’ajustement idéologique qui servait de couverture intellectuelle et morale à la production de formes «nouvelles» ne pouvait alors se penser en dehors de l’horizon «révolutionnaire», de la croyance en l’Histoire, de la politique comme dernier mot sur tout, du marxisme comme vision totalisante. La débâcle des idéologies progressistes a aujourd’hui retiré à l’aventure littéraire ces alibis qui justifiaient (mais en même temps annulaient ?) ses excentricités esthétiques. Du coup, plus personne ne saurait, sans faire rire, s’affirmer «d’avant-garde» ; plus personne, même, ne saurait traiter à partir de cette donnée la question de ce que Georges Bataille appelait les «grandes irrégularités de langage».
    Et heureusement. Parce qu’ainsi se trouve plus que jamais posée la question de «l’invention» : la question de cette «vérité» à chaque fois reformulée qui hante lesdites «irrégularités». Car il y a bien, toujours, une posture qui consiste à tenter de toucher au fond de ce qui nous parle et nous assujettit ; une posture de langue et de pensée, dont l’obtuse obstination est de vouloir faire trou dans les croyances d’époque et l’académisme stylistique (La Langue et ses monstres, Cadex, 1989, p. 9).

    En ce début de siècle, on retrouve une variation de cette stratégie du «qui perd gagne» : après avoir affirmé qu’ « on n’en finit pas, et on n’en finira jamais, de tuer les avant-gardes», dans le n° 5 de Fusées (2001), tu célèbres la naissance de nouveaux talents (F. Bothereau, S. Courtoux, A. Dufeu, J. Game et J. Gontier), qui, selon toi, assurent la renaissance du modèle avant-gardiste des années 60/70, dans la mesure où ils témoignent un goût certain pour la théorie et le travail de/sur la langue, tout en «ramenant dans l’écrit des pans entiers de références explicites au réel économique, social, politique contemporain» («Phénix ! Phénix ! (de quelques oiseaux nouveaux)», p. 10).
    Ainsi, du point de vue stratégique, on pourrait soutenir l’hypothèse que, sans doute conscient qu’il ne saurait y avoir d’avant-garde qui dure , tu proposes dans tes travaux théoriques et critiques des prolongements de l’avant-garde façon TXT. Ce repositionnement te permet d’apparaître comme un classique de la modernité, c’est-à-dire un avant-gardiste inactuel. C’est pourquoi, d’une part, conformément au titre choisi, l’avant-garde poétique est doublement incontenable, au sens où elle est à la fois irrésistible et insaisissable puisque polymorphique ; d’autre part, je proposerais de condenser cette trajectoire dans la formule suivante : «Du MerdRe à la poésie à l’ode au phénix».
    Après m’être excusé d’avoir été un peu long, mais il était indispensable de savoir de quoi exactement nous parlions, j’aimerais tout d’abord te demander tes réactions, et ensuite comment tu analyses la manière dont cet itinéraire s’est infléchi dans les années quatre-vingt pour traiter une question centrale du champ recomposé, celle du sujet (auto)biographique : pour toi le porteur de trous, l’ empêcheur de fabuler en rond, était-ce une façon de bien marquer ta différence par rapport à la nouvelle écriture de soi triomphante, ou bien rattaches-tu à des préoccupations antérieures des textes comme Journal de l’Œuvide (1984), Une phrase pour ma mère (1996), Album du Commencement (1997), Le Professeur (1999) et Grand-Mère Quéquette (2003), qui offrent «une symbolisation de l’existence-en-tant-qu’elle-n’a-pas-de-sens», «un dépassement du subjectif» ? Enfin, penses-tu vraiment qu’on puisse encore aujourd’hui, non sans faire rire mais s’enferrer, s’affirmer «d’avant-garde»
    [3]?

    CP : Difficile pour moi de revenir, une fois de plus, sur ce qu’auront été les étapes de l’aventure TXT : j’ai dit à plusieurs reprises déjà ce que je croyais pouvoir en dire. Sur mon propre travail, c’est un peu différent. Je crois que depuis «le début» (disons : La Belle Journée, chez Chambelland, en 1969), j’écris toujours la même chose. Et cette chose relève d’un traitement du matériau autobiographique. Mais jamais dans l’ordre d’une reconstruction narrative positivée de ce matériau. Toujours dans l’ordre d’une opération musicale stylisée qui consiste pour l’essentiel à épuiser ce matériau. Je veux dire à l’arracher à sa chair mêlée d’expériences, de culture et de fantasmes pour le désincarner de cette chair-là et le réincarner, stylisé (calculé, composé, sonorisé et rythmé) dans l’autre matière : la langue. Un livre est pour moi ce vase communicant où l’insensé de l’expérience se vide, s’oublie et meurt pour ressusciter, réifié en pur morceau de langue vivante — et dépasser par ce vecteur, oui, sa propre subjectivité. C’est cela que j’ai toujours cherché, plus ou moins confusément. D’abord dans la naïve distraction poétique (avant TXT). Ensuite d’une façon assez crispée par les attendus théoriques (linguistiques, psychanalytiques..) qui me servaient de garde-fou dans les années 1970. Puis de manière, j’espère, de plus en plus libre, décomplexée et acharnée à la fois. C’est-à-dire aussi avec de moins en moins de souci de se démarquer de quoi que ce soit d’autre («l’écriture de soi triomphante», soit : mais qu’en ai-je désormais à faire ?). Il n’y a plus rien de réactif au champ, plus guère, même, de métapoétique polémique, dans mes textes de fiction. Et peu m’importe aujourd’hui qu’il s’agisse d’avant-garde (ou pas), de modernité (ou non). Ce qui ne veut pas dire que j’ai abandonné le goût de penser théoriquement ce qui s’y produit : L’Incontenable (en entier) et Ce qui fait tenir (en partie) sont des livres traversés par cette volonté de continuer à penser les opérations de fiction — dont les miennes.

    De quelques paradoxes et critiques…

    Pourrais-tu éclaircir ces quelques paradoxes ?
    Bien que, dans Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, tu constates que «
    le positivisme enthousiaste (linguistique, sémiotique, psychanalytique) s’est largement figé en vulgate» (p. 86), dans ce livre comme dans L’Incontenable, tu revendiques l’héritage lacanien ; en outre, un essai comme Salut les anciens révèle ce que ton analyse formelle doit à la linguistique ; au reste, n’aurais-tu pas ajouté une corde sociologique à ton arc critique, vu les quelques références à P. Bourdieu (aux Règles de l’art comme à son lexique théorique) et, dans Salut les modernes, ta démarche de positionner dans le champ les Néo-Modernes ?

    CP : Quelques propositions (peut-être même simplement quelques formules) de Jacques Lacan m’ont frappé violemment dans les années où je lisais cet auteur (les années 1970, surtout). Quatre ou cinq phrases, en fait, guère plus (ainsi la définition lacanienne du «réel» comme «ce qui commence là où le sens s’arrête»). Mais ces formules (leur énigmatique clarté) ont généré de l’écriture et modelé la vision que j’ai depuis de ce qu’est et peut la littérature. Si c’est cela «revendiquer un héritage», alors je le revendique. Plus généralement : comme bien des gens de ma génération, je dois l’essentiel de mon outillage théorique (une panoplie de bricoleur, en fait — et qui a tendance à rouiller dans son coin depuis quelque temps) aux lectures linguistiques, psychanalytiques et sémiotiques que j’ai faites à partir de 1967 et, grosso modo, jusqu’au début des années 1980. Je ne renie rien de cela. Ni de quelques excursions dans Bourdieu — comme tout le monde, si j’ose dire. Je dis simplement que ces blocs de pensée et de savoir n’ont plus, c’est l’évidence, l’illuminante puissance d’entraînement qu’ils ont eue dans les années, déjà lointaines, que je dis. L’usage les a beaucoup usés, ils se sont affadis au fur et à mesure de leur vulgarisation cependant que la même vulgarisation (universitaire, entre autres) disposait, autour de leurs quelques propositions encore mal digérables par elle, un cordon sanitaire qui les a désamorcées ou, en tout cas, marginalisées. Subjectivement, je n’en ai plus besoin, ils ne nourrissent plus mon travail que comme traces (parfois actives encore, cependant) de cette lointaine explosion qui, à la fin des années 60, fissura ses noyaux et décida des formes spécifiques de son énergie.

    FT : Doit-on encore parler d’avant-garde à propos de jeunes gens qui ressusciteraient le modèle TXT ? Ou alors ne s’agirait-il pas plutôt d’une nouvelle avant-garde qui se serait construite avec notamment TXT pour horizon à dépasser ?

    CP : Quand je lis Jérôme Game, Philippe Boisnard ou Sylvain Courtoux (si différents l’un de l’autre, par ailleurs !), je vois quoi ? Un violent souci de donner corps matériel à la langue poétique qu’ils travaillent (un traitement rythmique, sonore, respiré, etc. du signifiant) ; l’intrication, dans ce corps matériel, de constantes références (jouées, défigurées) au discours politique du temps, à la vulgate idéologique, aux chromos médiatiques ; un besoin de penser (d’une part métapoétiquement dans le corps même des textes de fiction et d’autre part dans des écrits à caractère théorique) les effets de ce travail, leur articulation à la philosophie et à la sociologie, leur mode d’action idéologique ou politique. Tout cela, c’est ce qui a toujours spécifié le modèle artistique dit «avant-gardiste». Ce que je dis ce n’est pas que ces jeunes gens ressuscitent le modèle TXT (ou un autre modèle avant-gardiste). Encore moins qu’ils font «du TXT». Je ne dis même pas qu’ils auraient TXT comme horizon à dépasser (car cet horizon, qui n’en était d’ailleurs pas un, est forcément dépassé depuis longtemps déjà, du simple fait que les conditions historiques dans lesquelles il se constitua se sont modifiées de part en part dans les vingt dernières années). Je dis seulement que l’activité des poètes dont je parle relève, dans un tout autre contexte socio-politique, des composantes (trans-historiques) d’une pratique artistique de la langue et de la pensée des opérations de langue qui a pu, à l’occasion, s’incarner dans ce qu’on a appelé les «avant-gardes». Comme TXT est la plus récente, ça fait repère historique, c’est tout. Et j’ajoute que ces postures «avant-gardistes», telles qu’en elles-mêmes enfin l’éternité de l’invention artistique les change, ne sont donc pas si «mortes» qu’on le dit souvent.

    FT : Comment une avant-garde peut-elle prétendre être révolutionnaire, ou simplement contestataire ou subversive, en demeurant confinée dans un cercle restreint ? Comment concilier l’élitisme, voire l’ésotérisme avant-gardiste, et la volonté d’agir sur le monde ? Faut-il, avec Jean-Claude Pinson, parler d’utopie littéraire ?

    CP : Ceux qui persistent à enfoncer la porte béante selon laquelle l’invention artistique n’agirait pas sur le monde au prétexte de sa nature même (d’être inventive — et donc difficile, marginale, élitaire, coupée, sic, des «masses») révèlent simplement le désir profond que nourrit leur propre incapacité à inventer : qu’il n’y ait d’irrégularités de langage que moyennes, possibles, faciles, vulgarisables — qu’en somme on évite de sortir du lieu dit commun. Ce pourquoi il n’y a jamais, là, de pensée — mais, au mieux, un scepticisme désespéré ; au pire, une aigreur réactionnaire. La question ne s’aborde que si on en accepte les tensions, l’impossible. C’est-à-dire si on ne censure pas par avance la puissance de l’irrégularité : elle fait symptôme de ce que les représentations disponibles à telle ou telle époque sont désormais caduques, insipides, fausses et aliénantes. Après, mais seulement après, tout commence de l’interrogation sur l’impact civique desdites irrégularités. Par exemple en pensant pragmatiquement l’efficace des relais (critique, pédagogie, devenir scénique des textes) qui visent à socialiser l’excentricité formelle (comme faisceau de questions plus que comme catalogue de réponses).

    FT : Par ailleurs, même si tu considères Henri Meschonnic plus comme un révélateur de notre époque que comme un véritable auteur, pourrais-tu répondre sans ambages aux critiques qu’il t’adresse dans Célébration de la poésie (Verdier, 2001) — critiques qu’on qualifiera d’étayées pour rester neutre ? Emboîtant le pas à Jean-Claude Pinson, qui, dans A quoi bon encore la poésie ?, parle de «mystique grammaticale» (Périgois, 1999, p. 26), il réprouve l’hypostase de la lettre et réfute la distinction entre la poésie et la prose qu’il voit dans un entretien que la revue Prétexte a publié en juin 1998 (hors-série intitulé La Poésie contemporaine en question). Au reste, ne peut-on voir un écho à ces critiques dans ces deux passages de L’Incontenable :

    La prose est comprise dans la poésie. La poésie est un patron qui peut engendrer le costume de la prose (p. 16).

    Ce qu’on lit majoritairement dans les collections et les revues de poésie est toujours de l’ordre de cette belle poésie qui, comme le disait encore Bataille, «a sa place dans la nature, la justifie, accepte de l’embellir». […] ils positivent la poésie, qu’ils l’identifient à une plénitude esthétisée qui nous retire la vérité du monde à force de prétendre nous le livrer dans une authenticité plus grande et un rendu plus beau (p. 195) ?

    En outre, rejetant l’avant-gardisme des années 60/70, il tourne en dérision les oppositions binaires entre langue et réel, son et sens, et condamne une pensée-langue prisonnière d’une théorie du signe engendrant un nominalisme qui est un poétisme… C’est que, contre la célébration de la poésie, il défend une conception du poème comme création d’un sujet spécifique qui met en œuvre un art de la suggestion.

    CP : Henri Meschonnic porte sur la tête un grand chapeau de mandarin universitaire mégalomane et banalement tyrannique. Aux pieds, il a les escarpins inconfortables du piètre poète qu’il sait bien qu’il est (par exemple : ce que Meschonnic sait du rythme — ce qu’il nous dit savoir, en tout cas —, sa poésie, elle, n’en sait rien).
    Entre le chapeau et les souliers, ça pense comme ça peut. Mais ça ne pense qu’entre volonté de pouvoir et blessure narcissique. D’où malaise. De ce malaise, classiquement converti en agressivité, Meschonnic s’est fait un fonds de commerce de pourfendeur du «moderne» et de redresseur des torts théoriques. C’est un rôle, celui du polémiste réac. Chaque époque à son histrion pour le jouer. Il s’appelle aujourd’hui Henri Meschonnic. Sa performance est ecclésiastique, hallucinée et grincheuse. Il tire, on le sait, sur tous ceux qui bougent. Sa fébrilité, forcément, croît à proportion du plouf ! que font dans la mare des indifférences ses tonitruantes prises de position. Plus guère de théoricien de la poésie qui échappe à ses fulminations. On note même quelques trous de balles dans ses propres pieds.
    Ça peut faire rire. Ça peut aussi faire saliver quelques professeurs nostalgiques des éclats de la Querelle littéraire. Je ne crois pas que ça fasse beaucoup penser. Rien, en tout cas, dans ce mixte d’ergotages scientistes et d’imprécations vétérotestamentaires, qui puisse nous aider à comprendre ce qui apparaît dans l’invention écrite du temps (de cette apparition, d’ailleurs, Meschonnic n’a cure). Si la faconde polémique de Meschonnic doit aboutir à cet enfoncement de porte ouverte qu’est sa définition de la poésie comme «art de la suggestion» (Verlaine is back home), on ne voit pas bien le bénéfice intellectuel de l’opération — ni les raisons qu’on aurait de discuter avec un théoricien aussi rafraîchissant.
    [1] De ce point de vue, la trajectoire de C. Prigent suit le même mouvement que celle de la collection de TXT : «l’esprit avant-gardiste des années soixante-dix (première époque), la résistance à la liquidation de cet esprit (deuxième époque), le projet de refonder une "modernité" débarrassée de ses alibis idéologiques et politiques (troisième époque)» (Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas. Entretiens avec Hervé Castanet, Cadex, 2004, p. 105).
    [2] Réel : point zéro, Berlin, Weidler Buchverlag, 2001, p. 17.
    [3] Une erreur de la nature, pp. 214, 32 et 186.

    14 novembre 2006

    [Texte] Poubelle la vie de Charles Pennequin

    Filed under: créations,recherches,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 18:58

    [Ce texte de Charles Pennequin met en perspective son geste d’écriturepennequin.gif, l’écriture de soi, soi comme auteur de soi au travers, au-dedans de la langue. Ce texte entre en écho avec le dossier Pennequin de la revue Fusées n°10. Ici, Pennequin affirme ce qu’est l’écrivain selon son propre rapport à l’écriture. Nulle forme interrogative, mais le flux monologué de sa voix si caractéristique.]

    POUBELLE LA VIE

    La baise. Parlons de la baise. La bonne vraie baise. La vraie la bonne l’ouverte. Une bonne ouverte. Une ouverture. Parlons baisons. Parlons de la vraie baise. Celle qui nous tient. Celle qui nous fait avoir. Celle qui nous fait être. Celle qui nous soutient nous tient. Tiens tiens. Celle qui nous noue. La vraie. La vraie nouée en nous. Une vraie bonne et baisante baise. Oui. Un nœud. Oui, parlons-en. En chœur. En troupeau. En bêlant dans le beau troupeau. Bêlons la baise dedans. Et cherchons-là. Longtemps le troupeau reste. Longtemps le troupeau noué. Le troupeau nous. Longtemps le troupeau immobile. Cherchant. Ne cherchant pas. Baisant. Ne baisant pas. Longtemps le troupeau imbaisable. Longtemps le troupeau vidé de sa baise. C’est son essence la baise. Mais il baise pas. Il attend de foutre. Oui, foutre pour lui c’est baiser. Mais il sait que non. Il sait que baiser c’est différend du foutre. Le foutre sait. Et le troupeau avec. Le troupeau sait la baise et le foutre. Il sait que c’est deux choses. Il sait le foutre c’est cafouiller. Il sait le foutre c’est être en brouille. Il sait brouiller le foutre. Il sait le foutre c’est troupeauter. Il sait le foutre entroupeautant ses phrases. Il sait le foutre c’est carrément se la carrer. On carre du foutre où ça aurait pu penser. Baiser penser pour lui c’est idem. C’est la pensée qui fout la baise. C’est la pensée qui zone dedans. En foutant toute envie de baise. De vraie foutrée. Il sait le troupeau mort la vraie foutrée c’est en finir. Finir pour une bonne fois la baise. Et pas de bonne action. De bon coup pensé dans biquette. Ou dans le bouc. Le bouc prendra biquette. Il prend sa corne. Le bouc pense à biquette. Mais le bouc est corné. Cornard de lui. Cornard de sa petite cornée. Pas encore né. Petite trouée de lui-même. Petite foutrée. Foulée. Petite foule faite. Petit troupeau à foutre mais sans se fouler. Que la biquette lui a collé. Que la biquette collera. Et le troupeau avec. Troupeau de biques et de boucs moutonnant à l’envie. Troupeau de morts encollés à l’idée de baise. Mais on baise pas l’envie. On fait que niquer. On nique l’envie qui s’offre à nous. La nique offerte. Ristourne. L’envie tristoune de nique sur un plateau. Les plateaux tournent. Et les troupeaux avec. Tous les troupeaux finiront par tourner. Et les petits plateaux petites enjambées au-dessus des phrases. Petites politesses à la biquette. Petites courbettes à la pensée. Petites branlettes au bouc. Petits torticolis. Petits bouquets tordus. Petits colis. Coulées petites. Toutes petites claques et fessées toutes petites. Petites fesses et puis petites trouées. Petites queues bien rentrées. Stoïques. Petites quéquettes restées stoïques. Stoïcité du troupeau sur un plateau tournant. Alors que pendant ce temps le ciel la roche et l’herbe demandent la baise. Pendant ce temps le naturel t’emmerde. Pendant ce temps le retour au galop la petite pente à être continue de nous emmerder. Et qu’il va falloir cracher au bassinet. Qu’il va falloir en finir avec l’herbe le naturel le galop et cracher. Eructer, s’hargner et s’encrever. S’encrever d’un coup. D’une traite.

    Oui il faudrait baiser avec des mots. Avec des tentatives. Baiser la tentative. Des tentatives de mots. Baiser ça. Et le reste. Tout reste à baiser. Ça nous reste sur les bras. Des heures durant. Baisement. Des heures durant : baise-m’en, m’en une, puis deux, puis trois. Baise-m’en bien quatre vraiment. Et dans baisement il y a baise. Et dans vraiment il y a vrai. Et dans les deux il y a ment. Il y a toujours la baise vraie qui nous ment. Et elle nous ment par deux. Elle dit je t’offre à me baiser vraiment. Elle dit je t’offre une toute vraie baise bonnement. Elle dit ça tout bonnement. Tout en baisant. Elle multiplie le ment. L’aimant. Et puis elle te dit va t’en. Va te faire foutre avec ton troupeau de ment. T’as jamais vu l’amour. T’as toujours vu qu’un trou. T’as toujours vu que du satisfecit. T’as toujours vu qu’un fessier satisfait. Satisfait de fait ci puis de fait ça. De fesses assises. Un cul ouvert assis. Comme une approbation. Un calcul. Une solution alternative. T’as toujours vu qu’un cul dans l’amour. Un bouchon. Et tu trempais dedans. Le bouchon enfonçait ton idée. Et pour l’idée c’était un cul imprenable. C’était prenant. T’as toujours été pris dans le vertige prenant de l’imprenable. Alors t’as pris. Et t’es revenu. Revenu d’avoir cru prendre. Alors que t’imprenais. Et tu t’es rassis sur tes fesses. T’as rassis tes fesses sur ton envie de vrai cul. C’était pas un vrai cul. Mais c’était une envie. C’était l’envie potable du cul. Le cul potable tu t’es rassis dessus. Et t’as continuer à vivre. C’est-à-dire à te trouer le cul d’envie sans vivre. A te rasseoir le cul sur tes envies. T’as continuer comme ça longtemps. Potablement longtemps.

    8 novembre 2006

    [recherche] « Manifestes » et « avant-gardes » au XXème siècle, Anne Tomiche

    « Manifestes » et « avant-gardes » au XXème siècle
    de Anne Tomiche [Université Paris 13]
    Début :

    Dans le cadre d’une réflexion sur les relations que les « avant-gardes » entretiennent avec la « théorie » (ou le théorique) et la « critique », il semble naturel de s’intéresser à une forme d’écriture qui, si elle est loin d’être l’apanage des avant-gardes, leur est néanmoins fortement liée, et qui a une dimension éminemment théorique : le manifeste. Certains le considèrent même comme le genre incontournable lié aux « avant-gardes » : dans Avant-gardes et modernité, ouvrage publié chez Hachette supérieur et destiné à un large public d’étudiants, François Noudelmann présente le manifeste comme « quasi obligatoire pour fonder un mouvement d’avant-garde ». Et il est loin d’être le seul à souligner ce lien. De fait, la plupart des mouvements qui, au début du XX° siècle, ont revendiqué le statut d’ « avant-garde » ou se le sont vu attribuer, ont utilisé la forme du manifeste pour légitimer leur fondation, et ont produit des textes explicitement intitulés « manifestes » : manifestes du futurisme, du vorticisme, du dadaïsme, du surréalisme, manifestes lettristes, ou encore « Manifeste pour une poésie nouvelle, visuelle et phonique » de Pierre Garnier. S’il faut assurément faire attention à ne pas amalgamer les avant-gardes, il est une stratégie discursive qu’elles semblent partager : celle du manifeste. D’ailleurs, si les « avant-gardes » historiques du XX° siècle ont eu recours aux « manifestes » pour légitimer leur fondation, inversement, les affirmations, réitérées depuis la fin des années 1970, de la « fin des avant-gardes » vont de pair avec celles de la fin des manifestes littéraires : « l’époque des manifestes est close » affirme, par exemple, Jean-Marie Gleize ; et il insiste : « la posture manifestaire est devenue anachronique ».

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    29 octobre 2006

    [recherche] Théorie(s) de l’action : à propos du Doc(K)s théorique

    Il s’agira de parler de deux perspectives sur l’action qui sont exposées dans le premier numéro [n° 1-4] de la 4ème série de DOC(K)S, car en effet, à moins de vouloir développer un essai complet sur la poésie, il apparaît impossible de saisir dans le détail la somme de ce dernier numéro. Seul le choix d’une ligne de structuration peut permettre de comprendre en quel sens se joue des tensions critiques, théoriques et pratiques. Et pourtant… Et pourtant, l’action hante de très nombreux articles, on les croisera, de nombreux en revenant même à sa descendance, à ses origines grecques. Ce numéro n’est pas celui sur l’action, mais il en est ici certainement plus question que ce ne le fut précédemment, même si cela fait moins œuvre. Plus question, car donné par beaucoup comme question même de la poésie, de son ouverture, de sa réalisation.

    L’action : le choix de deux textes, celui d’Alain Frontier développant une critique explicite de la théorie de la poésie action directe de Christophe Hanna, et le texte de Hanna renforçant les bases épistémologiques qui sont les siennes dans son livre pris ici en grippe. Choix de deux textes qui ne pourra ignorer cependant ceux qui croisent ces deux axes, tels ceux de Pey, Darras ou encore Leibovici. Pourquoi choisir ces deux perspectives ? Non pas seulement parce qu’elles sont l’une à côté de l’autre, mais parce que l’une et l’autre me paraissent synthétiser deux voies qui s’opposent aussi bien quant à la définition ontologique du sujet, que quant aux spécificités qui déterminent épistémologiquement la possibilité de saisir les enjeux d’une création donnée.

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    6 juillet 2006

    Des Modernes et des anti-modernes, par Fabrice Thumerel

    Filed under: recherches — Étiquettes : , — Fabrice Thumerel @ 8:27

    Des modernes et des anti-modernes par Fabrice Thumerel.
    Début de l’article :

    « Mais comment peut-on encore être moderne ?, telle est la question que ne cessent de marteler depuis un quart de siècle tous ceux qui sont demeurés étrangers aux avant-gardes des années 60-70 ou qui ont pris leurs distances par rapport aux derniers avatars de la modernité. Dès 1981, dans Le Ruban au cou d’Olympia, le déjà classique Michel Leiris stigmatisait la «merdonité», cette dérive spectaculaire qui, suivant l’irrésistible flux capitaliste, tend à confondre modernité et actualité : «Notion stimulante mais caduque […], la modernité […] n’a-t-elle pas, camouflet à son nom même, cessé d’être moderne ?» (Gallimard, p. 248). Débutait une ère souvent qualifiée de «postmoderne», où l’on ne se contentait pas de dénoncer la dégradation de la modernité en modernisme — cette quête effrénée de la nouveauté —, ou encore les excès formalistes (purisme) et idéologiques (activisme révolutionnaire) : l’heure de la revanche sonnait pour tous les naufragés de la vague textualiste, qui s’empressaient de sonner l’hallali des avant-gardes pour claironner le retour à des valeurs sûres. »

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    23 mars 2006

    Poéthique de l'amitié, à propos de la démocratie chez Prigent, par Philippe Boisnard

    Filed under: recherches — rédaction @ 7:58
    poethique_amitie

    Nous inaugurons ici, la publication de petits essais (éditions Trame-Ouest, collection critiK). Seul le début est donné, pour lire la suite vous pouvez commander aux éditions Trame-ouest (22 rue pasteur, 62000 Arras) pour le prix de 5 Euros (+1 Euro de port, chèque à l’ordre de « association Trame-Ouest ») ce premier essai. Il comporte 44 pages. ISSN : 2-914557-08-6. Sont données à lire les 2 premières parties (les 4 premières pages)

    Poéthique de l’amitié
    (quelques propos dur la liaison entre démocratie et littérature chez Christian Prigent)
    [n° HAL-SHS-00009845]

    « la liberté n’est rien si elle n’est celle de vivre au bord des limites où toute compréhension se décompose »
    Georges Bataille

    D’une étrange relation — Il pourrait apparaître fort étrange, de voir un poète comme Christian Prigent, mettre en liaison, la poésie et la démocratie. Liaison au sens où pour lui, « dans les obscurités, la difficulté, la cruauté de la poésie (dans ses pointages du mal et dans sa résistance à la détermination du sens a priori) devraient s’énoncer allégoriquement quelques motifs du choix démocratique » (AQBP, p.41). Étrange énoncé, pour celui qui pose avec radicalité la question de la modernité et des modernes, pour celui qui peut dire « j’écris plutôt contre. Contre ce qui reconduit la croyance au lien (verbal, sexuel, social) et donc noue le lien lui-même » (EdN, p.211). « Parlant de livres, je dis seulement : « voici les livres dont j’ai besoin, et voici ceux qui m’encombrent ». Il s’agit d’affirmer des partis pris, dans leur arbitraire et leur violence » (CQM, p.28). Étrange, dans la liaison du terme de démocratie qui semble renvoyer à la tolérance et de cette cruauté propre à la revendication moderne. Étrange comme cette affirmation de la déliaison sociale, qui apparaît antinomique avec ce qu’intuitivement on imagine être la démocratie. Étrange, car ce terme de « démocratie », se fait rare dans ses écrits, et pourtant, vient hanter quelques textes, étant le seul concept politique qui semble en relation fondamentale avec ce que pense depuis plus de 10 ans Prigent de la littérature.
    On pourrait même se demander si ce qu’il dit de la démocratie ne serait pas abusif, un tant soit peu excessif, venant faire effraction de ce qui ne cesse d’être dit pour enclore la démocratie dans une définition. En effet, la démocratie semblerait être le lieu même de la communauté, du rassemblement de la concorde, de l’égalité. En tout cas, c’est ce que le politique prétend venant garantir la pérennité de sa représentativité et de sa reproductibilité. C’est ce que la sphère politique occidentale revendique, et construit, rabattant la démocratie sous le principe de l’égalité arithmétique, la communauté des frères.
    Mais face à ce discours convenu, cela fait longtemps que certains nous ont appris à en finir avec les utopies morales du politique, avec le dogme de sa fraternité de droit, cela fait longtemps, oui, Machiavel nous en est témoin, ainsi que Spinoza, que nous ne voyons plus les hommes tels que l’on voudrait qu’ils fussent, mais tels qu’ils sont et apparaissent : être de passions, de déchaînements et de haines, de désirs et de jalousies, d’anxiété quant à son existence et à ses devenirs potentiels, de petits ou grand intérêts.
    Et c’est pourquoi derrière cette étrangeté d’une liaison qui pourrait être interdite et rejetée comme impropre, se cache peut-être une question encore impensée, question de ce rapport entre démocratie et littérature. En quel sens Prigent, tout en se déclarant en dissension, peut-il toutefois penser que la disjonction, le parti-pris pourrait fournir une allégorie de la démocratie ?

    La démocratie comme crise du politique — Pour comprendre un peu mieux ce qui se cache et se tisse dans cette étrange relation, il est nécessaire d’analyser en quel sens, peut-être, la démocratie, loin d’être un état politique défendu et énoncé comme celui devant rassembler les hommes en une communauté, est celui qui a été honni, mis au ban des états possibles ou des états qui raisonnablement conviennent aux hommes. Dès Platon, et jusqu’à fort récemment à travers ce siècle, la démocratie apparaît comme cette impossibilité du politique au niveau théorique. Ce que rappelle parfaitement Derrida, dans son livre Voyous. La démocratie serait l’État impossible, ou bien encore la constitution de l’impossible de l’État au sens où, elle pose la question de la liberté et de la neutralisation de tout critère de partage de l’espace politique par sa redistribution et sa responsabilité proprement individuelle. D’où le rejet platonicien, son exaspération, face à cet État de « bazar de constitution », où tout un chacun peut se permettre de tout dire, de dire tout ce qui s’attache à ses désirs, sans jamais pouvoir être bridé. La démocratie, lieu du multiple, de la circulation moléculaire sans reconnaissance de centre, de la fragmentation, des principes d’existence hétérogènes, au sens où très étrangement, d’égalité, il n’y aurait que dans la reconnaissance de l’altérité de l’autre, de sa possibilité de se poser en différence, de différer de la place à laquelle on aurait voulu qu’il soit. Oui, la démocratie, à y regarder de près, serait le système politique impossible, aporétique par ses contradictions, qui demanderait selon Rousseau d’être des dieux, or Aristote nous l’a dit par avance, si l’homme est un être politique (zoon politikon) c’est qu’il n’est ni ange ni bête. De la démocratie : à la fois l’ange et la bête, à la fois nécessité de reconnaître cette part irréductible du singulier qui s’actualise par ses désirs, se monstrualise, et de l’autre la possibilité d’un lien politique demandant que les singularités puissent cohabiter, vivre en bonne intelligence.
    La démocratie, Platon avait raison de le dire d’emblée, est le lieu de la perte des partages, de l’absence de mesure, de l’in-signifiance dès lors que rien ne garantit et vient ordonner a priori le sens et sa déposition en signification, l’effacement de la bonne répartition, de la répartition selon un critère de partage a priori qui permet de se doter d’une égalité. La démocratie est ainsi le lieu où tout peut être dit, ou la puissance du dire n’est jamais selon une instance transcendante, jamais émasculée, castrée de son style, de son stylet, de ce qui en tout dire délié, peut faire front, éperonner ce qui est, ébranler l’ordre établi. La démocratie est le lieu impossible de toute politique voulant encercler le possible en le canalisant dans un simple virtuel, un prédonné au niveau formel. Car elle est l’état où les citoyens peuvent assouvir leurs désirs, qui ne correspondent pas aux idéaux de la morale.
    La démocratie est ainsi une institution dangereuse pour le politique car elle l’ouvre tout simplement au possible non cadastré, alors que l’art de la polis est un art de la canalisation, du règlement des mouvements par des lois, de la mise au ban. La démocratie serait ainsi la limite de toute politique de l’expression, de sa restriction, de son égalisation, de sa possible censure.
    Ce qu’aurait peut-être aperçu Prigent, dans sa liaison, c’est en quel sens cette ouverture indéfinie de la démocratie à la parole correspond, et est peut-être même mise en question, par la littérature.

    24 février 2006

    [recherche] À propos d’une critique d’Olivier Céna dans Télérama par Philippe Boisnard

    Filed under: recherches — Étiquettes : , , , , , , — Philippe Boisnard @ 9:42

    Dans le Télérama du 1er février 2006 (n°2925), Olivier Céna, critique téléramiste, une nouvelle fois se distingue par son parti pris, par sa verve empâtée de bons sentiments et de visions métaphysiques. D’Olivier Céna, on sait qu’il sévit depuis déjà un certain temps dans ce magazine TV à destination des intellectuels. C’est ainsi que déjà en 1995, dans le Télérama hors série sur la photographie, il défendait une photographie humaniste, au sens où pour lui « l’un des intérêts fondamentaux de la photographie (…) peut être la révélation du regard universel de l’homme, de son état amoureux, de son humanité possible« . Grande déclaration, qui non seulement fait fie de ce que pourrait être précisément l’Humanisme (celui du XVIème siècle), mais qui en plus réduit l’histoire de la photographie à la première moitié du siècle.

    Dans son article Passer la main, Olivier Céna repart en guerre contre certains processus d’abstraction et d’installation, en prenant comme prétexte l’exposition Notre Histoire, visible jusqu’au 7 mai au Palais de Tokyo. Dans cet article, comparant l’installation de Kader Attia, proposant un labyrinthe de matraques fixées à un mur, et de l’autre une peinture de Yan Pey-Ming qui a servi de couverture pour le Télérama du nouvel an, et qui représente une main brandissant une matraque, il se lance dans une attaque en règle des artistes post-modernes, artistes sans main, artiste designer, artiste qui aurait perdu, oublié, le rôle de la main dans la conception de l’oeuvre. C’est en ce sens qu’il établit une apologie de la main : « la main, comme le regard, est ce qui dès la naissance nous accueille ou nous repousse. En art, elle n’est pas qu’un simple outil au service d’un concept. Quel que soit le talent de l’artiste, le geste déforme, même imperceptiblement, révélant la personnalité de l’auteur (…). La main — le corps à l’oeuvre — dit ce que les mots ne peuvent énoncer. Elle ne ment pas, elle ne triche pas, elle révèle : l’être, l’humanité — cette empreinte émouvante sur le mur d’une grotte« .
    La vision qu’il défend de l’art, je le souligne d’emblée, est héritière de l’analyse qu’a pu avoir Heidegger dans Qu’appelle-t-on-penser ? La verve d’Olivier Cena ressemble à celle de la vision phénoménologique de Heidegger, et implique le même horizon métaphysique : « L’oeuvre de la main est plus riche que nous ne le pensons habituellement. La main ne fait pas que saisir et attraper, que serrer et pousser. La main offre et reçoit (…). La main trace des signes, elle montre, probablement parce que l’homme est un monstre. (…) Mais les gestes de la main transparaissent partout dans le langage, et cela avec la plus grande pureté lorsque l’homme parle en se taisant. (…) Toute oeuvre de la main repose dans la pensée » [p.90, PUF].
    Pour juger de l’exposition du Palais de Tokyo, Olivier Céna pose ainsi a priori un prisme d’analyse, qui non seulement permet de légitimer ou d’illégitimer ce qui est présenté, mais qui en fait projette a priori ce que devrait être d’abord et avant tout une oeuvre d’art : à savoir qui postule une essence trouvant son incarnation par le seul travail de la main.
    Il est bien évident ici que nous pouvons apercevoir une démarche épistémologique qui ne réfléchit pas sur sa propre logique. Tout d’abord, Olivier Céna, au lieu de s’interroger sur la démarche posée par l’oeuvre, et non pas seulement par l’artiste, part de présupposés esthétiques qui subordonnent toute phénoménalité artistique à ses propres critères de vérité. Ici, l’art donc obéit à une essence, celle de la manoeuvre, qui correspond seulement à certaines déterminations historiques de sa concrétion. Il y a une confusion entre d’un côté les principes qui peuvent émerger de certaines démarches et de l’autre la possibilité de poser une vérité en art. Ce qui détermine certaines démarches est hypostasié en tant que critère de vérité, et vient de là condamner a priori toute autre démarche. Dès lors, c’est une inversion de la relation cause/effet qui va commander son discours, ce qui n’était qu »effet en tant que discours devient causalité de tout regard sur les oeuvres qui apparaissent.
    Ceci le conduit à ne pouvoir s’interroger sur ce qui surgit dans l’art contemporain, notamment celui qui prend forme par les installations. Cet aveuglement l’empêche de comprendre en quel sens par moment, et notamment aujourd’hui, un certain tournant épistémologique en esthétique est impliqué par les oeuvres contemporaines qui se constituent au niveau numérique.
    Sa démarche est contradictoire avec ce que tente d’observer, entre autres, Mario Costa, dans Internet et globalisation esthétique (L’Harmattan) : « La dimension esthétique de l’époque qui s’ouvre sera de moins en moins celle de l’art, et s’approchera de plus en plus de celle, que j’ai commencé à indiquer il y a vingt ans sous le nom de « sublime technologique« . Mario Costa, défend un tournant épistémologique du regard sur l’art, en tant que celui-ci dépend non seulement de ses conditions époquales d’apparition (d’où la nécessité de réfléchir au démarche de ready-made depuis Duchamp comme impliqué par des conditions socio-économiques impliquant une interrogation artistique), mais en plus des conditions technologiques de sa propre concrétion. Ainsi, si Olivier Céna peut mettre en critique l’artiste-concepteur, il témoigne par là de sa mécompréhension de l’usage par exemple des technologies en art, du fait que les oeuvres ne sont plus le résultat d’un artiste singulier, mais de réalisations de groupe, où le concepteur peut travailler avec informaticiens, avec des graphistes, afin de concrétiser son projet.
    De même, alors que ce que privilégie Olivier Céna, tient à la re-présentation, et en cela à une mimésis qui serait à penser au sens de l’impensé de Hegel (voir sa description de la main de Yan Pey-Ming), l’art au XXème siècle s’est consacré davantage à la question de la présentation. Les installations, comme celle de Kader Attia, ne re-présentent pas, mais présentent, sont des présentations d’abord et avant tout, qui ne correspondent aucunement à la figuration d’une expression. « Les productions » comme le souligne Mario Costa, « ne sont plus caractérisées par le symbolique et par les suggestions nébuleuse qui en découlent, mais possèdent une essence cognitive indispensable et claire (…) Le travail esthétique devient une véritable investigation intellectuelle« .
    Ce qui est alors reproché aux artistes post-modernes ne peut que faire sourire, car reposant sur une certaine inconsistance épistémologique et esthétique. Tout l’enjeu tient justement à réfléchir aux démarches post-modernes selon une analyse rigoureuse des oeuvres qui apparaissent. Aussi bien, au niveau artistique, qu’au niveau littéraire.

    26 janvier 2006

    [Recherche] La guerre des préfixes : encore un effort pour penser la modernité, par Philippe Castellin

    Filed under: recherches — Étiquettes : , , , , , , — philippe castellin @ 9:14

    Ce texte est le premier d’une série qui porte sur la question de la modernité et de la post-modernité. Il n’est donc qu’une ouverture. L’idée de ce dossier provient d’une discussion entre Philippe Castellin et Philippe Boisnard à propos de la définition qui est faite de l’époque, et de la possibilité de (re)réfléchir à la notion de post-modernité.

    La Guerre des préfixes : encore un effort pour penser la modernité …

    Philippe Castellin

    Résumé :

    L’expression « post-moderne » est désormais largement reçue et utilisée pour appréhender les caractéristiques du monde contemporain. Il s’agit ici de montrer en quoi cette expression peut paraître linguistiquement inadéquate pour fournir une représentation de la modernité, abordée dans sa relation au développement des sciences et à leur histoire, depuis le XVII° siècle. Il va de soi que ce texte laisse en retrait nombre de thèmes et aspects essentiel, la question de l’art notamment.. Il s’agit seulement d’ouvrir un chantier et un débat.

     

     

    Vouées par nature à renouvellement, il existe un stock d’expressions, qui nous servent à appréhender l’élément historique dans lequel chacun baigne de la tête aux pieds, à prendre du recul, à envisager le paysage d’un peu plus haut. Ces expressions « périodisantes » prétendent « découper », « structurer » ou « articuler » le fluide temporel commun. Il y a ainsi un bloc d’années –je serais bien incapable de les situer avec précision – qu’on nomma « Belle Epoque », d’autres qui héritèrent avec séduction de l’étiquette « Années Folles » ou « Noires »… Et il y a la « Drôle de » comme il y a l’ « Après-guerre ». En songeant au dernier de ces exemples on constate que ces expressions sont plus retorses qu’elles ne le semblent. Il y a bien évidence, pour les années concernées – et pour toutes autres !- à se situer « après », mais cet « après » n’est pas (seulement) chronologique ; s’y engonce subtilement un semi-concept : l’idée d’une unité « ressentie » comme parfum commun, l’idée ou le « pressentiment » que « quelque chose de nouveau » a commencé dans cet « après » qui évoquera ainsi une « page tournée » et un « virage pris », métaphores filles de la même fonction, qu’on pourrait nommer scansion discursive (et sauvage) du flux temporel partagé, c’est-à-dire historique.

     

    Je dis « sauvage » ; on peut admettre que la conscience diffuse que les gens ont de leur temps fait symptomatiquement partie de ce temps mais cela suffit il pour poser illico la validité historique objective de cette conscience et l’adéquation immédiate des expressions par lesquelles elle s’affirme ? – Peut-être, humaines et bien trop, celles-ci ne sont elles que des illusions. Peut-être, exprimant des intuitions fondées, correspondent-elles à une première et inévitable forme du concept. Peut-être au contraire, ne trahissent elles que des désirs, des stratégies voire : celui qui énonce que la page est tournée, au moins le voilà-t-il assuré de se retrouver « en avant ». De quoi est une autre histoire. Mais qui tranchera entre l’affirmation qu’une page a été tournée et le souhait ou la décision qu’elle le soit, entre le constat et la volonté ou le rêve, et où faudrait-il que se tienne celui qui prononce l’heure G.M.T, du haut de quel absolu promontoire, dans la confidence de quelle horloge universelle…Pas facile de répondre à la question « quelle heure est-il ? » !

     

    – Ou peut-être, et enfin, cette modalité discursive du rapport au temps collectif est elle-même « historiquement » située, voire constitutive quant à l’apparition de l’histoire comme catégorie. On songera à la notion hégelienne de « moment », étrange mixte de réel ou de vécu et de notion, présent à durée variable, épisode narratif. Celui qui pense le temps collectif comme répétition ou succession pure formera t il la notion de période ? – J’en doute. Celle de cycle bien plutôt.

     

    En tout cas, pour donner consistance à ces scansions, faut-il leur imposer pas mal de conditions, leur faire subir nombre d’épreuves. Prévaut le respect d’un ensemble de règles qui composent le « jeu de langage » propre à l’intentionnalité scientifique. C’est alors un travail d’historien, au terme duquel on pourra dire « le Bas Moyen-Age » ou la « Pré-Renaissance » avec le sentiment ni de se borner à une platitude ni de céder aux caprices de son inconscient psycholinguistique, mais de respecter un ensemble de clauses fixées et publiées, permettant de saisir un objet largement placé au delà de nos possibilités intuitives. Une période englobant 5 ou 6 siècles les excède assurément. Je me suis toujours demandé si les romains qui respiraient encore, vers 450 après J.C, eurent conscience qu’ils vivaient « la fin de l’empire romain ». Sans doute un énoncé de ce genre était-il alors impossible à prononcer, sinon à envisager.

     

    Le premier problème « post-moderne », c’est, pour moi, que sa structure linguistique en condamne le binôme à faire partie du stock narratif des expressions « périodisantes », séduisantes, inévitables mais suspectes et difficiles à mettre en œuvre. Qu’elle s’y inscrit parce que de toutes les manières « post » implique le temps et la date, qu’on ne peut l’empêcher ou qu’il s’agit là d’une tâche sans fin, digne de Sisyphe : au désespoir philosophique, le mot contamine toujours le concept. Il fait retour. Ainsi inscrite, l’expression joue selon la logique de sa famille et en assume la fonction équivoque. L’effacerait-on de la carte ou de l’offre linguistique , que, probablement, quelque chose de très semblable (« L’après 11 Septembre » est sur les rangs…) surgirait du néant pour assumer la fonction vacante, celle de la gestion immédiate de l’histoire. Et du combat qui se mène en permanence sur ce terrain : il n’est jamais neutre de déclarer une « époque» forclose ou, au contraire d’insister sur une quelconque nouveauté au point d’y voir le germe d’un nouvel état de l’Esprit. Les « dates », les « seuils », les « frontières » ou les « limites », nul n’est dupe, interviennent comme armes feutrées dans le conflit inter humain concernant l’histoire et la mémoire. La dernière « date » proposée relègue automatiquement celles qui précèdent au chapitre du passé : elle efface. Elle est un gond ou une charnière sur laquelle pivote une porte que l’on referme. Quelques placards sont remplis de cadavres qui continuent à pousser derrière. S’agissant de surcroît de notre temps, entre autres traits marqué par celui de l’essor vertigineux de la mediasphère et de l’information (son stockage, sa diffusion, da demande, son recyclage…) on rajoutera que le combat pour la scansion et les pouvoirs qui l’accompagne, obéit également à une logique économique : il faut du nouveau tous les jours. L’information l’exige. C’est un point sur lequel je reviendrai.

    « Post-moderrne », cependant, on m’objectera que la formule a été brevetée et conceptualisée et que, ayant subi ce curetage philosophique radical, les quelques éléments de réflexion ci-dessus ne la concernent pas : ils visent des cas bien moins raffinés, je les ai dits « sauvages ». Prenons le cas de J.F Lyotard auquel la fortune « post-moderne », en France et en Europe, doit beaucoup. Ce dernier s’est souvent défendu de toute interprétation « historiciste » du post-modernisme : il « ne se situe pas après le moderne, ni contre lui. Il y était déjà inclus, mais caché » peut-on lire dans « Le Postmoderne expliqué aux enfants ». Assertion qui certes fournit du « post-moderne » une interprétation différente et visant à l’inscrire ailleurs que dans la famille des périodes intuitives. Reste que cette précision (de taille ! -) et que je ferai ultérieurement mienne en lui donnant un autre sens) s’accorde mal d’une part avec les occurrences de « post-moderne » sous d’autres et nombreuses plumes, reste aussi qu’elle est difficile à concilier avec d’autres thèmes que le même auteur développe.

    Peut-on parler de l’âge des grands récits, peut on l’opposer à celui des mythes ou des traditions, sans qu’immédiatement la grille mise en place n’implique une ou plusieurs scansions historiques ? – De même s’agissant de références qui, quoi qu’en dise Lyotard, visent une période déterminée : « Notre hypothèse de travail est que le savoir change de statut en même temps que les sociétés entrent dans l’âge dit post-industriel et les cultures dans l’âge dit postmoderne. Ce passage est commencé au moins depuis la fin des années 50… » lit-on à l’ouverture de « la Condition Postmoderne », bien qu’en d’autres lieux du même ouvrage ce soit « Auschwitz » qui marque la limite. Retour de la langue dans ou sous le concept. Mais on laissera ici Lyotard : postmoderne est une expression qu’il n’a, ni ne prétend avoir, aucunement « inventée » et la question de son usage déborde amplement les débats des seventies, avec le « professeur Habermas » notamment.

    Au contraire, amont comme aval de ce « traitement » et jusqu’aujourd’hui, la dite formule s’est très largement émancipée de toutes les tentatives pour l’arrimer rationnellement. Depuis, je la vois qui erre de ci delà, passe les frontières, franchit les océans et chevauche les territoires sans le moindre contrôle sur ce qui se véhicule à travers elle. Indépendamment donc de ce que tel ou tel a voulu dire en utilisant « postmoderne », et même s’il serait bien sûr absurde, dans le champ français au premier lieu, de ne pas tenir compte de Lyotard, ce qui compte c’est le jeu avec, autour, dans et par cette expression, le jeu de discours ou de langage, la fortune réitérée et équivoque de ces deux mots aboutés. Postmoderne pourquoi ça marche, pourquoi ça marche si bien, encore et toujours…

    Encore et toujours : force de constater que « post-moderne » commence à dater. 10, 20, 30 ans ou plus ? – Ça dépend, à qui l’on réfère et où l’on se situe, en Europe, aux USA, dans la philosophie, la sociologie, dans l’architecture, ou les lettres. En tout cas, quelques décennies, ce qui fait beaucoup pour aujourd’hui, nos rythmes. Un esprit plus « géométrique» que le mien aurait sans doute tendance à conclure que, depuis le temps que nous voici post-modernes, nous aurions du être rendus, passés à autre chose dont enfin on connaîtrait et inaugurerait le Vrai nom, fût ce pour échanger ce vieux post- pour un tout neuf « pré. ». Cette incurable jouvence m’intrigue. Voici le paradoxe : Postmoderne qui entend scander le temps semble surfer sur lui. Et n’en finit pas. Si tant est que l’on puisse préciser quand « postmoderne commence » . Question qui, Lyotard momentanément oublié, n’a rien de saugrenu puisque les deux termes qui la composent impliquent nécessairement le temps, aussi bien post, qui se passe de tout commentaire, que « moderne », terme dont chacun sait l’usage contrôlé qui en est fait dans le discours historien dont il constitue l’un des piliers.

    Au demeurant nombreux sont ceux qui ne se gênent nullement pour répondre à la question du « début ». De manière totalement cacophonique faut-il, hélas, ajouter. Ayant, naguère, tenté de savoir ce que la critique (littéraire) entend par « post-moderne » je me suis, par exemple, trouvé confronté à des réponses qui appliquent ce terme à Sterne ou à Diderot, voire à Cervantès, à d’autres qui considèrent qu’il va bien au Flaubert de Bouvard et Pécuchet voire au Gide des Faux Monnayeurs, à certains qui font de Joyce (Finnegans’) sa pierre de touche ou son prototype, à d’autres encore qui considèrent que Robbe Grillet et le Nouveau Roman, et puis Calvino ou Perec ou Queneau, ou, pourquoi pas les hypertextes de l’Ecole D’ Eastgate… Sans parler bien entendu des romanciers US qui s’attribuent « officiellement » ce titre au cours des années 70 : Pynchon, DeLillo, Barth, Gaddis, Gass, Barthelme… Fowles, voire. Trop beau pour être vrai ! – Au grè des auteurs la « coupure » post-moderrne fluctue ainsi sur trois ou quatre siècles et elle est (conceptuellement) assez « vague » pour que d’après les uns « Sartre soit le dernier des intellectuels modernes », cependant que d’autres attribuent ce rôle peu enviable à Michel Foucault, dont on peut également et contradictoirement apprendre qu’il est avec Derrida et Deleuze l’un des piliers du postmodernisme… Remarquons au passage que si, aux yeux de Lyotard notamment, le structuralisme ne relève pas de la post-modernité, il n’en va pas de même aux USA.

    A pareille cacophonie je vois une explication très simple. C’est que cette fabuleuse expression est construite, linguistiquement, en sorte de pouvoir absorber à peu près tout et son contraire.

    Comprenons le moteur, la structure. Ça démarre avec le thème des « grands récits ». Avec l’aria du désabusement. Celui des désenchantements et des gueules après langues, de bois. Qui n’est nullement propre à Lyotard, qui, lui-même, présente cet aspect comme « commun » à l’ensemble du courant postmoderne et en constituant une sorte de définition minimaliste. Soit. Jusque là, on discerne assez bien ce qui est en cause (chez Lyotard par exemple) : tout, la crise de l’utopie communiste et des philosophies de l’histoire, grands récits de l’émancipation universelle et de la réconciliation épiphanique de l’humanité avec elle-même. Toutes choses à envisager comme des mythes, des contes édifiants (certains contes sont peuplés de monstres) ou du roman (tous les romans ne sont pas à l’eau de rose)… Non loin de cette version, la plus « dramatique », on placera, surtout dans la zone US, – Lyotard, certes, aborde aussi cet aspect – le « discours du Progrès », dont le dépassement permet que l’on se débarrasse, en architecture par exemple, de toute référence à un standard « universel » issu des progrès scientifiques ou techniques. Exit Le Corbusier. Qu’ « universel », maintenant, soit décodé comme occidental et historiquement ou culturellement situé, et le post-modernisme viendra alors correspondre à une espèce de relativisme, culturel ou esthétique ; il autorise l’emprunt, l’éclectisme voire, ce qui, dans le cas de Lyotard conduit à des mises au point qu’on peut juger assez désespérées, notamment quant au concept d’avant-gardes qu’il entend préserver de l’assaut mené par la « transavanguardia », italienne. Où l’on rencontre, soit dit en passant, deux magnifiques exemples d’expression « périodisantes » et de leur fonction agonistique. Postmoderne, avant garde ou transavanguardia, on ne change ni de registre, ni de structure verbale. Guerre des préfixes. Laissons pour reprendre le fil : post-moderne brise la possibilité d’induire ou légitimer la modernité esthétique à partir de la modernité techno-scientifique. Les tours cesseront de nous paraître magiques, et les frigidaires. Les HLM s’écaillent, les cités ne sont plus radieuses.

    Réduit à cette expression théorique minimale qui constitue le noyau de sa nébuleuse, « post-moderne » s’identifie ainsi, globalement, comme « état d’esprit », à une prise de conscience démystificatrice, à une « déprise » lucide vis-à-vis de croyances séduisantes mais non fondées, d’illusions relevant de l’imaginaire, fantasmes susceptibles, dans les cas les plus radicaux, de nous conduire droit à la Terreur ou à l’horreur, ou plus communément à la vénération d’édifices tirés au cordeau géométrique.Pour autant, il ne s’agit pas d’un retour à l’affect ni au pathos: post-moderne n’est pas néo-romantique. « Post-moderne » marque au contraire l’acceptation désabusée de la raison sèche, de la raison dans les limites de la simple raison si l’on m’autorise la formule, fondant ainsi une posture modeste ou douloureuse, un brin auto-ironique, deuil et travail (du) si l’on veut, auto-analyse suivant une relation passionnelle. Raison en tout cas, comme on s’en fait une. Nous, post modernes ne sommes plus dupes, de rien. Nous, en sommes revenus. Qui de l’URSS et qui de Tout ou du Tout, de la pensée du tout, des unifications, des synthèses abusives et du Sens postulé ou de l’illusion de maîtrise et de contrôle.

    Jusqu’ici, on aura tendance à acquiescer, même si la possibilité anecdotique n’est pas toujours donnée de distinguer entre palinodies, volte-face, conversions tardives, auto-critique opportuniste et farouche, ou honnête, volonté d’y voir clair. Staline, Prague, Budapest ou Pol Pot ont provoqué quelques remous dans l’histoire des consciences et croyances occidentales, cela va de soi ; il est clair que ces événements ont laissé des traces en forme de coupures, déchirements, ruptures. Que, pour certains, le rapport Kroutchev, pour d’autres les grandes purges ont donné le signal de la désillusion et de l’éveil critique. Que, pour d’autres, la coupure passa par la prise de conscience des solidarités systémiques et des effets pervers : le chaos ou la catastrophe n’est jamais aussi proche que lorsque l’ordre se veut et croit parfait. Que cela fit date et, au moins relativement, époque. Plus généralement d’ailleurs, comment ne pas juger « salubre » – au sens Nietzschéen – la défiance à l’égard des idoles qu’exprime le « post-modernisme » ? – Défiance qui, plus généralement d’ailleurs, peine à se distinguer du nihilisme, de la mort de dieu, de la fin des absolus et de la critique nietzschéenne de la Vérité. Ajouterait-on (F. Allard-Poesi et V. Perret, Centre de Recherches DSPM, Cahier n° 263 Mai 1998) d’autres thèmes eux-aussi, nous dit-on « caractéristiques du post-modernisme », comme la critique du sujet « cartésien », l’insistance sur le rôle du langage, sur la co-détermination du sujet et de l’objet, sur le primat de la structure ou du réseau sur les éléments que je ne crois pas que cela modifierait la perspective, tant s’en faut. La référence à Nietzsche (j’aurais pu ajouter Freud, j’aurais pu ajouter Levi-Strauss…) intervient ici pour souligner une fois encore tous les doutes qui doivent surgir face à une expression qui prétend faire date et agit pragmatiquement comme telle, tout en s’avérant paradoxalement aussi flottante du point de vue temporel. C’était quand, Nietzsche ? – Pas en 1950 en tout cas.

    On peut prendre le problème autrement. Demander pourquoi donc dénommer tout cela, supposé constituer un tout cohérent, « post modernisme ». Ou, et plus exactement: quelle image, implicite, de la modernité s’y enveloppe.

    Reportons nous à ce qui précède. L’image de la « modernité » y est donnée comme en creux ou en miroir : si la post-modernité est, essentiellement, le temps de la démystification et du recul distancié, il suit que la modernité, elle, serait à caractériser comme croyance aveugle, fanatisme dogmatisant et foi du militant ou du charbonnier. En substance, la « modernité » de laquelle se détache le post modernisme serait avant tout religieuse et, devant la quasi totalité des thèmes que je viens de lister il suffit d’ajouter religion pour que la machine fonctionne : « religion du Progrès », « religion du Sujet », « religion de la Raison », religion de la Vérité … : les majuscules disent la même chose. Le post modernisme c’est la fin des majuscules, instaurées (cultivées) par la Modernité.

    Ceci me chiffonne. Que je sache, aussi bien dans le discours des historiens que dans l’usage le plus banal, la modernité s’envisage au premier chef en liaison aux sciences physico-mathématiques, à leur couplage aux techniques et à leur intégration au développement économique, ce qui permet de lui attribuer une « date de naissance » approximative, vers la fin du XVI° siècle ou un peu avant selon les lieux où l’on se situe, Italie, France… Il ne semble pas, en outre, que cette définition générique de la modernité soit mise en cause par les tenants du « post-modernisme », Lyotard inclus : ce dernier insiste au contraire sur l’unité du discours scientifique, depuis Galilée : « coupure » classique. Sciences, techniques et capital, s’il faut, parmi ces différents termes appelés à composer la formule nucléaire de la modernité, déterminer une cause première (voire en rajouter quelques autres, la morale protestante chère à Weber etc..) est une autre affaire, proche de celle de la poule et de l’œuf. Résulte de toute façon que la croyance, la foi, la Vérité Révélée, se trouvent dans ce schéma situées aux antipodes, soit : du côté de la religion ou de l’Eglise, lesquelles, de notoriété publique, n’ont pas été spécialement favorables à la démarche expérimentale, ou rationnelle. En clair : Galilée et Descartes faut-il les ranger sous la bannière du dogme et de la croyance ou bien sous celle du doute et de la rationalité méthodique ?- S’agissant de l’inventeur patenté du doute systématique la réponse paraît s’imposer. – Même question, et même réponse, passé le XVII°, lorsque l’on songe aux libertins, à La Mettrie, Diderot, Fontenelle ou même Voltaire et à l’Age des Lumières. Tous ceux-ci sont indiscutablement du côté des sciences, de la rationalité et du doute, ils sont à la fois modernes et méfiants à l’égard des croyances et des « superstitions ».

    D’où le fait que certains des post-modernes, plus naïfs ou plus directs que d’autres, vendent la mèche et prétendent enrôler Diderot et les libertins sous leur bannière. Et après tout, caractérisé comme « esprit », comme déprise et constat anti-mythologisant, le post-modernisme se met étrangement à ressembler au XVIII° en sa presque totalité. C’est que la modernité, dès l’aube, se situe sous le signe de la « déprise », vis-à-vis des dogmes religieux et de l’église, et ce à quoi elle s’allie se nomme sciences. À entendre comme démarche, et non pas somme ou savoir déclaré clos et intangible. Descartes n’est pas Saint Thomas, justement pas, justement plus. Pas plus n’y a-t-il sens à confondre le sujet cartésien des sciences avec un condottiere. La « liberté » cartésienne est le très précis corollaire de la rationalité scientifique et le sujet qui en résulte le pur présupposé cognitif de toute démarche scientifique, aujourd’hui comme hier. Rien de plus. Pour le reste, ainsi que le dit Spinoza, l’homme « n’est pas un empire dans un empire », il n’est qu’un élément de ce tout alors nommé nature, privé de majuscule et désenchanté. Où je retrouve, à ma manière certes, Lyotard : oui, le post-modernisme est aussi vieux que la modernité, il l’habite dès sa naissance.

    La question devient : comment le « post-moderne » – identifié au « désenchantement du monde », peut-il prétendre marquer une quelconque rupture, un quelconque « post » vis-à-vis de cette modernité qui, précisément entame son histoire propre par le doute et par l’expulsion critique des Dieux et de leurs volontés hors de la nature … ? – Comment, surtout, concilier sans contradiction l’image de la modernité dogmatique et religieuse (sur le fond) qui alimente le thème des « Grands Récits », avec cette autre qui la situe du côté de la raison scientifique et de son développement incessant depuis maintenant trois siècles ?

    En procédant à ce qui me semble relever d’un véritable tour de passe passe théorique. Par le biais duquel on glisse des sciences effectives, de leur démarche et de leur rationalité, à leur idéologie, laquelle, selon les cas peut affecter forme externe (discours tenu par des philosophes à propos des sciences) ou interne (discours présents au sein même du champ scientifique). L’analyse du discours (du « Récit ») « du Progrès » me paraît offrir un exemple particulièrement significatif de ce genre de glissements. Rapporté aux sciences (à celles qui au XVII° siècle sont sorties de leur enfance ou en émergent) la notion de « progrès » demeure, aujourd’hui comme hier, parfaitement recevable. Débarrassée de toute idée de linéarité mécanique et continue, enrichie par le constat de la diversité des champs, revisitée par Koyré ou par Kuhn, elle signifie que les diverses théories et modèles s’avèrent, au fil du temps, plus explicatives et riches que celles ou ceux qui les précèdent ; s’ajoutant qu’on ne voit nulle raison pour que ce devenir orienté et cumulatif prenne fin, du moins pour des raisons intrinsèques. Peut-on envisager de penser la rationalité scientifique sans recourir à la notion de progrès (sans majuscule…) dans l’ordre des savoirs ? – Je ne vois pas comment.

    Bien sûr, il peut exister, il a existé d’autres versions du discours du Progrès, celles qui, par exemple, articulent le progrès des sciences sur l’idée d’un acheminement vers un paradis terminal et un bien être généralisé, cette version, majuscule et religieuse à souhait, pouvant parfaitement être exprimée par les savants eux mêmes, dès lors qu’ils désertent leur laboratoire et passent à l’idéologie, tentation permanente, probablement même inévitable. La V° partie du discours de la Méthode illustre ce mouvement ou en fournit l’un des prototypes, que l’Encyclopédie reprendra à foison. Sans pour autant qu’aucune confusion soit possible entre ces deux aspects du « progrès », dont l’une relève, en fait, des sciences et l’autre de la religion ou de la métaphysique et de leur maintien, au sein même, ou aux voisinages des sciences. Or, la version que le post modernisme pourfend, justement, ça n’est pas la première, c’est la seconde, soit, au fond, celle qui loin d’être caractéristique de la modernité dans son mouvement propre, manifeste tout ce par quoi celle-ci a continué, continue, et continuera sans doute toujours à se mouvoir au sein d’une idéologie qui, globalement envisagée, relève de la métaphysique ou de la religion et qui, à de multiples moments et sur plusieurs terrains (notamment celui du vivant, de son unité, puis, plus tard de la théorie de l’évolution…) s’avérera étonnamment apte aux métamorphoses et aux contorsions les plus élastiques. Qu’on n’en déduise pas, au reste, que ce type de transformisme « religieux » se soit achevé par la grâce « post-moderne ». Il suffit de songer à la manière dont les Néo-créationnistes américains parviennent à « retourner » aujourd’hui encore certains thèmes issus des sciences elles-mêmes (et parfaitement présents dans le discours post-moderne) pour s’en convaincre : de la critique de LA Vérité, de l’affirmation scientifiquement légitime que toute théorie scientifique n’est qu’une hypothèse – y compris celle de l’évolution darwinienne – on peut aisément, avec un peu d’habileté rhétorique, « déduire » que la nature divine de l’homme n’est pas à exclure. Mais qu’une hypothèse ne soit « pas à exclure » implique, si l’on veut qu’il s’agisse d’une hypothèse, que l’on démontre positivement sa capacité à rendre compte des phénomènes concernés : on peut bien sûr tout imaginer. Y compris qu’Aristote aie raison et Galilée tort, que les corps tombent avec des vitesses proportionnelles à leur masse… Plus généralement : tout concept scientifique, ôté du jeu de règles qui lui donne sa pertinence et transféré dans un autre jeu, devient un mot qui, comme tous les autres, se charge d’idéologie(s) complexes et troubles, une arme et un enjeu. « Vérite », « Nature », « Progrès », « Hasard » on n’en finirait pas d’énumérer la liste des termes victimes de ce genre de transport illégitime.

    Le tour de passe passe est là : à laisser croire que les idéologies du « progrès » (au XVIII°) et les philosophies de l’Histoire (au XIX° siècle, Hegel en tête) sont l’expression achevée et authentiques de la modernité ou, du moins, qu’elles se situent dans son prolongement et lui sont isomorphes, alors que, tout au contraire elles ne sont que la queue de la comète religieuse. Pour prendre un exemple célèbre, la volonté cartésienne de rendre l’homme « maître et possesseur de la nature » ne découle en rien « des sciences ». La géométrie analytique ne la légitime à aucun égard. Le « déterminisme » mathématique cartésien s’y oppose et Descartes ne peut s’échapper à lui-même qu’en passant à un tout autre mode de discours, d’essence métaphysique ou théologique. Utopie certes, peut être dangereuse, la « maîtrise » s’inscrit tout d’abord dans le schéma général de l’eschatologie chrêtienne, qu’elle recycle, voire dans un discours plus global, celui de l’homme Imago Dei. Dès Spinoza cette contradiction est repérée : la seule « liberté » attribuable à l’homme est celle du connaître. Mieux : ce sont les sciences elles-mêmes qui, 2 siècles plus tard, viendront à opérer la critique la plus radicale de ce modèle en « liquidant » – dans ce domaine – la transcendance, et en démontrant la solidarité de l’observateur et de l’observable. Je ne suis pas seul à le dire : « Dans ces conditions de chevauchement du sujet et de l’objet, comment l’idéal de la maîtrise peut il persister ? Il tombe lentement en désuétude dans la représentation de la science que se font les savants… » – dixit J.F Lyotard, in Le postmoderne expliqué aux enfants, p. 40… La science est elle post-moderne ? – Ou bien y aurait-il donc au sein même de l’histoire des sciences une « coupure » qui se serait produite à l’insu de tous, y compris des savants ? – Mystère. A moins, et bien plutôt, que l’histoire des sciences s’identifie épistémologiquement à une somme de coupures et ruptures, ce qui enlève, hélas, toute portée, sinon spéculative, à LA Coupure post-moderne et permet de comprendre l’éternelle jouvence de « postmoderne ». La « frontière » que l’expression marque étant en fait réalimentée inlassablement par le développement de la modernité, elle ne peut s’exprimer sous forme d’aucune date : voilà pourquoi postmoderne est un présent permanent depuis 3 ou 4 siècles : le présent permanent est la forme résumée de la modernité elle-même.

     

    L’entreprise hégélienne, certes, correspond à la volonté d’une compréhension rationnelle de l’histoire, par là s’exprimant tout ce qui rattache « l’épopée de l’esprit », ou « l’odyssée de l’Idée », à Descartes et à Kant. Que l’on sache, elle n’en est pas pour autant science, qu’une science de cet objet soit ou non possible. Espèce laïque de la théodicée, elle correspond avant tout, (donnons en acte, Marx enjambé, aux post-modernes !) à une vision religieuse, métaphysique ou spéculative de l’historicité. En d’autres mots, aussi bien les philosophies de l’histoire du début du XIX° que d’autres courants (notamment « vitalistes ») qui surgiront par la suite ne sauraient être invoqués pour fonder l’existence d’un quelconque rapport d’identité génétique entre modernité et mystification. Ce qui est en cause, dans ces cas comme en d’autres, c’est, tout au contraire, la permanence du sacré, et le déplacement continu de la lutte qui depuis le XVII° l’oppose, du dedans comme du dehors, à des sciences inscrites dans leur propre devenir et dans de multiples effets idéologiques, dont le plus paradoxal serait sans doute l’apparition, au sujet des sciences, d’un certain type de discours religieux, d’un discours des sciences comme religion. Le positivisme a correspondu à cela et il débouche sur un catéchisme. Discours des sciences auxquelles on fait dire plus ou autre chose qu’elles ne peuvent dire. Discours des sciences qu’on voudrait faire fonctionner comme substitut moral, remède à l’angoisse métaphysique, pharmakon des luttes sociales et légitimation des entreprises colonialistes etc… Discours qui, en tout état de cause, a peu à voir avec les sciences elles-mêmes, celles-ci, au contraire, se trouvant dans la nécessité de s’en dégager à l’infini et non sans mal, afin de poursuivre leur propre mouvement. Comment échapper à cette conclusion, sauf à mettre en cause la validité de la distinction science/idéologie, de quelque manière que l’on se représente la relation entre ces deux dimensions ? – Hypothèse en tout cas difficilement compatible avec le « post-modernisme », dans la mesure où la « dénonciation » des grands récits comme « illusions » implique nécessairement, en son fond, le recours plus ou moins avoué à une opposition qui, pour l’essentiel, retranscrit l’analyse kantienne des limites de la connaissance rationnelle. Si « tout » n’est qu’idéologie, et si la science n’est qu’une idéologie (une opinion) parmi d’autres (voir le discours néo-créationniste déjà mentionné) alors la déprise vis-à-vis des grands récits n’a aucun fondement théorique et si l’on ne peut confondre science et idéologie, si l’on doit même constater que le partage entre l’une et l’autre, ce sont les sciences elles mêmes qui l’effectuent de façon récurrente en leur propre sein, alors les grands récits ne sont en rien constitutifs de la modernité. Ils sont ce qu’elle laisse en son sillage, ils sont l’ombre qui la suit et la redouble.

     

    Bien que ceci nous éloigne quelque peu du propos central, j’aimerais ajouter que le glissement dont je parle induit également la discrétion de l’analyse « post-moderne » en ce qui concerne Marx. Chose qui peut paraître très surprenante s’agissant, avec Lyotard, de l’un des membres fondateurs de Socialisme ou Barbarie. Mais il est vrai qu’à envisager les choses sous l’angle des « Grands Récits », le discours marxiste (Engels surtout…) peut, sans encombre, être considérée comme une simple variante de la philosophie hégélienne. On ne peut cependant se défaire du sentiment –la lecture d’Althusser et le cours actuel du monde le renforcent, qu’il est à tout le moins envisageable que cohabitent, au sein de l’œuvre de Marx, des dimensions « idéologiques » conjointes à d’autres qui, elles, relèveraient du champ scientifique, à commencer par les lignes du Manifeste où Marx, bien avant Weber, décrit le paysage « désenchanté » qui résulte du développement du capital et le naufrage de toutes les formes sentimentales ou religieuses des rapports humains au sein des « eaux glacées du calcul égoïste ». Lyotard, dénonçant le « cynisme » néo-libéral ou le « narcissisme secondaire » qui prévaut dans les relations sociales contemporaines sort-il de ce schéma ?- Impossible également, à mes yeux, de ne pas relever la relation étroite et infiniment actuelle qui s’établit entre la « méfiance » et le « doute » que l’on veut signes de la post-modernité, et la sourde présence de thèmes fondamentalement marxistes, aptes à alimenter le soupçon et le décodage : que par exemple certains événements majeurs de notre temps ne puissent être compris sans référence à l’impérialisme économique, à la guerre des énergies ou à tout autre considération issue de la géopolitique internationale. Nous ne sommes pas dupes, ils peuvent nous raconter tout ce qu’ils veulent, nous savons bien que derrière tout ça il est question de pétrole et de dollars…

     

    Au delà donc, et de manière plus générale s’agissant des « grands récits », si l’on peut sans nul doute lire en eux l’héritage religieux, au moins depuis Saint Augustin et la Cité de Dieu, si par ailleurs il est incontestable que les XVIII et XIX° siècle leur confèrent une tournure propre – celle d’un devenir finalisé, unitaire et supposé rationnel – , il ne faudrait pas oublier qu’au travers de cette projection hallucinée de la raison dans l’histoire ce sont également les conditions de l’histoire comme science qui s’esquissent, tout au moins l’idée qu’une explication non théologique ou mystique du devenir collectif des peuples puisse être envisagée.

     

    Inscrit dans le berceau de la modernité, le mouvement de la « déprise » ne cesse de l’accompagner, parallèle au développement des sciences et à la liquidation infinie du discours religieux. Il serait sans doute nécessaire de préciser les étapes de ce devenir : il n’a rien d’un mouvement rectiligne uniforme et ne se déroule pas dans l’ether, mais, en chaque occurrence, prend forme d’un combat. Fin du déterminisme Laplacien, développement des géométries non euclidiennes, formation des concepts biologiques, développement du relativisme et des théories du hasard…, à chaque fois le front se déplace, sans jamais ressembler à une ligne Maginot, à l’anneau de Moebius bien plutôt – mais je ne crois pas que ces précisions changent grand chose: l’histoire de la modernité s’identifie à celle des sciences et à leur devenir de plus en plus « sciences », à leur rejet hors d’elles-mêmes d’éléments qui en fait ressortaient ou ressortent du religieux, de l’Absolu, de la Vérité, de la métaphysique, de l’homme et du Sujet. Ce sur quoi débouche cette histoire étant notre monde, désenchanté non pas contre ou après la modernité, mais par elle.

     

    Aussi bien, pour construire pareille histoire, l’expression « post-moderne » me paraît-elle superflu. Au mieux marque-t-elle l’émergence collective d’un certain état de la conscience moderne. Mais peut-être même faut il la juger pernicieuse : elle risque de nous masquer que la modernité n’est qu’une suite de tournants, où elle se laisse constamment en arrière d’elle-même, n’en finissant jamais de se libérer du sacré, de la métaphysique et des idéologies, sans pour autant les « liquider » puisque ceci non plus, et justement, et elle le sait, et elle le manifeste, ne relève pas de son ordre et de son empire. Après Kant – et la scission de la science et de la croyance – Nietzsche, lui encore, ne nous l’a t il pas assez dit : la mort de Dieu est un événement interminable. Attendons nous à des retours. Ils sont inévitables, à la fois parce que science et croyance n’habitent pas sur le même continent et que l’exportation des concepts scientifiques, aujourd’hui comme hier, implique la possibilité du retournement et du recyclage dans une sphère où les règles de légitimation d’un énoncé n’ont rien à voir avec celles qui régissent le domaine des sciences. De même s’agissant des Grands Récits : de leur liquidation dans la forme que leur avait donnés le XVIIII° ou le XIX° siècle, je me garderai bien de conclure à leur extinction. Il suffit d’allumer la télévision un jour quelconque pour constater que ce qui s’y affiche comme « information » est avant tout narration sous forme de présent permanent. Et que nous y assistons, spectateurs fascinés ou sous hypnose, au développement interminable de la modernité, post après post.

     

    Je ne dis nullement que cette perspective soit enthousiasmante, rassurante même. Il est fort possible que l’entrelacs de plus en plus poussé des sciences, du capital, du militaire et du libéralisme actuel débouche sur des drames majeurs. Je dis seulement qu’elle constitue, et depuis au moins quelques siècles le chemin dans lequel nous sommes engagés sans qu’il soit seulement envisageable que nous le puissions quitter, autrement que par force. Nous sommes et resterons modernes, hélas. Penser la modernité n’en est que plus urgent : au delà du post-moderne. (2005-2006)

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