Libr-critique

25 août 2020

[Chronique] Jacques Demarcq, La Vie volatile, par François Huglo

Jacques Demarcq, La Vie volatile, éditions Nous, en librairie depuis le 20 août 2020, 400 pages, 30 €, ISBN : 978-2-370840-81-3

 

« Le poète est semblable au prince des nuées » ? Pas tout à fait, cher Charles. C’est le poème, ou la page, qui est un vol (« de gerfauts » éventuellement, « aux bords mystérieux du monde occidental » : aux confins du hiéroglyphe et de l’idéogramme). Voilà pourquoi Jacques Demarcq zoziote, et toute la poésie « visuelle » ou « spatiale » avec lui. La Vie volatile prolonge Les Zozios : ni retombée, ni chute, accomplissement plutôt, et perfectionnement —dix ans de travail ! — d’un tour du monde spatial et temporel. Vie des volatiles (plus de 250 rassemblés dans un index avium) et nos vies volatiles se croisent, se font signe entre écriture, photo et peinture.

Comme d’autres « Ni Dieu ni maître », Demarcq pourrait écrire : ni linéarité, ni filiation. Sauf des livres : « Qui lit descend au moins autant des auteurs qu’il a rencontrés que de son milieu (…). Je n’est pas tant un autre que plusieurs, une troupe de caméléons prenant les formes d’écritures les plus variées (…). Il faut être inculte, idiot, ou crétinisé par l’inculture de masse, pour penser qu’on écrit à partir de sa seule expérience. On peint mieux dans son atelier qu’à la campagne : Corot, Monet, etc. On change de monde dans sa bibliothèque : Montaigne… ». Demarcq écrit comme s’il peignait : il remonte de la linéarité de l’écriture à l’instantanéité du tableau, qui « se montre tout entier d’un coup, avant que l’esprit ne serpente dans le réseau de ses motifs, échos et tensions. Aucun poème, même bref, n’a cette instantanéité saisissante ». Même si les pages de la première et de l’avant-dernière partie du livre, « Aux Amériques » et « Du Sénégal », ressemblent à celles d’un journal, s’y insèrent des images et des poèmes où s’insèrent des images. Dans leur typographie même. Demarcq cite Barthes (Essais critiques) : « Toute secousse imposée par un auteur aux normes typographiques d’un ouvrage constitue un ébranlement essentiel […]. Attenter à la régularité matérielle de l’œuvre, c’est viser l’idée même de littérature ».

C’est « la nouveauté plastique des calligrammes » qui « a pu influencer Picasso », affirme d’abord Demarcq : « Apollinaire insuffle de l’air entre les mots et les lignes ». Il revient un peu plus loin sur cette idée, car « une ligne d’écriture n’aura jamais l’intensité d’une droite tracée à la main, la fluidité d’une courbe, la sensualité d’une arabesque —surtout de Picasso — Des caractères typographiques séparés la font graphiquement bégayer, leur lisibilité parasitant leur visualité ». Mais c’est visuellement que les calligrammes de « Suite Apollinaire » et de « L’envol moderne » rendent hommage au rousseau, au picapo, à l’arp, aux delaunay, aux monet, aux brancusi, au kandinsky, au malevitch, aux mondrian, aux klee, au miró, à l’ernst, au giacometti, au léger, au matisse, délestés de toute majuscule, comme si Demarcq les traitait de noms d’oiseaux, leur ouvrait les cages des musées, celles de l’espèce : « J’ai feint de parler oiseaux par refus de l’anthropomorphisme, cette auto-idolâtrie de l’espèce ». Il dénonce l’ « incroyable prétention d’imaginer que, s’il y avait des dieux, ils s’intéresseraient d’abord à l’humanité ». Jaime Joycé le mène à Andrade, « porte-voix d’une conscience déchristianisée », où « l’esprit refuse de se concevoir sans corps ». Le Brésil a « découvert le bonheur avant que les Portugais découvrent le Brésil ».

Demarcq réécrit des tableaux comme il réécrit (et peint) « Le Corbeau » de Poe et « Zone » d’Apollinaire. Changement de décor à vue et en couleurs, l’Hourloupe de Dubuffet devient « D’Ubu fait dure loupe ». Le tableau s’éveille poème, le poème tableau : Demarcq réécrit et repeint en même temps, comme un jazzman s’empare d’un standard. L’improvisation en jazz ressemble à l’instantanéité photographique, à celle de la notation : « le feuillage frémit, telle la peau d’une caisse claire sous les balais de Max Roach (…) j’aurai vécu ce frisson de lumière, ce jazz de printemps ». Loin du « cratylisme dénicheur de racines naturelles », il retient « l’idée qu’a Meens d’un signifiant non sémiologique ». Les vols découpés, insérés dans sa page, ne sont pas auspices. Son écriture intègre « de plus en plus d’images », ses photos « souvent détournées, voire recomposées, sont des clins d’œil faussement documentaires », l’emprunt à la nature devenant « un signifiant parmi d’autres ». Le réel est « du vivant inarticulé », et effronté : quand le poète sort son appareil, la bergeronnette « regarde droit l’objectif ». Mais il y a quelque chose du geste définitif du peintre, du jazzman, dans « M’attire l’œil et vite le téléobjectif le vol stationnaire d’un martin-pêcheur ».

Car c’est maintenant ou jamais, now or « never more ». La biosphère a déjà rétréci pour les survivants que met en scène l’ « oziatorio » final, « et si une révolatilution ». Dilution, évaporation du vivant, d’où le titre du livre. Les vœux pieux font FLOP (onusien entre autres) : « Forum Limité aux Options de Prières ». Les mêmes nous bercent de « promesses de sauver la planète qu’ils bousillent chaque jour davantage ». On invite l’Indien, l’Océanien, « pour le folklore, pas pour (les) entendre ». Le Grand corbeau en appelle à Hitchcock, à Edgar Poe, pour éborgner « leur morgue aux idéologues ». Le Canard chipeau crie « vive la grève des z’ailes ». Pour Macounaïma l’Indien, « la nature, envahie d’humaines fictions, a pu se laisser contaminer jusqu’à se mentir ». Car « les hommes sont d’un naturel pervers : contre nature ». Assumée, la précarité devient allègement, et entre les interlocuteurs volent ces répliques : « vivons (…) avant de nous volatiliser (…) dans nos airs, prenons du champ, et dansons légers ! ».

22 août 2020

[Chronique] Philippe Jaffeux, Pages, par Christophe Stolowicki

Philippe JAFFEUX, Pages, éditions Plaine page, coll. « Calepins », été 2020, 56 pages, 10 €, ISBN : 979-10-96646-30-2. [Deux extraits sur Libr-critique : « John Coltrane » ; « Ornette Coleman ».]

 

Une musique, un musicien, un groupe ou un instrument par page, de graphologie savante ou inspirée : si festival n’était pas gangrené par son mercantile emploi, tout ce que ce mot comporte de festif concentré s’appliquerait au présent ouvrage, auquel seuls les parfums manquent pour répondre au vœu baudelairien. En autant de musiques que l’année comporte de semaines, Jaffeux allie ici plus spectaculairement que jamais sa puissance de performance à une intériorité creusée au scalpel.

De Thelonious Monk « l’introspection musicale », la « pianistique percussive », l’ « exact contrepied » des accords attendus, les « notes écorchées », la « densité d’un défi asymétrique », les « mélodies elliptiques » d’ « autodidacte rigoureux » (excellente définition du poète) appellent un cadrage surligné de la page rompu par un accès minimal.

De Bach-Jaffeux, aux « répétitions radieuses [qui] soulignent les rebonds d’un thème pour consolider l’envol musical d’un écrit désarticulé », répond pleine page la « fugue inimitable » d’une pointe sèche de crayon.

Du Boléro de Ravel la montée lancinante est rendue de ligne en ligne, du corps puce au Gros-Canon, par le « crescendo » en format de leurs caractères.

De Gershwin « le fond paradoxal de jazz symphonique », la « vitalité puisée dans une trépidation urbaine », la « musique légère et populaire [qui] s’ajuste avec une œuvre savante et expérimentale » sont sobrement soulignées par le jeu du crayon, tout le long de la page, d’angles droits en aigus pour de virtuelles insertions.

De Miles Davis le « climat intériorisé », l’« expérience minimaliste du jazz », la « vibration inimitable » sont modulés en positif négatif par l’alternance de lettres blanches sur fond noir et leur inverse comme il a su allier, seul entre tous, le cool et le bop.

Le « chef-d’œuvre de clarté » de la 40ème Symphonie de Mozart, à « enchaînements réguliers de climats » et « exposée à une intensité mélancolique », se décline en lignes diagonales encadrées pour une contrapunctique composition.

Un quadrillage de kilt écossais soutient le son de la cornemuse, mi-« pastoral », mi-militaire. John Coltrane est moins bien servi.

La culture musicale de Jaffeux et son vaste éclectisme ne me permettent pas de le suivre en détail de Ska aux Doors, de la Surf Music aux Who, du Reggae à Little Richard, je les énumérerais en vain, mais de ce coiffe art, na, homme il me reste, prouvant sur fond écrit qu’un poète vaut tous les musicologues, la déambulation de page en page de géométries non euclidiennes, où sont évoqués ou figurent hoquets de politesse (celle de Monk) et déglutitions (celles railleuses de Sonny Rollins), pouce d’identité carcérale (Monk a fait de la prison pour usage de drogue, interdit des clubs où l’on jouait ses œuvres), diagonale du bel été, celui d’être et d’être été, convulsivement, rigoureusement, notre contemporain capital, minimal, expérimental, de clair métal à vif.

Plaine page : Jaffeux ne pouvait choisir pour ce livre éditeur plus indiqué, qui a reproduit en couverture les cinquante-deux pages (lesquelles ont été exposées à la galerie Les Frangines de Toulon, une par semaine, de février 2019 à février 2020), outre quelques-unes en supplément, versions non retenues (alternate takes).

17 août 2020

[Livres – news] Libr-5

À quinze jours du non-événement qu’on nomme rentrée-littéraire, 5 livres comme des chemins de traverse dans ce no man’s land commercial : Saturne de S. Chiche, SÅ“ur(s) de Ph. Aigrain, Album photo de J. Game, Contrariétés de Benoît Toqué et Centre épique de Jean-Michel Espitallier.

 

► Sarah CHICHE, Saturne, Seuil, à paraître le 20 août, 208 pages, 18 €.

Présentation éditoriale. Automne 1977 : Harry, trente-quatre ans, meurt dans des circonstances tragiques, laissant derrière lui sa fille de quinze mois. Avril 2019 : celle-ci rencontre une femme qui a connu Harry enfant, pendant la guerre d’Algérie. Se déploie alors le roman de ce père amoureux des étoiles, issu d’une grande lignée de médecins. Exilés d’Algérie au moment de l’indépendance, ils rebâtissent un empire médical en France. Mais les prémices du désastre se nichent au coeur même de la gloire. Harry croise la route d’une femme à la beauté incendiaire. Leur passion fera voler en éclats les reliques d’un royaume où l’argent coule à flots. À l’autre bout de cette légende noire, la personne qui a écrit ce livre raconte avec férocité et drôlerie une enfance hantée par le deuil, et dévoile comment, à l’image de son père, elle faillit être engloutie à son tour.
Roman du crépuscule d’un monde, de l’épreuve de nos deuils et d’une maladie qui fut une damnation avant d’être une chance, Saturne est aussi une grande histoire d’amour : celle d’une enfant qui aurait dû mourir, mais qui est devenue écrivain parce que, une nuit, elle en avait fait la promesse au fantôme de son père.

En bref. Ce récit de deuil qui offre une déambulation mélancolique dans un dédale de lieux et de moments, entre réel et imaginaire, est un roman familial singulier dans lequel la quête de soi repose sur l’opposition entre « Je » et « On ».

Un passage : « Toute naissance est la mort naissante d’un idéal : les enfants ne ressembleront jamais trait pour trait à la façon dont leurs parents et leurs grands-parents les ont rêvés. Toute éducation est un échec : les parents et les grands-parents blessent toujours, souvent même sans le vouloir, un enfant ». Peut-être que dans notre famille les choses se passaient d’une manière plus grotesque […] » (p. 134).

 

â–º Philippe AIGRAIN, SÅ“ur(s), Publie.net, coll. « Temps réel », à paraître le 23 septembre, 256 pages, 17 €.

Présentation éditoriale. Je suis en moi comme dans un pays étranger.

On peut naître à soi-même à déjà 38 ans, sans savoir qui on a pu être avant. Avant quoi ? On peut recevoir un jour un mail d’une prétendue sœur dont on se sait dépourvu et espérer sa présence. Pourquoi ? On peut enquêter sur des identités suspectes qui semblent fictives sans parvenir à savoir si ces femmes, soupçonnées d’ébahissement, sont ou non une menace pour la sécurité de l’État. Comment ?

Ces personnages, et bien d’autres, se rencontrent, se cherchent et se découvrent dans le monde de Sœur(s). Il est aussi le nôtre, celui dont le réel a très largement rattrapé les dystopies et les anticipations de la fiction. Celui qui a fait de la solidarité entre les êtres un délit.

Se jouant des genres et des registres, mélangeant l’enquête avec le politique, la technologie et la comédie, la philosophie et la sensualité du désir amoureux, les personnages de Sœur(s) osent réinventer des espaces de vie dans lesquels l’espoir de la fraternité et de la sororité est possible. Dans cette polyphonie de voix, le mystère de l’identité à l’ère de la surveillance généralisée se reconnecte à son essence première : l’humanité de celles et ceux qui se demandent, bien plus légitimement que les services de police, qui suis-je  ?

En bref. Ce récit tripartite se présente sous la forme d’une polyphonie qui permet de porter un regard décalé et critique – ébahi ! – sur « notre grand camp de consommation forcée et de travaux bureaucratisés » (p. 167).

Un passage : « Un intellectuel local demande en quoi consistent les pratiques d’ébahissement dans la ZEL, et cette fois c’est le zadiste, pour l’occasion zéliste, qui répond qu’il s’agit d’apprendre à s’étonner des choses considérées comme les plus naturelles, par exemple les conférences de presse ou la politique sécuritaire » (p. 177).

 

â–º Jérôme GAME, Album photo, éditions de l’Attente, Bordeaux, à paraître le 25 septembre, 144 pages, 13 €.

Présentation éditoriale. Traversant le flux des images qu’on produit et reçoit en continu aujourd’hui et sur lesquelles nos yeux glissent à vive allure, ce livre cherche à ralentir notre regard, à lui redonner une prise concrète sur le monde via une multitude de photopoèmes. Ces images-récits sonnent comme des débuts, ouvrent sur des possibles, invitent à faire un pas de côté hors de la frénésie pour retrouver un regard sensoriel et critique. Dans ce livre comme trempé dans du révélateur poétique, un contrechamp s’ouvre à même la photogénie de la globalisation.

En bref. Dans un monde-immondialisé dynamisé/dynamité par des flux de passagers et de migrants, d’images dont certaines font le tour du monde avec leurs légendes – épopée de l’ère hypermoderne ! –, Jérôme Game interroge le visible par le biais de ses textes ico/ôniques (photopoèmes).

Un passage : « Coca-Cola. Coke zero. / Coca light. 7 Up. Fanta. / Sprite. Diet Sprite. Diet / Pepsi. Pepsi Max. Pepsi / Cola. Dr. Pepper. Mountain / Dew. Hawaiian Punch. / San Miguel. Heineken. / Asahi Super Dry. Kirin / Lager. Tsing Tao Beer. / Carlsberg. Budweiser. / Miller. Nesquik Choco Milk. / Snapple. Lipton Ice Tea » (p. 102).

 

► Benoît TOQUÉ, Contrariétés, éditions du Dernier Télégramme, 25 septembre, 80 pages, 11,50 €.

Présentation éditoriale. L’ écriture de Benoît Toqué est plurielle. Elle alterne entre poésie, récit, autofiction et fiction critique, et Benoît Toqué s’ingénie fréquemment à les hybrider au sein de ses Contrariétés, en cultivant un art de l’écart et du débordement. Tout à la fois journal d’écriture, encyclopédie personnelle des mondes de la création artistique c’est encore un regard sur l’invention de la fiction. Et tout cela n’est pas dénué d’humour.

En bref. Soit un stock – un nuage, comme on voudra – de références culturelles (noms propres, événements et citations)… Le matériau fait l’objet d’un exercice de virtuose : un agencement répétitif souvent loufoque, plein d’humour dans tous les cas.

Un passage : « Il paraîtrait, un éditeur m’a dit ça, que cette accumulation de noms propres croisés dans la scène poétique ou littéraire est carrément agaçant, à la manière d’un name-dropping underground mondain.
Pour un autre éditeur, l’hypothétique publication de mon texte dans sa collection dépend de l’évolution de la série télévisuelle Plus belle la vie.
La vie est fantastique, le plastique aussi » (74).

 

â–º Jean-Michel ESPITALLIER, Centre épique, éditions de l’Attente, Bordeaux, à paraître le 9 octobre, 104 pages, 13 €.

Présentation éditoriale. Récit-documentaire écrit en résidence dans l’agence Ciclic Centre-Val de Loire, autour de films d’archive sur les us et coutumes dans les villages à travers le vingtième siècle, de la première guerre mondiale aux grandes grèves de 1995. Le texte est ponctué de photogrammes et de codes QR qui permettent de visionner les films.

En bref. Non pas l’histoire d’un centre hippique, mais l’épopée illustrée de la région Centre – Val de Loire à partir d’archives du film amateur qui constituent une partie de son « patrimoine mémoriel » (Avant-propos, p. 7). L’extrait ci-dessous donnera un aperçu de la mécanique spitalienne dans un récit qui exhale un parfum aussi envoûtant que celui des Années d’Annie Ernaux.

Un passage : « Plus une époque commémore, plus elle a de choses à se reprocher. Plus elle se souvient du passé, plus elle a de choses présentes à oublier. On commémore. On n’oublie pas de commémorer. On se souvient de ne pas oublier. On n’oublie pas qu’il faut se souvenir de ne pas oublier » (31-32).

30 juillet 2020

[Livres] Libr-vacance (2), par Fabrice Thumerel

Deux courts récits parus au printemps dernier, et pris dans la nasse du confinement, pour habiter/stimuler  votre LIBR-VACANCE 2020…

 

► Arnaud LABELLE-ROJOUX, Récits de la vie de Michelangelo Merisi, dit « Le Caravage », Les Presses du réel, coll. « Al dante », 72 pages, 8 €, ISBN : 978-2-37896-132-9.

Voici la vie trépidante du célèbre peintre en trente stations, « nuit encrapuleuse » (p. 15) pleine de filouteries, racontée dans un récit indécidable, aucun narrateur – et a fortiori aucune voix anonyme – n’étant fiable, même Michelangelo, mêlant faits et « affabuleries » (18), dans une langue truculente pétrie d’argot… Écoutez un peu : « Il raconta qu’avec Spada […] ils s’étaient cachés. […] Quasi ankylosés. Oui ! Eux les dévots croupes vénales. Eux les croupes-touffes licheconins. Eux les suce-queues hume-pétrus. Eux les pugileurs. Les ferrailleurs. Les flibocheurs joviaux. Eux les lampe-calices jusqu’à la lie » (44).

De la même façon que Michelangelo est « exténué par l’existence », l’écriture syncopée de Labelle-Rojoux procède par exténuation des champs lexicaux et isotopies, tout en étant attentive aux échos sonores : « Il raconta qu’il était exténué par l’existence. Par les périples. Les périls incessants. Par la traque. Les tracas. Les bissacs. Les bivouacs. Les escales. La semelle battue. La bosse roulée. Les escapades. Par les cul-de-sac. Les volte-face. Les crocs-en-jambe. Les gouspinades. Les déconvenues. Les coups reçus. Qu’il était éreinté par le jeu de cache-cache » (53)…

 

► Mathieu LARNAUDIE, Blockhaus, éditions Inculte, 112 pages, 13,90 €, ISBN : 978-23-60840-32-8.

Parce que nous vivons dans « un étrange et hermétique réseau de signes » (p. 96), nous aimons raconter ou qu’on nous raconte des histoires. Nulle prise directe sur le monde, nulle communion avec notre « environnement »… C’est à travers le prisme de nos représentations que nous vivons, c’est-à-dire que nous percevons la grande comme la petite histoire. Il en va ainsi pour Suzanne et Rory, les tenanciers d’un petit bistrot dans un petit village près d’Arromanches : qu’y faire après 60 ans, sinon (se) raconter des
histoires, c’est-à-dire réinventer son passé ou peupler son avenir de rêves éveillés ?

Dans Blockhaus, ce récit dynamisé par la tension entre visible et invisible, réel et fantasmagorie, Mathieu Larnaudie met à distance le topos de l’écrivain-en-panne-d’inspiration pour interroger nos mythologies, et en particulier celles de la Seconde Guerre Mondiale : les images muséales accentuant « la contradiction entre la rigueur stratégique, la sophistication ingénierique et la stupeur des corps, l’épuisement stupéfait des visages » (79), le narrateur essaie d’appréhender le processus d’imagerie mystificatrice qui transforme de « pauvres diables » en « héros » (85).

23 juillet 2020

[Chronique – News] Julien Blaine : fin de partie ?, par Fabrice Thumerel

Parmi les démonstr@ctions aisées, l’actualité de Blaine : tandis que l’on polémique sur la démolition/dégradation/désacralisation des statues-des-grands-hommes, souvenons-nous de son Appel à occuper les stèles libérées de leurs statues… C’était en 1978 : « Pour donner une leçon à ceux qui ont oublié les gloires anciennes pour créer des gloires nouvelles ; je réclame l’occupation des stèles et socles abandonnés. Présentez-vous sur le socle de votre choix, nu ou habillé et mettez-vous en valeur avec ou sans outils, vos instruments, vos jeux ou vos montures »… L’action plutôt que la commémoration, l’action plutôt que la célébration, l’action vivante et innovante plutôt que la consécration, voire la sacralisation embaumante et consternante…

Rien d’étonnant, donc, à ce que sa dernière exposition soit une action irréversible : se débarrasser de tout ce qui, pour lui, ne constituait que des objets transitoires, des tentatives artistiques/poétiques inachevées…

Et comme toujours, ces derniers temps, cette exposition fait l’objet de parutions, lesquelles proposent des explica©tions du Grand-Dépotoir final… La boucle est bouclée ? Sans doute pas, tant le poète subversif préfère la spirale au cercle. Fin de partie ?  Tout dépend de quelle partie il s’agit…

 

► Retrouvez Le Grand Dépotoir de Julien BLAINE à La Belle de Mai à Marseille jusqu’au dimanche 9 août. Soirée finale, samedi 8 août à 18H30.

Bon débarras / Fin d’un artiste. Après toute une carrière passée à contre-courant du marché de l’art, Julien Blaine, poète, performeur et l’un des créateurs de la poésie-action, a décidé de liquider sa vie d’artiste. Tout doit disparaître ! « Le public pourra venir choisir les œuvres qu’il désire emporter gratuitement. »

 » Évidemment ce serait plus pertinent, plus exemplaire, si j’étais Christofer Wool, Peter Doig,
Damien Hirst, Richard Prince, Anselm Kiefer, Adrian Ghenie, Marc Grotjhan, Rudolf Stingel, Zeng Fanzhi, Yoshitomo Nara, Jeff Koons, Ai Weiwei…

Si j’étais un artiste issu de l’impérialisme américain made in United State of America ou asiatique made in République Populaire de Chine !

Je ne suis que Blaine, Julien Blaine, et je ne suis pas dans le marché de l’art à part quelques rares collections italiennes, suisses, floridiennes et françaises que je puis compter sur les doigts de mes 2 pieds.

Le but de cette exposition Le Grand Dépotoir est donc le suivant : montrer tout ce qui me reste dans mes ateliers : absolument tout ! Les choses seront déposées dans les pièces et sur les cimaises de l’expo de-ci, de-là à l’emporte-pièce (le mot composé est doublement juste).
L’exposition durera un mois, durant ce mois le public pourra venir choisir les œuvres qu’il désire emporter gratuitement. Et à la fin, le mois étant écoulé, ce qui reste de l’expo composera un beau feu de joie à moins que tel musée les récupère dans ses réserves… !
Et je ne produirai plus que du texte dans des livres ou des revues.
Plus aucune toile, dessin, sculpture, installation, plus rien pour les collectionneurs, les galeries et les musées. Et pas loin de passer au stade octogénaire, je cesserai aussi de me produire en chair et en os et en public.  » /Julien Blaine/

Fin de partie ?

Julien Blaine, Le Grand Dépotoir, Les Presses du réel / Al dante, coll. « Les Irréconciliables », printemps 2020, 224 pages, 25 €, ISBN : 978-2-37896-143-5.

Julien Blaine, Introd@ction à la performance, Les Presses du réel, coll. « Al dante », printemps 2020, 84 pages, 9 €, ISBN : 978-2-37896-141-1.

« Hui, j’ai 3/4 de siècle (et des poussières)
et je suis 1/4 dans l’énergie & 3/4 sur la nostalgie.
Alors mes performances actuelles sont-elles énergiques ou nostalgiques ? »
(Introd@ction à la performance, p. 66).

Depuis Bye bye la perf (Al dante, 2006), le fondateur de DOC(k)S n’en finit plus de dire adieu à la performance… En un temps qui voit le triomphe du néo-libéralisme – où tout se recycle, y compris la performance –, il semble qu’avec ce Grand Dépotoir l’anartiste ait trouvé l’ « action conclusive » qui vise à « attaquer la pathologie de l’art contemporain » (Démosthène Agrafiotis, p. 72), le moyen d’ « en finir avec les Å“uvres d’art » grâce à « la performance absolue » (Giovanni Fontana). Nulle relique, juste un reliquat : « retour au résidu », pour Laurent Cauwet… Ce qui fait dire à Barbara Meazzi, qui du reste se réfère aux déchets d’arman, à la « Ballade des ordures » de Balestrini, ou encore à la formule de Jean Tardieu, la « glorification du Déchet » : « L’image du déchet, de l’excrément qui tombe et encombre, et qui prolifère dans l’espace, est saisissante dans l’Å“uvre de Blaine, de même qu’elle est provocatrice, et très dérangeante : que faire de ces tonnes de merdre qui couvrent la terre et les humains, si ce n’est que c’est le seul moyen de nous rappeler que la puanteur et la pourriture nous ont déjà ensevelis ? » (112)… D’où cet autoportrait en poète de merde : « Quand je contemple ma merde – au sens propre, si je puis dire ! – je me souviens de ces moments dans mon enfance où je chiais dans les collines… L’estron issu, achevé, je reculais à croupetons et je le contemplais et je l’améliorai en y plantant des cailloux et des petits bâtons. […] J’ai beaucoup créé depuis, je doute d’avoir fait mieux » (Introd@ction…, p. 78).

En même temps que son stock dans le Grand Dépotoir, Julien Blaine déballe son sac dans ce qu’il faut bien appeler son autobiodéclara©tion. Work in progress, Introd@ction à la performance a d’abord comme objectif de rappeler et d’enrichir sa vision de la performance : « la poésie / en chair & en os & à cor et à cri » (16)… « La performance (la perf) c’est l’expression de tout le corps : os, viande et sons. Un art absolument libre, soit, libéré sans aucune référence au théâtre, à la danse, à la musique, aux arts plastiques, au cabaret, au cinématographe… […] Une fois cette liberté acquise, alors la performance peut avoir des aspects musicaux, picturaux, sculpturaux, chorégraphiques, cinématographiques… » (59). « La performance devrait montrer notre force animale en dévoilant la spiritualité qui réside au fond de la bête, de l’anima’l » (71)… Sa poésie à outrance renvoie aussi bien à ses excès performatifs qu’à sa définition extensive de la poésie, qui englobe les pratiques les plus diverses (celles des rappeurs, slameurs, beat boxers, etc.)…

Bien qu’évitant toute statufication, la posture du performeur est celle d’un poète en voie de consécration, qui porte un jugement négatif sur l’état actuel du champ poétique dans lequel la performance s’est imposée – dénonçant la spectacularisation ambiante, le « déjà vu à 90% » (28) comme ses propres plagiaires – et défend sa position de « terroriste antimonothéiste et anticolonialiste » (41), tout en prenant soin de se placer sur le piédestal des créateurs/inventifs. Avec la distance, il pose un regard qui paraît assez lucide sur sa trajectoire : entré dans le champ à l’époque de la poésie engagée, il constate aujourd’hui que sont majoritaires ceux qui témoignent – surtout d’une bonne maîtrise des « lois du marché » (66)… Issu d’ « un monde populaire et impopulaire », il doit désormais affronter « un monde people et populiste » (72)… Conscient du problème que peut poser l’autoreprésentation (cf. p. 28), il précise plus loin : « je suis passé de la déclara©tion à l’interprétation orale & gestuelle de mes textes et de mes tableaux » (45).

Inévitablement, cette autobiodéclara©tion revêt parfois la forme d’une confession touchante : à 78 ans, Christian Poitevin confie son attitude paradoxale face à la volonté d’arrêter définitivement la performance ; tout aussi contradictoire, son bilan d’une vie heureuse/malheureuse… Il avoue encore son dégoût du vieillissement, son insatiable désir de célébrité… Sa vision devient parfois très amère : « voilà un 1/2 siècle que je fais Ça. C’était « pour-changer-le-monde » et le monde s’est modifié vers le pire au lieu d’évoluer vers le meilleur » (29)… Au point de faire écho à l’auteur de Fin de partie : « Je ne regrette qu’une chose, c’est d’être né » (70)…

Chapeau à l’anartiste !
Pour son penchant carnavalesque, qui lui fait préférer à la poésie-sacerdoce cette approche pragmatique : « Ã‡a sert d’os » (51)…
Chapeau à l’anartiste !
Car ils ne sont plus si nombreux ceux qui pratiquent une véritable poésie du NON.

14 juillet 2020

[Livres-News] Libr-News

Dans ces Libr-News estivales, nos Livres reçus… et en avant-première la présentation du numéro 62 de Lignes… et nos Pleins feux sur Christian PRIGENT

 

Livres reçus /FT/

► Poésies sourdes. Les Enjeux de la traduction en LSF, GPS n° 11 collecté par Brigitte Baumié, éditions Plaine page, été 2020, 206 pages, 20 €, ISBN : 979-10-96646-31-9.

Comme nous assistons au réveil de la poésie en Langue des Signes, on trouvera dans ce magnifique volume richement illustré aussi bien des traductions dans l’autre langue de textes classiques qu’une perspective historique insistant sur la « nouvelle poésie sourde (1970-2005) » et des créations contemporaines : on retiendra, entre autres, les poèmes otorigènes de Claudie Lenzi (dont les OTOportées !), le « VibroMessage » signé Éric Blanco… et même un texte traduit en LSF de Julien Blaine !

 

► John ASHBERY, Autoportrait dans un miroir convexe, traduction de Pierre Alferi, Olivier Brossard et Marc Chénetier, postface de Marc Chénetier, éditions Joca Seria, été 2020, 152 pages, 25 €, ISBN : 978-2-84809-344-4.

Présentation éditoriale. «  Tout artiste qui se respecte devrait avoir comme seul objectif de créer une œuvre dont le critique ne saurait même commencer à parler. » Les propos tenus par John Ashbery sur l’œuvre du peintre Brice Marden éclairent la sienne, si singulière, qui s’ouvre avec Some Trees, choisi en 1956 par W. H. Auden pour le Yale Series of Younger Poets Prize. À peine vingt ans plus tard, le magistral Autoportrait dans un miroir convexe, éponyme du poème inspiré par le tableau du Parmesan, mêle réflexions intimes, propositions esthétiques et regards sur le monde environnant à la lumière d’un examen des rapports difficiles entre peinture et poésie.

Libr-point de vue. C’est cette version qui doit figurer dans nos bibliothèques, pour sa traduction, l’élégance du volume et aussi la passionnante postface de Marc Chénetier, « Self-portrait in a complex error », qui offre un pas de côté avec changement d’optique : dans ce texte qui se présente sous la forme d’une lettre au poète, la liberté de ton se conjugue à l’érudition pour remettre en question la référence auctoriale à l’Autoportrait dans un miroir convexe de Parmigianino (vers 1524). En matière d’autoportrait critique, en effet Marc Chénetier préfère au Parmesan Aert Schoumann. /FT/

 

â–º Charles Bernstein, Renflouer la poésie, traduction et postface d’Abigail Lang, éditions Joca Seria, hiver 2019-2020, 100 pages, 18 €.

Abigail Lang a raison d’insister sur l’extraordinaire « Recantorium » (p. 25-40) de celui qui représente une figure de proue des Language poets : « Dans « Recantorium », longue rétractation modelée sur celle qu’eut à faire Galilée devant l’Inquisition mais évoquant aussi la confession puritaine et les procès de Moscou, Bernstein passe en revue, en creux et avec une jubilation évidente, les éléments de sa poétique tout en se payant la tête des inquisiteurs et de tous ceux qui présentent la poésie comme « l’Expression Intemporelle du Sentiment humain universel (SHU ». C’est un combat institutionnel. Sous des dehors bénins, les tenants de la « culture officielle du vers » qui président aux destinées du Mois national de la poésie (l’équivalent de notre Printemps de la poésie) opèrent un coup de force : en invoquant l’universel et le sens commun, ils s’abstraient du champ polémique où s’affrontent les poétiques et s’établissent les valeurs. À l’humanisme anhistorique et à l’essentialisme de la poésie mainstream, Bernstein oppose une poétique pragmatique fondée sur le contexte et l’usage » (p. 84).

 

► Jean-Pierre Bobillot, Trois poètes de trop, Patrick Fréchet éditeur / Les Presses du réel, juin 2020, 144 pages, 14 €, ISBN : 978-2-37896-159-6.

Que peuvent bien avoir en commun le poète symboliste René Ghil (1862-1925) et Jean-François Bory (1938) comme Lucien Suel (1948) ? Ce sont des eXpérimentrop : X comme interdit au Grand-Public, en ces temps de prose transparente écrite en FMP (Français Médiatique Primaire), pour faire un clin d’Å“il à Prigent… C’est dire que l’excès est de moins en moins prisé. Et le poète essayiste de donner cette définition : « (ne) peut être qualifiée d’ « expérimentale » […] (qu’)une œuvre ou une démarche s’attachant à explorer et à exploiter sans réserves toutes les zones et strates de toutes les configurations médiopopétiques possibles, selon les « angles d’attaque » propres à chacune […]. »

LC attend avec impatience…

À paraître le 22 août 2020 : Lignes, n°62 : Les Mots du pouvoir / Le Pouvoir des Mots

Mots contre mots, comme on disait naguère « front contre front ». Parce que les opérations de domination sont aussi, autant, des opérations de langage, lesquelles vont bien au-delà de ce qu’il est convenu, de part et d’autre, d’appeler des opérations de communication. Ce qui s’en trouve touché, affecté, est d’une nature bien plus profonde, et corruptrice.

« Mots », « pouvoir », deux mots (dont le mot «  mots ») pour un même titre, en réalité. Pour dire combien nous avons trop affaire aux mots du Pouvoir, et celui-ci pas assez aux nôtres (« Pouvoir » avec une majuscule, pour faire des pouvoirs existants, politiques, économiques, patronaux, etc., un seul, celui qu’il est).

Trop affaire aux mots dont le Pouvoir se sert, et à ceux qui servent le Pouvoir, et pas assez à des mots, qui ne le servent pas, en mesure, au contraire, de le desservir.

Trop des mots qui asservissent et pas assez des mots… « sans service », « hors service », qui « desservent » même, où en allés ?, de la littérature, du poème, de la pensée, de l’impossible, de la beauté, de la révolte, etc.

Invitation a donc été faite à chacun de ceux dont les noms suivent de choisir un mot (ou plusieurs), ou court groupe de mots (ou plusieurs), parmi tous ceux dont le Pouvoir se sert pour rendre sensible (brutal, arrogant…) que c’est lui qui le détient, et que c’en est fait cette fois des mots des autres ; ou de choisir un mot ou court groupe de mots qui le lui conteste (qui prenne au mot les mots du Pouvoir), qui oppose aux mots du Pouvoir le/notre pouvoir des mots.

Table

  • Michel Surya, Présentation
  • Marc Nichanian, Apparat : du pain sur la planche
  • Léa Bismuth, Appel à projet
  • Jacob Rogozinski, Bienveillance
  • Xénophon Tenezakis, Faire collectif
  • ZAD, Été 2019, Communautés
  • Olivier Cheval, Croche-pied
  • Jacques Brou, Les CV de nos vies courues d’avance
  • Alain Hobé, Disparêtre
  • David Amar, Disruptif
  • Éric Clemens, Division
  • Cécile Canut, Espérance
  • André Hirt, « Espérance de vie… »
  • Jean-Christophe Bailly, L’Excellence, fleuron de la nouvelle langue de bois
  • Susanna Lindberg, Extinction
  • John Jefferson Selve, La foi narcissique
  • Christiane Vollaire, Garde à vue
  • Christian Prigent, Chino chez les Gorgibus
  • Jean-Philippe Milet, Y a-t-il un bon usage du mot « haine » ?
  • Francis Cohen, L’imprononçable : une politique
  • Martin Crowley, Impuissances
  • Georges Didi-Huberman, « Institution »
  • Yves Dupeux, Justice du pouvoir / pouvoir de la Justice
  • Didier Pinaud, Le mot Livre
  • René Schérer, Le gros Mot
  • Philippe Blanchon, Les Mots du Pouvoir…
  • Plínio Prado, Non-Mot
  • Gaëlle Obiégly, Nous, pronom
  • Mathilde Girard, « Pamela m’a radicalisée »
  • Alain Jugnon, La fausse Parole
  • Gérard Bras, Peuple(s)
  • Alphonse Clarou, Philosophe
  • Serge Margel, Possession
  • Michel Surya, Prendre
  • Guillaume Wagner, Prendre au mot, Prendre le pouvoir
  • Jean-Loup Amselle, Restitution
  • Sophie Wahnich, Révolution
  • Mehdi Belhaj Kacem, Rien
  • Jérôme Lèbre, La Rue
  • Henri-Pierre Jeudy, La valse des sémantiques institutionnelles
  • Pierre-Damien Huyghe, Du Service comme concession
  • Sidi-Mohamed Barkat, Violences policières
  • Philippe Cado, Blissfully yours

Annexes

  • Jean-Luc Nancy, Prendre la parole, prendre le pouvoir
  • Bernard Noël, Révolution

L’AUTRE BLANCHOT (suite et fin)

  • Michel Surya, À plus forte raison
  • Deux lettres de Jean-Luc Nancy

Pleins feux sur Christian Prigent

â–º Pour revenir à ce numéro 62 de Lignes, Michel Surya demande à Christian Prigent un « journal de confinement »… L’écrivain ne pourra lui livrer qu’un extrait du travail en cours, « Chino chez les Gorgibus » (Chino au jardin, P.O.L, à paraître début 2021) :

« Honteux, plutôt, que la fiction en cours ne répercute rien de l’actualité. Mais pas mécontent qu’elle ait protégé des crises de nerfs, râleries politiques rituelles, équanimités sur-jouées, arrogances inciviles, ping-pong d’expertises contradictoires, délires catastrophistes et prises de paroles de n’importe qui n’importe comment sur n’importe quoi — qui sont l’ordinaire du monde mais qu’avive la préoccupation paniquée de soi qui l’investit depuis des semaines et fait s’hystériser ses « réseaux ».

C’est en 2019. Chino est revenu habiter là où il vécut enfant. C’étaient des jardins ouvriers, autrefois. […] »

â–º Christian Prigent, La Peinture me regarde. Écrits sur l’art 1974-2019, L’Atelier contemporain, 20 août 2020, 496 pages, 25 €.

« Peinture comme poésie » : tel est donc le mot d’ordre que le lecteur trouvera richement décliné au fil de ces quelques cinquante textes écrits entre 1974 et aujourd’hui. Issues de diverses revues et réparties en plusieurs sections, ces analyses critiques concernent tantôt les peintres de Supports/Surfaces (Dezeuze, Viallat, Arnal, Boutibonnes…), tantôt des phénomènes de la peinture ancienne revus par l’œil moderne (anamorphoses, motifs non figuratifs du Livre de Kells…), tantôt la peinture de grands peintres du siècle dernier (Twombly, Bacon, Hantaï…), tantôt celle de contemporains et « amis » de l’auteur (Pierre Buraglio, Mathias Pérez…), tantôt enfin d’autres disciplines artistiques à l’origine de questionnements semblables (la gravure, l’image pornographique, la photographie…).

Il n’est pas anodin que la première question de l’entretien disposé par Christian Prigent en préambule de ses écrits sur la peinture soit la suivante : « Qu’appelez-vous “poésie” ? » Lui-même n’en cache pas la raison : « Je ne suis pas un critique d’art. Je regarde la peinture à partir de ce qui m’obsède : le langage poétique. C’est peut-être une façon de ne pas voir comme il faudrait. Mais c’est une façon de voir. Il y a des précédents. »
Loin cependant d’accumuler des analyses disparates, le livre les enserre dans une armature conceptuelle. Ce qui les apparente, c’est en effet cette même expérience qui fonde aux yeux de Christian Prigent l’identité de la poésie et de la peinture : celle d’un « désarroi » de la représentation, dans lequel la moindre forme se désigne elle-même comme insuffisante en regard du réel informe. Or cette expérience n’est pas uniquement un constat critique, elle est la sensation même dont l’auteur déclare partir lorsqu’il écrit : « Je crois que ce qui fait écrire, c’est la conscience à la fois douloureuse et jouissive de cette “différence” entre la polyphonie inaraisonnable de l’expérience et le monologue positivé et médiatisé. »
Ces essais sur la peinture ne sont donc en rien des à-côtés de l’œuvre, mais le révélateur du questionnement d’un écrivain pour qui, non moins que peinture et poésie, poésie et critique sont intimement liés.

â–º Francis Ponge – Christian Prigent. Une relation enragée : correspondance croisée 1969-1986, édition établie, présentée et annotée par Benoît Auclerc, L’Atelier contemporain, 20 août 2020, 224 pages, 25 €.

Francis Ponge a soixante-dix ans lorsque, en août 1969, il reçoit d’un étudiant de Rennes un mémoire consacré à son oeuvre. Cet étudiant, c’est Christian Prigent, alors âgé de 23 ans et fondateur de la tout nouvelle revue TXT. Son oeuvre poétique et critique est encore balbutiante, et pour cause : il semble que pour l’initier, il lui faille en quelque sorte traverser celle de Ponge. « Je m’explique tout par elle » , confie-t-il à celui qui se retrouve, de fait, en position de maître.
En 1984, dix ans après que la rupture aura été consommée, il lui parlera du « ‘meurtre du père’ par lequel, peut-être (? ) il fallait que je passe pour écrire hors de la fascination de votre travail ». Correspondance entre un « grand écrivain » et un « jeune homme » , selon les termes dans lesquels s’institue l’échange, cette suite d’une centaine de courriers étalés entre 1969 et 1986 a cependant peu en commun avec les Lettres à un jeune poète – ne serait-ce que parce que les rôles, sur la scène littéraire, ne sont pas aussi fermement assignés.
Ponge, étant sorti de l’isolement dans le courant des années 1960, cherche à asseoir son oeuvre et à lui assurer des héritiers ; Prigent, lui, cherchant son écriture, évolue très vite sur le plan esthétique et idéologique. Leurs échanges, même empreints d’estime et d’admiration, sont donc également stratégiques, d’autant plus qu’ils impliquent un tiers : la revue Tel Quel, alors importante promotrice de l’oeuvre de Ponge.
Ces lettres, qui relatent entre autres l’introduction de Prigent auprès des membres de Tel Quel, la conception d’un numéro de TXT spécialement consacré à Ponge et les préparatifs du colloque de Cerisy, sont donc un document de notre histoire littéraire récente. Outre qu’elles éclairent la réception d’une oeuvre qui entend incarner « un apport aussi radical (pour le moins ! ) que celui d’Artaud ou de Bataille à la mutation en cours » , elles témoignent de l’effervescence intellectuelle et politique de l’après-68, laquelle sera la cause majeure de la rupture entre les deux interlocuteurs – l’un, gaulliste affirmé depuis Pour un Malherbe, l’autre, porteur des idées du mouvement étudiant – après le virage maoïste de Tel Quel en 1972.
Spectacle d’une transmission ambiguë au-delà d’un fossé générationnel ? Tel est peut-être ce que donne à voir cette correspondance. En ce sens, elle contribue aussi à la compréhension de l’oeuvre de Christian Prigent – « Malaise dans l’admiration » , tel est le titre d’un article qu’il a consacré à son aîné en 2014. Signe d’une « relation enragée » , pour reprendre l’expression de Benoît Auclerc, concepteur de cette édition.

â–º Enfin, signalons deux superbes chroniques sur Point d’appui (P.O.L, 2019) : « Ce livre peut en effet être perçu comme un atelier de la pensée du poème et du poème de la pensée. Car s’il s’agit d’un journal, il est d’un type particulier : on n’y trouvera point l’enregistrement minutieux du quotidien et pas davantage une fresque de l’intime, mais, dans la chronologie des jours, un cheminement réflexif qui embrasse une grande variété de thèmes, sans proscrire l’empreinte autobiographique. Des explorations critiques, des méditations, des souvenirs, des rêves, des notes sur des films, des écrivains ou des peintres, Christian Prigent n’exclut rien de ce qui se présente à son esprit au fil du temps » (Jean-Baptiste Para, dans le numéro estival de la revue Europe).

« La métaphore du Point d’appui, au regard d’un journal qui s’amuse  à scander son fil, déjà si peu narratif, avec des interludes poétiques, souligne  singulièrement l’énergie musculaire d’une écriture, dont le propos affiché  est d’opposer à l’emprise des représentations communes, de quelque nature qu’elles soient, poétique, politique, sexuelle,  un peu  de ce Réel que nous dérobe la prompte « coagulation » du sens » (Cécilia Suzzoni, dans le numéro d’Esprit de juin 2020).

12 juillet 2020

[Livres] Libr-vacance (1), par Fabrice Thumerel

Le printemps 2020 ne fut ni celui des auteurs, ni celui des éditeurs pour cause de crise sanitaire : avant la saturation de la fameuse Rentrée-littéraire, c’est vraiment le moment de faire le vide pour lire-méditer-écrire… Voici donc notre première livraison de LIBR-VACANCE : non pas un temps de loisir cool-et-ludique, mais un temps d’évidement salvateur…

 

â–º Mathieu BROSSEAU, L’Exercice de la disparition, Le Castor Astral, juin 2020, 134 pages, 10 €, ISBN : 979-10-2780-075-9.

« La vraie question est là : quel est le nom de notre absence ? »
(Mathieu Brosseau,  Et même dans la disparition, éditions Wigwam, 2010).

« L’écriture comme démarche ou comme transe n’a aucune socialité.
Comme le drogué est isolé dans son rêve, l’écrivain  vit dans l’alcôve
mortelle de ses jaillissements . Il écrit sa vie et, dans ce maelström, il
est cette coque de noix, il joue des humeurs de la mer et de son courroux :
il apprend à comprendre les flux » (L’Exercice de la disparition, p. 14).

L’Exercice de la disparition a pour point de départ un préambule paradoxal aux pages noires, en forme de faire-savoir, qui en appelle à la destruction des mythologies dominantes de l’espace, de la sincérité et de la transparence, de la propriété et de l’identité, celles des dualités innocence / culpabilité, dedans / dehors, Éros / Thanatos… D’où la résistance du poète à ce mal du siècle que constitue toute forme d’attachement, y compris et surtout l’enracinement dans « la médiocrité du sol » (55)…

Ce moment négatif vise l’avènement d’ « un temps nouveau, qui n’est plus humain, post-historique, un espace sans mémoire de part en part, un temps formé dont on sait l’origine et la fin, qui appelle la clairvoyance et qui pourtant est plus mobile que la lumière, dans son intérieur et son extérieur vibrant, c’est une forme obscure, une lumière noire, corps solaire brûlé à son éclipse »(25).

L’expérience de la disparition : faire sans pour faire sens.

 

â–º Philippe JAFFEUX, Pages, éditions Plaine page, coll. « Calepins », été 2020, 56 pages, 10 €, ISBN : 979-10-96646-30-2.

Donner à ouïvoir un voyage musical dont les étapes sont des créateurs et Å“uvres célèbres, voire des instruments (saxophone, cornemuse, xylophone), tel est le projet de Philippe Jaffeux dans son dernier opus – dont on trouvera deux extraits sur Libr-critique : « John Coltrane » ; « Ornette Coleman ».

On ne peut qu’être admiratif devant l’inventivité de cette poésie visuelle qui est à la fois formelle et spirituelle. Les aficionados du poète retrouveront son attention au hasart et sa passion de l’alphabet.

Sans nul doute, vous vibrerez au Poème de l’extase de Scriabine tel que Philippe Jaffeux en décrit les résonances…

► Juliette MÉZENC, Journal du brise-lames, éditions Publie.net, printemps 2020, 160 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37177-584-8 ; version numérique, avec jeu vidéo.

Journal du brise-lames : tout sauf confiné… Ouf !

Donner la parole à un brise-lames a cet avantage indéniable de se libérer de l’humain, trop humain : « Les humains, c’est fâcheux, ont tendance à tout ramener à eux, à des figures connues, identifiées » (p. 19)…

Cette distanciation permet de porter un regard trouble sur notre monde – aux antipodes de notre sacro-sainte transparence, donc. Faire fi de la mimèsis, c’est trouer le monde-réel qu’impose l’idéologie dominante pour faire place à un Ailleurs : cap vers ce lieu « où les rêveurs restent le temps nécessaire pour se reconstituer puis repartent affronter ce qu’ils appellent « le monde tel qu’il est »Â Â» (87) !

 

 

28 juin 2020

[Chronique] Daniel Pozner, Défense, illustration, impatience et épluchures de la langue française, par Ahmed Slama (Dossier 2/2)

Daniel Pozner, Défense, illustration, impatience et épluchures de la langue française, Les presses du réel, coll. « Pli », 4e trimestre 2019, 72 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-110-7.

Défense, illustration, impatience et épluchures de la langue française. Le titre est déjà tout un poème. Sur la couverture, ces lettres non alignées et qui se lisent dans le même mouvement pour créer des mots vivants jouant avec (et se jouant de) la grille de composition. Les lettres quelque peu effacées, le n d’impatience et le h d’épluchures, et enfin le n et le g de langue. Typographie et couverture qui tissent et fixent déjà ce qui va advenir dans et par les pages. Comment ne pas penser à la Deffence et Illustration de la Langue Francoyse ? texte de Joachim Du Bellay, fondamental dans l’histoire de la langue (et la littérature) française. Il nous faut y revenir quelque peu, car c’est bien à partir de cette référence que se déploient la portée et l’ampleur du poème de Daniel Pozner.

Deffence et illustration ?

Publié en 1549, Deffence et Illustration de la Langue Francoyse intervient dans un contexte particulier, il s’agit pour une partie des « lettrés » français de promouvoir la langue française fraîchement institutionnalisée (1539)[1] contre le latin et le toscan qui dominaient le champ intellectuel et artistique. Ainsi, Du Bellay propose tout un programme d’enrichissement de cette langue française, mais surtout « un manifeste pour une nouvelle littérature et un programme pratique pour donner aux poètes des instruments spécifiques qui leur permettent d’entrer en concurrence avec la grandeur latine et son relais toscan »[2], voire de les dépasser. Objectif que pourront atteindre les « poëtes françoys » en s’inspirant des auteurs romains qui imitaient « les meilleurs aucteurs Grecz, se transformant en eux, les devorant, & apres les avoir bien digerez, les convertissant en sang et nourriture » (Du Bellay, Défense et illustration de la langue française). L’opération est donc de dévorer le latin et de transformer ou convertir la valeur du latin en capital symbolique français, permettant à terme de donner légitimité à cette langue « naissante ». Voici donc ce que fut le programme de Du Bellay, défense du français contre les latins, et son illustration, comprendre mise en valeur.

Quelle défense ? Quelle illustration ?

« Le temps serait venu de sortir par le haut
La cure de désintox
Égrène les noms
Le silence gagne »

Bien évidemment le poème de Daniel Pozner n’a rien d’un manifeste ou de quelque « programme » à destination des poètes. Additions, juxtaposées à la verticale, de phrases et de mots puisés dans le quotidien. C’est toute la ville et la vie qui murmurent, pas d’enchaînements ou si peu.

« Faire de l’or
Accentuer les efforts
Rechignement à s’engager
La réponse est ailleurs
Les sabreurs ont disparu
Visages retrouvent leur identité »

ou alors on assiste à quelques enchâssements.

« Parvenus à un accord
Incapables de comprendre
Balayé d’un revers de la main »

Ça coule et s’écoule sur le blanc de la page. Défense, illustration d’un quotidien. Langue qui s’exhibe par et dans une composition particulière qui donne rythme et vie au poème.

« Les perdants
Le cerveau du groupe
Les règles de transparence
La peur des banlieues
Les raison profondes »

Renversement de la Deffense de Du Bellay qui rejetait les dites « vieilles poësis françoyses » ; rondeaux ou chansons bachiques, ensemble de ce qui composait une poésie populaire. Chez Pozner, c’est bien le langage quotidien qui est défendu, illustré par la composition singulière. Il est poème et le devient par le fil de ces soixante-dix pages.

Impatience et épluchures

Nous l’avons compris, il ne s’agit pas ici d’enrichissement de la langue, nous n’en sommes plus – heureusement – aux temps de l’écriture ornementale, des normes et du bien écrire des dits honnêtes hommes. Ce sont plutôt les épluchures de la langue qui importent, attention aux bruissements et graphies du quotidien. Tout ce qui se déploie à celles et ceux qui savent tendre l’oreille, et bien porter le regard. Tout ce dont on se saisit au vol, sans pour autant en avoir scruté le cœur. Épluchures langagières.

« Feuilles bien vertes sont signe de fraîcheur
A moins d’importance que sa construction
Bouche à oreille ou vice versa jusqu’au recopiage »

Mots qui s’égrènent comme une longue épluchure. Cette impatience aussi. Ces milliers de phrases dites ou écrites sans les achever, sans y mettre de point. Mots lancés ou mots entendus, sans contexte et sans suite. Ça s’interrompt souvent,

À découper des phrases au
Mots ont passé avec succès l’épreuve du temps
Enfilez chacun d’eux dans les œillets
L’heure est grave
Abattage après étourdissement
Il s’agit avant tout d’un problème industriel
Sur le trottoir et d’y
Sinistre où l’esprit de sérieux triomphe

et ça repart parfois. Ou peut-être tout ce que j’écris ici est trop sérieux ? Sinistre ? Laisser le poème, seul, tracer sa voie, c’est le mieux. À lire, donc avec, pour finir, un extrait en supplément.

 

[1] Au travers notamment de l’ordonnance de Villers-Cotterêts – le plus vieux encore en application aujourd’hui dans la législation française, les articles 110 et 111 n’ayant jamais été abrogés.

[2] Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, Le seuil, coll. « Points essais », 2008, p. 86.

14 juin 2020

[News] News du dimanche

Ouf ! Peu avant l’été, la vie littéraire dans sa dimension sociale semble se rêveiller pour de bon : les livres débarquent, les événements reviennent… On commencera par découvrir une sélection de 7 livres remarquables (Libr-7), puis nos Libr-évenements

 

Libr-7 (printemps 2020)

► Philippe CHAUCHÉ, En avant la chronique !, éditions Louise Bottu, 174 pages, 16 €.

â–º Jérôme GAME, Album photo, éditions de l’Attente, 144 pages, 13 €.

â–º Jean GILBERT, XX.com, éditions Questions théoriques, coll. « Forbidden beach », 264 pages, 20 €.

► Natacha GUILLER, Mocassin, je me prépare et autres récifs en cours, Nouvelles éditions Place, 80 pages, 10 €.

â–º Manuel JOSEPH, Aubépine, hiatus, Kremlin, Netflix & Aqmi ou les Baisetioles, éditions Questions théoriques, coll. « Forbidden beach », 112 pages, 13 €.

► Mathieu LARNAUDIE, Blockhaus, éditions Inculte, 112 pages, 13,90 €.

â–º Vincent THOLOMÉ, Mon épopée, éditions Lanskine, coll. « Poéfilm », 132 pages, 15 €.

 

Libr-événements

â–º Retrouvez Le Grand Dépotoir de Julien BLAINE à La Belle de Mai à Marseille : l’exposition reprend ce mercredi 17 juin jusqu’au dimanche 9 août.

â–º Chaque lundi jusqu’au 17 août à la Kunsthalle de Mulhouse : Eddie Ladoire, Anna Byskov, Chourouk Hriech, Lena Eriksson, Marianne Marić, Pusha Petrov, Elise Alloin, Katrin Ströbel, Guillaume Barborini, Jan Kopp, Stine Marie Jacobsen, Youssef Tabti.
Le Petit Programme réunit 12 artistes familiers du centre d’art. Ce sont des partenaires fidèles de la programmation de La Kunsthalle. Ce projet inédit et inhabituel leur consacre tour à tour une semaine de carte blanche pendant laquelle ils proposeront chacun un ensemble de trois Å“uvres.

Le Petit Programme de chaque artiste sera visible en ligne, pendant une semaine, sur les réseaux sociaux et le site internet du centre d’art. En parallèle, l’espace de La Kunsthalle sera un lieu de consultation dans lequel les Å“uvres s’accumuleront au fur et à mesure de l’été. Le public pourra se rendre dans l’espace d’exposition pour des visites pas tout à fait ordinaires mais résolument sécurisées.
En reprenant dans ses codes et ses formats les contraintes dictées par la crise sanitaire et ses répercussions sociales, en s’inscrivant dans un temps suspendu et propice à la réflexion, l’équipe de La Kunsthalle espère participer à un vaste débat consacré au monde d’après.

Programme en cours de construction… à suivre en ligne :
> http://kunsthallemulhouse.com/evenement/petit-programme/
> https://www.facebook.com/La.Kunsthalle.Mulhouse/
> https://www.instagram.com/la_kunsthalle_mulhouse
> https://twitter.com/la_kunsthalle

A La Kunsthalle Mulhouse, centre d’art contemporain, les Å“uvres seront diffusées au fur et à mesure des semaines pour composer un ensemble complet à la fin du mois d’août !
En entrée libre du jeudi au dimanche > 15:00 à 18:00 (fermé le 15 août) – sous réserve de réouverture prochaine.

► Du 27 juin au 5 juillet, Festival des écritures bougées à Alfortville (94).

Cette édition du festival des écritures bougées propose à une vingtaine d’artistes, écrivain-es, sculpteur-es, performeurs-ses, chorégraphes, vidéastes, de présenter une vidéo-action, une lecture-vidéo, des images-mots, une lecture-action enregistrée ou en direct visible en ligne samedi 27, dimanche 28 juin, samedi 4 et dimanche 5 juillet 2020 à 18h sur Zoom et en collaboration avec le Centre d’art contemporain La Traverse.

Six titres de films emblématiques rencontrent une chanson qui parle de cinéma et un titre de roman aux allures très cinématographiques, À l’ombre des jeune filles en fleurs, image de la fugacité du désir et de la recherche infinie de l’amour. Toutes ces œuvres parlent d’amour, de tous les amours possibles. À partir de ces titres une infinité de combinaisons se dessinent, huit sont proposés comme autant de films à imaginer.

Décomposés, recomposés, ces titres deviennent des poèmes, des mots isolés les uns des autres, déclencheurs de désir. Parce que les œuvres auxquelles ils font référence viennent d’époques et d’esthétiques différentes, ces titres présentent la vie comme un feu d’artifice sensuel et amoureux. Les mots ici agissent comme des ouvroirs d’images ou de films potentiels. Ils sont à la fois une idée, une lumière, un décor, le personnage central et les figurants.

Film à venir, lecture sans précédent, film impossible, film sans mot, film avec corps qui bougent, lecture à demi-mot, film sonore, images de mots qui bougent, lecture-action nocturne, film typographique, film sans personne, image muettes, lecture chuchotées, film de désir, lecture-marche, film sans image, images météorologiques, images vidées, lecture-démarche, films noirs, images-mots…

Cette année le Festival des écritures bougées aura lieu du fait de ce contexte particulier en ligne, tout en conservant cette même envie de bouger l’écriture. L’évènement à cette occasion sera centré sur le désir et l’amour sous toutes ses formes, la thématique reste ouverte et permet toutes les libertés !
Le festival se déroulera à 18h samedi 27 & dimanche 28 juin 2020 ainsi que samedi 4 & dimanche 5 juillet 2020.
Chaque vidéo ou intervention (lecture, lecture-action) en temps réel sera comprise entre 2 et 10 minutes et accessible en direct sur Zoom.
Les soirées dureront environ 40 minutes chacune, entre quatre et six artistes y participeront selon le temps d’intervention de chacun.

PROGRAMME

Samedi 27 juin 2020 — 18h00

À l’ombre de mes nuits blanches : Yoann Thommerel (Caen), Caroline Kervern (Bruxelles), Mathilde Ganancia (Paris).

À bout du désir : Céline Ahond (Montreuil), Sarah Klingemann (Paris), de Charme, Morgan Azaroff, Alisson Schmitt (Rennes), Bettie Nin (Alfortville).

Dimanche 28 juin 2020 — 18h00

La fille moi non plus : Charlie Jeffery (Paris), Corentin Malvoisin (Paris), Hilary Galbreaith (Rennes).

L’inconnu du botaniste : Elsa Pallarès Hugon (Olot, Espagne), Claire Finch (Paris), Cécile Bicler (Paris).

Samedi 4 juillet 2020 — 18h00

Les ailes de souffle : Adrien Lamm (Paris), Laure Mathieu (Paris), Yaïr Barelli (Paris).

La pleine lune du lac: Barthélemy Bette (Paris), Loris Humeau (Paris), Cécile Paris (Paris).

Dimanche 5 juillet 2020 — 18h00

Sur l’écran noir des jeunes filles en fleurs : Fabrice Michel (Paris), Arnaud Labelle-Rojoux (Paris), Yves-Noël Genod (Paris).

Je t’aime Les nuits : Aziyadé Baudouin-Talec (Paris) , David Evrard (Bruxelles), Lubovda, Valentina Traïanova & Antoine Dufeu (Paris).

31 mai 2020

[News] News du dimanche

Tandis que les forces du désordre raciste ont chargé hier dans plusieurs villes made in USA…
que les forces du désordre néolibéral ont lancé leur offensive restauratrice…
que les librairies réelles viennent de rouvrir avec des destinées plus ou moins tragiques…

On trouvera ci-dessous une Libr-sélection de 12 livres à ravir (Libr-Printemps), des Libr-brèves pour les curieux… et la dernière grille de cette première série de mots-croisés insolubles (Marcel Navas) !

Libr-brèves

â–º On méditera grâce au récent article de Sébastien Ecorce et Thomas Branthöme (Diacritik, 29 mai), « De l’idée de reconstruire un état »

► Découvrez sur YouTube les émissions au regard libr&critique de notre contributeur Ahmed Slama : Littéralutte, tout un programme !

â–º Écouter le 2e ciné-poème de Christophe Manon, « Poèmes pour les temps présents #2 » / Ciclic.

 

Libr-12 (printemps 2020)

â–º Patrick BEURARD-VALDOYE, Le Purgatoire irlandé d’Artaud, dessins de Jean-François Demeure, éditions Au coin de la rue de l’Enfer, Saint-Etienne-les-Orgues (04), 68 pages, 13 €.

â–º Julien BLAINE, Introd@ction à la performance, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 84 pages, 9 €.

► Anne-James CHATON, Vie et mort de l’homme qui tua John F. Kennedy, P.O.L, 248 pages, 18,90 €.

► Éric CHEVILLARD, Monotobio, Minuit, 176 pages, 17 €.

► Dominique FOURCADE, Magdaléniennement, P.O.L, 192 pages, 21 €.

► Andrea INGLESE, Mes adieux à Andromède, Art&Fiction, Lausanne, 88 pages, 12 €.

â–º Isidore ISOU, Antonin Artaud torturé par les psychiatres, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 144 pages, 13 €.

► Petr KRÁL, Déploiement, éditions Lurlure, Caen, 80 pages, 15 €.

â–º Arnaud LABELLE-ROJOUX, Récits de la vie de Michelangelo Merisi, dit « Le Caravage », Les Presses du réel, coll. « Al dante », 72 pages, 8 €.

â–º Clemente PADÍN, Horizons ouverts, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 96 pages, 10 €.

â–º Jean-Claude PINSON, Sur Pierre Michon. Trois chemins dans l’Å“uvre, Fario éditeur, 108 pages, 14 €.

â–º Poesiue, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 64 pages, 8 €.

 

Mots-croisés insolubles de Marcel Navas
Problème n° 6

Horizontalement

  1. Si seulement elles avaient dit la vérité ! – II. Innocent qui n’a pas que les mains pleines. Il a fait une belle chute mais c’est d’un accident qu’il est mort. – III. Complications qui surgissent quand Dieu se met à faire le malin. – IV. Il a réussi à s’enfuir comme un dératé. Assistance respiratoire. Jamais à sa place. – V. Il n’y a rien de profond chez lui, surtout pas le sommeil. En poudre ou en granulés. – VI. Un moment de distraction qui dure longtemps. Machine à fabriquer des trucs en série. – VII. À force de fréquenter tout le monde et n’importe qui, voilà le résultat ! – VIII. Elle a perdu sa table. Fleurit quand les autres fanent. On a vu pire. – IX. Victimes de blagues désopilantes. Visibles derrière des écrans de fumée. – X. Introuvable pour cause de pénurie. Quand on l’a pris on ne peut plus le rendre, et on risque un châtiment. Il a la vocation du sacrifice et en abuse. – XI. Ce n’est pas un mauvais cheval mais il est incapable de faire les courses. – XII. Plus on leur crache dessus plus ils se croient indispensables.

Verticalement

  1. S’il est généreux, c’est bien pour se faire plaisir. – 2. Toile de fond dont on n’a pas fini d’explorer les motifs. Figure de rhétorique assez fumeuse. – 3. Décision généralement suivie d’effets malheureux. Dans le plus pur style néogothique. – 4. Difficile de lui couper l’appétit, mais après tout s’il a faim ! Porté en triomphe. – 5. Attentat à la pudeur. Pour faire trempette et pour faire signe. – 6. Ce n’est pas à la poubelle qu’on les jette. À la baguette ! Il n’a jamais raison, ni jamais tort. – 7. Elles n’ont pas la moindre idée, encore moins d’idées fixes. – 8. Parfois elles n’attendent rien dans la salle d’attente, elles sont simplement là. Surpris en plein vol. – 9. Les éponges y font bon ménage. Complète sans rien ajouter. Il n’a plus assez de dents pour mâcher ses mots. – 10. Enveloppe sans timbre. D’autant plus facile à découvrir qu’il est le seul immobile du crime. – 11. Moteur qui produit des bananes à plein régime. La moitié d’un âne, et même un peu plus. – 12. Il a d’autant plus besoin de gardes du corps que son esprit se dédouble à son insu.

11 mai 2020

[Dossier Libr-mai] Robert Kurtz, L’industrie culturelle au XXIe siècle, par Ahmed Slama

Robert Kurz, L’Industrie culturelle au XXIème siècle, de l’actualité du concept d’Adorno et Horkheimer, traduit de l’allemand par Wolfgang Kukulies, éditions Crise et critique, février 2020, 140 pages, 9 €, ISBN : 978-2-490831-31-03-6.

  

L’industrie culturelle. Non pas antinomie, l’une prolongeant l’autre. Encore moins aporie, l’autre se fondant dans l’une. La culture comme contrôle, l’industrialisation de la culture comme massification et extension de ce contrôle. Prolongeant, actualisant en quelque sorte le chapitre que consacrèrent Adorno et Horkheimer à « L’industrie culturelle » [in La dialectique de la raison, 1944, 1974 pour la traduction française], Robert Kurz reprend ce concept négatif pour en examiner, en explorer les effets, aujourd’hui.

Tout au long de ces 12 chapitres courts et denses, Kurz passe au crible cette industrie culturelle, s’attardant sur les mutations technologiques de ces dernières décennies. La note que je livre ici est, je le dis rapidement contextualisée, j’illustre par des exemples « bien de chez nous ». L’un des rares avantages du capitalisme et de la globalisation est cette (re)production du même partout, facilitant l’analyse, c’est que seules quelques nuances ou particularismes s’ajoutent, se surajoutent et qui, paradoxalement, accroissent la sensation de reproduction du même.

Divertissement de masse et élitisme, même combat

 C’est une voie étroite et rigoureuse que trace Kurz, celle non pas de mettre dos à dos les tenants de la culture bourgeoise canonisée et ceux du du « pop » post-moderne, mais de montrer que tous deux participent du même effort, celui de la promotion de la culture, du contrôle dans et par la culture, tous deux relevant d’une critique « intracapitaliste ».

Quand les premiers mettent en cause l’industrie culturelle et nous parlent de défaite de la pensée, de baisse générale de niveau ou encore de culture du nivellement, c’est avant tout parce que les discours et les Å“uvres ne sont plus « l’apanage des couches supérieures et de leur prétendue « culture », mais parce que, dans l’ensemble, elle revêt un caractère de masse. »  Ainsi, ce n’est pas tant le formatage des Å“uvres dans et par le marché qui dérange, plutôt la démocratisation de l’art et son appropriation par le peuple. « On veut bien leur accorder quelque divertissement populaire (…), mais à condition que la grande culture élitiste garde son caractère de privilège et que l’on puisse rester entre-soi. » Les débats qu’ont déchaîné tour à tour le livre de poche (dans les années 60), puis le livre numérique donnent une idée précise du positionnement de la « critique culturelle conservatrice ». Le mépris qu’a pu susciter et que suscite encore internet – mépris désormais euphémisé par l’usage de l’expression devenue fourre-tout : « réseaux sociaux » – ; internet qui, un temps, a représenté la possibilité d’une remise en cause de la hiérarchie des valeurs, et qui permet encore de porter un discours critique (relativement) affranchi de toute verticalité. Et c’est bien cette horizontalité qui dérange, encore aujourd’hui et au plus haut point, les critiques réactionnaires.

De l’autre côté, nous retrouvons les thuriféraires « pop » post-modernes qui « s’extasient sur cette même massification industrielle susceptible, selon eux, d’être interprétée comme quelque part émancipatrice en soi. » Et pas de différence à leurs yeux entre des œuvres proprement populaires, créées dans et par les classes dominées, et les productions à destination du peuple ou la manière dont se le représente l’industrie culturelle ; une « conscience de masse formatée ». Ayant fait du « pop » leur objet d’étude, les post-modernes rechignent à scruter la logique marchande qui les sous-tend. On le sait bien, par le truchement [ترجمان – interprète] du marché, le lait n’est pas du lait, un masque (en tissu, FFP1 ou 2) n’est pas un masque ; toute chose n’est interprétée que comme abstraite grandeur de prix indexée sur le temps, les efforts et les coûts déployés pour la produire, sans oublier les effets d’offre et de demande. De la même manière les productions et les œuvres artistiques (qu’il s’agisse de livres ou de musique, etc.) ne valent que comme marchandises, leur « contenu spécifique demeure in-différent. » L’industrie culturelle n’ayant d’autres fins que de transformer l’art en simple objet de production pour le simple profit. Et c’est bien par cette logique de profit que l’industrie culturelle se présente comme « l’instrument le plus sensible de contrôle social. » [La dialectique de la raison, p.158], cette même logique de profit et de contrôle que rechignent à examiner les thuriféraires de la « pop » post-critiques. (Le pragmatisme américain saisi de « prurit de jugement » quand il juge le marketing et la société de contrôle).

Ainsi se construisent les fausses antinomies et leurs débats de façade, deux modes de penser se présentant comme contradictoires, mais qui, chacun à sa manière, évacuent la domination qu’exerce le capitalisme « sur les contenus et les formes de représentation des biens culturels ».

Pas de structures neutres

Toute production artistique, toute œuvre assujettie, régie par les lois du marché car considérée avant tout comme marchandise, n’ayant d’autre but que d’être non pas échangée, mais de participer à la circulation permanente et constante des marchandises – quel qu’en soit leur type étant entendu que le contenu propre de ces marchandises importe peu comme nous l’avons vu – qui, en se développant, en arrive à l’abstraction même, à savoir l’argent.

Les technologies développées dans le cadre de l’industrie culturelle ne sont bien évidemment pas neutres, nous l’avons vu avec Joachim Séné, et cela ne vaut pas seulement pour les usines, mais également pour l’art et les Å“uvres, celles-ci ne sont pas créées ex-nihilo, elles ne tombent pas du ciel, elles naissent dans le contexte d’une organisation sociale, la nôtre où domine le capitalisme, ce capitalisme qui modèle et violente les productions en les  adaptant à l’impératif de valorisation (circulation permanente des marchandises) et non à nos besoins. Ainsi dans le cadre de la création d’œuvres « ce n’est pas un (nouveau) contenu qui se cherche une technique adéquate ; au contraire, tout contenu est adapté à une technique profitable et la « créativité » se voit réduite précisément » à cette technique même.

Quant à internet, même si les réflexions de Robert Kurz sont le souvent fructueuses – quand il évoque par exemple la « gratuité chèrement payée » ou donne l’envers du décor de cette interactivité tant glorifiée, interactivité qui loin de libérer « les individus de contraintes sociales objectivées », au contraire les intériorise, faisant ainsi de chacun son « propre capitaliste », « chacun son propre travailleur » –, il oublie de signaler tout de même qu’internet, entendue non pas comme une structure neutre, permet tout de même de créer et de disposer de quelques espaces de (toute relative liberté), la manière dont internet a permis l’éclosion de mouvements populaires, ou encore dans le champ artistique l’espace de toute relative liberté que permet, qu’a permis le web. Autre point, mais bien évidemment aucun ouvrage ne peut être exhaustif, il aurait fallu, à mon sens, souligner justement la précarité, la lutte permanente contre l’industrie culturelle de celles et ceux qui la subissent de la manière la plus sensible à savoir les artistes – comédiens et comédiennes, écrivaines et écrivains –, les chercheuses et chercheurs, celles et ceux qui n’ont d’autres choix que de lutter dans les interstices de la domination hégémonique du capital.

24 avril 2020

[Chronique] Andréa-Fatima Touam, Encyclopédie de la domination masculine, par Ahmed Slama

Andréa-Fatima Touam, Encyclopédie de la domination masculine, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 2020, 84 pages, 9 €, ISBN : 978-2-37896-134-3. [Commander]

 

Encyclopédie de la domination masculine, bien singulière encyclopédie que nous avons-là, un peu moins d’une centaine de pages et qui ne manque pas de ressources. Un poème enquête ; une enquête poème. 15 tableaux. Du cinéma au Collège de France, en passant par les médias de masse et les programmes de l’éducation nationale. Pas une question de statistiques, ici, de comptage. L’éprouver cette domination, celle du patriarcat dans et par la langue, et dans les champs de l’art, de la littérature et de la théorie, champs où l’on se vante et l’on se targue de ne voir ni la couleur, ni le sexe, la question de la représentation y étant secondaire, puisqu’on vous dit et qu’on vous répète que la culture (sic) et l’art sont purs.

Visibiliser l’invisible, affadir le visible 

« Je lis les journaux,
vois des films,
lis des livres,
vais au théâtre,
écoute des concerts et blablabla.
J’ai une impression funeste.
Que les hommes tiennent
le haut du pavé.
Les femmes le bas. »

patriarcat qui se dessine au fil des pages, s’épaissit à mesure que l’on traverse les bibliographies, les programmations, les revues, les maisons d’éditions, rendu visible et saisissable au premier coup d’œil par un dispositif tout à fait singulier,

« J’écris les noms de femme en gras pour qu’on les voit mieux.
Je ferais même le contraire de ce que fait bell hooks.
J’écrirais les noms de femmes MAJUSCULES, en gras et en
surligné.
On me dirait que c’est trop. »

… suffit de feuilleter, et s’opère ce renversement, les hommes, partout omniprésents, grisés par leur nombre, leur nom est inscrit, retranscrit en gris, se fondent alors dans la page, subtil renversement de l’invisibilisation, celles qui sont invisibles accèdent à la visibilité par ce gras qui les révèle, et révèle la représentation minoritaire des femmes.

Parité vs Diversité

Nul besoin de grands discours, ni de tirades, suffit de passer les bibliographies, les programmations, les revues par le filtre de ce dispositif. Les références parleront d’elles-mêmes de Libération au Collège de France, en passant par Le Seuil. Et si je reproduisais le même dispositif sur moi, mes écrits du côté de Libr-critique :

Karine Parrot,
Leslie Kaplan,
Jean-Philippe Toussaint,
Mustapha Benfodil,
Pierre Ménard,
Ryad Girod,
Amid Lartane,
Joachim Séné,
Ivar Ch’vavar,
Andréa Fatima Touam

« Quand les femmes sont présentes,
Elles finissent toujours par disparaître.
Quelque part entre existence et inexistence. Être et néant ? »

3 sur 10, encore qu’il me faudrait élargir, accentuer et préciser mon autoanalyse, en cherchant piochant dans les articles en question les références ; je le sais d’emblée qu’elles seront essentiellement masculines, domination masculine.

« J’écoute : aujourd’hui il y a parité.
La diversité, c’est plus difficile.
En tout cas la parité est une volonté politique.
La diversité, personne n’en dit mot. »

Celles qui se taisent, ceux qui parlent

Incorporation du patriarcat, in corpore, dans le corps, de tous et de toutes, et c’est bien ce que l’on serre de près au fil de ce poème, ce patriarcat qui, des petites structures, au plus grandes, influence les productions, les écrits, reproduit en nous et par nous l’organisation sociale patriarcale.

« Je m’intéresse beaucoup à la parole.
Car qui la prend et la garde ?
Qui croit avoir des choses intéressantes à dire ? »

Quand on croît (faire sa croissance) dans un monde où la parole des femmes vaut moins que celle  des hommes, on est peu enclines à la prendre, cette parole, et à la garder, et puis de l’autre côté, quand son sexe et sa classe sont valorisés, on est certain que l’on a des choses à dire. La prise de parole est plus simple, plus douce, la réception, le sera d’autant plus. Il en va de même pour la couleur,

« Les Noirs et les Arabes ? Non, je ne veux pas en parler.
On me dirait que je mélange tout
Comme si les femmes, c’était la même chose que les Noirs et
les Arabes !
Oui mais les femmes arabes et les femmes noires : elles sont
où ? À Pompidou ?
Non, pour les Arabes et les Noirs (et les autres) il faut plutôt
chercher du côté des hommes.
Au fond du couloir à droite.

Pour les femmes, il faut regarder ailleurs. »

Ou regarder chez Andréa Fatima Touam justement, quand elle évoque Lady Macbeth et sa fameuse réplique « unsex me here ! », se l’appropriant, opérant une lecture actualisante. Se laisser entraîner dans et par l’écriture déployée de Touam, et qui porte, nous porte, met en lumière la domination masculine, lui répliquant sans fards ni effets de manche, et ça, ça risque de déplaire « à ceux qui n’aiment les idées [et le poème] que comme ils aiment les femmes : en grande toilette. »

15 avril 2020

[Chronique] Jean-Philippe Cazier, Europe Odyssée, par Fabrice Thumerel

Jean-Philippe Cazier, Europe Odyssée, éditions Lanskine, 2020, 48 pages, 13 €, ISBN : 978-2-35963-021-3. [Commander]

« devons-nous mourir ?
devons-nous être tués ?
est-ce cela que dit votre langage ? » (p. 24).

Dans les pays occidentaux, l’heure est au confinement – et non au reniement, hélas, de nos dévoiements. Or, respirer un air confiné nous fait oublier que le confinement est un luxe de propriétaire auquel n’ont pas droit tous les sans-… De quoi nous remuer les sangs si nous avions encore quelque humanité !
Et parmi ces sans- figurent ceux-là mêmes qui jusqu’à présent faisaient l’actualité de nos pays secturitaires, les migrants, ces figurants des pays riches, ces invisibles traités comme des nuisibles, ces fantômes qu’on ne saurait voir car venant de l’enfer, ces silhouettes qui font de l’ombre au tableau de nos divertissements consuméristes…

Ces ombres – innommées en raison de leur situation innommable – font ici chorus pour crier leur détresse et notre scélératesse : le seul traitement qui leur est réservé n’est pas d’ordre humaniste ou médical, mais policier : là-bas, bruit & fureur ; « ici, il faut fuir la police » (44)… Au reste, leur traitement linguistique est révélateur :

« il y a une frontière militaire entre votre langage et notre langage
nous vivons ailleurs que dans votre langage
avec vos mots vous construisez des camps
vous construisons des maisons où vous vivez
comme des soldats en guerre
les mots qui sont les vôtres
signifient pour nous la mort » (23).

Dans nos démocraties européennes, ces mots qui tuent peuvent revêtir les atours de l’abstraction juridique : « le gouvernement français nous traite / comme si nous étions un problème / nous ne sommes pas un problème, nous avons des problèmes » (21). Ou de l’image humiliante : parler de « jungle » pour leur campement revient bel et bien à les assimiler à des animaux sauvages.
Ce nous communautaire et solidaire – que nous avons perdu – se dresse contre un vous oppresseur ; nulle place pour un moi propre, cet autre luxe : « je suis seul je n’ai plus de nom / mon nom est celui d’autres milliers de noms » (42)… Ce je anonyme et choral laisse parfois place aux « je » et « tu » singuliers, mais pour des histoires tragiques, comme celle de cette femme démunie, sans rien d’autre qu’un portable sur lequel, après sa noyade, on a pu lire ce sms qui n’a pu partir faute de crédit :

« mon amour
nous arriverons bientôt en Italie
le voyage a été très dur mais maintenant je suis presque arrivée
c’est le plus important
sois encore un peu patient et prends soin de nos enfants
nous serons bientôt enfin réunis
et ce sera une nouvelle vie pour nous
je t’appellerai dès que je serai arrivée
vous me manquez tellement
tu me manques tellement
je t’aime » (35).

Nulle échappatoire pour ceux qui subissent et « la violence politique » et « la violence économique » (37) : l’odyssée de ces aventuriers s’achève tragiquement en Europe. Depuis un demi-siècle, cette puissance néo-coloniale achète du reste des travailleurs pauvres, qui constituent « les bidonvilles de l’Empire européen » (27). L’Europe-des-Droits-de-l’Homme et de l’Hymne-à-la-Joie est devenue « une zone policière / pour préserver son système abusif » (24).

Typographiquement centré, le texte flue au gré d’une figure phonique régie par un mouvement de contraction/dilatation, comme un chÅ“ur vivant qui se fait écho d’âge en âge. (On songe au chÅ“ur tragique des Aveugles de Maeterlinck, à ceci près qu’ici les « aveugles » c’est nous !). L’agencement répétitif tragique que met en place Jean-Philippe Cazier (ART) traduit parfaitement l’éternel retour des figures de l’Exil/Errance/Exclusion : de 1962 à aujourd’hui, c’est la même Misère en marche, celle des esclaves du Marché.

7 avril 2020

[Libr-relecture] Jean Anouilh, Pièces costumées et Pièces secrètes (rééditions poche), par Christophe Stolowicki

Jean Anouilh, Pièces costumées, Pièces secrètes, La Table Ronde, coll. « La Petite Vermillon », mars 2020, 8,90 € chaque volume (successivement 352 et 320 pages).

 

Lire Anouilh, réédité ici dans une collection de poche, me fait remonter toujours le même bonheur, qu’une douleur sourde traverse : les dents du scorpion dans l’éden.

Le génie du théâtre l’a touché de son aile, celui qui dans les temps modernes a élu Jarry et Wilde, ni Giraudoux ni Cocteau – cette aile dentelée me blesse encore quand la dernière guerre est finie depuis trois quarts de siècle. Dans la France du chagrin et de la pitié il fallait prendre parti et Anouilh a tergiversé mortellement.

Antigone, 1942, représenté en 1944 sous occupation allemande, évoque un Pétain sympathique qu’illustre Créon, la Résistance et la collaboration renvoyées implicitement dos à dos. Pauvre Bitos, 1956, repris dans un recueil de Pièces grinçantes, ridiculise, engoncé dans le costume de Robespierre, un procureur de l’épuration qui n’a pas eu pitié d’un « petit milicien », ancien camarade de classe, que « deux mères à genoux », dont la sienne, le conjuraient d’épargner. Onze ans après Anouilh, qui a cependant aidé la femme juive d’un ami, lève le masque de son tropisme.

Génie d’un théâtre du théâtre, mis en abyme à une puissance qu’aucune table de logarithmes ne saurait suggérer. Dans Le rendez-vous de Senlis, 1937, des comédiens professionnels sont engagés pour assister un séducteur redevenu un simple jeune homme amoureux. Dans Léocadia, 1939, qui fait suite dans le recueil des Pièces roses, tout le décor d’une rencontre

Le jeune Michel Bouquet dans le rôle de Bitos (coll. A.R.T.)

idéalisée est reconstitué dans un parc de château, y compris un taxi que dévore le lierre. Pauvre Bitos met en scène un « dîner de têtes » de personnages grimés en Danton, Mirabeau, Tallien pour accabler Bitos Robespierre, qui a accepté par snobisme de jouer le rôle. Dans L’alouette, 1953, la première des Pièces costumées, descendue une marche aux Marches du Temps et à ses margelles, desserré un cran de sa ceinture d’éternelle vierge, Jeanne d’Arc et les personnages historiques de sa vie et de son procès portent sur scène leurs propres rôles, mais avec une telle intensité que ce qui paraît joué d’avance déjoue la fatalité de l’Histoire. Cauchon le collabo (« godons » employé par Jeanne pour désigner les Anglais préfigurant « boches ») représenté en vieil évêque humain, trop humain, qui avec une dialectique adoucissant de cautèle de verve sourde les pratiques judiciaires de l’époque, sa théologique inquisition, épargne à Jeanne contre toute attente le bûcher. Au fait, on a oublié de jouer le sacre du roi Charles (de Gaulle ?), avorton couronné sinon bâtard, c’est réparé sur-le-champ.    

Dans Becket ou l’honneur de Dieu, 1958, la deuxième des Pièces costumées, où par machinerie et jeux d’éclairage les décors les plus disparates se succèdent en un paroxysme du théâtre rappelant les fêtes données par un séducteur dans La double épreuve, une nouvelle de Sade – d’entrée une indication scénique (« Leur ton d’abord lointain comme celui d’un souvenir changera aussi et deviendra plus réaliste ») éclaire qu’est emprunté au cinéma son flashback. En costumes d’un temps où l’Angleterre était encore catholique, planté d’emblée le dénouement de la passion tragique du roi pour son mentor et compagnon d’armes et de débauche qui, nommé chancelier, se dépouillant de ses biens devient primat d’Angleterre – alternent des propos cyniques (« Charmants bambins ! Graine d’homme. Déjà sournoise et obtuse. Dire qu’il faut s’attendrir là-dessus, sous prétexte que ce n’est pas encore assez gros pour être haï et méprisé ») et des paradoxes rappelant le théâtre d’Oscar Wilde (« Vous êtes aussi le Dieu du riche et de l’homme heureux, Seigneur […] et c’est peut-être lui votre brebis perdue ») sans son génie.

Anouilh, suite et fin. Malgré quelques retours en grâce, le délicieusement suranné tourne à l’odieusement suranné. Dépouillé de sa grâce, le cynisme est nu.

Dans La foire d’empoigne, 1962, la dernière des Pièces costumées, le cabotinage s’empare de l’Histoire : Napoléon, « un acteur pareil », revenu de l’île d’Elbe alors qu’il sait « qu’il est perdu […] pour se faire une sortie ». Justifier la collaboration revient comme une antienne. Fouché : « – Votre Majesté compte faire une épuration ? Napoléon, frappé. – Épurer ! Voilà un mot auquel je n’aurais pas pensé. Fouché, l’ancien révolutionnaire qui a survécu à tous les régimes, adopté par Louis XVIII – érigé en modèle. Tu étais si gentil quand tu étais petit, 1969, la première des Pièces secrètes, rejoue Les Choéphores d’Eschyle, agrémenté des commentaires ignobles, réducteurs, racoleurs  (« Une fille de l’Assistance placée en ferme à treize ans, ça les bat de loin, les Tragiques ») des quatre musiciens de l’orchestre. L’Histoire ne suffisant plus, Anouilh s’en prend à la légende, Égisthe devient un bon père pour la petite Électre. On ne récrit pas deux fois Les Choéphores ; où Shakespeare a fait Hamlet, Anouilh ressasse sa haine de l’épuration : « lorsqu’enfin est passée la justice – la justice que tout le monde appelait à grands cris – l’éclairage change […] et ce sont les juges et leurs robes rouges qui prennent des airs d’assassins. »)

Restituant, avec les seuls dialogues et jeux de changement de décors les effets de montage du cinéma, L’arrestation, 1971, superpose deux temps, deux âges d’une vie d’homme, un Arsène Lupin meurtrier, non de son humble père qu’il révère mais de son pervers géniteur – se révèle être le film d’une vie déroulant sa bobine au dernier instant de vie, d’une durée passant toute espérance, vraisemblance, un excellent Chabrol. Et depuis longtemps qu’il lutte pied à pied avec le cinéma, plus apte que le théâtre à rendre le temps vécu, Anouilh l’attaque de front avec Le scénario, 1974, situé en août 1939. Le regard narquois sur le producteur juif, Loubenstein, d’une vulgarité que tout oppose aux deux aristocrates qu’il paye généreusement, l’un allemand, Von Spitz, ne claquant pas encore les talons, l’autre d’Anthac, français décavé, les patronymes bien choisis – agace d’antisémitisme bon enfant, voire compréhensif. Le scénario choisi sera celui d’Hitler.

31 mars 2020

[Chronique] Krishna Monteiro, Ce qui n’existe plus, par François Crosnier

Krishna Monteiro Ce qui n’existe plus. Traduit du portugais (Brésil) par Stéphane Chao. Éditions Le Lampadaire, printemps 2020, 102 pages, 10 €, ISBN : 978-2-9559097-3-7. [Commander]

 

Les éditions Le Lampadaire proposent la première traduction française de Krishna Monteiro, écrivain et diplomate brésilien né en 1973. O que não existe mais (2015) est son premier ouvrage ; il comprend sept nouvelles dont la plus longue, Monte Castello, porte en exergue une citation de Clarisse Lispector qui fait écho au titre et pourrait fournir une première clé pour entrer dans le livre : écrire c’est bien souvent se rappeler ce qui n’a jamais existé.

L’impression d’étrangeté ressentie à la lecture tient en effet au statut incertain des récits de Monteiro : pris en charge par un narrateur (un enfant, un homme, un chat même) à la première ou à la troisième personne, ils convoquent des souvenirs qui ont toute l’apparence de la véracité aussi bien que des scènes hallucinatoires ou fantasmatiques. Le lecteur est prié de renoncer à la plus petite parcelle de scepticisme, au moins pendant ce court laps de temps où nous parlons ensemble. Souvenez-vous plutôt de ces voix inattendues qui de temps à autre vous appellent par votre nom.

Ainsi, dans la nouvelle énigmatique intitulée « Les croisements du Docteur Rosa », le narrateur qui, tel un Dante désenchanté se trouve « au moment le plus inattendu de (s)a vie », est surpris par un appel surgi de la nuit : « Viens ». C’est un médecin qui l’entraîne dans une sorte de chevauchée fantastique dans le désert, peuplé de « craignant-Dieu » et lui remet au sommet de la montagne, non pas les tables de la Loi, mais une valise remplie de papiers portant tous sa signature, avec lesquels le narrateur se construit un abri pour habiter « entre les lignes du texte ». Au-delà de l’influence du Livre, manifeste (citations de Matthieu, allusions à Moïse), Monteiro ne cesse d’interroger, dans cette nouvelle comme dans d’autres, sa propre position d’écrivain : « blotti, enveloppé dans la couverture de ces pages, j’habite désormais leur être, leur noyau, les mots ». Il parle du « combat qui [lui] tombe en partage, appuyé sur des volumes, des livres ».

Sur le versant autobiographique (réel ou fantasmé), les figures paternelles ou grand-paternelles donnent lieu à deux nouvelles. Celle qui donne son titre à l’ouvrage est placée sous l’invocation de Carlos Drummond de Andrade :  Dans le désert de Itabara/ l’ombre de mon père / me prit par la main. Le narrateur voit apparaître son père après la mort de celui-ci, arrachant « des étagères les auteurs qui depuis longtemps s’y abritaient » : de manière kafkaïenne, il l’interpelle « avec une audace qui ne m’avait jamais habité du temps où [il] était parmi les vivants » pour lui demander de quel droit il touche à ses livres. Il se souvient de la fascination que ce père « splendide » exerçait sur lui et pense que, peut-être, le mort n’est pas celui qu’on croit. Pourtant, le verdict (encore un terme emprunté à Kafka) rendu par le miroir dans lequel il se contemple est différent : « toi, père, tu es enfermé en moi (…) j’arrive à la conclusion, père, que tu existeras toujours ».

La seconde nouvelle « autobiographique », Monte Castello, est construite sur un entrecroisement de souvenirs d’enfance du narrateur – les vacances chez son grand-père, les conflits entre sa grand-mère et sa mère – et le récit de la bataille italienne de Monte Castello (novembre 1944 – février 1945) qui voit l’entrée dans le second conflit mondial des forces brésiliennes et à laquelle ce grand-père a participé. Dans ce texte magnifique, les éléments mythologiques (les pièces de monnaie qu’on place dans la bouche des morts pour payer à Charon le passage du Styx) rencontrent les prosaïques lires italiennes rapportées de la guerre. Le conflit mondial croise la guerre intestine, familiale.

L’unité du recueil est assurée superficiellement par certains éléments récurrents (la maison coloniale, rue Varzea, les allusions aux combats en Italie), mais surtout par la voix du narrateur, lequel, inlassablement, tisse les récits à la manière de la potière et conteuse de la nouvelle Une âme en travers du corps : « l’infinité d’histoires qui remplit la cuisine cède la place à une parole unique : le récit interdit, inachevé, le Verbe qui avait manqué à la femme, le flux qu’elle avait si longtemps poursuivi ».

Ces quelques aperçus de l’ouvrage sont loin d’épuiser la richesse des thèmes abordés par Monteiro, qui pourront parfois décontenancer le lecteur. L’effort requis, pas insurmontable, est largement récompensé par la découverte d’un écrivain de grande qualité dont l’univers personnel fait parfois penser à celui d’un Bruno Schulz.

29 mars 2020

[News] News du dimanche

Afin de résumer la situation, on peut rappeler ce constat d’Ivar Ch’Vavar, cité dans le post d’hier : nous vivons dans un « monde qui a déjà bien avancé dans son recul… Dans sa Dévastation »… Et pour ce qui est de la situation française, on n’arrête pas le progrès : de l’état exceptionnellement autoritaire on est passé à un liberticide état d’exception – qui du reste ignore désormais la sacro-sainte exception culturelle française : vu l’effondrement économique prévisible du monde de l’édition, on peut signer cette pétition « Pour un soutien massif au secteur du livre »
Ce soir, après un très sérieux (hic !) Salut de CUHEL aux confinés, pleins feux sur deux des livres reçus en mars, puis les mots-croisés insolubles de Marcel Navas.

CUHEL : Salut les confinés !

En distanciel, confinément à la législation RGPD en vigueur,
je vous souhaite une bonne survie !

© Julien Blaine

Aux rêveurs…


 UTOPIA

Se délester de l’inessentiel = détester l’inné sans ciel = Nous marchons vers l’A 16, l’autoroute-du-Bonheur…

Sans métro-boulot-agendo-claudo-dingo, sans shopping-outing-running-meeting-profitising-merchandising, etceterasing = ZEN !

L’humoins va repartir d’un bon pas sur l’humus… Virus humanum est ! Pensum humanum est !

Sur le Mont Golgotha, même le gotha revient aux Vraies-Valeurs – et même les voleurs…

 

God dam, toute BellÂme, toute GrandÉcrivaine et tout GrandÉcrivain est un homo-confinus.


Aux pragmatiques…


TO DO (or not to do, that is the question…)

 

  1. Après avoir tondu son gazon, s’occuper de sa toison (du moins, de celle dont s’occupe habituellement la coiffeuse / le coiffeur) – sinon dans deux mois, le remède sera pire que le mal : avec une invasion de moutons hirsutes et décolorés, le déconfinement sera une déconfiture !
  2. Après s’être lavé moult fois les menottes, s’attaquer à la quadrature du cercle de sa cellule, à savoir aux façons de tourner en rond dans un carré… Avec Simone, en route pour un voyage-autour-de-ma-chambre : sachant que la plus grande pièce de l’appartement mesure 5,50 m x 7,50 m, combien de tours faudra-t-il faire pour atteindre 1 KM ?
  3. Autre problème pour occuper les enfants…
    En s’appuyant sur une image satellite quelconque (car l’important, n’est-ce pas, c’est de voir le réel !), partir de la maison comme point de départ et tracer un cercle de 1 000 m de rayon : quel sera le diamètre de ce cercle ? Son périmètre ?
    Quelles sont les chances (!) d’être contrôlé par la police à l’intérieur de ce périmètre ? En dehors ?
  4. Encore un autre, soyons fous !
    Chercher les statistiques du jour : nombre de personnes testées positives, hospitalisées, en réanimation, décédées… Quelles sont vos chances de survie ?
  5. Un p’tit dernier pour la route…
    Se renseigner sur l’état-du-monde : quelles sont les chances pour que la pandémie soit suivie d’un krach boursico-économique ? pour que d’autres virus déclenchent d’autres pandémies ? pour que réapparaisse la grippe espagnole ? pour que surviennent cet été des catastrophes liées au réchauffement climatique ? pour qu’une nouvelle catastrophe nucléaire se produise dans le monde ? en fRANCE, qui n’a pas de pétrole, pas d’idées, pas de moyens, mais qui a de nombreuses centrales vétustes ? pour que l’on assiste à l’effondrement du monde numérique ? du monde tout court ?
  6. Relisez la fable de notre La Fontaine national, « Le Lion et le Moucheron »… Qu’en déduisez-vous sur la situation actuelle ?
  7. Avec Emmanuelle en huis clos, en rut vers l’Empire des Sens !

Allez, bonne semaine les confinés !


Deux livres reçus en mars 2020 /FT/

► Benoît TOQUÉ, Entartête, performances, Les Éditions extensibles, 110 pages, 12 €, ISBN : 979-10-96187-08-9.

« La tarte à la crème porte une vérité.
Cette vérité pénètre dans une tête.
La mémoire  de la tête se brouille. L’archive
vidéo est là pour parler.
Subrepticement, la vérité que porte la tarte à
la crème a pénétré le réel : et elle lui explose
à la face » (p. 31).

Quel rapport entre le titre du livre et l' »art dégénéré » ? Lorsqu’on ne parle pas allemand, dans « entartete Kunst » on lit « entartête »… Dans la lignée du dadaïsme et du surréalisme (belge), de façon têtue et pointue Benoît Toqué s’interroge sur ce « geste burlesque » d’entarter des têtes (ou tout aussi bien de les enfariner ou de les enfriter !), qui transite de l’espace artistique à l’espace social dans son intégralité : sa trajectoire le conduit de Noël Godin à l’entartauteur de Cosmopolis, Don Delillo, en passant par Laurel et Hardy ou Patrick Sébastien.

Avec brio et humour, le poète et performeur analyse les manières dont on entartête une réalité, exercices pratiques à l’appui.

Mais, bien évidemment, « l’important est de maintenir sa propre idiotie à un taux raisonnable »…

 

 

► Christophe ESNAULT, Ville ou jouir, et autres textes navrants, éditions Louise Bottu, 164 pages, 14 €, ISBN : 979-10-92723-36-6. [Commander]

Quelques topos mis à part – ressortissant au cynisme et romantisme noir de l’homme seul –, on pourra apprécier cette vision de la ville comme « dégénérescence »qui « contamine les corps de son poison », de la cité qui favorise la « confrérie des corps aléatoires ». Mais surtout on retiendra de ce recueil les brèves qui offrent d’irrésistibles saillies satiriques sur notre condition, à méditer en ce temps de confinement : « Qu’est-ce qu’il peut être merveilleux / De penser à tous ces gens / Qu’on a la chance / De ne pas connaître » (85) ; « Se reconstituer, cette urgence de se reconstituer quand on a trop côtoyé l’autre » (95)… Quant à « La Tombe éditoriale », elle est à mettre dans les mains de ceux qui se font encore des illusions sur l’actuel espace littéraire.

Marcel Navas, MOTS CROISÉS INSOLUBLES
Problème n° 2

 Horizontalement

  1. Autrefois elle faisait tapisserie, maintenant elle tricote pour les déshérités. – II. Bruits sourds que font les vieux qui retombent en enfance. Autopsie d’une langue morte. – III. Demi-frère. Jeu narcissique à gain nul. Sanction de père sévère. – IV. Se donne du mal pour avoir l’air authentiquement masochiste. – V. Peut fournir la palette et le pinceau mais pas l’encre. Pas de tout repos pour le guerrier. – VI. Institution qui soutient la famille et console les solitaires. – VII. Va-nu-pieds auquel on refuse le confort des pompes funèbres. Canapé convertible en dollars. – VIII. Vice cruciforme. Fait du tort pendant le sommeil, et parfois tue au grand jour. Période difficile à vivre. – IX. Elle n’a pas eu le temps de faire des conjectures. Sort parfois de son lit mais ne dort jamais sous les ponts. – X. On l’a battu comme plâtre et tiré par les cheveux et pourtant il a survécu. – XI. Animal qui finit mal dans les contes de fées. Panier qui peut servir de chaise quand il est percé. -XII. S’habillent d’un rien et se déshabillent de la même façon.

Verticalement

  1. Homme d’intérieur même quand il se produit à l’extérieur. – 2. Sorte de génuflexion très difficile à faire avec le coude. Font figure de loups dans les bals masqués. – 3. Portion incongrue. Dépenses destinées à faire des économies et qui finalement ruinent. – 4. Pour lui, l’heure de vérité est arrivée très en avance. Histoires d’homoncules. – 5. Tantôt il bat la mesure, tantôt la semelle, et dans les deux cas il est perdant. On suppose qu’elle a un bon fond mais sa forme est indéfinissable. Gros lot dont personne ne veut. – 6. On le copie parce qu’il n’a pas son pareil pour faire l’original. – 7. Point de non-retour dont on revient quand même. – 8. Porté à l’exagération. Moins il en fait et plus il est obscène. – 9. À bout de nerf. Pas le genre de père à boire ni à aboyer. Ils cherchent longtemps et finissent par trouver midi à quatorze heures. – 10. Race de chiens qui ont un air d’homme battu. – 11. A fait ses preuves comme soporifique. Tremblement de mer. – 12. Toujours occupé à faire dérailler le train-train quotidien. Écorchent les oreilles.

 

 

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