Libr-critique

16 juillet 2018

[News] Libr-vacance 2018 / 1

Plus que jamais, en ce temps de saturation médiatique, c’est le moment d’entrer en vacance : ce premier volet de Libr-vacance vous invite à méditer avec Leslie Kaplan sur/avec Mai 68, à lire une sélection de livres très récents, à rendre hommage à Christophe Marchand-Kiss, et vous donne RV au festival de poésie Voix vives…
Face à la liesse de ce 14-Juillet à double révolution, faut-il suivre le flaubertien fleuve humain auquel fait allusion Jean-Claude Pinson dans son dernier livre, LÀ (L. – A., Loire-Atlantique)  ? « Flaubert, qui n’aimait pas la foule, écrit à Louise Colet que, néanmoins, "les jours d’émeute", il se sent "enivré par une poésie humaine, aussi large que celle de la nature, et plus ardente" »…

UNE : le Mai 68 de Leslie Kaplan, du chaos au chantier…

Leslie Kaplan, Mai 68, le chaos peut être un chantier, P.O.L, mai 2018, 80 pages, 9 €.

Il était un temps où l’espace social français n’était pas saturé par une seule obsession, l’invasion des "Migrants", que seul peut chasser cet antidote magique, la Victoire-des-Bleus… Une Coupe du monde quand la coupe est pleine, des Bleus contre les bleus à l’âme, le Mondial contre les ravages de la mondialisation…

« Et alors "quelque chose se passe"
qui remet en cause l’ordre normal, habituel, les choses en l’état, le surplace, apparemment calme, en fait violent, la répétition du mensonge […]
en mai 1968, c’est l’absence de hiérarchie
au contraire, c’est l’égalité, la liberté réciproque
la parole est partout, dans tous les milieux, chez tout le monde » (p. 39).

« ET ALORS vient la question : tout ça s’est fait dans des mots, paroles, dialogues
est-ce suffisant pour une révolution ? certes non
une révolution suppose un changement du cadre de pensée établi
mai 1968 a été un mouvement de contestation du cadre actuel, de la société capitaliste marchande
un mouvement très fort, général
et après 68, il y a eu une "reprise en main" terrible
un retour en force de la société de consommation

les paroles vivantes ont été "récupérées", c’est-à-dire : sont devenues des clichés » (p. 47-48).

Ces clichés, nous les avons tous en tête sous forme de slogans : "Faites l’amour, pas la guerre !" ; "Il est interdit d’interdire !" ; "L’imagination au pouvoir !" ; "La beauté est dans la rue" ; "Prenons nos désirs pour des réalités !" ; "Soyons réalistes, demandons l’impossible"… Mais, dans sa conférence interrompue par quelques personnages tout droit issus de ses textes, Leslie Kaplan insiste autant sur la chape de plomb du régime gaulliste que sur la prise de parole : mutisme des dominés… silence sur les opprimés… silence sur la France de Vichy, la guerre d’Algérie… Contre une certaine doxa selon laquelle Mai 68 est avant tout une révolte hédoniste et consumériste, un soubresaut individualiste, l’auteure nous invite à penser 2018 grâce à ce mouvement anticapitaliste : plutôt que de nous laisser engluer dans un individualisme de masse et un identitarisme de mauvais augure, retrouvons notre puissance d’étonnement, un désir de singularité qui passe par l’altérité !

Libr-15 : LC a reçu, lu et vous recommande

♦ Philippe ANNOCQUE, Seule la nuit tombe dans ses bras, Quidam éditeur, à paraître en août 2018, 152 pages, 16 €.

♦ Julien BLAINE, De quelques tombeaux de feus mes amis & de feue mon amie, Au coin de la rue de l’Enfer (04), mai 2018, 54 pages, 13 €.

Julien BLAINE, Catalogue de l’Exposition 1968/2018 = 1/2 siècle & Julien Blaine = 3/4 de siècle, Marseille, édition im/paires et éditions Galerie Jean-François Meyer, mai 2018, 64 pages.

♦ Philippe BOISNARD, Vie et mort d’un transsexuel, éditions Supernova, juin 2018, 86 pages, 10 €.

♦ Comité restreint, L’Inclusion qui va, éditions Louise Bottu, mai 2018, 128 pages, 7 €.

♦ Christophe ESNAULT, Mordre l’essentiel, éditions Tinbad, printemps 2018, 336 pages, 26 €.

♦ Bruno FERN, Suites, éditions Louise Bottu, juin 2018, 162 pages, 14 €.

♦ Laurent GRISEL, Journal de la crise de 2008, éditions Publie.net, printemps 2018, 272 pages, 20 €.

♦ Pierre MÉNARD, Comment écrire au quotidien. 365 ateliers d’écriture, Publie.net, 2018, 450 pages, 24 €.

♦ Cécile PORTIER, De toutes pièces, Quidam éditeur, à paraître en août 2018, 180 pages, 18 €.

♦ Jean-Claude PINSON, LÀ (L. – A., Loire-Atlantique). Variations autobiographiques et départementales, éditions Joca Seria, Nantes, juin 2018, 280 pages, 19,50 €.

♦ Olivier QUINTYN, Implémentations/implantations : pragmatisme et théorie critique, Questions théoriques, 2018, 320 pages, 18 €.

Revue des Sciences Humaines, Université de Lille III, n° 329 : "Orphée dissipé. Poésie et musique aux XXe et XXIe siècles", printemps 2018, 296 pages, 28 €.

♦ Marc-Émile THINEZ, L’Éternité de Jean, éditions Louise Bottu, juillet 2018, 140 pages, 14 €.

♦ Patrick VARETZ, Rougeville, éditions La Contre Allée, Lille, printemps 2018, 96 pages, 8,50 €.

 Libr-brèves

â–º En hommage à notre ami Christophe Marchand-Kiss (1964-2018), qui nous a quittés trop tôt, sur Libr-critique on pourra (re)lire un extrait de Mère/instantanés et une chronique sur l’un de ses textes publié sur Publie.net en 2009.

â–º Bien que ce festival méditerranéen ait bien changé, RV à Sète du 20 au 28 juillet : avec notamment Béatrice Brérot, Sébastien Dicenaire, Frédérique Guétat-Liviani, Jean-Luc Parant et Pierre Tilman.

13 mai 2018

[News] News du dimanche

En ce deuxième dimanche de mai, vos nombreux RV : avec la revue IF (n° 46), le festival international Lettres nomades, Cyrille Martinez, Jean-Marie Gleize, Sandra Moussempès…

â–º IF n°46 vient de paraître. Au sommaire : Philippe Artières, Rebecca Bournigault, Hubert Colas, Sandra Moussempès, Jeanne Moynot & Anne-Sophie Turion, Claire Astier, Éric Plamondon, Claudia Imbert, Alex Huot.

https://www.solitairesintempestifs.com/revues/664-if-n-46-9782846815499.html

â–º Le mai de Frank Smith :

â–º Du 14 mai au 2 juin, Festival international Lettres nomades, avec notamment Nina Yargekov.

â–º Mardi 15 mai, 18H30, Cyrille Martinez au Monte-en-l’air :

â–º Mercredi 16 mai à 19H30, rencontre avec Jean-Marie Gleize à la Librairie Texture (01.42.01.25.12 / 94 avenue Jean-Jaurès 75019 Paris) à l’occasion de la parution de Trouver ici. Reliques et lisières (Seuil).

Ici sans liens, sans lieu.
Epeler une révolution possible.
Le récit commence avec la rivière.
Nous n’avons pas de noms.
Les morts reviennent quand il pleut.
Une écriture à fragmentation.
La politique, comme une gorgée d’eau.
Ici aux lisières, avec les restes brûlants.
Faire pousser des ronces. Le présent simple.
Un communisme sensible.

â–º Jeudi 17 mai de 19H30 à 22H, Le Lieu unique à Nantes : la projection du film Éditeur de Paul Otchakovsky-Laurens sera suivie d’un entretien avec Jean-Paul Hirsch et Frédéric Boyer.

â–º RV avec Sandra Moussempès : deux lectures de textes inédits et de ses deux derniers livres, Colloque des télépathes (l’Attente, 2017) et Sunny girls (Poésie/Flammarion 2015)

Le 22 mai : Ivy writers (lectures bilingues français/américain), (Café Delaville 34 bd Bonne Nouvelle 75002)

Le 31 mai : pour la parution de la revue Rehauts (lecture commune à la librairie Tschann)

â–º EcritStudio et la Boucherie littéraire présentent les poèmes sonores réalisés lors de la session  de  création qui  s’est déroulée à Monteux en avril dernier. Poèmes diffusés de Guillonne Balaguer, Béatrice Brérot, Patrick Dubost, Estelle Dumortier, Antoine Gallardo, Béatrice Machet, Esther Salmona, Cédric Lerible, Natyot.

Organisée dans le cadre de la Périphérie du 36ème Marché de la Poésie de Paris et du Festival Poésie Nomade en Provence, cette diffusion aura lieu samedi 26 mai  à la Maison de la poésie d’Avignon (6 rue Figuière 84000 Avignon).

â–º Samedi 26 mai à Caen, rencontre autour de la Grande Guerre : Fern/Lhiver

9 mai 2018

[Chronique] Nicolas Tardy, Gravitations autour d’un double soleil, par Bruno Fern

Nicolas Tardy, Gravitations autour d’un double soleil, éditions Série discrète, avril 2018, 92 pages,15 euros, ISBN : 978-2-9553391-6-9.

Comme l’indiquent son titre et sa couverture vivement colorée, ce livre tourne autour d’un double soleil issu de Sun Ra, nom de scène que s’est donné en 1952 l’excentrique compositeur et pianiste de jazz Herman Poole Blount. Il comprend des textes qui vont d’une ligne à une page et dont le nombre coïncide avec celui des années (soit autant de révolutions terrestres) que vécut ce musicien, de 1914 à 1993. Qu’on ne s’attende cependant pas à trouver ici une biographie car Nicolas Tardy s’attache plutôt à retracer l’histoire d’une large partie du XXsiècle à travers le prisme de Sun Ra et en mettant en œuvre une contrainte d’écriture très originale qui produit d’intéressants effets sur la lecture : les différents personnages, réels ou fictifs (appartenant à la littérature, au cinéma ou à la BD[1]), les lieux, les objets symboliques et les événements majeurs de l’époque traversée ne sont jamais désignés en recourant à des noms propres mais par des périphrases qui renvoient à des formes et/ou à des couleurs – par exemple, pour les drapeaux : « une nation où le bleu, le blanc, le rouge forment une étoile » ou bien « une nation blanche ayant une ancienne croix solaire comme nouveau symbole » (en 1936). Autrement dit, pour qualifier ce protocole, il faudrait, dans la phrase qui correspond à l’année 1921, « le monde est tout ce qui a lieu, est lisible », remplacer l’adjectif par « visible ». Cette procédure génère des énoncés qui se répètent (faisant ainsi écho au caractère répétitif de certaines compositions de Sun Ra et à son nom doublement solaire) et paraissent souvent étranges (« L’année terrestre suivante, un voyageur spatial blanc, venu d’une nation rouge, meurt en revenant sur un astre bleu. »), désorientant le lecteur et l’obligeant à chercher sans cesse de qui ou de quoi il est question.

Ce jeu est aussi léger que sérieux car, au-delà de la performance, un tel choix d’écriture est explicable par de multiples raisons . Tout d’abord, on peut citer l’importance, comme chez la plupart des pratiquants, de cette « musique dont la dernière lettre se répète », de la discrimination envers les Noirs américains[2], thématique qui revient ici régulièrement, hélas, du premier texte évoquant l’État où naquit l’intéressé, l’Alabama, «  une partie d’une nation à la bannière étoilée séparant le plus les noirs et les blancs » jusqu’à l’avant-dernier : « des forces de l’ordre blanc ressortent blanches comme neige et déclenchent des violences noires de colère dans la cité des anges ». Par ailleurs, cette place accordée aux couleurs est notamment étayée par la transition entre les touches d’un piano, instrument joué par Sun Ra, et celles d’un « clavier associant couleurs et sons », en 1923, l’« homophone », créé par le Russe Vladimir Baranoff-Rossiné, et par la présence récurrente des peintres (Malevitch, Klein, Warhol, etc.). En plus de ces motifs, la plupart des autres font allusion à l’univers propre à l’atypique fondateur de l’orchestre nommé Arkestra puis Solar, Myth Science, Astro Infinity et Intergala – il en est ainsi pour l’espace, fréquemment évoqué à travers les étapes successives de sa dite conquête, Sun Ra étant à l’origine d’une philosophie « cosmique » quelque peu délirante. Évidemment, l’histoire de la musique, de ses techniques et de ses principaux acteurs, de Louis Armstrong à Prince, constitue elle aussi l’un des fils à suivre. De plus, l’écrivain qu’est Nicolas Tardy n’oublie pas ses pairs – par exemple, en 1933, « une blanche adepte de la répétition textuelle, venue de cette nation pour s’installer dans une nation où le blanc sépare le bleu et le rouge, écrit sur elle-même par le filtre d’une autre blanche[3] » ou, en 1943, quand « sont publiées des aventures princières avec rose et renard ». Quant aux grands événements politiques, ils apparaissent également, du début de la 1ère guerre mondiale à la fin, en 1989, d’un « conflit larvé et glacé ». 

Au bout du compte, l’auteur parvient donc subtilement – et souvent avec humour : en 1965, « des pierres qui roulent, blanches, ne sont pas satisfaites – et le chantent » – à illustrer ces mots de Sun Ra cités à la toute fin du livre : « Je ne fais pas partie de l’histoire – je fais plutôt partie du mystère, qui est mon histoire. »

Nicolas TARDY, écrivain né en 1970, vit à Marseille. Publie sur divers supports imprimés et numériques. Collabore avec des artistes et des musiciens. Anime les éditions Contre-mur http://www.contre-mur.com/avec Caroline Scherb. 



[1]    Je viens tout juste d’apprendre que Sun Ra était à l’origine de Sun Rae, l’un des personnages de la série Valérian, agent spatio-temporel.

[2]    « Colored people »…

[3]    Gertrude Stein et Alice B. Toklas.

18 février 2018

[News] News du dimanche

En cet avant-dernier dimanche de février, à vos agendas : RV avec le nouveau site des éditions Rencontres, Chaos de M. Brosseau… au Lieu unique à Nantes pour un concert-lecture, à Tourcoing pour un Hommage à P.O.L, à Villerbanne pour une soirée poétique… à Paris avec B. Fern et L. Fourcaut, à La Colonie autour de Lectures de prison

â–º Réapparition du site des éditions RENCONTRES, où l’on trouvera des joyaux : coffret DVD Aymé/Pey, livres de Blaine, Gleize, Pazzottu, etc.

â–º Avant que la chronique d’Alain Jugnon ne soit publiée cette semaine, voici les dates à retenir autour du roman de Mathieu Brosseau, Chaos :

– une rencontre à la librairie Charybde avec Hugues Robert le jeudi 8 mars à 19h30 ;

– lecture performance avec Jean-marc Bourg : le 14 mars au Trempolino à Nantes ; le 15 mars à la médiathèque de Herbignac ; le 16 mars au Dôme de Saumur ; et le 30 mars
à la Maison de la Poésie de Paris, une lecture musicale avec Olivier Mellano.

â–º Mercredi 21 février à 19H30, Le Lieu unique à Nantes :

Concert-lecture avec Éric Arlix (poète), Serge Teyssot-Gay (guitare) et Christian Vialard (synthés). Présentation : Yves Arcaix.

Golden Hello est le terme utilisé en anglais pour « prime de bienvenue », cette dernière concerne uniquement les managers de très haut niveau. Les textes, aux sujets très différents, dressent un portrait du monde contemporain et d’individus qui luttent, chacun à leur manière, pour leur survie.

â–º Jeudi 22 février au Fresnoy de Tourcoing (59) : Hommage à P.O.L !

En hommage à Paul Otchakovsky-Laurens, une projection de "Editeur", son dernier film sorti fin novembre 2017, aura lieu dans la grande salle de cinéma du Fresnoy à Tourcoing. Celle-ci sera suivie d’un échange avec Jean-Paul Hirsch, proche collaborateur de Paul Otchakovsky-Laurens, et les auteurs P.O.L Kiko Herrero, Patrice Robin et Patrick Varetz.
Il s’agit ici d’honorer la mémoire d’un grand éditeur, mais aussi d’un homme de cinéma : Paul Otchakovsky-Laurens a été pendant plusieurs années président de la commission d’avance sur recettes du CNC, et la maison P.O.L publie depuis 1992 la revue de cinéma Trafic, créée par Serge Daney.
Après "Sablé-sur-Sarthe, Sarthe", "Editeur" est son second film.

â–º Dimanche 25 Février 18h, à Bubble Art (28 rue Anatole France 69100 – Villeurbanne) : soirée poétique avec Guillonne Balaguer, Alice Calm, Georges Chich, Patrick Dubost, Isabelle Pinçon, Brigitte Baumié, Claude Yvroud, Laure Viel, Béatrice Brérot, Pierre-Alain Gourion.

Prix d’entrée : 10€ – tarif réduit : 5€

â–º Jeudi 1er mars à 19H, Bruno Fern / Laurent Fourcaut : lectures croisées (Café de la Mairie : 8, place Saint-Sulpice 75006 Paris).

Bruno Fern lira des extraits de "L’air de rin" (Louise Bottu, 2016) et de son prochain livre à paraître aux mêmes éditions, "Suites". Laurent Fourcaut lira des extraits de "Joyeuses Parques" (Tarabuste, 2017) et de "Or le réel est là…" (Le Temps des cerises, 2017).

â–º Mercredi 14 mars, rencontre à La Colonie de 19h à 21h (128, rue Lafayette 75010 Paris) autour de Lectures de prison (éditions Le Lampadaire), ouvrage consacré à l’histoire des bibliothèques de prison et à l’accès (ou au non-accès) des personnes détenues à la lecture. Au cours de cette rencontre, il sera question des problématiques liées à la lecture en prison, mais aussi des choix éditoriaux qui ont présidé à la conception du livre ‒ archives, documents bruts, inventaires, listes – et de leur effet sur la réception de l’ouvrage.

Programme du 14 mars

Lectures de prison. De la recherche documentaire à la poétique du document

Intervenants
. Jean-Lucien Sanchez, historien : La pratique de la lecture en prison, XIX-XXe siècle
. Séverine Vincent, comédienne et collaboratrice d’Olivier Brunhes : Théâtre en prison, documenter le vivant
. Muriel Pic, écrivain : Le démon fugitif des minutes heureuses. Poésie (et) documentaire
. Philippine Chaumont et Thomas Bellegarde, graphistes : Design des Lectures de prison

Lectures de prison
Contributeurs
Préface : Philippe Claudel. Postface : Jean-Lucien Sanchez. Ouverture des chapitres : Philippe Artières, Jean-Louis Fabiani, Guillaume de la Taille, Marianne Terrusse, Claude Poissenot.

26 décembre 2017

[Chronique] Jacques Barbaut, Alice à Zanzibar, par Bruno Fern

Jacques Barbaut, Alice à Zanzibar, éditions Æthalidès, décembre 2017, 96 pages, 12 €, ISBN : 978-2-9556752-5-0.

En lisant ces limericks à la sauce française[1], on rit souvent (Cette athlète prénommée Denise / Est championne de natation / Elle se justifiait avec une fière devise : / « Tout dépend de la préparation / Moi j’faisais le trottoir à Venise. »)[2], on se cultive parfois (pour ma part, j’avoue que j’ignorais en quoi consiste le gang bang) et on remarque à plusieurs reprises la virtuosité de l’auteur. Or, comme l’a écrit Denis Roche : « Ce n’est pas de la poésie. Il faudrait inventer un autre terme pour caractériser le plaisir, la sensualité, le lyrisme, la virtuosité. Les deux derniers mots sont peu appréciés aujourd’hui. »[3] Peut-on donc dire que l’on a affaire ici à de la poésie ? Quelle que soit la réponse donnée à cette question, le livre s’ouvre sur une citation de Léo Ferré qui souligne une évidence trop souvent oubliée dans la tribu des poètes : toute ségrégation lexicale (dans un sens ou dans un autre) n’a rien à voir avec ce qui fait d’un texte un poème – il suffit de (re)lire Villon, par exemple, pour illustrer cela. Même si dans la plupart de ces 238 quintils l’auteur appelle une chatte une chatte, cette dominante érotique ou pornographique (chacun en décidera, conformément à la fameuse formule dont l’origine est discutée  : « la pornographie, c’est l’érotisme des autres ») ne l’empêche pas de traverser les lexiques les plus divers en évoquant des sphères culturelles qui vont de Betty Boop à Magritte, en passant par de nombreux écrivains : Hugo Ball, Sade, Kafka, Dante, Pierre Louÿs, Kerouac, Mallarmé, Poe, Sagan, Foucault, etc.

Par ailleurs, J. Barbaut glisse dans certains limericks un double de lui-même, plus ou moins incognito : Ce saligaud de Jacques / Faisait son boulot de mac / Il n’hésitait pas sur les claques / Quand elle sortait du claque / Avec moins de cent sacs.  ; Cette fille cash de Kaboul / Me déclara, style cool :  « Jacques, aboule ! / Sors tes boules / Que j’les roule ! » ; ou bien encore  Cette lexicographe de chez Larousse / Qui pratique l’acte en douce / T’attire jusque dans les bureaux / du secteur MOTS NOUVEAUX / Teinte en flamboyante rousse.  Il lance même quelques clins d’œil aux origines du genre (Quand ce poète de Quentin / Cherchait un quatrain / Il se hissait au niveau / Des graffitis de lavabo / Pour plaire à une catin.), puisque ces pratiques textuelles remonteraient à l’Antiquité gréco-latine – et cette galerie de mini-portraits (dont les modèles sont majoritairement féminins) rappelle quelquefois les traductions fort peu académiques de certaines épigrammes de Martial « recyclées » par Christian Prigent[4].

Quant à la besogne (formelle), l’auteur n’y rechigne pas : ainsi, pour mieux assurer (la rime), il n’hésite pas à adopter des postures acrobatiques, en dissociant fréquemment syntaxe et vers : N’accepte ni risque / Ni fantaisie puisqu’ / Elle n’admet que la voie classique, voire en poussant la pirouette jusqu’à couper les mots en deux : C’est en porte-jarretelles / Qu’elle semble la plus svel- / Te pucelle de Bruxelles – et, même si les ouvrages « sérieux » publiés précédemment[5] manifestaient déjà son goût pour les jeux avec la langue, ce livre en est la facétieuse confirmation[6].



[1]Cf. la postface, offerte sur le site de l’éditeur – J. Barbaut y explique, aussi savamment que drolatiquement, les principes de ce genre et son évolution jusqu’à nos jours : A la une – Æthalidès

[2]Pour en juger sur d’autres pièces, se reporter également au site des éditions où des échantillons sont présentés, y compris dans des vidéos où l’auteur donne de sa personne.

[3]in Le Monde du 04 /06 / 1999.

[4]DCL épigrammes, P.O.L, 2014.

[5]Cf. le site des éditions nous

[6]On en trouvera aussi de multiples preuves sur son blog : barbOtages

19 décembre 2017

[Chronique] Une (auto)biographie du dehors : Alain Frontier, Érudition, par Fabrice Thumerel

De Montaigne à Roubaud, l’autobiographie s’est faite autobiobibliographie.

Alain Frontier, Érudition, 7 lectures commentées, éditions Louise Bottu, novembre 2017, 168 pages, 14 €, ISBN : 979-10-92723-16-8.

"en / famille / si l’on ôte / m / ça / fait / faille"
(Pierre Le Pillouër, Poèmes jetables, Le Bleu du ciel, 2002 ;
cité dans Érudition, p. 53).

 "Question. Quels sont les événements de la vie d’un homme
que l’autorité sociale entend certifier et authentifier ?
Pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ? Quels sont les critères de son choix ?

Deuxième question. Quelle réalité biographique concrète est-il possible d’induire
à partir de ces seules attestations ? Qu’en est-il de l’être de Henri Gaston F,
mort à Crépol (Drôme), le 18 septembre 1983 ?"
(Le Compromis, éditions Sitaudis, 2014, p. 11).

 

Sans ambages, dès le titre, Alain Frontier revendique une forme d’appropriation culturelle très générale qui, c’est le moins que l’on puisse dire, n’est plus en vogue : si la référence aux livres est explicite (7 lectures commentées), celle à l’autobiographie ne l’est nullement. Le lecteur doit attendre l’orée du texte ("Premières photographies du personnage") pour être fixé : un contrôle routier renvoie le Je narrateur à un souvenir d’enfance marqué par l’absence du père, prisonnier en Allemagne, et par là même au précédent livre, Le Compromis (compromis familial entre les parents après l’aveu du "secret" ; compromis auctorial avec le genre autobiographique) ; Gaston F[rontier] sera ainsi à nouveau la figure centrale de cette autobiographie qui, cette fois, se révèle plus oblique. Mais à quelle lecture commentée avons-nous affaire ? Même si se trouve mentionné Voyage au centre de la terre, il ne s’agit pas d’analyse littéraire classique : le narrateur présente et commente divers documents (photos et lettres). Et il faut se plonger dans des notes hypertrophiées pour découvrir de nombreuses références livresques : Fénelon, Voltaire, Verne, Barthes, Leblanc, Pindare, Fern, Racine, Diderot, Maupassant… Mais aussi toutes sortes d’informations et considérations sur la faïence lithophanique de Rubelles, le permis à points, la géographie du paysage originel, le collège Stanislas, l’olivier, le scoutisme, les mots "machine" et "item"… Ainsi l’accent est-il mis sur le dédoublement auteur / commentateur, plutôt que sur le traditionnel narrateur (adulte) / acteur (enfant) – ce dernier étant quasi inexistant.

Il en va de même dans les six autres sections : "Société parisienne" repose sur des documents trouvés aux Archives municipales ; "Le Piton de la Fournaise" sur des recherches générales concernant la branche maternelle (on doit à l’arrière-grand-père d’Arvède Romieux "la première approche scientifique du Pithon de la Fournaise") ; "Portait de la bienfaitrice" sur une correspondance familiale et la brochure publiée par Virginie Schildge-Bianchini, celle-là même grâce à laquelle Gaston a pu être admis au prestigieux Collège Stanislas ; "La Mer d’Iroise" sur des photos et le Manuel du marin ; "Lettres de l’infirmière" sur la correspondance entre Gaston Frontier et Yvonne Jean ; "Une demande en mariage" sur la correspondance entre Gaston et Odette Coustal, sur le journal de cette dernière – pourtant non mentionné, même en note (indication de l’auteur, au cours d’une conversation téléphonique) -, un manuel de savoir-vivre ainsi que sur la photographie officielle du mariage. Ainsi peut-on parler d’autobiographie objective, comme pour Annie Ernaux : c’est du dehors, et à partir de traces matérielles, que se construit non pas une cathédrale mais un kaléidoscope. Une exobiographie.

Autant dire qu’est battue en brèche l’illusion réaliste, consubstantielle à la fonction référentielle du langage : aucun récit ne peut rendre compte de la réalité immédiate. L’ancien membre de TXT qui cite souvent Barthes en note insiste sur la médiatisation de toute écriture : on ne peut écrire qu’à partir du déjà-écrit, du déjà-représenté. D’où le piedenez final en guise de punctum (Barthes) :

          Venu zieuter le défilé de clowns sérieux,
                       un gamin à la Doisneau s’est glissé en douce dans le champ de l’image.
                       Immortalisé à son tour : culotte courte, chandail, béret basque, regard hési-
                       tant entre le goguenard et l’admiratif (164-165).

Toute réalité – fût-elle la plus officielle – ne peut que se dérober en douce : à vouloir appréhender "l’ami mésis" (Prigent, Une phrase pour ma mère), fantasque et insaisissable, on se heurte à l’imprévisible, le champ de la représentation étant miné. C’est dans les derniers mots que se profile du reste la tache aveugle du miroir : « "Je savais", écrira Gaston quelques années plus tard, "qu’en décidant de me marier, j’entreprenais une tâche surhumaine" » (p. 165). La citation qui sert de clausule est extraite d’une lettre à sa femme datée de septembre 1940, en grande partie reproduite dans Le Compromis (p. 25) : Gaston (1908-1983) appartient à une époque pour laquelle "les sentiments incompréhensibles" qui l’habitent (ibid., p. 22) ressortissent à l’irreprésentable, l’innommable.

Aussi le recours à un artifice romanesque daté n’est-il pas surprenant :

      Les événements ici rapportés se sont déroulés dans une époque lointaine et sensiblement différente de la nôtre (le XXe siècle). Il est toutefois conseillé, au moins lors d’une première lecture, d’ignorer les nombreuses notes qui, à tout instant, sous prétexte d’éclaircissement, interrompent fâcheusement le fil du discours, et dont la seule utilité est d’induire après coup, modestement, un début de réflexion sur les notions de savoir, de prolifération, d’humour et de contexte.

Plus qu’à tourner en dérision la linéarité du récit traditionnel et adresser un piedenez à la sacro-sainte lisibilité, l’avertissement ironique vise justement à attirer l’attention sur un hors-texte jouissif, le paratexte et le contexte. L’originalité de ce second volume autobiographique par rapport au plus testimonial Compromis, qui traite de la période 1939-1952 (avec un bref retour sur les années 1932-1939 et une ouverture sur les trente dernières – 1953-1983 – en manière d’épilogue, en plus des perpétuels va-et-vient temporels du narrateur enquêteur escorté de son inséparable épouse photographe, Marie-Hélène Dhénin) en s’appuyant sur divers documents et en intégrant dans le texte ce qui pourrait donner matière à notes, réside dans un appareil de notes décalé et disproportionné qui parodie l’édition savante : outre que ce dispositif assure la prédominance de la fonction métalinguistique sur la fonction référentielle, c’est la tension comme le jeu entre texte et paratexte, matériau autobiographique (récit de formation fragmentaire qui, abordant les années 1916 à 1933, nous conduit du collégien à l’homme marié) et machinerie polymorphique et polyfonctionnelle (fonctions digressive, dilatoire, ludique/comique, philosophique, sociologique, idiosyncrasique, métatextuelle…) qui comble la libido sciendi. Le projet même de cette autobiofragmentographie n’existe que dans le jeu de miroirs entre texte et infratexte : telle note cite un passage du Compromis, telles autres notes convoquent les amis Prigent, Lucot, Demarcq, Le Pillouër ou Clémens… La note 30 nous livre l’adhésion de l’auteur à la mythologie de l’autoengendrement de soi par la littérature, via Jacques Demarcq : « "Ce qu’ignorent les biographes et plus généralement le saint-beuvisme expliquant l’œuvre par l’homme, […] c’est qu’un être humain vient moins au monde qu’il ne tombe dans un langage." C’est pourquoi sa généalogie sanguinaire (comme il dit lui-même) n’intéresse pas Jacques Demarcq : Papa ? connais pas ! Maman ? tout autant ! Qu’on me parle plutôt des livres que j’ai lus […] » (p. 41).

Le même jeu réflexif s’avère très éclairant sur le contexte social. Les stéréotypes sont traqués : "Il y aurait donc des familles qui seraient bonnes, voire très bonnes, et d’autres qui seraient mauvaises", lit-on par exemple dans la note 42. Les codes sociaux dévoilés : le règne de la "politesse" masque le rejet de ce qui constitue un véritable tabou (l’étude lexicographique – "homosexuel"/"homosexualité" – est ici une façon de suggérer l’homosexualité possible d’Yvonne Jean et celle, attestée, de Gaston. Ces deux derniers chapitres mettent en scène la comédie sociale des conventions et règles de savoir-vivre qui régissent les relations entre jeunes gens de "bonne famille", des fiançailles jusqu’aux noces. Le romanesque est phagocyté par le code de bonne conduite : "Les protagonistes n’inventent rien – sinon les détails de l’exécution, chacun interprétant son texte scrupuleusement, fidèle aux exigences d’un scénario que, malgré leur inexpérience en la matière, tous deux semblent connaître par cœur" (p. 136). Quelques pages auparavant : "Les scènes suivantes continuent de répondre à l’attente du public familial" (131)… Ajoutez de savoureuses notes sur "tomber" (113) ou "la visite de digestion" (121), et le plaisir du lecteur atteint son paroxysme. Contre la mascarade des "clowns sérieux", la distanciation humoristique peut adopter un tour malicieux : la garçonnière de Gaston, par exemple, a cédé la place au fil du temps à "une manière de bordel" (note 126, p. 151) ; peu après, la réflexion sur "bouge" est des plus cocasses (note 128, p. 153)… De quoi rendre contagieuse et irrésistible l’érudition d’Alain Frontier.

 

â–º Un grand merci à Alain Frontier et Marie-Hélène Dhénin pour les photos de famille, dont voici la légende :

– § 1 : Gaston, au Collège Stanislas (Paris).

– § 2 : Gaston marin (en bas, 2e à partir de la droite).

– § 3 : Mariage de Gaston Frontier et Odette Coustal le 20 avril 1933.

– § 5 : Fiançailles le 18 décembre 1932.

Photo d’arrière-plan (M.-H. Dhénin) : Alain Frontier au cimetière de Bagneux. Ci-dessous : Gaston scout ; Virginie Schildge-Bianchini au bras d’un général.

 

 

 

2 novembre 2017

[Chronique] Benoit Casas, L’Agenda de l’écrit, par Bruno Fern

Benoît Casas, L’Agenda de l’écrit, éditions Cambourakis, été 2017, 376 pages, 14 €, ISBN : 978-2-36624-286-7.

Ce livre, qui peut être utilisé comme un agenda classique, est fait d’autant de textes qu’une année bissextile compte de jours. Chacun d’eux comprend 140 signes[1] et il est issu du montage de mots prélevés dans l’un des ouvrages de l’auteur dont la date anniversaire de la naissance ou du décès coïncide avec celle du jour. Cela dit, l’intérêt de l’entreprise ne tient évidemment pas à la performance textuelle que constituerait le respect de telles contraintes mais dans la qualité du résultat obtenu, soit une suite de précipités qui m’évoque cette phrase d’Andrea Zanzotto[2] : « Le poème est avant tout ce qui, dans le saturé de la langue, doit s’isoler (idiotie), se défier (ironie), se précipiter (vitesse et concrétion). »[3]

Peu à peu, on découvre le profil d’un passionné de lecture, rappelant qu’un écrivain[4] est censé s’inscrire dans une histoire de la littérature qui, dans le cas présent, court des Anciens aux Contemporains et mêle poètes et prosateurs. Pour ceux qui connaissent déjà l’auteur, on ne sera pas surpris de retrouver bon nombre d’Italiens (outre Zanzotto, on croisera notamment Saba, Pasolini, Calvino, Morante, Levi (Carlo et Primo), Gadda, Cattafi, Svevo, Pavese, Vittorini, Montale et tutti quanti), d’Oulipiens (de Queneau à Roubaud et Jouet en passant forcément par Perec), de philosophes qui lui sont proches (Aspe, Badiou, Castoriadis, Deleuze, Foucault, Lyotard, Spinoza, Wittgenstein, etc.) mais également des artistes plus connus dans d’autres domaines que l’écriture (ainsi John Cage). On notera aussi certaines absences (par exemple, celle d’Arno Schmidt dont B. Casas est pourtant, selon nos sources, un lecteur[5]) et quelques (rares) présences un peu inattendues : Supervielle, Claudel, Bonnefoy ou Éluard, pratiquants de lyrismes qu’on croyait éloignés de l’auteur.

Cela étant, cet ouvrage n’est pas qu’un autoportrait subtilement dessiné grâce aux différentes touches placées quotidiennement car le simple fait d’avoir puisé dans ce corpus accessible à tous manifeste la volonté de B. Casas d’inventer du commun, dimension qui rejoint – ou plutôt qui réalise – son souci politique, souvent exposé ici et que Bertrand Verdier a minutieusement mis en relief sur Sitaudis. Par ailleurs, de nombreux énoncés sont indiscutablement autotéliques :

 

18 JUILLET

Mort de Miklós Szentkuthy

Ce livre est accumulation de détails (détails vitaux), sensualité du réel : chimie systématique des matériaux (gestes) les plus essentiels.

 

ou bien :

 

23 AOÛT

Naissance de Georges Perros

Usine de lecture, dévorante lecture. Le résultat dans la marge : un livre hybride. Je vois où je veux en venir : au lu exact au rendez-vous.

 

Enfin, ces textes présentent encore au moins deux atouts : le premier, c’est d’offrir un concentré de l’auteur dont il est question à chaque page et donc de susciter l’envie d’en lire davantage ; le second, c’est de constituer autant de réussites d’écriture – de ce point de vue, il est intéressant d’observer les rapports entre chacun d’eux et l’événement (naissance ou mort) auquel il correspond. Apparaissent fréquemment des résonances, parfois de façon évidente :

 

25 SEPTEMBRE

Mort de Mina Loy

J’interroge l’énigme existence, celle que je fus avec toi. Je deviens réponse muette. Analphabétisme final : il n’est plus de destinataire.

 

ou, au contraire, des liens qui peuvent paraître plus énigmatiques, voire presque contradictoires :

 

3 SEPTEMBRE

Mort de E.E. Cummings

Marcher, nager, respirer. L’amour – de minute en seconde, avec va-et-vient – est voix force soleil, vérité. Percée dans l’étonnante journée.

 

Contradiction qui se résoudrait en lisant ce texte comme l’affirmation d’une résistance au temps, cet agenda atypique étant lui-même une percée vivifiante dans la masse a priori inerte des mots.

 

 



[1] Signalons que peu de temps auparavant Marc-Émile Thinez avait réussi, en respectant lui aussi une telle contrainte « tweetique », à écrire un roman tout à fait insolite, 140² : https://www.louisebottu.com/

 

[2] Auteur lui-même cité à deux reprises comme, entre autres, Georges Perec, Franz Kafka, Georges Perros, Tristan Tzara et Virginia Woolf.

 

[3] Revue Hi.e .ms, n° 9 / 10, hiver 2002-2003.

 

[4] Benoît Casas est non seulement à ce jour l’auteur de six ouvrages dont le dernier paru, L’ordre du jour, n’est pas sans liens avec celui-ci – voir ce qu’en a écrit avec justesse Pierre Parlant : https://diacritik.com/2016/07/08/benoit-casas-ecrire-le-jour-au-jour-le-jour-140lagenda-de-lecrit/#more-13682

mais il est également éditeur : http://www.editions-nous.com/

 

[5] Peut-être figurera-t-il dans le prochain agenda puisque les jours d’une année n’ont pas suffi à B. Casas pour épuiser sa bibliothèque.

 

 

10 septembre 2017

[News] News du dimanche

En ce deuxième dimanche de septembre, la suite de vos RV de fin d’été : Eric Arlix, Thomas Déjeammes, Le Grand Os, Carole Aurouet à la Maison Prévert, Bruno Fern, Valère Novarina, le trio Bory/Bobillot/Demarcq…

â–º Mercredi 13 septembre 2017 à 20H, Eden à Charleroi (Bd Jacques Bertrand) : Eric Arlix, Golden Hello (5 €).

Concert-lecture conçu à partir de situations et d’aventures tirées des écrits hyperréalistes d’Eric Arlix (écrivain chercheur de formes-lecture) et mis en musique par Serge Teyssot-Gay (ex Noir Désir, Interzone-guitare) et Christian Vialard (créateur sonore-électronique).

Golden Hello est le terme utilisé en anglais pour « prime de bienvenue », cette dernière concerne uniquement les managers de très haut niveau. Ces textes, aux sujets très différents (une supérette, une vidéo, un hashtag…) dialoguent avec les ambiances électro-free-rock distillées par les musiciens, dressent un portrait critique du monde contemporain et d’individus qui luttent, chacun à leur manière, pour leur survie.

â–º Jeudi 14 septembre à 19H, Rezdechaussée à Bordeaux (66, rue Notre-Dame) : vernissage de l’Exposition de Thomas Déjeammes.

« 198 120 062 017 » est une fiction autobiographique d’anticipation à travers le médium photographique et plus particulièrement à travers la photographie argentique. Ce projet regroupe différents travaux de l’artiste allant d’agencements réalisés à partir de bouts d’essais jusqu’à l’image idéalisée au moyen format.
Ce projet s’ancre dans la ville de Bordeaux et ses alentours. A la quête des traces du passé dans le présent, ces mises en relation photographiques mais aussi sonores, élaborées avec la complicité des Morphogénistes, explorent notre rapport au temps et notre construction personnelle dans un lieu, à travers nos transformations silencieuses journalières. De 1984 de Georges Orwell à La jetée de Chris Marker en passant par Point de vue du Gras de Nicéphore Niépce, au pictorialisme … Thomas Déjeammes fait surgir dans un paysage à la fois mental et concret, nos «constellations d’impasses » (A. Artaud), retravaillant ainsi une mémoire collective, individuelle, historique, personnelle, photographique, d’un presque même lieu.
L’œuvre de Thomas Déjeammes cherche la variation, au sens musical, en tirant partie de ses projets existants. Il fait évoluer ses diverses recherches selon les rencontres et les lieux de ces rencontres.
http://thomasdejeammes.fr/
https://www.morphogenistes.org/
http://rezdechaussee.org/evenements.php

Exposition ouverte du mercredi au samedi de 14h à 19h
Sur rendez-vous en dehors au 0664618887
Vernissage / jeudi 14 septembre, 19h.
Lecture performée de l’artiste / samedi 30 septembre 18h dans le cadre du WAC

â–º Vendredi 15 septembre à 19H30, Texture Librairie (94, Bd Jean-Jaurès 75019 Paris) : Rencontre avec les Inaperçus (Manon/Obernand/Bouquet/Riboulet)

Jours redoutables, en présence de Christophe Manon et Frédéric D. Oberland
Or, il parlait du sanctuaire de son corps en présence de Mathieu Riboulet (sous réserve)
Les Oiseaux favorables en présence de Stéphane Bouquet et d’Amaury da Cunha

â–º Chez René, bazar littéraire Cave Poésie Toulouse du 15 au 17 septembre. Le Grand Os y sera avec ses livres samedi 16/09 – 11h-19h / dimanche 17/09 – 11h-18h

Lecture de "Génial et génital" 
du Cambodgien Soth Polin
par la comédienne Nathalie Vinot

le samedi 16 à 14h (entrée libre)

â–º A l’occasion des Journées européennes du patrimoine les 16 et 17 septembre 2017, la Maison Jacques Prévert vous accueille pour une visite libre et gratuite de la dernière demeure du poète. La maison du Val, c’est à la fois celle de l’artiste, où l’on marche dans les pas de Jacques Prévert, et un musée, présentant des œuvres originales et des expositions. Le samedi 16 septembre, à partir de 14h30 : rencontre avec Carole Aurouet, spécialiste de Jacques Prévert et auteur de nombreux ouvrages sur l’artiste, pour une séance de dédicace.

â–º Samedi 16 octobre à 14H30 : Lecture de Bruno Fern à la Médiathèque d’Argentan (1-3, rue des redemptoristes), avec le guitariste Guillaume Anseaume.

â–º Du 20 Septembre au 15 Octobre 2017 (du mardi au samedi à 19h30 et le dimanche à 15h) : L’Homme hors de lui, création à La Colline ( Petit Théâtre ; durée : 1h10 environ), texte, mise en scène et peintures de Valère NOVARINA ; avec Dominique Pinon.

Musique : Christian Paccoud / Ouvrier du drame : Richard Pierre/ Collaboration artistique : Céline Schaeffer / Lumières : Joël Hourbeigt / Scénographie : Jean-Baptiste Née / Dramaturgie : Roséliane Goldstein / Production/diffusion : Séverine Péan / PLATÔ / construction du décor : Atelier de La Colline.

 

« Les hommes ne parlent que rarement à eux-mêmes, et jamais aux autres, des choses qui n’ont point reçu de nom. » (Albert Fratellini)

Valère Novarina est à la langue ce que la mécanique quantique est à la science. Sa manière de creuser les mots, dérouter les phrases, libérer la pensée, crée une musicalité qui ouvre les sens et d’où surgissent des perspectives inattendues.

Il est surprenant à chaque instant parce qu’il est inventif, jubilatoire et tragique, métaphysique et burlesque. Marie-José Mondzain dit de cet artiste : « Si son théâtre est énigmatique ce n’est pas parce que Novarina est un homme du secret ou de l’ésotérisme, mais parce que c’est un homme de la révélation. Mais il s’agit de la révélation de l’homme par l’homme dans ce qu’elle a d’aveuglant, d’apocalyptique, d’explosif et de déroutant ».

Après L’Origine rouge en 2000, La Scène en 2003 et L’Acte inconnu en 2007, L’Homme hors de lui, monologue « invectif » sera répété et créé à La Colline. Pour cela, Valère Novarina retrouve Dominique Pinon qui saura donner aux lettres du livre leur pleine vérité concrète et leur liberté rythmique.

Un homme entre, écoute les herbes, s’adresse aux rochers et à nos trois cents yeux muets. Il donne des noms nouveaux aux insectes, aux oiseaux. Il se pose cinq questions ; lance en l’air quatre cailloux qui ne retombent point.
La parole écrit dans l’air.

â–º

9 juillet 2017

[Chronique] Julien Blaine, Dé buts de Ro man *&, par Bruno Fern

Julien Blaine, Dé buts de Ro man *&, éditions des Vanneaux, été 2017, 192 pages, 19 €, ISBN : 978-2-37129-109-6.

Si l’on en croit le poète autrichien Ernst Jandl, « un roman c’est une histoire / dans laquelle / tout dure trop longtemps / c’est ça un roman »[1], et Julien Blaine approuverait probablement cette définition atypique puisqu’il se contente ici de présenter plus de 80 débuts de romans, sous la forme de brefs blocs de prose typographiquement non justifiée (et qui, de ce fait, frise avec les vers dits libres), parfois brutalement interrompus en plein milieu d’un mot. Pourtant, de même que le découpage syllabique du titre n’empêche pas sa lecture, des lignes de force apparaissent d’un texte à l’autre parce qu’on y discerne l’origine autobiographique de certains éléments, dessinant peu à peu un autoportrait diffracté de l’auteur.

En effet, il est question d’un individu masculin, plutôt âgé[2], désigné la plupart du temps par la 3ème personne du singulier, fréquentant Marseille et ses environs. De plus, ce personnage aussi central qu’atomisé évoque régulièrement des écrivains (« Une fois, il recherche dans un parking son véhicule en Cie de Francis Ponge, une autre fois en Cie de Ghérasim Luca, une autre fois avec Maurice Roche ou Pierre-Albert Birot […] » ou bien « Dans le frais cresson bleu d’Arthur poussaient trois violettes […] ») et accorde une attention particulière aux différents états de son corps, notamment à ses sécrétions les plus diverses ainsi qu’aux signes de son vieillissement. Cela dit, tous ces traits, tracés à travers des souvenirs variablement lointains (l’un quelquefois emboîté dans l’autre : « […] Il était autour de 10 heures dans un froid tranchant et sec le 21 janvier 2011. Sa respiration évacuait de petits nuages de vapeur… Il se souvint alors de cette matinée de novembre où, au milieu des vignes d’Allauch, il traversait les rangées de ceps, une à une, en culotte courte, les genoux gercés, un cartable insupportable à la main droite »), des micro-événements qui pourraient appartenir à un journal intime, des rêves, des notes de voyages, etc., ne l’empêchent pas de douter de sa propre identité : « En vieillissant les souvenirs de son enfance perdaient de leur consistance, de leur réalité. C’était comme les séquences d’un vieux film d’un vieil auteur étranger. Lui-même – soi – était maintenant devenu cet étra » Par ailleurs, il échappe heureusement à tout excès de sérieux, même si ses dix-sept ans sont bien loin : « C’est à partir de ses 66 ans / & 10 mois qu’il dût se contenter pour seule / fréquentation et commerce érotique d’un massage / par sa shampouineuse à qui il quémandait un / traitement du cuir chevelu. » Enfin, l’une des causes majeures d’inachèvement à laquelle nous sommes tous confrontés est plus longuement évoquée dans l’ultime partie du livre, consacrée aux derniers jours d’un père dont figure la photographie sur son lit de mort. Là encore, même si le je apparaît durablement, Julien Blaine parvient à dire le tragique sans pathos, positionnement qui rappelle celui adopté auparavant, quand le personnage principal préparait ses « vieux jours » en imitant sa mère nonagénaire : « Alors quotidiennement je vais m’entraîner. Déjà je suis parfait dans la discipline : « aïe ! aïe ! aïe ! …aïe ! aïe ! » Je vais passer, penser et passer à un changem » S’ils suggèrent différents sous-genres romanesques (policier, fantastique, érotique, etc.), la plupart de ces fragments semblent donc constituer un roman d’apprentissage dont l’objet correspondrait à ce en quoi, selon Montaigne, consiste l’acte de philosopher.

 

[1] Traduit par Alain Jadot et Christian Prigent (Retour à l’envoyeur, grmx éditions, 2012).

[2] L’un des derniers livres de J. Blaine s’intitule Lecture de 5 faits d’actualité par un septuagénaire bien sonné (éditions Al Dante, 2016).

 

8 janvier 2017

[News] News du dimanche

Voici les premiers Libr-événements de l’année : Laurent Grisel et Sébastien Rongier, Marie de Quatrebarbes et Superbravo à la Maison de la poésie Paris ; Corinne Lovera Vitali, Bruno Fern, Ian Monk et Eric Simon à Marseille ; lancement de la revue Spartakus à Paris…

 

â–º Vendredi 13 janvier 2017 à 20H, Maison de la poésie Paris : Écrire un poème, un roman, un essai…
Avec Sébastien Rongier & Laurent Grisel
Rencontre animée par Dominique Dussidour

Climats de Laurent Grisel est un poème long sur les équilibres et les beautés de la Terre où nous vivons et les désordres résultant d’activités humaines incontrôlées. 78 de Sébastien Rongier est un roman sur la perception qu’a un enfant, en 1978, du monde qui l’entoure dans la brasserie où il attend le retour de son père. Tous deux ont également publié des essais : Laurent Grisel le deuxième tome du Journal de la crise de 2006, 2007, 2008, d’avant et d’après, Sébastien Rongier Théorie des fantômes.
Lors de cette rencontre, ils raconteront quelles expériences de la littérature, quel travail de la pensée, de l’imagination, de l’invention ils ont mis en œuvre pour écrire.

Soirée proposée par remue.net

À lire – Sébastien Rongier, 78, Fayard, 2015.
Laurent Grisel, Climats, publie.net, 2015.

 

â–º Dimanche 15 janvier, de 17H à 18H30, Maison de la poésie Paris.

La Fabrique invite un poète et un chanteur qui ne se connaissent pas. Ils doivent partager un moment scénique d’une heure au cours duquel ils inventent une forme de rencontre artistique autour de ce qu’ils ont, ou non, en commun, en plus de la voix et des mots.
Marie de Quatrebarbes est auteure, fondatrice de revues et éditrice. Sa poésie ultrasensible, “perchée”, révèle l’étrangeté du quotidien dans une langue organique, délurée et ardente.
Superbravo est un trio, composé d’Armelle Pioline (ex Holden), Julie Gasnier et Michel Peteau. Au carrefour de la pop, du rock et de l’électro, leur musique se nourrit du texte et de voix cristallines.
tarif : 10 € / adhérent : 5 €

â–º Présentation des livres numériques des éditions Contre-mur et lectures de :
Corinne Lovera Vitali
Bruno Fern
Ian Monk
Éric Simon

au FRAC PACA
samedi 21 janvier à 17h

Vous pourrez, lors de cette présentation, manipuler ces livres sur des tablettes mises à votre disposition. Mais également rencontrer les auteurs qui en parleront et donneront des lectures d’extraits de leurs publications chez Contre-mur.
FRAC PACA
20, boulevard de Dunkerque
13002 Marseille
Métro et Tramway : arrêt Joliette
Bus lignes 35, 49 et 82 : arrêt Joliette
Accès : autoroute A55

â–º

10 décembre 2016

[Chronique] Toute la lire, n° 2, par Bruno Fern

Toute la lire, Cahier n° 2, éditions Terracol, novembre 2016, 16 photos, 160 pages, 18 €. [En arrière-plan, traces de Frédérique Guétat-Liviani]

 

Dans le Cahier n° 1, cette revue était définie par son directeur, Christian Désagulier, comme étant « de poégraphie », ce qui, selon lui, renvoyait autant aux tracés du texte littéraire (« En phrases comme en phase ou déphrasés, l’enregistrement de ces petites secousses que le choc des plaques de pensée engendre au fond de soi […] ») qu’aux différentes approches techniques et scientifiques qui, contrairement à certaines idées reçues, sont « toutes exactes et humaines, c’est-à-dire faillibles, indescriptibles totalement, avec de ces combinaisons de mots récurrentes et particulières qui lui confèrent [à la poésie] une probabilité d’occurrence, même faible, miracle de la statistique, notre semoule quotidienne ». Cela dit, on pouvait déjà remarquer dans ce premier Cahier une importance accordée aux lieux, tendance que l’on retrouve ici dans la plupart des contributions, ponctuées par les étranges photographies d’« ombres mauriciennes au Jardin de Pamplemousse » de Christian Désagulier.

Il en est ainsi pour Marie Borel qui, en évoquant des terres lointaines (du moins, d’un point de vue européanocentré), entrelace subtilement le français, l’anglais et diverses langues locales, créole et autres, dans une perspective qui ne plairait guère à François Fillon : « Colonisateur ou envahisseur, un peuple en exploite un autre, mettons. Cet autre, certain jour, ose parler sa propre langue, souvenez-vous. Le premier, furieux, crie alors à la provocation. »

À sa manière, Olivier Schefer explore un autre espace, celui de Nosy Lava, « l’île cachot » située au nord ouest de Madagascar, qui servit de bagne de 1911 à 2000. Lui aussi mêle le récit de sa visite à des considérations sur le passé colonial (puisque Madagascar n’accéda à l’indépendance qu’en 1960) et il convoque également au passage Deleuze et Thomas More.

Le jeûne de l’Avent de Sergueï Zavialov, traduit du russe par Yvan Mignot, a pour cadre le siège de Léningrad par l’armée nazie – qui, au total, aura duré 872 jours -, à travers une sorte de journal extime qui va du 29 novembre 1941 au 7 janvier 1942. S. Zavialov y fait entendre de multiples voix, du bulletin météo au Magnificat en passant par les communiqués militaires et les cartes d’approvisionnement, et ce montage – c’est-à-dire « la forme non mélancolique de la technique moderne » selon W. Benjamin – constitue un ensemble très singulier.

Quant à Yves-Marie Stranger, sa Vie imaginaire de Jean-Michel Cornu de Lenclos relate la destinée d’un grand voyageur en associant faits réels et fiction dans une tonalité à la fois savante et facétieuse. Par exemple, le héros fonde une maison d’édition dont la devise est « Je me Limite à Tout » et son portrait n’est sans doute pas éloigné de celui de l’auteur : « Un mélange curieux de réelle érudition, sans fanfare ni trompettes, et d’un esprit moqueur et léger qui aimait tout en dérision, et d’abord lui-même. L’éternité, oui, mais avec les meilleurs fromages. » 

Frédérique Guétat-Liviani, elle, effectue un périple d’un genre très différent, intitulé Œil, en plusieurs étapes où il est notamment question de rituels énigmatiques :

 

puis k                            a cassé                                     l’œuf                                          dans une assiette

dans l’œuf                      il n’y avait plus                              ni mèches                  ni figures

ni                                                                                                                             emmêlements

cependant            la coquille abrite toujours            l’oeil   

 

Enfin, signalons les larges extraits de l’Atlas de mes estuaires d’écrire. Hauts-fonds, pleines ou basses mers & eaux fangeuses : sept esquisses de cartes parmi d’autres (ouf !) de Sarah Carton de Grammont, au ton aussi grave que drolatique : 

« Les lieux, à vrai dire, ne se portent pas trop mal. L’état des lieux n’est pas trop pire. Les lieux en eux, ça va. Certains fuient, mais ça va. C’est moi qui me demande où je vais et où, en mon état présent de dislocation.

Il faudrait donc dresser mon atlas. Il faudrait ne pas oublier l’index. » 

Bref, tout est à lire dans ce numéro auquel les talents de Julia Tabakhova ont permis de donner une belle facture, cerise sur le drôle d’oiseau qui trône en couverture – le terracol, espèce inconnue des ornithologues.

18 septembre 2016

[News] News du dimanche

Ce soir, allons rendre visite à la revue en ligne Le Lampadaire ; suivent nos Libr-événements : Batho à Caen (avec aussi David Mus, Bruno Fern, Typhaine Garnier…), Relectures 17 à KHIASMA, l’Apocalypse dans le Nors-Pas-de-Calais…

UNE : RV sur Le Lampadaire

Les gestes du futur, les gestes du passé, la mécanique des gestes, arrêt sur gestes. Le numéro de septembre est le troisième volet d’une série de DÉPLACEMENTS : RV sur Le Lampadaire..

. des gestes qui s’apprennent et se désapprennent, des gestes qui dérivent de ne pas être à leur place, des gestes qui s’observent et dont on cherche la cause, des mots qui miment les gestes, des gestes qui traversent le temps et l’univers.

Gestes du futur. Julien Prévieux nous a prêté les photos de la troisième séquence de sa performance What Shall We Do Next III ? , éléments d’une « archive des gestes à ve nir ». Quels gestes ferons-nous, ou plutôt quels gestes nous feront faire les objets qui n’ont pas encore été inventés ? Nous remercions l’artiste de se préoccuper de notre avenir et de nous avoir confié ses images avec tant de simplicité.

Gestes du passé. Nager marcher courir, les gestes appris par Marcel Mauss sont obsolètes, il s’en désole et en rit pour mieux prouver que tout geste est une technique du corps qui s’apprend et se désapprend.

Gestes glissés? Un texte anonyme, prétendument du Moyen Âge, dérive ses gestes dans un monde de flux et de reflux, arrêté et en mouvement, vertical et horizontal. La mort ?

De la mer à la terre, quels gestes ? Alice Azzarelli croise la danse macabre d’un marin et pleure.

Gest es à faire ou à ne pas faire. Balzac prétend avoir été le seul à tenter une Théorie de la démarche. Il observe les passants et développe 12 aphorismes sur la démarche. Où vous apprendrez que marcher en penchant la tête légèrement à gauche, c’est la classe.

Schéma de gestes. Dans sa Théorie de la démarche, Balzac encense puis maudit Borelli et son De motu animalium. Car si l’italien met bien les gestes en sch éma, il n’en dit pas la cause ce que regrette le français. ( D’où l’on conclut que la mécanique n’est pas une théorie.) La Tabula quarta nous permet tout de même d’admirer les Sisyphes-compas à moitié écorchés de l’italien.

Mots-gestes. Est-ce un hasard, mais Françoise Gérard donne l’impression de mimer avec des mots cette mécanique des gestes Borelliènne. Si les membres s’articulent les uns les autres et créent les mouvements, il en va de même des mots de Trame d’opéra qui avancent l’un l’autre, l’un après l’autre dans une sorte de mouvement bien huilé.

Pied cassé. On ne sait dans le poème d’Olivier Le Lohé, Urgences, ce que fait le temps à la réparation (ou non) du corps.

Gestes exagérés. Tout geste est hyperbolique dans La tasse de thé de Rafael Sperling, et les conséquences sont, comme il se doit, littéraires.

Un beau geste. Pour nourrir notre rubrique « Quand les auteurs sont des personnages », Julien Lezare nous a confié Breaking news III. Vous y rencontrerez Kant et Nietzsche dans une sorte de zapping-pot-pourri de déluge informationnel délirant. C’est un extrait d’un roman de 46 891 mots, soit 265 236 caractères formant 3 parties et 24 chapitres, qui tente de répondre au « besoin de rendre un peu plus intelligible le monde » (nous a dit l’auteur).

Dernier geste. Dans la même rubrique, Hubert Lambert nous présente sa dernière biographie, celle de Fred Lucas. Ne voulant pas être en reste sur les gestes, il n’a pu s’empêcher de voler à Marcel Mauss quelques remarques, vous les trouverez à la fin de sa Biographie lambertienne de Fred Lucas.

 

Libr-événements

â–º Au Musée de Normandie, à Caen, le dimanche 25 septembre, à 15 h 30, VISITE-LECTURES en présence du photographe John Batho.
En 2014, des photographies de John Batho ont figuré dans le deuxième numéro de la revue astérisque qui accueille des contributions à la fois d’écrivains et de plasticiens. C’est dans cette perspective qu’est proposée cette visite inédite de l’exposition. En effet, elle sera ponctuée de lectures assurées par quatre auteurs ayant eux aussi participé à cette revue : David Mus, Ettore Labbate, Typhaine Garnier et Bruno Fern. Chacun d’eux tentera à sa façon d’engager un dialogue avec le travail du photographe.

â–º Festival Relectures 17 à l’espace KHIASMA, du 29 septembre au 8 octobre 2017 : programme. [Visuel en arrière-plan]

â–º Du 1er au 21 octobre, sur Lille Métropole, Arras et le LIttoral, l’Apocalypse vous attend avec Littérature, etc. [Libr-critique sera un peu de la partie]

Apocalypse signifie à la fois la fin d’un monde et le début d’un autre.
Sur le mystérieux fil du chamboulant vivant donc : des lectures + +, des rencontres (parfois en russe ou en anglais), des ateliers d’écriture, un concert dessiné, la lecture-révélation des textes finalistes de notre concours d’écriture « C’est la fin » et des courts-métrages qui écrivent les naufrages, la fabrication d’une guerre civile, l’oubli procuré par la musique électro et la drogue, celui construit autour de l’explosion de la centrale nucléaire de Fukushima, puis plus loin, les mondes qui poursuivent la fin et désarçonnent, depuis le futur, la propagande qui corsète le présent.
Vive le début et/ou Vive la fin !
Vive le lancement pendant le festival de Littérature en route !
Tournée littéraire régionale qui se terminera fin novembre sur la Côte d’Opale…
Entrée libre / Toute la programmation détaillée sur : www.litterature-etc.com

25 mars 2016

[Revue] Les divisions de la joie, n° 3, par Bruno Fern

Filed under: Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 18:42

Les divisions de la joie, n° 3, mars 2016, 3 €, à commander au 15 rue Myrha, 75018 Paris.

Dans cette jeune et mince revue, la joie (dont la meilleure définition pour moi demeure celle de Spinoza, c’est-à-dire le passage d’une moindre à une plus grande perfection) est au moins divisée en trois contributions : celles de Luc Bénazet1 et Victoria Xardel2 (qui animent cette micro-entreprise) et celle d’Elinora Leger.

En 4ème de couverture, Luc Bénazet évoque les rapports entre « les paroles » et les mouvements qu’elles sont susceptibles d’engendrer – ce qui, pour ma part, me rappelle cette fameuse phrase d’Ossip Mandelstam : « Ce qui distingue la poésie de la parole machinale, c’est que la poésie justement nous réveille, nous secoue en plein milieu du mot. »3 ; ce qui est loin d’être toujours le cas, bien entendu : « Les paroles sont ordonnées. À la place du mouvement dont elles sont privées, vient le cadavre qui ne se défait pas » – ce qui, ce coup-ci, me remet en mémoire ces mots de Nathalie Quintane : « Quand on pense qu’on cherche une langue vivante. »4 Luc B. donne également deux exemples actuels de ce qu’il nomme « un discours de capture » : « On est chez nous ! Arabi fora ! Il faut les tuer ! » et « Ils bafouent l’âme française. » et l’on voit donc qu’il y en aurait beaucoup d’autres, hélas.

De telles préoccupations, à mi-chemin entre littérature et politique, entrent indéniablement en résonance avec chaque tiers (puisque division il y a) de la revue :

1 / 3 :

« Aussi, les paroles conquièrent l’égalité communautaire par la division.
Elles ne se rapportent pas aux saisons, non plus
Aux formes de gouvernement. »
(L.B., Journal des paroles)

 

2 / 3 :

« Soyez précis. Il n’y a personne à sauver. Le mécanisme existe encore,
mais les fêtes n’ont plus lieu. Parler d’expérience
eût été excessif. Il faudrait tuer cette femme
qui vit dans le langage. »
(V. X., La contamination)

 

3 / 3 :

« Nos / Futurs // Nicht wieder / Vichy / Ni guerre d’Algérie / Nique / La République / Ses Guerres / Ses Terroristes // Prisonniers des gouttes // Everything will be ok / in the end, / if it’s not ok, it is not / the end.»
(E. L., Relevé des textes APPARAISSANT SUR LES MURS)

 

Et c’est au lecteur de faire le reste.

1 Dernier livre paru : Annonce (avec Benoît Casas), éditions héros-limite, 2015.

2 Dernier livre paru : Méthode, Éric Pesty éditeur, 2012.

3 Entretien sur Dante, éditions La Dogana, 2011.

4 Formage, éditions POL, 2003.

12 février 2016

[Chronique] Daniel Cabanis, Onomastique élastique, par Bruno Fern

Daniel Cabanis, Onomastique élastique, préface de Dominique Quélen, éditions D-fiction, collection ArtPoText, janvier 2016, 92 pages, 7,99 €, ISBN : 978-2-36342-001-5.

 

Daniel Cabanis est un habitué de Libr-critique et de quelques autres lieux du net où, depuis une dizaine d’années, il publie des textes seuls ou des ensembles images + textes, ainsi que dans diverses revues papier (Nioques, Papier Machine). Bien que titulaire d’une carte officielle de contre-producteur, il fabrique en outre des « pense-bêtes idiots ». En 2014-2015, son texte 36 Nulles de Salon a été mis en scène et joué par Jacques Bonnaffé, en compagnie d’Olivier Saladin.

Tout d’abord, il faut avouer qu’il est difficile d’écrire quelque chose sur cet ouvrage numérique après avoir lu l’impressionnante préface de Dominique Quélen, aussi précise que savante, et qui coupe la mastication du texte sous le pied. On connaissait déjà les Dix-neuf poèmes élastiques de Cendrars, mais la langue y est plutôt tirée à la verticale tandis qu’ici ce sont des noms propres peu communs qui sont étirés à l’horizontale par Daniel Cabanis, donc de chaque côté, en lignes présentées sous la forme d’une colonne centrée dans la page et parfois évocatrice (entonnoir, drapeau flottant, sablier, poire[1], etc.). L’entreprise peut rappeler certains textes de Valère Novarina ou de Philippe Boutibonnes[2], mais le sous-titre (fictions) indique clairement qu’il s’agit, la plupart du temps[3], de 81 histoires nommées appels. Chacune d’elle est composée de 25 minuscules personnages qui, à peine apparus, sont aussitôt engloutis les uns par les autres dans un anonymat que l’exergue annonce (« Faites l’appel / vous verrez / qu’il n’y a / personne ») et ce sous l’effet implacable d’un mécanisme plaqué sur du vivant (air connu) qui tient à la fois du burlesque et du tragique, les deux brins étant étroitement tressés comme ils le sont souvent en cette existence. Allant d’une série de dédicaces portant le titre de « mielleux et ridicule » jusqu’aux « derniers messages », le lecteur rencontrera au fil du livre des groupes sociaux à la durée très variable : des élèves lors de la traditionnelle photo de classe aux membres d’un gouvernement, en passant par des patients dans une salle d’attente, les invités à un vernissage, un réseau d’espions, un arbre généalogique et les usagers d’un vestiaire filmés par la vidéosurveillance !

Cela dit, la contrainte d’écriture choisie pour dresser cette litanie de noms demeure suffisamment souple pour permettre qu’il y ait aussi du jeu dans tous les sens du terme car, d’une part, le peu qui figure autour de chaque patronyme incite à ouvrir des espaces, à imaginer une suite, et d’autre part le rire est fréquent, même s’il lui arrive d’être teinté de jaune ou de noir :

(hésitations)

et le champion c’est Grolls un type qui hésite

des années durant Thersipiani dit depuis

sa naissance et Filandeau confirme

il est né ainsi Ras-Longuy pense

quel handicap Berginiac affirme

c’est génétique Kitouré n’en sait rien

 

(mes amis devenus)

il foire tout ce qu’il entreprend c’est un raté Baroniane pense qu’il n’arrivera même pas à

se suicider dans ce sens-là il s’en sort bien Boudiliant a écrit deux ou trois romans qui

n’intéressent personne je ne les ai pas lus Sapiquet voulait en lire un mais il est mort

juste avant écrasé par un autobus quant à Ryms ça fait dix ans que je ne l’ai plus vu

 

À force de tirer ses élastiques (davantage comme délire que comme des lyres), l’auteur lui-même se retrouve finalement happé par sa machine quelque peu infernale : « on a entendu un choc violent suivi de bris de verre / et la baie vitrée que Cnissé venait de percuter avec sa tête s’est répandue en mille morceaux / sur le balcon puis Dacab s’est mis à jurer par tous les noms tel un onomaste devenu fou »… Précisons enfin que dans son emportement calculé Daniel Cabanis mêle allègrement les niveaux de langage, glisse en douce les références les plus variées, et on comprendra qu’il y a largement là de tout pour faire un monde.



[1] Qualifié ainsi en clin d’oeil à Satie : « en forme de poire ».

[2] « C’est pas rien le nom : ça vous suit, au mieux ; ça vous nuit, au pire » (Le beau monde, éditions NOUS, 2010).

[3] Certains textes relèvent plus de la « simple » liste.

7 février 2016

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche de février, après une UNE consacrée à L’Air de rin de Bruno FERN, le livre de la semaine : Olivier CADIOT, Histoire de la littérature récente. Suivent nos Libr-événements : RV à Marseille avec la revue La Tête et les Cornes ; à Paris avec Mathieu Larnaudie ; à Lausanne avec Olivier Cadiot.

UNE : Bruno FERN, L’Air de rin

Bruno FERN, L’Air de rin, préface de Jean-Pierre Verheggen, éditions Louise Bottu, coll. "contraintEs", hiver 2015-2016, 58 pages, 7 €, ISBN : 979-10-92723-10-6.

Cette fois, "pas grand-chose à se mettre sous la dent mais pas rien pour autant" : la contrainte consiste à inventer des variantes à partir de deux vers célèbres, "Aboli bibelot d’inanité sonore" (Mallarmé) et "Ferai un vers de pur néant" (Guillaume d’Aquitaine). Cet exercice de virtuose vise à rien moins qu’à explorer l’aire du temps et les infinies ressources de la poétique. Donnons tout de suite aux Libr-lecteurs de quoi se mettre sous la dent :

A patrie, proprio, d’identité s’honore.
Assagit directo l’humanité dolore [antidépresseur].
A Neuilly va presto karchériser l’cador.
Avachi top chrono sécurisé indoor.
A gémi quand de dos à en tâter se tord.
A demi dans les mots sonorités débords.
Ahuri jusqu’en haut d’activités senior.
A Paris parano, persécuté à Niort.

Ces alexandrins qui concernent ici les domaines social, médical, idéologique, érotique et poétique, respectent parfaitement le schéma rythmique et phonique initial : 3+3 / 4+2 ; /i/ /o/ /e/ /É”/. Ce qui n’est pas le cas pour bon nombre de vers dans cette première partie – sans compter le problème du e dit "muet"… Quant à la seconde, elle ne comporte que peu d’octosyllabes et peu de césures.

L’essentiel est que la mécanique rythmique – hypnotique et drolatique – s’exerce en vers et contre tout, et notamment de la tyrannie du sens. La crise-de-vers mène ici au trans-faire.

 

Le livre de la semaine

Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, tome I, P.O.L, en librairie mardi 9 février 2016, 192 pages, 11 €, ISBN : 978-2-84682-231-2.

Présentation éditoriale. Vingt ans après la Revue de littérature générale et ses deux numéros historiques, Olivier Cadiot a eu envie de revenir sur le sujet, mais cette-fois sans l’aide de sociologues, de philosophes, de musiciens ou de paysagistes. Avec les seuls moyens de l’écrivain contemporain. Sans plans, ni cartes, ni partitions, ni théorie. Cela donne un feuilleton en plusieurs épisodes, comique et sensible, une histoire en zigzag émaillée de conseils à de futurs auteurs… et surtout à soi-même. Une suite de variations consacrées aussi bien au passé de la littérature qu’à son présent, à son avenir, à sa mort annoncée mais toujours différée. Ce n’est pas à proprement parler une fiction, bien que cela y emprunte des personnages, des « figures », des cas psychologiques et une vraie liberté de ton ; ce n’est pas non plus un essai bien que s’y retrouvent théories, hypothèses et débats : c’est un livre d’Olivier Cadiot.

Note de lecture. "Personne n’est satisfait de sa manière d’écrire, seuls certains secrétaires de ministères, quelques professeurs de l’enseignement supérieur ou des préfets à la retraite pensent écrire bien naturellement" (p. 123)… Il s’agira donc de ne tomber ni dans le bien-penser, ni dans le bien-écrire. Au reste, on n’écrit pas : l’écrivain contemporain n’est dynamisé ni par l’antique furor, ni par le moderne Inconnu ; il ne saurait ni explorer les obscures profondeurs ni arborer la langue transparente des actuels communicants.

Fort d’une expérience d’un bon quart de siècle, Olivier Cadiot tourne le dos aux outils universitaires pour proposer une divanitation anti-académique qui prend la forme d’une enquête, un projet qui n’est pas à proprement parler une histoire de la littérature : ni dates, ni noms, ni hiérarchies… D’ailleurs, doit-on se fier aux étiquettes ? "Post-truc ? Pré-Machin ? On ne voit plus où on est" (35). Une histoire vivante devrait entrelacer en spirale l’ancien et le moderne, se faire problématique : "L’histoire doit devenir une histoire problème qui questionne le passé et remet constamment en question ses propres postulats et méthodes afin de ne pas être en reste sur les autres sciences et sur l’histoire du monde" (43) ; et, de nos jours, tout "honnête individu" devrait entreprendre "une histoire de ce qui nous arrive" (101).

Que retenir, donc, de ces caprices et zigzags ? Qu’il faut vider la littérature de la littérature, la poésie de la poésie ; se défier des modes, de l’autofiction par exemple : "histoires de famille, premiers émois, mort du père, viol de X, disparition de Z, tortures de W" (19) ; et que, "si la littérature a disparu, c’est peut-être à cause de cette possibilité qu’elle s’est donnée de tout raconter en direct" (150)…

Libr-événements

â–º Vendredi 12 février 2016 aÌ€ 19h, Centre International de Poésie Marseille. Présentation de la revue La Tête et les Cornes : Marie de Quatrebarbes et Maël Guesdon. Lectures : Cécile Mainardi, Marc Perrin.

La teÌ‚te et les cornes est une revue de poésie et de traduction. Les deux premiers numéros ont réuni des textes de Chu Halim, An Hyŏnmi, Ch’oi KuÌŒmjin, Kim Chudae, Lee Ch’ŏlsong, Lee Chaehun, Hŏ Yŏn, Linnéa Eriksson, Beata Berggren, Adam Westman, Niclas Nilsson, Martin Högström, Peter Thörneby, Jørn H. Sværen, Virgil Mazilescu, Peter Waterhouse, Peter Gizzi, Alan Davies, Alice Notley, Julien Maret, Cécile Mainardi, Danielle Mémoire, Marie-Louise Chapelle, Victoria Xardel, Marc Perrin, Marie Cosnay, Caroline Sagot Duvauroux, Marie-HéleÌ€ne Renoux.
Certains de ces textes ont été traduits par Benoît Berthelier, Julien Lapeyre de Cabanes, Martin Richet, Stéphane Bouquet, Marie de Quatrebarbes, Pierre Drogi et Lucie Taïeb.
La teÌ‚te et les cornes existe depuis 2013. Elle est coordonnée par Marie de Quatrebarbes, BenoiÌ‚t Berthelier et Maël Guesdon. Dans le cadre de l’invitation du Centre international de la poésie de Marseille, La teÌ‚te et les cornes a proposé aÌ€ plusieurs auteurs d’écrire aÌ€ partir du cinéma d’Alain Cavalier.

â–º Vendredi 12 février à 19H, Librairie Les Traversées (2, rue Edouard Quenu 75005 Paris), rencontre avec Mathieu Larnaudie organisée par les Filles du Loir : avec Gabrielle Napoli, l’écrivain reviendra sur Strangulation (2008).

â–º Mardi 16 février à 20H, rencontre et lecture avec Olivier Cadiot au théâtre de Vidy à Lausanne (Suisse) autour de son dernier livre Histoire de la littérature récente. Entrée libre.

Théâtre de Vidy / La Kantina, Av. E.-H. Jacques-Dalcroze 5 CH-1005 Lausanne / Billetterie +41 21 619 45 45 / info@vidy.ch

 

31 décembre 2015

[Chronique] Marc Perrin, Spinoza in China, par Bruno Fern

Marc Perrin, Spinoza in China : novembre 2011/2015, éditions Dernier Télégramme, Limoges, décembre 2015, 528 pages, 24 €, ISBN : 978-2-917136-82-9. [extraits dans Libr-critique]

 

Voici l’histoire du voyage en Chine d’un individu nommé Ernesto dont l’âge très variable (de 10 ans et quelques secondes à quelques siècles) est en accord avec sa perception singulière du temps[1] – par exemple : « Dans le musée de la capitale. Des enfants rient et courent et crient et tombent et se relèvent entre néolithique et novembre 2011. » Dans la poche de ce personnage aussi central que pluriel, un exemplaire de l’Éthique, ouvrage dont la lecture va profondément interférer avec ce qu’il va vivre – et pas seulement lui puisque, s’il faut effectivement de tout pour faire un monde[2], le livre est fait à l’aune de cette hétérogénéité fondamentale : récits, dialogues parfois agencés pour former une mini-pièce de théâtre, relation d’événements contemporains ou antérieurs à l’écriture (en remontant jusqu’à la préhistoire), conférences, listes, correspondances épistolaires ou électroniques, références éclectiques[3] (philosophiques, politiques, musicales, cinématographiques, sans oublier BD et jeux vidéo), insertion d’images, fiction entremêlée d’éléments autobiographiques, etc. Ce mélange des registres est notamment perceptible à travers celui des lexiques : « Ma vive et lourde et ferme et roide et ta mouille ouverte brûlante participent de l’une des modalités de la relation intra-espèce-humaine », et ce avec un humour fréquent : « Ernesto à son voisin de droite : est-ce que tu sais ce que peut un corps ? Le voisin de droite à Ernesto : demande à l’hôtesse avant de quitter l’avion. »

Une telle diversité dans les contenus et les formes contribue au fait que ce livre à la structure rhizomatique, au-delà de la simple narration d’un voyage[4], puisse constituer « le récit des multiples instants d’une émancipation – lente, laborieuse, mais tenace – c’est-à-dire le récit des instants d’une lutte bien aliénante, et d’une joie par moment super éclatante », autrement dit la recherche de « Béatitude mon loulou en bouquet final ». D’où l’importance accordée à la relation avec autrui, autant dans la sphère intime – tout particulièrement l’amitié et l’amour, envisagés sous l’angle de leurs vertus dynamisantes – que dans celle du politique, omniprésente non seulement par le choix emblématique d’un pays où le communisme a engendré les « errements » que l’on sait mais aussi par le refus, malgré cet échec historique, de renoncer à l’idée d’un autre partage possible que celui des bénéfices entre actionnaires – préoccupation sensible dans l’attention portée à ce qui arrive / est arrivé de par le monde présent et passé ainsi que dans la relation d’actions concrètes dans un espace autobiographique qui se déploie parallèlement à celui du voyage d’Ernesto : parmi elles, les rendez-vous de parole dits des 29 qu’organisent mensuellement l’auteur et sa compagne elle-même écrivain, Anne Kawala, et leur soutien à la lutte contre le projet de l’Ayraultport.

Indéniablement, Marc Perrin a réussi le pari d’écrire un livre qui est à la fois inscrit dans les enjeux de la communauté (et touche souvent juste avec les liens qu’il établit – voir, dans la première partie de l’ouvrage, « une exposition des visages d’Ernesto, au quotidien, sous forme d’une série de portraits dont le titre d’ensemble est le suivant : Si l’état du monde est visible un peu sur mon visage alors je peux dire je suis un peu de ce monde. »), et littérairement exigeant car il est parvenu à faire de nombreuses trouvailles dans sa façon de tresser les fils du « savant » et du prosaïque – par exemple, la confrontation entre la lecture de l’Éthique par Ernesto dans un café de Beijing et tout ce qui l’entoure. Bref, même si d’un certain point de vue rien ne saurait être parfait (par exemple, je trouve que l’auteur abuse un tantinet des effets engendrés par les répétitions, même si ces reprises traduisent probablement son souci d’un texte qui passe mieux à l’oral), il y a là une véritable tentative « pour enfin ressentir et vivre la perfection non plus comme ce truc à atteindre, mais comme la chose, une chose, quelle que soit cette chose, en train de se faire. »



[1] Bizarreries temporelles qui n’ont rien de gratuit – ainsi les dates souvent inhabituelles trouvent l’une de leurs explications dans le fait que « le 35 mai fut une expression utilisée pour contourner la censure, sur internet, afin de pouvoir évoquer le 4 juin 1989 – premier jour de la répression sur la place Tian’anmen après plusieurs semaines d’occupation. »

[2] « beaucoup d’autres, une infinité d’autres, pénètrent et modifient maintenant le poème » – au cours de son voyage, Ernesto lira également Vies minuscules de Pierre Michon.

[3] Comme l’auteur dans ses nombreuses et éclairantes notes de fin d’ouvrage, je renvoie le lecteur désireux d’en savoir plus à cette adresse : https://spinozainchina.wordpress.com/ et j’y rajoute celle-ci : https://materiaucomposite.wordpress.com/2015/12/30/lart-comme-un-autre-nom-de-la-vie-et-reciproquement-marc-perrin-entretien/

[4] L’auteur cite à ce propos la fameuse phrase de Beckett : « On est cons, mais quand même pas au point de voyager pour le plaisir. » 

 

 

 

 

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