Redisons-le pour tous ceux qui nous ont rejoints depuis peu : Libr-vacance ne propose nullement une sélection « cool » de livres-de-vacances : c’est une invitation à méditer-rêver-pester de façon libr&critique… En ce début août, dans nos Libr-brèves, une spéciale BEURARD-VALDOYE et un retour en vidéos sur « Les Écrits numériques #4 » ; après avoir lu en zigzaguant, des Libr-lectures les plus diverses (livres intéressants dont nous n’avons pu rendre compte jusqu’à présent, parus entre le printemps 2018 et l’été 2019)… [Libr-vacance 2]
Libr-brèves
► Patrick Beurard-Valdoye, À travers Le Cycle des exils : Lectures / Rencontres le vendredi 13 septembre à 20h30, au Vélo Théâtre, à Apt / tarif : 5 €
Les cris poétiques (hors série) de Patrick Beurard-Valdoye
Une invitation de Alt(r)a Voce / Florence Pazzottu

Le samedi 14 septembre à 17h, au cipm : Le Cycle des exils : qu’est-ce que c’est que cette histoire ? [tarif : 3€ | soutien : 5 €]
Autour de Patrick Beurard-Valdoye : Jaqueline Merville(écrivain et dramaturge) et Jean de Breyne (écrivain et fondateur des Cris poétiques) qui introduiront la soirée ainsi que Florence Pazzottu (poète et cinéaste) et Michaël Batalla (poète et directeur du Cipm) qui liront quelques extraits des premiers volumes du Cycle. Patrick Beurard-Valdoye donnera ensuite une performance intitulée Artaud chez les Irlandais (extrait du huitième livre, en chantier).
Patrick Beurard-Valdoye donne forme depuis les années 1980 à l’une des œuvres majeures de la poésie contemporaine, que Libr-critique suit depuis sa création (entretien avec Philippe Boisnard). Vaste épopée de la construction européenne, Le Cycle des exils compte aujourd’hui 7 volumes publiés. Le dernier en date, Flache d’Europe aimants garde-fous, a paru en mars 2019 aux éditions Flammarion.
♦ Dans l’attente des projections en festivals, voici le teaser d’un magnifique portrait du poète Patrick Beurard-Valdoye, film d’Isabelle Vorle projeté à la Maison de la poésie le 23 mars dernier : Vibes & Scribes
â–º En ligne, les communications des Écrits du numérique #4 (21 mars 2019), parmi lesquelles : « Arts, littératures et formes numériques du livre » par Lucile Haute, artiste et enseignante-chercheuse.
En lisant, en zigzaguant
â–º « Je cherche au long de mes plages la différence entre l’écrit et le lisible, entre le
lisible et le visible. »
« La différence entre le poème et le reste n’est pas une différence linguistique. De prétendus poèmes ne sont pas des poèmes. […] De bons, voire d’excellents poèmes n’ont ni l’allure ni la facture de ce que l’on appelle, faute d’avoir accepté mille réflexions passées et présentes, ou d’avoir opté passionnément pour l’ignorance, un poème » (Dominique Meens, L’ÃŽle lisible, P.O.L, hiver 2018, p. 76).
â–º « Nous voulons du chaud. Que l’on crève de chaud. Qu’il n’y ait plus que ça. La chaleur. […] Plus ça viendra et plus la chaleur nous couvrira de toute part. C’est nous qui le voulons. Nous et nous seuls. Nous voulons vivre où ça chauffe. Où ça bouillonne. […] Nous voulons cuire. Nous voulons la cuisson des corps. Que ça nous brûle au-dehors et aussi en dedans. […] Que l’on ne soit plus que des générations de têtes brûlées » (Charles Pennequin, Gabineau-les-bobines, pp. 200-201 : cf. ci-dessous).
Libr-lectures
► Marianne Simon-Oikawa, Les Poètes spatialistes et le cinéma, Nouvelles éditions
Place, printemps 2019, 112 pages, 10 €, ISBN : 978-2-376280460.
Pour le couple renommé Ilse (née en 1927) et Pierre Garnier (1928-2014), le cinéma constitue « un des possibles de la poésie » (p. 12), dans la mesure où « les mots doivent être vus » (Å’uvres poétiques, éditions des Vanneaux, t. 1, 2008, p. 78) ; d’autre part, ces chefs de file du spatialisme conçoivent la poésie comme une pratique cinétique. D’où l’incursion de Pierre dans les domaines de la vidéo et du dessin animé, et les deux « ciné-poèmes » créés par Ilse en 1996, Voyage cosmique et Poème cinématographique.
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Dans ses Déplacements, recueil d’énoncés dénonciateurs, Claude Favre rappelle  « l’expérience d’Énée, rêve d’une ville ouverte à tous les étrangers » (p. 35)… Hélas, nous sommes bien loin de l’hospitalité inconditionnelle que préconisait Derrida : nous assistons bien au contraire à l' »accélération des déplacements » (37)… Les chiffres dépassent l’entendement : « fin 2015, on compte 65,3 millions de déracinés » (39) , « déplacés de force ou migrants, 48 millions d’enfants, dans le monde »… La mondialisation produit en séries des millions d’exclus, qu’ils soient « réfugiés, migrants, exilés, demandeurs d’asile » (38)… D’où cette litanie de la misère que propose Claude Favre en 1672 assertions/respirations.
Le monde de la mondialisation est un monde ouvert, disent-ils. Or, peu de temps après la Chute-du-Mur (Berlin, 1989), c’est l’Occident qui fait dans le mur, qui s’emmure : « on finance la sécurisation de la frontière » (Carnets de murs, p. 51).
Que veut-on protéger ? Les Intérêts des dominants.
Que veut-on sécuriser ? Les Propriétés – toutes sortes de propriétés.
Logique : les ex-colonisateurs ne veulent pas être colonisés ; l’impérialisme n’est pas un humanisme.
Quel horizon s’en dégage-t-il ? Aucun autre horizon que celui de l’ostracisme et du différentialisme : « Une frontière, c’est ce qui permet de séparer une chose d’une autre chose, il faut séparer pour pouvoir faire une différence, pour pouvoir dire que l’un est l’un et que l’autre est l’autre », peut-on lire dans Exploration du flux de Marina Skalova, apologue critique qui traite la crise migratoire en télescopant les isotopies pour faire déraper les significations. Voici un exemple de la façon dont elle expose l’implacable logique d’exclusion immondialisée : « Il y a les migrations provoquées par les guerres, on appelle ça des exodes. Et il y a les migrations des barbares, on appelle ça des invasions. Les exodes, c’est quand beaucoup de gens partent en exil, et l’exil, c’est quand on peut demander l’asile. Pour demander l’asile, il faut un papier, une carte de vÅ“ux, une invitation. Sans invitation, on appelle ça une invasion » (16)…
« Bienvenue au Mirador, dernier-né d’une idée d’avenir », tel pourrait être le message délivré aux indésirables – emprunté à la toute récente dystopie de François Bizet, Dans les miradors, parue aux bien nommées Presses du réel.
♦ Claude FAVRE, Crever les toits, etc., suivi de Déplacements, Presses du réel/al dante, hiver 2018, 96 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-034-6.
♦ Emmanuèle JAWAD, [carnets de murs], Lanskine, automne 2018, 56 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-70-0. [Sur cette poésie qui fait le mur : ici]
♦ Marina SKALOVA, Exploration du flux, Seuil, printemps 2018, 70 pages, 12 €, ISBN : 978-2-02-139401-6. [Extrait LC]
♦ François BIZET, Dans le mirador, Presses du réel/al dante, hiver 2018, 96 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-033-9.
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► Attaques, #2, Les Presses du réel/al dante, printemps 2019, 544 pages, 27 €, ISBN : 978-2-37896-089-6.
« La poésie est-elle une forme de résistance ? » (p.  127).
« C’est quand on va au tribunal
qu’on sait dans quel pays on vit »
(Jérémy Gravayat, p. 232).
À l’âge de la post- (histoire, vérité, politique, littérature, critique) qui croît sur un compost d’imposture, cette deuxième salve d’Attaques est la bienvenue parce que rare. Tous azimuts, bien entendu : de l’Europe à l’Amérique latine (Brésil, Argentine, Mexique, Vénézuela), en passant par l’Algérie, le Mozambique, la Palestine ou l’Iran… Et de convoquer tous moyens et tous domaines : textes théoriques/manifestaires,
satiriques, polémiques, didactiques ou lyriques, entretiens, photographies et photomontages ; sphères poétique, politique, philosophique, socioculturelle, artistique…
Entre autres et brièvement, sont interrogés / analysés / dénoncés :
– la violence de l’État, au service des dominants ;
– le concept de « nation », dont Rada Ivekovic nous invite à nous méfier (chimérique, elle « fonctionne à coups d’identifications et d’imaginaires commu-nautaires naturalisés ») ;
– le français comme langue de la domination : « Cette langue hautaine, arrogante, aveugle et coloniale qui fabrique une littérature subalterne autochtone au service des instituts français locaux » (Jalal El Haknaoui, p. 16) ;
– l’art de la rue, pas forcément subversif (Clemente Padin) ;
– la situation du Brésil : « nous sommes sortis du cycle du populisme de gauche rien que pour nous installer dans celui, dit « nouveau », du populisme de droite » (Horácio Costa, p. 111) ; au Brésil, « les institutions fonctionnent bien et mieux »Â – mais le texte sérié par André Valias est contaminé par un processus viral…
– l’art de perruquer, c’est-à -dire, en milieu professionnel, de détourner les moyens de production à des fins personnelles (Jan Middelbos)…
Au plan politique, saluons l’article de Laurent Cauwet sur le phénomène des Gilets jaunes, fustigeant la violence étatique comme le mépris de classe, y compris dans les milieux artistique et intellectuel – où, du reste, peu se sont exprimés sur le sujet. On regrettera seulement l’amalgame, courant à gauche, entre totalitarisme et fascisme – lequel correspond à une idéologie et des pratiques bien définies. Sans compter qu’il faut être vigilant et rigoureux dans l’usage d’une certaine terminologie : pour se faire l’auxiliaire d’un totalitarisme ultra-libéral ou propre au capitalisme financier, au plan des institutions politiques l’état français ne saurait encore être taxé de « totalitaire »Â – autoritaire, policier, voire illibéral plutôt. Au plan poétique, signalons le lyrique agencement répétitif de Claude Favre : sa « Caravane » est un chant universel en faveur des exilés et des exclus. Quant à Sylvain Courtoux, c’est le seul poète français à inventer des formes originales à partir de la sociologie critique : nourri des théories de Pierre Bourdieu, Bernard Lahire et de Howard Becker, en suivant les modèles du Jeu de l’oie et du Monopoly, il met à jour de façon ludique et subtile les fondements du Jeu littéraire.
► Véronique BERGEN, Tous doivent être sauvés ou aucun, éditions ONLIT, Bruxelles, automne 2018, 272 pages, 18 €, ISBN : 978-2-87560-102-5.
Toujours différente et toujours la même, avec la verve et l’inventivité verbale qui la
caractérisent, cette fois Véronique Bergen nous fait vivre la folle histoire – dite « moderne » – de l’humanité à travers le regard lucidement halluciné de chiens célèbres, de la Révolution Française à l’austérité capitaliste en Grèce, en passant par l’extermination des Indiens, la fin de la Seconde Guerre Mondiale et la conquête spatiale (mémorable Laïka !)… Dans cet univers où l’on s’exprime en canidien standard, le regard porté sur les humains – dont s’avère consternante « la pauvreté spinocortico-connective » (116) – ne peut être que distancié (drôle, ironique, sarcastique, satirique) : « Quelle aberration de sacrifier deux pattes pour bipéder comme des autruches… De toutes les lubies, de toutes les tocades des humains, regarder des heures durant des images qui défilent sur un écran, se tartiner le visage de confit de bananes, courir sur place sur un tapis volant qui ne décolle jamais, manger avec des ustensiles qui blessent les aliments sont celles qui me darwinent à l’envers » (p. 9). Les translations concourent à l’effet d’étrangeté : à « bipéder » et « darwiner », ajoutons que le chien statistique, waf waf, etc. Homoncules, prenons en pour notre grade : « J’ai honte de votre manie narcissique, immature des autoportraits, de vos défécations de selfies » (10) ; « Ce n’est qu’au prix de la mort de l’homme que la planète aura chance de survivre ; la sélection naturelle cosmique exige son éradication » (35)…
â–º Grégoire CABANNE, Michel, Leïla (Lui, Elle, Toi), éditions MF, coll. « Inventions », printemps 2019, 224 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37804-013-0.
Dans sa préface qui multiplie les références au discours savant, l’auteur présente ainsi son projet : « Le pari de Michel, Leïla est de raconter une histoire sans aucune narration, uniquement thématisée par le titre […], et la détermination quasi-arbitraire de deux pronoms » – le pronom étant du reste « la marque de l’homme dans le langage ». Ainsi : Lui, Elle, Toi, qui font parfois Eux : « Et ils se marièrent / et n’eurent qu’autant /  d’enfants » (139). C’est dire qu’il s’agit ici de parodier et détourner les clichés romanesques, de redonner vie aux lieux communs au moyen de dérapages plus ou moins contrôlés : « Il est / capitaine / de désindustrialisation » ; « Il voit la vie / par le bout d’une / sornette » ; « Il a les poings suspensifs »… Et parfois, au passage, des clins d’Å“il appuyés à ce que l’on appelle des références littéraires : « Il a six trous bleus / au côté gauche / de l’arme droite » (Rimbaud) ; « Elle écrit / ton nom / sur des murs de nuages » (Éluard)… Et, bien entendu, les diverses variations de ces micropoèmes demandent à être prolongées ad libitum.
â–º Christophe ESNAULT, Mordre l’essentiel, éditions Tinbad, printemps 2018, 336 pages, 26 €, ISBN : 979-10-96415-13-7.
Une bien belle invitation, même s’il est moins question ici de cul que de culot : l’écrivain invisible qui moud l’essence-ciel – par ailleurs homme-surnuméraire – s’attaque à notre monde lisse : « Comme vous avez besoin de vous rassurer ! Vous vous jetez sur vos rasoirs et votre savon à peine sorti du lit. Ça en dit long… Vous ne supportez pas votre propre odeur. Une femme ne se déshabille jamais devant qui que ce soit sans avoir préalablement gommé sa pilosité » (p. 29). Monde du simulacre et du Tout-à -l’Ego : « Savonne ton ego avec tes propres vomissures » (11)… L’écrivain contemporain n’est pas épargné, vu les actuelles « règles du Je » : « Le Moi s’éparpille s’immisce dégouline sur la tartine de sa création littéraire » (71)… Qu’à cela ne tienne, optimisons notre pouvoir de séduction et prenons soin de notre névrose (fiches pratiques offertes !).
De culot et d’humour, celui qui n’aurait « pas voulu être un écrivain raté ordinaire » (chap. VIII) n’en manque pas. Il en faut pour nous donner à mordre l’essentiel de ses publications les plus diverses en revues entre 2004 et 2018 : ce « livre résolument post-Dada » (4e de couverture) va jusqu’à nous livrer des « quatrièmes d’imposture » et des couvertures fantaisistes (Naître et autres domaines dans lesquels j’aurais dû m’abstenir ; Respirer c’est déjà cautionner un système ; Démantèlement de la structure paradisiaque en vue de satisfaire les actionnaires…).
Mais que cela ne vous empêche pas de répondre à cette question cruciale : « L’homme libre dont personne ne peut prouver scientifiquement l’existence, est-il lui aussi répertorié dans des bases de données informatiques ? » (310).
â–º Alain MARC, Actes d’une recherche. Carnet 1986-2019, Z4 éditions, coll. « La Diagonale de l’écrivain », juin 2019, 306 pages, 14,50 €, ISBN : 978-2-490595-47-1.
[Écouter un extrait]
Au fil des décennies, le poète du cri cherche sa voie/voix, la renforce, l’améliore, portant son attention à « l’organisation de la voix intérieure » (p. 139), au rythme, au « jeu phonique et sonique » (149), à la posture… Un exemple : « Lire la tête en bas, ou renversée à l’arrière, gosier écrasé. Et voir comment le corps réagit, comment le geste influe sur la voix, sur la lecture » (179). L’auteur/le noteur s’interroge sur l’articulation entre poétique et politique, développe une poésie existentielle qui doit beaucoup à la poésie spatiale et concrète, et s’oppose au formalisme : « C’est une poésie du dit et non du dire, une poésie du sens et non de la forme. C’est le sens, des mots même, qui fait rythme, et non les syllabes voyelles et consonnes… » (131). L’ensemble est stimulant ; on lui pardonnera juste l’aspect disparate ou redondant de certains passages, tout comme son rapport traditionnel à la langue : « La langue de Christian Prigent est une sorte d’argot anglophonisé » (225).
► Charles PENNEQUIN, Gabineau-les-bobines, P.O.L, novembre 2018, 208 pages, 18 €, ISBN : 978-2-8180-4631-9. [Un extrait]
« l’écrit est  un bruit prolétaire. un bruit prolétaire
est un son qui ne cherche pas à reprendre les discours »
(Les Exozomes, P.O.L, 2016, p. 71).
Si, à la fin surtout, on retrouve celui qui fait merdRer la langue avec son oralité
syncopée et ses Agencements Répétitifs Névralgiques (ARN), toutefois le dépaysement est  grand pour les lecteurs de Charles Pennequin : exit l’emmerdReur que l’on connaît, celui qui fulmine contre les grands-écrivains, les foulosophes et zinzintellectuels, les graveurs de marbre et penseurs à majuscules… Cette fois le discursif a cédé le pas au narratif : la retrempe aux origines permet à celui qui merdRe de laisser émerger avec une certaine tendresse tout un monde populaire, celui des années 70 et 80 − et par là même affleurer un « nous » possible, celui d’une communauté authentique.
Comme un lointain écho à Jésus la Caille de Carco, Gabineau-les-bobines fait ainsi revivre des personnages hauts en couleur aux savoureux sobriquets (Momo, Lulu, Gégène, Peigne-Cul, le Grand- et le Petit-séquin, Nono, la Tchitchette, Avec-plaisir, etc.), avec le parler et les habitudes sociales de ce microcosme du Cambraisis : le « maroilles arrosé de grands Picon » (30), les jardins ouvriers et leurs pigeons, les blagues de Cafougnette, les virées en 4L, le « toubaque à Gégène » (198)…






photographié, en caractères chinois et en français ; la photo, détourée de son vis-à -vis, dans son cadre ovale ; et la description du paysage opposé, illisible en miroir dans un premier temps d’inversion rétinienne, puis rétablie à notre lecture suivant le travail de l’œil et du développement argentique. À l’instar des pierres de rêve « extrait[e]s du marbre veiné […] que collectionnaient autrefois les lettrés. Taillées, polies, montées sur socle, elles renvoyaient l’image de montagnes embrumées, de cascades volantes […] selon l’imagination de l’observateur ».
La première photographie bute à une paroi rocheuse, tremplin au contrechamp vertigineux où la vue plonge dans le gouffre ; dans tout le blanc qui emplit l’œil se déploie le paysage intense dérobé qui nous sera narré plutôt que décrit – rendu dans sa gestation, son espace-temps. En contrepoint d’une longue rue montant vers l’indéfini qui s’arrondit, le paysage opposé 4 dit qu’ « Alors que le Pacifique devrait ouvrir sur l’horizon, le rideau est tombé. Brume et pollution en effacent la ligne. […] Une longue colonne de porte-conteneurs stationne au large, balises du commerce mondialisé. Ils sont plus de vingt à patienter, immobiles […] plongeant dans l’attente tout un paysage gris acier.»
continuité sordide d’objets et cabanons en bord de route asphaltée, développent la mise en abyme d’ « Une affiche grand format reproduisant l’Autoportrait avec collier d’épines et colibri de Frida Kahlo clouée sur une planche. Des sandows la maintiennent contre la porte du congélateur. Ils barrent le visage impassible de la jeune femme. Les épines acérées de son collier lui écorchent le cou, le sang coule. Et sous la pression des sandows, la douleur paraît plus insoutenable. » D’un basculement supplémentaire, pierre de rêve 10 encadre un rétroviseur au centre du rétroviseur photographié, rendant pour la première fois visible pour partie le narré, de « ruelle » en « venelle » en « alvéole » de Taipei l’errance tournant aux errements, en un seul paragraphe de pure prose.
décroît et s’entrecroise aux effluves de la teinture rongeante du bain d’abstraction. Trêve de plaisanterie quand l’amer gronde et que du rivage.
Qui ne se souvient de découvrir dans Courants blancs (2014), après deux coups d’envoi, de lever de rideau, un poète se déployant en inextricables mais exorables apories aussi naturellement que Corneille en alexandrins. Ici, dressé un bilan de l’aventure scripturale abolissant le jeu qui l’a suscitée, dans un parti pris d’explicite absolu à bout d’énigmes fertiles (« j’écris avant tout pour questionner le sens des mots », « chaque mot est un événement prêt à transformer une phrase », « les lettres remplacent l’être, toujours à point nommé », « La marche de l’enfant, ouverte sur une dérive séditieuse, imprégnée d’une multitude d’ambiances fugitives »), on croit, à l’œuvre une cohérence là où manœuvrait l’incohérence élective, détordu l’objet noué naguère en foire conceptuelle, rétractée l’expansion du je en jeu à présent que le je est moins haïssable et moins occulté – à une mise à plat de l’aporie que confirme l’emploi nouveau, mouillant le vin de brève, tranchant la veine, d’un (voire deux, trois) point-virgule explicatif léger, effleurant.
l’élémentaire, l’aporie redouble de croiser ses impasses en impair, passe & manque (« Puis-je voir avec mes oreilles pour dévoiler l’énigme d’une image lisible ou d’une écriture visible ? »). Le contraste devient par moments insoutenable entre le corps réduit à l’immobilité par la maladie et l’agilité décuplée de cette pensée qui ne craint plus de s’appesantir où le bât blesse. Une éloquence délocalise la loquacité de la transcendance en immanence heureuse. Je pense à la verve de Matisse, à sa renaissance, très diminué physiquement, dans l’œuvre finale des papiers gouachés découpés en jazz, à son art pensé, toujours créativement pensé – là où Jaffeux enfièvre et dénerve, innerve la pensée. De la mise à plat à la remise en aporie, toutes les nuances de la (dé)raison dialectique à l’œuvre et à l’ouvrage.
le mieux », « au mieux », nuancé en « pour le meilleur ou pour le pire », un enthousiasme d’enfant philosophe passé par les fourches caudines d’une non-vie aporétique – puisatier épuise de la musique, de la peinture suprématiste, de la culture, du rêve même les distorsions fécondes. Exhaustif d’une vie. En un glossaire amoureux d’un soi, celui d’un autre, à vingt-six entrées de l’être alphabet. Quand des théories de théories processionnent et procèdent sans jamais sourdre haleine, ah si l’intelligence pouvait tenir lieu de tout.





processus d’identification à une actrice, sur lequel repose le cinéma populaire hollywoodien, était déjà présent en France au milieu des années 1910. Après ses rôles de femme gangster dans Les Vampires (1915) et Judex (1917) de Louis Feuillade, sa célébrité ne cessa de grandir. Une jeunesse tomba toute entière amoureuse de la sulfureuse Irma Vep, écrira plus tard Louis Aragon. De la scène à l’écran, du mélodrame patriotique au serial à la mode, on reconnaît son style de jeu, son allure, sa mimique, sa sensualité effrontée. Cela aboutit en pleine guerre à la construction d’une forme de vedettariat unique en son genre. Une source exceptionnelle d’environ 300 lettres récemment retrouvées atteste d’un succès public hors du commun. Ces lettres adressées à Musidora disent combien son impact fut alors considérable, à l’avant comme à l’arrière du front.



Ces poèmes se désaltèrent aux secrètes résonances de la langue d’adoption avec la langue natale. Dans une autre vie, récente, Sanda Voïca était poète en Roumanie. Son français d’écrivain slave devenu rhapsode de franc aloi, de fraîche franche tranche de langue franque, fraye un français aussi abstrait qu’organique. L’oreille interne organe d’un équilibre de phonèmes. Ne bottant pas en touches de non-lieu, sa « feuille / tantôt verte, tantôt morte », elle écrit avec l’accent – roumain nourri de France sur des générations. Court-circuitant le gallican il court sous sa langue un serment d’âme hère, un sarment d’hoirie blasonné de frais. Le sermon sous la langue de Carole Darricarrère.
Sa voix non, voix 1, voix 2, voies sur berge, « Un poète seul dans l’auberge ? », un mire a beau épandre son art sur la scène, l’art guérisseur de Celan, d’Apollinaire, de Rimbaud – Villon si fondateur qu’en lui tous nos poètes ont mêlé leurs échos. C’est en ce fluide dans l’alambic que Laure Gauthier (« Pas de flammes divines / Ni de vin métaphorique / Pour la grosse margot / Elle inspire les lais / Pas les divans ») distille son vin de lierre, recrachés les extraits de mandragore dont elle s’est fait la bouche. Œnologue de grands écrus, portée sur le livresque de l’ivresse.
« Laisser bruisser le mouvement / entre / les mots » ; « distribuer ce qu’on n’a pas avant de perdre ce que l’on est / vider la phrase de son sang avant qu’ils ne l’attrapent ». Faussaire sororale piper le dé d’envoi à « Prince glaïeul aux ances roncies ». Traquer le diffus, dérober l’inaugural, délasser dans un théâtre de voix pensantes l’impensé parler premier. De celui qui de rondeaux et dictons nous a légué l’haleine mouiller le vin de fraises et pourpoints. Où sont les neiges d’antan bousculer la congère. Consigner en faits divers le fait d’hiver. Passer en boucle de boustrophédon le microsillon des ballades. Ne pas garder en bouche une motte, une note de terre. De ses blue notes ébarber le blues à la française. Au droit de la falaise prosaïser l’avers. Maîtresse d’œuvre de fluidité.
passe en revue tant Flora la belle Romaine appelant du pied Jeanne, la bonne Lorraine / Qu’Anglois brûlèrent à Rouen, que belle Gantière et gente Saucissière […] Ne que monnoie qu’on décrie provoque de tierce en quarteesquive et dérobade et retour en neige d’une poète du vingt-et-unième siècle en son premier quartier. Bravoure à Laure Gauthier d’avoir pris aux cheveux ce pendu déjà mûr dans sa Cythère natale ; de l’adapter en traductrice virtuose dans la langue de la maison d’en face, pour que la neige passe entre les mots.
miel. Non, plutôt chercher la neige avant la neige, lorsqu’elle se condense encore dans le nuage, encore hybride entre eau et vapeur ». Acquiescer aux « coups de rame grammaticaux qui donnent autant de coups de pied dans la fourmilière de l’usage. » Suivre « dans la dernière ballade du Testament […] Villon [rimant avec] souillon, tourbillon, pavillon ou encore haillon » : celui de toutes les déjections, « strophes baignant dans la salive, la merde et les larmes », qui du « nom du père adoptif […] colmata les brèches d’absence pour permettre à François d’aller dans l’onde et trouver ses mots à contrecourant » ; celui, joutant de son patronyme d’emprunt, qui de l’atrocité des Coquillards, de « tout le commun [de la fosse commune] fait du propre, pour l’encrer dans l’histoire des lettres ». L’entendre, « coupant les cordes des guitares arrachées aux ménestrels faire résonner la caisse de bois de l’instrument pour en sortir un son inouï », Elvin Jones à sa forge de vulcanisé ; ou « mettre ses images en branle en ôtant au dicton le “onâ€, coller le je, et faire crisser l’ensemble » ; « en ces chutes de strophes qui sont autant d’anti-rondeaux », « à pas de côté dans les flaques de la langue ».






animée par Laure Gauthier & Sébastien Rongier.
aux flux migratoires. La société des flux sait se faire société de contrôle : « il est interdit de sortir il est interdit d’entrer une logique unilatérale sécuritaire et renforcée de nouveaux murs » (p. 15). Cette folie « muraliste » qui s’inscrit en droite ligne d’un réflexe sécuritaire vieux comme le monde est mondialement partagée : « 1998 Ceuta Mellila Espagne / Maroc 1953 Corée du Sud / Corée du Nord 248 km 1974 République Turque de Chypre du nord / République de Chypre 1975 Afrique du Sud / Mozambique 120 km 1991 Koweït / Irak 193 km 1999 Ouzbékistan / Kirghizistan 870 km 2001 Turkménistan / Ouzbékistan 1700 km Ouzbékistan / Afghanistan 209 km Israël / Territoires occupés 700 km 2004 Inde / Cachemire 550 km »… Cette énumération va, au fil des pages des Carnets, atteindre 26 références, pour quelque 15 000 km de murs.
Le lyrisme s’est entrecoupé, ce qu’il en demeure hoquette en quête d’intériorité. Une petite musique bute sur le hic et nunc, ici et maintenant une scie associe un amour défunt à tout ce que la poésie dérobe de l’auteur qui « préfère écrire de droite à gauche, cela lui paraît mieux illisible. » Le dit d’Hannah met à mal la mâle grammaire qui sous les ponts s’affaire comme dans la plaie le fer d’un jour ou d’une vie. Le mire a beau égrener ses vers plus verticaux tumeur des jours heureux, plus familier tu meurs, d’Illiers en Montjouvain le temps affinitivement perdu. « Hannah Hannah / My Osotis » court son palindrome sa prétentaine comme l’ant(i)enne qu’un « caillou 

quoi déchiffrer le théâtre de cet accord international. Mais ce poème, cette épopée, vient de plus loin et va au-delà, ses héros sont des ouragans, des peuples en lutte, des arbres, des scientifiques qui brisent les conventions de la décence académique, des montagnes et leurs glaciers, des galaxies, des paysans et des semences libres… 

Ce volume bipartite, un peu à part dans une œuvre importante marquée par le Cycle des exils, constitue une très intéressante contribution à une histoire des arts poétiques sous l’angle de l’oralité. Après avoir rappelé que la poésie scénique ne s’est développée qu’il y a à peine un demi-siècle et que "l’oralisation du texte est affaire complexe, ses modes et sa transmission également" (p. 93), dans une "Volte-face" finale l’auteur lui-même explicite son titre : "Le nom Vocaluscrit s’il pose question, ne plonge pas dans l’inconnu, car il ressemble à ses cousins manuscrit et tapuscrit. Il éclaire le parti que ce que lit l’auteur, quand il ne s’agit pas d’un acte de promotion, n’est pas le texte imprimé destiné au lecteur. Et n’est pas non plus une partition. Le vocaluscrit contient et sécrète cette part d’intimité dont l’auditoire parfois détecte l’énergie" (94).
trouvailles stylistiques) 37 phares de la poésie oralisée, des plus jeunes aux plus anciens (vivants ou morts), des plus connus aux moins connus, écoutés/rencontrés de 1990 à 2016 : Pastior, Heidsieck, Luca, Frontier, Novarina, Montels… Mouton, Beck, Quintane, Mauche, Pittolo… Ce qui l’intéresse est la posture des poètes lecteurs et/ou performeurs : tenue vestimentaire, maintien du corps, mise en voix et en espace, grain de la voix, phrasé/narré, effets sonores et rythmiques, supports… La réception de l’auditoire également. Deux exemples, pour le plaisir : "son art en sonorités bizarres et / criméogothiques / qui raniment les Vénus unilingis" (Oscar Pastior) ; "le phrasé déraille le sens dérape perte de langue maladie-du-narré territoire des sens détérioré seul le sonore du miroir demeure l’écho d’où coule du plaisir" (Séverine Daucourt-Fridriksson)…
Litaniques versets que récurrente éclaire une ampoule « (75 W/970 lumen) » jusqu’aux rituels, simples ou redondants deux points annonçant la chute en capitales de fin d’(apo)strophe. « Vénus anadyomène callipyge voire stéatopyge » côtoyant l’encadrement d’une aile d’ange « au format a3 (29,7 x 42) », se compose le « madrigal uchronique : : : » à deux temps, trois points d’orgue d’une compression de Satan. D’« une main gantée de rose » effleurée Gertrude Stein en ses tendres boutons.
Cela n’empêche pas – bien au contraire –