Libr-critique

6 août 2019

[Livres – News] Libr-vacance (3)

Redisons-le pour tous ceux qui nous ont rejoints depuis peu : Libr-vacance ne propose nullement une sélection « cool » de livres-de-vacances : c’est une invitation à méditer-rêver-pester de façon libr&critique… En ce début août, dans nos Libr-brèves, une spéciale BEURARD-VALDOYE et un retour en vidéos sur « Les Écrits numériques #4 » ; après avoir lu en zigzaguant, des Libr-lectures les plus diverses (livres intéressants dont nous n’avons pu rendre compte jusqu’à présent, parus entre le printemps 2018 et l’été 2019)… [Libr-vacance 2]

Libr-brèves

► Patrick Beurard-Valdoye, À travers Le Cycle des exils : Lectures / Rencontres le vendredi 13 septembre à 20h30, au Vélo Théâtre, à Apt / tarif : 5 €
Les cris poétiques (hors série) de Patrick Beurard-Valdoye
Une invitation de Alt(r)a Voce / Florence Pazzottu

Le samedi 14 septembre à 17h, au cipm : Le Cycle des exils : qu’est-ce que c’est que cette histoire ? [tarif : 3€ | soutien : 5 €]

Autour de Patrick Beurard-Valdoye : Jaqueline Merville(écrivain et dramaturge) et Jean de Breyne (écrivain et fondateur des Cris poétiques) qui introduiront la soirée ainsi que Florence Pazzottu (poète et cinéaste) et Michaël Batalla (poète et directeur du Cipm) qui liront quelques extraits des premiers volumes du Cycle. Patrick Beurard-Valdoye donnera ensuite une performance intitulée Artaud chez les Irlandais (extrait du huitième livre, en chantier).

Patrick Beurard-Valdoye donne forme depuis les années 1980 à l’une des œuvres majeures de la poésie contemporaine, que Libr-critique suit depuis sa création (entretien avec Philippe Boisnard). Vaste épopée de la construction européenne, Le Cycle des exils compte aujourd’hui 7 volumes publiés. Le dernier en date, Flache d’Europe aimants garde-fous, a paru en mars 2019 aux éditions Flammarion.

♦ Dans l’attente des projections en festivals, voici le teaser d’un magnifique portrait du poète Patrick Beurard-Valdoye, film d’Isabelle Vorle projeté à la Maison de la poésie le 23 mars dernier : Vibes & Scribes

â–º En ligne, les communications des Écrits du numérique #4 (21 mars 2019), parmi lesquelles : « Arts, littératures et formes numériques du livre » par Lucile Haute, artiste et enseignante-chercheuse.

En lisant, en zigzaguant

â–º « Je cherche au long de mes plages la différence entre l’écrit et le lisible, entre le lisible et le visible. »
« La différence entre le poème et le reste n’est pas une différence linguistique. De prétendus poèmes ne sont pas des poèmes. […] De bons, voire d’excellents poèmes n’ont ni l’allure ni la facture de ce que l’on appelle, faute d’avoir accepté mille réflexions passées et présentes, ou d’avoir opté passionnément pour l’ignorance, un poème » (Dominique Meens, L’ÃŽle lisible, P.O.L, hiver 2018, p. 76).

â–º « Nous voulons du chaud. Que l’on crève de chaud. Qu’il n’y ait plus que ça. La chaleur. […] Plus ça viendra et plus la chaleur nous couvrira de toute part. C’est nous qui le voulons. Nous et nous seuls. Nous voulons vivre où ça chauffe. Où ça bouillonne. […] Nous voulons cuire. Nous voulons la cuisson des corps. Que ça nous brûle au-dehors et aussi en dedans. […] Que l’on ne soit plus que des générations de têtes brûlées » (Charles Pennequin, Gabineau-les-bobines, pp. 200-201 : cf. ci-dessous).

Libr-lectures

► Marianne Simon-Oikawa, Les Poètes spatialistes et le cinéma, Nouvelles éditions Place, printemps 2019, 112 pages, 10 €, ISBN : 978-2-376280460.

Pour le couple renommé Ilse (née en 1927) et Pierre Garnier (1928-2014), le cinéma constitue « un des possibles de la poésie » (p. 12), dans la mesure où « les mots doivent être vus » (Å’uvres poétiques, éditions des Vanneaux, t. 1, 2008, p. 78) ; d’autre part, ces chefs de file du spatialisme conçoivent la poésie comme une pratique cinétique. D’où l’incursion de Pierre dans les domaines de la vidéo et du dessin animé, et les deux « ciné-poèmes » créés par Ilse en 1996, Voyage cosmique et Poème cinématographique.

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Dans ses Déplacements, recueil d’énoncés dénonciateurs, Claude Favre rappelle  « l’expérience d’Énée, rêve d’une ville ouverte à tous les étrangers » (p. 35)… Hélas, nous sommes bien loin de l’hospitalité inconditionnelle que préconisait Derrida : nous assistons bien au contraire à l' »accélération des déplacements » (37)… Les chiffres dépassent l’entendement : « fin 2015, on compte 65,3 millions de déracinés » (39) , « déplacés de force ou migrants, 48 millions d’enfants, dans le monde »… La mondialisation produit en séries des millions d’exclus, qu’ils soient « réfugiés, migrants, exilés, demandeurs d’asile » (38)… D’où cette litanie de la misère que propose Claude Favre en 1672 assertions/respirations.

Le monde de la mondialisation est un monde ouvert, disent-ils. Or, peu de temps après la Chute-du-Mur (Berlin, 1989), c’est l’Occident qui fait dans le mur, qui s’emmure : « on finance la sécurisation de la frontière » (Carnets de murs, p. 51).

Que veut-on protéger ? Les Intérêts des dominants.
Que veut-on sécuriser ? Les Propriétés – toutes sortes de propriétés.
Logique : les ex-colonisateurs ne veulent pas être colonisés ; l’impérialisme n’est pas un humanisme.

Quel horizon s’en dégage-t-il ? Aucun autre horizon que celui de l’ostracisme et du différentialisme : « Une frontière, c’est ce qui permet de séparer une chose d’une autre chose, il faut séparer pour pouvoir faire une différence, pour pouvoir dire que l’un est l’un et que l’autre est l’autre », peut-on lire dans Exploration du flux de Marina Skalova, apologue critique qui traite la crise migratoire en télescopant les isotopies pour faire déraper les significations. Voici un exemple de la façon dont elle expose l’implacable logique d’exclusion immondialisée : « Il y a les migrations provoquées par les guerres, on appelle ça des exodes. Et il y a les migrations des barbares, on appelle ça des invasions. Les exodes, c’est quand beaucoup de gens partent en exil, et l’exil, c’est quand on peut demander l’asile. Pour demander l’asile, il faut un papier, une carte de vÅ“ux, une invitation. Sans invitation, on appelle ça une invasion » (16)…
« Bienvenue au Mirador, dernier-né d’une idée d’avenir », tel pourrait être le message délivré aux indésirables – emprunté à la toute récente dystopie de François Bizet, Dans les miradors, parue aux bien nommées Presses du réel.

♦ Claude FAVRE, Crever les toits, etc., suivi de Déplacements, Presses du réel/al dante, hiver 2018, 96 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-034-6.
♦ Emmanuèle JAWAD, [carnets de murs], Lanskine, automne 2018, 56 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-70-0. [Sur cette poésie qui fait le mur : ici]
♦ Marina SKALOVA, Exploration du flux, Seuil, printemps 2018, 70 pages, 12 €, ISBN : 978-2-02-139401-6. [Extrait LC]
♦ François BIZET, Dans le mirador, Presses du réel/al dante, hiver 2018, 96 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-033-9.

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► Attaques, #2, Les Presses du réel/al dante, printemps 2019, 544 pages, 27 €, ISBN : 978-2-37896-089-6.

« La poésie est-elle une forme de résistance ? » (p.  127).

« C’est quand on va au tribunal
qu’on sait dans quel pays on vit »
(Jérémy Gravayat, p. 232).

À l’âge de la post- (histoire, vérité, politique, littérature, critique) qui croît sur un compost d’imposture, cette deuxième salve d’Attaques est la bienvenue parce que rare. Tous azimuts, bien entendu : de l’Europe à l’Amérique latine (Brésil, Argentine, Mexique, Vénézuela), en passant par l’Algérie, le Mozambique, la Palestine ou l’Iran… Et de convoquer tous moyens et tous domaines : textes théoriques/manifestaires, satiriques, polémiques, didactiques ou lyriques, entretiens, photographies et photomontages ; sphères poétique, politique, philosophique, socioculturelle, artistique…

Entre autres et brièvement, sont interrogés / analysés / dénoncés :
– la violence de l’État, au service des dominants ;
– le concept de « nation », dont Rada Ivekovic nous invite à nous méfier (chimérique, elle « fonctionne à coups d’identifications et d’imaginaires commu-nautaires naturalisés ») ;
– le français comme langue de la domination : « Cette langue hautaine, arrogante, aveugle et coloniale qui fabrique une littérature subalterne autochtone au service des instituts français locaux » (Jalal El Haknaoui, p. 16) ;
– l’art de la rue, pas forcément subversif (Clemente Padin) ;
– la situation du Brésil : « nous sommes sortis du cycle du populisme de gauche rien que pour nous installer dans celui, dit « nouveau », du populisme de droite » (Horácio Costa, p. 111) ; au Brésil, « les institutions fonctionnent bien et mieux »Â â€“ mais le texte sérié par André Valias est contaminé par un processus viral…
– l’art de perruquer, c’est-à-dire, en milieu professionnel, de détourner les moyens de production à des fins personnelles (Jan Middelbos)…

Au plan politique, saluons l’article de Laurent Cauwet sur le phénomène des Gilets jaunes, fustigeant la violence étatique comme le mépris de classe, y compris dans les milieux artistique et intellectuel – où, du reste, peu se sont exprimés sur le sujet. On regrettera seulement l’amalgame, courant à gauche, entre totalitarisme et fascisme – lequel correspond à une idéologie et des pratiques bien définies. Sans compter qu’il faut être vigilant et rigoureux dans l’usage d’une certaine terminologie : pour se faire l’auxiliaire d’un totalitarisme ultra-libéral ou propre au capitalisme financier, au plan des institutions politiques l’état français ne saurait encore être taxé de « totalitaire »Â â€“ autoritaire, policier, voire illibéral plutôt. Au plan poétique, signalons le lyrique agencement répétitif de Claude Favre : sa « Caravane » est un chant universel en faveur des exilés et des exclus. Quant à Sylvain Courtoux, c’est le seul poète français à inventer des formes originales à partir de la sociologie critique : nourri des théories de Pierre Bourdieu, Bernard Lahire et de Howard Becker, en suivant les modèles du Jeu de l’oie et du Monopoly, il met à jour de façon ludique et subtile les fondements du Jeu littéraire.

► Véronique BERGEN, Tous doivent être sauvés ou aucun, éditions ONLIT, Bruxelles, automne 2018, 272 pages, 18 €, ISBN : 978-2-87560-102-5.

Toujours différente et toujours la même, avec la verve et l’inventivité verbale qui la caractérisent, cette fois Véronique Bergen nous fait vivre la folle histoire – dite « moderne » – de l’humanité à travers le regard lucidement halluciné de chiens célèbres, de la Révolution Française à l’austérité capitaliste en Grèce, en passant par l’extermination des Indiens, la fin de la Seconde Guerre Mondiale et la conquête spatiale (mémorable Laïka !)… Dans cet univers où l’on s’exprime en canidien standard, le regard porté sur les humains – dont s’avère consternante « la pauvreté spinocortico-connective » (116) – ne peut être que distancié (drôle, ironique, sarcastique, satirique) : « Quelle aberration de sacrifier deux pattes pour bipéder comme des autruches… De toutes les lubies, de toutes les tocades des humains, regarder des heures durant des images qui défilent sur un écran, se tartiner le visage de confit de bananes, courir sur place sur un tapis volant qui ne décolle jamais, manger avec des ustensiles qui blessent les aliments sont celles qui me darwinent à l’envers » (p. 9). Les translations concourent à l’effet d’étrangeté : à « bipéder » et « darwiner », ajoutons que le chien statistique, waf waf, etc. Homoncules, prenons en pour notre grade : « J’ai honte de votre manie narcissique, immature des autoportraits, de vos défécations de selfies » (10) ; « Ce n’est qu’au prix de la mort de l’homme que la planète aura chance de survivre ; la sélection naturelle cosmique exige son éradication » (35)…

â–º Grégoire CABANNE, Michel, Leïla (Lui, Elle, Toi), éditions MF, coll. « Inventions », printemps 2019, 224 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37804-013-0.

Dans sa préface qui multiplie les références au discours savant, l’auteur présente ainsi son projet : « Le pari de Michel, Leïla est de raconter une histoire sans aucune narration, uniquement thématisée par le titre […], et la détermination quasi-arbitraire de deux pronoms » – le pronom étant du reste « la marque de l’homme dans le langage ». Ainsi : Lui, Elle, Toi, qui font parfois Eux : « Et ils se marièrent / et n’eurent qu’autant /   d’enfants » (139). C’est dire qu’il s’agit ici de parodier et détourner les clichés romanesques, de redonner vie aux lieux communs au moyen de dérapages plus ou moins contrôlés : « Il est / capitaine / de désindustrialisation » ; « Il voit la vie / par le bout d’une / sornette » ; « Il a les poings suspensifs »… Et parfois, au passage, des clins d’Å“il appuyés à ce que l’on appelle des références littéraires : « Il a six trous bleus / au côté gauche / de l’arme droite » (Rimbaud) ; « Elle écrit / ton nom / sur des murs de nuages » (Éluard)… Et, bien entendu, les diverses variations de ces micropoèmes demandent à être prolongées ad libitum.

â–º Christophe ESNAULT, Mordre l’essentiel, éditions Tinbad, printemps 2018, 336 pages, 26 €, ISBN : 979-10-96415-13-7.

Une bien belle invitation, même s’il est moins question ici de cul que de culot : l’écrivain invisible qui moud l’essence-ciel – par ailleurs homme-surnuméraire – s’attaque à notre monde lisse : « Comme vous avez besoin de vous rassurer ! Vous vous jetez sur vos rasoirs et votre savon à peine sorti du lit. Ça en dit long… Vous ne supportez pas votre propre odeur. Une femme ne se déshabille jamais devant qui que ce soit sans avoir préalablement gommé sa pilosité » (p. 29). Monde du simulacre et du Tout-à-l’Ego : « Savonne ton ego avec tes propres vomissures » (11)… L’écrivain contemporain n’est pas épargné, vu les actuelles « règles du Je » : « Le Moi s’éparpille s’immisce dégouline sur la tartine de sa création littéraire » (71)… Qu’à cela ne tienne, optimisons notre pouvoir de séduction et prenons soin de notre névrose (fiches pratiques offertes !).

De culot et d’humour, celui qui n’aurait « pas voulu être un écrivain raté ordinaire » (chap. VIII) n’en manque pas. Il en faut pour nous donner à mordre l’essentiel de ses publications les plus diverses en revues entre 2004 et 2018 : ce « livre résolument post-Dada » (4e de couverture) va jusqu’à nous livrer des « quatrièmes d’imposture » et des couvertures fantaisistes (Naître et autres domaines dans lesquels j’aurais dû m’abstenir ; Respirer c’est déjà cautionner un système ; Démantèlement de la structure paradisiaque en vue de satisfaire les actionnaires…).

Mais que cela ne vous empêche pas de répondre à cette question cruciale : « L’homme libre dont personne ne peut prouver scientifiquement l’existence, est-il lui aussi répertorié dans des bases de données informatiques ? » (310).

â–º Alain MARC, Actes d’une recherche. Carnet 1986-2019, Z4 éditions, coll. « La Diagonale de l’écrivain », juin 2019, 306 pages, 14,50 €, ISBN : 978-2-490595-47-1. [Écouter un extrait]

Au fil des décennies, le poète du cri cherche sa voie/voix, la renforce, l’améliore, portant son attention à « l’organisation de la voix intérieure » (p. 139), au rythme, au « jeu phonique et sonique » (149), à la posture… Un exemple : « Lire la tête en bas, ou renversée à l’arrière, gosier écrasé. Et voir comment le corps réagit, comment le geste influe sur la voix, sur la lecture » (179). L’auteur/le noteur s’interroge sur l’articulation entre poétique et politique, développe une poésie existentielle qui doit beaucoup à la poésie spatiale et concrète, et s’oppose au formalisme : « C’est une poésie du dit et non du dire, une poésie du sens et non de la forme. C’est le sens, des mots même, qui fait rythme, et non les syllabes voyelles et consonnes… » (131). L’ensemble est stimulant ; on lui pardonnera juste l’aspect disparate ou redondant de certains passages, tout comme son rapport traditionnel à la langue : « La langue de Christian Prigent est une sorte d’argot anglophonisé » (225).

► Charles PENNEQUIN, Gabineau-les-bobines, P.O.L, novembre 2018, 208 pages, 18 €, ISBN : 978-2-8180-4631-9. [Un extrait]

« l’écrit est  un bruit prolétaire. un bruit prolétaire
est un son qui ne cherche pas à reprendre les discours  »
(Les Exozomes, P.O.L, 2016, p. 71).

Si, à la fin surtout, on retrouve celui qui fait merdRer la langue avec son oralité syncopée et ses Agencements Répétitifs Névralgiques (ARN), toutefois le dépaysement est  grand pour les lecteurs de Charles Pennequin : exit l’emmerdReur que l’on connaît, celui qui fulmine contre les grands-écrivains, les foulosophes et zinzintellectuels, les graveurs de marbre et penseurs à majuscules… Cette fois le discursif a cédé le pas au narratif : la retrempe aux origines permet à celui qui merdRe de laisser émerger avec une certaine tendresse tout un monde populaire, celui des années 70 et 80 − et par là même affleurer un « nous » possible, celui d’une communauté authentique.

Comme un lointain écho à Jésus la Caille de Carco, Gabineau-les-bobines fait ainsi revivre des personnages hauts en couleur aux savoureux sobriquets (Momo, Lulu, Gégène, Peigne-Cul, le Grand- et le Petit-séquin, Nono, la Tchitchette, Avec-plaisir, etc.), avec le parler et les habitudes sociales de ce microcosme du Cambraisis : le « maroilles arrosé de grands Picon » (30), les jardins ouvriers et leurs pigeons, les blagues de Cafougnette, les virées en 4L, le « toubaque à Gégène » (198)…

15 juillet 2019

[Libr-retour] Olivier Domerg, La Somme de ce que nous sommes, par Christophe Stolowicki

Olivier Domerg, La somme de ce que nous sommes, Lanskine, avril 2018, 112 pages, 14 €, ISBN : 979-10-90491-63-2. [Grand prix de la poésie de la S.G.D.L 2019].

Le livre débute comme une hagiographie de l’enfance heureuse, immergée en nature : dans « une large anfractuosité, une chambre d’échos, un abri de fortune, entre théâtre et grotte, dans (et au-dessus de) laquelle, comme il est dit dans une chanson, “nous vîmes passer notre enfance” » : le repaire de corsaires, la corsetée de bonheur enfance sur laquelle aucun freudisme n’a prise, le jardin d’Éden clos et illimité, aussi peu localisable sur une carte que la bouche des Enfers – sinon sur une colline non loin de la Sainte-Victoire, entre deux restanques dont s’effritent les pans de pierres sèches ; « un espace à la fois réel et imaginaire où prédominent le pin d’Alep, le chêne kermès, la garrigue crochue et fragrante, la caillasse blanche et grise, l’omniprésence du calcaire provençal – un espace dans lequel nous vivions à plein et nous projetons encore ». Enfants des villes, de parents désunis, lisez et enviez, il vous en remontera toujours, nutritive, thérapeutique, quelque bouffée d’enchantement.

Ouvrage en trois parties, la première de souffle égal, tombée de versets réconciliant prose et poème, où le poème reposé de tout lyrisme, déposé labile, s’étoffe en prose jusqu’à disparition complète, ne cligne que par des reprises – vrille au pénultième feuillet, annonçant la frêle, émotive péroraison ; les deux autres tout en blancs, l’une régulièrement à deux distiques par page et formelles astérisques ; la dernière en monostiches tel un amerrissage, le blanc s’étend, son épaisseur varie, délassant, comprimant la Recherche d’un Temps qui ne s’égare, présent omniprésent jamais lâché.

La somme de ce que nous sommes, qui cogitons donc sommes dans l’ergastule de notre mémoire récente, appelle une Recherche tôt ou tard. Ce très beau livre, atypique en gageure dans l’œuvre implacablement visuelle et descriptive (encore que sonore à raison, et nourrie de concepts) d’Olivier Domerg, attente, attempts, plus tentative qu’attentat de gamin « forban » – au sou-venir que gauchit un survenir tenace. « Pour toucher davantage / au réel [dans] la rage d’y parvenir », des vers inversent en escalier un decrescendo : rage, for(ç)age, fors âge. Aux « souvenirs courts, exempts de remords », tout en saccades visuelles ; aux « récifs à fleur d’eau ; de peau » où la mémoire prend ô, en porte-à-faux elle chavire, traquée à fleur de flottaison dans ses œuvres vives – décrué d’espace-temps celui à trois dimensions où l’œil excelle.

Aveu d’un « répertoire de sensations plus que de souvenirs » : dans ce présent perpétuel vif-argent, il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarettes entre soi et soi – un soi collectif, les souvenirs saisis à la troisième personne du pluriel d’une « ribambelle de gosses guillerets, tout à la joie d’être ensemble », « captifs d’un regard ou saisis par la déflagration d’un sourire. Ce qui s’ouvre alors en eux ! » ; « l’émerveillement que leur procure l’île ». On ne perce pas l’écran des jours en porte-parole d’une fratrie de cousins, de compains. Dans ce jardin d’Éden manquent la pomme et le serpent et Ève n’est jamais évoquée, sinon comme féminin d’« île » ou comme dédicataire.

Mais j’ai mauvaise grâce à relever ces « quelques tulipes dans une forêt d’iris ». D’un tel bonheur d’un seul tenant, merveille d’anachronisme servi par une écriture du grain le plus contemporain, je ne trouve pas d’équivalent dans la littérature française mais dans la russe : Tourgeniev, et surtout Tolstoï : ce « garçon intelligent et bon » postulé dans Enfance, adolescence, jeunesse, que deviendra Pierre à la maturité de Guerre et paix. Je n’ai rencontré ce « très fort sentiment géographique », et un tel génie poétique de l’orientation, que chez Gracq, et sur la fin de sa vie seulement (Les Carnets du grand chemin, 1992), alors qu’il a enseigné la matière. Qui a connu le jardin d’enfance (« générateur d’une longue et vibrante imprégnation », « notre expérience essentielle, celle qui prévaut sur les autres ») en est irrigué, aimanté telle, illuminée dans Zarathoustra par le couchant de Nietzsche, la barque du plus pauvre pêcheur.

3 juillet 2019

[Chronique] Michèle Métail, Pierres de rêve avec paysage opposé, par Christophe Stolowicki

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Michèle Métail, Pierres de rêve avec paysage opposé, photographies de l’auteur, Lanskine, été 2019, 56 pages, 14€, ISBN : 978-2-35963-000-8. [Premier volet d’un diptyque sur Michèle Métail]

Voyager en poète, ne pas faire rêver.

Disséminés dans le paysage suburbain, urbain – le premier par exception placé à une intersection en montagne – douze « miroirs convexes », rétroviseurs avec ou sans visière, intensifient ou amortissent la puissance du hors champ. Sur l’île de Taïwan où le touriste est venu, n’a rien vu, ni vécu, Michèle Métail fait advenir du survenir, celui tapi hors cadre dans les mots.

Accessoirement, « ces douze Paysages opposés sont imprimés en Didot en souvenir des typographes qui composaient en miroir. »

Douze séquences d’un poème à quatre temps : l’intitulé du lieu photographié, en caractères chinois et en français ; la photo, détourée de son vis-à-vis, dans son cadre ovale ; et la description du paysage opposé, illisible en miroir dans un premier temps d’inversion rétinienne, puis rétablie à notre lecture suivant le travail de l’œil et du développement argentique. À l’instar des pierres de rêve « extrait[e]s du marbre veiné […] que collectionnaient autrefois les lettrés. Taillées, polies, montées sur socle, elles renvoyaient l’image de montagnes embrumées, de cascades volantes […] selon l’imagination de l’observateur ».

Tel le cavalier scythe de Tacite, Michèle Métail détend l’arc, sinon en fuyant – par le recul de l’écriture qui vient combler le blanc.

Prétérition du non vu plus efficace que du non-dit. Le mode de récit, si acrobatique et accidenté, conspire au réel.

Amuse-bouche banal trompant le regard mieux qu’un trompe l’œil. Ombres cavernicoles de plein soleil. L’inversion propre au rêve antiphrase du réel. Perspective et ligne de fuite réinventées en plans fixes, arrêts sur image d’un cinéma muet. D’anamorphose naturelle, plus encore sur certaines photographies au miroir plus convexe, la ligne légèrement courbe devient la règle, amorçant un mouvement rétrospectif de retour au big bang, un basculement au trou noir. Un immeuble au loin et ce qui ressemble au premier plan à une cabine téléphonique (à l’ère de la 5G) paraissent amorcer un envol. Les objets se suspendent en un début d’apesanteur.

De ces paysages opposés le premier paragraphe est de pure prose introduite par des blancs, les suivants, s’il en est, empruntent à la poésie son entame abrupte. Aux deux tiers de la plaquette, toute illusion perdue la prose reprend ses droits.

La première photographie bute à une paroi rocheuse, tremplin au contrechamp vertigineux où la vue plonge dans le gouffre ; dans tout le blanc qui emplit l’œil se déploie le paysage intense dérobé qui nous sera narré plutôt que décrit – rendu dans sa gestation, son espace-temps. En contrepoint d’une longue rue montant vers l’indéfini qui s’arrondit, le paysage opposé 4 dit qu’ « Alors que le Pacifique devrait ouvrir sur l’horizon, le rideau est tombé. Brume et pollution en effacent la ligne. […] Une longue colonne de porte-conteneurs stationne au large, balises du commerce mondialisé. Ils sont plus de vingt à patienter, immobiles […] plongeant dans l’attente tout un paysage gris acier.»

En regard de la pierre de rêve 5, miroir d’une convexité exceptionnelle déployant en lévitation un intérieur mi-bureautique, mi-muséal, « L’allée qui mène au musée des Beaux-Arts est jalonnée de caméras de vidéosurveillance fixées aux lampadaires […] Chaque salle d’exposition est équipée de détecteurs de fumée incrustés dans le plafond, de thermostats pour la climatisation et d’hygromètres avec bande enregistreuse […] Le visiteur solitaire est suivi, épié, déjà géolocalisé grâce à son téléphone portable. Sa traçabilité ne tolère aucune faille. Il focalise l’attention, bien plus que les œuvres d’art, sur lesquelles personne aujourd’hui ne pose un regard simple, sans médiation. »

Pierre de rêve 8 et son paysage opposé, cette fois-ci en continuité sordide d’objets et cabanons en bord de route asphaltée, développent la mise en abyme d’ « Une affiche grand format reproduisant l’Autoportrait avec collier d’épines et colibri de Frida Kahlo clouée sur une planche. Des sandows la maintiennent contre la porte du congélateur. Ils barrent le visage impassible de la jeune femme. Les épines acérées de son collier lui écorchent le cou, le sang coule. Et sous la pression des sandows, la douleur paraît plus insoutenable. » D’un basculement supplémentaire, pierre de rêve 10 encadre un rétroviseur au centre du rétroviseur photographié, rendant pour la première fois visible pour partie le narré, de « ruelle » en « venelle » en « alvéole » de Taipei l’errance tournant aux errements, en un seul paragraphe de pure prose.

13 juin 2019

[Chronique] Philippe Jaffeux, Mots, par Christophe Stolowicki

Philippe Jaffeux, Mots, Lanskine, mai 2019, 176 pages, 20 €, ISBN : 979-10-90491-99-1. [Pour découvrir le travail de Philippe Jaffeux, lire cet entretien fondamental]

Encore un grand cru de Jaffeux. Comme l’écru des crus il décroît et s’entrecroise aux effluves de la teinture rongeante du bain d’abstraction. Trêve de plaisanterie quand l’amer gronde et que du rivage.

Ou le livre des mots, de la chair de sa chair, dont faire chère lie, bombance et redondance, don d’anse et de volute, bien ivre sur la page compacte – aux trois petits blancs près d’entrée de paragraphe, ici supprimés et reportés en fin de page jusqu’à la pénultième incluse. De visuel il n’est pas ici d’autre procédé dont abuse & mésuse à bout touchant le poète.

Récapitulatif, testamentaire, teste âme en terre de ses mots, d’auteur, de ses titres, de modique microcosmique gloire, que contre tout usage et politesse la quatrième de couverture égrène : dix en neuf ans, un précipité, un collyre, encollé et labile, une vie d’écriture mode d’emploi. Il n’est que Nietzsche, se penchant sur La Naissance de la tragédie, pour oser cela.

Qui ne se souvient de découvrir dans Courants blancs (2014), après deux coups d’envoi, de lever de rideau, un poète se déployant en inextricables mais exorables apories aussi naturellement que Corneille en alexandrins. Ici, dressé un bilan de l’aventure scripturale abolissant le jeu qui l’a suscitée, dans un parti pris d’explicite absolu à bout d’énigmes fertiles (« j’écris avant tout pour questionner le sens des mots », « chaque mot est un événement prêt à transformer une phrase », « les lettres remplacent l’être, toujours à point nommé », « La marche de l’enfant, ouverte sur une dérive séditieuse, imprégnée d’une multitude d’ambiances fugitives »), on croit, à l’œuvre une cohérence là où manœuvrait l’incohérence élective, détordu l’objet noué naguère en foire conceptuelle, rétractée l’expansion du je en jeu à présent que le je est moins haïssable et moins occulté – à une mise à plat de l’aporie que confirme l’emploi nouveau, mouillant le vin de brève, tranchant la veine, d’un (voire deux, trois) point-virgule explicatif léger, effleurant.

Or non. Autotélique, autocentrée, une Critique de la raison aporétique déjoue les amalgames, la modération du jeu conceptuel et verbal accomplit une profession de cinquante fois il n’était ni moi ni je mais soi. « Un effacement de ma personne articule l’activité d’écrire avec une joie tragique ; le mental est secondé par un second mental » ; « une joie s’approfondit au moyen d’un enthousiasme tempéré ». À force d’aplanissement à l’élémentaire, l’aporie redouble de croiser ses impasses en impair, passe & manque (« Puis-je voir avec mes oreilles pour dévoiler l’énigme d’une image lisible ou d’une écriture visible ? »). Le contraste devient par moments insoutenable entre le corps réduit à l’immobilité par la maladie et l’agilité décuplée de cette pensée qui ne craint plus de s’appesantir où le bât blesse. Une éloquence délocalise la loquacité de la transcendance en immanence heureuse. Je pense à la verve de Matisse, à sa renaissance, très diminué physiquement, dans l’œuvre finale des papiers gouachés découpés en jazz, à son art pensé, toujours créativement pensé – là où Jaffeux enfièvre et dénerve, innerve la pensée. De la mise à plat à la remise en aporie, toutes les nuances de la (dé)raison dialectique à l’œuvre et à l’ouvrage.

Le tour de vis de l’abstraction desserré d’un perceptible quantième.

D’une macrocosmique « éclipse de l’espace et du temps » émerge un espace-temps vécu, un bon siècle après qu’on l’a conçu enfin vécu, comme seule vivre et concevoir « aiguise une transfiguration de la souffrance ». Dans la cannibalesque chair de sa chair torturée en bouillie de chaos, l’Inca Jaffeux incarne cas par cas « l’espace paginal ». Ce qui vagit là dans « un chaos gigogne » (les Incas ne distinguent pas en quechua l’espace et le temps) altère alterne, de « hasart sidéral », le haut re ô, le large à plat. « Corrigible à l’envi », « corrigeable à l’infini » la « mauvaise élocution » qu’induit et aggrave la maladie.

Ponctué de récurrents « dans le meilleur des cas », « pour le mieux », « au mieux », nuancé en « pour le meilleur ou pour le pire », un enthousiasme d’enfant philosophe passé par les fourches caudines d’une non-vie aporétique – puisatier épuise de la musique, de la peinture suprématiste, de la culture, du rêve même les distorsions fécondes. Exhaustif d’une vie. En un glossaire amoureux d’un soi, celui d’un autre, à vingt-six entrées de l’être alphabet. Quand des théories de théories processionnent et procèdent sans jamais sourdre haleine, ah si l’intelligence pouvait tenir lieu de tout.

Le tour de vis de l’abstraction resserré d’un perceptible quantième. L’abstraction concrète épandue.

Vertigineux sanglé que le sanglot n’apaise. À l’absurde préférant « le nonsense anglais » plus chargé de sens, d’essences subtiles où « l’antinomie trouve sa cohérence dans la contradiction ». À l’affut d’alphabet, l’alpha et le bêta, et l’omicron et l’oméga, de précision conceptuelle inégalée, égarée. À qui primitives et premières « la métrique et la cadence restituent la grâce insolite des nombres » (la villanelle et la sextine lui donnent raison, et les premiers comptages, la lunaison pour décimale). Pris de « vertige du zéro […] compris comme un nombre qui nomme tous les autres nombres ».

L’intellect, qui a ses héros et ses martyrs, ses hérauts d’armes et son aloi, déploie toute la largesse d’« un cri panoramique ». D’effilé aplomb l’âme jaffeuse de Jako Van Dormael surplombe Toto le héros.

9 juin 2019

[News] News du dimanche

Retrouvez Laure Gauthier cette semaine à Paris (vendredi et samedi)… Vous pouvez encore vous inscrire au précieux Colloque de Cerisy sur la revue Critique… Entre autres RV de ce mois de juin : Ivy writers, Ciné08-19, Plans-reliefs à Lille….

► Mardi 11 juin à 19H30 :

â–º Du 14 au 21 juin 2019, Colloque de Cerisy / LA REVUE CRITIQUE : PASSIONS, PASSAGES

Direction : François BORDES, Sylvie PATRON, Philippe ROGER / Comité scientifique : Per BUVIK, Patrice CANIVEZ, Éric MARTY, Claire PAULHAN, Thomas PIEL.

C’est l’une des grandes revues de la seconde moitié du XXe et du début du XXIe siècles. Ce fut aussi pendant longtemps la plus discrète. En juin 1946 paraît le premier numéro de Critique, revue générale des publications françaises et étrangères. Après des débuts difficiles, marqués par deux changements d’éditeurs et une interruption d’un an, elle trouve son équilibre aux Éditions de Minuit. Dirigée par Georges Bataille, assisté pendant quelques années du philosophe Éric Weil, puis par Jean Piel, le beau-frère de Bataille, et à partir de 1996 par Philippe Roger, Critique se propose de recenser les ouvrages les plus importants parus en France et à l’étranger, dans tous les domaines de la connaissance. Ce faisant, elle permet, dans des proportions encore modestes au vu des évolutions ultérieures, la diffusion de la pensée allemande et anglo-saxonne de l’après-guerre, et accompagne les premiers développements des sciences humaines en France. Elle contribue ensuite à l’émergence du « nouveau roman » et de la « nouvelle critique ». Elle encourage le projet intellectuel d’auteurs comme Roland Barthes, Michel Deguy, Michel Foucault, Jacques Derrida, Michel Serres, et connaît son heure de gloire avec l’avènement du structuralisme. Année après année, elle réunit les éléments d’une « encyclopédie de l’esprit moderne » (Georges Bataille). Selon les mots de Philippe Roger, son directeur actuel, « [é]chappant tout à la fois à l’urgence inhérente au journalisme culturel et à l’inévitable spécialisation des revues savantes, Critique est un instrument d’information et un espace de réflexion plus indispensables que jamais ».

Cette rencontre s’inscrit dans la lignée des colloques de Cerisy consacrés à des revues (Tel Quel, Change), mais y ajoute une dimension historique. Elle propose une réflexion partagée autour de Philippe Roger, des membres du conseil de rédaction actuel, des figures de Georges Bataille et de Jean Piel, ainsi que de la revue Critique en tant qu’expression de la passion des livres et des idées. Elle réunit des chercheurs de différentes spécialités et de toutes les générations ainsi que des témoins des différentes époques de Critique. Au-delà des spécialistes, les lecteurs de Critique et toutes les personnes intéressées sont invités à élargir les débats qui suivront les communications, les tables rondes ou les témoignages d’intellectuels et d’écrivains.

Informations complémentaires et inscription obligatoire sur le site.

► Vendredi 14 juin à 20H :

► Samedi 15 juin à 19H, Soirée poésie à l’Achronique avec Laure Gauthier et Katia Bouchoueva (42, rue du Mont Cenis 75018 Paris).
Elles liront à deux voix je neige (entre les mots de villon) (LansKine, 2018) et Alger Celeste (Publie.net, 2019).

â–º Vendredi 21 juin, de 9H30 à 12H30, Séminaire ANR Ciné08-19 / Université Paris-Est Marne-la-Vallée, sur le site de la Centrif’.

9h30-10h : Espace de co-working
Ouverture par Gilles Roussel, Président de l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée

10h-11h : Salle de conférence
Carole Aurouet : La mise en abîme du cinéma en France entre 1908 et 1919

11h-12h : Salle de conférence
Laurent Véray : Les mots et les lettres d’admirateurs reçus par Musidora pendant la Grande Guerre. Une source précieuse pour l’étude du succès d’une actrice qui passe de la scène à l’écran

12h-12h30 : Salle de conférence = Discussion

* « La mise en abîme du cinéma en France entre 1908 et 1919 », par Carole Aurouet (Maître de conférences HDR à l’UPEM – Membre du consortium du projet ANR Ciné08-19).
Si le cinéma dans le cinéma est un sujet bien appréhendé pour la période hollywoodienne, il ne l’est en revanche que très peu entre 1908 et 1919 en France. Pourtant, cette mise en abîme est fréquente : 80 films de fiction ayant été exhumés à cette date pour ces onze années. Ce copieux corpus constitue une matière passionnante dont l’analyse permet de mettre en exergue trois points saillants : une valeur testimoniale qui contribue à éclairer l’histoire du cinéma, un processus habile de valorisation, donc d’institutionnalisation, et la question d’une stratégie auto-promotionnelle délibérée.

« Les mots et les lettres d’admirateurs reçus par Musidora pendant la Grande Guerre. Une source précieuse pour l’étude du succès d’une actrice qui passe de la scène à l’écran », par Laurent Véray (Professeur à l’Université Sorbonne nouvelle – Paris 3 – Porteur du projet ANR Ciné08-19).
L’examen de la carrière de Musidora, entre 1915 et 1919, montre que le processus d’identification à une actrice, sur lequel repose le cinéma populaire hollywoodien, était déjà présent en France au milieu des années 1910. Après ses rôles de femme gangster dans Les Vampires (1915) et Judex (1917) de Louis Feuillade, sa célébrité ne cessa de grandir. Une jeunesse tomba toute entière amoureuse de la sulfureuse Irma Vep, écrira plus tard Louis Aragon. De la scène à l’écran, du mélodrame patriotique au serial à la mode, on reconnaît son style de jeu, son allure, sa mimique, sa sensualité effrontée. Cela aboutit en pleine guerre à la construction d’une forme de vedettariat unique en son genre. Une source exceptionnelle d’environ 300 lettres récemment retrouvées atteste d’un succès public hors du commun. Ces lettres adressées à Musidora disent combien son impact fut alors considérable, à l’avant comme à l’arrière du front.

â–º Jeudi 27 juin au Palais des Beaux-Arts de Lille :

21 avril 2019

[News] News du dimanche

Dimanche de Pâques oblige, NOSTRADAMUS vous parle…
Ce qui ne vous empêche pas de vous plonger dans notre sélection Libr-12…

UNE de Pâques : message de NOSTRADAMUS… /F. CUHEL/Joël HEIRMAN/

NOSTRADAMUS a dit :
Ce temple dédié à Notre-Dame, en cinq ans je le reconstruirai !
Pour ce temple j’amasserai l’argent des marchands
Je lèverai une armée d’alarmés…

Vive les riches car le Royaume de Notre-Dame est à eux !

L’État c’est vous donnez donnez donc !

Hosanna au plus haut des cieux !

Monumentum humanum est

Grâce aux fils et filles de pub glorieux !

Heureux les Bellz’âmes
à eux le paradis des ânes !

Et le temple du corps
social ?

– En trois jours
quasi
ment
grosso
modo
et trois p’tits tours…
je le

Libr-12 (début 2019) /FT/

â–º BOBILLOT Jean-Pierre, Prose des rats. Textes pour la lecture/aXion, Atelier de l’Agneau, St Quentin-de-Caplong, 2e édition revue & augmentée, 96 pages, 17 €.
[Le [Ra] dans tous ses états… Quel Rat-fût ! C’est « comm’ le Réel sans les fiXions »…]

â–º CABANNE Grégoire, Michel, Leïla (Lui, Elle, Toi), éditions MF, coll. « Inventions », 224 pages, 15 €.
[Variations pronominales jusqu’au pain noir/pain blanc du Poète…]

â–º CHEVILLARD Éric, L’Autofictif et les trois mousquetaires, éditions de L’arbre vengeur, 216 pages, 15 €.
[« Qui lit encore Éric Chevillard de vos jours ? » (p. 13)… Voici le 11e volume de ce journal décalé !]

â–º CHIAMBRETTO Sonia, POLICES !, éditions de l’Arche, coll. « Des écrits pour la parole », 96 pages, 15 €.
[Des méfaits de la police aux bienfaits des polices de caractères… Un montage très critique !]

► DONGUY Jacques, Chroniques de poésie numérique, Les Presses du réel, 122 pages, 14 €.
[Chroniques parues dans la revue CCP de 1999 à 2012, par celui qui a imposé le label « poésie numérique » après en avoir été le pionnier en France.]

â–º FERRAT Stéphanie, Côté ciel. Notes d’atelier, La Lettre volée, Bruxelles, 60 pages, 14 €.
[« L’atelier est un silence où se posent les yeux »…]

â–º L’Intranquille, Atelier de l’Agneau, n° 16, 90 pages, 17 €.
[Entretien avec Denis Ferdinande ; Blaine, Demarcq ; Herta Müller…]

► MARTIN-SCHERRER Thierry, Nous sommes presque réels, La Lettre volée, Bruxelles, 144 pages, 19 €.
[Correspondance entre Côme et Viviane, avec au centre Lettres à Poisson d’Or de Joë Bousquet.]

â–º Anne-Christine Royère dir., Michèle Métail. La Poésie en trois dimensions, Les Presses du réel/al dante « Ã©tudes », 448 pages, 30 €.
[Une somme essentielle sur une Å“uvre commencée il y a à peu près un demi-siècle : entre poésie sonore, concrète et oulipienne…]

► PRIGENT Christian, Poésie sur place, Les Presses du réel/al dante, 112 pages + CD, 15 €.
[« Lire des textes en public n’est pas déclamer la poésie mais l’effectuer sur place« . Le poète consacré fait le point sur sa poétique de la lecture dans un volume/CD qui regroupe quatorze créations datées de 1977 à 2018.]

► RILKE Rainer Maria, Poèmes nouveaux (deuxième partie), édition bilingue, traduction de Lionel-Édouard Martin, éditions Publie.net, 254 pages, 21,50 €.
[Des « poèmes de l’Å“il » dans la seule édition bilingue disponible actuellement : une trouée dans le sublime ! À défaut de conserver les rimes, la traduction propose des poèmes en décasyllabes et alexandrins – parfois au prix d’une certaine lourdeur, voire d’une encombrante artificialité.]

► TAÏEB Lucie, Peuplié, éditions Lanskine, 136 pages, 15 €.
[« Ma poésie s’est peupliée ? » Le peuple déplié dans un arbre à Paroles… Une histoire d’amour tragique aussi.]

16 janvier 2019

[Chronique] Sanda Voïca, Trajectoire déroutée, par Christophe Stolowicki

Sanda Voïca, Trajectoire déroutée, Lanskine, été 2018, 80 pages, 14 €, ISBN : 979-10-90491-793.

Dédié à Clara Pop-Dudouit (1994 – 2015) son enfant, « la fille », Trajectoire déroutée : titre de quelle froideur quand « Mon squelette en chaux vive / descend vers vous » ; que « Son absence transforme mon corps / en baudruche géante / errante. » Théorie n’est pas ici processionnelle fête de l’esprit mais état des lieux de la dévastation, évidement que comble et que dénude le poème ; au plus ras d’un impossible deuil tracés des bâtonnets d’accès, maillé un filet, fléché un mot à mot. La douleur vrille et part en vrille, en fumet. Poésie à l’os, au plus probe, au marbre, au nombre d’orbe, raclée de tout lyrisme. La douleur réduite à sa pointe sèche, la pudeur saignée à blanc. Mais surtout : aux « marges d’une tranche / pas bien coupée » entre la morte et la poète, un étau fusionnel est desserré par le poème. De qui la trajectoire déroutée ? Le titre glacial déguise que longtemps fille morte et mère pis que morte furent une et la même. À la pêche aux poissons de flaque elle « n’attrape que les nasses » gigognes « des jours anciens ». Dans des anneaux de cirque elle plonge, épargnée par les fauves. Dans une hypogée creusant sa propre tombe.

All Blues, de Miles Davis, 1957. Encore à ses débuts, se surmultipliant en roue libre, Coltrane développe cuivre à cuivres dans le sextet un timbre plus froid, plus délibéré, plus abstrait, comme systématiquement chantourné, que le trompettiste et l’autre saxophone ténor. On sait quelle souffrance est sous-tendue là, faisant remonter les laves.

Une pudeur fait tenir la réserve de chagrin droite sur ses jambages : rejet ou enjambement seraient indécents. Vers courts, quelques uns longs : trop de poésie verticale serait indécente. Rimes et allitérations aussi. Parfois on dirait une poésie tout en langue dans son idiome premier – traduite littéralement en français. Le littéral a ce tranchant abrupt, le littoral bute à cette falaise.

Ces poèmes se désaltèrent aux secrètes résonances de la langue d’adoption avec la langue natale. Dans une autre vie, récente, Sanda Voïca était poète en Roumanie. Son français d’écrivain slave devenu rhapsode de franc aloi, de fraîche franche tranche de langue franque, fraye un français aussi abstrait qu’organique. L’oreille interne organe d’un équilibre de phonèmes. Ne bottant pas en touches de non-lieu, sa « feuille / tantôt verte, tantôt morte », elle écrit avec l’accent – roumain nourri de France sur des générations. Court-circuitant le gallican il court sous sa langue un serment d’âme hère, un sarment d’hoirie blasonné de frais. Le sermon sous la langue de Carole Darricarrère.

Ce que seul peut dire le slave : la nostalgie, l’autorité, la familiarité ont les couleurs franches que le franc ne traduit pas en euros. Le français, langue aristocratique entre toutes, transité par le roumain sur plus de deux siècles et revenu plus français.

L’insolite couleur récurrente de ce deuil est le bleu royal, aussi étrangère à nos rites que le blanc des Chinois. Par quelle alchimie ? « Je suis l’eau claire et froide / d’une baie bleu royal ». « La ceinture très large, bleu royal/ autour de ma taille […] passe / dans mon corps : / nœud sur l’estomac ». Dans « l’absence parfaite : le très haut des jours, son air bleu royal ». L’auteure hachée menue mais « pas exsangue », une réparation à l’œuvre ne dit pas son nom. Une épuration fait œuvre, consume « sans se consommer ». Une épure du chagrin s’égrène, étale, rarement verticale, que « traversent » « pommes de terre crues / salades bien vertes / ou abricots / [du] jardin ». L’égoïne de l ‘artiste ébranche son chagrin. « Je cherche l’insecte / dans les mottes de terre / que je retourne dans mon jardin. La fille n’est plus ici / n’est plus aussi souvent dans mes rêves ».

« Ceci est mon corps » en italiques grasses dit toutes les mères à l’enfant de la Re – naissance, hostie pour athées.

13 décembre 2018

[Chronique] Laure Gauthier, Je neige (entre les mots de Villon), par Christophe Stolowicki

Laure Gauthier, Je neige (entre les mots de Villon), Lanskine, novembre 2018, 72 pages, 13 €, ISBN : 979-10-90491-71-7.

Une langue court, non la prétentaine non l’aubaine, non l’écorce mais l’aubier. Entre les mots de Villon je ne reconnais pas la voix de Villon tant une neige drue, à pénétrants flocons, l’a traduit en contemporain – tant un cours érudit sinueux, fourmillant, torrentiel arrêté, non sur image se ramifie, émarge aux lisières, de lectrice assidue, dissolue. Reconnaît-on la voix de Rimbaud dans ses lettres d’Abyssinie ?

Sa voix non, voix 1, voix 2, voies sur berge, « Un poète seul dans l’auberge ? », un mire a beau épandre son art sur la scène, l’art guérisseur de Celan, d’Apollinaire, de Rimbaud – Villon si fondateur qu’en lui tous nos poètes ont mêlé leurs échos. C’est en ce fluide dans l’alambic que Laure Gauthier (« Pas de flammes divines / Ni de vin métaphorique / Pour la grosse margot / Elle inspire les lais / Pas les divans ») distille son vin de lierre, recrachés les extraits de mandragore dont elle s’est fait la bouche. Œnologue de grands écrus, portée sur le livresque de l’ivresse.

Sans une onde de complaisance médiévale. À contre-langue Villon ne déteint pas mais diffuse.

Son cas ravage qui un siècle et demi après lui, également querelleur, de surdon fraternel fut coupé court à l’identique. La voix de Villon qui d’entre les répons émerge à présent et se déporte en d’intempestifs décalages et du gibet se rit – à force de « secouer le cocotier des préséances à coups de huitains » est celle de Laure la bien prénommée dont les corps qui se lient en ses lais s’élident « en place de grève » lente, dans « les rues de la ville » de son amour à qui chacun peut parler.

« Laisser bruisser le mouvement / entre / les mots » ; « distribuer ce qu’on n’a pas avant de perdre ce que l’on est / vider la phrase de son sang avant qu’ils ne l’attrapent ». Faussaire sororale piper le dé d’envoi à « Prince glaïeul aux ances roncies ». Traquer le diffus, dérober l’inaugural, délasser dans un théâtre de voix pensantes l’impensé parler premier. De celui qui de rondeaux et dictons nous a légué l’haleine mouiller le vin de fraises et pourpoints. Où sont les neiges d’antan bousculer la congère. Consigner en faits divers le fait d’hiver. Passer en boucle de boustrophédon le microsillon des ballades. Ne pas garder en bouche une motte, une note de terre. De ses blue notes ébarber le blues à la française. Au droit de la falaise prosaïser l’avers. Maîtresse d’œuvre de fluidité.

Il y a en Villon du masculin pluriel, pas une once de femina. Celui qui dans son bourdeau passe en revue tant Flora la belle Romaine appelant du pied Jeanne, la bonne Lorraine / Qu’Anglois brûlèrent à Rouen, que belle Gantière et gente Saucissière […] Ne que monnoie qu’on décrie provoque de tierce en quarteesquive et dérobade et retour en neige d’une poète du vingt-et-unième siècle en son premier quartier. Bravoure à Laure Gauthier d’avoir pris aux cheveux ce pendu déjà mûr dans sa Cythère natale ; de l’adapter en traductrice virtuose dans la langue de la maison d’en face, pour que la neige passe entre les mots.

« Ne pas interpréter la sueur du vers […] Ne pas recueillir l’exsudation des strophes comme du miel. Non, plutôt chercher la neige avant la neige, lorsqu’elle se condense encore dans le nuage, encore hybride entre eau et vapeur ». Acquiescer aux « coups de rame grammaticaux qui donnent autant de coups de pied dans la fourmilière de l’usage. » Suivre « dans la dernière ballade du Testament […] Villon [rimant avec] souillon, tourbillon, pavillon ou encore haillon » : celui de toutes les déjections, « strophes baignant dans la salive, la merde et les larmes », qui du « nom du père adoptif […] colmata les brèches d’absence pour permettre à François d’aller dans l’onde et trouver ses mots à contrecourant » ; celui, joutant de son patronyme d’emprunt, qui de l’atrocité des Coquillards, de « tout le commun [de la fosse commune] fait du propre, pour l’encrer dans l’histoire des lettres ». L’entendre, « coupant les cordes des guitares arrachées aux ménestrels faire résonner la caisse de bois de l’instrument pour en sortir un son inouï », Elvin Jones à sa forge de vulcanisé ; ou « mettre ses images en branle en ôtant au dicton le “on”, coller le je, et faire crisser l’ensemble » ; « en ces chutes de strophes qui sont autant d’anti-rondeaux », « à pas de côté dans les flaques de la langue ».

Admirer Laure critique déneigeant, ramassant à la grande cuiller ce qu’à la louche, poète floconneuse elle a semé de blanc. Sa chronique se déboîtant en poème, emportée par l’influx.

Je connais tout, moi excepté. Mais. Tant crie-t-on Noël qu’il vient.

9 décembre 2018

[News] News du dimanche

Les Libr-lecteurs continuant à offrir des livres contre vents et déments, on pourra trouver des suggestions de lecture dans toutes nos NEWS… Tout de même, une nouvelle sélection Libr-7. On pourra même découvrir des extraits des livres reçus « en lisant, en zigzaguant »… Et ne manquez pas non plus nos Libr-événements (Prigent, revue Catastrophes…).

Libr-événements

â–º Christian PRIGENT vient de recevoir son grand Prix de la poésie remis par l’Académie Française : le poète seul face aux habits verts…

â–º RAPPELS : l’Exposition Novarina à Thonon s’achève ce samedi 15 décembre ; celle sur la poésie numérique à Paris reprend le 12 janvier.

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Libr-7 : LC a reçu et recommande…

â–º Béatrice BRÉROT, La Suite infinie du monde est dans le colimaçon, Plaine page, coll. « Calepins », 98 pages, 12 €.

â–º Viviane CIAMPI, Du bleu autour, Plaine page, « Connexions », 68 pages, 10 €.

► Guillaume CONTRÉ, Discernement, éditions Louise Bottu, 120 pages, 14 €.

â–º Tarik HAMDAN, Rire et gémissement, Plaine page, « Connexions », 80 pages, 10 €.

â–º Claudie LENZI, Les Possibles, Plaine page, « Calepins », s. p., 10 €.

► Bruno NORMAND, Les Extrémités, Lanskine, 88 pages, 14 €.

â–º Nicole PEYRAFITTE, LandscOpe, Plaine page, « Calepins », 42 pages, 10 €.

En lisant, en zigzaguant…

► Véronique Bergen, Tous doivent être sauvés ou aucun (éditions ONLIT, automne 2018) :
« Ce n’est qu’au prix de la mort de l’homme que la planète aura chance de survivre ; la sélection naturelle cosmique exige son éradication »…

► Béatrice Brérot, La Suite infinie du monde est dans le colimaçon :

► Tarik Hamdan, Rire et gémissement :
« La peur
Fabrique des esclaves

L’argent
Fabrique des esclaves

L’espoir
Fabrique des esclaves

L’amour
Fabrique des esclaves

Toutes les religions
Fabrique des esclaves

Les idées
Fabrique des esclaves

Le pouvoir
Fabrique des esclaves

â–º Charles PENNEQUIN, Gabineau-les-bobines (P.O.L, novembre 2018) :
« Nous voulons vivre où ça chauffe. Où ça bouillonne. C’est notre volonté. Personne ne peut contredire cela. C’est une volonté commune de bouillonner. Que tout le monde ait tout le temps chaud. Chaud à en crever même ».

â–º Boualem SANSAL, Le Train d’Erlingen ou La Métamorphose de Dieu (Gallimard, août 2018) :
« Dis-moi comment, partant d’une situation normale, nous sommes arrivés à ça, marcher sur la tête comme des poireaux ? » (p. 27).
« La seule digne et grandiose réponse à la fin du monde est de se taire, de relever le menton et de vivre l’air de rien » (34).

18 novembre 2018

[News] News du dimanche

Vos RV pour terminer novembre en beauté : Cabaud & Favre, Espitallier, Emmanuèle Jawad et les éditions Lanskine, lancement d’une nouvelle collection aux éditions Vanloo, « Poésie et musique »…

â–º mercredi 21 novembre 2018 à 18h30, Jean-Baptiste Cabaud & Claude Favre, Salle Kantor de l’ENS Lyon (15, parvis Descartes, sur l’avenue Jean Jaures – en face du 249).

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â–º Jeudi 29 novembre, 20h, théâtre Jean-Vilar, Vitry/Seine : Jean-Michel Espitallier, « She Was Dancing » (chorégraphie Valeria Giuga).

► Vendredi 30 novembre à 19H, Maison de la poésie Paris, « POÉSIE & MUSIQUE » : DOMINIQUE QUÉLEN, PHILIPPE BECK, LAURENT COLOMB, AURÉLIEN DUMONT, ARIELLE BECK & LUCAS BELKHIRI. Rencontre animée par Laure Gauthier & Sébastien Rongier.

Tarif : 10 € / adhérent : 5 €

Comment renouer les liens distendus entre poètes et compositeurs de musique écrite afin d’inventer de nouvelles voies de réflexion et de collaboration ?
La soirée donne la parole à trois poètes et un compositeur qui proposent de nouvelles façons de faire dialoguer poésie et musique contemporaines et repensent la question du lyrisme ou encore de la voix. Lectures, performance et musique sont au programme de cette soirée qui sera suivie d’une discussion.

15 novembre 2018

[Livre – News] Emmanuèle Jawad, [Carnets de murs], par Fabrice Thumerel

Après Faire le mur (2015) et En vigilance extérieure (2017), voici le dernier volet de la trilogie géopoétique publié aux mêmes éditions Lanskine, que l’auteure présentait ainsi en proposant un extrait : « Il y est donc questions des frontières, des murs, des contrôles et de la question du rapport texte/image photographique. Ce répertoire de photographies blanches a été écrit à partir de photographies (quasi blanches) de Bruno Boudjelal ».

► Emmanuèle Jawad, [Carnets de murs], éditions Lanskine, octobre 2018, 56 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-70-0.

► Rencontres avec Emmanuèle JAWAD :
* vendredi 16 novembre au salon de L’Autre livre, 19h à 20h stand C29 des éditions Lanskine (Halle des Blancs-Manteaux : 48, rue Vieille-du-Temple 75 004).

* Lecture à la Librairie Texture le vendredi 23 novembre à 19h (94, avenue Jean Jaurès 75019 Paris).

« La nation n’est pas un titre de propriété,
c’est un ensemble de réfugiés déjà là« 
(Frédéric Leichter-Flack, Libération, 12/2015).

Il y a eu Sabra et Chatila, il y a aujourd’hui Ceuta et Melilla – clôtures sur lesquelles, depuis une vingtaine d’années, viennent se heurter des dizaines de milliers de migrants, ces nouvelles figures de l’Exclusion (trois dizaines depuis le début de l’année). Pour être moins visible que d’autres événements tragiques de l’Histoire, la situation dans cette zone de démarcation entre le continent africain et le mirage européen est toutefois innommable (les nombreuses victimes trouvent parfois un écho dans l’actualité occidentale)…

La mondialisation : passage des flux capitalistes / barrage aux flux migratoires. La société des flux sait se faire société de contrôle : « il est interdit de sortir il est interdit d’entrer une logique unilatérale sécuritaire et renforcée de nouveaux murs » (p. 15). Cette folie « muraliste » qui s’inscrit en droite ligne d’un réflexe sécuritaire vieux comme le monde est mondialement partagée : « 1998 Ceuta Mellila Espagne / Maroc 1953 Corée du Sud / Corée du Nord 248 km 1974 République Turque de Chypre du nord / République de Chypre 1975 Afrique du Sud / Mozambique 120 km 1991 Koweït / Irak 193 km 1999 Ouzbékistan / Kirghizistan 870 km 2001 Turkménistan / Ouzbékistan 1700 km Ouzbékistan / Afghanistan 209 km Israël / Territoires occupés 700 km 2004 Inde / Cachemire 550 km »… Cette énumération va, au fil des pages des Carnets, atteindre 26 références, pour quelque 15 000 km de murs.
Comme de bien entendu, pas plus que les autres, la Patrie-des-Droits-de-l’Homme n’a pas vocation à accueillir toute-la-Misère-du-Monde. L’hospitalité, c’est bon pour les humbles.

Contre un tel dispositif politique, un dispositif poétique efficace : dans cet Agencement Répétitif Neutralisant (ARN) constitué de télescopages singuliers, les effets de neutralisation sont liés à une écriture insidieusement objective, savoir à la façon dont les perceptions sont rendues dans leur immédiateté avec une froide objectivité qui fait songer aux objectivistes américains.

8 juillet 2018

[Chronique] Edith Azam, Oiseau-moi, par Christophe Stolowicki

Edith Azam, Oiseau-moi, dessin de couverture signé Eléa Damette, éditions Lanskine, printemps 2018, 36 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-74-8. 

Quand Seine rime avec souvienne mais que « Mais s’en fout bien Hannah » coupe court au fond musical, se désarticule d’intériorité l’oiseau porté en soi au pénultième ciel. Auteur moteur coupé enroue le libre usage de son vers. Quand deux point à la ligne, aligne son horizon, capte les simples sons, un et deux font deux, font d’elle le confondant auteur d’une motrice en soi. D’une émettrice qui maîtrise son pénultième soi, qu’électrise aux lectrices (et à quelques lecteurs) son féminin singulier à « corps ouvert » de « manque d’espace » quand « l’air est hirsute ». L’humour dispute à l’émotion le but en blanc. De but en banc de touche (non, là j’exagère, André Breton me taperait sur les doigts) la poésie mise à l’épreuve emporte à faux son authentique visage.

 

Le lyrisme s’est entrecoupé, ce qu’il en demeure hoquette en quête d’intériorité. Une petite musique bute sur le hic et nunc, ici et maintenant une scie associe un amour défunt à tout ce que la poésie dérobe de l’auteur qui « préfère écrire de droite à gauche, cela lui paraît mieux illisible. » Le dit d’Hannah met à mal la mâle grammaire qui sous les ponts s’affaire comme dans la plaie le fer d’un jour ou d’une vie. Le mire a beau égrener ses vers plus verticaux tumeur des jours heureux, plus familier tu meurs, d’Illiers en Montjouvain le temps affinitivement perdu. « Hannah Hannah / My Osotis » court son palindrome sa prétentaine comme l’ant(i)enne qu’un « caillou [jeté]sur la Seine » assène et retire de l’ô. Le chagrin se rétracte en peau de poème. De deux points en deux points de chute sur chute surlignées le rapide court son Niagara plus peur que pleurs.

 

Ce livre appelle une lecture seconde, avant-première, une lecture sonde qui débonde son objet, l’on y adhère à tire d’elles. Grand ouverte, de parataxe une syntaxe se déboîtant, court la verticale du souffle long. De piétinement, d’arrache les « mots [pèsent des tonnes » qu’un feu de paille éblouit. 

 

Dessin de couverture d’un voyage au centre de soi en devisement du monde, géographie cartographiée où des langues de mer s’enfoncent dans un continent de palimpseste, de Elea Damette. 

10 juin 2018

[News] News du dimanche

En ce dernier jour du 36e Marché de la poésie, tout d’abord le Libr-20 des volumes (dont une revue) de/sur la poésie ; suivent quatre Libr-événements : RV autour de Bernard Noël et de Laurent Grisel à Paris, avec Griot/Manon dans la région parisienne, sans oublier Poésie civile #15…

Poésie : en ce dernier semestre, LC a reçu, a lu et recommande

♦ Olivier Penot-Lacassagne dir., Beat Generation. L’Inservitude volontaire, CNRS éditions, 2018, 392 pages, 25 €.

REV(u)E : 17, Un thé chez les fous, 2018, 230 pages, 30 €. [Un superbe collectif, avec pour exergue : "Tous ceux qui manquent d’imagination se réfugient dans la réalité"]

♦ Nikola Akileus, Éreintique, éditions Vermifuge, hiver 2017-2018, 140 pages, 15 €.

♦ Édith Azam, Le Temps si long, éditions Atelier de l’Agneau, Limoges, printemps 2018, 78 pages, 15 €.

♦ Gilles Bonnet, Pour une poétique numérique, Hermann, hiver 2017, 376 pages,  €. [Essai très stimulant !]

♦ Didier Bourda, Galerie montagnaise, Lanskine, 2018, 152 pages, 14 €.

♦ Patrick Bouvet, Trip machine, éditions de l’Attente, automne 2017, 132 pages,14 €.

♦ Sophie Coiffier, Paysage zéro, éditions de l’Attente, automne 2017, 144 pages, 14 €.

♦ Bernard Desportes, Le Cri muet, Al Manar, printemps 2018, 96 pages, 18 €.

♦ Dominique Fourcade, Improvisations et arrangements, P.O.L, mai 2018, 464 pages, 24 €.

♦ Emmanuel Hocquard, Le Cours de Pise, édition établie par David Lespiau, P.O.L, mars 2018, 624 pages, 23,90 €.

♦ Christine Jeanney, Yono Oko dans le texte, Publie.net, 2018, 176 pages, 16 €.

♦ Christophe Manon (avec Frédéric D. Oberland), Jours redoutables , Les Inaperçus, 2017, 72 pages, 14 €.

♦ Christophe Manon, Vie & opinions de Gottfried Gröll, Dernier Télégramme, hiver 2017-2018, 120 pages, 13 €.

♦ Véronique Pittolo, Monomère & maxiplace, éditions de l’Attente, automne 2017, 104 pages, 11 €.

♦ Daniel Pozner, À Lurelure, PROPOS2 éditions, 2017, 114 pages, 13 €.

♦ Dominique Quélen, Revers, Flammarion, 2018, 124 pages, 16 €.

♦ Olivier Quintyn, Implémentations/implantations : pragmatisme et théorie critique, Questions théoriques, 2018, 320 pages, 18 €. [Essentiel pour qui veut comprendre la poésie contemporaine]

♦ François Rannou, La Pierre à 3 visages (d’Irlande), Lanskine, printemps 2018, 48 pages, 12 €.

♦ Pierre Vinclair, Terre inculte. Penser dans l’illisible : The Waste Land, Hermann, 2018, 204 pages, 22 €. [Une réflexion fondamentale sur l’illisibilité poétique à partir du célèbre poème de T. S. Eliot]

Libr-événements

â–º Lundi 11 juin 2018, Maison de la poésie Paris, 20H : Carte blanche à Bernard Noël. Avec Bernard Noël, Jean-Luc Bayard, Léonard Novarina-Parant, Jean-Luc Parant, Laurine Rousselet & Esther Tellermann.

Né en 1930, Bernard Noël signe son premier livre Les Yeux chimères, en 1953 et en 1958, Extraits du corps. Ce n’est que dix ans plus tard qu’il publie son troisième ouvrage, La Face de silenc. La publication de ces poèmes lui ouvre alors les portes de l’édition où il travaille comme lecteur, correcteur et traducteur.  À partir de 1971, Bernard Noël prend la décision de se consacrer entièrement à l’écriture. Il compose ainsi une œuvre majeure, (…)

â–º Climats de Laurent Grisel a été écrit sur une proposition de Cécile Wajsbrot, de janvier 2014, bien avant que la future « COP21 » de novembre-décembre fasse parler d’elle, à octobre 2015, et ses lecteurs eurent et ont de quoi déchiffrer le théâtre de cet accord international. Mais ce poème, cette épopée, vient de plus loin et va au-delà, ses  héros sont des ouragans, des peuples en lutte, des arbres, des scientifiques qui brisent les conventions de la décence académique, des montagnes et leurs glaciers, des galaxies, des paysans et des semences libres… 

La comédienne, diseuse, musicienne et chanteuse Anna Desreaux en donne son interprétation, qui est forte et belle, au café-théâtre de La Vieille Grille lundi prochain : le lundi 11 juin à 20h30, 1, rue du Puits de l’ermite 75005 PARIS / Métro Monge [Il est important de réserver au 01 47 07 22 11. Vous trouverez toutes sortes d’informations pratiques sur le site du lieu : https://www.vieillegrille.fr/tiki-view_articles.php?topic=13]

â–º Lundi 18 juin à 19H30, DOC (26, rue du docteur Potain 75019 Paris), Poésie civile #15 : où ça avance…

â–º Vendredi 22 juin à 20H, Parc de Rentilly (1 rue de l’étang 77600 Bussy-Saint-Martin) : Griot/Manon.

8 juin 2018

[Livre – news] Patrick Beurard-Valdoye, Le Vocaluscrit, par Fabrice Thumerel

Patrick Beurard-Valdoye, Le Vocaluscrit, Lanskine, 2017,104 pages, 14 €, ISBN : 979-10-90491-48-9.

â–º On pourra rencontrer l’auteur lors d’une séance de signature au Marché de la poésie à St Sulpice, au stand 610 des éditions Lanskine, ce vendredi de 14 à 15H et demain de 11 à 12H.

"De notre vivant la seule vraie révolte eût été le silence, le refus absolu
de collaborer. Mais le silence, dans ce monde où la masse des êtres ne vit que de bruit,
équivaudrait au néant
" (Pierre Reverdy, cité p. 63).

Ce volume bipartite, un peu à part dans une œuvre importante marquée par le Cycle des exils, constitue une très intéressante contribution à une histoire des arts poétiques sous l’angle de l’oralité. Après avoir rappelé que la poésie scénique ne s’est développée qu’il y a à peine un demi-siècle et que "l’oralisation du texte est affaire complexe, ses modes et sa transmission également" (p. 93), dans une "Volte-face" finale l’auteur lui-même explicite son titre : "Le nom Vocaluscrit s’il pose question, ne plonge pas dans l’inconnu, car il ressemble à ses cousins manuscrit et tapuscrit. Il éclaire le parti que ce que lit l’auteur, quand il ne s’agit pas d’un acte de promotion, n’est pas le texte imprimé destiné au lecteur. Et n’est pas non plus une partition. Le vocaluscrit contient et sécrète cette part d’intimité dont l’auditoire parfois détecte l’énergie" (94).

La première partie, significativement intitulée "Vif de voix sur l’émotif / archive sonore", évoque dans une écriture non pas critique mais poétique (vers libres ou prose rythmique, sans ponctuation ou presque, avec de superbes trouvailles stylistiques) 37 phares de la poésie oralisée, des plus jeunes aux plus anciens (vivants ou morts), des plus connus aux moins connus, écoutés/rencontrés de 1990 à 2016 : Pastior, Heidsieck, Luca, Frontier, Novarina, Montels… Mouton, Beck, Quintane, Mauche, Pittolo… Ce qui l’intéresse est la posture des poètes lecteurs et/ou performeurs : tenue vestimentaire, maintien du corps, mise en voix et en espace, grain de la voix, phrasé/narré, effets sonores et rythmiques, supports… La réception de l’auditoire également. Deux exemples, pour le plaisir : "son art en sonorités bizarres et / criméogothiques / qui raniment les Vénus unilingis" (Oscar Pastior) ; "le phrasé déraille le sens dérape perte de langue maladie-du-narré territoire des sens détérioré seul le sonore du miroir demeure l’écho d’où coule du plaisir" (Séverine Daucourt-Fridriksson)…

La seconde partie ("Le métier de poète") réunit 22 vignettes/instantanés/apocalypses qui ne sont pas sans faire écho au Poète insupportable de Cyrille Martinez : en un temps où s’effondre le poids symbolique du poète et de la poésie, inadaptés à la société de consocommunication, sont dévoilés les malentendus envers celui que l’on (dé)considère comme un animateur culturel parmi d’autres.

25 mai 2018

[Chronique] Olivier Apert, Si et seulement Si, par Christophe Stolowicki

Olivier Apert, Si et seulement Si, Lanskine, printemps 2018, 112 pages, 14 €, ISBN : 979-10-90491-61-8.

Mi-secret mi-stère mi-mètre, plus assertorique qu’apodictique fantôme de l’Opéra il niche « l’Ange B » en variations en dents de scie, al dente, plutôt rubato qu’andante, dans (dandysme) la distance à la langue prise, déprise en reprises, en rifs, en chorus pâlissant les notions de rehaut et d’aplat ; en surprises de ponctuation ; en humeurs, gaîtés de la mémoire, de l’escadrille du joyeux équarri drille à retours de scorpion nous tenant en haleine de ce que seule sait dire la poésie. Savant et virulent il progresse sur les pointes, rat d’ô tell se faufile au droit de la falaise mortelle où « l’ange B » le lange dans son linceul à pic & pic & colle, engramme sa haute définition. Il joue avec nos nerfs, verbe haut vertébraux nous dessoude et cajole à bris de glace, à prix d’or sa caresse fait tressauter encore et dore lémure notre carcasse. Hors les murs en dents de scie, si et seulement Si.

Litaniques versets que récurrente éclaire une ampoule « (75 W/970 lumen) » jusqu’aux rituels, simples ou redondants deux points annonçant la chute en capitales de fin d’(apo)strophe. « Vénus anadyomène callipyge voire stéatopyge » côtoyant l’encadrement d’une aile d’ange « au format a3 (29,7 x 42) », se compose le « madrigal uchronique : : : » à deux temps, trois points d’orgue d’une compression de Satan. D’« une main gantée de rose » effleurée Gertrude Stein en ses tendres boutons.

D’une gaîté funèbre funambule, foisonnant de registres, nous devançant aux deux pôles de son « inadvertance » et, restant sibyllin, de « savoir s’arrêter // juste au bord de l’intelligence ». Parenthèses retournées comme gant en onguent, épaissies en croissants de lune, ouvrant sur la clarté d’ajour leurs ténèbres intérieures. Limbes surexposés. À contrepied, à contretemps de sa rigueur de traducteur connu (récemment de Mina Loy, poésies complètes), repoussant les frontières du sans genre où l’hydre s’entête. Maître verrier dans la débauche de manières, pompier pyromane à sautes de jubilation, batifolant à strates, à trois points en triangle esquivant une virgule, dans l’élégance du triplet d’astérisques appelant non appelé, entre citations et proverbes appendu haut & court.

Une maîtrise, une vélocité, une féroce érudition. Et puis & puis, dans un hommage funèbre (à Jean-Noël Vuarnet), sous tant d’esprit de sel de raillerie, changeant de ton au prix du change, du commerce d’émaux, la personne se révèle, celle dont le nom est pair sonne, sa promesse sonne. Encore qu’y « con » serve cinquante fois.

16 mai 2018

[Chronique] Gilles Weinzaepflen, Soleil Grigri, par Jean-Paul Gavard-Perret

Gilles Weinzaepflen, Soleil Grigri, éditions Lanskine, février 2018, 112 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-49-6.

Gilles Weinzaepflen n’est pas de ceux qui laissent la poésie  à l’état de prolégomènes et d’expériences d’écriture sans que l’on sache encore où cela peut bien mener. Il  permet à l’inverse de comprendre divers types d’animaux machines – communément nommés être humains. Tous montrent une certaine ivresse pour des flacons interdits.


Cela n’empêche pas – bien au contraire –  de transformer les chauds lapins en  lupins de garenne sans que l’articulation entre les deux soit forcément visible là où telle poésie tire souvent sa force d’éléments biographiques. La représentation du monde y explose en quatre temps et quatre voyages entre cécité et voyance, tourisme et sexualité, cinéma et métaphysique. Mais l’humour reste toujours présent.


Redevenant vernaculaire la poésie ne se contente pas de constater que qui embrasse trop, mal éteint. La lumière vient d’ailleurs. De l’attrait d’une écriture radicale à l’intersection de diverses influences géographiques (Yémen) qu’humaine (Klaus Kinski ou père de l’auteur). Se mélange, dans un travail dynamique et halluciné, une foule de figurations hétéroclites et souvent drôles.


S’éloignant de la représentation purement réaliste, l’artiste mixte Pasolini, La Reine de Saba et divers motocyclistes au sein de fragments qui deviennent des meringues flottantes. Elles interrogent la perception du réel. Métamorphoses, distorsions, anamorphoses trompent les habitudes de lecture là où l’auteur se fait le magicien d’os de ses propres illusions d’optique comme de celles des autres (Rimbaud compris). 


Elles offrent en outre l’occasion de poser les problèmes fondamentaux de la représentation humaine en formats déformants au sein d’une réflexion sur le « devant-être » des choses et de ceux qui les agitent (motos comprises). Sont donc mis à jour le pour et le contre, le tout et le rien là où la finalité n’est que peu de chose par rapport à ce va-et-vient entre deux états opposés. Parfois, en effectuant quelques pas, ou parfois par le reflet d’un miroir, une tête se renverse pour regarder les choses se défaire et se reconstruire. Cela revient à vivre des moments d’indécision qui en définitive font le peu que nous sommes tout en laissant parler autrement le quotidien. Le tout par ce qui devient dans ce livre non seulement des passages obligés mais des aventures.

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