Plus que jamais, en ce temps de saturation médiatique, c’est le moment d’entrer en vacance : ce premier volet de Libr-vacance vous invite à méditer avec Leslie Kaplan sur/avec Mai 68, à lire une sélection de livres très récents, à rendre hommage à Christophe Marchand-Kiss, et vous donne RV au festival de poésie Voix vives…
Face à la liesse de ce 14-Juillet à double révolution, faut-il suivre le flaubertien fleuve humain auquel fait allusion Jean-Claude Pinson dans son dernier livre, LÀ (L. – A., Loire-Atlantique) ? « Flaubert, qui n’aimait pas la foule, écrit à Louise Colet que, néanmoins, "les jours d’émeute", il se sent "enivré par une poésie humaine, aussi large que celle de la nature, et plus ardente" »…
UNE : le Mai 68 de Leslie Kaplan, du chaos au chantier…
Leslie Kaplan, Mai 68, le chaos peut être un chantier, P.O.L, mai 2018, 80 pages, 9 €.
Il était un temps où l’espace social français n’était pas saturé par une seule obsession, l’invasion des "Migrants", que seul peut chasser cet antidote magique, la Victoire-des-Bleus… Une Coupe du monde quand la coupe est pleine, des Bleus contre les bleus à l’âme, le Mondial contre les ravages de la mondialisation…
« Et alors "quelque chose se passe"
qui remet en cause l’ordre normal, habituel, les choses en l’état, le surplace, apparemment calme, en fait violent, la répétition du mensonge […]
en mai 1968, c’est l’absence de hiérarchie
au contraire, c’est l’égalité, la liberté réciproque
la parole est partout, dans tous les milieux, chez tout le monde » (p. 39).
« ET ALORS vient la question : tout ça s’est fait dans des mots, paroles, dialogues
est-ce suffisant pour une révolution ? certes non
une révolution suppose un changement du cadre de pensée établi
mai 1968 a été un mouvement de contestation du cadre actuel, de la société capitaliste marchande
un mouvement très fort, général
et après 68, il y a eu une "reprise en main" terrible
un retour en force de la société de consommation
les paroles vivantes ont été "récupérées", c’est-à-dire : sont devenues des clichés » (p. 47-48).
Ces clichés, nous les avons tous en tête sous forme de slogans : "Faites l’amour, pas la guerre !" ; "Il est interdit d’interdire !" ; "L’imagination au pouvoir !" ; "La beauté est dans la rue" ; "Prenons nos désirs pour des réalités !" ; "Soyons réalistes, demandons l’impossible"… Mais, dans sa conférence interrompue par quelques personnages tout droit issus de ses textes, Leslie Kaplan insiste autant sur la chape de plomb du régime gaulliste que sur la prise de parole : mutisme des dominés… silence sur les opprimés… silence sur la France de Vichy, la guerre d’Algérie… Contre une certaine doxa selon laquelle Mai 68 est avant tout une révolte hédoniste et consumériste, un soubresaut individualiste, l’auteure nous invite à penser 2018 grâce à ce mouvement anticapitaliste : plutôt que de nous laisser engluer dans un individualisme de masse et un identitarisme de mauvais augure, retrouvons notre puissance d’étonnement, un désir de singularité qui passe par l’altérité !
Libr-15 : LC a reçu, lu et vous recommande
♦ Philippe ANNOCQUE, Seule la nuit tombe dans ses bras, Quidam éditeur, à paraître en août 2018, 152 pages, 16 €.
♦ Julien BLAINE, De quelques tombeaux de feus mes amis & de feue mon amie, Au coin de la rue de l’Enfer (04), mai 2018, 54 pages, 13 €.
♦ Julien BLAINE, Catalogue de l’Exposition 1968/2018 = 1/2 siècle & Julien Blaine = 3/4 de siècle, Marseille, édition im/paires et éditions Galerie Jean-François Meyer, mai 2018, 64 pages.
♦ Philippe BOISNARD, Vie et mort d’un transsexuel, éditions Supernova, juin 2018, 86 pages, 10 €.
♦ Comité restreint, L’Inclusion qui va, éditions Louise Bottu, mai 2018, 128 pages, 7 €.
♦ Christophe ESNAULT, Mordre l’essentiel, éditions Tinbad, printemps 2018, 336 pages, 26 €.
♦ Bruno FERN, Suites, éditions Louise Bottu, juin 2018, 162 pages, 14 €.
♦ Laurent GRISEL, Journal de la crise de 2008, éditions Publie.net, printemps 2018, 272 pages, 20 €.
♦ Pierre MÉNARD, Comment écrire au quotidien. 365 ateliers d’écriture, Publie.net, 2018, 450 pages, 24 €.
♦ Cécile PORTIER, De toutes pièces, Quidam éditeur, à paraître en août 2018, 180 pages, 18 €.
♦ Jean-Claude PINSON, LÀ (L. – A., Loire-Atlantique). Variations autobiographiques et départementales, éditions Joca Seria, Nantes, juin 2018, 280 pages, 19,50 €.
♦ Olivier QUINTYN, Implémentations/implantations : pragmatisme et théorie critique, Questions théoriques, 2018, 320 pages, 18 €.
♦ Revue des Sciences Humaines, Université de Lille III, n° 329 : "Orphée dissipé. Poésie et musique aux XXe et XXIe siècles", printemps 2018, 296 pages, 28 €.
♦ Marc-Émile THINEZ, L’Éternité de Jean, éditions Louise Bottu, juillet 2018, 140 pages, 14 €.
♦ Patrick VARETZ, Rougeville, éditions La Contre Allée, Lille, printemps 2018, 96 pages, 8,50 €.

Libr-brèves
â–º En hommage à notre ami Christophe Marchand-Kiss (1964-2018), qui nous a quittés trop tôt, sur Libr-critique on pourra (re)lire un extrait de Mère/instantanés et une chronique sur l’un de ses textes publié sur Publie.net en 2009.
â–º Bien que ce festival méditerranéen ait bien changé, RV à Sète du 20 au 28 juillet : avec notamment Béatrice Brérot, Sébastien Dicenaire, Frédérique Guétat-Liviani, Jean-Luc Parant et Pierre Tilman.



quoi déchiffrer le théâtre de cet accord international. Mais ce poème, cette épopée, vient de plus loin et va au-delà, ses héros sont des ouragans, des peuples en lutte, des arbres, des scientifiques qui brisent les conventions de la décence académique, des montagnes et leurs glaciers, des galaxies, des paysans et des semences libres… 

Comme les 256 auteurs POL, pour le premier cercle, et bien au delà comme des dizaines de milliers de lecteurs, Dominique Fourcade – lui dont la grande affaire est la mort même – est frappé de sidération par la disparition accidentelle de Paul Otchakovsky-Laurens, éprouvant une double douleur, "l’une causée par la réalité de sa disparition, l’autre due au sentiment que tout cela est irréel" (44). Le "désordre lyrique" qui s’empare de lui provoque inévitablement des "appels d’écriture", et en particulier le projet de "faire quelque chose comme L’Écorchement de Marsyas de Titien" (cf. la reproduction en arrière-plan).

pouvoir prophétique est attribué à la créativité, mais ce pouvoir prophétique est d’une nature singulière : il n’admet pas de prophètes, il n’admet pas d’élus. Il n’est la propriété de personne. Il est détaché de tout statut, de tout nom. Il est anonyme et démocratique » (Boris Gobille, Le Mai 68 des écrivains. Crise politique et avant-gardes littéraires, CNRS éditions, 2018, p. 21).
gages) et Yodi (vache Simmental). [Rencontre suivie d’une soirée autour d’un verre au café Le Commerce : 33 boulevard Reuilly 75012 Paris]

Depuis 1969 où il fait paraître son premier livre, La Belle Journée, Christian Prigent s’est fait un nom si bien que, quelques soixante quatre livres plus tard et deux cents textes publiés hors volume, il est maintenant reconnu comme l’une des voix majeures de la création littéraire (notamment poétique) contemporaine des quarante dernières années. Aucun colloque ne lui avait été consacré en propre jusqu’à celui organisé en 2014 au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle : cette somme de 556 pages qui vient de paraître il y a quelques mois a réparé ce manque et constitue par ce fait même un ouvrage immédiatement charnière pour l’approche de l’œuvre. Le titre nous plonge d’emblée dans la poétique prigentienne : pour l’écrivain, trouver sa langue présuppose de trouer le tissu des discours constitués qu’on prend ordinairement pour le réel. Il lui fallait "une langue qui fasse de l’air" – de l’R "(merdRe !)". L’"effort au style" est quête "d’épiphanie" (Ça tourne, p. 55).
que la réflexion ait concerné Christian Prigent en tant qu’auteur d’une œuvre personnelle protéiforme expérimentant tous les domaines (poésie, essai, roman, théâtre, entretien, traduction, chronique journalistique, lecture de ses textes) et dont il a su déplacer les frontières, mais aussi en tant que revuiste passionnée, lié à un grand nombre de livraisons poétiques, théoriques, artistiques, et ayant lui-même co-fondé la revue d’avant-garde TXT (1969-1993), avec la volonté de démarquer un espace éditorial différentiel par rapport à Tel Quel. Le fil conducteur de la langue, tant ouvertement réfléchie par l’écrivain dans ses essais ou ses fictions, récits et poèmes, s’imposait. L’autre objectif était d’ouvrir de nouveaux champs de recherche et d’infléchir vers des nouvelles directions une réception qui jusqu’à présent était restée trop soumise à la force de théorisation auctoriale de Prigent et dont il n’est pas si facile de s’émanciper, tant les formulations sont solides – on pense au prisme des lectures maoïsto-lacano-Bakhtiniennes très développées par l’auteur dans ses essais réflexifs, en particulier d’avant 1990, et dont il s’émancipe lui-même progressivement depuis quelques années.
L’ouvrage se veut original aussi par sa facture plurivocale délibérée. En effet, les interventions d’écrivains – de l’auteur même et de ses amis de TXT présents au colloque – dialoguent avec les entretiens d’artistes (acteurs, cinéaste, peintre) et avec les interventions de journalistes et d’universitaires français et étrangers du monde entier (États-Unis, Japon, Brésil notamment), tous spécialistes du champ littéraire actuel, commentateurs de longue date de Christian Prigent ou voix critiques plus récents. Les genres sont mêlés (inédits d’écrivains, entretiens, essais et communications universitaires) comme les supports (textes, dessins, photogrammes) à l’image de la convivialité et de la mixité qui a été celle du colloque et qui transparaît à l’état vif, en particulier dans les « entretiens ».

La vision de l’écriture représente une conjonction de fléchages et de reprises. Tout ressemble à la conduite d’un chantier avec des moments presque sans œuvre ou qui se suspendent en une suite d’échos. La fabrique suit son cours avec ses acteurs écrivant qui se marchent presque les uns sur les autres en une suite de séquences ou de rendez plus ou moins différés. Danielle Mémoire offre à la fois une présence et une distance dans des révélations diffractées.
Lola ne sait plus si elle est Lola vraiment, ou Lilou, sa sœur jumelle. Laquelle des deux a été tuée par leur père ? Ou bien empoisonnée par leur mère ? Et ces parents, morts, qui reviennent la martyriser, sont-ils uniquement des créations de son esprit dérangé ? Et cette peur qui envahit tout ? Et ce curieux médecin qui l’enfonce dans sa pathologie ?
ensemencée de mauvais conseils et de « fake news » comme on dit aujourd’hui. Mais sans savoir d’où ils viennent . Au dedans d’une tête malade ? Ou de dehors ?
Certes le propos change quelque peu : il s’agit d’une nouvelle version des conseils à un jeune poète. Mais qu’on se rassure : Cadiot ne fait pas du Rilke. Et il rappelle que devenir écrivain est plutôt vain : « détruisez les livres que vous êtes en train d’écrire », rappelle judicieusement le maître. Et de préciser qu’il ne s’agit de reprendre l’écriture uniquement « la tête vide, sans images, sans souvenirs, sans cartes et sans histoires », en guise et propédeutique au métier d’écrivain. Ce qui fait de l’auteur une sorte de Léautaud post-moderne.
aient fait des gorges chaudes…
des petits riens qui en disent long… C’est plaisant. Dans l’air du temps. Gageons qu’une fois encore la presse en fera des gorges chaudes… Quelle meilleure définition de ce gros et pesant mot, "littérature", que celle-ci : "une reliure entre des feuilles d’êtres – cet écheveau de sensations, qui attire, crochète, soude tout ce qui vous arrive" (p. 224) ? Quant à la poésie : "Un truc de princesse et de dragon, la poésie, si on y réfléchit bien" (21)… Du grand art, on vous dit. Et parfois, on flirte avec le génie : vous voulez écrire ? Rien ne sert de verser dans les techniques habituelles… "Ce qu’il faut faire : brutaliser ses tentatives d’expression, leur faire rendre gorge, les greffer à d’autres de force, les halluciner, les déployer, les piquer, les infiltrer, ou, au contraire, inciser pour libérer leurs humeurs secrètes. Le but c’est qu’elles se vrillent et qu’elles puissent, guéries, changer de phrase en avançant – un lasso, une spirale en l’air" (194). Inspiré, non ?




transformer le monde, alors, loin d’être seulement en rapport d’interaction, d’interdépendance ou de ressemblance, l’art, la foi et le politique sont une même dynamique, une unique réalité vivante.






Les événements se dérouleront entre La Boutique, Le Cercle de La Renaissance, la Place Gauthier, La Librairie "Au Poivre d’Âne" et l’angle de la Rue Foch (Arnoux).






logé dans le creux de ma poitrine, ce sentiment d’échec et d’humiliation qu’il est parvenu à me transmettre, et c’est comme un poids mort – un vide dévorant – qui m’interdit de me ressaisir" (133). Honte et culpabilité comme fardeau tragique : "Ainsi je porte en moi, tel un avorton, l’agglomérat de mon salaud de père et de ma folle de mère, et leur douleur à tous deux" (71)… Son histoire rejoint l’Histoire dans sa dimension tragique : "Tous, on nous a dépossédés d’un ressort essentiel, au point que nous apparaissons condamnés en masse par l’Histoire" (75). Telle est l’ambition du romancier anti-académique : "créer une langue suffisamment forte pour reconstituer le petit monde d’où je viens : un milieu encore assez peu exploré en littérature, celui des enfants d’ouvriers de l’après-guerre, qui – après avoir traversé les Trente Glorieuses – sont confrontés aux effets dévastateurs du néolibéralisme et des crises successives qu’il engendre" (Matricule, 24).
Quand on est un zéro social, on ne peut qu’être un antihéros : "On croit toujours que l’on va avaler le monde, mais c’est lui – au final – qui vous gobe sans attendre" (38). Avorton ravagé par l’angoisse, cet homoncule ne fait qu’un avec la Chose mélancolique qu’il rejette pour redevenir une "petite chose" méprisable : "Je redeviens – au creux de ce lit – cette petite chose, indétectable et inutile, et qui se laisse trop souvent porter par des courants immaîtrisables. Ma gorge se noue" (31). Comment échapper à cette angoisse, comment combler un tel vide ? Par voie orale : "Je me sens tellement démuni, inachevé, qu’il me faut sans relâche boire ou manger, ou fumer – ne serait-ce que pour empêcher ma gorge de se resserrer tout à fait" (14). Par la quête d’une "identité d’emprunt" (27), à savoir l’imitation grotesque de Blanc, cet avatar du docteur Kuzlik (
La Boîte d’optique avec des vues intérieures d’une maison néerlandaise (vers 1655-1660), ingénieusement créée par Samuel Van Hoogstraten (1627-1678), est pour Suzanne Doppelt l’occasion de nous emmener dans son domaine des spectres : "Pareille au trouble produit dans la chambre où s’ébauche une belle décomposition, les murs disparaissent, le plafond se retourne et la mouche avec, le sol offre à peine un chemin, de jolis miroirs si habilement placés et des lignes qui vont, elle est un vrai mirage, tout se défait et se refait. Pour mieux revenir entre deux étages dans l’escalier profond, dans cette boîte à ancêtres où on dort, au pied de la table, sur le tapis feutré comme une toile et en sautillant près des armoires, l’esprit des lieux remue la matière, rien ne s’élance autant qu’une maison"… Ce qui fascine l’auteure chez le peintre hollandais du siècle d’or, c’est son dispositif optique qui favorise les miroitements internes, les jeux de réflexions entre réel et représentations, la contemplation extatique de formes géométriques – d’un monde immobile où tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté… Le petit trou d’une "boîte à malice" stimule les fantasmes et les fantômes : "Rien n’est jamais au repos, les choses sont des ombres mobiles imitant toutes sortes de profils" – et comme le dit le grand Hugo, "tout vit, tout est plein d’âmes"… Voir en mode mineur permet même d’être à l’écoute "des sons mécaniques, derrière la porte des choses à demi pensées" – un peu comme au Moyen-Âge on pouvait être charmé par la musique enchanteresse des étoiles du firmament…
Dans la mesure où c’est la perspective qui crée le monde, pour que le monde devienne vertigineux il suffit de choisir des points de vue privilégiés et de mettre en branle la machinerie optique. Des perspektiven au perpetuum mobile… Dans l’univers cosmopoétique de Suzanne Doppelt – de 